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Pour citer cet article :

Paul Titus, 2005. « Des vies marchandisées : les réfugiés afghans dans des réseaux de réseaux ». ethnographiques.org, Numéro 8 - novembre 2005 [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2005/­Titus - consulté le 27.09.2016)
 

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Paul Titus

Des vies marchandisées : les réfugiés afghans dans des réseaux de réseaux

Résumé

Dans ce qui peut être qualifié d'« anthropologie de la réparation », la plupart des études anthropologiques dépeint les réfugiés comme des victimes. Cet article s'intéresse plutôt à des réfugiés ayant réussi : venus du nord de l'Afghanistan, ils se sont reconvertis en petits hommes d'affaires au Pakistan. La notion d'économie globale en tant que réseau de réseaux y est présentée, et la manière dont les réfugiés utilisent les réseaux pour se relier avec les économies locales, régionales et finalement globales y est détaillée. La méthode utilisée consiste à suivre la mort et le démembrement d'une vache et d'un mouton. Les réfugiés hommes d'affaires (bouchers, vendeurs de restes, marchands de peaux) créent des réseaux pour entrer dans le commerce des parties de carcasses d'animaux. A travers ce commerce, ils sont également reliés aux réseaux d'autres commerçants et aux consommateurs.

Abstract

Most anthropological studies of refugees treat them as victims and can be characterized as the anthropology of repair. This paper focuses on relatively successful refugees from northern Afghanistan who re-established themselves as small business people in Pakistan. It uses the notion of the global economy as a network of networks and details how they used networks to link themselves into local, regional, and ultimately global economies. The device it uses is to follow the death and dismemberment of a cow and a sheep. Refugee businessmen (butchers, scrap dealers, hide merchants) create networks to enter the trade in the body parts of these animals. Through that trade they are also linked to the networks of other business people and to consumers.

Pour citer cet article :

Paul Titus. Des vies marchandisées : les réfugiés afghans dans des réseaux de réseaux, ethnographiques.org, Numéro 8 - novembre 2005 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2005/Titus (consulté le 6/12/2005).

Dans le monde contemporain transnational et globalisé, le réfugié apparaît comme une figure paradigmatique à l’instar du directeur d’entreprise, du travailleur migrant, du touriste et de l’universitaire [1]. Ce statut d’icône que les réfugiés possèdent dans l’ordre transnational résulte du fait qu’ils sont pris dans le jeu complexe des forces nationales et internationales. Même quand les conflits qui perturbent leurs vies sont des guerres civiles, les factions impliquées ont généralement l’appui de pouvoirs extérieurs ou de superpuissances ; par définition, les réfugiés sont ceux qui cherchent refuge en franchissant des frontières internationales. Ce faisant, ils tombent sous le contrôle d’autres gouvernements nationaux et des organisations d’aide internationale. Ainsi, les réfugiés sont souvent dépeints comme les victimes ultimes de l’ordre international.

Il n’est dès lors pas étonnant que la plupart des travaux anthropologiques qui traitent des réfugiés soient des recherches appliquées qui s’attaquent à la question des besoins des victimes. Conduites dans un contexte de développement par des chercheurs affiliés à des organisations chargées de délivrer l’aide aux réfugiés, cette « anthropologie de la réparation » se concentre sur des nécessités pratiques. Il s’agit de soulager les victimes de conflits et de traumatismes ou de déplacements durables qui, dans certains cas, s’étendent sur plusieurs générations.

Sans minimiser les difficultés auxquelles ils font face, cette étude se propose de décrire un groupe de réfugiés non comme de simples victimes, que ce soit de la guerre, des âmes charitables, ou de l’un et l’autre, mais comme des gens qui s’adaptent au système-monde avec les ressources culturelles et sociales qu’ils ont à leur disposition. Leurs biographies ne se limitent pas à leurs conditions de réfugiés. De la même manière que les vies de paysans sont construites à travers l’expérience de vivre dans des réseaux complexes (souvent transnationaux) qui traversent les économies capitalistes et non capitalistes (Kearney, 1996), les réfugiés doivent être vus comme des personnes qui occupent des champs sociaux qui se recoupent. Ces derniers sont façonnés par les histoires et les intérêts de personnes et d’institutions gouvernementales diverses. Evoluant en leur sein, les réfugiés continuent à appartenir à des familles et à des groupes de parenté, s’engagent dans des projets économiques et s’efforcent de manipuler à leurs profits leur univers social. Les options et les occasions dont ils disposent peuvent être très différentes de celles qu’ils avaient dans leur pays d’origine, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elles sont plus limitées. Malgré les difficultés auxquelles ils doivent faire face, certains réfugiés trouvent ou créent en exil de nouveaux horizons, de la même manière que certains lieux et certaines régions ont recouru de façon avantageuse à la « spécialisation flexible » dans le système-monde (Lash et Urry, 1994 : 283).

Dans une perspective globale, le déplacement et la réinstallation de familles, de groupes de familles ou même de villages entiers tels qu’ils se produisent dans les conflits générant un grand nombre de réfugiés, peuvent provoquer des transformations aussi profondes que les contacts culturels étudiés par Sahlins (1981 ; 1985). Celui-ci observe que les structures et les intérêts conflictuels qui caractérisent certaines situations historiques marquantes sont reliés les uns aux autres ; les personnes négocient leurs différences culturelles au travers de pratiques politiques et économiques. Dans la longue durée, chacun est ainsi intégré dans le système-monde, bien que ce soit de manière non uniforme. Un double processus d’assimilation et de différenciation se met en place étant donné que les gens subvertissent, réinventent et marchandisent leur culture dans le contexte du capitalisme triomphant (Sahlins, 1993 : 20 ; voir aussi Hannerz, 1992a : 238). Bien que la plupart des réfugiés se rendent auprès de communautés géographiquement et culturellement proches de leur lieu d’origine, ils sont confrontés par le fait même du déplacement à des populations et des organisations nouvelles et dès lors recréent des différences et des frontières. Ces frontières constituent tout à la fois des lieux d’exclusion et de passage à travers lesquels les personnes accèdent au système-monde.

