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Pour citer cet article :

Maeva Glardon, 2002. « Le rock groenlandais : un moyen privilégié d’expression dans un pays qui se questionne ». ethnographiques.org, Numéro 2 - novembre 2002 [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2002/­Glardon - consulté le 1.10.2016)
 

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Maeva Glardon

Le rock groenlandais :
un moyen privilégié d’expression dans un pays qui se questionne

Résumé

La musique a une place de choix dans le cœur des Groenlandais ; ils chantent volontiers en toute occasion et, bien qu'il n'y ait pas encore d'institution qui enseigne la pratique instrumentale, la plupart d'entre eux savent jouer de la guitare ou du clavier. J'aborderai d'abord cette particularité, en observant notamment comment se fait la transmission musicale, puis en proposant une réflexion, inspirée de l'ethnomusicologue J. Blacking, sur le lien entre légitimité et aptitude musicale. Je présenterai ensuite un petit panorama de la production actuelle — illustré par des extraits musicaux, des traductions de texte, des pochettes et des discours de musiciens — que j'ai organisé en trois tendances : une « pop locale », uniforme, qui arrose le quotidien radiophonique groenlandais ; une musique d'origine inuit mêlée à de la musique électronique ; un rock d'inspiration internationale qui élimine toute référence au pays. Je suggérerai finalement que l'on peut lire dans ces courants les différentes attitudes qu'ont les Groenlandais face à leur pays : un patriotisme fort, la recherche de racines ou un désir d'ouverture sur le monde.

Pour citer cet article :

Maeva Glardon. Le rock groenlandais : un moyen privilégié d’expression dans un pays qui se questionne, ethnographiques.org, Numéro 2 - novembre 2002 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2002/Glardon (consulté le 15/11/2002).

 

Si une phrase sonnait mal aux oreilles d’un Groenlandais, ce serait sans doute « je ne sais pas chanter ». En effet, sur cette grande île dépeuplée (moins de 56’000 habitants sur une terre de plus de 2’200’000 km2 !), tout le monde aime chanter et personne ne s’en prive... La question de la « justesse » est tout à fait secondaire : la musique est avant tout un moyen d’expression. Le fait m’avait suffisamment surprise pour que je décide d’en faire le sujet de mon mémoire de licence ; cet article présente ainsi des données récoltées lors de deux séjours sur la côte ouest du Groenland durant les étés 2000 et 2001.

Le chant a toujours eu une place extrêmement importante dans le quotidien des Groenlandais. Avant l’arrivée des premiers colons, au début du XVIIIe siècle, il remplissait une multitude de fonctions : donner du cœur à l’ouvrage, que cela soit pour récolter des baies, confectionner des vêtements ou préparer la nourriture ; bercer les enfants ou accueillir les visiteurs. Beaucoup d’informations étaient également chantées : le pêcheur annonçait sa prise à ceux qui l’attendaient alors qu’il revenait sur la côte ; le chaman décrivait à l’assemblée ses voyages et ses rencontres avec les esprits. Chanter avait également une fonction sociale. Des « duels de chant » (iverneq) étaient régulièrement organisés. Ils permettaient à deux personnes qui étaient en conflit de s’affronter en suivant un protocole rigoureusement établi ; en se moquant, par le biais de chansons, à tour de rôle de son adversaire, les deux protagonistes amusaient l’audience tout en cherchant son appui. Les chants étaient encore utilisés pour acquérir un certain pouvoir spirituel lors de rituels, ou pour colorer les grands événements, les cérémonies officielles ou de simples jeux... bref, pas un jour ne passait sans que l’air s’emplisse de mélodies, en solo ou à l’unisson. Chacun composait ses propres chansons au gré de ses émotions et des situations. Lorsqu’elles passaient dans la mémoire collective de la communauté, elles restaient toujours liées à leur auteur, même bien après sa mort (Hauser, 1992 ; Hauser & Petersen, 1985).
Actuellement encore, la musique est au coeur de la vie des habitants de la grande île. Que l’on soit entre amis ou en famille, à l’église ou chez le voisin, tous les prétextes sont bons pour jouer un peu de guitare ou pour chanter. Les vendredis et les samedis soir, par exemple, sont souvent l’occasion de joyeuses beuveries. Comme le prix de l’alcool dans les bars est exorbitant, les jeunes se réunissent généralement en début de soirée chez l’un d’entre eux en amenant une ou deux caisses de bière importée, n’allant dans les bars qu’à une heure tardive. On parle un peu, on boit beaucoup, on rit encore plus et l’on chante. Deux ou trois guitares passent de main en main, tout le monde connaît son répertoire sur le bout des doigts ; presque toutes les chansons choisies sont groenlandaises, que ce soit des tubes locaux actuels ou des chansons populaires plus anciennes. Les réunions de famille sont un autre contexte favorable à la musique. Depuis quelques années, les familles sont souvent éclatées, dispersées dans les trois ou quatre "grandes villes" qui sont séparées par plusieurs centaines de kilomètres. Lorsqu’ils se retrouvent pour quelque grande occasion (naissance, Noël, etc.), ils prennent des nouvelles les uns des autres, partagent un copieux repas... et de la musique. Cette dernière n’est donc pas omniprésente au même titre qu’elle peut l’être par exemple chez nous, comme un bruit de fond qui emplit les supermarchés ou qui sert à soutenir la publicité à la télévision : elle est pratiquée par le plus grand nombre.

