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Télécharger en PDF (504.4 ko)Imprimer cette pagePour citer cet article :Florent Schepens, Bûcheron : une profession d’homme des bois ?. ethnographiques.org, Numéro 4 - novembre 2003 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2003/Schepens.html (consulté le 25/07/2008). Dernier numéro paru :Signaler cette page |
Bûcheron : une profession d’homme des bois ?RésuméSe faire traiter de bûcheron, en Franche-Comté, peut être considéré comme une insulte car c’est être désigné comme « pas très malin » et plutôt brutal. Les bûcherons sont construits comme des hommes sans qualités. N’exercent cette activité que ceux qui ne pouvaient rien faire d’autre. Il existe des images sociales plus flatteuses.
AbstractTo be called a woodcutter in Franche-Comté can be considered as an insult because it means being referred to as " not very smart " and rather tough.
Pour citer cet article :Florent Schepens. Bûcheron : une profession d’homme des bois ?, ethnographiques.org, Numéro 4 - novembre 2003 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2003/Schepens.html (consulté le [date]).Sommaire
« Les gens nous voient comme il y a quarante ans. Le bûcheron, c’est l’idiot moyen qu’a pas fini ses études, qui n’a trouvé que ça et qui pose les litrons au pied de l’arbre. C’est l’image là qu’on a » [1]. Etre bûcheron est une activité professionnelle qui, comme toute activité, permet à la société de classer ses membres dans des catégories sociales prédéfinies. A ces dernières sont associées un certain nombre d’attributs que leur possesseur désigné se doit d’avoir s’il ne veut pas être défini comme déviant par rapport à la norme en vigueur. Il est des professions dont l’image sociale — l’identité sociale virtuelle pour le dire comme Goffman (1975) — est moins valorisante que pour d’autres. Ainsi les attributs du bûcheron — idiot alcoolique qui ne peut faire que ce métier là — sont peu enviables, à tel point que cette image sociale est celle d’un déviant par rapport aux normes de la société. La profession de bûcheron est alors stigmatisante intrinsèquement. L’identité sociale virtuelle du bûcheron qu’elle propose place celui-ci en marge de la société. « Il va de soi que, par définition, nous pensons qu’une personne ayant un stigmate n’est pas tout à fait humaine » (Goffman, 1975 : 15). Les bûcherons tentent à partir d’actions collectives de se débarrasser de ces stigmates (se constituer en profession, communiquer à travers une revue, mettre en place des démarches qualité, ...). Pour être précis, et pour aller dans leur sens, plus que de bûcherons, nous devrions parler ici d’entrepreneurs de travaux forestiers (ETF) faisant du bûcheronnage [2]. Ces ETF sont des prestataires de service en bûcheronnage, débardage et sylviculture. Se sont des indépendants cotisant à la Mutualité Sociale Agricole (MSA). Ils travaillent pour des clients qui sont essentiellement : l’Etat à travers l’Office Nationale des Forêts (ONF), les communes forestières et des exploitants forestiers (scieries, ...). Notre étude porte sur la Franche-Comté, région forestière s’il en est puisqu’elle est la plus boisée de France (43 % de sa superficie), ex æquo avec l’Aquitaine (Agreste-Donnees, 1994 : 2). On trouve environ 730 ETF en Franche-Comté [3], 78,8 % de ces entreprises sont unipersonnelles, c’est-à-dire sans salariés (CCADIFA, 1998) [4]. Nous parlerons plus particulièrement ici du bûcheron — les trois-quarts des ETF ont une activité de bûcheronnage — qui est le plus stigmatisé de tous.
