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Pour citer cet article :

Bruno Proth, Vincent Raybaud, 2004. « Une famille de SDF recomposée à l’aéroport ». ethnographiques.org, Numéro 6 - novembre 2004 [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2004/­Proth,Raybaud - consulté le 28.09.2016)
 

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Bruno Proth, Vincent Raybaud

Une famille de SDF recomposée à l’aéroport

Résumé

Cet article met l'accent sur quelques unes des ressources mobilisées par un trio de sans abri afin de réussir leur "domiciliation" dans un aéroport parisien. Il montre que, sans suivre le devoir de discrétion — condition sine qua non à l'inscription durable sur un espace public — ils parviennent à résister, "prospérer", faire souche en échappant au dispositif des encadrements institutionnels. Leur stratégie ne relève pas d'une apparente anomie mais d'un mode d'existence bâti sur une culture entretenue de l'aversion qu'ils provoquent.

Abstract

This article highlights some of the responses developed by 3 homeless living together in a airport in order to establish a "domiciliation". It shows that they manage to resist, prosper and take roots in the premises by transgressing the usual codes of discretion shared by users in public space hence escapy institutional obligation. Their strategy is not based on apparent anomy but on a mode of existance built around the feelings of rejection on they provoke in their environment.

Pour citer cet article :

Bruno Proth, Vincent Raybaud. Une famille de SDF recomposée à l’aéroport, ethnographiques.org, Numéro 6 - novembre 2004 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2004/Proth,Raybaud (consulté le 15/11/2004).

Nous voudrions rendre compte des tactiques mineures sur lesquelles se fondent trois sans-abri formant famille afin de s’approprier l’espace et d’exploiter les ressources d’un aéroport parisien pour y survivre [1]. Malgré les assignations sociales, spatiales et posturales, ils parviennent à s’aménager un lieu de vie, à faire territoire et à se procurer de la nourriture sous la surveillance des agents des Aéroports de Paris. Leur installation tolérée à la condition d’un devoir à être discret ne les empêche pas de se ménager des marges de manœuvre, parfois à l’encontre des règles tacites du jeu exigé par les institutions accueillantes, qui leur permettent cependant de préserver leur identité et de maintenir un quant à soi, fragile mais nécessaire à leur survie.

Lorsque Djemila Zeneidi-Henry (2002) évoque l’image de la gare comme « dernier lieu » d’installation des hommes à la rue, vu comme un espace d’une sédentarisation qui porte les signes d’un abandon de soi, elle se frotte aux discours ordinaires des institutions intervenantes. Ou bien, l’errance (cette imprécision institutionnelle dont l’emprise défaillante caractérise les parcours géographiques de la vie à la rue) serait comprise comme relevant d’un dispositif schizophrénique, ou la sédentarisation serait le signe d’une passivité annonçant une dégradation non seulement incontrôlable, mais qui plus est discordante pour l’espace sur lequel elle laisse des flétrissures.

Cette pente affirmée par les institutions pourvoyeuses de contrôle laisse peu de place aux efforts ordinaires déployés pour mobiliser les ressources nécessaires au maintien de soi. Ce point de vue concède le confort (relatif, mais significatif) à s’établir durablement sur un lieu offrant chaleur, sécurité renforcée, densité de services et de ressources, mais oublie de considérer les coûts afférents à cet aménagement et surtout fait l’économie de l’énoncé des logiques de relégation quand il s’agit de désigner les manquements ponctuels à l’ordre du lieu. En effet, seul le débordement est exemplaire (Becker, 2001 : 346), et l’homme qui ne fait pas d’histoires, qui n’est ni remarquable ni remarqué, est crédité d’une normalité permettant l’indifférence à sa situation d’abrité [2]. Il convient donc pour les uns comme pour les autres de tenir toute réserve sur les efforts, tactiques et ressources de survie mobilisées pour garder place dans l’aéroport.

Généralement, l’annexion territoriale et circonstancielle de quelques mètres carrés d’un aéroport impose une discipline au corps de l’importun [3]. L’attitude, la gestuelle, le repli du corps de la femme et de l’homme abrités doivent soutenir un contrôle sur leur consommation, leur exposition et leur gestion de l’espace sous peine de voir menacé leur “droit” à s’établir qui contourne la cohérence implicite du lieu. Le contrôle exigible doit encadrer tous les excès d’un corps qui s’abandonne : plaies visibles, démangeaisons intempestives, vêtements déchirés et négligés, l’odeur qui dépasse la moyenne olfactive tolérable pour les autres, le corps saoul qui ne se tient plus, l’invective au passager sont tout autant d’attitudes à proscrire, non pour faire illusion mais pour faire territoire. Car l’une des compétences exigées pour pérenniser son “logement” à l’aéroport consiste à se conformer aux normes du lieu afin de s’y faire adouber comme un “bon abrité”. Nous avons pu ainsi constater que d’une manière générale l’abrité se plaît à marquer sa présence dans la conformité ou la normalité (Goffman, 1968) auprès des différents agents chargés de la fluidité des espaces. Il doit faire montre de bonne volonté tout en affichant des gages de bonne conduite, voir de transparence.

