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Pour citer cet article :

Florent Schepens, 2003. « Bûcheron : une profession d’homme des bois ? ». ethnographiques.org, Numéro 4 - novembre 2003 [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2003/­Schepens - consulté le 3.12.2016)
 

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Florent Schepens

Bûcheron : une profession d’homme des bois ?

Résumé

Se faire traiter de bûcheron, en Franche-Comté, peut être considéré comme une insulte car c'est être désigné comme « pas très malin » et plutôt brutal. Les bûcherons sont construits comme des hommes sans qualités. N'exercent cette activité que ceux qui ne pouvaient rien faire d'autre. Il existe des images sociales plus flatteuses. De plus, la forêt est le lieu du sauvage et les êtres qui la peuplent sont, eux aussi, nécessairement sauvages, sinon comment feraient-ils pour y vivre ? Le bûcheron devient alors un homme des bois, c'est-à-dire un homme dont l'humanité est problématique. Il s'agira alors pour nous de mettre en évidence, à travers l'étude de représentations graphiques et d'extraits d'entretiens, les préjugés qu'entretient la société sur les bûcherons, ceux que ces derniers entretiennent sur eux-mêmes, et d'en proposer une analyse.

Abstract

To be called a woodcutter in Franche-Comté can be considered as an insult because it means being referred to as " not very smart " and rather tough. Woodcutters are seen as men without qualities. Only those who couldn't do anything else have chosen this job. There are better signs of social success. Moreover, forests are places of wild life and those who live there must also be wild because if they were not, how would they manage to survive ? The woodcutter turns then into a sort of savage, that is to say a man whose humanity is questionable. We will then have to bring to the fore, thanks to the study of graphic representations and excerpts of interviews, the prejudice that society keeps concerning woodcutters, those that the latter maintain about themselves in order to offer an analysis of the subject.

Pour citer cet article :

Florent Schepens. Bûcheron : une profession d’homme des bois ?, ethnographiques.org, Numéro 4 - novembre 2003 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2003/Schepens (consulté le 15/11/2003).

« Les sciences sociales se donnent pour objet de rendre compte de la différence culturelle. Mais est-ce le faire que de postuler ainsi un paysan à qui est déniée toute autre réalité que de constituer l’image inversée du savant ? » (Favret-Saada, 1977 : 15).

« Sauvage : [...] représente l’aboutissement du bas latin salvaticus, altération par assimilation vocalique du latin classique silvaticus « fait pour la forêt » » (Rey, 1998 : 3399).

« Les gens nous voient comme il y a quarante ans. Le bûcheron, c’est l’idiot moyen qu’a pas fini ses études, qui n’a trouvé que ça et qui pose les litrons au pied de l’arbre. C’est l’image là qu’on a » [1]. Etre bûcheron est une activité professionnelle qui, comme toute activité, permet à la société de classer ses membres dans des catégories sociales prédéfinies. A ces dernières sont associées un certain nombre d’attributs que leur possesseur désigné se doit d’avoir s’il ne veut pas être défini comme déviant par rapport à la norme en vigueur. Il est des professions dont l’image sociale — l’identité sociale virtuelle pour le dire comme Goffman (1975) — est moins valorisante que pour d’autres. Ainsi les attributs du bûcheron — idiot alcoolique qui ne peut faire que ce métier là — sont peu enviables, à tel point que cette image sociale est celle d’un déviant par rapport aux normes de la société. La profession de bûcheron est alors stigmatisante intrinsèquement. L’identité sociale virtuelle du bûcheron qu’elle propose place celui-ci en marge de la société. « Il va de soi que, par définition, nous pensons qu’une personne ayant un stigmate n’est pas tout à fait humaine » (Goffman, 1975 : 15).

Les bûcherons tentent à partir d’actions collectives de se débarrasser de ces stigmates (se constituer en profession, communiquer à travers une revue, mettre en place des démarches qualité, ...). Pour être précis, et pour aller dans leur sens, plus que de bûcherons, nous devrions parler ici d’entrepreneurs de travaux forestiers (ETF) faisant du bûcheronnage [2]. Ces ETF sont des prestataires de service en bûcheronnage, débardage et sylviculture. Se sont des indépendants cotisant à la Mutualité Sociale Agricole (MSA). Ils travaillent pour des clients qui sont essentiellement : l’Etat à travers l’Office Nationale des Forêts (ONF), les communes forestières et des exploitants forestiers (scieries, ...). Notre étude porte sur la Franche-Comté, région forestière s’il en est puisqu’elle est la plus boisée de France (43 % de sa superficie), ex æquo avec l’Aquitaine (Agreste-Donnees, 1994 : 2). On trouve environ 730 ETF en Franche-Comté [3], 78,8 % de ces entreprises sont unipersonnelles, c’est-à-dire sans salariés (CCADIFA, 1998) [4]. Nous parlerons plus particulièrement ici du bûcheron — les trois-quarts des ETF ont une activité de bûcheronnage — qui est le plus stigmatisé de tous.
C’est de cette image, construction sociale par excellence [5], dont nous souhaitons vous entretenir dans la suite de cet article. Nous allons tenter de mettre en évidence certains des attributs dont sont affublés les bûcherons et proposer une explication à leur existence. Cet article se veut épistémologique, il s’agira pour nous de déconstruire la réalité sociale du bûcheron et d’identifier ainsi prénotions et préjugés véhiculés par une époque et une société. Dans un premier temps, nous tenterons une étude comparée de deux dessins de bûcheron réalisés par un même ETF. Il s’agit de dessins illustrant la présentation du métier de bûcheron. S’il y en a deux, c’est parce qu’un organisme professionnel pour la promotion et le développement des ETF (Pro-Forêt) a demandé au dessinateur de moderniser son bûcheron pour une réédition de la plaquette de présentation. Ensuite, il sera question plus particulièrement de sociologie des professions. Nous tenterons de voir pourquoi le bûcheron est considéré comme un homme sans qualité. Pour finir, nous proposerons une lecture plus anthropologique du lien existant entre le bûcheron et la forêt, et du facteur aggravant que représente cette dernière en terme d’image sociale.