Les sujets de cette étude sont des réfugiés uzbeks et tadjiks originaires du nord de l’Afghanistan qui vivaient en 1995 dans la ville de Quetta (Baloutchistan pakistanais). Bien que les Uzbeks et les Tadjiks constituent des catégories ethnolinguistiques distinctes, cette étude les aborde conjointement parce qu’il s’agit en Afghanistan de minorités face à la majorité pachtoune et parce que les réseaux économiques que j’ai étudiés à Quetta comprennent des membres des deux groupes. Les ethnonymes “Uzbek” et “Tadjik” englobent une variété de groupes et de manières de se définir : turcophones pour les uns, persanophones pour les autres (Centlivres et Centlivres-Demont, 1998). En Afghanistan, les catégories ethniques sont subdivisées par des facteurs tels que l’endogamie, l’appartenance tribale, le lieu d’origine ou de résidence, la classe sociale et l’affiliation politique. Cependant, à un niveau plus général, l’expérience commune de la domination pachtoune a conduit les Uzbeks et les Tadjiks à maintenir voire à cultiver leurs particularismes (Shalinsky, 1986, Tapper, 1991), dont fait partie leur expérience historique de réfugié. Une partie des Uzbeks et des Tadjiks du nord de l’Afghanistan descendent de populations qui ont fui la mainmise tsariste ou soviétique en Asie centrale. La mémoire de ces événements est constitutive de leur identité (Shalinsky, 1982). Les sujets de cette étude se distinguent également par le fait que, contrairement à l’écrasante majorité des réfugiés qui ont recouru à l’aide humanitaire et/ou au travail salarié pour subvenir à leur existence, ils ont amené ou acquis les moyens nécessaires pour lancer leurs modestes activités économiques au Pakistan.

Afin de décrire comment ces petits hommes d’affaire s’intègrent dans le système-monde, je recours à deux méthodes d’observation et d’analyse développées ces dernières années pour mettre en évidence l’interaction des forces locales et globales. La première met l’accent sur les réseaux : Emmanuel Marx suggère que l’étude des réseaux sociaux peut être à la fois une technique de terrain utile et un outil d’analyse pour comprendre l’expérience des réfugiés. Selon cet auteur, l’univers social habituel des réfugiés a été bouleversé. Tout comme les migrants, ils instaurent un monde social nouveau dans un environnement différent en établissant des réseaux inédits, dont l’expansion et l’efficacité vont croissant (Marx, 1990 : 197 ; voir aussi Hein, 1993 : 49-50). Cette approche peut être reliée de façon féconde aux observations de Hannerz, selon lequel le système-monde — ou le “global ecumene”, comme il l’appelle — peut être conçu comme un réseau de réseaux. Hannerz (1992b) utilise le terme de réseau comme une métaphore fondamentale (root metaphor) pour conceptualiser les relations sociales transnationales (les différents types de voyage et de moyens de communication) qui organisent la culture dans le monde aujourd’hui. Celui-ci peut être pensé comme un espace social unique de réseaux juxtaposés et entremêlés qui associent à différents niveaux les relations locales et lointaines. Ainsi, resituer les réfugiés dans le système-monde implique de cartographier leurs réseaux.

La seconde méthode utilisée ici consiste à décrire la production et la distribution de marchandises et le rôle que les réfugiés observés sont amenés à jouer. Un genre ethnographique distinct, inauguré par les analyses de Mintz (1985) sur l’économie politique du sucre, met l’accent sur les objets culturels comme un moyen pour révéler les événements sociaux, ainsi que les relations et les débats qu’ils suscitent. Appadurai (1986 : 42) observe que les marchandises ont des histoires de vie, et que les personnes prenant part à ces histoires doivent comprendre les contextes sociaux dans lesquels elles s’inscrivent. Ceux-ci comprennent des modes de production culturellement standardisés et des rites d’échange. Afin de se lancer dans le commerce au Pakistan, les réfugiés afghans doivent posséder la connaissance et les ressources — dont les réseaux sociaux — qui leur permettent de pénétrer dans les économies locales et internationales.

L’ethnographie multi-sites préconisée par Marcus (1995) permet un double regard — sur les réseaux et sur les objets. Marx et Hannerz sont tous deux amenés à étudier les réseaux pour penser la société autrement que comme une entité définie en terme de territoire. « Les réseaux nous permettent [...] d’échapper aux contraintes de lieu qui caractérisent la démarche ethnographique classique » [2] (Hannerz, 1992b : 40). L’analyse de réseau se concilie ainsi avec le travail ethnographique multi-sites dont le but est de saisir des bribes du système-monde en examinant la circulation des sujets, des objets et des significations. Il s’agit d’une ethnographie mobile selon laquelle l’anthropologue suit littéralement ou conceptuellement les choses, les personnes, les métaphores, les récits, etc., à travers l’espace et le temps. Cette façon de procéder révèle la manière dont le système-monde est enchâssé dans des lieux et des sujets, ainsi que les enchaînements, les pistes, les fils et les conjonctions qui relient les individus aux flux globaux d’ordre culturel, politique et économique (Marcus, 1995 : 97, 105 ; voir aussi Appadurai, 1991 ; Strauss, 2000). Quand un objet se déplace, il voyage dans un espace aussi bien géographique que social. Le conseil de Marcus de « suivre les choses » nous permet de visualiser les réseaux sociaux le long desquels une marchandise circule, à partir du moment où elle est produite jusqu’à celui où elle est distribuée et consommée.

Les objets que je suis dans cette recherche sont le résultat de la transformation de créatures vivantes — vaches, moutons et chèvres — en choses. J’y examine le processus de transformation de choses qui vivent « en-soi » en choses qui vivent en tant qu’éléments des réseaux sociaux des hommes. Quand quelqu’un abat, démembre et vend les différentes parties du corps d’un animal — chairs, peaux, intestins, os —, celui-ci est dispersé dans des réseaux sociaux connectés. Pour suivre à la trace cette dispersion, j’observe comment mes informateurs bouchoyent et vendent une vache aussi bien qu’un mouton ainsi décomposés. Chaque fois qu’une partie du corps marchandisé de ces animaux est vendue, elle entre dans un nouveau réseau. La plupart des réseaux que la mort de ces animaux révèle impliquent d’autres réfugiés. A des lieux nodaux cependant, ces réseaux se connectent à la société pakistanaise élargie, et de là aux marchés mondiaux.

Au plus fort de la guerre civile entre 1985 et 1990, plus de six millions de personnes — environ un tiers de la population — avaient fui l’Afghanistan. L’écrasante majorité des réfugiés Afghans s’installèrent en Iran et au Pakistan ; le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (HCR) estime ainsi que le nombre de réfugiés au Pakistan a pu s’élever jusqu’à environ 3,8 millions (Colville, 1997 : 4), dont 750’000 dans la seule province du Baloutchistan. La plupart d’entre eux s’établirent dans des camps de réfugiés des zones frontalières. Tout en étant restreint dans leurs mouvements, ils purent bénéficier de l’aide humanitaire. Une grande partie de ceux qui vivaient dans des camps s’insérèrent dans le marché du travail pakistanais. Certains se déplacèrent d’un camp à l’autre, souvent de façon saisonnière, tandis que d’autres s’établirent dans des centres urbains proches de la frontière ou plus éloignés, au Panjab et au Sind (Centlivres, 1993 : 27).

