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Pour citer cet article :

Olivier Schinz, 2002. « CASAJUS Dominique, 2000, Gens de parole. Langage, poésie et politique en pays touareg ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2002/­CRSchinz - consulté le 27.09.2016)
 

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Olivier Schinz

Compte-rendu d’ouvrage

CASAJUS Dominique, 2000, Gens de parole. Langage, poésie et politique en pays touareg

CASAJUS Dominique, 2000, Gens de parole. Langage, poésie et politique en pays touareg, Paris, La Découverte (textes à l’appui), 189 p.

(Compte rendu publié le 25 mai 2002)

Pour citer cet article :

Olivier Schinz. CASAJUS Dominique, 2000, Gens de parole. Langage, poésie et politique en pays touareg, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2002/CRSchinz (consulté le 25/05/2002).

Il est des textes qui, par la finesse et la subtilité de leurs descriptions, donnent à l’ethnologie ses lettres de noblesse. Celui que Dominique Casajus nous livre dans cet opus est de ceux-ci.

Deux questions pourraient le résumer : quelle pertinence à regrouper différentes tribus nomades sous le terme général de « Touareg » ? de quels types sont les sentiments d’appartenances qui se cachent derrière ce concept ? Pour y répondre, l’auteur nous emmène dans un voyage enivrant guidé par les réseaux tramés de la parole des « gens de la parole ». Les rencontres nous font pénétrer au sein de représentations complexes qui toutes naviguent dans le champ du politique et du religieux, imbriqués à tel point qu’on se doit alors de questionner des visions trop exclusives dans lesquelles une certaine tradition occidentale serait encline à nous faire tomber. Animé par une « intention de connaissance » (15) bien réelle, Dominique Casajus traite des tensions relatives aux sentiments paradoxaux qui traversent les locuteurs targophones et, par une écriture riche et fluide, réussit à les dire sans les réduire à de simples catégories analytiques : voyons de plus près par quels moyens il réussit ce véritable tour de force.

Le livre se compose de huit chapitres principaux. Du premier le lecteur n’en ressortira pas fortement impressionné : on y lit certaines généralités assez banales relatives au monde Touareg. On y apprend que, à première vue, rien ne justifie le regroupement d’un peuple sous le terme de « Touareg » puisque aucune unité politique ne permet de les unifier. Rien, sauf la langue : bien que ne disposant d’aucun terme unique la désignant, elle constitue, malgré les variations régionales, un ensemble linguistique suffisamment homogène pour distinguer ses locuteurs de ceux des groupes environnants. Plus essentiel encore, les expressions vernaculaires Kel-temasheq (les « targophones ») et Kel-Awal (les « gens de la parole ») par lesquelles se désignent les Touaregs eux-mêmes marquent l’importance vécue de cette différence linguistique. « Autrement dit, ce par quoi ils se distinguent des autres, ce n’est pas seulement leur langue, mais le fait qu’elle est le trait par lequel ils choisissent de s’en distinguer » (26).

Le lecteur commence à percevoir au second chapitre les premières richesses de son voyage. Sous le titre de « La parole pénombreuse », l’auteur nous invite à suivre des interactions où l’on découvre des locuteurs adoptant une posture éminemment réflexive : non seulement on parle, mais surtout on parle de paroles. Tant les codes d’énonciation (qui peut prendre la parole à quel moment) que les figures de style utilisées sont largement débattus. Il ressort que le propre d’un « vrai » Touareg est sa capacité à maîtriser la parole tant dans sa quantité (on ne doit pas trop parler) que dans sa qualité (on ne doit pas parler de manière trop explicite). Ces appréciations linguistiques se retrouvent jusque dans les postures corporelles qui obligent l’homme à voiler sa bouche si celle-ci aurait par mégarde énoncé des paroles trop peu voilées.

Le troisième chapitre nous fait pénétrer — par l’itinéraire des diagnostics proposés pour un enfant malade — dans le monde des kel-esuf, êtres imaginaires peuplant les zones inhabitées du territoire Touareg. Contrairement aux djinns musulmans, les kel-esuf vivent dans un univers de silence et ne disposent d’aucune parole véritable. Ils représentent ainsi « l’envers de la sociabilité telle que les Touaregs la conçoivent, faite en son principe d’un tissage ininterrompu de paroles retenues et voilées » (63).

C’est au quatrième chapitre que se fait sentir la force de l’approche de Dominique Casajus. Premier volet consacré à la poésie, on y retrouve la solitude (esuf) discutée auparavant, cette fois-ci positivement interprétée puisqu’elle se trouve à la source de l’inspiration créatrice. Les poèmes illustrent la pensée de poètes souffrants, isolés, errants dans de sèches et silencieuses contrées à la recherche de lieux humides, fertiles, habités et accueillants. Cette métaphore de l’homme amoureux quêtant une âme féminine rassurante lie dans un infini tissu linguistique de nombreuses oppositions préalablement discutées : la parole / le silence ; le montré / le caché ; l’explicite / l’implicite ; le sec / l’humide ; la souffrance / le repos ; la sociabilité / la solitude ; le dangereux / le rassurant ; le bien / le mal ; etc. A mesure que l’esprit analytique du lecteur se dissout dans cette complexité surgit l’essence des représentations subtiles présentées par l’auteur.

