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Pour citer cet article :

Claude Macherel, 2006. « Vol 543 pour Reykjavik ». ethnographiques.org, Numéro 9 - février 2006 [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2006/­Macherel - consulté le 10.12.2016)
 

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Claude Macherel

Vol 543 pour Reykjavik

Résumé

« Pourquoi les voyages aériens internationaux reproduisent-ils si parfaitement la structure des rites de passage ? » demandait le regretté Julian Pitt-Rivers lors d'un colloque mémorable tenu à Neuchâtel en octobre 1981. Dans l'après-midi du 31 juillet 2005, un 727 d'Icelandair a fait passer deux cents personnes de Paris - Charles de Gaule à Reykjavik - Teflavik en 150 minutes. Autochtone d'intervalles et de transitions, un ethnographe était du voyage. Il rapporte ici des vues de près (visages et personnages, scènes du front guerrier planétaire, monnaies avant-coureuses de l'inconnu) ; des vues de plus loin (quelques traversées d'un autre âge ou d'un tout autre genre, la douce mamelle des nuages, la corne d'un grand estuaire) ; des expériences encore, vécues au sol ou en vol et croquées au passage. Le récit est sous-tendu par une pratique réfléchie de ce métier indissociable d'un mode de vie, de voir, de dire passablement singulier.

Abstract

« Why do airplane trips so perfectly reproduce the structure of rites of passage ? » asked the late lamented Julian Pitt-Rivers during a memorable conference on those rituals, assembled at Neuchatel in 1981. In the afternoon of 31 July 2005, an Icelandair 727 ferried 200 persons from Paris - Charles de Gaulle to Reykjavik - Teflavik in 150 minutes. An ethnographer, this native of the betwixt and between, was among them. He recounts his impressions from close up (faces and characters, scenes from the planetary war front, the premonitory coinage of the unknown) and from afar (crossings from another age or of another sort altogether, the soft bosom of clouds, the horn of a large estuary) as well as experiences snatched while on the ground or on the run in the air . Underlying the account is a reflection on the practice of a profession so closely tied to such a distinctive way of living, seeing and describing.

Pour citer cet article :

Claude Macherel. Vol 543 pour Reykjavik, ethnographiques.org, Numéro 9 - février 2006 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2006/Macherel (consulté le 28/02/2006).

« Pourquoi les voyages aériens internationaux reproduisent-ils si parfaitement la structure [des] rites de passage ? » demandait le regretté Julian Pitt-Rivers lors d’un colloque mémorable tenu à Neuchâtel en octobre 1981. Il venait de frapper son auditoire d’une coïncidence. L’an 1909, Louis Blériot passant la Manche est le premier à franchir une frontière internationale par les airs ; or, la même année, Arnold Van Gennep pose l’une des pierres angulaires de l’anthropologie moderne en publiant Les rites de passage [1]. « L’élaboration du système de transport aérien, ajoutait Pitt-Rivers, semble avoir été conçue à partir de la théorie de Van Gennep. » [2]
Dans l’après-midi du 31 juillet 2005, un 727 d’Icelandair fait passer deux cents personnes de Paris - Charles de Gaule à Reykjavik - Teflavik en 150 minutes. Autochtone d’intervalles et de transitions, un ethnographe est du voyage. Il rapporte ici des vues de près (visages et personnages, scènes du front guerrier planétaire, monnaies avant-coureuses de l’inconnu) ; des vues de plus loin (quelques traversées d’un autre âge ou d’un tout autre genre, la corne d’un grand estuaire) ; des expériences encore, vécues au sol ou en vol et croquées au passage.
Le récit est sous-tendu par une pratique réfléchie de ce métier, indissociable d’un mode de vie passablement singulier. L’objet « ethnie » (ou ses succédanés) définit l’activité d’un ethnographe comme la bûche le bûcheron ou le plomb le plombier : d’un coup de hache ou de cisaille disciplinaire mal ajusté. Métier pour métier, la vannerie et la dentelle, l’optique au micron près, la cuisine à sept arômes et l’horlogerie de grande complication conviendraient mieux.
Oxymore vivant, l’ethnographe est un passager permanent de l’espace-temps humain. Partout à son affaire, il lui faut ajuster une matière humaine, celle dont il est fait présentement, à mille conjonctures diverses pour décrire partages et dons, frontières et jonctions, cloisons et fenêtres, rives et gués, goûts et dégoûts, raisons et déraisons, usages et dires différentiels, tous captés sur le vif. Il assimile en les traversant ces découpes relationnelles qui le partagent aussi, les déplie et les décrit à l’air libre des connaissances. Il ressemble aux bons voyageurs : non pas ceux qui « font un voyage » sous blister ou, pire, ceux qui « font la Toscane » (sic) en dix jours, Djenné en 4x4 ou le Cervin sans peine, mais ceux qu’un voyage fait, défait et recompose, plus humains si possible au retour qu’à l’aller.