Cette attention au cadre local des interactions guide inévitablement les échanges, les évitements et les accomplissements de tâches. L’identification des contraintes, des relations à l’autorité et des limites à ne pas dépasser assimilées par les abrités en font des sociologues spontanés (Coutant, 2001) qui se sont familiarisés aux attentes de l’entourage et qui ont intériorisé le code d’une exposition de soi susceptible de maintenir une tolérance à leur égard. Par exemple, la majeure partie d’entre eux ont le souci constant d’effacer leurs traces. Le mégot de cigarette est jeté à la poubelle ou glissé dans un godet vide, le sac en plastique reçoit les déchets qui proviennent du repas, il en va de même pour les canettes et les bouteilles. Dans leurs manières de boire, il est rare que les hommes portent le goulot à même les lèvres, ils passent par l’usage d’un verre en plastique. Pour ce qui concerne les lieux de sommeil [4], ouverts ou semi-ouverts, fermés ou semi-fermés, le cendrier y trône en bonne place comme la grande bouteille d’eau minérale récupérée pour contenir les humeurs rénales de la nuit. Ces sommes d’attitudes renvoient à la fois au désir de respecter un territoire provisoirement privatisé le temps de la récupération et de ne laisser aucune piste de son passage. Maintenir le secret de sa localisation autorise l’abrité de l’aéroport à dire aux autorités que son comportement est adéquat, puisqu’il se calque sur ce qu’on lui demande de respecter : discrétion, soumission et invisibilité.

Parmi les hommes de l’aéroport, s’est formé un trio qui ne se plie pas au régime de bonne tenue que respectent les autres habitués, malgré quelques dérapages épars. C’est sur sa notoriété que nous allons concentrer notre attention. Notoriété qui dépasse leur seule présence, tant la concentration des regards, attentions et histoires qui se rapportent à eux finit par déformer leur image pour offrir l’archétype d’une indécrottable clochardisation.

Un groupe composé d’une femme de quarante-cinq ans et de deux hommes, dont l’un accuse la quarantaine, l’autre la soixantaine, est parfois désigné par le personnel aéroportuaire, comme la « famille pierre à feu ». Elle s’est installée dans le hall d’un parking en sous-sol de l’aéroport. Les portes vitrées coulissantes faisant sas avec le parking lui-même, le hall bénéficie d’une relative isolation, autant en terme de bruit, de flux de passagers que de température. Leur campement consiste en un alignement de chariots, au nombre de huit à quinze selon les jours, qui font office de cloison marquant la privatisation du territoire de couchage. Sur les chariots sont assez soigneusement accumulées et rangées leurs “possessions” : vêtements, chaussures, barquettes de nourritures et boîtes de conserve vides, mais aussi quantités de gadgets, jouets cassés, bric et broc ramenés de leurs excursions quotidiennes dans les poubelles parisiennes. Accumulation d’objets dont il faut moins trouver raison dans une conduite qui serait obsessionnelle, symbolique, ou d’utilité propre aux articles récupérés, que dans l’agencement qu’ils permettent d’opérer sur les chariots, et par là même d’approprier ces derniers pour les utiliser en tant que marqueurs de territoire domestique.

Irène, la femme, est dotée d’une forte surcharge pondérale qui fatigue ses mouvements. Vêtue de survêtements que leur élasticité ajuste à sa taille, mais dont la rareté dans les banques aux vêtements ne permet pas de changer souvent, sa propreté vestimentaire laisse à désirer. Elle déambule dans l’aérogare accoudée à son chariot à bagages, et passe de longues heures à trier son contenu, dont elle destine une partie aux conteneurs à déchets poussés ou tirés par les préposés au nettoyage.

L’homme le plus âgé, Michel, tient d’une hygiène dont les signes olfactifs et visuels soit font office de repoussoir (Lanzarini, 2000 : 187), soit impliquent une tractation rapide pour le passant soucieux de se débarrasser au plus vite de sa présence. Il est souvent pieds-nus, parce que « mal dans ses pompes », au sens littéral, puisqu’il reste déchaussé pour soulager et laisser respirer les plaies douloureuses de ses pieds, et figuré, puisqu’il réagit généralement par cette provocation à l’injonction publique du maintien de soi. En homme d’action, il précède de quelques mètres Irène pour provoquer les interactions, toujours en quête d’une cigarette, d’un fond de bouteille de soda, plus rarement de pièces de monnaie pour ses cafés ; il cherche également, courtois ou empreint d’humour, à nouer conversation avec des passagers et des salariés de l’aéroport.

Michel peut ramasser machinalement un papier gras traînant par terre, puis le déposer sur son chariot alors qu’une proche poubelle aurait pu l’accueillir. Irène, qui le talonne, fait de même, mais stigmatise à haute voix « ces passagers qui n’ont aucun respect pour jeter leur déchet n’importe où », en reprenant la formule du personnel de nettoyage excédé. La remarque et le geste font entendre à qui veut, que coutumiers des lieux, leurs auteurs sont les dépositaires de son état de propreté, formule d’autant plus appuyée qu’ils savent leur réputation risquée à cet égard.

