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Pour citer cet article :

Delphine Dejeans, 2006. « À la rencontre des agriculteurs. Sur la désensibilisation du sociologue en action ». ethnographiques.org, Numéro 9 - février 2006 [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2006/­Dejeans - consulté le 10.12.2016)
 

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Delphine Dejeans

À la rencontre des agriculteurs.
Sur la désensibilisation du sociologue en action

Résumé

L'article part d'une expérience de terrain, la rencontre avec des agriculteurs, cultivant la spiruline en France. Leurs réticences vis à vis de l'exercice de l'entretien nous ont amenés à réfléchir sur la méthode mise en œuvre afin de tenter de saisir le travail des agriculteurs pour faire entrer un aliment dans nos « admissibles alimentaires ». La posture de neutralité adoptée lors des premiers entretiens est apparue comme un handicap, et ce n'est qu'à partir d'un réel engagement du chercheur et de sa sensibilité que nous avons pu comprendre le point de vue de ces « paysans » sur le travail, mais aussi sur la Science, dont le sociologue apparaissait comme un représentant. L'article tire alors profit des enseignements de ces « épistémologues de plein air ».

Abstract

The present research is about a new craft algoculture. By trying to understand producers' activity to put a new aliment into our “allowable food”, we run up against the lack of communication of farmers. From our field experience, we propose to understand some research problems about this agricultural object. Managing interviews was depending to a true engagement of the sociologist as a sensitive person. Finally it appears some of the difficulties derived from the fact farmers considered the sociologist as a scientist whether he belongs to laboratory or to an “outdoor research”. So this article profit by the lessons of these ““outdoor” epistemologists” about the sociological methodology.

Pour citer cet article :

Delphine Dejeans. À la rencontre des agriculteurs. Sur la désensibilisation du sociologue en action, ethnographiques.org, Numéro 9 - février 2006 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2006/Dejeans (consulté le 28/02/2006).

L’enquête porte sur un nouveau type d’« algoculture » [1], développé à partir des années 70, autour d’un microorganisme bleu-vert, communément appelé spiruline (illustration 1).

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Illustration 1
Vue grossie au microscope électronique.
Photographie d’une diapositive présentée lors des journées « Les utopies réalisées », par Denise et Ripley Fox. Journées organisées par l’association A. Mazel, 5 juillet 2003, Saint-Jean du Gard.
Photographie : D. Dejeans.
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Illustration 2
La spiruline est commercialisée sous forme de poudre, ou en « bâtonnets », agglomérats de spiruline séchée.
Photographie : D. Dejeans.
 

La spiruline est produite pour devenir complément alimentaire, on la retrouve en Occident dans les magasins diététiques et en pharmacie (illustration 2). Elle est également cultivée par des ONG pour pallier certains déficits nutritionnels des Pays En Développement [2], Elle est donc destinée à complémenter l’alimentation du « malnutri » [3] (Occident) et du « dénutri » (P.E.D.).

L’alimentation a souvent été étudiée du point de vue du consommateur, en soulignant sa haute charge affective (Moulin, 1975) ou symbolique (Fischler, 1990). L’aliment nous touche, il permet d’actualiser des souvenirs, des valeurs. Pourtant, peu de travaux se penchent sur l’activité qui le construit en symbole, si ce n’est les travaux sur son éventuelle patrimonialisation (ex : Dupré, 2002 ; Micoud, 2003). La spiruline, en tant qu’elle est un aliment nouveau et peu attractif (couleur bleue - verte, odeur de vase), produite en France à petite échelle, permet de saisir les opérations des producteurs pour la faire entrer dans nos « admissibles alimentaires » (Fischler, 1990) [4].

Cependant, la compréhension de cette activité s’est avérée malaisée. Si l’aliment est chargé affectivement, cet élément ne suffit pas pour autant à faire entrer le sujet dans les sensitive issues [5]. Lors des premières rencontres, face à des interlocuteurs peu loquaces, il nous est apparu que la posture de neutralité du sociologue était un handicap pour comprendre les difficultés et la richesse d’un travail autour de ce que nous appelons un objet-passion. En nous engageant personnellement dans les conversations avec les agriculteurs, nous avons alors pu mieux saisir leur démarche et les critiques qu’ils adressent au monde de la Science, monde dont justement la sociologie classique s’inspire dans ses principes, sa démarche, et dont la posture artificialisée adoptée au départ découle.

Dans un premier temps, nous situerons ces agriculteurs dans l’histoire socio-technique [6] de la spiruline. Nous nous pencherons ensuite sur les premiers entretiens réalisés, grâce à un intermédiaire, riches d’enseignements sur la posture à adopter pour interviewer ces agriculteurs. Ces premiers contacts nous ont fait changer de méthodologie, nous en verrons les apports et les difficultés dans un troisième temps. Enfin, nous tenterons de cerner cette assimilation problématique du sociologue à l’institution laboratoire et ces critiques, qui débordent la méthodologie et touchent aux fondements mêmes de l’activité scientifique.

La particularité de la spiruline dans le domaine agricole tient à sa (re)découverte dans les années 60 par des chercheurs, qu’ils travaillent ou non dans des laboratoires agréés [7]. S’il existe au Tchad une activité de récolte antérieure à cette date, le déplacement de l’objet et sa prise en charge par des dispositifs techniques agricoles, bref, sa mise en culture, sont récents, et liés à une activité de recherche préalable. En effet, dans les années 60, deux recherches sont menées en parallèle, l’une par l’Institut Français du Pétrole (IFP) alors à la recherche d’une nouvelle source de protéines, l’autre par un microbiologiste américain installé en France [8], Ripley Fox, et qui travaille en dehors de toute structure universitaire pour trouver un « remède » contre la malnutrition. Ses ouvrages sont pourtant cités dans les bibliographies des articles scientifiques, il bénéficie d’une certaine reconnaissance.

En se basant sur des expériences menées sur d’autres microorganismes, notamment en Inde, celui-ci met au point un premier système de culture, appelé « système intégré villageois ». Il s’agit de récupérer les déjections humaines (latrines) dans des bassins, l’engrais fourni permet de nourrir une culture de spiruline, et de produire du méthane (gaz de fermentation). Il tente alors une prise de contact avec l’IFP, mais ce dernier refuse sa collaboration, arguant de la possible concurrence des deux recherches. En effet, les chercheurs de l’IFP développent un système de production à grande échelle de spiruline, une « usine ». « Le rideau de fer est tombé » (Denise Fox, porte-parole de son époux). De là naîtra une certaine mésentente entre les deux réseaux, et un nouvel acteur : le « scientifique de terrain », chercheur travaillant directement sur le terrain et/ou dans des laboratoires de fortune, en collaboration avec les acteurs, loin du monde universitaire et de ses moyens.