Il s’agit de deux dessins réalisés par Jean-François Pernot. Le premier (Figure 1) pour la plaquette ”les métiers de la forêt” produite par le Groupe d’Initiatives Comtoises pour l’Education Forestière (GICEF) en 1995. Le second (Figure 2) a été réalisé pour une réédition de cette plaquette en 2001. Cette réédition a été conduite par Pro-Forêt (association professionnelle des ETF de Franche-Comté) et le GICEF. Ces dessins ont été réalisés par un ETF, il s’agit donc du regard d’un professionnel sur sa propre profession. ![]() © Jean François Pernot - GICEF - 1995
© Jean-François Pernot - GICEF - 1995 ![]() © Jean François Pernot - GICEF - Pro forêt - 2001
© Jean-François Pernot - GICEF - Pro forêt - 2001 « L’image n’est pas un miroir du réel, mais plutôt un objet construit » (Conord, 2002 : 2). Même si le caractère construit du dessin semble plus évident que celui d’une photographie, ces dessins ne tentent pas de reproduire la réalité. Il s’agit là de dessins humoristiques cherchant à caricaturer les principaux traits prêtés aux bûcherons. La caricature est intéressante puisqu’elle tend à ” forcer le trait ”, elle met en relief les principaux attributs. La caricature est alors une espèce de stigmatisation idéale typique, tous les préjugés étant réunis et grossis en un seul dessin. On l’aura compris, il ne s’agit pas pour nous de dire : ” Voilà ce qu’est un bûcheron ”, mais bien de montrer une représentation graphique de l’identité sociale virtuelle des bûcherons. Comme le dit un de nos informateurs : Pour les gens, le bûcheron « c’est le belou [benêt] moyen, le gros ours du fond des bois qui n’a jamais rien vu et que sitôt que les p’tits gosses le voient ils se sauvent. Ça fait un peu ça. Le bûcheron c’est le gros costaud ».
« Ils n’ont pas fait d’études, c’est un métier manuel » nous a-t-on dit plusieurs fois au sujet des bûcherons. S’ils n’ont pas fait d’études, c’est alors que le métier manuel qu’ils exercent est un métier qui ne nécessite pas ” réellement ” de qualification particulière. Le bûcheron serait un manœuvre [8] des bois. Contrairement au préjugé courant, les bûcherons sont des gens diplômés pour la plupart même si ce n’est pas toujours dans le domaine des travaux forestiers. « Bon, vous prenez le gars là, que vous avez vu, c’est un gars qui a bac plus 4. Et il est bûcheron. [...] Donc, c’est la preuve que c’est une passion parce qu’avec un bac plus 4, je ne vois pas ... Il aurait pu faire autre chose. Aller travailler dehors comme aujourd’hui qu’il pleut, pour faire du bois de chauffage et gagner le SMIC à peine. Donc, il faut aimer je pense. Il y a quelque chose » [9]. Mais, dans l’alliance métier manuel/absence d’études, ce qui se dessine en filigrane, c’est la différence qui est faite entre métier et profession [10]. Le bûcheron a un métier qui nécessite l’utilisation « d’outils tels que hache, merlin, coin, levier d’abattage, voire « tire-fort », ... qui sous-entendent un savoir-faire » (Duverger, Saunier, 2000 : 48), alors que la profession, réservée aux intellectuels, mobilise des savoirs. Cette distinction est fondée sur la possibilité d’analyse théorique, possibilité déniée aux métiers manuels. Les bûcherons ne sont vus que comme « réactifs » au savoir qui est un « élément de culture exogène » (Jacques-Jouvenot, 1997 : 21). Ils possèdent des savoir-faire, c’est-à-dire du savoir pratiqué, mais on ne leur reconnaît pas de possibilité de conceptualisation. Ils ne sont pas producteurs de savoirs, au mieux ils en sont des utilisateurs. « Le savoir aux savants, le savoir-faire aux autochtones » (1997 : 22). « Travail simple en apparence, [l’abattage] intègre toute une série d’informations techniques exigeant un savoir-faire certain. Sur le lieu de coupe, il faut s’imprégner de la topographie des lieux, prévoir l’emplacement de la chute de façon à éviter tout dégât aux arbres voisins et à faciliter le débardage, en tenant compte de la forme de l’arbre, de l’asymétrie du feuillage et de l’inclinaison initiale du tronc » (Royer, 1990) [11]. Pour cet