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Béatrice Eysermann, 2005. « « Donner, recevoir, percevoir » sur le terrain :don invisible et réciprocités subjectives entre les bénévoles d’une action de nuit et les sans-abri, à Marseille (France) ». ethnographiques.org, Numéro 8 - novembre 2005 [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2005/­Eysermann - consulté le 4.12.2016)
 

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Béatrice Eysermann

« Donner, recevoir, percevoir » sur le terrain :
don invisible et réciprocités subjectives entre les bénévoles d’une action de nuit et les sans-abri, à Marseille (France)

Résumé

Au cœur de l'accueil de nuit, activité d'une association caritative marseillaise, le don est mis en scène, chaque soir, par une équipe de quatre à cinq bénévoles afin d'« aider » les sans-abri qu'ils rencontrent. Tandis que les schémas du don moderne nous incitent à considérer le don des bénévoles comme unilatéral, la réalité du terrain est tout autre. En effet, les différents types de dons proposés par les bénévoles (alimentaire, vestimentaire, de services et de temps) sont sujet au refus, à l'acceptation simple ou banalisée, au « détournement » des SDF. Parfois même, les identités de donneurs et de receveurs s'inversent. Aussi, soulevant la question des « formes » de réciprocités à partir des données de terrain, nous nous appuierons sur le rapport subjectif et sensible que les bénévoles entretiennent irrémédiablement avec leur terrain / action, pour reposer, in fine, les bases du don moderne.

Abstract

Every evening, a team of 4 or 5 volunteers from a charitable institution, by means of a particular action, set about the gift in order to help the homeless people they meet. Even though the system of the gift considers a volunteer's gift as unilateral, fieldwork reports another reality. In fact, all items given (food, clothes, services, time) can be refused, accepted, trivilized or twisted by the homeless people receiving them. Moreover, donor and receiver identities can be interchanged. Finally, asking the question of the expected reciprocities with fieldwork's information, we focus on the subjective and sensitive relationship the volunteers have with their actions, to continue soliciting modern gift bases.

Pour citer cet article :

Béatrice Eysermann. « Donner, recevoir, percevoir » sur le terrain :don invisible et réciprocités subjectives entre les bénévoles d’une action de nuit et les sans-abri, à Marseille (France), ethnographiques.org, Numéro 8 - novembre 2005 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2005/Eysermann (consulté le 6/12/2005).

De Mauss (1995) à Sahlins (1996), le don exige une contrepartie dès lors qu’il appartient au système de don archaïque dans lequel le triptyque « donner, recevoir, rendre » est incontournable, étant tout à la fois contrat social et source de paix. Pour autant, dans le monde du bénévolat à visée humanitaire, la question de ce qui est donné, reçu et rendu est complexe et moins évidente qu’il n’y paraît. En effet, les théories du don moderne, caractérisé par le don entre étrangers, sont construites sur l’a priori d’un don unilatéral libre (probabilité de réciprocité) et / ou gratuit (absence), et sur celui de l’identité des « donneurs » et « receveurs » (Caillé 1998, 2000 ; Charbonneau, 1998 ; Godbout, 1995, 2000 ; Godelier, 1996). Mais que donne-t-on ? L’univers du bénévolat renvoie à une évidence : le don est d’abord et avant tout un don de temps, dans celui de la disponibilité gratuite (non rémunérée) et le bon (bene) vouloir (volo, je veux) des bénévoles. Don générique qui repose en outre la question, d’une part, de sa ou ses significations et, d’autre part, de son application.

Cette problématique fut le canevas de ma recherche de doctorat en anthropologie [1]. Recherche qui me conduisit à faire un terrain de deux ans dans l’antenne marseillaise d’une association caritative nationale, de confession chrétienne, fondée en 1946 à Paris et en 1947 à Marseille, laquelle antenne se composait, au moment de mon terrain, entre 1999 et 2001 (et un retour en 2003), de neuf salariés pour 500 bénévoles, luttant contre « toutes les formes de pauvreté » (propos de la secrétaire de l’association à mon arrivée, été 1999) par le biais d’accueils qui, dans les 15 arrondissements de la ville, dispensent une aide primaire (alimentaire), secondaire (santé, alphabétisation) et / ou tertiaire (administrative). Mes premiers pas dans l’association me conduisirent vers « l’accueil de nuit » : chaque soir, entre 19h et minuit, une équipe mixte de quatre à cinq bénévoles sillonne la ville pour rencontrer les sans-abri et dispenser une aide alimentaire et de services. J’y fus bénévole pendant 6 mois, avant d’en devenir responsable (en remplacement, 2 mois), membre d’un comité d’évaluation de cette activité (6 mois), tout en participant, parallèlement, à toutes les réunions en lien avec l’accueil de nuit, au nombre de une à cinq par mois. Chacune de ces étapes me permit d’agrémenter mes carnets de terrain — décrivant mon expérience de bénévole — des propos et attitudes des bénévoles que j’y côtoyais. Me retirant graduellement, et aux yeux des membres de l’association, je tins mon rôle de chercheure lors des entretiens privés et semi-privés avec l’ensemble des salariés, une dizaine de bénévoles, et trois sans-abri [2].