Soudain, Michel demande avec une insistance malicieuse « c’est pour moi ? Merci ». Il s’agit du fond d’une bouteille de soda tenue par une passagère « de toute façon je ne savais plus où la mettre », répond-elle en souriant et en cédant l’objet. Une fois vidée, il tente sans succès de confier à son tour à d’autres passagers la bouteille dont la femme s’était séparée, en lui précisant la qualité encombrante de l’objet dont il faut se débarrasser. Il sollicite ensuite une cigarette auprès d’un jeune homme. Celui-ci sûr de son geste, lui offre la dernière du paquet, puis soucieux de faire comprendre que le don donne pouvoir et intime un coût, désigne le chariot de Michel, y jette le paquet vide en soulignant mi-goguenard, mi-méprisant « c’est la poubelle ? ». Puis Michel se dirige vers le hall 2, il s’arrête près d’un jeune cadre commercial qui lit nonchalamment le journal. Nous l’entendons lui demander d’où il vient, où il va, où il habite, s’il fait souvent le voyage. Irène s’approche à son tour, les trois évoquent la douceur de vivre en région Sud-Ouest, elle le complimente pour sa cravate dont la couleur est « originale » [5] avec le ton de son costume, Michel en vient même à en toucher le soyeux, puis il le questionne à propos du journal qui traîne à ses pieds ; « c’est à vous ? », avant de le ramasser pour le déposer sur son chariot. L’interaction s’interrompt sur un « bon voyage, bonne chance ». Ensuite le couple se dirige vers un employé de l’entreprise de nettoyage. Celui-ci refuse le transvasement des déchets dans son chariot-poubelle. La rumeur d’une gale a dépassé les murs du service médical.

D’une part le fantasme d’une contamination épidémique se répand, d’autre part, la complicité mimétique à l’égard du personnel d’hygiène est loin d’être unanimement acceptée dans celui-ci. Devant la grogne syndicale, peut-être plus que par nécessité d’hygiène publique, le trio sera l’objet d’une action d’éclat rassurant le personnel : embarqué de force vers un service de gériatrie, il sera épouillé, nettoyé, en principe traité contre la gale. Le « tas de m... » désignant, aux yeux des autorités aéroportuaires, les objets qui forment leur agencement domestique sera pendant leur absence et pour « d’évidentes » raisons d’hygiène, brûlés dans l’incinérateur de l’aéroport.

Il apparaît d’une part que l’économie des dons et des contre-dons suscitée par l’homme à l’aéroport n’est jamais neutralisée à son indifférence, d’autre part que les modes de rationalisation sur les qualités des installations ressortent moins d’une méprise de compréhension sur leur fonction, que de l’emprise d’une lutte des places où la raison d’état d’hygiène impose l’assainissement des lieux.

Pierre, la troisième figure du trio, maigre, le cheveu hirsute, la figure lourde de crispations récurrentes, la démarche brisée par une motricité défaillante, doit s’aider d’un chariot pour se déplacer. Parce qu’il dort en slip durant les chaleurs estivales, l’apercevoir peut surprendre le voyeur malgré lui, mais sa tenue légère n’est pourtant pas dénuée de bon sens : il évite ainsi la macération de ses vêtements qui, inévitablement, conduit à des problèmes dermatologiques. Pendant les virées parisiennes nocturnes des deux autres, il préserve par sa seule présence l’inviolabilité du fragile espace privatisé que compose le cercle des chariots. Allongé sur l’escalier minéral jouxtant le “hall à coucher”, dodelinant de la tête, il passe des heures à noircir d’une improbable écriture un bloc-notes grand format, dans une grammaticalité certes désarticulée et peu fluide, mais obstinée à dénoncer méticuleusement et inépuisablement la politique de santé publique de l’État français. Il commente également l’actualité sportive qu’il suit avec rigueur, enfin il relate ses relations à ses deux compagnons. Ses écrits personnels sont ainsi au carrefour de l’acte politique, de la conscience sportive et d’une série de pratiques de soi au sein d’un ensemble de “portraits familiaux”. De temps à autre, il se met à psalmodier un prénom féminin avec force voix et à hurler des douleurs physiques qu’il contient habituellement. Si son cri fait violence, il en évalue l’exacte portée, le prix de révolte qu’il fait payer, comme celui qu’il risque. Il se calme à l’instant précis où la mesure de l’incidence qu’il provoque vaudrait démence dangereuse pour l’ordre public, privation de liberté et hospitalisation d’office.

Pris en flagrant délit d’observation par un vigile, nous sommes prévenus de l’humeur de Pierre : « Lui c’est un violent, attention s’il vous voit. Il casse tout, le téléphone là-bas il l’a cassé, on l’a remis, il l’a recassé... On les connaît, il a deux comparses, l’autre, le panneau là, il l’a cassé. Là il est calme, mais au moment du RMI il boit un peu et il est violent, on lui dit de se calmer, il sait qu’on appelle la police et il y a que ça qui le calme. En plus ils sont sales, ils se lavent pas, ils pissent partout, il a même renversé un bac à sable, vous savez où on met les cigarettes, il l’a renversé, mais là ça va, il est calme, il cuve... ».