auteur, il ne s’agit pas de nier les difficultés techniques qu’il y a à l’abattage d’un arbre mais il ne reste pas moins qu’il place le bûcheron dans le domaine du sensible, plus que dans celui de la pensée. Il parle de savoir-faire et non de savoir ; il faut ”s’imprégner de la topographie” et non l’analyser. Notre interprétation s’inspire d’un texte épistémologique de Jean-Pierre Darré (1999 : 49-50) où l’auteur est confronté à la même rhétorique sur les agriculteurs. Ces derniers ne pensent pas, ils ressentent. Ce qui semble très loin de ce que nous disent les bûcherons sur leur activité : « Alors petit à petit, quand on travaille, au début on a les bases, on abat et puis quand on a fait une erreur, on s’en rend compte, quoi. Et puis, au bout d’un certain temps, toutes ces erreurs on les a dans la tête et puis quand on se retrouve devant un arbre, on synthétise tous les cas de figures qu’on a déjà vus. Et ça permet de prendre une décision ». N’est-ce pas là la démarche de l’ethnologue, du sociologue ? Quand nous construisons des hypothèses, ne les modifions-nous pas au fur et à mesure que le terrain se dévoile ? Nous faisons des entretiens, des observations, nous synthétisons et nous ajustons notre théorisation à ce que nous mettons à jour. « L’opposition classique savoir/savoir-faire repose sur une idée largement partagée selon laquelle les savoirs se référeraient à une somme de connaissances conceptuelles alors que les savoir-faire renverraient à des connaissances pratiques, acquises au seul contact des réalités, au fil de l’expérience. De cette opposition commune savoir/savoir-faire découle spontanément la catégorisation métiers/professions qui conduit à la non moins commune opposition métiers manuels/professions intellectuelles. Nul besoin de grandes démonstrations pour que chacun comprenne que l’activité d’éleveur, dans l’exercice de sa pratique [...] ne se réduit pas uniquement à une mise en œuvre de gestuelles adéquates, ce qui nous autoriseraient à parler de savoir-faire, mais que la pensée conceptuelle est bien elle aussi au rendez-vous » (Jacques-Jouvenot,1997 : 26-27). Tout comme Dominique Jacques-Jouvenot, nous dénonçons cette position : la pensée conceptuelle n’est pas l’apanage des seuls savants. La mise en œuvre de techniques n’est pas une simple reproduction à l’infini d’un savoir-faire acquis. Les techniques, pour être efficientes, doivent être problématisées par celui qui les utilise : « Parce que chaque arbre est un cas particulier. [...] Il y en a pas un qui est pareil quoi. Donc il y a toutes les techniques de bases qui vont pour chaque arbre : faire une entaille, laisser les charnières, laisser un sabot derrière s’il est trop penché pour pas qu’il éclate, des choses comme ça. Et puis, on les connaît ces choses là. Et puis après, il y a plein de choses qui influencent, c’est le poids des branches, la taille du houppier. Il y a une grosse branche ici, mais le bois est courbe alors ça l’entraîne plutôt par ici [...]. Parce qu’il y a le problème des arbres qui sont un peu courbes. Ils sont courbes comme ça, avec un gros houppier... Est-ce que le houppier qui va par-là et la courbure qui va par-là [en sens inverse]... Bon, déjà il y a l’histoire du centre de gravité, savoir où il se situe. Est-ce que le houppier est suffisamment fort pour tirer le bois par-là ? Ou est-ce que le poids du houppier se reporte sur la courbure et alors le bois tomberait là ? Ça c’est des choses qui ne sont pas évidentes, des bois en manivelle... ». Il ne s’agit pas ici que de gestes, notre informateur nous le dit, il faut analyser la situation. La pensée conceptuelle est ici présente. En sociologie un certain nombre de chercheurs ne partagent pas cette conception du travail dit manuel. Peut-être parce que, comme le remarque Benguigui : « La sociologie est un métier [car pas encore complètement institutionnalisé] intellectuel, qui a donc pour vocation à devenir une profession. [...] On peut alors émettre l’hypothèse que la raison fondamentale pour laquelle les