Centrée sur le don générique de temps, les « tournées » ont fait l’objet d’un minutage pour en évaluer l’efficience par rapport à l’action menée ; entre quatre et six heures par soir au total, le temps d’interaction avec les sans-abri oscille entre une et deux heures, pour des séquences de rencontre individuelles d’une minute trente environ [3]. L’objet de cet article est de revisiter certaines des théories du don moderne (unilatéralité, gratuité, identité des acteurs) à la lumière des données de terrain en ma possession, et plus spécifiquement à l’intérieur de cette fourchette de temps. Ou plus précisément, pour reprendre les mots de Derrida (1991 : 14), à l’intérieur de ce qu’on échange, prend ou donne dans ce laps de temps. Nous verrons quels sont les trois dons qui permettent à celui générique de temps de se rendre tangible ou visible, avant de les mettre en scène sur le « terrain » (terme utilisé les informateurs) de l’accueil de nuit et d’en effectuer les constats préliminaires (refus du don, inversion donneurs / receveurs). Le questionnement va s’orienter ensuite vers une réévaluation de l’action pour les bénévoles qui, privés de leur rôle de donneur face à des non-receveurs, reconstruisent la légitimité de leur action en créant les bases d’un "recevoir" sur deux conceptions du don qui s’opposent : l’une quantitative, l’autre qualitative. C’est à l’intérieur de ces deux conceptions que sera traitée la question du « rendre ». Ainsi, et c’est l’objet de mon propos, réétablir les bases d’un don moderne, non pas selon le triptyque « donner, recevoir, rendre » mais, et relativement à la spécificité de cette activité, selon le nouveau triptyque « donner, recevoir, percevoir ». Le percevoir reprenant l’incontournable côté subjectif émotionnel des bénévoles face à leur action. Subjectivité alors aussi intangible et invisible que ne l’est, et ne le restera, leur don initial de temps.

Agés entre 18 et 75 ans, de toute condition sociale, la centaine de bénévoles, à parité homme / femme, œuvrant à l’accueil de nuit, forme une population très hétérogène que rassemble le besoin commun d’une structure pour agir dans le sens de leurs motivations, dont la foi est la plus représentée [4]. Dans une proportion égale de travailleurs et de non-travailleurs [5], tous revendiquent une sorte d’anonymat social dans lequel seule compte l’identité de bénévole, telle qu’ils la définissent. Ainsi, lors des tours de table en réunion, les bénévoles donneront leur prénom, rarement leur patronyme, pour se concentrer sur l’activité, le rôle qu’ils y tiennent, leur ancienneté à l’association. L’« accueil de nuit », appelé aussi « tournée de nuit », « tournée mobile », ou « tournée », est né de l’initiative, toute personnelle, de l’ancien directeur (salarié) de l’association d’aller voir des sans-abri après son travail « juste avec une baguette de pain », il y a environ sept ans (propos du trésorier de l’association, toujours en fonction). Graduellement, d’autres l’ont accompagné, et l’activité s’est ensuite constituée au fil des disponibilités de chacun, pour devenir l’un des "fleurons" de l’association, pourvue d’une solide organisation : « planning des tournées », réunions sur les rôles et responsabilités des bénévoles, évaluation et amélioration de l’activité. Encore aujourd’hui, la tradition de cette action perdure tant l’entrée en contact se fait au moyen d’un geste alimentaire. En cela, le don alimentaire est premier, mais à quelque différence près : la baguette de pain s’est agrémentée de soupe, de café, de fromage, de pain, parfois de biscuits et / ou boîtes de conserve.

Ce premier don sur le « terrain » introduit une logique chronologique dans l’action : après la distribution alimentaire, les bénévoles dispenseront, sur demande, d’autres dons, fonction des situations présentes. Il peut s’agir, d’un don de services, sous forme d’orientation vers l’aide vestimentaire (délivrance d’un bon pour obtenir des vêtements gratuitement), médicale (permanence d’un hôpital un jour par semaine ; appel de secours d’urgence), administrative (dans un accueil de jour de cette association ou d’une autre ; délivrance des carnets d’information "d’adresses utiles"), ou vers un hébergement pour la nuit (par le Samu Social de la ville ou par la délivrance d’un bon pour dormir à l’hôtel). A cela s’ajoute le don dit « de temps » [6], où le bénévole parle avec le SDF, pour rassembler des informations, pour conseiller, pour écouter, pour soutenir, ou simplement pour dialoguer.

L’amorce du schéma de don se fait ici du bénévole (donneur) vers le SDF (receveur), décrivant une apparente unilatéralité de contexte (nuancée dans l’écoute simple et le dialogue), supprimant alors l’éventualité du « rendre » — le SDF étant perçu dans l’incapacité de rendre un don de même nature. Ce don serait en ces termes unilatéral et gratuit, sans retour tangible ou apparent, ce que décrivent notamment Godbout (1995), ou Petitat (1995 : 35) dans sa classification sur l’unilatéralité positive du don. Or, sur le terrain d’action, une autre question se pose, non en terme de don, mais d’acceptation. L’unilatéralité du don (« donner, recevoir ») n’est de fait pas remise en cause par la découverte, l’impression, ou la confirmation d’un don, perçu comme gratuit, mais par le constat d’un schéma de don brisé, où seul le « donner » subsiste. Ainsi, c’est la position théorique adoptée ici : tout ce qui advient d’une volonté de donner peut être inscrit sous le paradigme du don (Caillé, 2000), dusse-t-il commencer par son amorce. Ou son refus [7].

Le « terrain » de l’accueil de nuit permet de faire un constat : celui de schémas de dons brisés dès leur amorce. En effet, on assiste fréquemment au refus du don alimentaire par le SDF, soit parce qu’il a déjà (le quidam a déjà donné), soit parce qu’il souhaite autre chose que ce qui est proposé : « Lam (...) veut toujours des choses molles, faciles à manger. Une bénévole [65 ans, retraitée] dit qu’elle fait la fine bouche pour tout » (carnet de terrain, hiver 1999). Mais également, s’il n’a pas faim, s’il a des problèmes de santé et refuse de manger, ou simplement s’il dort : « [l’équipe repère un SDF en train de dormir] Un bénévole [36 ans] : « des fois le gars il a rien mangé de la journée ». Nous sommes allés le réveiller mais il ne voulait rien » (carnet de terrain, printemps 2003).