Il s’agit de deux dessins réalisés par Jean-François Pernot. Le premier (Figure 1) pour la plaquette ”les métiers de la forêt” produite par le Groupe d’Initiatives Comtoises pour l’Education Forestière (GICEF) en 1995. Le second (Figure 2) a été réalisé pour une réédition de cette plaquette en 2001. Cette réédition a été conduite par Pro-Forêt (association professionnelle des ETF de Franche-Comté) et le GICEF. Ces dessins ont été réalisés par un ETF, il s’agit donc du regard d’un professionnel sur sa propre profession.

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© Jean François Pernot - GICEF - 1995

© Jean-François Pernot - GICEF - 1995

 
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© Jean François Pernot - GICEF - Pro forêt - 2001

© Jean-François Pernot - GICEF - Pro forêt - 2001

 

« L’image n’est pas un miroir du réel, mais plutôt un objet construit » (Conord, 2002 : 2). Même si le caractère construit du dessin semble plus évident que celui d’une photographie, ces dessins ne tentent pas de reproduire la réalité. Il s’agit là de dessins humoristiques cherchant à caricaturer les principaux traits prêtés aux bûcherons. La caricature est intéressante puisqu’elle tend à ” forcer le trait ”, elle met en relief les principaux attributs. La caricature est alors une espèce de stigmatisation idéale typique, tous les préjugés étant réunis et grossis en un seul dessin. On l’aura compris, il ne s’agit pas pour nous de dire : ” Voilà ce qu’est un bûcheron ”, mais bien de montrer une représentation graphique de l’identité sociale virtuelle des bûcherons. Comme le dit un de nos informateurs : Pour les gens, le bûcheron « c’est le belou [benêt] moyen, le gros ours du fond des bois qui n’a jamais rien vu et que sitôt que les p’tits gosses le voient ils se sauvent. Ça fait un peu ça. Le bûcheron c’est le gros costaud ».
S’il y a deux dessins différents, c’est que lors de la réédition de la plaquette, Pro-Forêt a demandé au dessinateur de ”moderniser” le bûcheron. Le résultat n’a pas totalement satisfait tous les ETF. « Ce n’est pas comme ça que l’on va réussir à donner une meilleure image du bûcheron ! » nous a dit un informateur. Cette idée de modernisation est intéressante. Comment suggérer, à travers le dessin, une plus grande modernité ? Si on regarde ce qui a changé entre les deux dessins, on remarque que la hache et le bonnet ont été remplacés par une tronçonneuse et un casque de sécurité. « La mécanique, le machinisme, c’était l’accès à la modernité et aussi, par-là même, c’était l’accès à une sorte de majorité sociale » (Darré, 1999 : 51). Le bûcheron devient alors moderne en accédant, comme le reste de la société, à la technique. La hache nécessite de la force dans son maniement, c’est le corps qui doit fournir cette énergie. Le maniement d’une tronçonneuse n’est pas de tout repos mais c’est la machine qui fournit l’énergie nécessaire à son fonctionnement. On remarquera que la modernité du bûcheron passe aussi par une modification morphologique : il est plus petit et moins robuste. Cette idée est relayée par nos informateurs : « Moi, je ne suis pas costaud. Mais avant, il n’y avait que des gabarits comme B*** [1, 90 mètre pour une centaine de kilos], il n’y avait que ça. [6] De toute façon, il n’y avait que les gros gabarits qui pouvaient faire ça. Plus maintenant [grâce à l’évolution technique du matériel]. Quand il y en a qui viennent dans les bois, ils me disent : « Ben, t’es pas épais toi ». Moi, je ne suis pas costaud. Ça fait quand même 9 ans [que je suis bûcheron] ». La pilosité est aussi moins développée, elle est toujours envahissante — sur le dos des mains et sur les phalanges — mais maîtrisée (il n’a pas de barbe même s’il est mal rasé). La grande taille, la grande force et une pilosité abondante sont tous des signes du Sauvage (Cf. plus bas : Une forêt ensauvageante ; De l’homme travaillant dans les bois à l’homme des bois). Nous sommes pour ainsi dire ici dans une chaîne évolutionniste, le bûcheron en noir et blanc étant l’ancêtre de celui en couleur, l’évolution diminuant — mais n’effaçant pas — chez ce dernier les caractères sauvages. Il reste à savoir qui est l’ancêtre du bûcheron Noir et blanc. Le dos voûté — commun aux deux dessins — nous donne un indice. Il rapproche le bûcheron de « l’attitude semi-fléchie de l’ancêtre singe » (Leroi-Gourhan, 1964 : 30), les bras servant alors pour le déplacement. On prête à Darwin la formule ” l’homme descend du singe ”, ce qui est scientifiquement faux — l’homme et le singe ont un ancêtre commun mais l’homme n’est pas un singe ” évolué ” — mais qui a fortement marqué les esprits. En analysant les dessins présentés ci-dessus, nous retombons sur cette idée ” évolutionniste ” (ce qu’en sciences humaines et sociales on appelle le darwinisme social ou l’évolutionnisme) : l’humanité n’évolue pas à la même vitesse selon les groupes humains, certains avancent plus vite, d’autres prennent du retard. Cette théorie avait pour but d’expliquer la différence de maîtrise de la technique selon les sociétés [7], elle est complètement dépassée en sciences humaines et sociales, et ce même si on en trouve encore des reliquats (Cf. plus bas : « Penser ou ressentir ? »). Cette évolution différentielle est appliquée aux bûcherons. Il nous semble que l’on peut établir une analogie entre le bûcheron noir et blanc et la représentation que l’on a communément de l’homme de Néandertal : même positionnement de la tête, mêmes sourcils broussailleux, même barbe, même position du corps,... Cette forte ressemblance morphologique suggère un lien de parenté et une proximité temporelle entre les deux personnages. Le bûcheron descend de l’homme de Néandertal de manière plus directe que nous mêmes. Cette homologie morphologique n’est pas due au hasard, tout comme elle peut ne pas faire partie d’une volonté consciente du dessinateur. Ce dernier a doté son bûcheron d’attribues physiques devant suggérer certaines dispositions. Et c’est parce que nous attribuons à Néandertal les mêmes dispositions — brutalité, absence de réflexion,... —, voire c’est parce que Néandertal est l’idéal type de ces dispositions, qu’il y a homologie morphologique.
Ainsi, le bûcheron est défini comme en ”retard” par rapport à ses contemporains, il n’a pas encore franchi toutes les étapes qui mènent à la modernité. C’est un homme des bois, descendant de l’homme des cavernes, lui-même descendant direct du singe. Nous autres, les hommes ”normaux”, nous venons après l’homme des bois, après l’homme des champs (Darré, 1999 ; Jacques-Jouvenot, 1997) puisque nous sommes des hommes des villes.
Dans son roman humoristique, Roy Lewis (1990) met en scène une famille préhistorique. Une partie de cette famille opte pour la plaine et sort de la forêt, elle deviendra l’humanité. L’autre partie décide de rester en forêt et donc de rester au stade animal. Chacune des deux parties tente de convaincre l’autre de la rejoindre. Ainsi un oncle resté en forêt tente des les regagner à sa cause : « Back to the trees ! clama-t-il en cri de ralliement. Retour aux arbres ! » (Lewis, 1990 : 18). N’est-ce pas ce que fait le bûcheron en travaillant en forêt ? Peut-être alors que ce que la société leur reproche, pour les affubler d’une telle image sociale, est de rappeler à l’homme des villes qu’il est ”cousin” avec le singe, de faire resurgir « le complexe millénaire de l’homme-singe » (Leroi-Gourhan, 1964 : 309).
Tous ces préjugés sont bien partagés. Ceux exposés ici à travers les dessins d’un ETF sont repris de manière à peine différente par le reste de la société.