sociologues ne remettent pratiquement jamais en cause la notion de profession est la crainte de se remettre en cause eux-mêmes » (Benguigui, 1972 : 108). Peut-être pouvons-nous continuer dans cette même direction et dire que si les chercheurs ont une profession et les bûcherons un métier, c’est parce que les premiers — ceux qui décident quel est le mot juste pour désigner telle part de la réalité — ne s’imaginent pas comparables aux seconds. Cette idée est déjà présente chez Hughes, notamment dans un article titré « Métiers modestes et professions prétentieuses » où il nous dit : « J’écrivais il y a près de vingt ans [12] : ” Il faut nous débarrasser de toutes les notions qui nous empêchent de voir que les problèmes fondamentaux que les hommes rencontrent dans leur travail sont les mêmes, qu’ils travaillent dans un laboratoire illustre ou dans les cuves malpropres d’une conserverie” » (Hughes, 1996 : 123). La profession, plus qu’un concept sociologique, est un élément rhétorique visant à augmenter le prestige des détenteurs de ce titre. Un autre élément concourt à la faible reconnaissance sociale des bûcherons, c’est la dangerosité de leur travail. La MSA de Haute-Saône dénombre un accident toutes les vingt minutes en forêt Haute-Saônoise. Depuis les tempêtes de décembre 1999, une fois le gros des chablis [13] récoltés — « Selon le ministère de l’agriculture, 53 accidents mortels seraient directement imputables au chablis » durant l’année 2000 (Picard, Gizard, 2001 : 37) — on compte environ un mort par mois dans les forêts Franc-Comtoises. Les ETF, mais aussi les autres intervenants en forêt, sont constamment soumis au danger. « Quand on est parti en déplacement, il y avait le jeune là qui s’est fait tuer sous la souche, là à côté. Rien que d’y penser ... Il y a des fois, on est obligé d’y penser, on coupe un bois ... Il y a tellement de pépins. Il y en a encore un qui s’est fait tuer ... Vous savez ce qu’on appelle une raclette ? [Non] C’est-à-dire qu’il a coupé un sapin. Son sapin, il l’a ébranché [14] sur un côté, il a fait ça comme il faut quoi, et quand il a coupé ses nœuds sous le sapin, il a coupé une petite perche [15] qui était pliée sous le sapin et quand il est passé... C’était vraiment son heure, c’était vraiment sa minute, c’était vraiment sa seconde, c’était... Il est passé de l’autre côté et quand il a eu le dos tourné, ”ZAPPP”. Elle est venue lui taper derrière la tête [16]. Elle aurait très bien pu lui passer entre ses jambes et le faire voler à 6, 7 mètres, ou lui casser la jambe, on ne sait pas, ou le taper là dans l’épaule. Elle a vraiment été lui taper juste derrière la tête quoi. Sa femme trouvait le temps long, elle ne le voyait pas rentrer à 9 heures du soir. Elle appelle le garde et puis voilà quoi. Il était mort. Le tracteur tournait, tout, il était là. Voilà le bûcheronnage quoi, c’est beau. C’est sûr que c’est des beaux métiers (ironique), mais s’ils étaient un peu mieux payés et un peu plus reconnus, surtout reconnus. [C’est-à-dire ?] Ben reconnu dans ses risques. Reconnu dans ses risques ». Ces derniers sont construits comme ordaliques, c’est la forêt qui décide qui subit un accident [17]. Un garde de l’ONF nous disait que le milieu forestier n’était pas comparable au milieu industriel en ce qui concernait les risques. Pour lui, la forêt a quelque chose d’irrationnel ; quoi que l’on fasse, on ne pourra jamais circonscrire tous les risques. Comment, alors, les bûcherons font-ils pour accepter de telles conditions de travail ? Les métiers à risque sont associés à une absence de considération sociale, les pratiquer témoigne du peu de prix que l’on accorde à son existence (Le Breton, 1991). Le bûcheron est alors vu comme un homme sans qualité. S’il en avait, il travaillerait ailleurs, jamais il n’accepterait d’avoir une activité aussi dangereuse. « Les centres de formation qui ne connaissent pas vraiment le milieu [forestier], ils ont souvent tendance à mettre en forêt les gens un peu caractériels ou ... Mais il faut être de plus en plus