Concernant le don de services, l’aide vestimentaire est parfois considérée à usage impropre par les bénévoles, soit "détournée" ou bien "gaspillée", si les item récupérés servent, par exemple, à la confection d’un abri de fortune ou d’un matelas : « on sait où passent les vêtements [de l’association] ! », s’exclama un jour un bénévole (65 ans, retraité, ancien responsable logistique dans une multinationale ; carnet de terrain, hiver 1999). Autre point : l’aide administrative. Lorsque le SDF entreprend, en vue d’obtenir des prestations sociales (RMI, retraite), ce type de démarches, la première étape consiste à justifier d’une adresse postale, fournie par l’association [8], puis à répondre au courrier mensuel envoyé par les services sociaux. En ce sens, le SDF se doit de récupérer son courrier, à date fixe, et, aidé par l’association, de le réexpédier. Les bénévoles peuvent s’assurer du suivi desdites démarches en demandant simplement au SDF s’il a pris son courrier. Alors que ce dernier répondit, en riant, par la négative, la responsable de l’activité (Jeannine, 68 ans, ancienne secrétaire de direction), visiblement irritée, lui répliqua : « Ah non Samir ! Après tout ce qu’on a fait pour toi ! Il faut que tu ailles chercher ton courrier, tu as compris ? Lundi, il faut que tu y ailles lundi » (carnet de terrain, hiver 1999). Si les bénévoles y voient-là un manque de motivation et de persévérance du SDF, souvent ils s’en résigneront, s’inclinant devant la liberté du sans-abri à refuser, mais surtout, devant leur improbable réinsertion. L’aide médicale est également déclinée. Il n’est pas rare, en effet, d’entendre les sans-abri refuser de se rendre à la permanence hospitalière qu’on leur a signalée, soit pour des raisons de distance (l’hôpital est loin de leur secteur), de délais (la permanence n’est que le jeudi matin), soit parce qu’ils n’ont pas envie de se soigner : « Rub vit dans une voiture. A une conjonctivite, des plaies sur les mains et les jambes. Refuse de se laver et de se soigner » (carnet de terrain, hiver 1999). Ces refus mettent toujours les bénévoles dans l’embarras face à une liberté pensée au détriment de la santé, menant parfois à la mort : Rub est décédé l’année suivante. Enfin, dans le don « de temps », il arrive que le sans-abri souhaite être écouté tandis qu’il n’est pas intelligible. Le bénévole prête son oreille à des propos non articulés ou incohérents, cherchant, dans ce qu’il entend, à comprendre de cette suite de mots dont il ne saisit ni la logique, ni le sens, ni parfois même la langue. Ce qui parfois porte à l’amusement : « Simon [35 ans, chômeur] et moi sommes allés voir Max. Il nous a fait un grand discours auquel on n’a rien compris. (...) De retour dans la voiture, nous avons rigolé » (carnet de terrain, automne 1999).

Outre ces constats, il s’avère que d’autres SDF rejettent tout type d’aide avant même d’être abordés par les bénévoles, comme ici, où, à l’approche de la voiture : « Mim a craché par terre et dit "con de ta race" » (carnet de terrain, printemps 2003). Ainsi, les sans-abri repoussent l’équipe de l’accueil de nuit par des agressions verbales, en faisant montre d’une agitation physique s’accroissant à leur approche ou, au contraire, d’une indifférence feinte en vue de ne pas être approchés, à moins qu’ils ne soient simplement surpris par cette arrivée impromptue. On assiste à ces séquences dès lors que la présence de l’accueil de nuit gêne les sans-abri dans leur quête (près d’une boulangerie par exemple), ou s’ils souhaitaient rester invisibles aux yeux de tous et qu’ils sont alors débusqués.

S’ils pensent, dans la logique et la raison d’être de l’action, avoir l’exclusivité de leur rôle de « donneurs » face à des SDF alors « receveurs », les bénévoles rapportent, de temps à autres, des cas d’inversion des rôles : « Les SDF de Castellane [quartier de la ville] nous ont donné un sac de pain » (« carnet de bord » [9], 2001) . Autre exemple : « un SDF nous avait donné plein de choses à manger (...) nous [les membres de l’équipe] les avons redistribuées » (Délia, 35 ans, employée de bureau, cinq ans d’ancienneté à l’activité ; en réunion, 2000). Pour autant, et que l’on ne s’y trompe pas, ce schéma de don, brisant la présupposée unilatéralité de contexte en rétablissant le triptyque « donner, recevoir, rendre », ne comporte pas de caractère de réciprocité. Le SDF, qui ne peut conserver les denrées périssables, donne son surplus aux bénévoles qui les redistribuent au cours de la tournée, possiblement pour éviter le gaspillage, une notion sensible aux SDF : « Jek nous a parlé de la personne qui lui donnait à manger tous les jours et n’a voulu que de la soupe. Il dit que plus c’est du gaspillage et il n’aime pas ça » (carnet de terrain, hiver 1999). Ils accepteront plus volontiers les denrées non périssables (boîtes de conserve, chocolat). Se dessine alors un schéma tout particulier de deux dons unilatéraux qui se croisent au moment de la rencontre : bénévole et SDF ne sont que des donneurs. Les bénévoles ne peuvent accepter un rôle de receveur sinon le schéma est déséquilibré : le don du SDF (« plein de choses ») étant plus important que leur propre don (une portion alimentaire). L’acceptation du don du SDF se fait, chez les bénévoles, dans la mesure du rôle, non pas de receveurs, mais d’intermédiaires. Par ce geste, le SDF fait en réalité un don à d’autres SDF, pauvres ou nécessiteux, appartenant à "leur monde", en utilisant les bénévoles comme médiateurs de leur don. On retrouve alors pleinement le rôle du bénévole et une des caractéristiques du don moderne que décrit notamment Charbonneau : « dans le don entre étrangers, un des mécanismes privilégiés est celui de l’intermédiaire, du médiateur » (1998 : 121). Ce qui recrée, en un sens, la notion de « réciprocité généralisée » dont parle Sahlins (1996 : 247), en étant considérée, dans ce cas, comme « potentiellement altruiste ».