Il est en effet très surprenant de constater que la plupart des Groenlandais savent jouer d’un instrument (généralement de la guitare ou du clavier) et que tous chantent très volontiers, le plus souvent à plusieurs voix. L’acquisition d’instruments n’est pourtant pas facile : il n’y a qu’un magasin qui en vende, dans la capitale, à Nuuk, et les prix sont rédhibitoires puisque tout est importé. Ils sont ainsi souvent reçus, puis redonnés ; Ezechias, un homme d’une soixantaine d’années, raconte les yeux rêveurs l’histoire de ses accordéons :

Lorsque j’étais jeune, j’habitais à Qaarsut, une petite île de deux cents habitants. Un jour, en 1960, un de mes amis a quitté le village pour aller travailler à Qullissat, à la mine. Il m’a laissé son accordéon. C’était merveilleux, j’adorais jouer... Pendant longtemps, tous les samedis soirs, je faisais danser les gens. Je jouais de la polka, comme ça, tu connais ? (Il entame quelques mesures endiablées). Mais en 1969, j’ai déménagé à Uummannaq pour trouver un travail. J’ai laissé mon instrument aux danseurs de Qaarsut : il leur en fallait un pour continuer les soirées du samedi ! Alors à Uummannaq, pendant plus de vingt ans, je n’ai plus joué. Je n’avais pas les moyens de m’acheter un autre instrument. Mais, au milieu des années 90, un de mes amis d’Ilulissat m’a offert un autre accordéon. C’était un énorme cadeau, j’étais très ému... j’ai recommencé à jouer à ce moment-là. Celui-ci (il montre un minuscule accordéon en plastique), c’est un jouet. Il appartenait au fils de ma sœur, mais il a grandi, et c’est moi qui l’ai pris. On peut très bien en jouer, écoute ! (Il fait une démonstration). (Uummannaq, juillet 2001)

Ainsi circulent les instruments...

Cette difficulté n’est pas la seule à surmonter pour apprendre ou pratiquer la musique : elle n’est encore enseignée dans aucune école. Son apprentissage se fait donc par le biais de proches (amis ou famille), ou en autodidacte, par tâtonnement. Lorsque j’étais à Qassigianguit (carte ; pour voir les images relatives à la carte, voir la note [1]), je fus invitée une nuit avec des amis chez Mads, un joyeux fêtard déjà passablement éméché, désireux de nous faire partager un peu de viande de baleine séchée et de continuer la soirée chez lui. À peine arrivé, il s’emparait de sa guitare et nous jouait sa dernière chanson. Peu après, son fils, âgé de 9 ans, descendait les yeux encore collés dans le salon pour voir ce qu’il se passait ; après un sourire timide à notre encontre, il prenait l’autre guitare et jouait discrètement quelques mesures lorsque son papa reprenait son souffle. Lorsque nous remarquions la dextérité de son fils, Mads nous répondit fièrement lui avoir tout montré...
Parfois, c’est la ville elle-même qui met à disposition un lieu pour permettre aux jeunes d’exercer leurs talents. Ainsi, à Uummannaq (carte), il y a depuis quelques mois une minuscule maison au milieu du village qui abrite une batterie, deux amplis, une guitare et une basse. Ce local permet à de très jeunes adolescents (10-11 ans) de faire leurs premiers pas dans le rock en jouant entre eux ou avec leurs aînés plus expérimentés. Il y a un va-et-vient incessant dans un épais nuage de fumée : on s’y rend autant pour écouter, observer et commenter que pour essayer.