« Ils n’ont pas fait d’études, c’est un métier manuel » nous a-t-on dit plusieurs fois au sujet des bûcherons. S’ils n’ont pas fait d’études, c’est alors que le métier manuel qu’ils exercent est un métier qui ne nécessite pas ” réellement ” de qualification particulière. Le bûcheron serait un manœuvre [8] des bois. Contrairement au préjugé courant, les bûcherons sont des gens diplômés pour la plupart même si ce n’est pas toujours dans le domaine des travaux forestiers. « Bon, vous prenez le gars là, que vous avez vu, c’est un gars qui a bac plus 4. Et il est bûcheron. [...] Donc, c’est la preuve que c’est une passion parce qu’avec un bac plus 4, je ne vois pas ... Il aurait pu faire autre chose. Aller travailler dehors comme aujourd’hui qu’il pleut, pour faire du bois de chauffage et gagner le SMIC à peine. Donc, il faut aimer je pense. Il y a quelque chose » [9]. Mais, dans l’alliance métier manuel/absence d’études, ce qui se dessine en filigrane, c’est la différence qui est faite entre métier et profession [10]. Le bûcheron a un métier qui nécessite l’utilisation « d’outils tels que hache, merlin, coin, levier d’abattage, voire « tire-fort », ... qui sous-entendent un savoir-faire » (Duverger, Saunier, 2000 : 48), alors que la profession, réservée aux intellectuels, mobilise des savoirs. Cette distinction est fondée sur la possibilité d’analyse théorique, possibilité déniée aux métiers manuels. Les bûcherons ne sont vus que comme « réactifs » au savoir qui est un « élément de culture exogène » (Jacques-Jouvenot, 1997 : 21). Ils possèdent des savoir-faire, c’est-à-dire du savoir pratiqué, mais on ne leur reconnaît pas de possibilité de conceptualisation. Ils ne sont pas producteurs de savoirs, au mieux ils en sont des utilisateurs. « Le savoir aux savants, le savoir-faire aux autochtones » (1997 : 22). « Travail simple en apparence, [l’abattage] intègre toute une série d’informations techniques exigeant un savoir-faire certain. Sur le lieu de coupe, il faut s’imprégner de la topographie des lieux, prévoir l’emplacement de la chute de façon à éviter tout dégât aux arbres voisins et à faciliter le débardage, en tenant compte de la forme de l’arbre, de l’asymétrie du feuillage et de l’inclinaison initiale du tronc » (Royer, 1990) [11]. Pour cet auteur, il ne s’agit pas de nier les difficultés techniques qu’il y a à l’abattage d’un arbre mais il ne reste pas moins qu’il place le bûcheron dans le domaine du sensible, plus que dans celui de la pensée. Il parle de savoir-faire et non de savoir ; il faut ”s’imprégner de la topographie” et non l’analyser. Notre interprétation s’inspire d’un texte épistémologique de Jean-Pierre Darré (1999 : 49-50) où l’auteur est confronté à la même rhétorique sur les agriculteurs. Ces derniers ne pensent pas, ils ressentent. Ce qui semble très loin de ce que nous disent les bûcherons sur leur activité : « Alors petit à petit, quand on travaille, au début on a les bases, on abat et puis quand on a fait une erreur, on s’en rend compte, quoi. Et puis, au bout d’un certain temps, toutes ces erreurs on les a dans la tête et puis quand on se retrouve devant un arbre, on synthétise tous les cas de figures qu’on a déjà vus. Et ça permet de prendre une décision ». N’est-ce pas là la démarche de l’ethnologue, du sociologue ? Quand nous construisons des hypothèses, ne les modifions-nous pas au fur et à mesure que le terrain se dévoile ? Nous faisons des entretiens, des observations, nous synthétisons et nous ajustons notre théorisation à ce que nous mettons à jour.

« L’opposition classique savoir/savoir-faire repose sur une idée largement partagée selon laquelle les savoirs se référeraient à une somme de connaissances conceptuelles alors que les savoir-faire renverraient à des connaissances pratiques, acquises au seul contact des réalités, au fil de l’expérience. De cette opposition commune savoir/savoir-faire découle spontanément la catégorisation métiers/professions qui conduit à la non moins commune opposition métiers manuels/professions intellectuelles. Nul besoin de grandes démonstrations pour que chacun comprenne que l’activité d’éleveur, dans l’exercice de sa pratique [...] ne se réduit pas uniquement à une mise en œuvre de gestuelles adéquates, ce qui nous autoriseraient à parler de savoir-faire, mais que la pensée conceptuelle est bien elle aussi au rendez-vous » (Jacques-Jouvenot,1997 : 26-27). Tout comme Dominique Jacques-Jouvenot, nous dénonçons cette position : la pensée conceptuelle n’est pas l’apanage des seuls savants. La mise en œuvre de techniques n’est pas une simple reproduction à l’infini d’un savoir-faire acquis. Les techniques, pour être efficientes, doivent être problématisées par celui qui les utilise : « Parce que chaque arbre est un cas particulier. [...] Il y en a pas un qui est pareil quoi. Donc il y a toutes les techniques de bases qui vont pour chaque arbre : faire une entaille, laisser les charnières, laisser un sabot derrière s’il est trop penché pour pas qu’il éclate, des choses comme ça. Et puis, on les connaît ces choses là. Et puis après, il y a plein de choses qui influencent, c’est le poids des branches, la taille du houppier. Il y a une grosse branche ici, mais le bois est courbe alors ça l’entraîne plutôt par ici [...]. Parce qu’il y a le problème des arbres qui sont un peu courbes. Ils sont courbes comme ça, avec un gros houppier... Est-ce que le houppier qui va par-là et la courbure qui va par-là [en sens inverse]... Bon, déjà il y a l’histoire du centre de gravité, savoir où il se situe. Est-ce que le houppier est suffisamment fort pour tirer le bois par-là ? Ou est-ce que le poids du houppier se reporte sur la courbure et alors le bois tomberait là ? Ça c’est des choses qui ne sont pas évidentes, des bois en manivelle... ». Il ne s’agit pas ici que de gestes, notre informateur nous le dit, il faut analyser la situation. La pensée conceptuelle est ici présente.