Les réfugiés afghans au Pakistan ont toujours constitué une population hétérogène composée de différentes classes sociales. Certains petits commerçants, des cadres, des éleveurs et des paysans avec leurs troupeaux amenèrent avec eux des biens. Néanmoins, plus de 60% ne possédaient presque rien (Rogers, 1992 : 752-53). Lorsque l’aide était massivement distribuée, la population de réfugiés était stratifiée en fonction d’un accès différencié à l’assistance. Certains leaders de groupes (malik) contrôlaient les camps et détenaient de façon frauduleuse des cartes de rationnement, ce qui leur permettait d’accumuler la nourriture qu’ils vendaient à ceux qui avaient un accès limité à l’assistance. Le problème se révéla particulièrement aigu au Baloutchistan, et dans la majorité des cas ceux qui se trouvaient partiellement exclus de la distribution étaient issus de minorités ethniques. Les réfugiés uzbeks et tadjiks disent avoir quitté les camps pour s’installer à Quetta, le seul centre urbain de quelque importance au Baloutchistan, principalement en raison de conflits avec les Pachtounes, mais aussi en raison de la présence de parents dans la ville. Les réseaux familiaux ont ainsi joué pour la plupart des réfugiés afghans un rôle décisif dans le processus d’adaptation à l’économie urbaine (Dupree, 1988 : 32) [3].

Le nombre total de réfugiés au Pakistan commença à diminuer après la chute du gouvernement de Nadjibullah en 1992, ce qui ne fut toutefois pas le cas à Quetta. A cette époque, le HCR encourageait les réfugiés à quitter les camps, mais au lieu de retourner en Afghanistan beaucoup s’installèrent en ville. Les réfugiés non pachtounes y furent, jusqu’à un certain point, marginalisés de la même manière qu’ils l’avaient été dans les camps. Une étude du HCR effectuée en 1993 montre que le nombre de non-Pachtounes dépassait celui des Pachtounes parmi les réfugiés dans les lieux d’habitat précaires et les villages de tente, alors que les réfugiés pachtounes prédominaient dans les quartiers d’habitat permanent aux maisons en briques crues et cuites [4]. Il y avait néanmoins un certain nombre de quartiers et de villages dans les environs de la ville où des réfugiés uzbeks, tadjiks et hazaras achetèrent du terrain et y construisirent des maisons. Selon Morton (1994 : 1), jusqu’à 75% des réfugiés actifs dans l’économie pakistanaise travaillaient comme simples manœuvres. La plupart étaient engagés de façon très temporaire, et le marché gris du travail à Quetta employait de nombreux Uzbeks et Tadjiks.

Par leur date d’arrivée, leur province d’origine en Afghanistan, et dans une certaine mesure par leur appartenance ethnique, les travailleurs qui se trouvent aux points d’embauche [à Quetta] apparaissent comme des marginaux par rapport à la masse de la communauté des réfugiés. L’hypothèse la plus plausible est que ces points d’embauche constituent le dernier recours pour ceux qui ne disposent pas des relations nécessaires pour trouver un travail plus régulier, soit parce qu’ils sont arrivés tardivement, soit parce qu’ils ne proviennent pas du cœur des provinces pachtounes (Morton, 1992 : 16).

Des réfugiés afghans étaient actifs dans l’économie du bazar du Quetta. Certains d’entre eux gagnaient à peine plus que les manœuvres en vendant des légumes ou en proposant les services de leurs charrettes à âne. D’autres se débrouillèrent pour ouvrir des boutiques, des petits restaurants ou développer d’autres activités qui leur procurèrent des revenus supérieurs à ceux qu’ils avaient en Afghanistan.

Talal, le plus âgé des trois fils adolescents de Hadji Baba se lève à deux heures du matin. En l’espace d’une heure, il a réveillé ses deux frères et un cousin ; ensemble, ils se préparent à abattre une des cinq bêtes que Baba a achetées durant la semaine. Baba ne se joint pas à eux. Il est malade depuis plusieurs jours, et confie le travail à ses fils. Les jeunes hommes vont chercher la bête dans l’enclos adjacent et l’amènent dans la cour de l’habitation familiale. Les deux lieux sont entourés de murs de boue séchée, et je suis surpris de voir qu’ils vont procéder à l’abattage dans un endroit aussi exigu.

L’un d’eux retire le couvercle qui recouvre un trou d’écoulement. Les pattes avant et arrière de la bête sont ligotées puis elle est couchée sur le flanc. Talal prononce la « bismillah » et sectionne l’artère du cou. A l’aide d’une casserole, il dirige le flot de sang dans le trou d’écoulement. Lorsque la carcasse a fini de saigner, les jeunes hommes la dépouillent, l’éviscèrent et la dépècent à l’aide de couteaux et, par moment, d’une hache. Le bouchoyage est achevé en moins de trois heures, la carcasse est réduite en grands morceaux de viande. A 6h30, les hommes chargent ces morceaux sur une charrette à âne louée pour l’occasion et se rendent au petit étal de Hadji Baba dans l’un des bazars qui se trouvent près de la vaste gare routière de Quetta. Aussitôt Ali Djan, un associé et parent éloigné de Hadji Baba récupère soixante kilos de viande qu’il emporte à son échoppe de toile située devant une boutique sur un carrefour animé d’une autre partie de la ville. Le propriétaire d’un « hotel » [restaurant] qui sert des repas près de la station de bus en achète huit kilos. Baba suspend le reste à des crochets et la vend au cours de la journée.

Hadji Baba a acheté les bêtes qu’il transforme ainsi en marchandise au marché de bétail de Quetta. Le climat du Baloutchistan est trop sec pour permettre la production de bœuf et des camions amènent le bétail élevé dans les plaines de l’Indus jusqu’à la ville. Au marché, les bêtes sont mises en vente de façon discrète : l’acheteur prend la main du vendeur sous la mince pièce de tissu que tous les hommes portent sur leur épaule et il indique le prix offert en serrant la main et les doigts du vendeur selon un code convenu qui permet de signifier la somme qu’il est disposé à verser. Souvent, les parties en présence font appel à un intermédiaire pour surmonter leurs divergences et parvenir à un prix final.

Hadji Baba peut être vu comme le centre d’un réseau de distribution constitué de petits grossistes et de vendeurs au détail. C’est un Tadjik arrivé à Quetta directement après avoir quitté sa province natale de Kunduz en 1985. Il a ensuite acheté de la terre et construit sa maison dans une zone peuplée majoritairement de réfugiés au sud de la ville. Le réseau de Baba comprend à la fois des réfugiés tadjiks et uzbeks. Les bêtes y entrent vivantes et en ressortent réduites en morceaux, destinées à des consommateurs et à d’autres marchands. En tant que boucher, Baba attend deux choses de son réseau. Tout d’abord un moyen efficace de distribuer toute la viande des bêtes qu’il a abattues, et ensuite un approvisionnement régulier de viande pour sa propre échoppe. Baba ne dispose pas de moyens de réfrigération, si bien que la viande des bêtes qu’il commercialise doit être écoulée en deux ou trois jours. Un réseau efficace est nécessaire parce que son commerce concerne exclusivement le bœuf et qu’il ne peut pas vendre lui-même toute la viande d’un animal [5]. En outre, Baba n’a pas les moyens d’acquérir des bêtes vivantes à un prix qui lui permettrait de fournir régulièrement de la viande, si bien qu’il doit compter sur son réseau pour s’approvisionner.

