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Pour citer cet article :

Christina Akré, 2006. « Les relations sociétés-natures à la lumière d’un sacrifice. Mémoire locale du développement et pratiques rizicoles en pays Baga Sitem (Guinée) ». ethnographiques.org, Numéro 10 - juin 2006 [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2006/­Akre - consulté le 5.12.2016)
 

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Christina Akré

Les relations sociétés-natures à la lumière d’un sacrifice.
Mémoire locale du développement et pratiques rizicoles en pays Baga Sitem (Guinée)

Résumé

Cet article pose des réflexions sur le thème de la mémoire locale du développement dans le cadre de la riziculture baga sitem en Guinée Maritime. Il s'agit de mettre en avant la mémoire des interventions extérieures en relation avec le contexte environnemental local en identifiant les phases de transformation des pratiques et des changements techniques mis en œuvre par les populations et les projets de développement. Nous partirons de l'exemple d'un sacrifice qui servira d'outil d'analyse pour saisir une part significative de l'histoire rizicole afin de considérer quelques implications sur les relations que les sociétés entretiennent avec les natures et leurs environnements.

Abstract

This essay analyses the local memory of development in the context of Baga Sitem rice-growing on the coast of Guinea. It seeks to highlight the memory of external interventions in relation to the local environment by identifying the stages by which populations and development projects transformed their respective practices and techniques. We begin with an example of a sacrifice which serves as an analytical framework for understanding an important part of the local rice-growing history and its implications for relations between societies and natures.

Pour citer cet article :

Christina Akré. Les relations sociétés-natures à la lumière d’un sacrifice. Mémoire locale du développement et pratiques rizicoles en pays Baga Sitem (Guinée), ethnographiques.org, Numéro 10 - juin 2006 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2006/Akre (consulté le 21/06/2006).

 
Séquence vidéo : L’activité rizicole des Baga Sitem de Kalikse, .mov, 3,7 Mo.

Ces quelques images présentent une partie de l’activité rizicole, le bêchage, des Baga Sitem du village de Kalikse, sur les côtes de la Guinée Maritime. Elles ont été tournées en 2003 lors d’une recherche ethnographique d’une durée de six mois [1].

Cette étude s’inscrit dans le champ disciplinaire qu’est l’Anthropotechnologie [2] dont nous avons approfondi un des concepts qu’il présente, la mémoire locale du développement (Geslin, 1998). Nous avons mis en avant la mémoire des interventions extérieures en relation avec le contexte environnemental local en identifiant les phases de transformation des pratiques et des changements techniques mis en œuvre par les populations et les projets de développement (Akré, 2005). Dans notre cas, il s’agit plus précisément de la mémoire liée au développement de la riziculture baga sitem en Guinée Maritime. En fait, la riziculture fait l’objet d’interventions de développement depuis le 15ème siècle. L’objectif de l’étude était de voir comment l’application locale des politiques de développement aux niveaux national et international ont pu avoir une influence sur les innovations retenues ou produites par les populations. Les techniques et les objets techniques qui caractérisent la riziculture baga se sont élaborés dans une interaction constante entre apports extérieurs et histoire locale.

Nous allons présenter ici l’exemple d’un sacrifice vécu par l’ethnologue sur son terrain. Il apporte un outil d’analyse de la mémoire locale du développement. Cet événement concerne la riziculture baga. Il mêle un projet de développement, un espace rizicole aménagé à la fois par le projet, les Baga et les ancêtres baga, les pratiques agricoles particulières et centrales pour les riziculteurs baga, ainsi que les enjeux et les dimensions historiques, politiques et sociales de la riziculture baga. Ce sacrifice pose donc une double hypothèse : d’une part, c’est une pratique qui constitue un support de lecture de la mémoire locale du développement et, d’autre part, il est un espace de mise en scène et de confrontations entre acteurs de la mémoire locale du développement.

Nous allons confronter trois acteurs mis en scène dans ce sacrifice : un projet de développement, les riziculteurs baga et les génies du village. En effet, cet événement sacrificiel représente un point de rencontre entre ces trois acteurs. N’étant pas mêlé à l’événement pour les mêmes raisons et selon le même positionnement, des décalages et controverses apparaissent entre les trois acteurs en présence. En s’interrogeant sur les interactions entre ces individus, d’une part, le sacrifice peut être appréhendé comme un lieu de réactivation d’une partie de cette mémoire locale du développement. D’autre part, il permet de nous questionner sur la dimension idéelle des pratiques rizicoles et les dimensions symboliques du développement ; alors que la plupart des interventions extérieures qui ont mené une action sur l’environnement local visent uniquement les aspects techniques de la riziculture. Cette réactivation de la mémoire locale nous permettra finalement de considérer quelques implications sur les relations que les sociétés entretiennent avec les natures et leurs environnements.

Etudier la mémoire locale du développement suppose deux dimensions méthodologiques. La première est de retracer l’histoire des projets de développement, soit toutes les interventions extérieures, à un niveau national ou international, qui ont mené une action en lien avec l’environnement. La deuxième est de percevoir les impacts de ces projets de développement réalisés ou en cours de réalisation sur les systèmes techniques des populations (Lemonnier, 1976), qui comprennent les activités de production, les savoir-faire, les pratiques et les techniques. En d’autres termes, il s’agit de saisir de quelles façons certaines innovations, pratiques ou techniques ont émergé ou se sont modifiées sous l’influence directe ou indirecte de projets de développement ou simplement d’influences extérieures diverses ; de quelles manières les populations se sont-elles trouvées impliquées ou ont-elles choisi de s’impliquer à travers l’histoire de ces régions dans des projets qui tentent de modifier leur environnement ; et comment les populations se sont-elles appropriées — ou non, ou de façon dérivée — les diverses innovations apportées par les projets de développement (Geslin 1999 et 2002).