En sociologie un certain nombre de chercheurs ne partagent pas cette conception du travail dit manuel. Peut-être parce que, comme le remarque Benguigui : « La sociologie est un métier [car pas encore complètement institutionnalisé] intellectuel, qui a donc pour vocation à devenir une profession. [...] On peut alors émettre l’hypothèse que la raison fondamentale pour laquelle les sociologues ne remettent pratiquement jamais en cause la notion de profession est la crainte de se remettre en cause eux-mêmes » (Benguigui, 1972 : 108). Peut-être pouvons-nous continuer dans cette même direction et dire que si les chercheurs ont une profession et les bûcherons un métier, c’est parce que les premiers — ceux qui décident quel est le mot juste pour désigner telle part de la réalité — ne s’imaginent pas comparables aux seconds. Cette idée est déjà présente chez Hughes, notamment dans un article titré « Métiers modestes et professions prétentieuses » où il nous dit : « J’écrivais il y a près de vingt ans [12] : ” Il faut nous débarrasser de toutes les notions qui nous empêchent de voir que les problèmes fondamentaux que les hommes rencontrent dans leur travail sont les mêmes, qu’ils travaillent dans un laboratoire illustre ou dans les cuves malpropres d’une conserverie” » (Hughes, 1996 : 123). La profession, plus qu’un concept sociologique, est un élément rhétorique visant à augmenter le prestige des détenteurs de ce titre.

Un autre élément concourt à la faible reconnaissance sociale des bûcherons, c’est la dangerosité de leur travail. La MSA de Haute-Saône dénombre un accident toutes les vingt minutes en forêt Haute-Saônoise. Depuis les tempêtes de décembre 1999, une fois le gros des chablis [13] récoltés — « Selon le ministère de l’agriculture, 53 accidents mortels seraient directement imputables au chablis » durant l’année 2000 (Picard, Gizard, 2001 : 37) — on compte environ un mort par mois dans les forêts Franc-Comtoises. Les ETF, mais aussi les autres intervenants en forêt, sont constamment soumis au danger. « Quand on est parti en déplacement, il y avait le jeune là qui s’est fait tuer sous la souche, là à côté. Rien que d’y penser ... Il y a des fois, on est obligé d’y penser, on coupe un bois ... Il y a tellement de pépins. Il y en a encore un qui s’est fait tuer ... Vous savez ce qu’on appelle une raclette ? [Non] C’est-à-dire qu’il a coupé un sapin. Son sapin, il l’a ébranché [14] sur un côté, il a fait ça comme il faut quoi, et quand il a coupé ses nœuds sous le sapin, il a coupé une petite perche [15] qui était pliée sous le sapin et quand il est passé... C’était vraiment son heure, c’était vraiment sa minute, c’était vraiment sa seconde, c’était... Il est passé de l’autre côté et quand il a eu le dos tourné, ”ZAPPP”. Elle est venue lui taper derrière la tête [16]. Elle aurait très bien pu lui passer entre ses jambes et le faire voler à 6, 7 mètres, ou lui casser la jambe, on ne sait pas, ou le taper là dans l’épaule. Elle a vraiment été lui taper juste derrière la tête quoi. Sa femme trouvait le temps long, elle ne le voyait pas rentrer à 9 heures du soir. Elle appelle le garde et puis voilà quoi. Il était mort. Le tracteur tournait, tout, il était là. Voilà le bûcheronnage quoi, c’est beau. C’est sûr que c’est des beaux métiers (ironique), mais s’ils étaient un peu mieux payés et un peu plus reconnus, surtout reconnus. [C’est-à-dire ?] Ben reconnu dans ses risques. Reconnu dans ses risques ». Ces derniers sont construits comme ordaliques, c’est la forêt qui décide qui subit un accident [17]. Un garde de l’ONF nous disait que le milieu forestier n’était pas comparable au milieu industriel en ce qui concernait les risques. Pour lui, la forêt a quelque chose d’irrationnel ; quoi que l’on fasse, on ne pourra jamais circonscrire tous les risques. Comment, alors, les bûcherons font-ils pour accepter de telles conditions de travail ? Les métiers à risque sont associés à une absence de considération sociale, les pratiquer témoigne du peu de prix que l’on accorde à son existence (Le Breton, 1991). Le bûcheron est alors vu comme un homme sans qualité. S’il en avait, il travaillerait ailleurs, jamais il n’accepterait d’avoir une activité aussi dangereuse. « Les centres de formation qui ne connaissent pas vraiment le milieu [forestier], ils ont souvent tendance à mettre en forêt les gens un peu caractériels ou ... Mais il faut être de plus en plus responsable et autonome. Ben ça, les gens ils ne le savent pas. Ils croient que c’est encore des gros bœufs qui ... C’est vrai qu’avant, ils faisaient des travaux de bagnards quand ils débardaient à la main, qu’ils portaient des charges terribles pendant des mois. Il fallait des gens qui ne réfléchissent pas trop et puis qui forcent quoi » [18]. Ainsi, le dessin ci-dessous n’est pas qu’une image : « On peut admettre que le moyen le plus courant et sans doute le plus ancien de débardage fut la traction à force humaine de la grume à l’aide d’un lien » (Abry, 2000 : 87-88).

