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Pour citer cet article :

Olivier Thiery, 2004. « Présentation du dossier de cinq articles « Ethnographies des atmosphères, Ethnographies atmosphériques », éléments pour une reconfiguration de l’enquête anthropologique avec Peter Sloterdijk ». ethnographiques.org, Numéro 6 - novembre 2004 [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2004/­Thiery - consulté le 3.12.2016)
 

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Olivier Thiery

Présentation du dossier de cinq articles « Ethnographies des atmosphères, Ethnographies atmosphériques »,
éléments pour une reconfiguration de l’enquête anthropologique avec Peter Sloterdijk

Résumé

Ce texte n'est pas un article mais une présentation des cinq articles qui suivent. Ceux-ci essayent de se laisser affecter par les aspects conceptuels et thématiques de l'ouvrage de Peter Sloterdijk intitulé Bulles (2002). En plus de cette présentation, nous donnons ici quelques éléments d'ensemble relatifs à l'œuvre de Sloterdijk et à son importance pour l'anthropologie du monde occidental contemporain.

Abstract

This text is not really an article but rather a presentation of the five following articles. Those all try to be affected by the conceptual and topical features of Peter Sloterdijk's book Bulles (2002). More than this presentation, we try here to give some elements concerning the whole works of Sloterdijk and its importance for the anthropology of occidental contemporary world.

Pour citer cet article :

Olivier Thiery. Présentation du dossier de cinq articles « Ethnographies des atmosphères, Ethnographies atmosphériques », éléments pour une reconfiguration de l’enquête anthropologique avec Peter Sloterdijk, ethnographiques.org, Numéro 6 - novembre 2004 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2004/Thiery (consulté le 15/11/2004).

*Présentation de la série de cinq textes « Ethnographie des atmosphères, ethnographies atmosphériques »

Au départ, nous avions juste organisé, dans le cadre d’un séminaire de doctorants en sociologie et en ethnologie, une séance de lecture collective consacrée à la découverte de l’imposante trilogie intitulée Sphères, publiée entre 1998 et 2003 par le philosophe allemand Peter Sloterdijk [1]. Dans cette œuvre philosophique majeure, Sloterdijk, auteur largement reconnu en Allemagne depuis les années 80 et qui reste bizarrement encore méconnu dans les pays francophones, se propose de reprendre à nouveaux frais la question : « Où sommes-nous lorsque nous sommes dans le monde ? ». Il s’agit autrement dit pour lui de mener une vaste recherche sur la situation de l’être-dans-le-monde. C’est à ce problème que son projet répond à travers une considérable enquête historique et anthropologique qui conduit le lecteur de l’Antiquité au XX° siècle, à travers la politique, les religions, les arts ou encore les sciences et les techniques, afin d’affirmer que nous sommes, nous humains, dans et par des Sphères — que Sloterdijk décline en trois types que sont les bulles, les globes et les écumes.

Cette lecture de Sphères fut pour nous, dans un premier temps, extrêmement déconcertante. Et ceci essentiellement en raison du style des textes, du type de littérature philosophique pratiqué par Peter Sloterdijk — qui implique aussi bien un haut degré d’inventivité langagière qu’une manière originale et peu commune de construire ses livres comme des « romans philosophiques ». Heureusement, la lecture de Sphères n’eut pas comme seul effet de nous déconcerter, puisqu’elle nous semblait d’emblée, dans le même temps, porteuse de deux potentialités très importantes et très excitantes, nécessairement intriquées l’une dans l’autre mais que l’on pourrait distinguer analytiquement de la manière suivante.

La première de ces potentialités serait conceptuelle et concernerait la manière dont Sloterdijk caractérise la situation de l’« être-dans-le monde » à l’aide du vocabulaire des sphères, des enveloppes ou des bulles. Celle-ci affirme explicitement son refus de l’ontologie substantialiste moderne et réalise en pratique une description du monde comme mouvement, souffle, processus et relation, se situant ainsi à l’opposé des divers avatars de la métaphysique substantialiste qui recouraient, fut-ce pour tenter de le dépasser, à l’ancien couple du sujet et de l’objet. A ce titre, Sloterdijk peut être lu comme le cousin d’outre-Rhin d’une tradition française contemporaine quelque peu marginale qui, de Tarde à Simondon et de Deleuze à Latour, n’a pas cessé de se refuser à expliquer un monde déjà donné, pour tâcher de décrire en revanche un monde toujours à faire à nouveau dans des processus et des mouvements de mise en relation, de différenciation ou encore d’actualisation — mouvements proprement indescriptibles dans les termes du couple sujet/objet. Une fois effectué ce rapprochement, la question la plus intéressante — et ô combien difficile —, tant du point de vue proprement philosophique que du point de vue de la manière dont les concepts peuvent se marier avec les enquêtes de terrain, devient : que font en propre ou que permettraient de faire les sphères de Sloterdijk que ne permettent pas de faire, par exemple, au-delà de l’indéniable air de famille que nous venons de souligner, l’intensité de Deleuze ou l’individuation de Simondon ? Que permettent en propre ces sphères dont Sloterdijk nous dit qu’elles s’inscrivent certes, comme nous venons de le dire, dans une ontologie relationnelle, mais également d’emblée dans le projet d’établir une « théorie non triviale de l’espace » dans lequel séjourne l’être humain ?