responsable et autonome. Ben ça, les gens ils ne le savent pas. Ils croient que c’est encore des gros bœufs qui ... C’est vrai qu’avant, ils faisaient des travaux de bagnards quand ils débardaient à la main, qu’ils portaient des charges terribles pendant des mois. Il fallait des gens qui ne réfléchissent pas trop et puis qui forcent quoi » [18]. Ainsi, le dessin ci-dessous n’est pas qu’une image : « On peut admettre que le moyen le plus courant et sans doute le plus ancien de débardage fut la traction à force humaine de la grume à l’aide d’un lien » (Abry, 2000 : 87-88). ![]() Ainsi les ETF, et le bûcheron en particulier, sont-ils vus, par la société, comme des hommes sans qualité du fait de leur activité professionnelle, voire comme des individus n’ayant pas tout à fait la qualité d’homme. Tout comme les paysans avant eux (Jacques-Jouvenot, 1997 : 17-26), les ETF sont victimes de la comparaison avec le monde ”moderne”. Dans ce dernier, ils tiennent une place importante, puisqu’ils lui permettent d’exister : ils sont les non-modernes, pour le dire autrement, ils sont les ”sauvages”. « Or, derrière ces épithètes [barbare et sauvage] se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire « de la forêt », évoque aussi un genre de vie animale par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas [...] on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit » (Lévi-Strauss, 1979 : 20). La forêt tient une place importante dans la symbolique de la culture occidentale. Une théorie du XVIIIème, devenue fable, donne une origine forestière à la civilisation. Il s’agit de la Science nouvelle de Giambattista Vico (1744, cité dans Harrison, 1992 : 17-34). Selon cette théorie, après le déluge, les eaux baissèrent et Noé et ses enfants s’installèrent sur une terre dévastée. Ils ne furent pas assez nombreux pour reconstituer une civilisation et la nature repris ses droits sur la planète. La terre ne fut alors qu’une immense forêt dans laquelle erraient les descendants de Noé transformés en animaux. Ils furent surpris, un jour, par un orage. Ils levèrent la tête mais ne virent que des feuilles. Certains décidèrent d’aménager des clairières pour voir ce qu’il y avait au-delà des arbres. Accéder à la vision du ciel, c’est pouvoir y lire les oracles et donc suivre la voie de Dieu. Les descendants de Noé y retrouvèrent leur humanité. A ciel ouvert, ils purent planter l’arbre généalogique en enterrant dans la clairière leurs ascendants morts. ” Cette terre est à nous, nos ancêtres y reposent ”. Ainsi, pour Vico — et pour Harrison — l’humanité ne peut se construire que contre la forêt, l’ordre contre le désordre, la norme contre la liberté.
Les ETF revendiquent la liberté forestière. A les entendre, elle est même une condition sine qua non quant au choix de leur activité professionnelle. « En forêt on est son maître », « on est libre ». Cependant, elle a pour corollaire une certaine solitude [22] : « Ce truc d’être individualiste. Bon, déjà, le fait d’être au fond des bois tout seul, je pense que ça, ça doit jouer aussi. Je sais qu’au début, quand j’étais agriculteur, comme j’étais au milieu du village, je voyais du monde. Mais maintenant, il y a des périodes, l’hiver, enfin en cette saison là [novembre/décembre], vous partez au jour, vous revenez à la nuit donc vous ne voyez personne. En plus je suis célibataire. Et ben, il y a des fois, avant, je vais vous dire franchement que le contact humain me manquait. Ça m’arrivait, au début, en rentrant du boulot, de prendre ma voiture pour aller discuter une heure ou deux avec un copain paysan. Parce que j’aime bien être tout seul dans le bois, ça ne me dérange pas, j’aime bien être tout seul chez moi, mais j’aime avoir des contacts humains. Le truc d’être ETF, d’être toujours tout seul, ça doit jouer quand même [dans le fait d’être individualiste]. Enfin bon le gars qui est déjà un peu individualiste, c’est sûr que s’il rentre dans un boulot comme ça... ». L’activité du bûcheron le place hors du social, et il en devient a-social.