 
© Jean François Pernot - GICEF - Pro forêt - 2001
 

Ainsi les ETF, et le bûcheron en particulier, sont-ils vus, par la société, comme des hommes sans qualité du fait de leur activité professionnelle, voire comme des individus n’ayant pas tout à fait la qualité d’homme.

Tout comme les paysans avant eux (Jacques-Jouvenot, 1997 : 17-26), les ETF sont victimes de la comparaison avec le monde ”moderne”. Dans ce dernier, ils tiennent une place importante, puisqu’ils lui permettent d’exister : ils sont les non-modernes, pour le dire autrement, ils sont les ”sauvages”. « Or, derrière ces épithètes [barbare et sauvage] se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire « de la forêt », évoque aussi un genre de vie animale par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas [...] on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit » (Lévi-Strauss, 1979 : 20).

La forêt tient une place importante dans la symbolique de la culture occidentale. Une théorie du XVIIIème, devenue fable, donne une origine forestière à la civilisation. Il s’agit de la Science nouvelle de Giambattista Vico (1744, cité dans Harrison, 1992 : 17-34). Selon cette théorie, après le déluge, les eaux baissèrent et Noé et ses enfants s’installèrent sur une terre dévastée. Ils ne furent pas assez nombreux pour reconstituer une civilisation et la nature repris ses droits sur la planète. La terre ne fut alors qu’une immense forêt dans laquelle erraient les descendants de Noé transformés en animaux. Ils furent surpris, un jour, par un orage. Ils levèrent la tête mais ne virent que des feuilles. Certains décidèrent d’aménager des clairières pour voir ce qu’il y avait au-delà des arbres. Accéder à la vision du ciel, c’est pouvoir y lire les oracles et donc suivre la voie de Dieu. Les descendants de Noé y retrouvèrent leur humanité. A ciel ouvert, ils purent planter l’arbre généalogique en enterrant dans la clairière leurs ascendants morts. ” Cette terre est à nous, nos ancêtres y reposent ”. Ainsi, pour Vico — et pour Harrison — l’humanité ne peut se construire que contre la forêt, l’ordre contre le désordre, la norme contre la liberté.
Selon nous, cette représentation est plus qu’un imaginaire occidental. C’est bien parce que l’homme est sorti de la forêt qu’il est devenu homme. Le premier critère de l’humanité pour Leroi-Gourhan, « c’est la station verticale » (Leroi-Gourhan, 1964 : 32). Cette dernière est imposée par le changement de territoire, passant de la forêt à la plaine, l’homme a dû se mettre debout pour voir au-dessus des herbes. C’est ce qui lui a libéré les mains — elles ne servent plus à la locomotion — et, le crâne s’est retrouvé en position d’équilibre sur la colonne vertébrale, ce qui a permis au cerveau de se développer [19].
Vivre en société, c’est accepter un certain nombre de règles communes. La forêt permet d’y échapper en partie car elle met à l’abri du regard. D’après Yvonne Verdier (1979), la forêt est, dans les contes, un lieu initiatique. Le voyage à travers la forêt a pour but de faire du garçon qui y entre et qui s’y perd, un homme fort et courageux, prêt à fonder une famille lors de son retour à la civilisation. Le même processus est à l’œuvre pour les filles, elles en ressortent femmes. « On perçoit l’importance de l’épisode forestier dans le destin des filles : initiation à la vie sexuelle, certainement, mais étape distincte et préliminaire à l’union consentie par la famille [...]. Etape, en tout cas, associée au couvert de la forêt, à la liberté de la vie forestière » (Verdier, 1979 : 349). Bien sûr tout cela n’appartient qu’à l’univers des contes. Les garçons ne sont pas obligés d’affronter des dragons pour libérer la princesse et l’épouser ; de même toutes les filles ne sont pas des princesses captives attendant le preux chevalier libérateur [20]. Il n’empêche que ces contes, toujours racontés, nous donnent à voir quelle place tient la forêt dans notre société. Ainsi Verdier nous rappelle un rituel en vigueur, celui des ” mais ” [21]. Le lendemain du 1er mai, les garçons du village posent en évidence des perches et des baliveaux « devant la maison de chaque fille à marier, ramenant la forêt au village. [...] Les filles pubères sont mises ainsi « sous l’arbre », « sous le mai », elles sont « emmayées » [...] On connaît la signification sociale de cette coutume : « emmayer » les filles ainsi, c’est les honorer chacune de façon individuelle, le langage de l’arbre s’efforçant de distinguer les qualités de chaque fille sur le plan de la disponibilité et de la séduction amoureuse, les mais parlent d’amour. Mais, en même temps, durant toute la période de l’ « emmayement », qui correspond en gros au mois de mai, les filles sont soustraites au jeu social du mariage : on ne se marie pas en mai. Par l’arbre s’exprime seulement le libre choix de l’amoureux en dehors des conventions habituelles, des arrangements familiaux qui normalement régissent les mariages. On ne parle donc pas ici de mariage, mais seulement d’amour, comme au fond de la forêt : le conte et le rituel s’éclairent mutuellement, donnant sa place, par ce moment d’ensauvagement, à un temps de disponibilité amoureuse hors-la-loi. [...] La forêt sert donc ici à exprimer une liberté prise sur les choses et sur le monde. [...] Et, comme la montré M. Ozouf, les mais d’amour se transformeront tout naturellement en mais de la liberté à la Révolution, car « les arbres de la forêt sont toujours associés à une liberté prise contre un certain ordre social » » (1979 : 349-350). La forêt est alors l’antithèse du monde social, ce que ce dernier ne permet pas, on le fait à couvert des bois, loin de la lumière — divine, si elle est le regard de Dieu — et du regard d’autrui.
Cette forêt permet donc de se soustraire à la loi, à la norme sociale. On peut y faire des escapades de courtes durées pendant lesquelles, à l’exemple des ”mais”, les individus mettent de côté leur composante sociale. Ils s’ensauvagent en entrant dans la forêt puis se ”re-socialisent” en en sortant. Qu’en est-il de ceux qui y restent plus longtemps ? Comme le dit Heuzé : « Une remarque s’impose : le milieu forestier est hostile à l’homme. Celui-ci à besoin d’espace et de lumière et seuls les « parias » ou les ermites se réfugient en forêt » (Heuzé, 1979 : 103). Qu’il soit bandit de grand chemin, ou résistant, celui qui se réfugie en forêt se positionne toujours contre la norme sociale en vigueur. C’est la liberté de faire ce que la société interdit que l’on vient chercher en forêt. « La liberté est fille des forêts. C’est là qu’elle est née, c’est là qu’elle revient se cacher, quand ça va mal » (Gary, 1956 : 57).
Et les bûcherons, comment vivent-ils cette forêt ?