Les expérimentations de Mr Fox trouvent un écho dans la presse locale ou catholique [9]. De là naissent de premiers échanges, avec l’Inde et avec des religieuses travaillant en Afrique, et une première ONG (Association pour Combattre la Malnutrition par l’Algoculture simplifiée). Suite à ses actions (publications, participation à des colloques, premières tentatives de culture), la spiruline devient petit à petit célèbre dans le milieu de l’aide alimentaire aux P.E.D..
En parallèle, les expériences et analyses de l’I.F.P. conduisent à la mise en place d’une première production « industrielle » au Mexique par un sénateur français, Hubert Durand-Chastel. Des analyses nutritionnelles et toxicologiques sont développées, un second réseau se met en place, comprenant des hommes et femmes de laboratoire, et des entreprises. La spiruline commence à intéresser le monde occidental.

Les acteurs du premier réseau sont friands de toutes ces découvertes, ils se font les relais des propriétés trouvées : ils deviennent les apologues de la spiruline et... ses premiers consommateurs en dehors du Tchad. Les expériences sur la culture menées en France et en Suisse créent l’intérêt et de premiers agriculteurs se lancent dans cette voie. Ils sont tous proches d’acteurs d’ONG [10], proximité affective (amitié, famille, spatiale : voisinage).

La distinction entre culture « industrielle » et « artisanale » est opérée par les acteurs eux-mêmes. Elle ne réside pas dans la taille des exploitations ou dans les quantités produites (certaines installations africaines créées par des « disciples » de Fox surpassent la taille des exploitations « industrielles » françaises), ni dans un clivage idéologique entre logiques commerciale et altruiste (certains « bassins » sont exploités pour la vente), mais plutôt dans une relation différente à la technique.

Les installations « industrielles » ont davantage recours aux outils et analyses issus du monde académique. Elles sont pensées par rapport à un ensemble de normes sanitaires (contrôle des entrants, suivi qualité de la production en laboratoire). Ainsi parle Michel Hours (microbiologiste, travaillant pour plusieurs fermes « industrielles »), à propos d’un membre du réseau artisanal :

« Donc, ben lui, il se fait payer ses conseils dans la culture, l’installation, la mise en place, qui est sanitairement inacceptable. C’est la différence entre eux et moi. C’est-à-dire que eux, ils conseillent des choses que moi je n’accepterai jamais. »

Les dispositifs techniques sont souvent inventés par la recherche confinée, comme dans le cas de la culture mexicaine, ou en collaboration avec elle. Ils ont pour but de maximiser la production, la spiruline est souvent « enrichie » en molécules grâce au procédé, qui est alors breveté. Les producteurs sont ici appelés « scientifiques », « ingénieurs » [11], « techniciens » (concepteurs de l’exploitation), et « employés ». La spiruline est produite en « ferme » ou « laboratoire » (illustration 3).

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illustration 3
Exemple d’une production industrielle totalement fermée.
Photographie d’une diapositive présentée lors des journées « Les utopies réalisées », par Denise et Ripley Fox. Journées organisées par l’association A. Mazel, 5 juillet 2003, Saint-Jean du Gard.
Photographie : D. Dejeans.

Les installations « artisanales » reposent davantage sur une relation sensorielle avec la culture : l’observation, le suivi oculaire, olfactif, tactile de la culture remplacent souvent les instruments et dispositifs issus du laboratoire (analyse bactériologique, pHmètre, etc.). La qualité de la spiruline sera garantie par l’« hygiène » et par un vivre ensemble sensible du cultivateur avec sa spiruline. Le dispositif est souple : il doit pouvoir être adapté à des conditions locales (population, matériaux, climat).
La figure de l’apprenti remplace celle du chercheur ou de l’employé : chaque nouveau venu visite les différentes réalisations des membres du réseau, dans lesquelles il viendra « piocher », et ces rencontres donnent lieu au partage des théories, des expériences. Chaque « paysan » ou « chercheur de terrain » explique quels sont les facteurs qu’il pense importants, comment on reconnaît la « bonne santé » d’une culture (odeur, couleur), ses réussites et ses échecs, son accord ou désaccord avec les théories des autres membres du réseau. Ainsi, nous avons moins affaire ici à l’enseignement de théories, mais plutôt à l’initiation à une praxéologie (illustrations 4 & 5).

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Illustration 4
Bassins de culture au Mali.
Extrait du poster de l’association Liber’Terre, colloque « Les cyanobactéries pour la Santé, la Science et le Développement », organisé par l’I.R.D. et l’Institut Océanographique P. Ricard, 3-6 mai 2004, Ile des Embiez.
Photographie : D. Dejeans.
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Illustration 5
Bassin de culture au Togo.
Extrait du poster de l’association Spiruline Verte et Partage, colloque « Les cyanobactéries pour la Santé, la Science et le Développement », organisé par l’I.R.D. et l’Institut Océanographique P. Ricard, 3-6 mai 2004, Ile des Embiez.
Photographie : D. Dejeans.
 

De ce fait, la figure de l’agriculteur travaillant sa spiruline au corps à corps se détache de celle de l’employé en blouse blanche. Il y a sans doute un côté militant dans cette conception sensible de l’agriculture : tous les producteurs artisanaux appartiennent à la Confédération Paysanne, tentent de produire une spiruline « bio » (les matières premières nécessaires à sa croissance ne sont pour l’instant, en France, pas toutes sous ce label), et se disent « paysans ».

La spiruline a acquis aujourd’hui une certaine reconnaissance institutionnelle : on peut apprendre sa culture au Lycée Agricole d’Hyères, les jeunes producteurs peuvent bénéficier d’« aides à l’installation ». Actuellement, peu de personnes en vivent : on trouve des personnes qui produisent en France pour les P.E.D., des aspirants agriculteurs, d’anciens agriculteurs qui ont abandonné la culture de spiruline au profit d’un emploi plus rémunérateur, des personnes qui la produisent à une échelle réduite (dite « familiale »).

Les parcours biographiques diffèrent considérablement. On trouve quelques néo-ruraux, d’anciens étudiants en sciences, notamment en biologie ou dans des branches disciplinaires spécialisées dans l’environnement, ainsi que des agriculteurs spécialisés dans des cultures hautement techniques et/ou innovantes (chêne truffier, kiwi, alimentation « bio »). Il est à noter que les étudiants reconvertis s’orientent plutôt vers la production « industrielle », et forment un groupe à part. Ils font partie du groupe des « producteurs », sans pour autant se dire « paysans ». L’apparition de ce sous-groupe semble récente.
Nous ne parlerons ici que de ceux qui se définissent comme « paysans », car ils présentent un ensemble de traits communs, notamment dans leur relation à la science en général et à l’interviewer - sociologue en particulier.