Le vigile nous livre, avec sincérité, son expérience d’une lecture idéal-type de la clochardisation. En fait, la dégradation matérielle n’est rien d’autre qu’une réponse adaptée de Michel qui s’était fait molester et insulter par un autre vigile, depuis licencié pour faute professionnelle. Pierre fait violence par ses cris épisodiques plutôt qu’il n’est violent, et c’est le plus souvent Irène qui, par sa présence et sa sollicitude, le calme. Il ne cuve pas son vin, il écrit, allongé sur les marches, la tête penchée sur la copie, attitude qui, à distance respectable, peut être perçue comme un sommeil profond. A notre connaissance aucun des trois ne touche ni à l’alcool, ni le RMI d’ailleurs. Pour déstabilisant que l’outrage puisse être perçu, les schèmes cognitifs de sa restitution ne désobéissent pourtant pas à des formes de rationalisations rassurantes qui sous-tendent un énoncé de désocialisation très “normatif” [6].

Il arrive parfois que l’injonction au maintien de soi devienne paradoxale. Dans le désir d’hygiène, porté par Irène qui collectionne les savonnettes de voyage et se lave avec une insistance appliquée le visage et les avant-bras une heure durant chaque matin, quand l’accès aux douches réservées aux voyageurs lui est refusé, pour cause d’hygiène reprochable, par le personnel préposé. Comme dans le refus d’hygiène lorsque Michel déclare ne pas aimer l’eau, quand c’est au jet qu’il est récuré dans le service de gériatrie. Ses “incontinences” sont le résultat des enchaînements de refus d’accès aux toilettes gardiennées par les “dames-pipi” craignant sa souillure et celle de ses effets. Le comportement irascible et non coopératif dont il est crédité auprès du service médical d’urgence, ressort également d’une désocialisation que l’on doit plus à un rapport discréditant qu’à une seule (in)disposition individuelle : au bénéfice d’un traitement de faveur à ne les recevoir qu’en l’absence des patients “normaux”, ou de soins différés par le personnel médical sous prétexte que les pieds à traiter sont trop sales.

Probablement plus que nous autres, ils ont connaissance du processus sociologique, plus qu’éducatif ou individuel, par lequel s’ajuste la mesure de l’hygiène ; la leur devient par défaut celle que les autres leur refusent sous prétexte justement d’en manquer. Elle est donc et doit rester, contrairement à ce que propose Declerck (2001) concernant le « symptôme de désocialisation », plus un référent de relation que le seul signe d’une conscience ou déni de son propre corps. Dans ce cadre, poser l’hygiène en quant à soi revient à dénier, ou à tout le moins méconnaître, son dispositif collectif d’énonciation et de production [7]. La faute d’hygiène et la violence, pensées comme autant de signes faisant défaut au maintien de soi considéré comme disposition autonome, c’est oublier de poser que la désocialisation — elle existe, n’en doutons pas — est avant tout un rapport discréditant à l’institution.

Parler de famille à propos du trio, c’est se plier aux représentations des personnels de l’aéroport, mais aussi comprendre l’économie des relations dont il est crédité. Prenons à cette fin l’exemple d’une rumeur persistante : un stewart, penché sur Irène, aurait déclaré être son fils. Information invérifiable, qu’importe ! Femme à la rue, c’est le décalage avec l’imaginaire stewart au maintien impeccable qui renforce sa consécration comme femme-mère d’une famille monstrueuse.

Aux menaces qui pèsent sur cette configuration triangulaire de survie, sur la cohérence de ses interdépendances entre protection du lieu de couchage, sur la production des ressources nécessaires à son aménagement et son entretien, Irène tient le domestique au sens fort. « Je suis conservatrice », nous confie-elle, en pointant du menton les objets accumulés sur les chariots et pour la plupart rapportés par Michel. La formule trouvée s’accompagne d’un léger sourire gêné : ce dernier lui ramène « un peu tout et n’importe quoi », mais parfois lui offre de jolies trouvailles, comme ce bouquet de radis constitué de papillotes en papier. Il lui faut passer des heures à trier. Non seulement le labeur de glanage des poubelles participe du maintien d’une production de territoire par les objets agencés sur les chariots, toujours mis en danger d’un nettoyage au motif d’hygiène et d’un entretien quotidien des rituels de l’ordre domestique : l’homme rapporte à la femme le fruit du labeur qu’elle agence, agrémenté parfois de coquets cadeaux.

Elle estime les risques du maintien ou de la dislocation temporaire du trio, elle régule les allées et venues des hommes dans l’organisation domestique. Aux problèmes de santé de Pierre, elle finit par donner son blanc-seing au Samu Social pour qu’il soit soigné à l’hôpital, mais nous confie, le jour même de son départ, sa crainte devant l’absence du veilleur aux possessions : « j’ai peur qu’ils jettent nos affaires, parce qu’ils n’admettent pas qu’on puisse vivre comme ça. »

Dépositaire de la grosse monnaie face à la volatilité de Michel, première éponge à sa mauvaise humeur quand celui-ci ne sait comment reporter la charge des stigmates qu’il accumule en tant qu’homme aux incessantes interactions en quête de dons. Elle observe et surveille ses hommes, toujours prête à intervenir et à modérer les échanges en cas d’accrochage, pour minimiser le risque d’esclandre. Elle contrôle les présences et les informations échangées, veille à l’état de santé, l’humeur, l’alimentation - elle confectionne les sandwichs, stocke et distribue la nourriture - mais veille également à l’abstinence alcoolique de Michel, respectée en sa présence, c’est-à-dire la plupart du temps. Enfin elle se prête, bon public, à ses facéties cajoleuses.