Ce réseau comprend son fils et un associé, trois autres bouchers, deux frères qui travaillent ensemble comme grossistes et cinq propriétaires de restaurants. Talal et son partenaire Ali Djan sont au cœur du réseau. Au début de mon enquête, le fils de Baba tenait une échoppe dans une autre partie de la ville. Baba avait emprunté de l’argent à un réfugié Uzbek pour monter cette échoppe ; leur accord stipulait que les bénéfices seraient partagés entre eux, ce qui est une pratique commune qui permet de ne pas violer l’interdiction islamique du prêt à intérêt. Cette affaire n’ayant pas prospéré, elle fut finalement abandonnée. Ali Djan eut plus de succès. Ayant été membre des forces de Ahmad Shah Massoud, il renonça à se battre et retourna chez lui lorsque les Soviétiques se retirèrent d’Afghanistan en 1989. Il reprit son ancien métier de boucher, avant de devoir partir pour le Pakistan lorsque les milices le pressèrent de rejoindre leurs rangs. Etant du même lignage et de la même région en Afghanistan, Hadji Baba aida Ali Djan à se lancer en lui fournissant les couteaux, les crochets et un hachoir à viande. Baba payait la moitié du loyer de Ali Djan et celui-ci lui remettait en échange la moitié de ses bénéfices. Comme Ali Djan n’achetait pas des animaux vivants, le gros de sa viande venait de chez Baba. Quand celui-ci était à court, il s’approvisionnait ailleurs.

Les relations que Hadji Baba entretient avec les autres bouchers sont fondées sur la réciprocité, du fait que chacun se trouve alternativement en situation de devoir se procurer et écouler de la viande. Chaque animal fournit entre 150 et 230 kilos de viande, et un seul boucher peut en vendre entre 60 et 100 kilos par jour. Un boucher qui, un jour, n’a pas abattu de bête devient client de celui qui l’a fait, lui prenant entre un cinquième et un tiers de sa viande. Parmi les propriétaires de restaurant inscrits dans le réseau de Hadji Baba, on trouve à la fois des réfugiés afghans et des Pakistanais. Ils ont besoin de moins de viande et en achètent entre 6 et 10 kilos par jour. Certains possèdent des réfrigérateurs et peuvent s’en procurer en plus grande quantité. Les deux frères Uzbeks constituent une troisième composante du réseau de Hadji Baba. Ils achètent des animaux vivants et vendent la viande en vrac à Baba et à d’autres bouchers. Ils sont, en un certain sens, l’opposé structurel de Ali Djan. Ils préfèrent encourir le risque d’acquérir un animal à un prix peu avantageux plutôt que de se trouver dans la situation du détaillant qui peut perdre une viande invendue.

Le réseau est suffisamment souple pour permettre aux personnes impliquées d’obtenir et d’écouler facilement la viande. La distribution peut en particulier être adaptée aux circonstances. Dans l’idéal, les bêtes et la viande d’une part, l’argent de l’autre, circulent en sens opposés au sein du réseau de Hadji Baba. Dans les faits, ce flux est ralenti dans la mesure où chacun, excepté les consommateurs, achète à crédit. Ainsi le réseau est maintenu non seulement par la circulation de la viande et de l’argent, mais aussi par les liens de la dette. D’une certaine manière, celle-ci accompagne les bêtes et les morceaux de carcasse le long du réseau. J’ai eu l’occasion d’aller au marché aux bestiaux avec Hadji Baba. Son premier souci fut de s’acquitter de ses dettes auprès de plusieurs personnes. Saluant chacun par une embrassade et un échange de plaisanteries, il remet des liasses de billets que ses créditeurs se mettent aussitôt à compter. Plus tard, Baba me dit avoir remboursé 150 dollars d’une dette de 280 à un d’entre eux, et 160 dollars d’une dette de 400 à un autre. Il est par ailleurs également créditeur : Ali Djan s’est procuré auprès de lui sa viande à crédit, dans l’idée, chaque semaine, de lui rembourser l’emprunt et de lui remettre la moitié des bénéfices réalisés. A un certain moment, Baba estimait qu’on lui devait près de 400 dollars alors que lui-même devait environ 1000 dollars. Toutefois, cette situation avait son coût : achetant à crédit, il payait les animaux vivants plus cher que ceux qui avaient les moyens de les payer comptant.

Lors du bouchoyage, le fils de Hadji Baba récupère les plus grands os, ceux des membres, des côtes et des mâchoires, et les entrepose dans la cour de l’habitation familiale. Lorsqu’il en a accumulé une charretée, il l’amène au dépôt de rebut de Hamid Gul. Ce dernier a quitté dans les années soixante le sud-est de l’Afghanistan pour venir au Baloutchistan. D’ethnie pachtoune, il a toujours de la famille et des terres en Afghanistan bien qu’il réside officiellement au Baloutchistan. Il emploie environ quarante hommes, dont la plupart sont des réfugiés afghans. Il recycle dans sa cour une grande variété de produits — métal, plastique, verre, sandales de caoutchouc et os. Deux fois par semaine, il envoie par camion un chargement d’os dans un établissement spécialisé à Sukkur (Sind). Les os sont utilisés pour produire de l’amidon, de la colle, de la gélatine, etc. En plus de leur usage dans l’industrie domestique, des dizaines de milliers de tonnes d’os réduits en poudre sont exportés chaque année du Pakistan. Le Japon représente le premier marché : la gélatine fabriquée à partir d’os entre dans la composition des films photographiques, une industrie de 20 milliards de dollars par année (Ahmed, 1993).

Après la viande, la peau est la partie la plus précieuse de la bête. Imaginons que Baba a vendu la peau de l’animal que j’ai vu abattre à l’un des douze marchands uzbeks et tadjiks qui louent de petits entrepôts en ciment le long d’une venelle en terre près de sa modeste échoppe. Certains sont aménagés pour faire tremper et laver les peaux dans des réservoirs en ciment, alors que d’autres sont exclusivement utilisés pour l’entreposage. Il n’est pas rare que l’eau des réservoirs déborde dans la venelle formant ainsi une boue sombre et âcre. L’odeur de la boue se mêle à celle des peaux et crée un obstacle olfactif que j’ai dû franchir chaque fois que j’ai rendu visite aux marchands de peau.