L’histoire et le développement économique de la Guinée en général et de la Guinée Maritime en particulier est marquée, depuis l’arrivée des premiers visiteurs étrangers, par trois périodes. La première s’étend du 15ème siècle jusqu’à 1958, date de l’indépendance de la Guinée, période durant laquelle Portugais, Anglais et Français s’y sont investis économiquement et politiquement. La deuxième phase, qui s’étend de l’indépendance à 1984, est caractérisée politiquement par la présidence d’Ahmed Sékou Touré. Elle est marquée, d’une part, par les spécificités d’une politique socialiste et, d’autre part, par l’influence de l’ex Union Soviétique, Cuba, la Chine ou l’Allemagne de l’Est. 1984 marque le début de la troisième période qui s’étend jusqu’à aujourd’hui. Elle est caractérisée par une réouverture du pays à l’aide internationale plus généralisée après la disparition du Président Sékou Touré, et donc par une affluence et une influence considérables d’experts, d’ONG et de projets de développement de toutes nationalités (Geslin, 1998).

Cette succession d’apports extérieurs constitue non seulement l’histoire de la Guinée car elle relève de la politique nationale, mais influence, voire définit aussi la mémoire locale du développement des Baga Sitem de Kalikse. Par conséquent, nous nous sommes intéressés à ce que les riziculteurs baga de Kalikse ont conservé et actualisé de ces différentes interventions extérieures et de quelles manières cela a été combiné aux spécificités de l’histoire locale. En fait, notre recherche ne nous amène pas forcément au 15ème siècle, mais aussi loin dans l’histoire que nous conduit la mémoire des acteurs concernés, tel que Maurice Halbwachs définit la mémoire collective : « c’est un courant de pensée continu, d’une continuité qui n’a rien d’artificiel, puisqu’elle ne retient du passé que ce qui en est encore vivant ou capable de vivre dans la conscience du groupe qui l’entretient. Par définition, elle ne dépasse pas les limites de ce groupe. » (1997 : 131-132).

Contrairement à Ruë (1998) qui a effectué un important travail d’exhumation et d’examen des archives dans le but de retracer l’histoire de l’aménagement du littoral guinéen, nous avons choisi de travailler à partir des discours des acteurs sur leurs expériences quotidiennes. Tel que le met en avant David Berliner (2003), la discipline de l’anthropologie est mêlée aujourd’hui à un débat conceptuel sur la mémoire et l’histoire, ce qui a pour conséquence de mettre les anthropologues à l’écoute de l’histoire vécue des groupes, de leurs propres points de vue sur le passé et sur la temporalité. En accord avec Todorov (1995 : 101) et avec un courant de l’anthropologie contemporaine de type interactionniste, nous avons privilégié la mémoire orale à celle des archives, qui met en scène les expériences quotidiennes et leurs cadres de référence cognitifs et symboliques.

Dans le cadre de cette recherche, la notion de mémoire se distingue de celle d’histoire. Mémoire et histoire se différencient suivant le point de vue d’où l’on se place et de leur objectif respectif. Pour Badérida (1993), l’histoire se situe à l’extérieur de l’événement et génère une approche critique conduite du dehors, alors que la mémoire se place dans l’événement, le remonte en quelque sorte, cheminant à l’intérieur du sujet. Halbwachs (1997) distingue également l’histoire et la mémoire (collective) selon les points de vue interne et externe. Selon cet auteur, l’histoire examine les groupes du dehors et introduit des divisions simples dont la place est fixée une fois pour toute. Vus sous cet angle-là, de loin et du dehors, les faits sont groupés en ensembles successifs et séparés, chaque période ayant un début, un milieu et une fin. En revanche, la mémoire collective émerge d’un groupe, présentant un tableau de lui-même dans lequel il se reconnaît. Comme nous l’avons vu plus haut, la mémoire collective ne « déborde » pas les limites du groupe concerné et son étendue est définie par ce dernier.

Selon Connerton (1989 : 36), nos souvenirs sont situés dans les espaces matériel et mental qui sont les nôtres. De fait, dans le cadre de cette recherche, la mémoire locale du développement est le fruit de la rencontre entre deux « registres de mémoires » : celui de l’espace mental qui correspond à la mémoire de chacun, et celui de l’espace matériel qui se traduit dans les pratiques, les techniques et les objets techniques. Pour reprendre l’expression de Pierre Nora (1984), ces deux espaces constituent des « lieux de mémoire ».

L’entrée principale que nous avons privilégiée pour aborder la mémoire locale du développement est celle des techniques et des objets techniques, entrée correspondant à la posture de l’anthropotechnologie. Faire parler les personnes de leurs techniques et objets techniques dans le contexte d’utilisation permet d’appréhender les aspects sociaux, historiques et symboliques : « mental spaces always receive support from and refer back to the material spaces that particular social groups occupy » (Connerton, 1989 : 36).