Michel, le cheveu comme la barbe poivre et sel, la propreté en bandoulière, l’odeur cinglante, le vêtement en berne et moucheté de traces en tout genre, affiche une allure qui ne passe pas inaperçue. Il en va de même pour ses frasques, ses équipées et ses commentaires. Il n’a de cesse de gloser sur la beauté, le physique, les vêtements des passagers et des professionnels de la plate-forme. Lorsqu’il demande une cigarette, la dernière goulée d’une boisson, une pièce pour un café à une femme et que cette dernière se plaît à le satisfaire dans la bonne humeur, il ne manque pas de nous revenir en critiquant soit son chignon, soit sa poitrine, soit son sourire. « Si elle croit que j’ai eu envie d’elle, je n’en voudrais pas pour un million d’euros, les femmes sont moins belles que de mon temps ». Cette façon de dévaloriser une personne qui ne porte pas de stigmate apparent et qui se prête à l’interaction, revient finalement pour Michel à faire acte de résistance. Le menacé ne devient pas le plus menaçant, mais use et joue du stigmate ordinaire pour se ménager une marge de liberté qui, en quelque sorte, le prévient des prochaines agressions à venir localement. Nous rejoignons l’analyse de Kleinman (2002 : 99) qui suggère « qu’il faut repenser le stigmate comme une expérience morale et émotionnelle ordinaire... De fait la stigmatisation d’autrui est une routine qui fait partie de l’expérience morale locale ; c’est un moyen par lequel les membres de ce microcosme cherchent à exprimer et à défendre leur propre investissement dans les valeurs locales ». C’est sans doute parce que Michel se sent souvent en danger [8], qu’il se sait visé, jugé, méprisé, qu’il s’autorise à railler la compréhension de la femme bourgeoise [9], bien mise et sûre d’elle-même mais dont il n’ignore pas que le geste banal du don lui permet aussi de se débarrasser de son indésirable présence.

En revanche avec Irène, sa femme comme il dit, il affecte souvent un comportement de Don Juan irrésistible. Pendant leurs déambulations Michel se fait souvent pressant. Tout en marchant il lui caresse le dos, lui effleure les épaules, pour finalement lui mettre la main sur les fesses avec une grande délicatesse. Irène à la fois gênée et flattée lui demande de bien se tenir, mais on sent bien qu’elle lui laisse une marge de désobéissance dont il profite, les yeux pétillants de facétie. Une fois sur le trottoir Michel lui flatte les reins, l’embrasse sur la poitrine et nous glisse : « J’ai bien envie de lui faire un bébé. » Puis il enchaîne par un récital a capella de chansons françaises qu’il agrémente d’une prose personnelle lorsque les paroles lui manquent. Il effectue quelques pas de danse, en posant d’une voix grave le refrain des petites femmes de Pigalle de Serge Lama et Mexico chanté par Luis Mariano. Irène jubile « J’aime bien quand il danse, il vous aime bien, il n’est pas toujours comme ça ». Il s’arrête subitement, se calme et claque : « Je sais faire l’agréable, le gentil, je suis un comédien. » Puis il enchaîne : « Tu ne trouves pas qu’elle est belle ? ». Mais sa relation à Irène, comme mari et femme, entérinée par les différentes institutions de l’aéroport (agents du service médical, d’ADP, d’Air France et de quelques salariés des débits de boisson) et nourrie par une de ses citations favorites empruntées à son beau-père [10] : « Tu es un homme, tu ne dois rien à personne, tu peux avoir toutes les femmes » provoque une rivalité avec le “fils putatif”.

Ainsi nous avons relevé dans le discours de Michel de nombreuses flèches lancées contre Pierre. Dès qu’il en a l’occasion, il lui reproche de ne pas respecter les “consignes élémentaires” d’une installation publique durable en négligeant l’équilibre des « arrangements de visibilité » (Watson, 1995) que sont les discrétions visuelles, sonores et olfactives nécessaires au maintien d’une stratégie d’occupation territoriale qui ne doit pas modifier sans cesse les règles des seuils d’approche, du stationnement et de la mobilité (Proth, 2002 : 150). A plusieurs reprises, il nous livre une bordée de stigmates propres à Pierre, notamment ses hurlements : « Quand il crie, je ne peux rien faire. Il crie, on ne crie pas dans un aéroport, sinon les CRS viennent et ils sont méchants. Il y a un qui lui a tapé dessus pour le faire circuler avec ses chariots. En plus maintenant il se met à tomber. Ce n’est pas un spectacle. Il ne nous fait pas de bien à tomber comme ça au milieu de l’aéroport. Il va nous attirer des ennuis s’il ne s’arrête pas » [11].