![]() © Laurent Miny - 2003
Si le bûcheron flirte avec la frontière homme/animal, le troll - ci-dessus - est un mélange des deux. Il s’agit d’une créature fantastique anthropomorphe dont les signes de l’animalité sont donnés par sa grande taille et par des canines de sanglier, animal sauvage par excellence. Ce troll, né dans les forêts norvégiennes, ressemble, par beaucoup de points, au bûcheron noir et blanc : même morphologie, même traits du visage (nez, barbe), même posture. Le troll serait-il alors une représentation du bûcheron sauvage ?
Le bûcheron, dans cette chaîne, est le plus humain de tous mais il a déjà perdu de son humanité par rapport au monde social [26].
Il s’agit là d’une évidence bien partagée tant par le bûcheron que par la société elle-même : le bûcheron se classe du côté de la nature. A la fin de chaque entretien, nous avons demandé à nos informateurs de nous introduire auprès de collègues pour de futurs entretiens. Très souvent la phrase suivante est revenue : « Vous voulez en voir un vrai ? », sous-entendu vous voulez voir un vrai homme des bois. Quand nous rencontrions ces derniers, ils n’étaient pas plus hommes des bois que leurs collègues et eux aussi nous ont demandé si nous souhaitions « en voir un vrai ».
La société leur a donné un rôle à jouer, celui du sauvage, du paria, et ce rôle, ils le jouent. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont effectivement des hommes des bois mais cela entre en jeu dans la façon qu’ils ont de se définir. Ce qui est intéressant, c’est que sur le plan social, ce sont effectivement des ” parias ” qui deviennent bûcherons — et ETF en général. Pour le dire de manière plus nuancée, ils appartiennent tous à des lignées en mobilité sociale descendante. La reproduction à l’identique n’existe pas chez les bûcherons, on ne devient pas ETF parce qu’on est fils de bûcheron. Alors pourquoi devenir bûcheron ? Qu’est-ce qui fait choisir un métier dont l’image sociale est si peu enviable ? Peut-être, et cela n’est qu’une hypothèse, la forêt est-elle un lieu de renaissance au monde social ? L’ETF serait alors une figure de l’étranger, non pas géographique mais sociale [27]. C’est un migrant des couches sociales. Leurs parents, grands-parents étaient entrepreneurs, artisans, industriels mais l’entreprise familiale a fait faillite ; Leurs parents, grands-parents étaient paysans mais ils n’ont pas été désignés comme successeurs de l’exploitation familiale ; Ou encore, leurs parents, grands-parents étaient entrepreneurs, étaient exploitants agricoles mais ils n’ont pas su gérer l’affaire familiale et ils doivent prendre un nouveau départ. Tous nos informateurs sont des déracinés qui cherchent, avec leurs femmes, à planter un nouvel arbre généalogique pour proposer à leurs enfants un autre destin social que celui qui leur est réservé s’ils ne font rien.
[1] Les textes en italique et entre guillemets (« ») sont des extraits d’entretiens passés avec nos informateurs. Les textes entre guillemets suivis de références sont des extraits d’ouvrages. Dans ce dernier cas, vous trouverez la référence du texte en bibliographie, située en fin d’article.