Si les occasions d’apprendre et de jouer de manière plutôt intime — entre amis ou entre parents — sont ainsi nombreuses, les concerts sont beaucoup plus rares. La seule salle de spectacles du pays se trouve à Nuuk (carte). Dans les autres villes, la musique live a souvent lieu dans les discothèques des hôtels : celles-ci sont plus volontiers fréquentées par les Groenlandais que par les touristes et accueillent régulièrement des prestations de groupes locaux. Parfois, des festivals sont organisés dans les salles de sport, où quatre ou cinq groupes du pays — voire des musiciens des îles Féroé — sont invités. Mais dans l’ensemble, les Groenlandais passent beaucoup plus de temps à jouer qu’à danser dans le public !

La situation est ainsi paradoxale : d’un côté, non seulement la musique se trouve au coeur de la culture groenlandaise, mais il semble y avoir de plus une sorte de prédisposition générale pour sa pratique ; de l’autre, elle ne bénéficie d’aucun soutien politique ni d’aucune institution pour la promouvoir.
Lorsque je m’étonnais de cette généralisation de la pratique musicale, beaucoup de Groenlandais évoquaient la longue nuit hivernale. Ainsi, Hans, batteur de Sume, le premier groupe de rock du pays, m’expliquait :

Tu sais, ici, en hiver, la nuit est très longue. A Uummannaq, le soleil disparaît en novembre et ne réapparaît qu’en janvier. Il y a très peu de distractions ; jouer de la musique, cela fait passer le temps et ça réchauffe un peu le cœur... (Uummannaq, juillet 2000)

Pour Tupaarnaq, journaliste pour le gouvernement groenlandais, l’explication est un peu différente :

Il y a finalement très peu d’habitants, au Groenland ; peut-être que si tout le monde joue, c’est qu’on s’influence beaucoup mutuellement. Quand tu es petit et que tout le monde joue autour de toi, ta famille, tes amis, tes voisins, tu te mets aussi à apprendre ! (Nuuk, juillet 2001)

Les deux facteurs jouent certainement un grand rôle dans les motivations de l’apprentissage de la musique et dans l’apparente facilité qu’ont les Groenlandais à jouer. On peut y ajouter une hypothèse — qui ne s’oppose nullement aux explications précédentes — largement inspirée par la théorie développée par l’ethnomusicologue John Blacking au sujet du sens musical : l’idée de légitimité (Blacking, 1980).

Beaucoup de sociétés sont en effet partagées entre « musiciens » et « non-musiciens ». Dans les sociétés dites traditionnelles, ce statut peut être déterminé à la naissance ; au Mali, par exemple, la fonction de griot — musicien autant que poète — est le plus souvent héréditaire. Dans les sociétés industrialisées, le savoir musical est généralement légitimé soit par des écoles reconnues (conservatoires), soit, dans le cas du rock au sens large, par la possibilité de vivre (financièrement parlant) de sa musique. Evidemment, rien n’interdit à ceux qui n’ont jamais suivi de cours dans ce domaine de pianoter ou de gratouiller leur guitare après le travail, mais ils ne jouiront pas de la reconnaissance des autres membres de la société dans ce domaine ; ils ne seront pas considérés comme de « vrais musiciens ». La distinction n’est bien sûr pas aussi nette : on peut avoir suivi une formation plus ou moins longue, connaître un succès plus ou moins grand. Quoi qu’il en soit, dans les sociétés industrialisées, la profession est un élément important de l’identité ; on s’y définit comme « musicien professionnel », « musicien amateur » ou « non-musicien », impliquant ainsi une hiérarchie dans l’aptitude à jouer.
On peut supposer que ce genre de contexte social en inhibe plus d’un. En effet, celui qui n’a pas eu la chance de suivre un enseignement spécialisé avec un professeur renommé risquera de se décréter incapable de jouer avant même d’avoir essayé. Or, pour reprendre l’hypothèse séduisante de John Blacking, le sens musical pourrait être inné : on le retrouverait chez chacun à l’état latent à la naissance, au même titre que la fonction du langage. Comme cette dernière, c’est le contexte social qui permettra de la développer au qui conduira au contraire à l’oublier.
Or, au Groenland, il n’y a ni école de musique, ni musicien salarié ; il n’y a donc a priori personne de légitimement plus apte que les autres à jouer. Il y a bien sûr des guitaristes beaucoup plus remarquables que d’autres, et qui sont reconnus comme tels par leurs amis, voire par la ville entière. Mais ce qui semble particulier, c’est que leur présence lors d’une soirée, par exemple, n’empêchera personne de plaquer quelques accords à leur suite ; au contraire, tout le monde profitera de l’occasion pour grappiller quelques conseils auprès du musicien le plus talentueux.
L’idée d’un lien entre légitimité et aptitude musicale conduit à attendre avec intérêt l’ouverture d’une école de musique à Nuuk : comment s’organisera la transmission de la musique ? Qui seront les professeurs ? Qu’est-ce qui y sera enseigné ? Et, surtout, une ou deux générations plus tard, y aura-t-il une distinction plus nette entre les musiciens et leur public ?