Dans un esprit proche de celui des « gens de la parole », on pourrait reprocher au cinquième chapitre de dévoiler trop crûment des effets de langue déjà entr’aperçus au long des premières pages. La parole et la noblesse (titre éponyme de ce chapitre) insiste à notre avis trop longuement sur les effets hiérarchisant du « bien parler » et tente, mais sans convaincre, une reconstruction historique des statuts actuels à l’aide de différents discours s’y rapportant.

Heureusement, l’auteur retrouve au chapitre six une verve qui nous enchante. L’étude de différents corpus de poèmes guerriers fait surgir le politique et l’identitaire au sein des joutes orales. Dévoilant et étudiant le lien indissoluble entre guerre et poésie (celle-là ne se fait pas sans celle-ci ; celle-ci est une forme de celle-là), Dominique Casajus remarque des différences significatives entre la poésie inspirée par les guerres intestines et celle inspirée par des guerres étrangères (contre les Arabes ou les Français) : tantôt l’ennemi y est nommé, identifié et directement harangué, tantôt il se confond dans une masse indistincte. Tantôt on parle par poésies interposées avec son ennemi, tantôt on parle par poésie de son ennemi. « Il y a, en un mot, ceux à qui je fais la guerre en le leur disant, dans un dialogue poétique comparable à celui que j’entretiens avec mes contribules, et ceux dont je dis que je leur fait la guerre, dans des poèmes destinés à d’autres qu’eux. Pour les hommes qui ont composé ces poèmes, l’étranger commençait là où l’échange poétique cessait de se superposer à l’échange guerrier » (137).

L’importance de la démonstration du septième chapitre ne se fait ressentir que dans la conclusion, ce qui nuit à son intérêt. Quittant provisoirement les sources orales pour étudier les écrits, Dominique Casajus nous livre une description de la place et du pouvoir décalés du sultan d’Agadez. Figure ambiguë par ses origines, ce dernier n’en possède pas moins un pouvoir spirituel et moral réel qui ne s’affirme sur toutes les tribus touarègues que par une mise à distance des valeurs et des enjeux qu’elles se disputent autrement. « Le sultan ne règne pas sur des Touaregs mais sur des croyants, et comme tels, des égaux » (144).

De nouvelles investigations donnant sens à cette proposition sont étudiées dans le dernier chapitre : le Livre par excellence (le Coran) écrit dans la langue religieuse s’oppose à l’oralité tamachek de la poésie. Mais tout Touareg est musulman. Tout poète est croyant. Aucune poésie ne saurait faire oublier ni la Révélation ni le Jugement dernier. Traversés par des systèmes de valeurs concurrents, les sentiments d’appartenance touaregs se révèlent multiples et paradoxaux. L’étude de deux poèmes archétypiques dans lesquels s’exprime cette contradiction (166-168) pose les dernières pierres de l’argumentation de Dominique Casajus. « La structure hiérarchique de la société touarègue est une prison d’airain à laquelle seul le sultanat a pu échapper - au prix d’une certaine évanescence. Les lois du genre poétique ont elles aussi leur inexorabilité : elles dictent son propos à qui veut s’y conformer, si pieuses soient ses intentions » (169).

Ainsi l’investigation profonde de la parole des « gens de la parole » dans laquelle nous guide l’auteur tout au long du livre révèle-t-elle un malaise propre aux Touaregs : « Leur langue les installe dans leur spécificité et les oppose à tous les autres hommes tandis que l’adhésion à la religion du Livre les fait membres de la communauté des Croyants et les installe dans l’universel » (169).

Face à un si beau travail de description, d’interprétation et d’explicitation des « manières de dire » touarègues, il semble futile autant que présomptueux de vouloir pointer les inévitables manquements dont l’auteur aurait pu faire preuve. C’est pourquoi je me contenterai de souligner mon étonnement à lire certains propos malheureux de l’introduction qui semblent aussi peu argumentés que superficiels face au travail qui suit.

A qui s’adresse Dominique Casajus lorsqu’il fustige tour à tour « une hybris interprétative qui est en France le démon familier de la profession » (12) puis « le programme d’autocontemplation qu’une certaine ethnologie postmoderne veut promouvoir » (15) ? Chimères s’ils sont réellement ce que l’auteur dénonce, évidences auxquelles il n’échappe pas dans son propre travail s’ils sont adéquatement utilisés, les écueils qu’il pointe ici méritent certainement plus que la sauce dédaigneuse à laquelle ils sont mangés. Loin de refuser l’interprétation, le livre que Dominique Casajus nous propose montre au contraire que la force des ethnographies naît de la capacité de l’ethnologue à interpréter, traduire et rendre au plus juste des comportements et des dires spécifiques.

Il faut, pour terminer, saluer l’anthropologie que nous propose implicitement l’auteur : une anthropologie qui use de la complexité et des paradoxes de tout phénomène social au lieu d’une anthropologie qui voudrait leur donner une fausse cohérence. Naviguant entre des paroles et des explications tour à tour nuancées ou opposées, l’auteur donne au lecteur une impression de fluidité, de mouvement et de complexité des sentiments d’appartenance touaregs et parvient ainsi, fidèle à son désir, « à trouver les mots justes pour dire ce que les hommes vivent » (15).

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Olivier Schinz
CASAJUS Dominique, 2000, Gens de parole. Langage, poésie et politique en pays touareg,
Comptes rendus d’ouvrages.