La deuxième potentialité qui nous sembla frappante est cette fois non pas conceptuelle mais thématique, et concerne la nature du programme de l’anthropologie du monde occidental contemporain. Car si Sloterdijk se pose comme l’héritier de Heidegger dans son ambition de renouveler les concepts qui permettent de dire la nature de l’être-au-monde, il s’inspire également de Nietzsche, tout particulièrement dans sa manière d’établir un diagnostic sur l’époque contemporaine. Ce diagnostic est tout particulièrement vif dans le dernier volume des Sphères, consacré au XX° siècle — et Sloterdijk de qualifier notre époque comme celle de la montée en force des préoccupations environnementales, du terrorisme, du design généralisé et notamment de l’Air-design, enfin des capacités « anthropotechniques » qui permettent une multiplication des offres d’auto-opérabilité des humains. Pour de jeunes ethnologues et sociologues débutants, il y a dans un tel diagnostic une potentialité qui serait celle de donner du sens et du relief à un programme de recherche dont la cohérence serait établie sur les bases d’une discussion avec un projet d’archéologie philosophique impressionnant, plus que sur celles des opportunités aléatoires du marché des offres d’emploi dans la recherche. En ce qui concerne cette seconde potentialité, elle débouche immédiatement, comme la première, sur une question pratique : peut-on, au-delà de l’effet de séduction, prolonger, affiner, tester, expérimenter la pertinence d’un tel diagnostic et d’un tel programme ?

C’est parce que notre séduction s’était en quelque sorte immédiatement transmutée en questionnement extrêmement pratique — que faire de ces concepts ? que faire du diagnostic ? — que nous avons saisi la grande chance que nous offrait la revue ethnographiques.org de rédiger des articles concernant nos sujets de thèse, pour que celle-ci soit l’occasion d’une expérimentation. Et que cette expérimentation, précisément, porte sur le test des deux potentialités que nous avons mentionnées plus haut. De la séduction puis de l’interrogation pratique, il s’est donc agi pour nous de passer à l’expérimentation de ce que Sloterdijk lui-même appelle une intoxication volontaire — et cette fois-ci l’intoxication se fait aux concepts et au diagnostic de cet auteur. Ceci étant dit, rien n’est moins évident que de caractériser la nature exacte d’une telle intoxication : les cinq articles qui suivent en constituent chacun à leur manière une tentative d’explicitation et ont en quelque sorte tâché de se laisser affecter aussi bien par les concepts que par les thèmes développés par Sloterdijk.

On remarquera cependant que les deux premiers articles, celui de Catherine Grandclément sur les marketings de l’ambiance et celui d’Olivier Thiery sur la fabrication des atmosphères urbaines et de l’espace sensible du métro, ont principalement pour vocation d’explorer thématiquement l’un des aspects du diagnostic sur l’époque de Sloterdijk, qui consiste en l’hypothèse selon laquelle l’aménagement de l’Air et la fabrication des atmosphères sont un aspect essentiel de notre Temps ; celui-ci voudrait alors de plus en plus construire une civilisation du confort et de la multiplicité des sens, par opposition au seul fonctionnalisme et à la production d’un espace-temps uniforme qui caractérisait les siècles précédents. Quant aux trois autres textes, celui de Martin Rémondet sur l’atmosphère des expérimentations en thérapie génique, celui de Cédric de Bellaing sur la température de l’Etat et l’enveloppe policière, et enfin celui de Christelle Gramaglia sur la pêche et la mobilisation juridique comme moteurs d’explicitation des sphères agrestes, leur perspective concerne plus directement l’expérimentation des concepts spatiaux-ontologiques de Sloterdijk, atmosphères, sphères, bulles et autres enveloppes.

L’exercice est sans doute ambitieux, périlleux, délicat, et comme toute expérimentation, cela peut bien sûr rater. Ce n’est sûrement pas à nous de juger si oui ou non, cette expérimentation a réussi — de dire s’il y a eu ou non des bribes d’entre-capture entre la manière dont nous avons raconté nos terrains ou ce dont nous avons parlé, et les écrits du philosophe allemand. Ces entre-captures témoigneraient sûrement d’une réussite de l’expérience, à savoir du fait que nous aurions véritablement travaillé avec les textes de Sloterdijk, plus que juxtaposé de manière invocatoire ou cosmétique son vocabulaire à des articles qui, sans lui, auraient été exactement identiques. Seuls les lecteurs pourront dire si les deux premiers textes contribuent à renforcer la thèse de Sloterdijk selon laquelle il y a urgence à écrire le « livre des airs conditionnés », et si les trois suivants arrivent à faire sentir des débuts de différences importantes dans le recours aux concepts spatiaux et relationnels de Sloterdijk, qui seraient des effets propres et singuliers de ces concepts-là, non interchangeables avec ceux d’autres auteurs même proches.

Ceci étant, il nous a semblé nécessaire, à ce stade, et avant de passer à nos cinq articles, d’essayer de donner aux lecteurs d’ethnographiques.org quelques éléments relatifs à l’ensemble des travaux de Sloterdijk, extrêmement mal connus de ce côté-ci du Rhin, afin de mieux situer cet auteur qui nous est apparu passionnant et important - ce qui pourrait aussi peut-être aider à la clarification de notre propre tentative. La suite de cette présentation vise donc à proposer quelques éléments relatifs aux travaux de Sloterdijk, ainsi que quelques pistes d’analyse complémentaires que ceux-ci peuvent suggérer.