Si la musique est souvent jouée entre proches, beaucoup de musiciens choisissent également d’immortaliser leurs compositions sur disque. La première compagnie d’enregistrement, Ulo, a pris place à Sisimiut (carte) depuis plus de vingt ans. Longtemps la seule du pays, elle a été rejointe depuis 1996 par d’autres maisons de disques (notamment Atlanti à Nuuk et Sistus à Sisimiut) ; on assiste également depuis quelques mois à l’éclosion de home studios qui permettent aux musiciens d’enregistrer chez eux. Au total, il y a ainsi près d’un disque qui sort par semaine ; parmi eux, on trouve 4 ou 5 grands succès par années qui se vendent à plusieurs milliers d’exemplaires : un chiffre colossal pour un pays de 56’000 habitants !
L’exportation est pourtant pratiquement nulle ; l’explication généralement avancée par les producteurs groenlandais est d’ordre financier : les fonds manquent pour mener l’habituelle stratégie de matraquage qui permet de démarquer un disque des autres sur un marché mondial déjà saturé. Le marché groenlandais fonctionne donc en autarcie. Les revenus sont trop maigres pour permettre aux musiciens de vivre de leur art, mais juste suffisants pour que les maisons de disques tournent : l’argent rapporté est investi dans la production du disque suivant. Les musiciens reçoivent de l’argent s’il en reste une fois les frais de production, voire de voyage et d’hébergement couverts, mais il s’agit généralement de sommes symboliques ; la musique n’est un gagne-pain pour personne.

Les Groenlandais achètent ainsi beaucoup de disques enregistrés par leurs compatriotes. Mais la radio joue également un grand rôle dans la diffusion de la musique locale. Les deux plus grandes stations, la Kalaallit Nunaata Radioa à Nuuk et la Sisimiut Tusaatat, peuvent être reçues dans pratiquement tout le pays. Toutes deux alternent des émissions en groenlandais (qui sont majoritaires) et en danois ; lorsque les animateurs sont groenlandais, la musique de leur pays à la part belle : pratiquement deux morceaux sur trois sont des tubes locaux. On trouve, en plus de ces deux stations, une petite radio locale dans pratiquement chaque ville. Leur temps de diffusion est moindre — quatre ou cinq heures par jour — mais elles se veulent plus proches des gens ; toutes les informations données sont locales et elles diffusent quotidiennement une interminable liste de dédicaces : moyennant une dizaine de francs, les gens peuvent souhaiter un bon anniversaire ou un mariage heureux à quelqu’un en lui choisissant un morceau. Ce dernier est pratiquement toujours puisé dans le répertoire local.

On peut donc affirmer, à un niveau grossier, que la musique locale rassemble le peuple groenlandais. Nous avons vu que les tubes locaux, qui font l’objet de ventes internes importantes, sont connus de pratiquement tous et sont régulièrement chantés entre amis ; le partage de l’objet musical est un puissant moyen de se rapprocher les uns des autres. Ce facteur de cohésion agit également au-delà du cercle des proches : les médias, par l’idée de simultanéité qu’ils impliquent (tout le monde écoute le même morceau en même temps sur toute la côte ouest du Groenland) étendent la notion de proximité à tout le pays. Mais le facteur le plus puissant est sans doute celui de la langue. En effet, la plupart des compositions sont chantées en groenlandais. Or, la langue est un élément profondément enraciné dans une culture ; elle est non seulement le signe d’une continuité, mais également celui d’un savoir partagé. Dans le cas du Groenland, la langue sépare radicalement les deux peuples qui y cohabitent. En effet, si environ un habitant sur dix est danois, ceux-ci ne parlent généralement pas un mot de groenlandais : ils n’en ont pas besoin pour communiquer puisque tous les Groenlandais scolarisés ont appris le danois à l’école.