Si Baba vend cette peau, il est fort probable que les acquéreurs soient Abdul Ghafur et Abdul Djabbar, deux frères associés dans le traitement de peaux de vaches. Ils nettoient la peau à l’aide de couteaux pour en enlever le moindre morceau de graisse. C’est un travail laborieux qui prend environ deux heures. Une fois nettoyées, les peaux sont salées et empilées dans l’entrepôt. Ne travaillant que des peaux fraîches, Abdul Ghafur et Abdul Djabbar sont une exception au sein de ce groupe de marchands uzbeks. En effet, la plupart de ceux-ci ne commercialisent que des peaux déjà nettoyées, salées et séchées. Elles sont en général de qualité inférieure et meilleur marché que les peaux fraîches, et elles sont achetées par lots importants. Les marchands les font tremper, les lavent puis les nettoient de toute chair restante et les salent à nouveau. Comme Quetta est le principal centre pakistanais du commerce avec l’Iran et le sud de l’Afghanistan, les marchands de la ville sont bien placés pour tirer profit du commerce international de peaux. En 1995, les peaux importées d’Afghanistan étaient mises aux enchères chaque jour dans une vaste cour du centre ville, alors que celles provenant d’Iran étaient vendues dans un grand entrepôt proche de la gare routière.

Lors de la vente de peaux, tout comme lors de celle des bêtes vivantes, l’offre se fait de manière secrète. Les acheteurs potentiels écrivent sur de petits morceaux de papier le prix qu’ils sont disposés à payer pour un lot et la vente va au plus offrant. Pour la vente au détail, les acheteurs chuchotent leur offre au vendeur. L’un des événements les plus amusants et les plus révélateurs auxquels j’ai assisté durant cette recherche eut lieu lors de la transaction effectuée pour l’acquisition d’une peau fraîche de vache. Deux jeunes Baloutches se présentent aux entrepôts à la fin de l’après-midi pour vendre une peau de très bonne qualité. La plupart des marchands sont rentrés chez eux mais trois offres sont faites. Une fois celles-ci chuchotées à l’oreille des vendeurs, ces derniers annoncent le prix le plus élevé, 770 roupies (25 dollars). Immédiatement après le départ des deux Baloutches, l’acquéreur et ses deux associés, s’empressent de revendre la peau à l’un des clients malheureux pour 800 roupies. Les associés font chacun un rapide bénéfice de 10 roupies, tandis que le nouvel acquéreur plie immédiatement la peau et l’emporte sur sa moto au principal bazar de Quetta, où il espère en obtenir 900 roupies.

Tous les réfugiés que j’ai rencontrés et qui commercent de telles peaux forment des associations fondées sur les relations de parenté et sur les appartenances ethniques. Les informations que j’ai recueillies portent sur douze de ces associations. Toutes sont constituées de réfugiés uzbeks bien que l’une d’elles comprenne un membre qui se dit Tadjik. Huit comportent voire sont composées uniquement de paires de frères ou de demi-frères. Trois d’entre elles incluent également un cousin patrilatéral. Parmi les quatre restantes, deux comprennent des cousins et une troisième est composée de personnes provenant du même village à Shibargan. Une seule association semble réunir des personnes qui se sont connues au Pakistan. Chacune de ces associations forme un réseau, et elles sont reliées aux autres par le partage d’informations ou d’outils, et dans certains cas plus formellement par des liens de parenté ou de mariage. En certaines occasion, plusieurs associations se regroupent pour mettre en commun leur capital ou leur crédibilité afin d’acquérir des lots importants de peaux.

Prenons l’exemple de Abdul Ghafur et Abdul Djabbar. Ils sont membres d’une phratrie de huit frères et demi-frères issus de deux femmes. Ils vivent tous ensemble dans un quartier uzbek au nord-ouest de Quetta et possèdent conjointement un terrain sur lequel ils ont construit leur maison. Trois autres frères de Abdul Ghafur et Abdul Djabbar font commerce de peau de manière plus ou moins indépendante : deux achètent et vendent pour leur propre compte des peaux de chèvres et de moutons, le dernier commerce des peaux de vaches en association avec trois hommes — dont deux sont frères.

Comme de grandes sommes d’argent sont nécessaires, ces derniers travaillent en association. Selon une personne qui négocie des peaux séchées, il faut entre 16’000 et 30’000 dollars pour se lancer dans les affaires. Elle-même fit un voyage au Panjab pour vendre un lot de 850 peaux qu’elle avait acquis. Le coût pour acheter, préparer et transporter cette grande quantité de peaux se montait à 16’000 dollars, ce qui incluait les investissements de base (principalement le sel), les salaires, les frais de transport et les loyers. Le marchand en question espérait faire 1’000 dollars de bénéfice par chargement. Des capitaux supplémentaires furent cependant nécessaires car les négociants en peaux sont également intégrés à des réseaux maintenus par la dette. Une fois les peaux vendues, les marchands établis à Quetta ne se voient libérés de leur dette que lorsque les travaux de tannage, de teinture et de finition sont accomplis. L’un d’eux affirme que les grossistes du Panjab lui doivent 30’000 dollars et tous se plaignent des retards de paiement. La situation est d’autant plus difficile qu’eux-mêmes achètent à crédit et ne peuvent acquérir de nouvelles peaux qu’à la condition de disposer d’un capital suffisant pour investir dans un autre chargement.

La plupart de ces associations sont composées de personnes qui maîtrisent l’ensemble du processus, de l’achat à la vente des peaux, en passant par leur transformation et leur transport. Certaines ont également des employés qui les aident à laver, saler et envoyer les peaux. Au moins deux d’entre elles disposent d’un associé qui a investi dans l’affaire sans pour autant être impliqué activement dans le processus. Tout comme la personne qui a investi dans la boucherie du fils de Baba, ces associations opèrent de façon à éviter le prêt à intérêt et se conforment de ce fait aux prescriptions islamiques. L’investisseur (paesewala) met son argent dans l’affaire et, tant qu’il ne l’a pas retiré, il a droit à sa part de bénéfice. Les deux paesewala qui ont investi dans les deux associations que j’ai étudiées sont des marchands de tapis. Les deux frères qui en sont le centre ont aussi fait du commerce de tapis en Arabie Saoudite et ont placé leurs gains dans les peaux.