La riziculture baga — comme système technique (Lemonnier, 1976) comprenant ses techniques, ses composantes et ses savoir-faire — a subi, à travers l’histoire, beaucoup de transformations résultant de trois effets en chaîne : des changements physiques dans les plaines cultivées, une série de travaux effectués sur différents lieux le long de la côte guinéenne, et diverses interventions extérieures à travers les décennies passées marquées par les trois grandes périodes politiques. Ces trois faits historiques en chaîne ont eu de nombreux impacts sur trois aspects des systèmes techniques. Tout d’abord, sur les objets techniques utilisés pour les différents types de rizicultures : la bêche, kop (en baga), instrument baga "par excellence" [3] utilisé pour la culture sur billons ; la houe (daba), utilisé pour la technique du riz flottant ; et le tracteur, introduit par le président Sékou Touré dans les années 1970 et utilisé dans le cadre de divers projets de développement durant cette dernière décennie. Ensuite, sur les variétés de riz qui présentent une circulation complexe entre villages et individus sur un plan historique et actuel. Finalement, sur les groupements de travail qui forment un réseau complexe et essentiel dans l’organisation sociale baga et regroupent les gens selon des critères de sexe, d’âge et de parenté pour des travaux ou des activités sociales communes [4].

C’est en tentant de comprendre les techniques culturales et les objets techniques qui les entourent que nous avons pu reconstituer une partie de la mémoire locale. En tant que lieux de mémoires, nous avons pu observer l’évolution des techniques rizicoles au long du siècle dernier à travers les divers apports extérieurs et les spécificités liées à l’histoire locale. Elles nous ont ainsi amené jusqu’à leurs origines, jusqu’aux mythes fondateurs des Baga Sitem en Guinée Maritime.

Nous considérons, comme le met en avant Akrich (Akrich, 1987 : 49) que « les objets techniques ont un contenu politique au sens où ils constituent des éléments actifs d’organisation des relations des hommes entre eux et avec leur environnement. (...) Les objets techniques définissent dans leur configuration une certaine partition du monde physique et sociale, attribuent des rôles à certains types d’acteurs — humains et non-humains — en excluant d’autres, autorisent certains modes de relation entre ces différents acteurs etc., de telle sorte qu’ils participent pleinement de la construction d’une culture, au sens anthropologique du terme, en même temps qu’ils deviennent des médiateurs obligés dans toutes les relations que nous entretenons avec le "réel" ».

La riziculture a donc été abordée comme un pont matériel et discursif entre passé et présent des Baga. Son observation nous a mené jusqu’aux mythes fondateurs du village, en passant par les travaux d’irrigation pendant la colonisation et les brigades de production mises en place par Sékou Touré. Les différentes interventions extérieures ont amené de nouveaux savoir-faire dont certains sont encore activés ; d’autres se sont "fondus" dans les savoir-faire locaux ; d’autres encore ont été abandonnés.

Pour accéder à cette mémoire locale du développement et à cette dialectique entre passé et présent, nous allons narrer ici l’événement d’un sacrifice. Il a été initié par un projet d’aménagements rizicoles appelé PDRI/GM — Projet de Développement de la Riziculture Irriguée en Guinée Maritime. Il est présent à Kalikse depuis 1999 où il a appliqué son programme d’aménagement/désenclavement. Son but était de favoriser une augmentation de la production de riz qui permettrait, à long terme, sa commercialisation. Les aménagements des plaines rizicoles de Kalikse en général et ceux effectués par ce projet étaient la préoccupation principale des riziculteurs lors du terrain d’étude en 2003 étant donné des problèmes d’apports d’eau et de production pour leur propre consommation [5].

Ce projet a engendré un double sacrifice auquel nous avons assisté. Une journée a été organisée par le représentant du projet de développement et les villageois afin d’effectuer des travaux de barrage sur un drain creusé par les ancêtres. Deux drains se trouvant parallèles l’un à l’autre ont été creusé dans une partie de la plaine rizicole afin de gérer les apports d’eau salée et le maintien de l’eau douce : le premier a été creusé par les premiers défricheurs de la plaine des générations en arrière et le deuxième à l’initiative du projet de développement en 2002. Or, les deux drains étant reliés, le nouveau drain ne peut fonctionner que si l’ancien est barré, le cas échant l’eau maintenu dans les plaines se déverse dans le bras de mer. Le but du sacrifice est de déposer une demande aux génies de la plaine pour barrer leur route en fermant le drain construit par les ancêtres afin de faire fonctionner le système d’irrigation mis en place par le projet de développement.

En voici le récit en annexe :

 
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Le récit du sacrifice
 

Ce sacrifice est bien un lieu d’interaction entre acteurs impliqués dans l’action qu’il est censé favoriser : le projet de développement, le riziculteur baga et le génie. Chaque acteur agit, réagit et met en place des stratégies par rapport à ce transfert de technique. Chacun a un rôle spécifique dans ce sacrifice et mobilisent des éléments de leur mémoire locale du développement dans ce transfert de technique et forme le « contexte social de réception » (Geslin, 1999 : 111).

Ils sont réunis dans le cadre de ce sacrifice autour d’un transfert de technique, des aménagements dans les plaines rizicoles de Kalikse. Comme le met en avant Philippe Geslin (1999 : 5), un transfert créé des interactions fortes, entre individus et groupes, intéressantes à observer car elles permettent de faire apparaître « la mouvance des rapports sociaux, leur contradiction et les oppositions d’intérêts ». Par conséquent, ce sacrifice permet de considérer nos trois acteurs dans leurs interactions autour d’une problématique centrale et commune : comment faire fonctionner l’aménagement — l’objet technique transféré — afin d’améliorer la production rizicole ?