Nous l’avons vu, les « paysans » n’ont pas le statut de consommateurs de la production scientifique et technique, mais au contraire font partie du réseau de production d’instruments et de sens. S’ils ne se définissent à aucun moment comme des « chercheurs de terrain », ils sont cités au même titre que ces derniers. Ils participent aux réunions annuelles et à la formation des nouveaux venus.
Dans ce réseau, la relation au laboratoire est historiquement problématique (cf. infra), et le scientifique est perçu comme quelqu’un qui ne se soucie pas des finalités de sa recherche : « tu te rends compte, ils ne se demandaient pas à quoi servirait leur travail ! » (discussion avec un membre d’ONG suite à une visite dans un laboratoire de nutrition). Deux principes de clôture du réseau sont mis en œuvre : pour l’intégrer, il faut avoir réussi à cultiver la spiruline (ce qui élimine beaucoup de « curieux »), et/ou il faut travailler pour les P.E.D. [12].

Dans ce groupe plus ou moins informel, les agriculteurs se distinguent, leur critique touche même le « scientifique de terrain ». L’agriculteur peut être « bricoleur », mais il doit avant tout travailler avec ses sens. Sa compétence repose sur cette connaissance particulière de l’objet :

« nous on y est allé euh.. faire de la formation avec le gars qui travaille là-bas, pour lui apprendre à cultiver de manière paysanne et pas scientifique la spiruline [...] Pour lui, les notions de pH et de salinité et compagnie, c’était.. c’était je pense au-dessus de ses compétences [...] Nous, on l’a fait travailler avec le nez, les yeux, les oreilles, et puis, avec ça, on arrive à faire pousser de la spiruline » (ALBERT) [13].

Il se définit donc par le fait de se passer d’instruments et instaure par là un autre rapport à l’objet. Défini en miroir, le scientifique est donc celui qui instrumentalise sa relation à la spiruline et qui n’en a en retour qu’une vision déformée :

« il y a un côté intégriste dans la démarche de chimiste [...], on découpe tout en rondelles, et on remet tout ensemble, puis on voit si ça marche » (ALPHONSE, en parlant d’un chercheur de terrain).

Ce rapport problématique au laboratoire, et à la science en général, s’est avéré important pour comprendre les difficultés des premières rencontres : si certains refusent la situation d’entretien, ceux que j’ai rencontrés s’exprimaient peu et il m’est apparu difficile de les interroger sur ce qui les touche, ce qui peut expliquer leur choix de l’objet. Une seconde piste d’analyse est alors apparue, grâce à un tiers intervenant, LOUIS ; elle met en cause cette fois la méthodologie mise en œuvre dans ces prises de contact.

L’entretien compréhensif est, comme toute méthode dite « qualitative » en sociologie, un exercice hautement artisanal (Kaufmann, 1996). Si quelques manuels existent, sa réussite est avant tout le fruit d’expériences de terrain répétées. Certes, son apprentissage est ponctué de lectures et de conseils de la part des « anciens », mais rien dans ce domaine ne saurait remplacer l’expérience.
D’ailleurs, la technique traverse les époques et les courants de la discipline. La littérature sur le sujet, relativement homogène, souligne cet aspect : il n’y a pas une seule et unique technique pour réussir cette épreuve de face-à-face, il consiste bien au contraire dans une adaptation réciproque qui passe par la compréhension des attendus, des rôles qui sont attachés à la situation. Mais cette analyse suppose déjà une attitude de l’interviewé (et nous le verrons, de l’interviewer) capable de se démultiplier en fonction de l’évaluation des situations, qui peut être refusée au profit d’un engagement en tant que personne complexe et totale.

Pourtant, pour singulière qu’elle soit, cette technique peut se décliner en postures de la part du sociologue. Or, les manuels restent centrés sur une posture qui se veut neutre. Les recommandations abondent : utilisation de « relances » où l’on se contente de reprendre les expressions de la personne, de questions évasives, générales, floues, manifestation d’une empathie... (voir par exemple Bourdieu, 1993). Ce qui a pour but (louable) de ne pas l’influencer, d’éviter l’imposition de problématique. Pour une situation qui peut facilement être assimilée à un entretien journalistique ou une épreuve scolaire, ces trucs et astuces assurent également une certaine modestie du demandeur, qui se met dans la situation du « je ne sais pas, je suis là pour apprendre » qui permet de désamorcer bien des tensions potentielles.

Armée de ces recommandations, de ces techniques qui ont façonné mon expérience, c’est ainsi que j’ai d’abord abordé ce terrain agricole. Doctorante en sociologie, j’avais pu jusqu’ici éprouver la fécondité de la posture, notamment pour rencontrer des scientifiques. Mais lors des premières rencontres avec les cultivateurs, j’ai rencontré des interlocuteurs peu enclins à expliciter leurs choix, leur parcours, leurs liens personnels avec l’objet. C’est en observant mon informateur privilégié que j’ai pu trouver la clef de réussite de ces entretiens.

C’est grâce à LOUIS (chercheur de laboratoire), que j’ai fait mes premières rencontres. Comme il travaille en faveur des P.E.D., il est invité aux réunions collectives du réseau artisanal et peut se fournir en matière première pour ses expériences. Dans ce cadre, il doit rencontrer trois agriculteurs, ALBERT, ALPHONSE et ANATOLE. Il m’a proposé de l’accompagner avec une de ses étudiantes (LÉA), ce qui m’a permis de rencontrer ces personnes peu disponibles (qui se disent « assaillis de curieux ») ou dont j’ignorais l’existence [14].

Les entretiens ont un statut mixte, tantôt conversation entre protagonistes, tantôt entretien sociologique. Les digressions sont nombreuses, et il n’est pas toujours aisé d’approfondir un sujet [15]. Le déroulement de ces rencontres permet de recueillir différents points de vue, tous les protagonistes répondant à mes questions. Mais il a surtout eu l’avantage de me montrer la capacité de LOUIS à débloquer une parole qui se révélait au départ problématique.

Excepté avec ALBERT, qui semble avoir une grande habitude de la prise de parole, l’entretien n’est pas toujours aisé, les agriculteurs rencontrés communiquent peu. Ils se contentent de faire visiter les installations et semblent peu enclins à mettre leur vie en récit.

On aurait tort de réduire cette non volonté de communication à l’appartenance à un groupe social. Par exemple, ALPHONSE et ANATOLE ont la même approche : ils n’ont pas envie de parler de leur personne et se contentent d’une visite des installations. Un « scientifique de terrain » sera même étonné qu’ils nous aient reçus. Or, cet accueil ne tient pas à une certaine distance à la culture légitime, à une mauvaise expression, ou encore à la gêne provoquée par des intrus diplômés. En effet, si ANATOLE n’a que le brevet, ALPHONSE a rédigé une thèse sur le « rôle de l’information dans l’évolution des habitudes alimentaires », puis a décidé d’abandonner la carrière de « costume cravate » pour « être plus utile au consommateur ». Et pourtant leur accueil est le même.