Une autre raison qui pousse les marchands à se regrouper est le besoin d’avoir quelqu’un sur le terrain aux deux bouts de la chaîne, à la fois pour acheter et pour vendre les peaux. Lorsqu’ils ont acquis assez de peaux à Quetta, ils les envoient à Kasur, un important centre de tannage situé à 50 km au sud-est de Lahore. Ils se joignent pour transporter les peaux par camion et se répartir ainsi les coûts. Les négociants entreprennent le voyage de 24 heures en train pour récupérer leurs marchandises à Kasur. Cette ville ancienne est un labyrinthe pittoresque de rues étroites et sinueuses, de cours et de petits bazars. Sa périphérie évoque cependant les paysages industriels d’un roman de Dickens, avec ses entrepôts, ses tanneries, ses monceaux de détritus et ses produits chimiques qui s’écoulent dans des égouts à ciel ouvert. Un chauffeur de camion avec lequel j’ai parlé pendant que sa cargaison de peaux était déchargée m’a dit assurer une ligne régulière avec Quetta. Une fois les peaux livrées, il se rend à Pakpattan pour y embarquer de la farine à destination de Bahawalpur. Il y prendra cinq vaches vivantes qu’il transportera à Quetta, où le circuit recommence avec de nouvelles peaux.

Les marchands uzbeks de Quetta envoient leurs peaux à l’entrepôt (godaan) Kunduz-Faryab à Kasur, un imposant ensemble dont la cour intérieure est partiellement couverte par un toit en tuiles sous lequel sont déposées les peaux. Ce godaan comprend une douche, une grande pièce unique, remplie de couvertures, dans laquelle dorment les négociants et un local où un cuisinier uzbek prépare le thé du matin et le repas du soir. Le propriétaire du godaan tire son revenu d’une commission prélevée sur la vente de peaux, soit 5 roupies par peau de vache et une roupie par peau de chèvre ou de mouton. Une fois les peaux arrivées, elles sont réparties en fonction de leur taille et de leur qualité. Les acheteurs des tanneries ou les grossistes viennent au godaan pour y inspecter les marchandises et négocier directement avec les commerçants. Les Uzbeks descendent à l’entrepôt Kunduz-Faryab, car son propriétaire panjabi s’est associé avec deux groupes de marchands de peaux uzbeks établis à Quetta. Plusieurs mois avant ma visite en septembre 1995, ces deux groupes de marchands ont remis chacun 3300 dollars au propriétaire du godaan, en contrepartie d’un tiers des bénéfices réalisés dans l’entrepôt. Ces paesewala garantissaient ainsi une clientèle au godaan. Son propriétaire pourvoyait dès lors aux besoins de ses clients uzbeks, par exemple en servant de la nourriture préparée à la manière du nord de l’Afghanistan. Durant les quatre jours que j’ai passés sur place, seuls des Uzbeks fréquentèrent l’entrepôt.

Une fois vendues, les peaux quittent les réseaux des réfugiés uzbeks. Leur histoire de vie se poursuit à travers les différentes étapes du tannage. A Kasur, elles subissent plusieurs opérations pour être transformées en cuir wet-blue [6] : elles sont trempées, traitées à la chaux et nettoyées, grattées et tannées, avant d’être teintes et destinées en priorité à l’industrie du vêtement. Elles sont ensuite soit exportées, soit expédiées ailleurs au Panjab, pour servir à la fabrication de chaussures, de ballons de football et d’autres produits destinés aux marchés domestique ou international. La dispersion et la marchandisation des carcasses de vaches s’achèvent lorsque les restes et les déchets des opérations de tannage sont séchés et recyclés dans une variété de produits, comme la gélatine, la colle, l’amidon, le savon et la nourriture pour volaille.

Par une nuit d’été à Sharna, village baloutche à 50 kilomètres de Quetta, une quarantaine d’hommes et de garçons festoient pour célébrer un mariage en consommant de la viande et du riz dans une cour aux murs de terre. Les femmes mangent et chantent dans une autre cour. La famille du marié a abattu plusieurs moutons et chèvres pour la circonstance. Le lendemain, un jeune parent du marié prend un des deux bus qui assurent la liaison quotidienne entre le village et Quetta. Il emporte les peaux des bêtes ainsi que leurs viscères, vidées et emballées. Une fois le bus arrivé à la gare routière de Quetta, à ciel ouvert, bruyante, pleine de monde, un groupe d’Uzbeks s’approche du jeune homme et après un bref marchandage lui achète peaux et viscères. En fonction de la qualité des produits et de sa capacité à négocier, le jeune villageois recevra entre deux et trois dollars pour les restes de chaque bête.

La marchandisation d’un mouton ou d’une chèvre et la circulation des parties de son corps le long des réseaux de réfugiés ressemblent à celles d’une vache. Cependant, de la même manière que certains ethnographes des sociétés de pasteurs nomades se sont intéressés aux besoins de différentes espèces animales afin de pénétrer plus à fond la nature des groupements humains qui se sont formés pour les exploiter (p. ex. Spooner, 1973 ou Swidler, 1972), une écologie culturelle qui étudie le processus de mise à mort et de démembrement de différentes espèces révèle certaines particularités. La taille relativement petite et le prix modeste des moutons et des chèvres impliquent que leur marchandisation se déploie au sein de réseaux moins élaborés. Une chèvre ou un mouton coûte quatre fois moins qu’une vache et un boucher spécialisé dans la viande de mouton (chota gosht) peut abattre et mettre en vente une bête sans presque aucune aide. A la différence d’un boucher de bara gohst, il n’a pas besoin d’un vaste réseau pour s’approvisionner régulièrement en viande.

De la même façon, le coût des peaux de moutons et de chèvres est nettement inférieur à celui des peaux de vaches si bien qu’un homme peut se lancer dans leur commerce à l’aide d’un capital limité. Le coût minimal d’une peau de vache en 1995 se montait à 15 dollars, tandis que celui d’une peau de chèvre n’atteignait que 2 dollars. Pour se lancer dans le commerce des peaux de mouton, on m’a dit qu’un investissement de 1’500 à 3’000 dollars était suffisant, alors que le commerce des peaux de vaches nécessitait un montant cinq à dix fois plus élevé. Une structure à deux niveaux résulte de ces prix et du fait que les ménages abattent parfois des chèvres ou des moutons pour leur propre consommation. Le premier niveau comprend les hommes qui, à l’instar des Uzbeks de la gare routière, disposent d’un modeste capital et achètent des peaux à la pièce ou par petits lots. Ils les vendent à leur tour à des associations plus grandes qui effectuent des envois regroupés à Kasur. Les réfugiés uzbeks opèrent à ces deux niveaux. Dans une petite cour de la venelle où les marchands de peaux ont leurs entrepôts, une demi-douzaine de modestes commerçants occupent des pièces sans fenêtre, aux murs de terre, où ils nettoient et salent les peaux et les viscères des chèvres et des moutons qu’ils achètent. A l’autre bout de la chaîne se trouvent les deux associations qui ont des intérêts dans le godaan de Kasur. Elles traitent de grandes quantités de peaux et ont leurs entrepôts à Quetta où elles regroupent leurs envois.