Dans ses premiers livres, principalement Critique de la Raison Cynique (1983) et La Mobilisation Infinie (1989), Sloterdijk se situe avant tout dans le registre d’une philosophie critique et existentielle. Le problème le plus important de son travail n’est alors pas tant l’“Etre” que la conscience collective des modernes, le rapport entre vie et vérité, entre savoir et pouvoir. Prenant appui sur Diogène de Sinope, « homme-chien, philosophe, propre à rien », sur Nietzsche et sur Heidegger, son immense ouvrage fondateur Critique de la Raison Cynique cherche ainsi à construire une manière joyeuse d’hériter des Lumières, du mouvement critique, de la “passion de la vérité” qui caractérise le moment moderne.

Il s’agit alors, pour Sloterdijk, de résister à la « pénombre cynique », c’est-à-dire à la manière dont l’enthousiasme du savoir s’est progressivement allié avec le pouvoir et les institutions, afin de justifier en dernier ressort un hyper-moralisme des fins qui n’est pas sans rapport avec nombre d’horreurs du XX° siècle. L’Aufklärung a en effet buté sur l’alliance paradoxale d’un savoir qui se révolte contre le donné dans sa soif de connaissance, avec un pouvoir qui doit au contraire respecter ce qui est, sans trop le remettre en question, afin de pérenniser les rapports de domination. La « pénombre cynique » caractérise ainsi une configuration dans laquelle les démasquages et la critique agissent, mais entre les mains d’une petite élite de maîtres, qui sait doser les dévoilements juste ce qu’il faut pour continuer à assouvir les faibles de manière arrogante. Et le cynisme, en conséquence, justifie l’emploi de n’importe quel moyen, au nom d’une fin toujours présentée comme bonne a priori parce qu’elle se trouverait en affinité naturelle avec le vrai. Sloterdijk, dans les parties empiriques de ce livre, en plus d’une description passionnante de l’Allemagne de Weimar et d’une relecture fouillée de Heidegger, montre la manière dont le cynisme triomphe dans la façon dont les pouvoirs éclairés pensent l’armée, l’Etat, la médecine, la sexualité, la religion, et bien sûr le savoir.

L’objet de Critique de la Raison Cynique consiste à promouvoir une alternative au cynisme qui consisterait en une reconfiguration des rapports entre savoir et pouvoir. Sloterdijk appelle « impulsion kunique » cette résistance au cynisme moderne qui prendrait la forme d’un humour mordant, vivant et insolent de la vérité. Face au cynisme il faut être, tel Diogène de Sinope, homme-chien, c’est-à-dire parfaitement primaire, instinctif, bestial, anti-réflexif, anti-théorique, anti-idéaliste : incarner dans un corps bas une Aufklarüng joyeuse et véritablement débarrassée de toute forme de téléologie. Pour ce Gai Savoir kunique, il s’agit ainsi de rapatrier l’enthousiasme et la passion de la vérité du côté des faibles et du côté des corps. Et ceci permet d’envisager, dans le même mouvement, une autre conscience “éthique”. Celle-ci consisterait non pas en un retour à la morale ou la constitution de “nouvelles valeurs”, mais en l’abolition définitive de toute pensée de la finalité et des buts, qui permettrait enfin de libérer la consistance du présent, de traiter tous les problèmes en tant qu’ils sont déjà-là, dans l’immanence du cours du monde envisagé comme processus risqué.

Il y a ensuite nous semble-t-il comme une évolution de Sloterdijk, au cours des années 90, qui implique qu’à un renouvellement joyeux et insolent de la critique et à la construction d’un sujet kunique expérimentant de nouvelles formes d’extases existentielles, vienne s’ajouter une perspective ontologique et anthropologique. Nous repérons cette articulation nouvelle, qui se déploiera ensuite pleinement dans la trilogie intitulée Sphères, dans deux petits textes tirés de conférences tenues par Sloterdijk : Règles pour le Parc Humain (1999b) tout d’abord, puis le texte central La Domestication de l’Etre (2000a). Trois traits peuvent ici selon notre lecture être mis en avant.

Premièrement, l’objet principal des recherches de Sloterdijk passe de la “conscience collective” au monde lui-même, c’est ce que l’on peut appeler “passage à l’ontologie” : il s’agit de prendre pour objet une entité de la Nature parmi beaucoup d’autres, qui n’est rien de moins que l’être humain lui-même.