Le mécanisme est alors voisin, par exemple, de ce sans-abri qui donna une coupure de journal aux bénévoles (carnet de terrain, hiver 1999). L’article de presse, concernant un SDF qui a fait la course Marseille-Cassis [10], se destine à l’ensemble des bénévoles de l’accueil de nuit, soit à aucun en particulier. Il n’est pas question ici de réciprocité, mais d’un don d’information, puis d’une coupure de journal la corroborant, à destination de l’association. Bien que ces deux dons unilatéraux se passent pendant la séquence de rencontre, ils ne se croisent pas car ils sont de nature différente. Les bénévoles sont les receveurs intermédiaires, mais restent dans leur rôle de donneurs, face à un receveur, également donneur.

Ces schémas de don amorcés puis brisés, et qui parfois s’inversent, induisent un repositionnement des bénévoles quant à l’aide qu’ils souhaitent apporter, afin de ne pas se laisser enfermer dans la déception du refus de leur don. Les débats prennent ainsi corps autour de doutes sur la finalité de l’action. Si beaucoup de bénévoles espéraient « faire quelque chose » (Jeannine en entrevue, 2001) ou « changer les choses » (Robin, 26 ans, moniteur d’auto-école ; en réunion, 2001) face à la mendicité, l’action leur apprend bien vite à réviser leur souhait, puisque : « on ne sortira personne de la rue » (ibid.). Affirmation appuyée par ce que l’association appelle un « indice de repérage » en matière de (non)réinsertion du SDF : « la règle des cinq ». Celle-ci stipule que « cinq jours à la rue demandent cinq semaines pour s’en remettre et retrouver un chemin d’insertion à court terme ; cinq semaines à la rue... cinq mois pour retrouver un rythme et un projet à moyen terme ; cinq mois à la rue... cinq ans pour effacer le traumatisme ; cinq ans à la rue... l’irrationnel et l’espérance font parfois des miracles ! » (bulletin de l’association, janvier 2000. Indice souvent évoqué en réunion). Au vu de ce constat, et de leur expérience du « terrain », les bénévoles légitimeront l’action par leur attachement à celle-ci, allant jusqu’à évoquer « un état de besoin en nous » (René, 45 ans, technicien sur les véhicules de police, cinq ans d’ancienneté à l’activité ; réunion 1999), ou parce que « certains ont besoin de voir des SDF, donc ça continue » (Maïté, 40 ans, employée de bureau ; réunion, 1999). La finalité de l’action s’inscrit dans une volonté simple de rencontre axée sur un besoin présumé : « il y a des SDF qui ont besoin d’être rencontrés. On a un devoir d’aller les voir » (René, réunion, février 2000). Ici, la présomption de besoin de l’activité elle-même (aide à l’autre) se change simultanément en besoin des SDF d’être rencontrés. Il y a ici création d’une réciprocité légitimatrice entre les deux besoins évoqués : celui de voir (bénévoles) et celui d’être vus (SDF). De fait, les bénévoles perçoivent l’écho de leur besoin dans l’impression, généralisée, d’être attendus : « ils sont attachants, ils nous attendent » (Alexie, 42 ans, aide-soignante ; réunion, 1999). Mais l’action peut aussi se légitimer par le biais du don alimentaire quand il se révèle essentiel aux yeux des bénévoles : « Au début, on essaie d’en tirer de la rue. Méconnaissance des SDF, j’en suis revenu. Un jour, dans une tournée, un SDF avait très faim. Là, déclic : si la tournée n’était pas là, le gars ne mange pas. Le SDF est perdu. Donc, même si c’est routinier ou si c’est qu’une soupe, c’est au moins ça » (Robin, en réunion, 2000). Ce bénévole parle de « déclic » dans l’urgence perçue dans cette situation, à dire vrai peu fréquente — un seul cas sur la trentaine de tournées que j’ai faites — qui sert à justifier autant la raison d’être de l’action que la nature de ce qui est donné.

Ainsi, et si certains bénévoles fondent la rencontre sur un besoin réciproque, d’autres l’illustrent par la nécessité de faire une distribution alimentaire qui peut s’avérer essentielle. Les bénévoles qui n’ont plus l’ambition de changer quoi que ce soit, ne souhaiteront plus qu’adoucir la rude condition de ceux qu’ils voient, soir après soir, par une régularité de « présence-contact-présence » (propos du nouveau directeur de l’association (salarié), 52 ans ; en réunion, 1999). Car si le don alimentaire est rarement essentiel, il est repéré comme un outil de contact avec le sans-abri : « donner est un moyen. La question numéro un est d’entrer en contact avec les autres » (Pierre, 75 ans, cinq ans d’ancienneté à l’activité ; en réunion, 2000). De là vont émerger deux conceptions du don opposées chez les bénévoles de l’accueil de nuit : l’une « quantitative », l’autre « qualitative », ensuite analysées sous l’angle des réciprocités, alors sensibles, qu’elles induisent / produisent.