Sous mes semelles, le tapis volant bleu marine d’un 727 d’Icelandair file huit-neuf cents mille mètres d’azur dans l’heure qui passe. Nous avons quitté Roissy-en-France et Charles-de-Gaulle toutes références confondues. Adieu la Libération, les Mémoires de guerre, les triomphes mités aux cadavres d’une place étoilée, un aéroport dévoré de gigantisme, un porte-avions nucléaire cocorico couci-couça. Adieu même Réage et les pages d’amour en chaînes d’Histoire d’O, deux semaines et demie de libération de Paris s’allongent aux franges du tapis.
La loi des transports est celle du moindre effort. En milieu ouvert, l’application de la loi produit des routes rectilignes et des trajectoire prévisibles. Sauf accident culturel, naturellement, quand par exemple le ciel du plus court chemin entre en guerre. Les civils, pas fous, contournent ces cieux canonnés et la ligne se fait buissonnière. C’est ainsi qu’au temps jadis j’ai vu, de haut, l’Autriche, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie en allant de Zürich à Salonique. Pour qui n’était pas musulman ou kosovar, voire les deux en un en Grande Serbie, c’était le bon temps.
En ce temps-là, le gratin de la finance helvétique n’avait pas encore sabordé la flotte aérienne nationale à la roulette des spéculations, ni Al-Qaida condamné au tout-plastique le ciel de ses martyrs. A l’heure du casse-croûte, à l’aplomb du Balaton, les hôtesses de la Swissair vous dressaient tout sourire un couvert de coton damassé, de porcelaine immaculée et d’acier inoxydable. Le couteau vous servirait à manger civilement, pensait l’hôtesse innocente, pas à faire boucherie dans l’équipage pour vous emparer du bâtiment et le transformer séance tenante en missile assassin.
De brillants couteaux d’acier circulaient ainsi lame à l’air en classe touriste. Aux premières loges de l’avion, le régime pouvait varier. Peu avant que les ailes suisses n’envisagent de racheter les belges — autre trou fatal creusé dans leur fromage — les goûts et les dégoûts de l’épouse d’un chief executive de la Sabena avaient encore, dieu merci, un petit doigt levé d’influence. Top de la jet set aux frais de la princesse, Madame pouvait grimacer au premier lunch qu’on lui servait dans le couvert battant neuf de la Sabena et — comment n’ai-je pas été consultée ? — faire remballer et solder le trousseau entier de la flotte afin qu’on lui substitue enfin de la porcelaine et une argenterie plus convenables à son goût. Le bon temps, vous dis-je.
Admis à la Solvay Business School de l’Université Libre de Bruxelles, vous préparez un diplôme en management — l’art et la manière de bien conduire une entreprise, en francophonie comme ailleurs. En donnant 47 ans au capitaine, nonante avions à la flotte et un service six pièces à chaque passager :
(a) établissez la facture du changement de trousseau ;
(b) rajoutez 34 Airbus 320 à crédit, valeur 1997 ;
(c) prévoyez la date de la faillite de la Sabena ;
(d) raccordez librement vos calculs et la sociabilité de l’histoire à trois expressions de sens commun : « voler de ses propres ailes » ; « avoir du plomb dans l’aile » ; « se tirer une balle dans le train d’atterrissage ».
In memoriam et pour comparaison : créée en 1931, déclarée compagnie nationale en 1947, la Swissair a succombé au traitement de ses dirigeants en 2001, après septante ans de bons services rendus à la mère patrie, à ses enfants et à un nombre considérable d’étrangers.

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Keflavik à l’aller, débarquement du vol 543.
Photographie : Claude Macherel (n°2118), 2005.
 