En second lieu, ce passage à l’ontologie s’effectue dans une rupture avec la posture de « Berger de l’Etre » qui était celle de Heidegger : il faut entendre par là, dans l’appel de Sloterdijk à la constitution d’une nouvelle configuration des rapports entre ontologie et anthropologie, la volonté de considérer les pratiques technico-humaines observables sur le terrain comme ce qui permet d’accéder à l’ « Etre », à l’encontre de la posture pastorale anti-anthropologique de l’exil qui voit dans les techniques et les affaires courantes un vecteur d’ « oubli de l’Etre ». On peut citer ce passage, à nos yeux tout à fait crucial :

« Le moment est venu de noter que, si l’on veut s’en tenir à l’alliance avec Heidegger, penseur de l’extase existentielle, il faut parallèlement se décider à mettre entre parenthèses le refus affecté manifesté par Heidegger contre toutes les formes d’anthropologie empirique et philosophique, et expérimenter une nouvelle configuration entre l’ontologie et l’anthropologie. Il s’agit à présent de comprendre que même la situation fondamentale de l’être humain, qui porte le nom d’être-au-monde et se caractérise comme l’existence ou comme le fait de se tenir à l’extérieur dans la clairière de l’Etre, constitue le résultat d’une production dans le sens originel du terme - un processus où l’on guide vers l’extérieur et où l’on met au jour, pour une exposition relevant de l’extase, une nature jusque là plutôt voilée ou dissimulée et, dans ce sens ’inexistante’ » (Sloterdijk, 2000a : 19)

En troisième lieu, cette « onto-anthropologie » de l’être humain se caractérise, sur le plan de son contenu, comme considérant l’Homme non pas comme une substance fixe et isolée, mais au contraire comme un processus évolutif faisant l’objet de fabrications. La Domestication de l’Etre s’appuie ainsi sur une relecture de nombreux travaux de biologie et de paléontologie concernant les groupes de pré-sapiens, qui mène déjà Sloterdijk à énoncer le devenir-humain dans les termes de la constitution de lieux, sphères, serres ou couveuses, dans le cadre de l’édification de ce qu’il appelle une « théorie non triviale de l’espace » [2]. L’auteur préfère le mot de « domestication », à celui, selon lui trop allégorique, d’ « évolution », et en montre divers mécanismes : mécanisme d’ « insulation » contre la pression de la sélection (les individus marginaux se tiennent en lisière du groupe et permettent que les petits puissent être couvés au centre) ; mécanisme de suspension des corps, c’est-à-dire de maîtrise des outils qui permet une première distanciation à l’égard de la nature ; mécanisme de néoténie, c’est-à-dire de prolongation de l’infantilité ; mécanisme de transposition, qui permet de prendre appui sur des expériences antérieures pour affronter de nouveaux dangers. Comme on peut le constater, la séparation entre les mécanismes « biologiques » et « sociaux » n’a pas ici grand intérêt. La thèse de Sloterdijk est que l’Homme n’est pas une essence mais un processus à faire, et cette fabrication mêle inextricablement des éléments biologiques et des éléments anthropotechniques — à savoir éthologiques, culturels, médiatiques et techniques. Ceci débouche sur un premier diagnostic opéré alors par Sloterdijk concernant l’époque contemporaine. L’Humain d’aujourd’hui est comme toujours pris dans l’évolution, mais il est à une époque où il contribue à se fabriquer lui-même comme entité en devenir avec de plus en plus d’intensité : dopage des sportifs, généralisation des technologies de communication, possibilités de choix de conditionnement psychique tant par la généralisation des psychotropes que par la multiplication de l’offre de croyances, transplantations d’organes, thérapies géniques, prothèses médicales. Tout cela donne à voir avec plus d’acuité que jamais le fait que l’Humain est un être à faire et dont le terme n’est pas fixe. Et nulle époque n’a exhibé avec tant d’intensité une telle situation — puisque les pratiques technico-humaines, contrairement à ce à quoi l’époque moderne nous avait habitués, semblent être tournées vers la production de “cyborgs” singuliers plus que vers des corps disciplinés et uniformes [3].

Dans l’imposante trilogie des Sphères publiée ces dernières années, Sloterdijk va développer la perspective onto-anthropologique définie au cours des années 90 d’une manière plus consistante [4]. L’objet de cette trilogie est de poursuivre l’archéologie de la maison de l’Homme initiée précédemment. Sphères est découpé en trois volumes : Bulles, Globes et Ecumes. La difficulté principale de lecture est que ces termes sont polysémiques puisqu’ils désignent à la fois des concepts parlant des “modes d’existence de l’Etre” — c’est le versant “ontologique” qui concerne surtout le couple Bulle/Globe ; et des “parties de l’étant”, des types ou des faits marquants de telle ou telle époque — c’est le versant “psycho-historico-anthropologique”. Cette difficulté recoupe ce que nous avons dit plus haut quant aux deux potentialités que nous avons senties dans les Sphères, l’une conceptuelle et l’autre thématique.

Sur le plan du concept, les bulles désignent une configuration d’émergence et d’individuation toujours à reprendre dans laquelle il n’est pas possible de distinguer l’humain de son habitat, l’Homme de son environnement. Les bulles caractérisent ainsi un mode d’existence qui accorde à la relation un primat ontologique sur les termes des relations : existe ce qui émerge dans la relation. Dans ce premier cas, la maison de l’homme et l’humain-lui-même ne sont pas séparables : l’Homme est par les bulles, ou en elles. Ce qui existe alors, c’est toujours une multitude de microsphères apprenantes et mouvantes se tenant au voisinage les unes des autres, sans que ni l’homme ni l’environnement ne puissent être distingués. Du coup, le type de “sujet” ou de “conscience” associée aux bulles est mouvant et ouvert sur le Dehors immanent dans une sorte d’extase existentielle. Le globe, pour sa part, indique au contraire la possibilité de détachement entre l’homme comme entité et l’environnement, entre l’humain et sa demeure. La macrosphère ou la boule monosphérique signifie que l’Homme n’est pas dans la sphère mais “sur” elle. Une telle configuration implique, sur le plan de la subjectivité ou de la conscience, la possibilité d’existence d’un “je” sur fond d’un monde concret dans lequel l’Homme en tant qu’état de chose et son environnement sont bien séparés, stables et unifiés chacun pour leur compte. Entendu de cette façon, « Bulles » et « Globes » sont des concepts transversaux aux situations, configurations ou agencements psycho-historiques concrets. Cependant Sloterdijk complexifie très largement cette première approche parce que son travail tend à faire coïncider ces “modes d’existence” avec les agencements historiques empiriques.