[2] Nous utiliserons tout de même le terme de bûcheron dans la suite de cet article comme facilité d’écriture. [3] Pour plus de précision, nous vous renvoyons aux sites suivants :http://perso.wanadoo.fr/pro-foret/ et http://www.foret-metier.com [4] Alors qu’ « en moyenne, une entreprise regroupe 2,4 emplois dont 1,4 emploi salarié après quelques mois d’activité. Cinq ans plus tard, elle occupe 3,6 personnes dont 2,7 salariés » (Demoly, Thirion, 2001 : 2). [5] Remarquons que, s’il s’agit bien d’une construction sociale, nous avons hérité, en grande partie, des éléments composant cette image. Cette dernière n’est pas une construction propre à notre époque ni, apparemment, à notre société. [6] Ce qui n’est pas vrai, il n’y avait pas que des bûcherons taillés à cette mesure travaillant en forêt. « J’ai connu un p’tit vieux qui faisait un travail formidable. Tout à l’économie, chaque coup de hache était efficace... De toute façon, avec le travail à la hache, ils n’avaient pas le choix les gars... Ça les esquintait déjà suffisamment. Si ça se trouve, il n’était pas si petit que ça mais il était tout recroquevillé sur lui-même, presque bossu. Et ça, c’est la hache qui fait ça. Il était très musclé, très sec, tout en tendon, tout en nerf. On avait l’impression que les os étaient tordu à force que les muscles tirent dessus. Il n’arrivait même plus à ouvrir les mains, elles avaient pris la forme du manche [de la hache] ». [7] Pour une très belle critique des théories évolutionnistes, on lira : Lévi-Strauss, 1979. [8] Dans les agences de travail temporaire, si vous vous inscrivez comme manœuvre, la seule question qui vous est posé est : « Pouvez-vous porter des charges lourdes ? ». Il s’agit vraiment ici de vendre sa force de travail et seulement cette dernière. [9] Ceci est un exemple extrême mais rare sont ceux qui n’ont aucun diplôme. [10] Il ne s’agit pas pour nous de faire ici une analyse en terme de sociologie des professions de l’activité d’ETF, nous la ferons ailleurs. Pour en savoir plus sur les professions, nous vous renvoyons à : DUBAR Claude, TRIPIER Pierre, 1998, Sociologie des professions, Paris, Armand Colin. [11] C’est nous qui soulignons. [12] C’est-à-dire dans les années 1950, l’article est paru en 1970 sous le titre « The Humble and the Proud » (Trad. J. M. Chapoulie). [13] Un chablis est un arbre déraciné ou cassé, généralement par l’action du vent. [14] Ebrancher, c’est couper les branches de l’arbre une fois celui-ci abattu. [15] Une perche est un jeune arbre. [16] La perche était resté sous tension coincée sous l’arbre et elle s’est libérée quelques instants plus tard. [17] L’ordalie forestière — jugement de la forêt se portant sur les hommes qui travaillent en son sein — semble être une construction faite en lien avec le professionnalisme de l’ETF. N’est victime de l’ordalie que celui qui n’est pas un bon professionnel. En faisant intervenir ce jugement forestier, les ETF donne un sens aux accidents, ils ne sont pas dus au hasard, ils ne sont pas inexplicables, ” c’est parce qu’untel n’est pas un bon professionnel qu’il a été accidenté ”. Par-là même, ils tiennent la mort à distance. En tant que bon professionnel, ils n’ont rien à craindre. Il ne faut pas voir ici de notre part un quelconque animisme. Nous n’accordons à la forêt aucun pouvoir particulier. [18] Sur le thème du bûcheron bagnard, on pourra voir : « Les grandes gueules », un film de Robert Enrico (1965) avec Lino Ventura et Bourvil. Un autre préjugé mis en évidence par ce film est l’importance qu’accorde le bûcheron à la puissance physique. Ainsi, pour tromper l’ennui dû à un chômage technique, les bûcherons d’Enrico ” jouent ” en se bagarrant. Et comme le dit Diogène Laërce dans Vie des philosophes : « La brute, quand elle est en liberté, manifeste sa gaieté