Ce matin, novice en matière de manières de tables nordiques, j’ai mis à tout hasard deux barres de céréales dans mon ciré. Me demandant sur quel siège je les grignoterais, j’avais tenté ma chance à la loterie de l’enregistrement. La poupe du tapis étant borgne et sa proue réservée aux pilotes du vaisseau, l’un des deux côtés restants, tribord ou bâbord, est presque toujours meilleur que l’autre pour la vue.
« Est-ce qu’il vous reste un hublot ? — Oui. — Côté droit ? » A l’heure de la traversée, la face est de la carlingue sera la bonne. Casé à l’ouest, j’aurais Soleil dans la figure et, j’imagine, de l’Atlantique à perte de vue sans crier terre. Une fenêtre avec vue au levant ? La demoiselle aux beaux cheveux consulte son écran. La réponse est oui, il lui reste du bon hublot. Les dieux du ciel et leur incarnation ici même sont bien tournés.
Le ticket n’est pas gagnant pour autant. Que vaut le billet d’un avion bardé de portes sans le passe-portes de son titulaire ? Page 19 du mien, sous sa reliure écarlate, la croix blanche fédérale, les quatre langues nationales et la langue de l’Empire en roue de secours, nous devons nous rendre à l’évidence, l’incarnation et moi. Le sceau tamponné d’un ambassadeur de Suisse, le reçu de la taxe acquittée pour prolongation voici trois ans trois lunes et, pour clore, la signature au stylo bille d’Anne-Catherine O. en font foi : mon passeport est invalide depuis trois mois.
La mobilité des invalides est réduite, c’est un fait d’expérience qui ne favorise pas les transports. Au demeurant, je suis un claudiquant de naissance, c’est écrit à l’encre de Chine page 2 du passeport, ligne Prénom(s) — Vorname(n), — Nome(i) — Prenum(s) — First name(s). Par bonheur, l’hôtesse a tout l’air moitié / moitié de certaines fondues au pays. Mi-kiné, mi-radiesthésiste, elle entreprend de soigner mon handicap par téléphone. Quelle qu’en soit l’issue, l’opération laisse du temps pour causer. Nous sommes seuls, personne ne pousse derrière et le 727 d’Icelandair ne décollera que dans une heure. S’il part à l’heure dite. Qui, sur une ligne régulière, a jamais vu un avion partir avec une heure d’avance ?
La beauté paisiblement sûre d’elle de ma thérapeute clouerait au sol un charter de globe-trotters. « Puis-je vous demander d’où vous êtes ? ». Elle sourit jusqu’au coin de ses prunelles luisantes, deux châtaignes décidées dans leurs bogues fraîche écloses. « Devinez ». C’est m’offrir carte blanche et joueuse pour la regarder librement. Tirons donc les cartes, son jeu à ciel ouvert est un brelan d’étoiles. Voix de source, français limpide, ces yeux-là, leurs cils ailés, le velours thé de sa peau mate, vingt-cinq printemps aux hirondelles, l’harmonie de ses traits et la grâce éclatante de la jeunesse qu’un cou de gazelle dresse hors la neige ouverte du chemisier, je parle à une princesse moghole revêtue par hasard du tailleur bleu marine des Aéroports de Paris. J’hésite juste entre l’Inde même — Pondichéry ferait le carat — et les rivages indianisés de l’Afrique orientale. Le lui dit. Elle sourit de plus belle : « On me le dit souvent. Je suis Algérienne. Algérienne d’Alger. — Pas kabyle ? — Un chouia. C’est pour ça qu’ils m’ont appelée Saliha ».
Le téléphone frissonne. C’est le contrôleur islandais en chef qui rappelle, il a besoin d’un diagnostic plus fouillé. Tandis que le traitement de mon invalidité suit son cours, je me récite Noces à voix intérieure. Au printemps, Tipasa est habité par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs... Bien pauvres ceux qui ont besoin de mythes. Qu’ai-je besoin de parler de Dionysos pour dire que j’aime écraser les boules de lentisques sous mon nez ? Voir, et voir sur cette terre, comment oublier la leçon ? [3]
Saliha repose le téléphone. Prière de ne pas confondre berbère et barbare : Saliha, le nom, veut dire celle qui aide. « C’est oké, vous pouvez y aller. Porte 33 ». Elle me tend le sésame flambant du ticket d’embarquement posé sur le passeport en berne. Derniers sourires et bon voyage ! Il est tout de suite bon de se laisser porter pattes blanches sur un tapis roulant, souple ruban coulant sans fin qui plonge en pente douce par-dessous les pistes, remonte à la même allure feutrée le versant opposé du tunnel sans donner signe d’effort, et finit par faire surface dans un satellite.