Le don « quantitatif » est essentiellement celui du don alimentaire. Pour certains bénévoles, rendre le don attrayant permet de se prémunir du refus du sans-abri, et donc de la déception d’un geste de donner à un "non-receveur". En ce sens, ces derniers mettront l’accent, lors des réunions, tant sur la quantité que sur la variété des denrées à distribuer, en vue de susciter, par anticipation, l’acceptation du don auprès des sans-abri. C’est ainsi que, graduellement, l’activité s’est dotée d’un second « container » de soupe et a doublé les portions de fromage, tandis que les boîtes de conserve font à présent partie intégrante du chargement de départ. Ce don serait-il alors unilatéral (du bénévole vers le SDF) et gratuit (sans retour) ? La réponse à cette question se trouve dans la satisfaction (temporaire et variable) des bénévoles face à un coffre de voiture bien rempli (attractivité du don), ne suscitant pas, à l’inverse, la gêne relative à l’estimation d’un « trop peu » à distribuer. Il se crée alors simultanément une attente des bénévoles dans cette part d’excitation à donner à cet autre, dès qu’ils s’offrent la perspective de croire à son (heureuse) acceptation. Un soir, où nous avions quelque chose d’inhabituel à distribuer, je rapporte : « Ato était ravi de ce que nous lui apportions. Le pâté en croûte lui a fait plaisir : c’est sûr, ce n’est pas si souvent » (carnet de terrain, hiver 1999). De même pour les occasions (de donner) spéciales, au moment de Noël, du nouvel an, ou de Pâques, où des denrées particulières sont distribuées : chocolats, fruits secs, pâtes de fruits. A Noël 1999, une bénévole (44 ans) a pris l’initiative d’organiser un repas pour les sans-abri, dans un des accueils de l’association. Quelques mois plus tard en réunion (en 2000), elle rapporte : « ça nous a beaucoup apporté, et à eux aussi je crois ». Ainsi, et quoiqu’un doute persiste toujours quant à la certitude du contentement du sans-abri, soumis à la seule interprétation des bénévoles, la réponse d’une réciprocité émerge dans cet immédiat de l’action : les bénévoles offrent, le SDF accepte, et dès l’instant où chacun des bénévoles et SDF se retrouvent dans leur rôle de donneur et de receveur, la contrepartie du don éclate, étant tout à la fois immédiate, éphémère, insaisissable. Les bénévoles y lisent une sorte de reconnaissance de leur geste dans ce présumé contentement du SDF qu’ils pensent percevoir sur leur terrain en bien des occasions. Ce qui, in fine, légitime leur action par l’attente qu’elle suscite : « partout où on passait auprès de ces gens [SDF], on était attendu. Ça je l’ai senti tout de suite. Quand on voit Dan, Sab, assis sur un banc à vous attendre, donc vous voyez que vous êtes attendus. Max, par exemple... (...) Comme à la gare [ferroviaire centrale], les gars se précipitent, vous voyez que vous êtes attendus » (Jeannine, lors de notre entretien, 2001).

Ainsi, les bénévoles qui œuvrent dans l’optique d’une acceptation de leur don par le SDF s’en contenteront au moment où elle advient. Si bien que le schéma du don et du contre-don semble se constituer dans la simultanéité de la séquence ainsi décrite, où le « donner, recevoir, rendre » se nuance vers le « donner, recevoir, percevoir », cette émotion, ce ressenti, tout personnel à ses instigateurs. Aussi, et tant que le don alimentaire existe, les bénévoles de l’accueil de nuit trouvent leur place dans la satisfaction de leur don, dans une continuité de l’action alors inscrite dans un espoir ténu de pérennité.

Dans le cas d’une conception qualitative du don, les bénévoles mettront davantage l’accent sur le relationnel, confirmant ce que souligne Caillé quand « le lien importe plus que le bien » (2000 : 121). Considérant l’aide alimentaire comme accessoire, voire superflue, l’idéal se concentre sur le don « de temps », à travers les discours actifs (soutien, conseil), l’écoute simple ou et / ou le dialogue.

Soutenir
Le discours de conseil s’adresse généralement aux individus nouvellement sans-abri, pour les inciter à entamer des démarches et sortir de la rue. En voici un exemple : « Un jeune de 20 ans était là, près de deux habitués des tournées dont Bob, qui a la gale, et Ato. Je lui ai donné du pain et du fromage. Mais comme je ne pouvais pas rester là sans rien dire, je me suis accroupie près de lui et je lui ai demandé : Alors, et toi, qu’est-ce que tu fais là ? On a discuté. Il affirmait n’être là que pour cette nuit. Alors j’ai parlé de la boisson, de la maladie, des dangers de la rue (...) Il m’a écoutée avec beaucoup d’attention. Je crois l’avoir convaincu. Je l’espère » (carnet de terrain, automne 1999). Ce premier discours, qui permet une entrée en matière, peut se compléter ou se poursuivre par un discours de soutien, si le sans-abri est perçu découragé ou démotivé, comme ici : « Je me suis assise près de lui [un SDF] pour parler et essayer de lui redonner un peu du courage dont il aurait besoin pour faire les papiers nécessaires à sa situation. Il m’a dit que ma présence avait été pour lui un réconfort. Ça m’a touchée » (carnet de terrain, été 1999). Le schéma du don qui s’esquisse dans ces deux cas décrit un mouvement du bénévole vers le SDF, dans les mots et l’effort de persuasion (discours de conseil, premier cas) ou d’encouragement (discours de soutien, second cas).

Au moment de la séquence, la question de la réciprocité immédiate, l’hypothétique « rendre », se conçoit dans la satisfaction du don, et selon ce que le bénévole "y aura mis". Ainsi, il y a une dimension individuelle, de l’ordre du ressenti, impalpable, intangible, et qui plonge le bénévole dans un apparent plaisir de ce don, par ce qu’il pense en avoir donné. On est au cœur de sa perception. La réciprocité s’inscrit dans l’impact du discours bénévole sur le sans-abri, ou plus précisément, dans la sensation d’avoir su "trouver les mots" qui apaisent, réconfortent, encouragent (soutien), ou qui persuadent de sortir de la rue (conseil). En d’autres termes, c’est ce que Godbout appelle « le plaisir de donner » ou « l’intérêt de celui à qui l’on donne » (1995 : 48). Cette dimension subjective du don, et ainsi de sa réciprocité, restera au fond de soi comme un trésor estimable à dimension humaine et sensible. De fait, la sensibilité du donneur joue un rôle fondamental sur sa propre réceptivité, sur ses pensées, sur sa conception de l’aide à l’autre et, finalement, sur le don. La dimension subjective dans la part d’un hypothétique retour immédiat du don est un élément essentiel à sa perception, sur un terrain où l’unilatéralité pouvait sembler évidente. Sans en avoir l’intention, les sans-abri rencontrés ont le pouvoir de re-donner beaucoup plus que ce que les bénévoles n’espèrent ou n’imaginent, en quelques mots, en un sourire, dans une fraction de seconde que les bénévoles percevront en un éclair comme leur héritage personnel du terrain. On se situe ici dans un don libre à réciprocité(s) immédiate(s) et subjective(s). Ainsi, ce bénévole (67 ans ; en réunion, 2001) affirme : « si on n’est pas venu pour ça, on reçoit quand même » ; d’autres parleront d’un sourire : « rien de tel qu’un SDF de bonne humeur pour vous redonner le sourire ! » (homme de 44 ans ; carnet de terrain, hiver 1999).