Ne sachant pas comment recueillir ce qui attache l’agriculteur à cet objet de culture singulier, mes questions tournent autour des parcours biographiques et des consommateurs de spiruline (les agriculteurs vendent essentiellement leur production par correspondance, ou directement, grâce au bouche à oreille). Mais la question du « qui consomme ? » apparaît a posteriori moins pertinente que celle du « qu’est-ce qui s’échange entre deux personnes intéressées par la spiruline ? ».

Car ce qui semble caractériser cette communauté tient moins à une ressemblance sociographique qu’à une réunion d’intérêts :

Sociologue  : « Pour revenir à ma question, je vous posais la question du public parce que.. [ALPHONSE] m’avait dit.. "j’ai une clientèle de babs".
ALBERT : [...]. Oui, j’ai une clientèle de gens qui s’intéressent à la.. les hippies, on va dire, alors. Oui voilà. Y a des gens qui s’intéressent à la spiruline, des gens qui font attention à leur alimentation, mais j’ai.. aussi bien des toubibs, que, oui, des babs, qui vivent dans les fermes, qui font pousser des chèvres, et, donc..
LOUIS : Oui, parce que c’est en rapport avec des gens qui mangent pas de viande, donc c’est.. un certain courant, quoi.
ALBERT : Voilà, exactement.
LOUIS : Y a le Larzac pas loin.
ALBERT : Ben, exactement, hein ? LÉA : Non, mais la spiruline, avec ses propriétés, va intéresser un public ouvert, c’est tout.
ALBERT : Bien sûr, bien sûr.
LOUIS : Et, c’est aussi, quand vous dites que la qualité, c’est quand même pas quelque chose d’original, c’est pas quelque chose.. vous dites, la qualité, faut pas qu’y ait trop de goût. Faut que ce soit quelqu’un qui accepte de manger quelque chose d’original ».

La conversation dévie souvent et je peux me rendre compte de ce qui s’échange entre passionnés de spiruline : des échanges de trucs et astuces sur la culture, et des potins. La conversation est traversée par des prises de position. Les acteurs font souvent le lien entre leurs engagements et la spiruline. Et c’est sans doute sur ces sujets divers, que les acteurs relient à la spiruline — ou qui les lient à la spiruline —, que LOUIS se montrera bien meilleur interviewer que moi.

Au cours de la discussion, les agriculteurs ont l’air parfois plus à l’aise, se laissent aller à la confidence. Ces moments sont provoqués par l’intervention de LOUIS, qui commence à parler de ce qui le touche, de ses quêtes personnelles, ses désillusions, sa biographie. Par exemple, avec ALPHONSE, qui a un parcours agricole mouvementé, il explique : « je peux comprendre, mes grands-parents étaient agriculteurs, je sais que c’est pas facile ».
Ces éléments permettent de mettre à l’aise la personne, mais souvent au-delà, d’orienter la conversation sur ses engagements, qu’il lie à son activité professionnelle. Toujours avec ALPHONSE, il expliquera qu’il est « en quête du vrai bio ». La conversation, focalisée sur le parcours du « paysan », s’oriente alors sur toutes les « magouilles » constatées dans le milieu de l’agriculture « bio », et sur les raisons de l’abandon de cette voie. Elle donnera lieu en fin de rencontre à un très long aparté entre LOUIS et ALPHONSE.

De même, suite à une longue digression sur la privatisation des services publics, ALBERT reviendra sur la spiruline :

« LÉA : Mais pourquoi les Américains sont effrayés par la concurrence chinoise, puisque, eux, le marché intérieur chinois est très grand, et absorbe la production chinoise ?
ALBERT : Mais, dans tous les pays, la devise c’est intéressant. Les chinois, ils cherchent aussi à vendre. Ils préfèrent ne pas vendre aux Chinois, et vendre à l’étranger, comme bonne technique de mondialisation merdique, euh, internationale, quoi, euh. On préfère faire crever les gens, on produit un produit, mais on le donne.. c’est pas pour les gens du pays, on préfère le vendre à l’extérieur pour enrichir les riches, pas pour donner à manger aux pauvres, quoi. D’ailleurs, cet après-midi à Montpellier, si vous vous ennuyez, y a une manifestation organisée par Attac et la Confédération Paysanne dont je fais partie, euh, contre la mondialisation, pour le sommet du Cathare qui a lieu actuellement, où on discute la privatisation..
[...]
ALBERT : Les gouvernements peuvent pas faire autrement ! Si le FMI et la Banque Mondiale leur disent... moi, j’étais au Bénin, leur disent "vous voulez des crédits, voilà, pour démarrer, vous privatisez l’électricité. Sinon, c’est même pas la peine, vous avez rien". Le gouvernement, qu’est-ce qu’il fait ?
LÉA : Ils ont pas le choix.
ALBERT : Il essaye, il essaye de..
LOUIS : Mais, ouais, c’est une mafia d’amis qui sont.. importantes.
LÉA : Le FMI et la Banque Mondiale, c’est quand même une clique là, une mafia..
[...]
ALBERT : Ben c’est.. pour ramener ça à la spiruline, si les projets de spiruline faits par.. tous les trucs faits par Fox, si ça a jamais pris, c’est parce que, en fabriquant de la spiruline, on ne génère pas d’argent, on génère à manger. C’est absolument autre chose. On génère à manger pour les gens sur place. Aucun intérêt ni pour l’OMS, ni pour l’ONU, ni pour les ministres de la Santé pourris des pays concernés, et compagnie. Pas de bakchich. On génère à manger pour les gens qu’ont faim. C’est pas intéressant, pour personne. Au niveau des instances internationales, et même nationales de certains pays, y a aucun intérêt »
(extrait d’un passage de 54 lignes, cf. annexe).

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Annexe
 

Ces moments m’apparaissent comme des moments clefs dans la conversation, lorsque les langues se délient. LOUIS nous montre que pour désopacifier ou éclaircir les liens multiples que les agriculteurs établissent avec la spiruline, il faut d’abord exposer les siens, et montrer avant tout qui on est, et pourquoi on s’intéresse à la spiruline. La réussite de l’échange tient alors moins à un vécu commun qu’à un partage, une confrontation d’expériences singulières. Il m’a alors semblé que cette posture de neutralité, empathique, propre au sociologue, était un handicap pour étudier ce type de sujet. J’ai alors décidé de prendre une voie buissonnière.