La banlieue des astres, déjà ? L’accès au ciel, par les temps qui courent et les kamikazes qui volent — en éclats de chairs déchiquetées, à l’instant où l’avion explose — est défendu de plus de chicanes, herses et ponts-levis qu’un fort de Vauban sous le Roi Soleil. Au dernier étage du satellite, cinq sentinelles armées filtrent la troupe vacancière. Prière impérative de se déchausser, tomber montre et ceinture, vider ses poches de toute chose indésirable, franchir sans qu’il s’alarme le portillon scruteur de métaux tandis que, sous un tunnel parallèle, votre bagage de cabine est passé aux rayons X.
Se questo è un uomo ? La question se pose. Ce que vous êtes, le vivant que son histoire a fait devenir l’humain Untel ne concerne personne dans ce filtre. Dans la tête des cinq sentinelles qui pensent ici tout ego lessivé, seul compte ce que des bipèdes qui passent tout ego essoré vont porter et faire transporter dans la bulle pressurisée de l’avion.
En voyant mon sac repartir vers l’entrée du tunnel perce-cuirs pour une seconde auscultation, je comprends en un éclair, par une cascade d’inférences où nul n’a parlé, que nos garde-fous ont jugé suspect l’acier, pointu à l’écran et coupant à l’air libre, d’une minuscule paire de ciseaux enfouie au fond du sac, dans un recoin de ma trousse de toilette.

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Keflavik au retour, embarquement pour le vol 542.
Photographie : Claude Macherel (n°3280), 2005.
 

Échaudé à mon premier passage de ces douanes fortifiées aux électrons, le printemps dernier, ai confié cette fois-ci le couteau de poche au bagage de soute. Mais dans la bousculade mentale des préparatifs du départ, aux petites heures de la nuit dernière, construire en pratique la relation entre le remplissage actuel d’une trousse de toilette, et l’avenir lointain de ce que j’expérimenterais ici même dix heures plus tard sans l’avoir envisagé en détail, ce numéro de trapèze volant n’était pas dans les cordes de mon cerveau. Ailes bienveillantes de Saliha ou plus prosaïques raisons, les garde-fous se montrent bons princes. Mes ciseaux à ongles auront la vie sauve. Car le filtre vous dépouille, pour le recycler ailleurs ou le faire détruire, de tout ce qui ne saurait désormais pénétrer la bulle, vulnérable de l’intérieur, d’un avion.
La procédure est stricte et sévère. Il arrive qu’elle tourne impromptu au numéro de cirque. Le printemps dernier toujours, dans un aéroport, un quidam bien élevé retirait sa ceinture. A la surprise générale, la sienne la première, il a viré clown en piste dans la sciure sous les yeux de la foule : son pantalon lui était tombé aux chevilles. Au souvenir de la scène, j’ai souri. Me suis laissé aller à badiner un brin. J’avais grand tort. Les gardes l’ont mal pris. Ils avaient cent fois raison. L’humour ici n’a plus cours.
Mettez-vous à leur place. Qu’un seul fou de son dieu échappe à leur vigilance, et vos cinq concitoyens auront en bloc deux cents cinquante morts sur la conscience. La vôtre comprise, si vous étiez du lot damné par le martyr. Un ange gardien taillé en armoire à glace m’a tiré à l’écart sans un mot. J’ai payé ma légèreté d’une fouille au corps, livré bras en croix et jambes écartées au contrôle expert de cet homme en armes.
Le filet sphérique du web noué au point furtif ; la bibine pétillante d’Atlanta ; les satellites je-vois-tout et ceux qui donnent à dix mètres près la position d’une brebis égarée dans les éboulis de la Gugginalp ; des kiwis quand vous voulez dans une épicerie du Groenland ; les paquets de milliards qui roulent à la vitesse de la lumière moins cinq sur le billard des bourses ; Halliburton & Co. en col blanc et talons hauts de couture sur les moquettes de blanches maisons ; l’US Army en rangers et en sang dans les ruines et la gadoue du quart-monde ; des croisés en jeans et sac à dos bombé dans votre bus du matin ; Nicole Kidman ou le mollah Omar quelque part, un tsunami ici, là un génocide de deux cents mille humains pour trois nappes de pétrole, tout ce que chacun sait contresigne l’unification de l’espèce dite sapiens, entrée du même saut évolutif en guerre civile contre elle-même.
Sous la pelure trompeusement luisante du fruit, sous les images sexyglacées d’un show global comme une bulle de savon, des étalons de plus en plus disparates mesurent entre les chairs réelles des écarts qui vont croissant. Ça craque de partout et le tissu des liens humains ne tient plus qu’à un fil. Celui, décisif, qui maintient l’unité incohérente du tout ; celui qui noue par d’innombrables liens marchands, dépendance et domination tressées, la continuité nécessaire du tapis.
Je suis, tu es, nous y sommes en permanence, rattachés à six milliards d’autres. Prenez les survivants du peuple quiché. Pour trois dollars les dix heures de labeur quotidien, ils sont asservis aux proconsuls guatémaltèques d’une multinationale alimentaire qui, droite dans ses bottes, engraisse ses actionnaires et ses dirigeants depuis les rives de la Tamise ou du Léman. Les Quichés ont récolté grappe à grappe le café dont une hôtesse proprement maquillée vous servira dans l’avion, tout à l’heure, l’infusion de grains torréfiés et moulus, agrémentée d’une pastille chocolatée. Pour le gain de cette gourmandise amère et tous comptes faits, quelques douzaines de vieillards, femmes et enfants qui ignorent jusqu’à l’existence du produit nommé chocolat, auront été assassinés le printemps dernier, dans la ceinture cacaoyère de la Côte-d’Ivoire.
Avancez, bonnes gens, soixante de vos concitoyens du monde passent affamés sur une périssoire, si elle n’a pas déjà coulé, le détroit de Floride, celui de Sicile ou de Gibraltar, pendant que vous passez sans encombre en famille ou avec elle, avec lui ou bien seule, à Yof ou Otopeni, le portillon électromagnétique du retour de vos vacances.