Ainsi sur le plan anthropologique et psycho-historique, « Bulles », « Globes » et « Ecumes » désignent donc cette fois-ci des moments de la civilisation et de l’histoire humaine. L’ère des bulles va de la préhistoire jusqu’au Moyen-Age. L’existence est appartenance, le groupe est prépondérant par rapport aux individus : la horde préhistorique cherche à maintenir sa cohérence et à se reproduire en tant que horde. Sloterdijk poursuit ici le travail entamé dans La Domestication de l’Etre et souligne l’importance des mécanismes collectifs, biologiques et sociaux qui permettent au groupe d’assurer sa reproduction en sécurité à la manière dont le fœtus et la mère croissent ensemble dans le placenta. La bulle est une petite sphère psycho-acoustique capable d’apprendre, dans lesquelles les individus apparaissent comme les pôles des relations collectives. L’archéologie de l’intime se poursuit au-delà de la Préhistoire de l’humanité dans l’analyse de tout une série de couples, de relations dyadiques que Sloterdijk repère dans la re-lecture des mythes de l’antiquité, dans l’iconographie religieuse du Moyen-Age, et encore dans la naissance de l’intimité interfaciale et de sa psychologie.

L’ère des Globes, la modernité, s’ouvre à la veille du XVI° siècle avec Christophe Colomb et avec Copernic. Sloterdijk avance la thèse selon laquelle la modernité est prise dans un paradoxe entre infini et finitude. Au départ, la découverte du Nouveau Monde comme celle de l’héliocentrisme copernicien placent les européens devant une situation terrible et inquiétante : l’Homme n’est plus au centre du monde. D’après Sloterdijk, la construction des Globes constitue une réponse immunitaire à cette peur, et consiste à prolonger par l’artifice technique l’ancien confort du séjour dans les bulles. Autrement dit, c’est parce que la découverte du « monde extérieur » remet en cause l’existence paisible dans les bulles que les européens, animés d’un « constructivisme offensif », vont fabriquer des capsules pour se protéger de l’infini. Ce qui est paradoxal, c’est que la Globalisation répondant au stress de la découverte de l’infini s’effectue avec la finitude comme horizon. Le fondement de la Globalisation moderne, c’est en effet la métaphysique de l’Un, celle qui voit le monde entier à l’image des catégories finies du sujet transcendantal, équipé de son épistémologie qui caractérise les sciences comme découverte d’une Nature convoquée non pas pour son propre compte mais seulement à l’image du trancendantal — et donc considérée comme fixe, stable et ordonnée. Le programme de la construction du monde ne s’énonce plus dans les termes de l’imbrication de la mère et du foetus, mais dans ceux de la séparation du monde et de l’intellect. L’époque de la globalisation, de la mono-sphère, c’est celle qui s’étend du XVI° au début du XX° siècle et qui, grâce à la cartographie, à l’écriture, aux métrologies, aux statistiques, aux techniques et aux disciplines de formatage de corps dociles, produit les réseaux socio-techniques, l’Etat moderne, le capitalisme industriel avec ses produits et sa production standardisés, ses colonialismes et ses prolétariats. Le programme de construction des monosphères, sorte de réponse immunitaire à la découverte de l’univers infini, c’est le grand projet d’unification de l’espace et du temps, la production d’un monde de choses et de corps unifié et stabilisé, à l’image de la finitude du transcendantal, toujours construit avec pour horizon la possibilité d’être reconnu par un “je”.

Sloterdijk estime que le XX° siècle marque la faillite du modernisme, le délitement des Globes et le retour en force du pluralisme. D’abord, on l’a dit, parce que l’Humain comme entité du monde s’auto-construit comme cyborg, et non plus comme corps docile et uniforme. Mais aussi parce que les choses que construisent les pratiques technico-humaines ne sont même plus motivées par l’horizon d’un espace-temps unifié, stabilisé, fonctionnel et utile. A la place, c’est à un monde auquel il faut ajouter la troisième coordonnée atmosphérique qu’elles s’adressent — et dans laquelle la notion de confort tend à suppléer celle de fonctionnalité. Voici ce que dit Sloterdijk au début du troisième volume de sa trilogie :

« Si l’on devait exprimer en une phrase et avec un minimum d’expressions quelles caractéristiques singulières et incomparables dans l’histoire de la civilisation a produites le XX° siècle, abstraction faite de ses prestations incommensurables dans le domaine des arts, la réponse pourrait sans doute tenir en trois critères. Celui qui veut comprendre l’originalité de cette époque doit tenir compte de trois éléments : la pratique du terrorisme, le concept de design du produit et la pensée de l’environnement. Dans la première, les interactions entre ennemis ont été établies sur des bases post-militaires ; la deuxième a permis au fonctionnalisme de renouer avec le monde de la perception ; la troisième a associé les phénomènes de la vie et de la connaissance à une profondeur à ce jour inconnue ». (2003)