Les ETF revendiquent la liberté forestière. A les entendre, elle est même une condition sine qua non quant au choix de leur activité professionnelle. « En forêt on est son maître », « on est libre ». Cependant, elle a pour corollaire une certaine solitude [22] : « Ce truc d’être individualiste. Bon, déjà, le fait d’être au fond des bois tout seul, je pense que ça, ça doit jouer aussi. Je sais qu’au début, quand j’étais agriculteur, comme j’étais au milieu du village, je voyais du monde. Mais maintenant, il y a des périodes, l’hiver, enfin en cette saison là [novembre/décembre], vous partez au jour, vous revenez à la nuit donc vous ne voyez personne. En plus je suis célibataire. Et ben, il y a des fois, avant, je vais vous dire franchement que le contact humain me manquait. Ça m’arrivait, au début, en rentrant du boulot, de prendre ma voiture pour aller discuter une heure ou deux avec un copain paysan. Parce que j’aime bien être tout seul dans le bois, ça ne me dérange pas, j’aime bien être tout seul chez moi, mais j’aime avoir des contacts humains. Le truc d’être ETF, d’être toujours tout seul, ça doit jouer quand même [dans le fait d’être individualiste]. Enfin bon le gars qui est déjà un peu individualiste, c’est sûr que s’il rentre dans un boulot comme ça... ». L’activité du bûcheron le place hors du social, et il en devient a-social.
La forêt est loin d’être un lieu passif, celui qui l’approche subit ses effets [23]. Le bûcheron y travaille, il y passe ses journées. Cela suffit à faire de lui un être de la forêt, un habitant des bois. Et habitant des bois, il l’a été jusqu’à une période récente pour certains. « La première chose que j’ai faite, c’est d’acheter une caravane. Je l’ai installée sur la coupe et le lendemain, je commençais à bosser ». Les installations en forêt sont, à notre connaissance, de nos jours des mesures temporaires. Cependant jusque dans les années 1960, les cabanes de bûcherons étaient choses courantes. Ce qui les poussait à les faire, c’était l’absence de moyen de locomotion. « Quand il partait avec ses enfants sur la coupe le lundi matin, ils prenaient tout avec eux pour la semaine. Il y avait quarante kilomètres, ils n’allaient pas rentrer tous les soirs. Ils rentraient juste le samedi soir pour récupérer la paye de la semaine et la donner à sa femme ». Ce passé d’homme vivant dans les bois semble tenace. Ce qui vit ”normalement” en forêt, ce sont les animaux sauvages. Les bûcherons ne vivent plus dans les bois mais ils ont gardé cette image d’homme des bois, de sauvagerie. Il n’en reste pas moins que tous nos informateurs — sauf un — ont un accès direct à la forêt depuis leur lieu d’habitation. Ils vivent toujours en périphérie de ville ou de village, ils vivent, littéralement, en marge des agglomérations.
Le bûcheron semble être un lien, dans l’imaginaire social [24], entre la culture et la nature. Dans les contes, c’est le dernier être humain que l’on rencontre en forêt [25]. Cette dernière lui fait perdre son humanité. Plus on s’y enfonce et plus on s’éloigne du social. On va du bûcheron — le moins sauvage des habitants de la forêt — aux animaux extraordinaires (dragons, ...) en passant par les fées, les sorcières et les animaux qui parlent, animaux humanisés.

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© Laurent Miny - 2003
Si le bûcheron flirte avec la frontière homme/animal, le troll - ci-dessus - est un mélange des deux. Il s’agit d’une créature fantastique anthropomorphe dont les signes de l’animalité sont donnés par sa grande taille et par des canines de sanglier, animal sauvage par excellence. Ce troll, né dans les forêts norvégiennes, ressemble, par beaucoup de points, au bûcheron noir et blanc : même morphologie, même traits du visage (nez, barbe), même posture. Le troll serait-il alors une représentation du bûcheron sauvage ?

© Laurent Miny - 2003
Si le bûcheron flirte avec la frontière homme/animal, le troll — ci-dessus — est un mélange des deux. Il s’agit d’une créature fantastique anthropomorphe dont les signes de l’animalité sont donnés par sa grande taille et par des canines de sanglier, animal sauvage par excellence. Ce troll, né dans les forêts norvégiennes, ressemble, par beaucoup de points, au bûcheron noir et blanc : même morphologie, même traits du visage (nez, barbe), même posture. Le troll serait-il alors une représentation du bûcheron sauvage ?

Le bûcheron, dans cette chaîne, est le plus humain de tous mais il a déjà perdu de son humanité par rapport au monde social [26].
Ainsi en est-il d’un de nos informateurs, ancien ETF, qui nous explique comment il est redevenu un homme en sortant des bois :
« En fait, c’était rigolo, parce que je me suis replongé dans l’univers de l’entreprise et j’en avais besoin. Parce que je me suis re socialisé un petit peu. C’est pareil, quand vous êtes tout seul, vous tournez en rond, vous tournez en rond. Vous perdez l’habitude de parler, c’est assez rigolo, vous devenez un peu ours de la forêt ».
Les traits décrits par notre informateur se rapprochent de ceux de l’homme des bois énoncés par Bertrand Hell : « L’homme des bois incarne la marginalité ultime. [...] Leur penchant à courir les forêts les conduit à mener une existence retirée, ils se meuvent dans un espace extérieur à l’univers villageois. [...] L’homme se rapproche du stade animal. Sa nature sociale se dilue peu à peu, il perd la faculté de s’exprimer à la manière des humains » (1994 : 81-82). Le bûcheron est vu, et se voit, comme une image inversée du social, comme un homme dont l’humanité est problématique.
Son travail en forêt le marginalise car seuls les bêtes sauvages peuvent y passer autant de temps. Si le bûcheron y arrive aussi, c’est donc qu’il est un être sauvage.
Placé systématiquement du côté de ” l’autre ”, il est victime d’un ” grand partage ” entre eux — c’est-à-dire tous les autres, tous ceux qui ne sont pas nous — et nous. « Le terme « sauvage » désigne moins une catégorie ethnographique qu’une figure inversée de la civilisation occidentale » (Descola, 1992 : 651). Le bûcheron est construit comme appartenant au monde sauvage alors que l’être humain appartient au monde social. Pour reprendre Goffman, l’identité sociale virtuelle du bûcheron lui fait perdre son humanité.