De plus en plus les auteurs admettent que l’engagement du sociologue peut être nécessaire à la réussite de l’interview (voir par exemple Kaufmann, 1996). Mais souvent, les moments d’engagement sont seulement considérés comme une première étape, pour mettre l’interlocuteur à l’aise, voire comme une prise de position mensongère nécessaire : il faut aller dans le sens de l’interviewer (Beaud, Weber, 1997 : 217-218 ; Beaud, 1996).

La situation d’entretien, en tant qu’elle opère une publicisation du privé, une mise à jour des liens effectués par la personne, une mise en scène narrative de soi, implique sans doute une schizophrénie, un dédoublement de la personne qui se raconte (Callon, Rabeharisoa, 1999). Mais le sociologue ne construit-il pas également, en retour, une posture schizophrénique, en taisant ses engagements, en adoptant cette posture dite empathique ? Refuser l’entretien, n’est-ce pas également refuser ce double jeu, refuser de donner à voir ce que l’autre tait au nom de la neutralité scientifique ?
De plus, l’entretien dépend de la définition que se font les enquêtés de la situation, du sociologue, de ce que ce dernier attend d’eux, de ce qu’il veut entendre. Dans la mesure où l’on ne maîtrise pas cette définition, il est difficile de tester ce que l’entretien crée d’indicible. On retrouve ces problèmes pour l’enquête par questionnaire : les tests méthodologiques montrent que les personnes sont rarement influençables, mais que la façon d’amener les questions, et notamment l’engagement de l’interviewer, permettent parfois de mettre en confiance et de favoriser une plus libre expression (Mayer, 2002).

En tant qu’il crée une situation sociale artificielle (De Sardan, 1995 : 83), fondée sur une non réciprocité, l’entretien peut bloquer ou fausser la parole recueillie. « On tend de plus en plus à convenir que le caractère impersonnel de l’entretien ne favorise guère la communication entre l’enquêteur et son interlocuteur. Il implique en effet de la part du premier une attitude de réserve qui ne stimule pas de désir de s’exprimer chez le second. [...] Priorité est donnée à la création d’un climat de confiance qui favorise l’expression libre de la personne interrogée. Il faut pour cela que le chercheur ne perde pas de vue qu’il est en quelque sorte le débiteur de ses répondants » (Coenen-Huther, 2001 : 13).
Il m’est apparu nécessaire de donner de moi, de me présenter non comme sociologue, mais comme individu porteur de choix, d’expériences, de points de vue, et qui précisément l’ont amené là, dans ce rôle de sociologue intéressée par la spiruline. J’ai donc opté pour une posture engagée et personnalisée, choisi de partir de mon expérience de la spiruline, lors de mes deuxièmes rencontres, qui ont eu lieu lors d’un colloque. Etre le débiteur de ses interlocuteurs, cela ne signifie pas seulement être le garant des propos reconnus, de leur utilisation, cela implique aussi de s’engager dans un échange fondé sur la réciprocité. Alors, l’échange prend des formes très différentes selon que l’on a en face de soi un scientifique ou un « paysan ».

En mai 2004, l’I.R.D. (Institut de Recherche pour le Développement) et l’Institut Océanographique Paul Ricard organisent un colloque sur les cyanobactéries. Un de leurs buts était de faire se rencontrer les deux réseaux de la spiruline. En tant que membres de l’I.R.D., donc travaillant pour le développement, un des organisateurs était membre de celui de la culture « artisanale ».
En-dehors de l’intérêt de cette situation expérimentale inédite, c’était aussi pour moi l’occasion rêvée de faire la connaissance de nouveaux acteurs. Le colloque ayant lieu au moment de la récolte, et la culture nécessitant alors un soin quotidien, seul ALBERT avait pu faire le déplacement le temps d’une journée et une nuit, alors que les autres agriculteurs rencontrés étaient en formation, ou en train de lancer leurs installations. J’ai pu rencontrer six personnes, dont un couple, aux profils très différents. Le couple, ainsi que deux autres aspirants voulaient se lancer dans la production semi-industrielle, ils étaient issus de filières scientifiques : biologie, agronomie, environnement. Les deux futurs « paysans » étaient en cours de formation au lycée agricole, suite à une expérience de « culture familiale » (ARNOLD), ou membre de la Confédération Paysanne (ANTOINE).

Ce colloque était également pour moi l’occasion de présenter les enjeux de ma recherche, sous forme de poster. Une « session poster » était organisée, me donnant l’occasion de me présenter oralement comme sociologue en situation d’observation [16]. Ceci m’a permis de clarifier la situation et, en outre, de me distinguer des nombreuses « oreilles » [17] présentes, représentantes de bureaux d’études. Ceci a aussi contribué à certaines gênes lors de conversations ou de repas, où l’on me demandait « ça, tu ne le prends pas en notes ». Chaque personne rencontrée était donc censée savoir qu’elle avait affaire à une sociologue en situation d’observation, ce que je ne manquais pas de rappeler à chaque fois.
Devenue actrice du réseau de laboratoire, j’ai fait le choix d’exprimer ce que je pensais, quitte à heurter mes interlocuteurs. Ceci implique de ne pas présupposer du résultat de l’enquête, et d’éviter la question de la manipulation. Suite à deux ans passés à découvrir les réseaux et les dispositifs, les différentes spirulines, je commençais à avoir mes propres préférences, opinions, critiques... Je pouvais donc tester ma propre pertinence/impertinence sur le sujet. Car, pour reprendre l’injonction d’A. Hennion (2003) « ne cachez pas votre goût - ne faites pas semblant d’aimer ce que l’autre aime, non plus ! Non, mettez-le en jeu », encore faut-il, sur des sujets inconnus, avoir eu le temps de se forger un point de vue.

Si j’ai tenté de mettre en œuvre une démarche explicite, cela ne règle pas pour autant le statut du matériau récolté. Comment traiter des propos qui s’apparentent à des confidences ? Par exemple, quand ARNOLD me raconte sa vie et les liens intimes qu’il a tissés avec la spiruline (cf. supra), la retranscription de ses propos me pose problème, d’autant plus qu’il me serait difficile d’expliciter publiquement les miens. Le partage qui m’a permis d’accéder à ces informations disparaît dans une description asymétrique. Pourtant, ces propos semblent capitaux pour comprendre le choix et la construction de la spiruline en objet agricole, et sa construction comme objet-passion. L’anonymisation semble une solution bien faible.
Ensuite, en m’engageant, la relation glisse de celle, professionnelle, de l’interviewer-interviewé vers un statut du proche non maîtrisable. Car l’engagement de la personne, de sa sensibilité, est aussi une caractéristique des relations intimes. Si mon objectif lors du colloque était de rencontrer un maximum de personnes, il semblait parfois incompatible avec les relations d’amitié qui se dessinaient.