A cela s’ajoute que, tant que le sans-abri accepte l’échange de paroles, le bénévole y entrevoit parallèlement la continuité de la motivation à faire des démarches. Mais cette continuité reste sous forme de question, d’espoir ténu, jusqu’à ce que la réponse ne survienne, mais plus tard, soit au cours d’une tournée future, soit lors d’une réunion à l’association. Soit jamais. C’est ici que se dessine l’idée d’une réciprocité différée dans un laps de temps variable, indéterminé et indéterminable. Nous avons ici recours à la dimension imaginative de la réciprocité dans la part du don que développe Petitat (1995). Il y est question d’un imaginaire du retour, sous forme de sentiments, de symboles, de conviction, telle une métaphysique de l’échange : « on peut désigner le don unilatéral comme l’opérateur symbolique des échanges, car il fonde, dans son extravagance, l’espace imaginaire proprement humain de l’échange » (1995 : 26). L’unilatéralité du don est ici posée a priori. Toutefois, le don immédiat à réciprocité sensible (supra) ne nie pas cet imaginaire de réciprocité différée, mais il peut la compléter. Celle-ci est alors liée aux conséquences présumées de ces deux types de discours. Idéalement : une motivation renouvelée pour sortir de la rue, la poursuite des démarches dans cette optique, et / ou la réussite de celles-ci. Si les bénévoles n’attendent rien dans l’immédiat de la séquence, ils espèrent dans un imaginaire temporel qui leur est propre, sans toutefois prétendre qu’il se concrétisera. On se place alors dans un type de don suspendu, dont la réciprocité est tout à la fois improbable, probable, positive ou négative [11], et s’inscrit dans un temps qui lui est analogue, puisque relatif à celui que chaque bénévole sera prêt à attendre. Si alors le don reste suspendu indéfiniment, le schéma est d’abord celui d’un don libre (possibilité de réciprocité), avant d’évoluer vers celui d’un don gratuit (sans retour) mais seulement a posteriori. Le don oscille entre l’une et l’autre de ces conceptions, dans l’attente, voire dans l’imaginaire incertain. Cette sorte d’ambivalence, entre espoir vain et attente, est également une manière de se préserver des déceptions.

Mais le don suspendu peut cesser de l’être par la réponse de l’évolution ou de l’involution de la situation du sans-abri. Les bénévoles considèrent la nouvelle d’un sans-abri qui a réussi à sortir de la rue comme positive. L’annonce de ce type de nouvelle, généralement lors des réunions de l’activité, fébrilement espérée mais pas réellement attendue, provoque une satisfaction généralisée dans l’assemblée, tant elle rend compte de l’utilité des tournées. Parce qu’elle est une réciprocité positive, elle permet individuellement de renouveler sa motivation et de continuer les tournées (autre légitimation de l’action). Le don suspendu devient ainsi libre, à réciprocité différée positive, à dimension tant collective qu’individuelle.

Le cas d’un retour négatif est, à l’inverse, la perspective d’un sans-abri qui, visiblement, restera dans la rue. Le présupposé d’une attente d’un retour positif se lit alors et comparativement dans le découragement provoqué par cette "mauvaise nouvelle" : il s’agit ici d’un rapport de subjectivité dans l’attente, qui espère du SDF un "bon choix", finalement conforme à celui des bénévoles. Choix tributaire de la liberté du SDF puisque : « de toutes façons, on le fait pas pour réussir, pour une satisfaction personnelle quand-même. Moi je le fais pour essayer de leur apporter quelque chose [aux SDF]. Si ça ne réussit pas, de toutes façons, c’est leur vie, c’est leur liberté » (Jeannine, lors de notre entretien). Le schéma est encore celui du don libre qui n’a pas abouti à une réciprocité espérée, mais dont la réciprocité existe, bien qu’elle soit négative. Les bénévoles, qui n’espèrent plus voir s’améliorer la situation du SDF concerné, vont le considérer comme un nouvel habitué qu’ils reverront soir après soir, été comme hiver. Mais si, en revanche, cette réciprocité est consécutive à un investissement plus particulier d’un bénévole envers un sans-abri, la déception peut endosser le poids d’un échec personnel pour ce dernier. Un lien presque tangible existe entre investissement personnel et attente d’un retour. Ainsi, il semble que plus le bénévole s’implique, plus les retombées d’une réciprocité positive soient grandes. Et inversement en cas de déception : si les efforts fournis à titre personnel, en dehors de l’activité et de l’association, n’ont pas abouti dans le sens escompté, la réponse est le plus souvent l’arrêt de l’activité collective, du moins, pendant un temps (cas d’une bénévole, 52 ans, qui allait rendre visite à un SDF pendant la journée en lui apportant de la soupe).

Écouter
Contrairement aux discours de soutien ou de conseil, l’écoute simple semble inverser, en connaissance de cause [12], les schémas de don, où, jusqu’à présent, le mouvement s’amorçait dans le sens bénévole / SDF. Le bénévole tentera d’être réceptif au discours du SDF qui s’exprime : tandis que le sans-abri est ici « donneur » de mots, tant il parle à un bénévole qui répond à son attente d’être écouté, le bénévole est, de fait, « receveur ». Le SDF enclenche le don, le bénévole le reçoit, mais ne peut prétendre à un retour, au vu de sa position dans ce schéma : l’écoute est une réciprocité au don de mots du SDF. Voici un exemple de terrain : « Il [le sans-abri] semblait dire qu’il avait une maison mais que son voisin l’ennuyait, raison pour laquelle il refusait de rentrer chez lui. On est resté dix minutes à l’écouter. C’est pas mal » (carnet de terrain, été 1999). On peut alors présager que le bénévole n’attend rien de ces séquences, ou, au contraire, imaginer qu’un sans-abri qui parle ou se confie inspire une forme de contre-don à l’écoute offerte. Dans ce cas de figure, le bénévole est donneur d’une écoute, le SDF y répond en paroles, et le contre-don est la confidence et la récolte d’informations : « On reçoit de la part de ces gens-là la confiance. C’est un gain à dimension humaine » (propos d’une bénévole, 40 ans, également bénévole dans une association d’aide au logement ; en réunion, 2001). Somme toute, ce don de temps particulier (écoute), à l’intérieur d’un don de temps générique (don temps pour l’activité), est complexe, et dépend essentiellement de l’identité du donneur et du receveur.