C’est la guerre des gaz dans les tranchées des Ardennes, en 1915, qui ouvre l’époque des écumes, préfigurant les chambres à gaz nazies, le napalm américain et le gaz moutarde irakien. A la frontière entre guerre et émergence d’un environnement multidimensionnel se trouvent bien sûr les explosions nucléaires d’Hiroshima et Nagazaki, et sur un registre moins ouvertement militaire l’explosion de Tchernobyl. La naissance de l’environnement comme problème est d’actualité à travers toute la problématique des effets de la pollution et du développement durable. Quant au « design du produit » qui met à mal la simple fonctionnalité, l’aménagement des airs conditionnés dans les villes européennes ainsi que l’intégration par le capitalisme des dimensions perceptives des produits en sont les meilleurs exemples.

Nous n’hésitons guère à lire Sloterdijk avec d’autres travaux de grande ampleur partageant avec son travail un bon nombre de traits qui nous apparaissent cruciaux (Foucault, 1966 et 1975, Deleuze et Guattari, 1980, Stengers et Gille, 1983, Latour, 1991, Bensaude-Vincent, 1998).

Premièrement, il s’agit de mener dans le cadre d’une ontologie du processus et de la relation une critique de la représentation moderniste, c’est-à-dire de la métaphysique du sujet transcendantal et de l’ontologie substantialiste convoquée par celle-ci. Cela signifie d’abord qu’il faut considérer un seul Monde — qui comprend autant la Nature, l’Humain en tant qu’entité de celle-ci, et les constructions humaines “sociotechniques” et artificielles. Cela signifie également que ce monde n’a pas à être décrit a priori en tant qu’il viendrait toujours-déjà pour un sujet transcendantal qui n’aurait qu’à en reconnaître les lois et l’ordonnancement déterministe et dans lequel le temps ne jouerait aucun rôle — le Monde n’étant alors convoqué que pour le sujet transcendantal et à l’image de celui-ci. Une fois débarrassé de la représentation, il est alors possible de regarder le monde et ses plis pour eux-mêmes, et de le considérer comme relationnel, c’est-à-dire toujours en train-de-se-faire, et en évolution, c’est-à-dire comme processus incertain, indéterminé et fait d’événements irréversibles.

En second lieu, la critique de la représentation n’en inclut pas moins la possibilité de célébrer la capacité de l’ontologie de la substance, non pas à être un outil de description valable du processus-monde, mais à être un ingrédient de fabrication d’existence parmi d’autres. Et ce fut le cas de l’époque moderne, des Globes comme dit Sloterdijk, celle qui commence avec la révolution copernicienne et s’achève selon Sloterdijk avec la Première Guerre Mondiale. Le projet d’unification de l’espace et du temps, la volonté de construction d’un monde de choses et de corps isotopes, standardisés, disciplinés et utiles, la constitution du rêve épistémologique comme ce qui voit dans la science la découverte des “lois de la nature”, voilà le fantasme des aménageurs de macrosphères, voilà l’horizon du modernisme. L’onto-anthropologie, si elle ne fantasme pas avec les modernes et ne croit pas que la métaphysique de la substance ait jamais permis de décrire le monde en tant qu’il se fait, est néanmoins capable d’en repérer les effets sur le monde, car ce fantasme philosophique est aussi un programme, un ingrédient de pratiques, avec des effets bien réels [5].

Troisièmement, enfin, s’il est à la fois possible de mener philosophiquement la critique de la représentation, et de célébrer anthropologiquement et historiquement le rôle constructif de celle-ci, c’est bien parce que quelque chose comme une alliance inédite entre métaphysique et anthropologie s’est ouverte grâce à tous ces penseurs de ces dernières décennies dont Sloterdijk n’est pas des moindres. On peut penser, par exemple, que celui qui adopterait systématiquement la posture de « Berger de l’Etre » et se refuserait à toute enquête empirique s’empêcherait de pouvoir effectuer un tel geste. Tout comme celui qui refuserait de s’engager dans les questions philosophiques et dans le travail conceptuel au nom de la “description réaliste du terrain”.

Le diagnostic sur le contemporain de Sloterdijk caractérise donc notre époque comme celle où l’aménagement des atmosphères et la production des cyborgs sont devenus le fait de préoccupation prépondérant des pratiques technico-humaines. Nous aimerions ajouter un troisième élément qui nous semble tout à fait crucial : la faillite en cours de l’épistémologie, à savoir le fait que, de plus en plus, les scientifiques eux-mêmes abandonnent leur auto-description comme “découverte des lois de la Nature”, ce qui leur permet de construire des nouveaux objets de science qui témoignent pour une Nature relationnelle et processuelle (Prigogine, 1996 ; Kupiec et Sonigo, 2000). Au final, ce diagnostic revient à avancer l’idée que notre temps exhibe avec plus de force que jamais l’échec d’une description du monde dans les termes de la représentation moderne. Et du coup, la situation n’est plus tout à fait la même.