Cependant, l’entretien compréhensif classique ne permet pas non plus de résoudre ces problèmes, et l’entretien peut très bien se faire le lieu de confidences, ou créer une relation de proximité. L’illusion de maîtrise et de distance que créent les manuels se heurte souvent à la réalité collective du terrain.
Cette démarche engagée m’aura en tout cas ouvert une partie du terrain, et donné accès à des informations nouvelles.

En premier lieu, cette approche m’a permis de prendre en compte de nouvelles dimensions, que les acteurs reliaient avec la spiruline. Et notamment, j’ai pu réaliser que certains partagent l’impression que la spiruline est ce lien. Elle permet de connecter des éléments biographiques épars, qu’ils soient géographiques, familiaux, liés à des hobbies, des passions, ou encore des accidents biographiques. Ainsi, ARNOLD m’a raconté qu’il a eu des problèmes d’alcool, et que suite à un mélange d’alcool et de médicaments, il s’est retrouvé dans le coma. Il a alors perçu une grande lumière. Il lie cette expérience à la spiruline, que certains définissent comme l’origine de la vie sur la Terre.
La spiruline touche et noue certains plans de l’existence. Elle porte avec elle des lieux, réseaux, personnes, et ses nouvelles relations sont autant d’expériences qui viennent se greffer, se mêler aux anciennes, de sorte que les individus n’ont pas l’impression d’un choix mais plutôt le sentiment d’une rencontre, d’une appartenance. C’est pour cela que nous la désignons comme objet-passion. Elle n’est plus l’objet d’un partage, mais le sujet d’une relation.

Elle pose alors le problème de l’objectivité, y compris pour les agriculteurs. Une question qui revient dans les discussions est : comment quitter le domaine de l’émotion pour décrire la spiruline à quelqu’un qui ne la connaît pas ? ARNOLD m’explique qu’il cherche à « rester objectif » en citant systématiquement ses sources. Et la question de faire la part de ce qui est prouvé de ce qui ne l’est pas déborde le laboratoire, elle éclaire d’un jour nouveau les documents publicitaires des « paysans » : ALPHONSE reprend l’Encyclopédie Universalis, ALBERT donne l’origine des chiffres qu’il produit. Cette description se voulant objective permet également de se prémunir des accusations de charlatanisme qui entourent l’objet. Les propriétés découvertes par l’expérience sensible sont réservées aux situations de face à face (qui permettent aussi de les partager et de les soumettre à la discussion).
S’il faut « rester objectif », il faut également « convaincre », vanter les propriétés d’un produit nouveau et peu attractif. Or convaincre, ce n’est pas seulement exposer les faits, c’est aussi les expliquer. Et les solutions mises en œuvre sont originales. ALBERT, quand je lui dis que rien ne prouve que la spiruline soit à l’origine de la vie sur Terre, s’énerve : « on s’en fout de savoir si c’est vrai ou pas. Moi, ça me permet d’expliquer à mes clients pourquoi la spiruline contient tant de choses ». Pour lui, la composition nutritionnelle exceptionnelle de la spiruline peut être expliquée par le fait que, si la spiruline est le premier végétal apparu sur Terre, elle peut contenir autant d’éléments nécessaires à la vie.
S’il partage avec le scientifique la dialectique du « convaincre » et du « rester objectif », l’agriculteur met en œuvre des solutions originales, au plus près du public, pour résoudre ce qui est vécu comme un problème.

Enfin, j’ai pu creuser ce qui posait problème dans cette méthodologie, et qui rattache la discipline au monde du laboratoire.

Si la sociologie peut apparaître comme une discipline scientifique pauvre dans son utilisation d’instruments, les rares moyens techniques mis en œuvre ne procèdent-ils pas d’une même démarche, que nous caractériserons ici comme une mise à distance du sensible ? C’est ce que semble penser ALBERT, lorsqu’il s’exclame, me voyant enregistrer le colloque au moyen d’un dictaphone : « Encore un instrument de mise à distance du réel ! ».
Sur le coup, cette remarque, prononcée à haute voix, m’a déstabilisée. Je ne voyais pas en quoi le dictaphone mettait le réel à distance, alors qu’il était supposé le reproduire.

Ces agriculteurs, en contact avec des « scientifiques de terrain » dont ils partagent les expérimentations, se font, nous l’avons vu en première partie, épistémologues de plein air. Pour ANATOLE, « les scientifiques ne savent plus observer, ils sont cantonnés sur un petit objet ». On retrouve le mouvement de réduction du réel (Barthe, Callon, Lascoumes, 2001) décrit par les philosophes et sociologues des sciences. De même, sa critique de la démarche de chimiste rappelle étrangement l’analyse de l’artificialisation du vivant (Simondon, 1958).

L’homme de laboratoire isole des phénomènes de leur environnement naturel, les découpe et les traduit en entités mesurables, pour pouvoir ensuite en dire quelque chose (Callon, 1986). L’instrument participe de ce mouvement de découpage — traduction du réel. Plus qu’un simple prolongement des perceptions (Simondon, 1958) il objective : il permet de sortir le phénomène du chaos supposé des perceptions et de la connaissance personnalisée pour le transporter dans le domaine trans-individuel du chiffre. Il se fait support du partage et mode de preuve. Il peut être vu en ce sens comme une incarnation de la théorie bachelardienne de l’obstacle épistémologique, il est ce qui permet au scientifique de sortir de l’expérience première (Bachelard, 1999). Le laboratoire apparaît alors « comme un dispositif de désensibilisation, il permet de sortir de la connaissance sensorielle et personnalisée, corporéisée et affective avec l’objet » (Dejeans, à paraître).
Si les instruments (dictaphone, caméra, appareil photo) du sociologue ne permettent pas toujours un détour par les mathématiques, ils permettent néanmoins de sortir le phénomène de l’expérience singulière, individuelle qui l’a vu naître, pour le transporter au laboratoire, dans lequel il sera décortiqué, comparé, analysé.

Or ce mouvement est contesté par les agriculteurs, qui sont des lecteurs des théories scientifiques sur la spiruline. La plupart des théories du laboratoire sont « mises en brèche par l’expérience » (ANATOLE). Par exemple, là où le laboratoire estime qu’il faut au minimum 20°C pour produire de la spiruline, le cultivateur constate qu’elle « repart à 15°C » (ALPHONSE). Le savoir agricole produit est autre chose qu’un savoir-faire, il ne va pas « de la pratique à la pratique » comme le prétendent certaines analyses (Bourdieu, 1980), mais est toujours rapporté à ses conditions singulières de production. Si le savoir singulier et personnalisé peut être discuté, mis en commun, il ne sera pas universalisé, mais toujours rapporté à l’expérience singulière et sensible qui l’a vu naître.

Si la démarche du scientifique est critiquée, sa finalité est elle aussi visée. Face à des scientifiques qui arguent qu’il faut de la Science pour produire des preuves (au colloque), les agriculteurs se taisent. Leur point de vue n’est pas dicible alors.