Dialoguer
Enfin, dernier aspect du don de temps : le dialogue. Il arrive que parfois, la familiarité à l’égard de certains SDF ménage des séquences pendant lesquelles le bénévole a l’impression de converser avec le sans-abri : « Quand il m’a vue, Dan m’a demandé : Dites-moi, qu’est-ce que vous faisiez aujourd’hui avec ce temps ? (il avait beaucoup plu). Je lui ai répondu que j’ai travaillé devant mon ordinateur toute la journée et que je n’ai vu personne (...) Je lui ai ensuite demandé s’il allait bien, il m’a dit qu’il avait froid. Que le temps était pourri et que ce temps était déprimant » (carnet de terrain, hiver 1999). Le bénévole, toujours vigilant sur ses propos pour ne pas commettre d’impairs quant à la situation de sans-logis de son interlocuteur, parlera de tout, de rien, de la météo. On reste dans un superficiel essentiel pour le bénévole, et, faut-il le souligner, rare. Mais, pour permettre l’amorce et le déroulement du dialogue, le sans-abri doit être dans un état sanitaire satisfaisant — n’induisant pas une gestion sur le mode attraction / répulsion de son corps — et ne pas être en état d’ébriété avancé. Si le SDF prend l’initiative de la conversation, le schéma du don penche vers celui de l’échange-don. L’impression du don se dissout ou s’oublie : le dialogue surgit au hasard du don sur le terrain de l’accueil de nuit, pour devenir la part de la "bonne surprise", ni anticipée, ni envisagée, et sur laquelle aucun contrôle ne s’applique. La liberté des acteurs les place, pendant le temps de cette conversation, dans une égalité de réciprocité, à la fois rare et précieuse. Cette réciprocité, dans l’échange de mots simples, laisse à penser qu’une autre relation que celle de donneur / receveur, située au-delà des rapports d’attraction / répulsion et des discours de conseil ou de soutien, est possible. Rien de plus alors que cette sensation de "normalité", promue par une égalité artificiellement et temporellement pensée. Le bénévole dépasse son rôle, le SDF enlève son manteau de mendiant : ce ne sont plus que deux personnes en train de parler, de tout et de rien, dans un absolu de quelques minutes. La barrière bénévole / SDF tombe au pied de cet hyperdon de « la charité religieuse » dont parle Petitat (1995 : 29). À moins qu’il ne s’agisse, cette fois, de l’idéal du don selon Derrida quand il déconstruit le concept par l’absurde : « le vrai don serait le don de quelqu’un qui, sans raison, donne sans savoir qu’il donne à quelqu’un qui ne lui devrait jamais rien puisqu’il ne saurait pas qu’on lui a donné » (cité par Godelier, 1996 : 294). En cela, le don de temps dans celui du dialogue semble sortir des schémas du don des bénévoles de l’accueil de nuit en devenant un échange-don qui dure tant que la séquence de rencontre a lieu.

Le don de temps générique remplit les caractéristiques du don moderne, en ce que, d’une part, il est un don fait aux étrangers (bénévolat), et, d’autre part, il prend corps à l’intérieur d’une contradiction entre obligation, créée par la raison d’être de l’action (orientée vers l’établissement d’une proximité avec ces exclus), et liberté, dans celle de l’engagement (non rémunéré) de ses protagonistes. Pour autant, analyser, sur le terrain, le don d’une entité telle que le temps est problématique en soi, étant tout à la fois intangible mais immanent. Sur le « terrain » de l’accueil de nuit, l’analyse du don (générique) de temps est rendue possible parce que le temps, segmenté en différentes phases, se convertit, lors des interactions bénévoles / SDF, en dons visibles (alimentaire, de services) ou / et audibles (« de temps »).

Analyse qui révise, au travers de ces trois dons, les théories du don moderne en terme d’unilatéralité et de liberté (possibilité de retour). Au final, dès lors que le don est accepté, il induit des formes de réciprocité de nature particulière, résultant du ressenti des bénévoles, de leur perception de la situation, de leurs émotions. Et cette dimension est intrinsèque à cette activité, puisque les bénévoles travaillent avec leur sensibilité, étant tout à la fois source de motivation de l’action (et du geste de donner) et révélatrice ou génératrice de réciprocité(s), négative(s) ou positive(s) - exception faite, bien entendu, des dons suspendus.

Oui, mais que donnent vraiment les bénévoles ? Question déroutante puisque deux des trois dons au centre de l’analyse et du « terrain » ne leur appartiennent pas : en effet, denrées et services sont à l’association. Aussi, tout ce que les bénévoles ont le pouvoir de donner, c’est du temps. Le leur. Et à moins que le SDF ne se laisse pas approcher (cas de Mim, supra), le don de temps ne peut être refusé. En ce sens, puisque le don de temps générique génère les autres dons, il est l’intangible par lequel les acteurs impliqués percevront les réciprocités sensibles qui en découlent ou en résultent. Ces mêmes réciprocités qui deviennent les conséquences du don de temps initial, et lui sont donc reliées. Toutefois, si ces réciprocités sont de même nature que le temps, elles tendent à se différencier de par leur espèce. Je m’explique : subjectives, elles sont aussi intangibles, insaisissables, invisibles que ne l’est le temps (nature), sans pour autant partager de caractères communs (espèce). Aussi, au vu de ces paramètres, le don de temps est autant l’essence première du don moderne (fait aux étrangers), qu’il (r)établit, au delà d’un don libre ou gratuit, un schéma de don moderne à trois mouvements : le « donner, recevoir, percevoir ».