Car il ne s’agit en effet plus seulement de dire que les cyborgs ou les hybrides ont toujours été là, que la Nature n’a jamais été descriptible en termes de lois déterministes niant le rôle constructeur du temps, ni que le monde des choses n’a jamais pris la forme d’un espace-temps stable, unifié et fonctionnel. Il s’agit de penser avec le fait qu’à notre époque, les pratiques de nos acteurs ne mobilisent plus comme ingrédient le rêve de la représentation moderniste, l’horizon de la production d’un monde à l’image de l’ontologie substantialiste. Autrement dit leurs pratiques n’ont plus comme ligne de mire le rêve de l’unification de l’espace du temps, celui de la production d’humains fixes et bien disciplinés, ou la découverte des lois d’une Nature intemporelle et ordonnée. Si cet horizon sous-jacent des pratiques, dans une troisième et dernière étape, trouvait lui aussi ses modes d’explicitation dans le champ d’une représentation refondée, alors non seulement la faillite du modernisme serait plus que jamais d’actualité, mais le délitement de la représentation moderniste caractériserait notre temps. A l’ère des explicitations générales, les thèmes des environnements relationnels, de l’auto-organisation et de l’émergence, et celui de la multiplicité des corps pour une “âme” unique, deviendraient autant les perspectives de nos pratiques que les éléments de notre Constitution amoderne, afin de former le nouveau socle cosmologique d’un occident emporté dans une sorte de “devenir-piro” [6].

Au final, il faudrait peut-être se demander en quoi cette singularité de l’époque peut constituer une nouvelle contrainte pour la philosophie et l’anthropologie non-moderne. En plus de la description ethnologique de la production des cyborgs et des atmosphères, celle-ci pourrait en effet être amenée à renouveler son intervention en oeuvrant à la “critique de la représentation” d’une manière qui soit ajustée aux temps, c’est-à-dire qui se dise sur le mode de l’assistance à l’accouchement plus que sur celui du combat guerrier. Accouchement, précisément, de la seconde explicitation, celle que nous venons d’évoquer et qui cherche à faire communiquer au niveau de la représentation ce qui est désormais la perspective sous-jacente de nos pratiques explicites. Le problème d’une nouvelle cohérence cosmologique ne serait pas tant alors de construire les modes de coexistence entre versions modernes et non-modernes du monde, que d’apprendre les bonnes manières, hiérarchies, valeurs ou évaluations, qui nous permettent de nous affirmer, de nous assumer, de nous penser comme les non-modernes que nous sommes déjà, plus que jamais. On peut faire l’hypothèse avec Sloterdijk qu’il y aurait plus précisément ici deux directions possibles.

La première direction serait de penser le genre de sujet qui habite les « écumes » contemporaines. Où sommes-nous lorsque nous sommes dans les écumes, si nous ne sommes plus dans l’espace et dans le temps modernes et que nous ne reviendrons pas aux bulles préhistoriques pour autant ? Où sommes-nous alors que la monosphère globale et la boule métaphysique ont éclaté ? Que signifie pour la conscience le “retour” au pluralisme qui caractérise l’époque des anthropotechniques et des atmosphères ? Existe-t-il un nouveau sujet capable d’hériter de l’immanence extatique des bulles ? Quel est son visage ? Sur ce point, Sloterdijk observe d’abord et semble prudent : notre époque semble être un foyer de nouvelles possibilités de vie intéressantes, comme il le dit « l’échec des anciennes exagérations libère des élans par essaims entiers ». Et en même temps, la troisième vague d’insularisation actuelle semble donner lieu à un risque inédit, celui de voir émerger « l’homme sans retour », consommateur ultime, célibataire perdu, toujours nouveau et singulier mais d’une manière tristement ultime et inconséquente, parce qu’il serait à lui-même sa propre fin, parfaitement détaché d’un collectif consistant et endurant.

C’est dire à quel point penser le sujet des écumes est inséparable de l’aménagement d’un diagnostic sur les bons et les mauvais devenirs, les possibilités de vie intéressantes et les risques de dégénérescence que recèlent notre présent. Si un monde enfin débarrassé de la représentation moderniste n’a plus besoin de marchands de morale ou de “nouvelles valeurs”, il a au plus haut point besoin de diagnostics permettant de produire les critères distinguant les sphères bien rondes et les autres, les cyborgs qui sont de nouvelles possibilités de vie et ceux qui préfigurent des auto-destructions, les airs où l’on respire agréablement et ceux où l’on meurt d’asphyxie. Penser quelque chose comme une “éthique” dans un monde débarrassé à tous niveaux de la représentation n’est pas chose simple, et tout est à faire, tant en manière d’aménagement de la discussion sur la fixation des critères qu’en matière de production des critères. C’est le sens, nous semble-t-il, de l’appel de Sloterdijk à la constitution d’un « code des anthropotechniques » ou de « règles pour le parc humain », qui constituerait le versant politique de l’intervention philosophique dans le monde pluraliste non-moderne, de manière complémentaire à la recherche de formes inédites et vivables d’extases existentielles.

Nous espérons que ces quelques remarques sur les travaux de Peter Sloterdijk et notre tentative de mettre ceux-ci en résonance avec d’autres œuvres permettent d’éclairer les enjeux philosophiques, politico-existentiels et anthropologiques soulevés par cet auteur. Nous pouvons maintenant revenir à nos expérimentations ethnographiques, et à nos tentatives de travailler avec l’appel de Sloterdijk à l’écriture du « livre des atmosphères », et avec ses concepts « atmosphériques ».