Ils ont déjà fait l’expérience des truchements de la connaissance produite par le laboratoire. Ainsi, ANATOLE reprend l’Encyclopédie Universalis sur les cyanobactéries (dans la conversation avec LOUIS), rapportant une anecdote : en purifiant les eaux thermales, les scientifiques s’aperçoivent que celles-ci ont perdu leurs effets bénéfiques. Ils découvrent alors que ces effets étaient imputables aux cyanobactéries qui les peuplent et qu’ils avaient ôtées. Outre le fait que l’anecdote rajoute au long argumentaire sur les bienfaits des cyanobactéries, elle met également en cause la science en train de se faire, qui avance en faisant des erreurs. Comment peut-elle alors fonder une action, qu’elle soit de production agricole ou de complémentation de l’alimentation du dénutri ?

Pour les agriculteurs, loin de produire des certitudes, la science produit du doute. Ainsi, lors d’une soirée dans un bar, ALBERT commence « la spiruline est un aliment consommé depuis des temps immémoriaux par de nombreux peuples... ». Je renchéris : « on n’en sait rien », arguant qu’une consommation contemporaine au Tchad ne peut en rien prouver une consommation immémoriale, et qui plus est pour d’autres peuples. La phrase d’ALBERT avait valeur de provocation. Il répond « je t’attendais là ! ». Le sociologue, en digne représentant du Laboratoire, continue cette activité de mise en doute de l’expérience, il prolonge cette activité de mise en crise, plongeant le monde dans un abîme de réflexivité.

Je continue la conversation avec ANTOINE, car ALBERT s’est absenté. J’exprime alors le fond de ma pensée : « je ne pense pas que le scientifique puisse aider à l’action des O.N.G., en cherchant des preuves, il ne fait qu’augmenter le doute ». ANTOINE est totalement d’accord, et m’explique que c’est justement de quoi il discutait avec ALBERT la veille. Cet engagement de ma part m’a aidée à clarifier ma position, et à accéder à ces propos tenus la veille. Il m’a permis non seulement de comprendre leur point de vue sur la science, mais également ce qui les gêne dans la posture du scientifique-sociologue [18].

Ce dernier point est le fruit d’une observation du colloque. Il nous semble que suivant le réseau auquel elle appartient, le mode d’engagement de la personne change, notamment dans les situations d’exposition publique de la personne.

Nous voudrions reprendre ici l’opposition analytique développée par J. Ion (1997), qui nous semble pertinente en tant qu’idéal-type permettant de spécifier une réalité mouvante. L’auteur oppose engagement militant, basé sur des critères d’appartenance communautaire, et portant d’emblée une définition identitaire, et engagement distancié, plus sociétaire, où la personne engage des compétences, des ressources personnelles propres, en établissant une frontière nette avec sa vie privée. L’auteur insiste sur le fait que, si le deuxième apparaît plus récemment, le premier mode d’engagement subsiste dans le mouvement associatif, et notamment dans le domaine de la défense de l’environnement ou de l’humanitaire. Pour prolonger cette analyse, il nous semble que le sociologue, dans sa posture, reproduit l’engagement distancié, ce qui peut être problématique lorsqu’il s’agit d’interroger les membres du premier groupe.

Pour des raisons historiquement légitimes, le sociologue s’est construit une position d’extériorité, non seulement vis-à-vis du phénomène social, mais également de lui-même, individu sensible constitutif des phénomènes étudiés. Toutes les injonctions méthodologiques (s’auto-analyser, observer et participer, ne pas montrer ses attachements et opinions, ne pas mettre en partage son expérience d’individu singulier) sont souvent autant d’appels à la « schizophrénie » pour reprendre le terme utilisé par M. Callon et V. Rabeharisoa (1999). L’engagement distancié apparaît alors historiquement comme constitutif de la posture sociologique.

C’est ce modèle qui semble mis en crise dans la rencontre avec les agriculteurs. Ceux-ci sont plus proches du modèle de l’engagement militant : leur activité professionnelle n’est pas disjointe de la vie familiale, et s’entoure d’autres attachements. Ainsi, les activités agricoles se font souvent en couple et, comme les défenseurs des méthodes « artisanales », ils s’affichent souvent en tant que couple [19]. Les liens qu’ils établissent avec la spiruline sont nombreux et divers (cf. infra). Celle-ci se trouve au cœur d’une problématique identitaire. S’ils sont réflexifs, ces liens ne sont pas pour autant l’objet de confrontation ou de débat, mais sont le support d’expériences partageables. C’est à ce titre que l’engagement du sociologue prend son sens.

La spiruline est un objet agricole singulier. Issue d’une production scientifique, elle s’insère dans une production « artisanale » « paysanne ». En tant qu’aliment, elle apparaît in fine moins comme une construction symbolique qui serait donnée a priori, mais davantage comme un médiateur. Elle supporte des engagements et des attachements divers et personnels, qui ne prennent sens que dans les collectifs où ces liens s’énoncent.

Objet récemment (re)découvert, elle prend son sens dans deux réseaux distincts mais perméables, un réseau de recherche de laboratoire et un réseau de recherche de plein air. Les « paysans » qui la cultivent en France travaillent avec des scientifiques et des ingénieurs d’O.N.G., utilisent la littérature savante dans leur travail et dans leur activité de publicisation de l’objet. Confrontés à différents modes de production de la connaissance, ils se font alors épistémologues de plein air. Leur appréciation du sociologue en situation de travail, tributaire de cette réflexion sur la Science en général, est souvent pertinente. Ils lui reprochent notamment de réduire le réel pour produire des abstractions de laboratoire et de prolonger une activité de mise en doute de l’expérience sensible et singulière. Ils refusent souvent la situation expérimentale dissymétrique et faussement neutre qu’est l’entretien.

Pourtant, l’idéal de rupture sur lequel repose historiquement la sociologie est lui aussi, aujourd’hui, « mis en brèche par l’expérience » (propos d’ANATOLE). Différents auteurs incitent le sociologue à « intervenir en montrant son intervention et non pas à ne pas intervenir, ou à intervenir en cachant qu’on intervient, ou à intervenir en tirant d’ailleurs la légitimité pour le faire » (Callon, 1999), ou à engager sa sensibilité sur le terrain (Hennion, 2003).
Il nous a semblé que cette nouvelle posture sociologique n’est pas opposée, mais complémentaire de l’ancienne. Une posture plus classique est nécessaire lorsque l’on ne connaît pas le terrain, ou sur des sujets qui sont l’occasion de violents débats. Elle est parfaitement adaptée à des interlocuteurs pour qui l’objet d’étude est le fruit d’un engagement distancié. Mais si elle permet parfois de produire de l’exprimable, elle peut aussi produire de l’indicible, notamment lorsque le sujet est constitué par la confrontation des goûts ou le partage de l’expérience, et ne peut se comprendre hors du collectif qui le co-constitue. Ce serait donc au prix d’une hybridation que la sociologie pourrait s’enrichir de la connaissance de liens denses, opaques et/ou émergents.