La scène musicale actuelle est largement dominée par une musique pop-rock, que je définirai de façon large comme une musique amplifiée, rythmée, chantée et signée par un auteur connu ; le jazz, le blues ou la musique classique, par contre, sont pratiquement inexistants. Je distinguerai plus loin trois « sous-catégories » de rock groenlandais, mais il vaut la peine de se pencher d’abord brièvement sur ses origines.

A la fin des années soixante, le rock avait déjà conquis une bonne partie de l’Europe ; il avait également infiltré le Groenland par le biais de la radio. On trouvait donc à cette époque quelques groupes qui reprenaient les Beatles ou Pink Floyd. Mais une petite révolution allait se produire sous l’impulsion de quatre jeunes expatriés au Danemark : ils composent leurs chansons dans leur langue maternelle, le kalaallissut, donnant ainsi naissance à Sume, le premier groupe de rock groenlandais.
Le contexte politique de l’époque était plutôt tendu : le Groenland émergeait à peine de plus de deux cents ans de colonialisme danois ; si, théoriquement, les Groenlandais disposaient depuis 1953 des mêmes droits que les Danois — le Groenland avait alors été déclaré « partie intégrante du royaume du Danemark » —, la situation posait de nombreux problèmes sur le terrain : les décisions étaient prises à Copenhague par des Danois qui vivaient une réalité économique et politique tout à fait différente de celle des Groenlandais.
Malik, le parolier de Sume allait dénoncer cette situation dans plusieurs de ses chansons : Qullissat (texte / morceau, mp3, 540 Ko), par exemple, évoque les problèmes amenés par l’introduction de l’économie salariale ; Kalak (texte / morceau, mp3, 548 Ko) déplore la perte de racines induite par une longue période de colonialisme.

Il est fort probable que Sume ait indirectement joué un rôle important dans les revendications d’autonomie qui ont animé le Groenland dans les années 70. Ecoutons Lucia, conservatrice du musée d’archéologie et d’histoire d’Uummannaq :

Dans les années 70, le Groenland était encore complètement dominé par les Danois. L’enseignement à l’école était donné en danois ; on apprenait l’histoire européenne, mais rien de notre propre passé. Les traditions se perdaient de plus en plus, on s’adaptait au mode de vie, à la nourriture, à la technologie imposée par les Danois. C’est ça que dénonçait Sume. La plupart d’entre nous ressentions cette situation, mais on ne savait pas la mettre en mots. Les membres de Sume, ils la chantait, mais avec beaucoup de poésie, pas de manière agressive. Ça a été le déclencheur d’une prise de conscience nationale. Sume est très, très populaire ; il a fait passer un message essentiel de l’intelligentsia au peuple : « Il faut renouer avec nos origines ». (Uummannaq, juillet 2000)

Dans le sillage de Sume, de nombreux autres groupes s’engagèrent dans un rock militant avec des paroles beaucoup plus explicites : ainsi, en 1977, Inneruulat chantait « Toujours oppressés » (« Nanertungaajuartungut »), Norsaq chantait « Nous voulons l’indépendance » (« Nammineerusuppugut »).

Le rock des premières années était ainsi dévolu à la défense d’une identité propre dans un contexte où celle-ci était largement ignorée par les pouvoirs politiques en place. Le contexte a toutefois beaucoup changé depuis. Un des événements majeurs de l’histoire récente du Groenland est l’introduction, en 1979, du régime des Home Rules : il s’agit d’un système politique semi autonome qui a fait passer la plupart des ministères dans les mains des Groenlandais. Il fut mis sur pied dans le dessein d’accorder plus de pouvoir politique à ces derniers, visant ainsi une égalité de droits entre les deux peuples — danois et groenlandais — tout en respectant l’identité de ce dernier (Foighel, 1980). Qu’en est-il maintenant, passé vingt ans après son apparition ?

Le Groenland se trouve actuellement dans une situation délicate. En effet, s’il a acquis un certain degré d’autonomie et qu’il s’est extrêmement rapidement « modernisé », il semble maintenant dans une impasse. La mise en place des Home Rules visait en effet à long terme une reprise en main complète de la grande île par les Groenlandais, or on voit difficilement comment ce pays pourrait être totalement autonome financièrement : l’exploitation des rares richesses souterraines est trop difficile pour être rentable (les neuf dixièmes du pays sont recouverts par la calotte glaciaire) et les recherches de pétrole menées sur la côte Est se sont révélées infructueuses ; quant au tourisme, s’il se développe, il reste plutôt marginal. La principale ressource financière est donc maritime, mais, malgré le développement de l’industrie de ce secteur, le gouvernement groenlandais ne pourrait pas miser sur ces seules exportations.
Si dans les années 70 — peu avant l’introduction du régime des Home Rules — une grande majorité des Groenlandais était prête à se mobiliser pour l’indépendance, les avis sont actuellement plus divergents : beaucoup pensent en effet qu’il est impossible de sortir de cette situation.