Nos trois acteurs représentent différentes communautés impliquées dans un même projet (le transfert d’une technique) mais pour des raisons différentes. C’est pourquoi, tel que l’explique Geslin (2005 : 5), il est nécessaire de s’interroger sur les décalages qui apparaissent entre les acteurs et les controverses que leurs interactions soulèvent. Nous nous positionnons ici à la manière de Michel Callon (1986) lors de son analyse de la domestication des coquilles Saint-Jacques où il considère « la problématisation comme entre-définition des acteurs » (1986 : 181). A travers l’exemple des coquilles, il analyse les conditions dans lesquelles les controverses naissent, controverses qu’il définit comme « toutes manifestations par lesquelles est remise en cause, discutée, négociée ou bafouée la représentativité des porte-paroles. Les controverses désignent donc l’ensemble des actions de dissidence. » (1986 : 199).

Ce transfert implique diverses actions et réactions et met en place ce qu’Akrich appelle des « mécanismes élémentaires d’ajustement réciproque de l’objet technique et de son environnement » (1987 : 52), ou ce que Callon nomme un « réseau de liens contraignants » (1986 : 1986), les uns influant les réactions et stratégies des autres. Qu’est-ce que le sacrifice nous dévoile des stratégies, des mécanismes d’ajustement, des rôles et des réactions des différents acteurs concernés par l’aménagement ? Quels éléments de leur mémoire locale du développement ou de leurs pratiques et croyances locales sont mobilisés dans le cadre de ce transfert de technique qui nous sont révélés à travers ce sacrifice ?

Le premier acteur, projet de développement, est représenté ici par un homme travaillant pour le projet, venu passer quelques jours à Kalikse pour y superviser la fin des travaux d’aménagements. Cet acteur représente avant tout, pour la mémoire du développement de Kalikse, toutes les voix qui ont entrepris des actions depuis la colonisation dans le but de faire de la Guinée le « grenier à riz de l’Afrique Occidentale ». Il est en quelque sorte l’ambassadeur de tous ceux qui ont fait de la riziculture un objet de développement depuis environ un siècle ; de tous ceux qui ont opéré des transferts de techniques que ce soit à un niveau national — tel que les brigades de production et les fermes agro-pastorales de Sékou Touré — ou international — tel que la colonisation ou l’aide au développement depuis 1984.

Plus précisément, parmi les différentes étapes qui jalonnent l’histoire de l’institution du développement mis en place depuis la fin de la colonisation dans les pays en voie de développement en général et en Afrique en particulier, cet acteur s’insère dans la rhétorique du développement participatif, tel qu’il est mis en avant par Fairhead et Leach (2002 : 107-108). Il correspond à une génération de développeurs soucieux de lier la conservation de la biodiversité avec la participation des populations et de travailler avec les formes "traditionnelles" d’organisation sociale. C’est dans cette rhétorique participative que notre acteur projet de développement offre une victime sacrificielle aux populations concernées par les aménagements. Or, malgré l’objectif de leur participation à la mise en place de l’objet de développement, les solutions proposées reposent encore trop souvent, tel que le met en avant Geslin, « sur des choix techniques conçus hors de leur futur contexte d’utilisation. » (2005 : 3). Dans notre exemple d’aménagement, les problèmes principaux se situent au niveau foncier car la division lignagère des plaines rizicoles concernées par les hectares d’aménagements ne sont pas pris en compte, et la route du génie est coupée par le barrage du drain des ancêtres.

Dans notre cas, cet acteur est également celui qui a introduit ce nouvel aménagement rizicole constitué d’un nouveau drain avec un barrage en béton composé à son tour de portes en bois dont le but est de favoriser l’irrigation de la riziculture de mangrove. Or, pour que cet aménagement fonctionne comme prévu, un problème reste à résoudre et représente la problématique centrale à laquelle est confronté à ce point l’acteur projet de développement : comment arriver au bon fonctionnement de l’aménagement ?

Cet acteur semble connaître les différents éléments nécessaires à la réussite de ce barrage : non seulement les hommes doivent venir travailler sur le drain et construire un barrage solide, mais il s’agit avant tout de satisfaire les génies baga en fournissant un sacrifiant. Par conséquent, au même titre que Berliner (2003 : 96-97) qui met en avant comment la plaine de Monchon met en jeu de nombreuses interprétations liées aux entités invisibles auxquelles à la fois les premiers arrivants baga buloNic [6], les Russes, puis les Malaysiens ont été contraints de s’adapter, dans notre cas c’est l’acteur projet de développement qui doit s’en accommoder pour que l’aménagement puisse fonctionner. En fait, l’avenir du développement de Kalikse ne pourrait être envisagé sans que référence ne soit faite aux véritables autochtones de l’endroit telle qu’elle est mise en œuvre dans le sacrifice. Notre acteur projet de développement est donc le porte-parole de toutes les personnes qui ont voulu faire de la riziculture des Baga de Kalikse un objet de développement, et s’insère, par conséquent, dans cette mémoire du développement.