Si le chercheur abandonne l’illusion qu’il ne peut rester extérieur à son objet d’étude et que le sens qu’il produit modifie la réalité en retour, il peut s’engager en analysant les effets de son intervention (Callon, 1999). Mais s’il doit ensuite rompre avec le phénomène étudié et transporter la connaissance personnelle et sensible acquise au laboratoire, reste la question de la généralisation et du transport. Peut-il exister un support qui ne dénaturerait pas cette connaissance tout en la rendant comparable, généralisable ? Peut-il exister une science sans réduction du réel ? Si la réponse est négative, reste la solution d’assumer pleinement les découpages opérés, de prendre en charge le parti pris orienté nécessaire à toute recherche.

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Annexe
 

 
 

Notes

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[1] Le terme « algoculture » pourrait être soumis à débat. En effet, pour l’Institut Pasteur, la spiruline est une bactérie. Cependant, il est communément admis par les agriculteurs et leurs alliés que celle-ci est une algue, reprenant ainsi des classifications botaniques aujourd’hui bouleversées. Mais, loin d’un parti pris arbitraire, ce choix est avant tout pragmatique, ils disent qu’il est plus aisé de proposer une algue au consommateur...

[2] Notre propos ici n’est pas de discuter des analyses de la faim dans le monde en tant que problème nutritionnel, nous soulignerons simplement que cette approche unidimensionnelle est controversée dans le domaine de l’aide aux Pays En Développement.

[3] Pour simplifier la lecture, les expressions indigènes seront indiquées entre guillemets et les concepts en italique.

[4] Nous situant dans une sociologie pragmatique, nous ne parlerons pas ici du « système d’admissibles alimentaires » cher à Fischler. Il nous semble au contraire que l’alimentation est un domaine en constante évolution, que les consommateurs ne forment pas un « public » unifié, mais une diversité de publics, aux influences et critères de goûts multiples.

[5] Le terme sensitive issues désigne les terrains sur lesquels le travail en sciences sociales s’avère particulièrement malaisé (conflit armé...) Sur ce sujet, voir l’article de Daniel CEFAÏ et Valérie AMIRAUX, « Les risques du métier. Engagements problématiques en sciences sociales », Culture & Conflits, n°47, été 2002, http://www.conflits.org/document829.html.

[6] Nous n’avons pas ici la prétention de réécrire l’histoire scientifique de la spiruline, ni celle plus anthropologique de sa consommation (que les auteurs font remonter aux Aztèques). L’histoire présentée ici s’origine dans la (re)découverte de cette entité dans les années 60 par des chercheurs, et suit les acteurs français qui se sont saisis de cet événement.

[7] Certains chercheurs se définissent comme des « chercheurs de terrain », et oeuvrent dans des laboratoires bricolés, construits hors du monde universitaire et de ses moyens.

[8] Il semblerait que la France ait été novatrice en matière de spiruline, on retrouve cette allégation dans les entretiens et la littérature.

[9] A cette époque, l’aide aux P.E.D. est essentiellement prise en charge par des organisations religieuses.

[10] Nous ne retenons ici que les pionniers qui ont réussi la mise en culture. Beaucoup d’autres semblent avoir tenté l’aventure sans succès. Mais ils sont aujourd’hui hors des réseaux et, bien souvent, hors des conversations.

[11] On retrouve l’appellation « ingénieur » pour les installations des Pays en Développement. Cependant, les employés locaux sont nommés « agriculteur » ou « producteur », lorsqu’ils s’autonomisent.

[12] Par ce biais, des hommes et femmes de laboratoire sont en train d’intégrer le réseau depuis une dizaine d’années. Ils sont peu nombreux, et travaillent sur des problématiques d’aide aux P.E.D.. Donc, des transformations sont en cours.

[13] Dans un souci d’anonymat, parce que les propos retranscrits ici pourraient heurter les membres des réseaux, nous avons choisi de nommer les « agriculteurs » par un prénom commençant par la lettre A, et les scientifiques de laboratoire par un prénom commençant par un L. Pour ces derniers, les prénoms seront masculins lorsqu’il s’agit d’un chercheur, et féminin pour un étudiant, pour reprendre la tendance statistique qui se dégage dans l’enquête. Les noms inventés sont inscrits en lettres majuscules. En ce qui concerne les données publiques et pour les personnes n’ayant pas souhaité conserver l’anonymat, les noms sont respectés.

[14] D’ailleurs, je n’ai toujours pas réussi à rencontrer certains acteurs du réseau, malgré mes sollicitations.

[15] Nous ne voulons pas ici définir l’entretien comme un espace de parole dirigée, mais la distinction réside plutôt dans l’écoute attentive et « empathique » propre à la sociologie, souvent nécessaire pour qu’une personne expose et développe son raisonnement, et qui fait souvent défaut dans ces rencontres.

[16] Ma participation via ce poster a été très limitée. J’avais fait le choix de taire les implications de ma recherche, par l’emploi de formules extrêmement jargonnantes. Je savais par avance que mon analyse du phénomène pouvait heurter les analyses des acteurs du réseau (notamment grâce aux relations d’amitié nouées), aussi j’ai préféré réserver la restitution et le débat pour le prochain colloque. Cependant, comme me l’a fait remarquer un ami, rapporter des choix techniques, vécus comme des obligations, aux conceptions des acteurs avait un caractère polémique. Le débat n’a jamais eu lieu, et bien souvent mes interlocuteurs rapprochaient la sociologie d’une vision historiquement datée de l’ethnologie, comme légitimation de conceptions ethnocentristes. Ex : « Ah il y a tant à faire en Afrique, si vous les voyiez ! ».

[17] Cette appellation, utilisée par un scientifique de terrain, portait sur certains membres de bureaux d’étude qui avaient notamment une grande propension à « tendre l’oreille », lorsque les membres d’O.N.G. s’échangeaient des trucs et astuces pour rendre la spiruline plus attractive pour le consommateur.

[18] A priori, je suis la première représentante de cette discipline dans le réseau, les quelques ethnologues qui ont travaillé dans les P.E.D. sont plus perçus comme des « profiteurs », qui utilisent l’argent de l’aide aux P.E.D. pour passer des vacances, que comme des scientifiques. Cette assimilation au Laboratoire pose problème, mais n’est pas si négative si on la compare à d’autres situations.

[19] Les scientifiques forment parfois aussi des couples, mais alors ce lien est tû, notamment dans les colloques (ce qui ne manque pas d’alimenter les potins...).

 
 

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