Il s’agit là d’une évidence bien partagée tant par le bûcheron que par la société elle-même : le bûcheron se classe du côté de la nature. A la fin de chaque entretien, nous avons demandé à nos informateurs de nous introduire auprès de collègues pour de futurs entretiens. Très souvent la phrase suivante est revenue : « Vous voulez en voir un vrai ? », sous-entendu vous voulez voir un vrai homme des bois. Quand nous rencontrions ces derniers, ils n’étaient pas plus hommes des bois que leurs collègues et eux aussi nous ont demandé si nous souhaitions « en voir un vrai ».
Cela ne les empêche pas de se battre contre cette construction sociale de la réalité. Un premier pas a été franchit au milieu des années 1980 grâce a un changement de statut — de salariés à la tâche, ils deviennent entrepreneurs — qui s’accompagne d’un glissement sémantique : Ils ne sont plus de simples bûcherons mais des entrepreneurs de travaux forestiers. Expression empruntée au monde industriel — et quoi de plus moderne que l’industrie ? —, monde auquel ils appartiennent puisqu’ils sont inscrits à la chambre du commerce et de l’industrie. Cependant, il semble que l’image du bûcheron résiste plutôt bien aux tentatives faites pour la modifier. « Mon beau-père, il rit de ça. Il sait ce que c’est aussi ..., mais il me dit : « Je sais que ce n’est pas comme ça mais c’est l’image qu’on a ». Puis ça restera toujours, c’est une image, quoi ». Le bûcheron reste, pour la société contemporaine, un individu sans qualité, qui fait ce métier parce qu’il ne sait rien faire d’autre.
Notre interrogation sur les critères de classement met en lumière les pièges qu’il nous faut éviter. Il ne faut pas inverser les causalités. Ce n’est pas parce que ce sont des sauvages qu’ils deviennent bûcherons mais c’est parce qu’ils ont choisi ce métier qu’ils sont considérés comme des sauvages. Cette stigmatisation n’est pas sans effets sur les ETF, mais n’est qu’une construction sociale de la réalité. Ce sont les normes de la culture dominante que nous voyons apparaître ici. Etudier les ETF, c’est alors prendre en compte cette construction sociale de la réalité mais c’est surtout ne pas s’y arrêter. Elle n’est qu’un masque qu’il nous faut identifier si l’on veut construire une réalité sociologique et anthropologique.

La société leur a donné un rôle à jouer, celui du sauvage, du paria, et ce rôle, ils le jouent. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont effectivement des hommes des bois mais cela entre en jeu dans la façon qu’ils ont de se définir. Ce qui est intéressant, c’est que sur le plan social, ce sont effectivement des ” parias ” qui deviennent bûcherons — et ETF en général. Pour le dire de manière plus nuancée, ils appartiennent tous à des lignées en mobilité sociale descendante. La reproduction à l’identique n’existe pas chez les bûcherons, on ne devient pas ETF parce qu’on est fils de bûcheron. Alors pourquoi devenir bûcheron ? Qu’est-ce qui fait choisir un métier dont l’image sociale est si peu enviable ? Peut-être, et cela n’est qu’une hypothèse, la forêt est-elle un lieu de renaissance au monde social ? L’ETF serait alors une figure de l’étranger, non pas géographique mais sociale [27]. C’est un migrant des couches sociales. Leurs parents, grands-parents étaient entrepreneurs, artisans, industriels mais l’entreprise familiale a fait faillite ; Leurs parents, grands-parents étaient paysans mais ils n’ont pas été désignés comme successeurs de l’exploitation familiale ; Ou encore, leurs parents, grands-parents étaient entrepreneurs, étaient exploitants agricoles mais ils n’ont pas su gérer l’affaire familiale et ils doivent prendre un nouveau départ. Tous nos informateurs sont des déracinés qui cherchent, avec leurs femmes, à planter un nouvel arbre généalogique pour proposer à leurs enfants un autre destin social que celui qui leur est réservé s’ils ne font rien.

 
 

Notes

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[1] Les textes en italique et entre guillemets (« ») sont des extraits d’entretiens passés avec nos informateurs. Les textes entre guillemets suivis de références sont des extraits d’ouvrages. Dans ce dernier cas, vous trouverez la référence du texte en bibliographie, située en fin d’article.
Cette article fait partie d’une recherche doctorale en cours, sous la direction de Dominique Jacques-Jouvenot, financée par le conseil régional de Franche-Comté.
Nous voudrions remercier Laurent Miny, Jean-François Pernot, le GICEF et Pro-Forêt pour nous avoir permis d’utiliser gracieusement ici des oeuvres dont ils sont propriétaires. Remercions aussi Nicolas Abry pour la pertinence de ses remarques dont nous espérons avoir fait un bon usage. Les inexactitudes de cet article sont notre fait et ne peuvent, en aucun cas, lui être imputées.

[2] Nous utiliserons tout de même le terme de bûcheron dans la suite de cet article comme facilité d’écriture.

[3] Pour plus de précision, nous vous renvoyons aux sites suivants :http://perso.wanadoo.fr/pro-foret/ et http://www.foret-metier.com

[4] Alors qu’ « en moyenne, une entreprise regroupe 2,4 emplois dont 1,4 emploi salarié après quelques mois d’activité. Cinq ans plus tard, elle occupe 3,6 personnes dont 2,7 salariés » (Demoly, Thirion, 2001 : 2).

[5] Remarquons que, s’il s’agit bien d’une construction sociale, nous avons hérité, en grande partie, des éléments composant cette image. Cette dernière n’est pas une construction propre à notre époque ni, apparemment, à notre société.