Bien que les rapports entre les Danois et les Groenlandais ne soient plus aussi tendus depuis la mise en place des Home Rules les deux peuples se fréquentent peu. Il est vrai qu’on trouve à Nuuk — dans laquelle vivent les neuf dixièmes des Danois — un semblant de mélange, plus particulièrement chez la jeune génération. Mais en dehors de la capitale, l’étranger est encore souvent considéré d’un mauvais oeil.
Il faut dire que si la situation est moins inégale entre les deux peuples depuis quelques années, les postes clés de l’économie et du tourisme sont encore en mains danoises. Il y a plusieurs voix qui dénoncent une non-transmission du savoir. En effet, le système des Home Rules devait théoriquement conduire à une instruction des Groenlandais qui devaient leur permettre de reprendre progressivement le contrôle de leur pays. Mais dans les faits, cela ne se passe pas aussi idéalement : soit par manque de confiance, soit par désir de conserver des places privilégiées, beaucoup de Danois ne paraissent pas pressés de former ceux qui devraient leur succéder.

Si les Groenlandais sont, depuis quelques années, moins préoccupés par la présence danoise, les dirigeants des Home Rules sont parfois accusés d’être de « nouveaux colons » : on leur reproche d’avoir un système d’organisation politique danois et de prendre des décisions qui ne tiennent pas compte, par exemple, des villages du Nord ; ce décalage révèle souvent un conflit entre des idéaux politiques et les valeurs traditionnelles. En effet, la ligne politique de Siumut — le parti dominant depuis l’établissement des Home Rules — va dans le sens d’un développement économique du pays qui préserverait toutefois les traditions groenlandaises ; malheureusement, les intérêts économiques et culturels sont bien souvent incompatibles.

Ainsi, la production actuelle groenlandaise prend place dans un pays qui semble dans l’entre-deux : on ne voit pas la fin de ce qui devait être un régime transitoire, et personne ne connaît la direction que prendrait le Groenland s’il en sortait. Les positions des Groenlandais à ce sujet sont variées ; on les lit en filigrane dans le rock actuel.

On peut dégager trois tendances distinctes dans la musique groenlandaise actuelle ; je les appellerai « domestique », « nationale » et « internationale ». Il va de soi que, comme dans toutes les classifications, il ne s’agit pas de catégories totalement hermétiques les unes aux autres, mais les distinguer le temps d’une réflexion me paraît fructueux.
Le tableau suivant présente le résultat de mes recherches. Une lecture par lignes permet la comparaison entre les trois courants selon un critère spécifique de classification (la musique, les textes ou les pochettes) ; une lecture par colonnes permet une approche plus complète d’un courant. Les illustrations (visuelles ou sonores) et les explications apparaissent en cliquant sur les rubriques. Tous ces éléments seront synthétisés dans la conclusion.

domestique nationale internationale
musique Polka
>Igaliku, mp3, 340 Ko

pop "domestique"
>Marius Reimer, mp3, 628 Ko
>Qulleq, mp3, 548 Ko

Danse du tambour
>Ajako Miteli, mp3, 244 Ko

traditionnel "remixé" :
>Nanu Disco, mp3, 712 Ko

Rock d’inspiration internationale

>Mecanics in Ini, mp3, 532 Ko

>Siissisoq, mp3, 596 Ko

>Daani, mp3, 624 Ko

textes Nature groenlandaise Upernaannguara

Problèmes propres
Two Different Stars

Amour filial
Paneerannguara

Références explicites au peuple groenlandais, voire dénonciation de la domination danoise

Inuit nunaat

Sans lien avec le pays ou la culture

Inuttuumasoq Inuiaat

pochettes Paysages groenlandais (Voir) Éléments de culture traditionnelle (Voir) Musiciens et / ou graphisme en rapport avec la musique (Voir)

Les extraits de musique sont présentés sur ce site avec l’aimable autorisation des ayants droit. Cependant, malgré des recherches intensives, certains éditeurs n’ont pu être atteints. Les éditeurs dans ce cas sont invités à prendre contact avec nous (ethnographiques@mti.univ-fcomte.fr).