La question comment faire fonctionner l’aménagement ? touche également l’acteur riziculteur baga sitem. Il est pourtant difficile de définir un acteur riziculteur baga "homogène" car durant la journée du sacrifice, des personnes très différentes sont présentes. Les trois sages initiés (abiki) La notion d’initié correspond, dans le contexte de la société baga, les personnes âgées. En effet, une islamisation forcée a eu lieu dans les années ’50 tout au long des côtes guinéennes et dans tous les villages baga. Cette islamisation a mis fin à toutes les pratiques baga, dorénavant considérées comme païennes, et en particulier à l’initiation masculine. La dernière initiation en forêt sacrée a eu lieu en 1952 qui a constitué les derniers initiés actuels, donc les derniers qui possèdent les connaissances pré-islamiques complètes. (Pour plus de détails, voir Sarro 1999 et Berliner 2003). [7] qui effectuent le sacrifice, les "jeunes", dans le sens de non-initiés (awut), qui sont ensuite venus les rejoindre pour travailler sur le drain, les femmes venues préparer le repas sacrificiel ; et tous les habitants baga concernés de près ou de loin par ces aménagements présents ou non lors de cette journée. C’est pourquoi il semble plus pertinent de regrouper sous cet acteur non pas une catégorie ou une autre de la population baga sitem de Kalikse, mais plutôt de considérer les savoirs et savoir-faire caractéristiques du système technique de la riziculture baga. Nous isolons deux groupes.

Les premiers sont les savoirs et les savoir-faire lié à la « coutume » [8] représentés par les abiki, les initiés, c’est-à-dire tous ceux qui pratiquent encore quelque peu la « coutume ». Dans notre cas, il s’agit des trois sages qui ont procédé au sacrifice du coq. Ce savoir-faire caractérisé par les différents gestes rituels a été appris lors de la dernière initiation de 1952 en forêt sacrée, juste avant l’islamisation. Ce savoir inclut également la mémoire de la « révolution iconoclaste » (Sarro, 1999) et la répression de la « coutume » (Berliner, 2003) qui font d’eux les derniers à la pratiquer encore. Que ce soit les abiki, les awut ou les femmes, chacun apporte ses savoirs et savoir-faire liés au contexte particulier de la société baga mais aussi ceux modifiés par les apports religieux et politiques extérieurs liés directement ou indirectement à la riziculture.

Les seconds sont les savoirs et savoir-faire liés à la riziculture : les questions foncières liées aux aménagements qui définissent l’action des trois hommes concernés par les casiers entourant les drains en question, ainsi que les connaissances techniques autour de la riziculture de mangroves. Il s’agit selon les termes de Geslin (2005 : 2) d’une part des "technologies matérielles", les savoir-faire, les instruments, les apprentissages expérimentaux et, d’autre part, "des technologies sociales", formes différentes de validation des savoirs dans des milieux divers, qui opèrent en parallèle dans ces actes sociaux. Ce sont des savoirs et savoir-faire qui proviennent à la fois des baga et des apports extérieurs.

Armé de ces divers savoirs et savoir-faire, notre acteur [riziculteur baga se trouve face à une double situation. Tout d’abord il est en présence de la problématique qui réunit nos trois acteurs, c’est-à-dire comment faire fonctionner l’aménagement, pour que le système d’irrigation et de contrôle de l’eau, installé par l’acteur projet de développement, puisse fonctionner. Ensuite, il se trouve face à la stratégie de l’acteur projet de développement qui offre un animal sacrificiel, une chèvre, aux populations de Kalikse voulant se plier aux exigences des pratiques pré-islamiques baga. Comment agit notre acteur riziculture baga face à cette double situation ?

D’un côté, les villageois viennent travailler ce jour-là afin de mobiliser une forte main-d’œuvre pour barrer le drain. De l’autre, les trois hommes concernés au niveau foncier par les casiers entourant le drain en question s’occupent de l’heureux déroulement des travaux en déposant leur demande auprès des génies. En revanche, ils ne se satisfont pas de la chèvre offerte par le projet de développement et décident d’effectuer un second sacrifice, un coq. Il s’agit d’un sacrifice au sens où on l’entendait dans les pratiques pré-islamiques, destiné à respecter les tuteurs, les « vrais autochtones » des lieux en demandant leur autorisation avant d’agir sur leur environnement ; et ce en référence au sacrifice fondateur. Nous pouvons donc considérer ces pratiques comme la « part idéelle » (Godelier, 1984) des pratiques rizicoles. En effet, toute pratique liée à la riziculture, toute action dans les plaines implique la prise en compte des génies, les tuteurs de l’acteur riziculteur, ainsi que les secrets qui se sont formés autour d’eux.

Les génies forment par conséquent un acteur à part entière de cette journée de sacrifice et de ces travaux d’aménagement. Bien qu’il soit plus difficile à percevoir au premier abord, il est le destinataire des sacrifiants, que ce soit le coq qui a été sacrifié par l’acteur riziculteur baga ou la chèvre offerte par l’acteur projet de développement. Il constitue également un décideur à part entière de la problématique qui réunit les trois acteurs : comment faire fonctionner l’aménagement. Il est donc acteur de tout transfert de technologies qui a pu avoir lieu et retenu dans la mémoire locale du développement. Du moment que son environnement est touché, il réagit, se modifie, s’adapte ou non, au même titre que les autres personnes impliqués car il fait partie du réseau d’acteurs qui se modifient les uns en fonction des autres, tels les coquilles Saint-Jacques de Callon (1986). Il est par conséquent une référence inévitable quant au développement rizicole du village et doit donc être inclus dans la liste des acteurs que nous prenons en compte dans la mémoire locale du développement. Comment l’acteur génie réagit-il et quelles stratégies met-il en place face aux projets de développement et aux éventuels transferts de technique ?