par des ruades » ( cité dans Bouchard, 2003 : 19). [19] « C’est la préhension locomotrice qui a fait des singes les Primates, comme la locomotion bipède a fait les Anthropiens. Le pithécomorphisme est donc avant tout caractérisé par un affranchissement postural lié à la quadrumanie locomotrice, les autres caractères, pour important qu’ils soient, sont corollaires » (Leroi-Gourhan, 1964 : 82). [20] Quoi que sur ces deux derniers points, une psychanalyse du conte dirait très certainement l’inverse. [21] Pour des rituels similaires on lira : Hell, 1994 : 333-341. [22] La liberté est une valeur revendiquée par toutes les activités indépendantes. Elle n’est pas propre aux ETF. Cependant, l’entreprise de travaux forestiers est, dans 8 cas sur 10, unipersonnelle et le travail se déroulant dans les bois, l’entrepreneur peut ne voir personne de la journée. [23] Encore une fois, il ne faut pas voir ici d’animisme de notre part. Nous n’accordons aucun pouvoir à la forêt. Notre propos sera de rappeler l’importance de la forêt dans l’imaginaire occidental. On pourra remarquer la place ambiguë que tient le bûcheron dans la forêt du conte. Si dans ce dernier, il est celui qui sauve, qui aide Le petit Chaperon rouge (Perrault, 2001 : 9 ), il peut aussi être celui qui abandonne ses enfants au fond des bois (Le petit Poucet, 2001 : 49-51). [24] Nous pourrions peut-être aller plus loin que ce timide : « dans l’imaginaire social », mais nous ne nous y risquerons pas en l’état actuel de notre recherche. [25] Si ce n’est pas lui, ce sera un chasseur, un charbonnier ou un ermite. Ces quatre personnages ont en commun de ne pas être considérés tout à fait comme des hommes quand ils sont en forêt, ils sont « ensauvagés » (Hell, 1994 : 128 et ss.). [26] Au même titre que pendant les « mais » ce n’est pas de mariage mais d’amour, ou plus précisément de sexualité, dont il est question au fond des bois, le bûcheron est, lui aussi, marqué par cette dimension sexuelle. Elle est une caractéristique de l’homme des bois, du sauvage en général. (Sur ce sujet, on lira : Hell, 1994). Ainsi un article du « Nouvel Observateur », cité dans Forêt-Agir, n°2, Avril 2000 (revue professionnelle des ETF Breton), parut sous le titre « Recherche bûcherons désespérément », nous dit : « Les dégâts dans les forêts causés par la tempête nécessitent la formation d’une armée de bûcherons. [...] Un débouché pour ceux qui s’en sentent l’âme. Attrait supplémentaire : au palmarès des jobs les plus sexy, les bûcherons seraient aux femmes ce que les hôtesses de l’air représentent pour les hommes... ». [27] Ce qui n’est pas exclusif. Les ETF peuvent être fils ou petit fils de migrant italien, espagnol, polonais...
ABRY Nicolas, 2000, « Les concepts de métis et de kybérnêtés dans la pratique du bûcheron : techniques, outils et chant de travail », Actes de la conférence annuelle sur l’activité scientifique du centre d’études francoprovençales : Les métiers autour du Mont-Blanc, Région Autonome de la Vallée d’Aoste, Assessorat de l’Education et de la Culture, Bureau Régional pour l’Ethnologie et la Linguistique : 83-94. AGRESTE-DONNEES, 1994, La forêt et le bois en 1993, Franche-Comté, MAP. BENGUIGUI Georges, 1972, « La définition des professions », Epistémologie sociologique, (13) : 99-113. BOUCHARD Corinne, 2003, Scènes de la vie charançonne. Dix ans de délire pédagogique, Paris, Calmann-lévy. CCADIFA, 1998, Les entrepreneurs de travaux forestiers en Franche-Comté, Besançon, CCADIFA. CONORD Sylvaine, 2002, « Le choix de l’image en anthropologie, qu’est-ce qu’une “bonne” photographie ? », ethnographiques.org [en ligne] (2).
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Bûcheron : une profession d’homme des bois ?, Numéro 4 - novembre 2003. |
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