Après avoir présenté le mauvais comportement du fils dont le corps non maîtrisé menace la tolérance des autorités à leur égard, Michel évoque des stigmates du “second degré” qui le disqualifient tout autant. Il se nourrit mal, il ne mange que des biscuits [12] : « Ce n’est pas manger cela, il est tout maigre, ce n’est pas manger quelques biscuits par jour ». Il a des problèmes de peau, parfois même, « il se gratte les parties pendant très longtemps, il dort en slip et il n’a plus de femmes alors il fume, c’est la solitude qui le fait fumer ».

Lors d’une “performance” où Pierre est effectivement tombé au milieu de l’aéroport, niveau Départ juste devant le comptoir de l’UCPA, Michel, tiré par la manche par Irène, affirmera qu’il n’est pas concerné. Il va répéter plusieurs fois qu’il ne peut rien faire. Puis violemment il tonne une information : « Tu vois ce que c’est une baleine, et bien ses testicules ils sont comme une baleine, cela fait plusieurs jours ». En alliant le geste à la parole, presque amusé, il se désintéresse subitement de la situation et fait demi-tour. Irène le suit pour le calmer et le raisonner. Les voyant s’éloigner, Pierre se sent subitement mieux, se relève, récupère son chariot et rejoint le duo. L’art de la scène, de la représentation, de la comédie avoué par Michel semble prisé par d’autres.

En effet si les jugements institutionnels sur Pierre se résument à des : « le fou, le jeune fou, le fils du trio, l’handicapé » dont on pourrait déduire, sans trop se tromper, un diagnostic clinique autour d’une structure pathologique où la schizophrénie tiendrait la corde, il sait également afficher une conduite policée, la prochaine description en atteste. Un matin, en semaine, il dirige fermement son chariot et chemine en alternant les pauses et les démarrages, jusqu’au Relay H central de l’aéroport. Sans hésitation, il se dirige vers le présentoir où de nombreux exemplaires du journal L’Equipe sont à la disposition de la clientèle. Il reste quelques secondes devant le gros titre qu’il parcoure à quelques centimètres. Il en extirpe deux, en remet un et se glisse dans la file des clients vers la caisse. En attendant son tour, il extrait de sa veste posée sur le chariot un billet de 20 €, choisit des gâteaux fourrés aux fruits et demande un bloc-notes, sur lequel nous l’avons déjà vu passer des heures à noircir des pages. En réglant, il prie la préposée de lui faire de la monnaie. Aussitôt, pointant l’habitude, elle interroge « Des cinquante centimes pour le café », il obtempère. Muni de son journal, son paquet de gâteaux, son support d’écriture et de ses pièces il se dirige vers les ascenseurs qui mènent au troisième étage, là où il a l’habitude de prendre un café à la machine automatique.

Ce cheminement de Pierre ne ressemble pas à l’illustration d’une folie intérieure décrochée du réel, il rappelle simplement que la folie peut être aussi sociale (Raybaud, 2002). Surtout lorsque la pratique des espaces de ressources, de replis et de relégations (Lovell, 1997) n’obéit pas à la logique des institutions qui balise l’assignation, l’inculcation et la reproduction sociale. En ce sens le discours du personnel de l’institution rationalise et prononce l’enfermement psychique du soi-disant fou, délié socialement, non sociabilisé et empêche de voir l’importance de l’interaction dans la pathologie. C’est le cas lorsque “l’abrité” se comporte à rebours des règles qui organisent les divers lieux qu’il traverse et celui où il a élu domicile. Alors, le contact avec le réprouvé ne fait plus parti du “règlement intérieur” mais il institue des situations de débordement qui poussent l’agent institutionnel à rompre avec les réserves respectives de l’embarrassant et de l’embarrassé.

C’est à travers deux séquences observées lors de notre ethnographie et une rapportée conjointement par Irène et Michel que nous allons présenter trois formes de violence faites à Michel, auxquelles il répondra, différemment, en s’adaptant à la situation comme un expert micro-local qui se « "cale" en repérant les indices pertinents et les propriétés saillantes de la situation ». (Joseph, 2002 : 157).

Nous sommes tous les quatre devant la porte T, nous conversons à bâtons rompus. Un policier, marchant à vive allure, aperçoit Michel fumer. Sans ralentir sa cadence il lui crie : « Tu fumes. Si je repasse et que tu fumes encore je te mets dehors à coups de bottes ! » Il n’est jamais repassé mais l’injure, l’invective, la menace ont touché Michel à bout portant. Il se penche vers Irène et menace à son tour : « Je ne suis pas un enc..., je fume, je fume... c’est tout. » Michel puise dans des considérations qui proviennent d’une construction sociale de la masculinité qui force à l’activité, à la réaction et à la liberté de choix. Il répond à l’infantilisation que porte le ton de l’outrage, il s’affirme être un homme par la négation de sa passivité sexuelle et il se targue de poursuivre, coûte que coûte, l’extinction de son mégot. Il se retourne vers Irène pour exprimer sa colère, elle lui sert d’exutoire. Elle comprend, ne plie pas l’échine, reste calme, absorbe ses mots grossiers, ne lui renvoie qu’un demi-sourire en attendant que cela se tasse. Ce policier qui sans s’arrêter lui intime l’ordre d’écraser sa cigarette sous peine d’être expulsé, représente l’aléatoire de la tolérance aéroportuaire. Devant la gratuité de l’interaction Michel ne peut se défendre que par l’insulte, il lui faudra du temps pour s’apaiser. L’attaque l’a d’autant plus blessé que sa qualité d’homme abrité ne lui donne pas accès à une pleine et entière propriété de soi. C’est dans les plis, replis et courbes d’une intimité menacée qu’il se raffermit sur une virilité écornée mais qui lui accorde une mince marge de manœuvre, une accroche de sauvegarde et un éloignement de l’altérité.