>> discographie complète

Les distinctions que nous avons établies ci-dessus ne sont pas mentionnées explicitement par les musiciens ; elles apparaissent toutefois également dans leurs discours. Ecoutons-en quelques uns :

Mads fait partie de ces nombreux musiciens groenlandais qui ont enregistré un disque mais n’ont connu aucun succès. Cela lui importe toutefois peu :

Moi je joue pour le plaisir. J’aime jouer, j’ai écrit plein de chansons sur tout ce que je vois, ma ville, la mer, les collines, les moustiques...tout ! Tiens, regarde, ça c’est mon cahier de chansons (il sort un énorme cahier). La plupart, c’est mes chansons, mais il y a aussi des vieilles chansons groenlandaises. Je les apprends à mon fils, il les aime aussi beaucoup ! Peut-être que je vais enregistrer un autre disque, je ne sais pas... (Qassigiannguit, juin 2000)

Jorsi, qui aura bientôt cinquante ans, est ingénieur du son indépendant ; il joue de la guitare et de la basse dans de nombreuses formations et a écrit beaucoup de textes très engagés pour des groupes qui ont connu un large succès. Pour lui, la chanson peut être un puissant moyen d’action :

Pendant longtemps, le rock groenlandais parlait surtout de politique, mais depuis une dizaine d’années, il y a moins de textes engagés, les gens se sont peut-être lassés. Depuis les Home Rules, on s’est un peu endormi. Mais le système politique actuel ne va pas pour le Groenland, c’est un système de Danois pour des Danois, par pour nous, les Inuit. Cet hiver, j’aimerais ressortir un album plus politique ; non pas uniquement critique, comme on faisait avant, mais un album qui proposerait des solutions. Il faut que nous trouvions notre propre manière de faire de la politique. Je veux mettre mon inua (« âme ») dans mon travail pour commencer une discussion. (Sisimiut, juillet 2001).

Malik a une cinquantaine d’années, il est le parolier de Sume, le groupe à l’origine du rock groenlandais. Il travaille à la radio nationale et compose encore de temps à autre une chanson, bien qu’il soit très occupé par sa famille. Beaucoup de ses textes font référence à une identité inuit. Il s’explique :

Depuis l’arrivée des Danois, nous avons peu à peu perdu nos racines. C’est ça que je recherche : il nous manque quelque chose pour savoir qui nous sommes. Se raconter des mythes anciens, écouter la musique du tambour ou connaître nos vieilles traditions, c’est avant tout comprendre d’où nous venons. Je ne suis pas l’apôtre d’une nouvelle religion ! Je ne veux pas non plus réinstaurer le chamanisme ! Je veux juste savoir d’où nous venons ; c’est indispensable pour savoir qui nous sommes. (Nuuk, août 2001).

Jens, 23 ans, est le chanteur de Siissisoq, un groupe de heavy metal qui connaît un énorme succès dans son pays, en particulier chez les très jeunes adolescents. Il se place d’emblée en rupture avec le reste de la production de son pays :

Y’a rien de bon, dans la musique groenlandaise, tout est la même chose. Ce qu’on fait, c’est différent. Maintenant, il y en a plein qui jouent comme nous, surtout chez les plus jeunes, mais on était les premiers à faire ça ici. La musique, on la fait pour le fun. Mais c’est difficile, de jouer ici, y’ a très peu d’endroits où on peut faire des concerts, seulement à la discothèque de l’hôtel, parfois dans des festivals. On est en train de préparer un nouvel album, plus agressif. Il y aura peut-être des textes en anglais, je sais pas encore. On aimerait pouvoir l’enregistrer au Danemark... (Uummannaq, juillet 2001).

Il y a certainement dans le monde autant de représentations de la musique qu’il y a de musiciens... On peut toutefois lire dans ce qui précède — dans la musique, les textes, les illustrations des pochettes ou dans les discours explicites des musiciens rencontrés — différentes réponses apportées par les habitants d’un pays qui se questionne : certains mettent en valeur un lointain héritage trop souvent oublié, d’autres se fondent dans un mouvement planétaire aux accents américains, d’autres encore vivent le moment présent sur un bout de terre qui leur plaît telle qu’elle est.

Nous avons vu dans la première partie qu’au Groenland, la chanson est très largement répandue et qu’une large majorité de la population pratique la musique. Le lointain héritage d’un chant qui accompagnait toute situation, l’absence de professionnels, la relative prospérité d’une marché interne et le relais des médias locaux qui diffusent à l’échelle locale ou nationale de nombreuses compositions autochtones, sont autant de facteurs qui font que de nombreux Groenlandais — quel que soit leur âge, leur profession ou leur lieu de domicile — choisissent de s’exprimer en chantant. Un panorama du rock groenlandais est ainsi à mon sens un bon baromètre du climat socio-politique de ce pays.