[6] Ce qui n’est pas vrai, il n’y avait pas que des bûcherons taillés à cette mesure travaillant en forêt. « J’ai connu un p’tit vieux qui faisait un travail formidable. Tout à l’économie, chaque coup de hache était efficace... De toute façon, avec le travail à la hache, ils n’avaient pas le choix les gars... Ça les esquintait déjà suffisamment. Si ça se trouve, il n’était pas si petit que ça mais il était tout recroquevillé sur lui-même, presque bossu. Et ça, c’est la hache qui fait ça. Il était très musclé, très sec, tout en tendon, tout en nerf. On avait l’impression que les os étaient tordu à force que les muscles tirent dessus. Il n’arrivait même plus à ouvrir les mains, elles avaient pris la forme du manche [de la hache] ».

[7] Pour une très belle critique des théories évolutionnistes, on lira : Lévi-Strauss, 1979.

[8] Dans les agences de travail temporaire, si vous vous inscrivez comme manœuvre, la seule question qui vous est posé est : « Pouvez-vous porter des charges lourdes ? ». Il s’agit vraiment ici de vendre sa force de travail et seulement cette dernière.

[9] Ceci est un exemple extrême mais rare sont ceux qui n’ont aucun diplôme.

[10] Il ne s’agit pas pour nous de faire ici une analyse en terme de sociologie des professions de l’activité d’ETF, nous la ferons ailleurs. Pour en savoir plus sur les professions, nous vous renvoyons à : DUBAR Claude, TRIPIER Pierre, 1998, Sociologie des professions, Paris, Armand Colin.

[11] C’est nous qui soulignons.

[12] C’est-à-dire dans les années 1950, l’article est paru en 1970 sous le titre « The Humble and the Proud » (Trad. J. M. Chapoulie).

[13] Un chablis est un arbre déraciné ou cassé, généralement par l’action du vent.

[14] Ebrancher, c’est couper les branches de l’arbre une fois celui-ci abattu.

[15] Une perche est un jeune arbre.

[16] La perche était resté sous tension coincée sous l’arbre et elle s’est libérée quelques instants plus tard.

[17] L’ordalie forestière — jugement de la forêt se portant sur les hommes qui travaillent en son sein — semble être une construction faite en lien avec le professionnalisme de l’ETF. N’est victime de l’ordalie que celui qui n’est pas un bon professionnel. En faisant intervenir ce jugement forestier, les ETF donne un sens aux accidents, ils ne sont pas dus au hasard, ils ne sont pas inexplicables, ” c’est parce qu’untel n’est pas un bon professionnel qu’il a été accidenté ”. Par-là même, ils tiennent la mort à distance. En tant que bon professionnel, ils n’ont rien à craindre. Il ne faut pas voir ici de notre part un quelconque animisme. Nous n’accordons à la forêt aucun pouvoir particulier.

[18] Sur le thème du bûcheron bagnard, on pourra voir : « Les grandes gueules », un film de Robert Enrico (1965) avec Lino Ventura et Bourvil. Un autre préjugé mis en évidence par ce film est l’importance qu’accorde le bûcheron à la puissance physique. Ainsi, pour tromper l’ennui dû à un chômage technique, les bûcherons d’Enrico ” jouent ” en se bagarrant. Et comme le dit Diogène Laërce dans Vie des philosophes : « La brute, quand elle est en liberté, manifeste sa gaieté par des ruades » ( cité dans Bouchard, 2003 : 19).

[19] « C’est la préhension locomotrice qui a fait des singes les Primates, comme la locomotion bipède a fait les Anthropiens. Le pithécomorphisme est donc avant tout caractérisé par un affranchissement postural lié à la quadrumanie locomotrice, les autres caractères, pour important qu’ils soient, sont corollaires » (Leroi-Gourhan, 1964 : 82).

[20] Quoi que sur ces deux derniers points, une psychanalyse du conte dirait très certainement l’inverse.

[21] Pour des rituels similaires on lira : Hell, 1994 : 333-341.

[22] La liberté est une valeur revendiquée par toutes les activités indépendantes. Elle n’est pas propre aux ETF. Cependant, l’entreprise de travaux forestiers est, dans 8 cas sur 10, unipersonnelle et le travail se déroulant dans les bois, l’entrepreneur peut ne voir personne de la journée.

[23] Encore une fois, il ne faut pas voir ici d’animisme de notre part. Nous n’accordons aucun pouvoir à la forêt. Notre propos sera de rappeler l’importance de la forêt dans l’imaginaire occidental. On pourra remarquer la place ambiguë que tient le bûcheron dans la forêt du conte. Si dans ce dernier, il est celui qui sauve, qui aide Le petit Chaperon rouge (Perrault, 2001 : 9 ), il peut aussi être celui qui abandonne ses enfants au fond des bois (Le petit Poucet, 2001 : 49-51).

[24] Nous pourrions peut-être aller plus loin que ce timide : « dans l’imaginaire social », mais nous ne nous y risquerons pas en l’état actuel de notre recherche.

[25] Si ce n’est pas lui, ce sera un chasseur, un charbonnier ou un ermite. Ces quatre personnages ont en commun de ne pas être considérés tout à fait comme des hommes quand ils sont en forêt, ils sont « ensauvagés » (Hell, 1994 : 128 et ss.).

[26] Au même titre que pendant les « mais » ce n’est pas de mariage mais d’amour, ou plus précisément de sexualité, dont il est question au fond des bois, le bûcheron est, lui aussi, marqué par cette dimension sexuelle. Elle est une caractéristique de l’homme des bois, du sauvage en général. (Sur ce sujet, on lira : Hell, 1994). Ainsi un article du « Nouvel Observateur », cité dans Forêt-Agir, n°2, Avril 2000 (revue professionnelle des ETF Breton), parut sous le titre « Recherche bûcherons désespérément », nous dit : « Les dégâts dans les forêts causés par la tempête nécessitent la formation d’une armée de bûcherons. [...] Un débouché pour ceux qui s’en sentent l’âme. Attrait supplémentaire : au palmarès des jobs les plus sexy, les bûcherons seraient aux femmes ce que les hôtesses de l’air représentent pour les hommes... ».

[27] Ce qui n’est pas exclusif. Les ETF peuvent être fils ou petit fils de migrant italien, espagnol, polonais...

 
 

Bibliographie

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Florent Schepens
Bûcheron : une profession d’homme des bois ?,
Numéro 4 - novembre 2003.