Quelques semaines plus tard nous sommes tous quatre installés, quasiment au même endroit, Michel fume encore. Un jeune policier, affublé de deux militaires dans le cadre du plan Vigipirate, vient lui demander civilement d’écraser sa cigarette. Celui qui dirige la manœuvre est jeune, calme et patient ; en réponse à sa présentation, Michel réagit sur le mode de la réciprocité, il décide de ne pas se laisser démonter. « J’éteins ma cigarette mais que faites-vous pour retrouver mes chaussures que l’on m’a volées cette nuit ? Moi sans chaussure... » Sa méthode consiste à dévier l’exigence légitime par une requête non moins légitime. En effet, pendant la nuit ses chaussures ont disparu, il pourrait porter plainte, il explique tout cela avec ses phrases, ses répétitions, sa cohérence. Le policier l’écoute, esquisse un sourire, mime le geste d’écraser le mégot avec la pointe de sa chaussure. Michel lui rappelle ironiquement par un autre geste, qu’au bout de ses pieds nus, il manque justement l’essentiel. Puis voyant qu’il mène la danse il s’enhardit. En fait il veut lui signifier qu’il comprend que la police est là pour faire son travail, notamment de lui intimer, comme à d’autres, l’ordre de ne pas fumer, mais il veut aussi lui faire admettre que cette même police n’est pas là lorsqu’on lui vole son bien. Cette fois, sur le ressort de l’humour, à la crête de la contestation, en première ligne de l’arbitraire Michel fabrique et renvoie du stigmate. Comme un boomerang il réexpédie l’énoncé, l’attitude, le geste de la stigmatisation. Il se sert du stigmate comme d’un miroir réfléchissant, car sa quête est peut être simplement de s’accorder un interstice de manœuvre, une liberté mince, un match nul contre l’événement blessant.

Enfin, ensemble sur une autre “assise” Michel et Irène nous racontent le mauvais épisode vécu au troisième étage de la machine à café. Là encore Michel s’adapte à la violence de l’attaque. Menacé il menace. Cela avait été déjà le cas lors de son altercation avec un vigile où, en réponse à l’insulte et aux coups, il avait renversé un bac à sable qui sert de cendrier public, car il est « un homme et se défend ». Un agent d’ADP, un de ceux qui ne les aiment pas, leur a “interdit” l’accès à la machine à café. Irène cette fois s’est insurgée contre l’arbitraire de l’interdiction car elle estime bien se comporter ; dès lors elle ne comprend pas l’injustice qui leur est faite. Michel a insulté l’homme qui a appelé la police car il s’est soi-disant senti en danger, Michel lui avait dit qu’il lui casserait la tête. De nouveau, il valorise ses ressources masculines : « Je suis un homme, je ne suis pas fou, je ne suis pas cinglé, j’ai des œufs, je suis un mec qui a des œufs. » Il ne s’en laisse jamais compter, il renvoie sans cesse les violences, il rend coup pour coup.

L’extériorité négligée de Michel, qu’il entretient sans doute avec raison repoussante, est-elle un moyen de protéger un for intérieur malmené ? En cela il échappe au cadre d’analyse de Pichon (2002 : 27) qui voit le corps comme l’ultime réserve de soi : « Le préserver de toute violation, en prendre soin, c’est écarter les offenses et le mépris social, c’est conserver une ouverture aux échanges sociaux, c’est construire le dernier rempart de l’habiter. » Le moins que l’on puisse dire, c’est que Michel ne correspond pas à ces critères ultimes du maintien de soi. Il sent fort, il est sale, il a abandonné l’idée d’une bonne présentation. Cependant, il est socialisé, possède un réseau d’échanges, parle sans difficultés avec des passagers. Il dit son droit, prend position, crie au scandale, joue sur les impertinences, règle les seuils, habite l’espace, entretient des pratiques d’échange ; en fait il soutient l’annexion circonstancielle au point haut, celui d’une tenue posturale et spatiale au long cours qui s’inscrit dans la durée.