Cet acteur génie inclut tout d’abord le génie à qui s’adresse la demande des trois sages accompagnée du sang du sacrifiant. Le sang est versé sur sa représentation matérielle et autel du sacrifice, le palétuvier, vers qui les hommes sont tournés. Mais cet acteur recoupe également tous les co-habitants et tuteurs des résidents de Kalikse. L’acteur génie est sollicité lors des travaux sur ces aménagements en référence au sacrifice fondateur, il est donc nécessaire de lui demander son avis avant d’agir. Il y a deux moments de réponse. La première est obtenue par le lancement de la noix de cola par les initiés lors du sacrifice du coq, médiateur de communication entre génies et riziculteurs ; la réponse est définie selon leur positionnement lorsqu’elles retombent. Le deuxième moment de réponse est reçu lors de l’écroulement du barrage quelques jours après les travaux, la réponse semble maintenant claire, il refuse que sa route soit barrée.

Cet acteur est certes invisible à des yeux extérieurs tels que ceux des agents de projets de développement, des occidentaux, des membres des autres ethnies, de l’ethnologue et de nombreux Baga depuis la fin de la « coutume », mais il doit être pris en compte dans un choix technique car cet acteur va également décider de son acceptation ou de son refus. « Le choix technique est par conséquent — faut-il le rappeler ? — aussi un choix social. (...) L’innovation doit trouver sa place dans le système technique préexistant. Elle doit trouver des points d’ancrage dans la réalité socioculturelle retenue (...) » (Geslin, 1999 : 9). En effet, ce projet d’aménagement touche à un élément essentiel en matière de riziculture chez les Baga de Kalikse, la circulation de l’eau. Le système d’irrigation est fort complexe car mis en place depuis l’aménagement des plaines par les ancêtres : des bras de mer, des drains plus ou moins grands, des petits canaux, des ouvertures entre casiers permettent de cultiver du riz dans toute la plaine, même en des lieux éloignés de la mer. Cependant le système d’irrigation n’est pas seulement le lieu de circulation de l’eau, mais également celui des génies. La fermeture du drain creusé par les ancêtres implique donc de toucher à ces lieux de circulation, et les génies ne semblent pas prêts à ce qu’on les empêche de passer.

Le lien qui réunit les trois acteurs autour du sacrifice est la question centrale à cet événement : comment faire fonctionner l’aménagement. Cette question est ce que Callon (1986 : 183) appelle le « Point de Passage Obligé » (PPO) pour tous les acteurs concernés et permet d’établir de façon hypothétique leur identité et ce qui les lie. Pour que nos trois acteurs répondent à leur manière à leur objectif — pour que le projet de développement puisse développer tout en satisfaisant les pratiques pré-islamiques baga ; pour que la riziculture baga augmente sa production de riz tout en respectant le contrat fondateur avec ses tuteurs ; et pour que le génie ne soit pas gêné dans sa route — ils doivent au préalable répondre à la question centrale car « l’alliance autour de cette interrogation est profitable pour chacun » (1986 : 183).

Notre PPO correspond à un objet technique autour duquel gravitent les relations qu’entretiennent nos trois acteurs et qui sont à leur tour définies par ce dernier au sens où l’entend Akrich : « l’objet technique définit des acteurs, l’espace dans lequel ils se meuvent et (...) des relations entre ces acteurs. Mais ils font encore plus que cela : ils donnent une mesure de ces relations, établissent des hiérarchies, définissent des normes : nous nous trouvons devant des mécanismes d’attribution ou d’accusation généralisés qui prennent la forme de rétributions, sanctions, contrôles, soumissions, etc. » (1987 : 57-58). C’est ce qui se passe entre nos différents acteurs, puisque « les objets techniques pré-forment les relations entre les différents acteurs qu’ils suscitent et leur donnent ce qu’on pourrait appeler un contenu "moral" ; attribuant rôles et responsabilités » (Akrich, 1987 : 61). En outre, les rôles et responsabilités de nos trois acteurs, au même titre que les relations qu’ils entretiennent, sont déterminés par notre objet technique et notre question centrale qui doit, pour continuer à fonctionner, les stabiliser et les canaliser (Akrich, 1987 : 62).

Au même titre que les coquilles Saint-Jacques et les acteurs qui les accompagnent dans la fixation se transforment les uns par rapport aux autres, nous nous trouvons au sein d’une dynamique dans laquelle nos différents acteurs se modifient, évoluent dans le cadre de l’événement, les uns par rapport aux autres. Le projet de développement tente de s’adapter aux données socio-symboliques des baga en donnant une chèvre sacrificielle aux populations concernées. Le rizicultureur baga s’adapte à l’acteur projet de développement qui offre un animal, tout en conciliant les pratiques pré-islamiques avec un projet de développement, jusque-là inconciliables, en effectuant deux sacrifices. Le génie de la plaine, quant à lui, répond à travers les noix de colas et à travers le barrage qui s’écroule. Finalement, on pourrait rajouter un quatrième acteur qui serait l’ethnologue dont le regard sur les populations étudiées se modifie au travers de cet événement [9]. Les acteurs interagissent les uns par rapport aux autres et se modifient les uns en fonction des autres au fur et à mesure de l’avancée de la controverse. En d’autres termes, les acteurs étudiés « travaillent en permanence sur la société et sur la nature, définissant et associant des entités, montant des alliances changeantes pour parvenir à des configurations qui ne s’avèrent stables que par endroits et pour une durée déterminée. » (Callon, 1986 : 203).