Mais pour autant qu’il advienne sur le « terrain », et quant à s’interroger, pour finir, sur la suffisance, et non plus sur l’existence, de ces "perceptions", les bénévoles se révèlent être d’insatisfaits donneurs : beaucoup déplorent leur manque de temps. Sans doute parce que ces derniers ne considèrent effectif que le temps passé avec les SDF, soit une à deux heure(s) sur les cinq à six au total. Pour pallier cette "impression", les bénévoles vont augmenter la fréquence des tournées (plus de tournées par semaine, mois, trimestre...), et / ou rester engagés à l’association plus longtemps. En ce sens, la réciprocité semble se définir proportionnellement et logiquement au temps (donné) accumulé : plus on donne de temps, plus on reçoit en réciprocité (émotions, ressentis...). Et ce, jusqu’à ce que les schémas don / réciprocité s’équilibrent, ou que, au contraire, ils semblent n’être que perpétuellement en balance. Les bénévoles jaugent pour ensuite, soit poursuivre leur engagement, soit alors se retirer sans heurt ni bruit. Ce qui induit, en outre, un roulement permanent entre les bénévoles qui partent, ceux qui restent et ceux qui arrivent, assurant un nombre à peu près constant de participants à l’activité : autour de cent. Tous venus communément pour « donner leur temps » à ceux qui, à leurs dires, les attendent.

 
 

Notes

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[1] Titre : L’œuvre des donneurs de temps dans notre société. Bénévoles et salariés de l’humanitaire dans une association caritative marseillaise (2004).

[2] Je remercie ici particulièrement tous les bénévoles de l’accueil de nuit ainsi que les salariés de l’association qui m’ont continuellement aidée lors de la recherche de terrain. Une pensée particulière à tous les sans-abri que j’ai rencontrés au cours de cette activité. Dans cet article, tous les noms utilisés sont des pseudonymes.

[3] Ces données ont été établies à partir d’un travail de minutage - effectué sur une tournée de nuit et d’après une tournée reconstituée (modèle-type) ayant servi à l’analyse - dans le but d’établir une échelle de proportionnalité entre deux phases temporelles : celle passée auprès des sans-abri, et celle du parcours en voiture. Ainsi, 39 % du temps sont consacrés aux sans-abri contre 61% nécessaires pour effectuer ledit parcours. A ces deux phases temporelles s’ajoute celle de préparation (avant le départ : agencement des denrées dans la voiture) et de rangement (au retour : déchargement de la voiture, nettoyage...). Au final, sur une durée totale de 5h30 (temps moyen des trois phases), environ 1h15 (20% du temps) est consacrée à la préparation et au rangement, 2h30 (50%) au parcours en voiture, et 1h40 (30%) à la rencontre de 55 sans-abri.

[4] Soient 12 réponses sur 34 recueillies. Les autres motivations sont : le besoin d’occuper son temps libre (9 réponses), l’altruisme (5), le populisme ou charité de raison (3), le civisme (2), le plaisir (2) et le hasard (1).

[5] Sur 64 personnes : 42% exercent une activité professionnelle contre 44% retraités, 6% de travailleurs religieux (à l’association), 5% de chômeurs, et 3% d’étudiants.

[6] Terme utilisé par Godbout (2000 : 114) pour définir les « activités d’écoute, visites » mais aussi « l’accompagnement des personnes âgées ». Pouchelle (1998) a également traité du don de temps, mais pour le personnel salarié en milieu hospitalier, relativement aux échelles hiérarchiques de temps (pris, perdu ou donné, rendu...), alors implicitement en vigueur entre les différents corps de professionnels et / ou les « patients ».

[7] En cela, cette position s’oppose à celle, notamment, de Godelier (1996 : 141) pour qui le mouvement don / contre-don est la « molécule élémentaire de toute pratique de don ». Toutefois, c’est l’espace théorique de cette contradiction qui permet de soulever les débats, et, puisque non encore tranchés, d’y prendre position.

[8] Il s’agit d’une domiciliation légale et non d’une domiciliation de fait : les SDF n’habitent pas dans l’accueil.

[9] Carnet que les bénévoles remplissent à chaque tournée. Il consigne : le chargement au départ de l’association (vêtements, bons pour les services, téléphone portable, gilets, badges, lampe, denrées), les lieux d’arrêt de la voiture, le nom des SDF rencontrés, les denrées distribuées, les remarques particulières.

[10] Semi-marathon de 21 km 500, au départ de Marseille, arrivant à Cassis, petit village situé à l’Est de la ville.

[11] Ce terme a déjà été utilisé par Sahlins (1996 : 249) pour décrire la forme intentionnelle du don en vue de « tenter sa chance », « défendre son intérêt », chercher un « profit utilitaire ». Il fait allusion à des stratagèmes violents pour parvenir à ses fins. De son côté, Petitat (1995) l’évoque à travers un échange à caractère intéressé, dépendant et malveillant. Ce que j’évoque comme étant une forme de réciprocité "négative" diffère de ces définitions. Il est question ici d’une réciprocité que les receveurs perçoivent de manière négative par rapport à leur sensibilité propre.

[12] Ce qui diffère donc des inversions des schémas de don, traitées plus haut comme des « singularités du terrain », qui surprennent et déroutent toujours quelque peu les bénévoles de l’activité.

 
 

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Béatrice Eysermann
« Donner, recevoir, percevoir » sur le terrain :don invisible et réciprocités subjectives entre les bénévoles d’une action de nuit et les sans-abri, à Marseille (France),
Numéro 8 - novembre 2005.