Le démembrement des chèvres et des moutons d’une part et des vaches de l’autre se distingue également par le fait qu’il existe un marché international des boyaux de mouton destinés à la fabrication de saucisses. A Quetta, le commerce des intestins se rapproche de celui des peaux de mouton car il regroupe des produits dispersés et constitue de grands lots à partir de petits. A travers une série de ventes, un intestin se déplace d’un acheteur modeste à un plus important pour finalement atteindre le marché international. Les hommes qui ont fait l’acquisition des viscères et des peaux à la gare routière, par exemple, commencent par les rincer et les vendent ensuite aux usines de Quetta qui poursuivent le processus en les nettoyant au jet, en les triant en fonction de leur qualité et en les salant afin de les conserver en vue de leur exportation.

Deux réfugiés, Agha Salman et Moussa, traitent les intestins dans la petite cour d’un modeste marchand uzbek de peaux de moutons. Tous deux sont Tadjiks, le premier de Kaboul, le second de Kunduz et ils se sont connus à Quetta. Leur installation est constituée de deux pièces aux murs de terre protégées de bâches en plastique et équipées de tuyauteries. Agha Salman et Moussa emploient cinq adolescents, tous réfugiés, qui travaillent à une grande table, triant et nettoyant des paquets d’intestins. Ils fixent des tuyaux aux extrémités des intestins qui se tendent à mesure qu’ils se remplissent d’eau. Cela leur permet de voir et d’enlever toute partie qui présente des trous, de mesurer et de trier les intestins selon leur diamètre.

Agha Salman et Moussa ont acheté les intestins à des petits marchands et des lots plus importants à des grossistes dans différentes villes du Baloutchistan. Le premier s’occupe du nettoyage, alors que le second fait les achats et tient les comptes. Comme beaucoup de marchands de peaux, ils sont associés à un paesewala qui a investi 6’500 dollars dans l’affaire, et conclu avec eux un accord selon lequel ils se partagent les bénéfices en parts égales.

Lorsque j’ai rencontré Agha Salman et Moussa, ils étaient sur le point de vendre un grand tonneau en plastique rempli d’intestins nettoyés et salés, le produit de plusieurs mois de travail. Différentes options s’ouvraient à eux. La première consistait à le vendre à un autre réfugié qui menait des affaires plus importantes à Quetta, et qui possédait une usine où 35 employés, principalement des réfugiés afghans, nettoyaient et triaient des intestins. Il se fournissait auprès de petits commerçants de Quetta tels Agha Salman et Moussa, dans des centres pakistanais comme Peshawar, ainsi qu’en Iran. Il écoulait ensuite sa marchandise à de grands exportateurs de Karachi ou de Lahore et essaya même des l’exporter lui-même. La majorité de ses exportations directes étaient destinée à l’Allemagne, bien qu’il eût aussi des acheteurs en Egypte qui représentaient des relais vers l’Europe. Ce marchand affirmait toujours payer comptant les intestins, quoique Moussa dît préférer ne pas traiter avec lui, lui reprochant d’acheter à crédit et de différer souvent son payement. Moussa prévoyait donc de vendre son stock à l’un des nombreux exportateurs de Lahore qui s’approvisionnait à Quetta. Lors d’une visite à une grandes entreprises d’exportation de Lahore, j’ai pu observer les installations aux murs de carreaux blancs et aux sols de ciment immaculé. Le propriétaire me dit exporter les boyaux vers l’Europe, le Japon et les Etats-Unis. Bien qu’il fît des achats à Peshawar et à Quetta, la plupart de sa marchandise provenait d’un abattoir de Lahore où 25’000 bêtes étaient mises à mort chaque jour.

Revenons à l’image de « démembrement » qui est au cœur de cet article. Au-delà du bouchoyage des bêtes, le démembrement est une métaphore appropriée pour rendre compte des événements et des bouleversements que l’Afghanistan a connu ces vingt-cinq dernières années. La guerre civile a démembré les communautés locales, poussant des millions de personnes à chercher refuge dans les pays voisins. Elle a également — au moins temporairement — démembré l’Etat afghan et peut être considérée comme la cause ultime du démembrement de l’Union soviétique — bien que ce dernier point puisse être débattu. Les populations perturbées par ces démembrements ont été aspirées de façon inédite dans les champs de forces politiques et économiques du système capitaliste global. Pour toutes les personnes impliquées, cette expérience fut traumatisante, mais elle libéra également certaines d’entre elles de contraintes antérieures, leur permettant d’avoir accès à de nouvelles possibilités.

Cet article suggère que les réseaux sont les moyens par lesquels les réfugiés afghans réussissent plus ou moins bien à se frayer un chemin dans les flux économiques mondiaux. La parenté, conçue tantôt en termes étroits, tantôt en termes élargis, sert de fondement à la plupart des réseaux décrits ici, mais il s’agit d’une parenté mise en pratique et orientée par les relations marchandes. Et bien que celles-ci impliquent des négociations avec des concurrents, elles créent de façon concomitante des relations durables décrites au mieux par la notion de réseau, car elles sont construites par le biais de la réciprocité et de la collaboration. La logique des réseaux implique à la fois l’endettement et la dépendance sur le long terme. Ainsi, les réseaux de ces commerçants comprennent des fournisseurs et des clients (Powell, 1991 : 270). Les réfugiés sont également aux prises avec les hiérarchies. Pour mener à bien leurs affaires, ils doivent traiter avec des fonctionnaires pakistanais afin, par exemple, d’obtenir des autorisations et d’avoir accès aux services publics. Un sondage conduit parmi cinquante négociants de peaux et de bouchers a montré qu’à un certain moment de leur séjour au Pakistan, une majorité (vingt-six) avait vécu dans un ou plusieurs camps de réfugiés, qui sont administrés et d’une certaine manière structurés par les bureaucraties internationale et pakistanaise.

Dans le monde contemporain, nous évoluons au sein d’un « espace multidimensionnel global composé de sous-espaces non délimités et souvent discontinus qui s’interpénètrent » [7] (Kearney, 1995 : 549). On peut considérer que ces espaces sont créés et accessibles par l’entremise des réseaux. Les réfugiés décrits dans cet article se meuvent dans une myriade de réseaux et de communautés qui se chevauchent, dont certains n’ont été qu’effleurés ici. Au-delà des relations marchandes, ils sont bien évidemment étroitement liés aux femmes, aux familles et aux voisins avec lesquels ils vivent à Quetta. S’appuyant sur des réseaux transnationaux dans leurs stratégies d’adaptation à la situation actuelle, la plupart a également conservé des contacts avec des parents ou des amis dans d’autres régions du Pakistan, en Afghanistan, en Iran ou dans les pays du Golfe. Ces personnes ont traversé des frontières provinciales et internationales afin de maintenir vivants ces réseaux, de poursuivre leurs affaires et d’avoir accès à des choses aussi différentes que l’information, les épouses ou l’aide professionnelle, que ce soit personnellement ou à travers des intermédiaires humains et des moyens de télécommunication.

