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Télécharger en PDF (69.5 ko)Imprimer cette pagePour citer cet article :Brahim Labari, SAOUDI Nour-Eddine (dir.), 2005, Femmes-Prison. Parcours croisés. ethnographiques.org, Comptes-rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2006/Labari.html (consulté le 17/05/2008). Dernier numéro paru :Signaler cette page |
Compte-rendu d’ouvrageSAOUDI Nour-Eddine (dir.), 2005, Femmes-Prison. Parcours croisésSAOUDI Nour-Eddine (dir.), 2005, Femmes-Prison. Parcours croisés, Rabat, Editions Marsam. Préface de Fatema Mernissi (Synergie civique).Pour citer cet article :Brahim Labari. SAOUDI Nour-Eddine (dir.), 2005, Femmes-Prison. Parcours croisés, ethnographiques.org, Comptes-rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2006/Labari.html (consulté le [date]).
Au Maroc, on n’en finit pas de questionner les mystérieuses années de plomb (1960 - 1990) au cours desquelles les autorités ont emprisonné des milliers de citoyens pour « délit d’opinion ». Les éditions Marsam publient depuis quelques années des ouvrages historiques où il s’agit d’expliquer sans accabler, d’alerter sans dénigrer. L’ouvrage « Femmes-Prison » fait partie de ces livres qui déroulent l’Histoire longue à travers l’histoire de celles et ceux qui ont vécu une succession d’événements, souvent douloureux. La pédagogie consiste à transmettre aux générations contemporaines les méandres d’une époque de plomb avec laquelle il convient de rompre. Ce livre est issu d’un travail collectif coordonné par un ex-prisonnier et composé essentiellement de témoignages rendant hommage aux femmes combattantes de la liberté, tisseuses d’un Maroc réconcilié avec lui-même. Ce collectif, regroupé autour de « Synergie civique » dirigé par Fatema Mernissi, entend restituer au Maroc des profondeurs ses lettres de noblesse. Ce n’est pas un énième livre de politologie mais la restitution de vécus dans l’univers carcéral et des résistances familiales aux endurances des leurs. Quand le regard du politiste se fixe sur un procès politique, sa formation lui commande de s’en tenir à la nature du système politique et aux modes de légitimation du pouvoir : l’enfermement, l’emprisonnement et la torture seraient, suivant ce regard, les effets manifestes d’un mode de gouvernance reposant pour l’essentiel sur la répression. Les années de plomb au Maroc ont fait l’objet d’une abondante littérature inspirée par la science politique [1]. Le contexte de ces années, même arbitrairement daté, est reconnaissable au rétrécissement des libertés publiques et à la violence politique dirigée contre les organisations politiques et syndicales de gauche. Le livre s’ouvre sur le rappel condensé de ces années de plomb avec leur cortège d’arrestations, d’emprisonnements ou de représailles (12 pages). Nour-Eddine Saoudi y rapporte les événements les plus marquants de cette période. L’auteur rappelle que les réunions politiques ou syndicales se faisaient clandestinement ou ne se faisaient pas du tout, étant donné que tout le monde avait peur de tout le monde, chaque citoyen étant vu comme un potentiel agent secret : « Le palais redéployait l’action des appareils sécuritaires de l’Etat en diversifiant les procédés de terrorisation des dirigeants les plus actifs, en élaborant les complots à leur encontre » (p. 16) Durant ces années de plomb, on dénombre des centaines de procès, des dizaines de simulacres de coup d’État... Le tout pour justifier la répression, les arrestations, emprisonnements et autres tortures de très nombreux citoyens. La posture du politiste montre ses limites quand elle ne prête pas une attention suffisante aux microscopies des rapports entre les prisonniers et les membres de leurs familles, notamment les femmes : « L’arrestation d’un militant politique au Maroc entraîne souvent des conséquences inimaginables pour son entourage, parents et amis (...) Par leur sensibilité et leur émotivité particulières, les mères, les épouses et/ou les sœurs sont généralement les plus affectées par ce douloureux événement qui dure parfois de nombreuses années » (p. 8) Le travail ethnographique, parce qu’il rapporte des témoignages pour verbaliser le réel, comble la lacune en mettant en première ligne les « bâtisseuses » du Maroc citoyen — pour reprendre les termes de Fatema Mernissi, la préfacière de ce livre. L’Histoire officielle a maltraité / sous-traité les femmes dans cette phase noire du Maroc et le livre a le mérite de réparer cet affront. La libération de la parole, la passion de narrer la part des femmes dans l’épreuve de l’emprisonnement des leurs sont incontestablement le point fort du livre. Aucune rancœur dans les témoignages, mais simplement l’amour que ces femmes, ces sœurs portent à leurs fils ou à leurs frères, avec en arrière-plan l’incompréhension face à l’absurde, face à l’arbitraire. Il y a certainement du pathétique et de l’émouvant dans l’hommage rendu par ces ex-prisonniers à celles qui les ont soutenu jusqu’au bout de leur peine comme l’auteur de ces lignes, citant le poète grec Seferis :
Un autre ex-prisonnier revient sur les conditions de sa captivité : alors que sa mère et ses sœurs ont tenu tête aux policiers lors de sa traque, son père, ayant été rejoint à son travail, n’a pas résisté aux menaces des agents et a fini par livrer son rejeton. S’ensuit une scène de ménage où la mère lance au père :
Les itinéraires des militantes sont restitués dans toute leur épaisseur avec une économie de mots remarquable. En simplifiant cette restitution, on pourrait dire que le militantisme féminin en faveur des prisonniers se déploie dans les registres suivants :
Le livre n’est pas seulement dédié aux femmes en tant que compagnes d’infortune des prisonniers, il est aussi celui des témoignages de ces femmes qui avaient fait, elles aussi, la dure expérience de l’emprisonnement. Il en est ainsi de cette « mère qui a accouché sous la torture » (p. 139). Dite Oum Hafid (la mère de Hafid), son seul crime est d’avoir été l’épouse d’un militant socialiste. La place manque pour relater les souffrances éprouvées, mais une partie du témoignage de cette prisonnière face à « ses gardiens » révèle la cruauté d’un monde grondant : « Je les suppliais et leur disais que j’étais en gestation et que je risquais d’accoucher d’un moment à l’autre. Ils me répondaient : Meurs si tu veux mourir, cela ne nous concerne pas. Peut-être ta mort sera mieux pour toi ! Cette scène est particulièrement éprouvante pour les femmes détenues avec moi... » La question de la réconciliation parcourt de bout en bout les témoignages qui convergent vers la nécessité de tourner la page dans une sorte de grand pardon. C’est là une problématique controversée de l’ouvrage en ce qu’il pourrait laisser supposer que les responsables vivants des exactions commises n’auraient pas à rendre compte de leurs agissements passés. Il manque assurément une conclusion comme synthèse des différents témoignages et l’esquisse d’une hypothèse sur l’avenir du Maroc à l’aune de l’œuvre de ces bâtisseuses. Nonobstant, le livre se lit comme un roman noir, gris et rose.
[1] Cf. par exemple les ouvrages de DALLE Ignace, 2001, Le règne de Hassan II (1961-1999). L’espérance brisée, Paris, Maisonneuve et Larousse et le plus récent VERMEREN Pierre, 2006, L’histoire du Maroc depuis l’indépendance, Paris, La Découverte.
SAOUDI Nour-Eddine (dir.), 2005, Femmes-Prison. Parcours croisés, Comptes-rendus d’ouvrages. |
| ©2008 - ethnographiques.org - ISSN 1961-9162 Mis à jour le 9 mai 2008 |
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