Fairhead et Leach (2002) mettent en évidence une séparation artificielle entre les éléments de la nature qu’il s’agit de « conserver » et de « respecter » au sein des politiques guinéennes depuis 1992, date de la ratification du pays à la convention de Rio sur la biodiversité et les éléments de la société qui doivent les mettre en œuvre (2002 : 102). Pour ces auteurs, nous sommes en présence de pratiques qui reproduisent les distinctions occidentales et coloniales entre nature et culture. Dans ces conditions, des projets pensent enseigner aux villageois la valeur de leur propre environnement et, se faisant, les développeurs construisent à la fois et en parallèle un "paysan ignorant" qui ne connaîtrait pas la valeur des ressources qui l’entourent, et un "projet intelligent" qui la connaît (2002 : 108). Les politiques de biodiversité considèrent cette dernière comme relevant de la nature, d’une nature non perturbée, sauvage ; l’antithèse de l’agriculture. Or, au-delà de la construction de cette séparation, en considérant les éléments tels que nous l’avons fait dans le cadre de cette analyse, cette manière de faire implique une séparation nette entre les éléments relevant de la nature et ceux relevant de la société alors qu’au regard de notre exemple, n’est-il pas plus pertinent de placer tous les éléments en tant qu’acteurs à part entière de la relation qu’entretient l’homme avec son environnement ?

Selon Fairhead et Leach (2002), les politiques produisent et reproduisent les catégories du social et de la nature et présentent la biodiversité comme une nature sur laquelle les acteurs vont agir, mais de laquelle leurs vies sont ontologiquement distinctes. Or, nous venons de le voir à travers notre exemple de sacrifice et la manière dont nous l’avons abordé, prenant en compte chacun des acteurs impliqués à part égale, la vie des acteurs et le mouvement de la "nature" ne sont pas distincts et vient remettre en question cette vision. Cette façon de catégoriser exclut « both key alternative local framings, and range of other ecological, historical and social analyses, which would point out a dynamic landscape perspective on forests ; seeing vegetation patterns throughout the region as shaped through the interaction of social and ecological processes over time. » (2002) Certes, notre acteur projet de développement essaye à travers un don sacrificiel de ne pas contrer les représentations locales, mais le fait d’avoir construit un aménagement sans considérer qu’il allait barrer la route des génies [10] révèle une dissociation.

En ce sens, l’acteur génie et la façon dont nous nous plaçons par rapport à lui est représentatif des relations entre nature et société caractéristique de ce contexte. Nous nous positionnons à la manière d’Anne-Christine Taylor (1993) dans son exemple de la pensée achuar où elle analyse sa vision du réel/irréel et du fictif/non-fictif en considérant la "réalité" comme « un état des choses où la question de la croyance ne se pose même pas » (1993 : 441). Nous nous trouvons dans une situation de co-existence entre baga et génies ou, comme les considèrent nos interlocuteurs baga, des co-habitations, des entités qui sont partout et nulle part à la fois, et qui font partie de la vie de Kalikse, de l’organisation sociale, car ils y vivent au même titre que les Baga. Ils ne sont dans tous les cas pas des êtres "sur-naturels" étant donné qu’ils font entièrement partie de cette "nature". Les Baga les définissent comme leurs tuteurs dans le sens où ils sont autochtones des lieux, raison pour laquelle il faut leur demander leur autorisation en fonction des activités qu’ils voudraient entreprendre.

En considérant toutes les entités impliquées dans ce transfert de techniques comme des acteurs "égaux" devant l’aménagement — c’est-à-dire chacun des acteurs ayant mis en place ses propres formes d’appropriation de l’objet technique (Geslin, 2005), se mêlant à cette controverse et la créant à travers les réactions différentes selon le l’angle et le contexte d’où ils se placent — nous avons tenté de regarder ce sacrifice selon un point de vue ne séparant pas la nature de la société, tous les acteurs faisant partie d’un même registre. Ceci est mis en avant par Callon (1986 : 176) selon son principe de symétrie généralisée qui impose à l’observateur d’utiliser un seul répertoire pour décrire les points de vue en présence, d’abandonner toute distinction a priori entre faits de nature et faits de société et de rejeter l’hypothèse d’une frontière définitive séparant les deux. Ce principe permet de ne pas changer de grille d’analyse pour étudier les controverses sur la nature et sur la société : « ces divisions sont considérées comme conflictuelles car elles sont des résultats et non des points de départ. » (Callon, 1986 : 176). Par conséquent, dans notre controverse autour du drain des ancêtres, les acteurs qui interviennent développent des argumentations et des points de vue contradictoires qui les amènent à proposer des versions différentes du monde social et du monde naturel (Callon, 1986 : 175). En effet, Godelier le met en avant : « il n’y a pas de crise dans l’usage de la nature qui ne soit une crise dans le mode de vie de l’homme. » (1984 : 161).

Selon Godelier (1984 : 13), cette nature extérieure à l’homme n’est pas forcément extérieure à la culture, à la société ou à l’histoire. Définissons plutôt ces éléments comme la part idéelle de la riziculture : « au cœur des rapports matériels de l’homme avec la nature, apparaît une part idéelle où s’exercent et se mêlent trois fonctions de la pensée : représenter, organiser et légitimer les rapports des hommes entre eux et avec la nature » (Godelier, 1984 : 21). Dans notre cas, il s’agit de la part idéelle mise en œuvre dans la riziculture, de l’action de nos différents acteurs dans le cadre de la question qui les réunit, l’aménagement, car « cette part idéelle constitue en quelque sorte l’armature, le schème organisateur interne de leur mise-en-action » (1984 : 181).