La guerre civile n’a pas seulement transformé la géographie culturelle de l’Afghanistan, mais a également dégagé de nouveaux lieux aux Afghans et modifié les relations de pouvoir et les idéologies par lesquelles ils sont reliés au monde global (Gupta et Ferguson, 1997 : 5). L’une des conséquences a été le renforcement des identités ethniques régionales. Par exemple, la plupart des Uzbeks soutenaient le Général Abdul Rashid Dostum dans lequel ils voyaient l’incarnation de leur désir de se libérer de la domination pachtoune (Centlivres et Centlivres-Demont, 1998 : 11). Ces glissements idéologiques intervinrent alors que les réseaux des Uzbeks d’Afghanistan s’étendaient sous la pression de la guerre dans d’autres zones turcophones. Les parents d’un réfugié uzbek rencontré à Quetta avaient par exemple quitté l’Afghanistan pour travailler en Turquie. D’autres réfugiés étaient en relation avec des proches en Uzbékistan ou au Turkménistan ou parlaient de la possibilité de renouer contact avec eux.

D’autres idéologies et identités ont été affermies par la guerre civile ; celles, bien évidemment, générées à travers les mouvements islamiques. Le renforcement de versions locales de l’islam en Afghanistan s’inscrit dans un courant mondial rendu possible par les nouvelles technologies de communication et d’éducation de masse (Shami, 1996 : 18). Mais ces changements idéologiques sont également façonnés par les expériences directes des réfugiés qui intègrent les réseaux formels et informels constitués de personnes que la guerre ou le djihad combattant ont déplacées. Plus de la moitié des cinquante personnes qui ont répondu au sondage mentionné ci-dessus ont affirmé avoir combattu à un moment ou à un autre de la guerre civile dans les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix. Ils auraient combattu comme membres des milices créées par les partis politiques afghans opérant hors du Pakistan ou associées avec eux. En outre, un grand nombre des personnes dont il a été question dans cet article se sont rendues en Arabie Saoudite et dans les pays du Golfe persique ou ont des parents qui y travaillent. Seize des personnes interrogées disent avoir fait le hajj, souvent avec le soutien financier de partis politiques islamiques. La plupart d’entre elles n’auraient pas eu cette possibilité si elles étaient demeurées en Afghanistan. Pour certains, le hajj avait plus qu’une dimension spirituelle, puisqu’il permettait de trouver, souvent illégalement, un emploi en Arabie Saoudite. Tout comme les réfugiés uzbeks décrits par Shalinsky (1994 : 123-127), plusieurs commerçants présentés ici ont utilisé les revenus d’un emploi en Arabie Saoudite ou dans les pays du Golfe pour se lancer dans les affaires à Quetta.

Tous ces réseaux s’incarnent dans la présence physique des réfugiés. A des niveaux plus généraux, ceux-ci sont reliés par des disjonctions du « global ecumene » à des personnes qu’ils ne rencontreront jamais (Marcus, 1999). L’économie du Pakistan est nourrie par des contacts avec d’autres économies nationales, et les décisions politiques et économiques prises en des centres éloignés et par des institutions telles que le Fonds monétaire international affecteront la vie des réfugiés. De la même manière, la mort et le démembrement de vaches et de moutons relient des personnes issues de différentes parties du monde qui ne se verront jamais. Ils lient des hommes d’affaire et des consommateurs qui sont peu au fait les uns des autres et qui pourraient même désapprouver la façon dont les marchandises sont utilisées. A titre d’exemple, on pourrait citer des enfants américains jouant avec une balle de football en cuir produite par le travail des enfants au Pakistan, un musulman apprêtant des boyaux de mouton destinés à la fabrication de saucisses de porc en Allemagne, ou même le cuir d’une bête élevée par un partisan des Talibans utilisé à la confection d’un objet fétichiste de la scène SM d’Amsterdam ou de toute autre ville occidentale. Ainsi, un différent type d’imaginaire est nécessaire pour penser une problématique transnationale plutôt que nationale.

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Illustration 1
Le réseau de Baba. (Titus, été 1995)
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Illustration 2
Carte des transferts de marchandises. (Titus, été 1995)
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Illustration 3
Travailleurs réfugiés à Quetta. (Titus, été 1995)
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Illustration 4
Des vaches. (Titus, été 1995)
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Illustration 5
Baba le boucher. (Titus, été 1995)
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Illustration 6
La mise aux enchères d’une peau. (Titus, été 1995)
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Illustration 7
La mise aux enchères d’une peau. (Titus, été 1995)
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Illustration 8
La préparation des peaux. (Titus, été 1995)
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Illustration 9
Un chargement de peaux destinées à Kasur. (Titus, été 1995)
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Illustration 10
Marchand de peaux uzbek à Kasur. (Titus, été 1995)
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Illustration 11
Des marchands examinent des peaux à Kasur. (Titus, été 1995)
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Illustration 12
Le tannage. (Titus, été 1995)
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Illustration 13
Peaux et intestins de mouton mis en vente. (Titus, été 1995)
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Illustration 14
La préparation des boyaux. (Titus, été 1995)

 
 

Notes

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[1] Texte traduit de l’anglais par Suzanne Chappaz-Wirthner, Alessandro Monsutti et Olivier Schinz.

[2] « Networks allow us to [...] escape the constraints of place characteristic of most ethnographic formats. »

[3] Ces observations sont tirées d’une recherche que j’ai menée à Quetta en 1995 et qui portait sur les histoires de vie de trois cents réfugiés uzbeks et tadjiks.

[4] L’étude du HCR répertorie 2’177 familles pachtounes et 4’293 familles non pachtounes dans les habitats précaires de la périphérie de la ville. Les groupes ethniques représentés dans cette dernière catégorie comprennent des Uzbeks, des Tadjiks, des Baloutches, des Moghols, des Turkmènes et des Arabes. Le nombre total des familles de réfugiés vivant dans des maisons en dur était de 20’240 (Arif, 1993). Le nombre moyen de personnes composant une famille de réfugiés est estimé à huit au Baloutchistan et neuf dans la Province Frontière du Nord-Ouest (Morton, 1992 : 14).

[5] Au Pakistan, on distingue le bœuf (bara gosht, littéralement « grande viande ») de la viande de chèvre ou de mouton (chota gosht ou « petite viande »). Les bouchers se spécialisent soit dans l’une, soit dans l’autre.

[6] Etape intermédiaire du tannage du cuir (NdT).

[7] « multidimensional global space with unbounded, often discontinuous and interpenetrating subspaces »

 
 

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Paul Titus
Des vies marchandisées : les réfugiés afghans dans des réseaux de réseaux,
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