Le fonctionnement fortement cohérent, observé dans le partage des rôles de la survie, remet en question la proposition de principe d’Alexandre Vexliard (1957) selon laquelle la notion de groupe est à tout point de vue inadéquate pour parler de la population à la rue. Il permet également de bousculer l’usage pourtant fait de cette notion de groupe, couramment tenu dans l’énoncé péjoratif de relations grégaires, y compris dans des formulations d’apparence plus familières ou folkloriques, telle cette « famille » recomposée. Famille qui, derrière le cercle de la nécessité, de la survie, du besoin d’abri, brise l’encerclement, s’arrange des contraintes et entrouvre le verrouillage sanitaire et social qui les occupe au quotidien et pèse sur leur intimité (Laé et Proth, 2002 : 8).

Parler du maintien de soi dans un espace fortement contraint, protégé et policé au sens strict, c’est tenter de comprendre comment se répondent les ressources mobilisées pour se et s’y maintenir. On a vu comment les “mauvaises” marques repérées par les autres usagers et entrepreneurs du lieu, si elles correspondent à l’emprise du stigmate, n’excluent pas un réseau de sociabilité et une configuration de survie élaborée, durable et cohérente, où l’installation se laisse rarement aller à l’anomie, mais forge l’acte de résistance. Pour pertinents que puissent paraître les diagnostics médicaux-sociaux des institutions de contrôle, l’assignation à la conduite schizophrène amène à l’effacement des tactiques de mobilité et d’annexion au profit d’un récit de leur inconsistance. L’énoncé du désordre et de la désocialisation justifient l’entreprise d’une réparation, alors que les échappées à l’institution peuvent répondre de pratiques situées, permettant les formes d’une possession de soi ne devant rien à personne.

 
 

Notes

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[1] Cette recherche ethnographique a été financée par le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA), initiée en janvier 2002, elle s’est achevée en février 2003.

[2] Ainsi, nous avons mis plusieurs mois à découvrir un abrité qui se comporte tel un passager ordinaire. Seules nos fréquentes allées et venues nous ont permis de remarquer sa présence persistante. Un autre, indiqué par un agent d’Air France est encore plus camouflé. Il est vêtu d’un uniforme de la compagnie, l’hiver un pardessus complète sa panoplie, ce qui le rend quasiment indétectable.

[3] On retrouve là un des dilemmes rencontrés par la RATP et la SNCF lorsqu’il s’agit de traiter leurs indésirables. Soutrenon (2001 : 38) parle d’une « mise en flux » des sans-abri voulue par les entreprises afin de les diriger vers les offices de l’urgence sociale, à défaut de pouvoir s’en débarrasser définitivement.

[4] Nous avons repéré l’occupation de pièces abandonnées dans les sous-sols, notamment une cage d’ascenseur aménagée en “deux-pièces”, des paliers et des halls de parkings. Niches plus ou moins privatives, elles offraient une gamme de confort et d’intimité très variée.

[5] Avec tact, Irène souligne à sa manière que la couleur de la cravate jure avec celle du costume.

[6] « [La psychiatrie] n’a pu établir son rapport de pouvoir sur les fous qu’en instituant un rapport d’objet qui était un rapport d’objet de médecine à maladie : Tu seras maladie pour un savoir qui m’autorisera alors à fonctionner comme pouvoir médical » propose Michel Foucault (1999 : 292). Le vigile ne fait que dire la relation, en cela il reconduit une vérité sociologique dont la validité n’est pas altérée par la contradiction des faits.

[7] « La prise de conscience de la différenciation croissante de la société, de la complication de l’étagement culturel invite au raffinement de l’analyse olfactive. L’odeur de l’autre se trouve promue au rang de critère décisif », propose Alain Corbin à propos du XIXe siècle (1982 : 168). A l’inverse, aujourd’hui, l’évacuation des analyses de classe aurait tendance à naturaliser le discours sur l’hygiène, pour ne la laisser apparaître que comme un quant à soi, oubliant qu’elle participe d’un processus de contrôle social.

[8] Privé d’intimité, il est sous les feux de la sanction sociale, même quand il dort à l’abri de son mur de chariots il se sait surveillé. Il n’a pas accès à cette « zone protégée où les actes ne connaîtront pas de conséquences sociales immédiates ». (Farge et Laé, 2000 : 96).

[9] Nous avons noté “l’attirance située” qu’accorde Michel à ce modèle de femme, fort représenté dans cet aéroport.

[10] Au cours de divers entretiens morcelés nous avons appris qu’il avait été élevé par un beau-père après le décès de son père génétique. A l’entendre sa filiation est masculine. Son grand-père était marbrier, son père boucher et son beau-père serrurier. Lui-même a appris la serrurerie.

[11] Les débordements de Pierre confortent en effet l’idée, pour les autorités, qu’il n’aurait “pas toute sa raison”. L’argument leur permet de suspecter que son lien aux deux autres admet un profit économique de leur part, raisonnement épris du désir de trouver moyen légal à disloquer le trio.

[12] Une des astuces de Michel pour casser sa faim est de chiper des sucres laissés à la discrétion du client sur les comptoirs des bars et de faire la même chose avec des morceaux de pain qu’il agrémente de quelques dosettes de ketchup, également récupérées sur les bars au gré de son itinéraire.

 
 

Bibliographie

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Bruno Proth, Vincent Raybaud
Une famille de SDF recomposée à l’aéroport,
Numéro 6 - novembre 2004.