L’idéel et le matériel se trouvent à part égale, à la manière dont nous avons considéré les différents acteurs, les aspects matériels des réalités sociales, mêlant deux composantes intimement liées : une part matérielle — les outils, l’homme lui-même — et une part idéelle — les représentations de la nature, les règles de fabrication et d’usage des outils (Godelier, 1984 : 197). Au même titre que Godelier analyse les modes de représentation et de perception de l’environnement des Incas où « l’idéologie religieuse ne constitue par seulement la surface des choses, mais leur intérieur » (1984 : 49), l’acteur génie, dans notre cas, représente un regard interne aux événements et aux pratiques. La part idéelle est « loin d’être une instance séparée des rapports sociaux, d’être leur apparence, leur reflet déformé-déformant dans la conscience sociale, elles sont une part des rapports sociaux dès que ceux-ci commencent à se former et elles sont une des conditions de leur formations » (1984 : 171). Cela se perçoit en particulier à l’intérieur des rapports entre les acteurs autour de la question de l’aménagement. Nous devons donc prendre en compte les aspects à la fois techniques et idéels de la riziculture pour l’aborder et aborder la mémoire locale du développement, car elles mobilisent à la fois les conduites matérielles et symboliques pour agir sur leur environnement.

Dès lors, nous pouvons également nous demander si ces contraintes matérielles et idéelles ne viennent pas plus « de la culture, des capacités productives, plutôt que de la nature. » (Godelier, 1984 : 145) ? Le fait de considérer tous nos acteurs au même "niveau" permet de voir tous les éléments selon cette dialectique matériel/idéel, sans les dissocier l’un de l’autre, mais en observant comment l’un influe sur l’autre.

Nous avons présenté l’exemple du sacrifice comme un lieu de rencontre entre les différents acteurs composant la mémoire locale du développement liée à la riziculture. Il recoupe la part matérielle, les techniques que nous avons observées, et la part idéelle, en l’occurrence tout le système de représentations et de pensées qui entourent l’activité principale des Baga de Kalikse. Le sacrifice représente une lunette de lecture pour la mémoire locale du développement et la mise en scène des différents acteurs nous permet de constater que les parts idéelles et matérielles sont deux constituantes intimement liées d’un même élément, la riziculture baga.

Cet événement nous a également engagé à considérer ce que ce passé peut révéler des relations entre sociétés et natures. Même si la plupart des interventions extérieures qui ont eu une action sur l’environnement local se focalisent en général sur les aspects techniques de la riziculture, pour en améliorer la production selon un objectif économique, elles peuvent également avoir un impact sur les relations sociétés-natures.

Ces différentes questions relatives aux parts idéelles et matérielles des pratiques rizicoles, lieux de mémoire mobilisés par les interlocuteurs pour agir sur leur environnement, constituent en quelque sorte une base pour aborder des questions plus générales qui concernent le lien intime entre la manière d’user de la nature et la manière d’user de l’homme (Godelier, 1984). Nous avons mis en avant que la prise en compte des relations qu’entretient un groupe avec son environnement représente un élément décisif dans le cadre des transferts de technologies. Nous soutenons donc l’idée que des choix techniques doivent être conçus au cœur de leur futur contexte d’utilisation (Geslin, 2005) et soulignons la place importante qu’occupe l’anthropologie au sein des questions de transferts de technologies.

 
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Le récit du sacrifice
 

 
 

Notes

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[1] Cette étude de six mois a été effectuée en 2003 dans le cadre d’un projet de recherche multidisciplinaire appelé L’Observatoire de la Guinée Maritime dont le thème général était la maîtrise locale de l’environnement et le développement durable.

[2] L’Anthropotechnologie s’oriente vers la résolution de problèmes que pose l’arrivée d’une technologie nouvelle dans un environnement différent de celui qui lui a donné naissance. Elle s’inscrit progressivement dans le champ des sciences humaines et sociales en France et à l’étranger. Elle représente un des volets "appliqués" d’une anthropologie des techniques. C’est une posture d’intervention qui permet de répondre à des demandes formulées par des partenaires sociaux (syndicats, entreprises, associations, institutions internationales, centres de recherches, minorités, etc.). D’un point de vue épistémologique, les "transferts de technologies" — qui représentent ses objets d’étude privilégiés — permettent d’investir une forme d’anthropologie du passage ne se contentant plus de la traditionnelle relation binaire (concepteurs/usagers), mais réintégrant dans le champ de la recherche les acteurs qui inscrivent leurs actions entre deux mondes.

[3] La bêche peut être observée dans son contexte d’utilisation sur les images de bêchage présentées au début de l’article. C’est avec cet instrument que les riziculteurs tranchent tout d’abord la terre, puis la retournent pour former des billons sur lesquels les femmes repiqueront ensuite les brins.

[4] Pour plus de détails, nous proposons au lecteur de se référer à Akré (2005).

[5] Ces problèmes correspondent à un manque ou un surplus d’eau qui peuvent amener à une production insuffisante de riz pour l’année, ce qui est arrivé en 2003. Je décris ces problèmes plus en détails dans Akré (2005).

[6] Sarro (1999) recense huit groupes baga dont les Baga BuloNic et Sitem.

[8] Je reprends ici l’expression utilisée par Berliner (2003) pour parler du temps pré-islamique.

[9] Nous renvoyons le lecteur à Akré (2005) pour plus de détails méthodologiques sur ce quatrième acteur.

[10] Le projet aurait effectué des études topographiques préalables pour définir l’emplacement du nouveau drain ainsi que du barrage ; mais c’est seulement dans un deuxième temps qu’est apparu le souci du barrage de la route des génies.

 
 

Bibliographie

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Christina Akré
Les relations sociétés-natures à la lumière d’un sacrifice. Mémoire locale du développement et pratiques rizicoles en pays Baga Sitem (Guinée),
Numéro 10 - juin 2006.