Que chantent-ils ? La première génération parlait de ses racines, ou dénonçait parfois de manière beaucoup plus virulente les méfaits du colonialisme. Leurs chansons connaissent toujours un certain succès — les rééditions sont fréquentes — et les concerts de Sume rassemblent de très nombreux fans de tout âge. Actuellement, les textes de cette veine se font très rares, même si certains caressent le projet de parler à nouveau de politique. Par contre, plusieurs groupes parmi la nouvelle génération intègrent des éléments de musique traditionnelle dans une musique « moderne » ; l’exemple le plus parlant est celui de Nanu disco. On voit ainsi ici l’expression d’un désir de retrouver un passé antérieur à l’arrivée des Danois ; celui-ci peut être simplement de l’ordre de l’introspection (qui suis-je comme Inuit ?) ou peut mener à des discours plus radicaux aux intonations indépendantistes.

A l’opposé, certains groupes de la nouvelle génération se placent dans une mouvance « internationale » ; leur musique passerait inaperçue sur MTV ou NRJ, se fondant parfaitement dans le courant actuel ; leurs textes sont également « délocalisés », ne faisant aucune référence à la terre ou à la culture groenlandaise. L’anglais apparaît (bien que cela soit encore très rare) dans certaines compositions de ces groupes, renforçant le côté inter- ou a-national. Cette tendance correspond à une attitude tournée vers le reste du monde plutôt que vers l’intérieur des terres ; le groupe Chilly Friday le dit d’ailleurs explicitement dans l’une de ses chansons : « Nos relations maintenant mêlent toutes sortes de couleurs, ne questionnent plus la différence. Vivre... s’éclater... nous sommes prêts » (Chilly Friday : Atauseq. 2000).

On trouve enfin toute une masse de « pop couleur locale », uniforme, mais ne correspondant pas aux standards radiophoniques de pop music dictés par les Etats-Unis. Le pays est souvent évoqué dans les textes et les pochettes sont généralement illustrées par des paysages locaux ; on peut donc lire dans cette tendance un patriotisme fort, mais qui n’est pas lié à des aspirations politiques qui, elles, sont construites dans le cas du Groenland sur le cas d’une « identité inuit » distincte d’une « identité danoise ». Elle est représentative de beaucoup de Groenlandais qui ne se sentent finalement que peu concernés par l’avenir politique de leur pays, que cela soit par relatif désintérêt ou par sentiment d’impuissance, mais qui restent néanmoins très attachés à leur terre natale.

Recherche de ses racines, amour de son pays ou désir d’ouverture, autant d’attitudes que chante un peuple dans un pays qui se questionne...

http://www.ulomusic.dk/ Site d’Ulo, première maison d’enregistrement groenlandaise. De nombreuses informations (en anglais, danois et groenlandais) sur les groupes qu’elle a produit ou distribué. Possibilité de commander des disques par e-mail.

http://www.siissisoq.gl/ Site du groupe de Heavy Metal groenlandais Siissisoq, qui connait un grand succès au Groenland. Comprend des informations générales (en anglais, danois et Groenlandais) et des photos.

http://iserit.greennet.gl/situsaat/ Site du groupe Nanu Disco (en anglais), qui mélange musique traditionnelle et musique électronique. Historique de l’album, adresses de contact, photos, extraits musicaux à downloader, etc.

 
 

Notes

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[1] Uummannaq 1, 2, 3 ; Qasigiannguit ; Sisimiut ; Nuuk ; Vue de la calotte glaciaire ou de la côte ouest du Groenland.

 
 

Bibliographie

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BLACKING John, 1980, Le sens musical, Paris, Editions de Minuit.

FOIGHEL Isi, 1980, Home Rules in Greenland, Copenhague, Commission for Scientific Research in Greenland.

HAUSER Michael, 1992, Traditional greenlandic music, Copenhague, Kragen.

HAUSER Michael & PETERSEN H.C., 1985, Kalaallit inngerutaannik nipilersortarnerannillu immikkoortiterineq. Classification of traditional Greenland music (édition trilingue), Copenhague, Commission for Scientific Research in Greenland.

 

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Maeva Glardon
Le rock groenlandais : un moyen privilégié d’expression dans un pays qui se questionne,
Numéro 2 - novembre 2002.