 
 

Notes

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[1] Seul le premier volume de cette trilogie, Bulles, est actuellement traduite en français, et a déjà fait l’objet d’une réédition en livre de poche. Pour les deux autres volumes, Globes et Ecumes, il est toujours nécessaire de se reporter à l’heure actuelle à l’édition allemande.

[2] Insistons sur cet emploi du terme de « devenir-humain » que Sloterdijk emploie pour caractériser l’« être-au-monde », c’est-à-dire, dans son vocabulaire, l’ « être-dans-les-sphères ». Un tel registre conceptuel semble ici démarquer Sloterdijk de la phénoménologie et de Heidegger et le rapprocher d’un auteur tel que Deleuze. En ce qui concerne l’équivocité du terme d’événement, envisagé dans le sens de l’ “apparaître de la chose” et du “devenir-même” pour la phénoménologie et ses héritiers, contrairement au sens de constitution ou de “devenir-autre” que lui donne Deleuze, voir les travaux de François Zourabichvili (2003).

[3] Le terme de cyborg n’est pas de Sloterdijk mais de Donna Haraway (1991).

[4] Le petit livre Dans le même bateau (1993) anticipe de manière condensée plusieurs points essentiels développés dans l’ensemble de la trilogie, en insistant plus particulièrement sur les aspects politiques.

[5] Notons sur ce point que pour avancer la thèse selon laquelle le modernisme aurait eu un succès total, à savoir qu’il aurait effectivement réussi à “construire le monde à l’image de sa physique des lois de la Nature et de sa métaphysique de l’un et du transcendental”, il ne suffit pas de décrire la venue à l’existence des globes, des réseaux et autres boîtes noires. Encore faut-il pouvoir montrer que le monde construit avec comme ingrédient l’ontologie substantialiste est effectivement saisi par des sujets “je” qui font l’expérience active d’un espace-temps uniforme. La représentation n’est qu’un élément, qu’un ingrédient parmi d’autres des pratiques modernes, elle n’est pas ce à quoi l’ensemble de ces pratiques s’adressent en tant que pratiques et n’a en aucune manière à dicter le mode de description adéquat de celles-ci. Autrement dit l’existence effective des « boîtes noires » demande une activité supplémentaire qui ajoute ses propres conditions et vient se superposer à l’ensemble du processus. Le “je” n’est surtout pas un horizon auquel s’adresserait l’ensemble du process, mais une habitude à prendre et à faire, qui doit être tissée à nouveau dans chaque expérience de la banalité d’un dispositif unifié et stabilisé qui “marche”. Cf. Stengers (2002).

[6] voir le texte absolument essentiel d’Eduardo Viveiros de Castro pour la présentation de la cosmologie piro (Viveiros de Castro, 2004)

 
 

Bibliographie

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BENSAUDE-VINCENT, Bernadette, 1998, Eloge du Mixte. Matériaux nouveaux et philosophie ancienne, Hachette.

DELEUZE, Gilles, 1968, Différence et répétition, PUF.

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FOUCAULT, Michel, 1966, Les Mots et les Choses, Gallimard.

FOUCAULT, Michel, 1975, Surveiller et punir, Gallimard.

HARAWAY, Donna, 1991, “A cyborg Manifesto”, in Simians, Cyborgs, and Women. The Reinvention of Nature, Routledge.

KUPIEC, Jean-Jacques et SONIGO, Pierre, 2000, Ni Dieu ni Gène. Pour une autre théorie de l’hérédité, Le Seuil.

LATOUR, Bruno, 1991, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, La Découverte.

PRIGOGINE, Ilya, 1996, La fin des certitudes. Temps, chaos, et lois de la nature, Odile Jacob.

SLOTERDIJK, Peter, 1983, (tr. Fr. 1989), Critique de la Raison Cynique, Christian Bourgois.

SLOTERDIJK, Peter, 1989, (tr. Fr 2000), La mobilisation infinie. Vers une critique de la cinétique politique, Christian Bourgois.

SLOTERDIJK, Peter, 1993, (tr. Fr. 1997), Dans le même bateau. Essai sur l’hyperpolitique, Rivages.

SLOTERDIJK, Peter, 1996, (tr.fr. 1999), Essai d’intoxication volontaire, Calmann-Lévy.

SLOTERDIJK, Peter, 1998, 1999a, 2003, Sphären, Suhrkamp.

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STENGERS, Isabelle et GILLE, Didier, 1983, “Temps et représentation”, Culture Technique, pp. 21-41.

STENGERS, Isabelle, 2002, Penser avec Whitehead. Une libre et sauvage création de concepts, Le Seuil.

VIVEIROS DE CASTRO, Eduardo, « Le don et le donné : trois nano-essais sur la parenté et la magie », ethnographiques.org, [en ligne], n° 6, novembre 2004, http://www.ethnographiques.org/2004/Viveiros-de-Castro (page consultée le 20 novembre 2004).

ZOURABICHVILI, François, 2003, Le vocabulaire de Deleuze, Ellipses.

 

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Olivier Thiery
Présentation du dossier de cinq articles « Ethnographies des atmosphères, Ethnographies atmosphériques », éléments pour une reconfiguration de l’enquête anthropologique avec Peter Sloterdijk,
Numéro 6 - novembre 2004.