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Keflavik au retour, embarquement pour le vol 542.
Photographie : Claude Macherel (n°3278), 2005.
 

Il y a vingt minutes, sac au pied sur le roulant tapis de gomme, je songeais aux Anciens. Ils ignoraient le caoutchouc mais tiraient présage du vol des oiseaux. Les hirondelles d’Alger portent-elles jusqu’à Reykjavik l’encolure de leur chemisier blanc ? Je n’ose plus l’exclure, assuré désormais que le 543 ne s’envolera pas sans moi. On a déclaré inoffensif cet Helvète et tous les auspices lui sont favorables. Numéro du vol inclus, qui contient la finale du millésime de ma naissance.
Je trouverai celle du millésime de ma conception dans le 542, numéro du vol retour. N’ai certes pas vu le jour avant qu’un couple ait généré le germe du corps que je devrais apprendre à faire mien, c’est la plus commune et la moins écrite des lois humaines. Mais si 43 précède 42, n’aurai-je pas fait le voyage du retour avant l’aller ? On pourrait le penser théo.riquement, en clef mono.théiste, dans une perspective strictement cartésienne scotchée à Paris. Un doigt d’ethnographie dissout cette illusion. L’espace-temps humain n’est pas plus mono.centré à Paris qu’à Pékin, Abidjan, Tel-Aviv, Washington, Téhéran, dans le Pernambouc ou ailleurs — le lieu où vous vous trouvez à l’instant lisant ceci, par exemple. Ici et maintenant, toute perspective décrite de l’intérieur de cet espace-temps est triple. Au moins double, pour simplifier.
L’I-543 peut partir de Roissy-en-France quand il voudra, la compagnie qui nous transporte est basée en Islande. Le point de vue de ses avions prime le point de vue de leurs bien nommés passagers, d’où qu’ils viennent. En vol ou au sol, où qu’ils aillent et où qu’ils se posent, qu’ils sortent d’ateliers sis à Toulouse ou à Seattle, tous les volatiles d’Icelandair partent humainement de l’Ile des glaces, lieu de leur port d’attache marchand. Ils partent du siège légal de la compagnie pour effectuer le vol 542 par exemple — avant d’y revenir par le 543, comme de juste.

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Roissy / Charles-de-Gaulle à l’aller, envol du 543.
Photographie : Claude Macherel (n°2109), 2005.
 

Le 727 du 543 a décollé de Roissy au milieu de l’après-midi, avec une bonne heure et demie de retard sur sa feuille de route. L’avion à peine soulevé de terre, ses réacteurs ont avalé à plein régime les dernières banlieues de la mégapole. Ces machines-là grimpent au ciel de si bon cœur qu’en moins trois de minutes, la nôtre a traversé le plafond des nuages.
Ce 31 juillet de l’an 2005 des chrétiens, le plafond des vaches, vu côté reposoir des étoiles, est une couette blanche pommelée de gris épars, moelleuse à souhait et dépourvue de tout bord apparent. L’humide et mobile édredon doit bien glisser ses ultimes ondulations quelque part, sous une paume d’azur découvert. Il faudrait aller beaucoup plus haut que nous sommes pour le voir. Vers neuf-dix mille mètres, aux altitudes où le 727 fend ce qui reste d’air, la rotondité déjà sensible de la planète dérobe à la vue la finitude de ses mamelles gorgées d’eau douce.
A tribord, siège 04F, la roue de la fortune a fait un tour de mieux. C’est Noël au plein de l’été. Pour le prix d’un siège à sardines, 500€, je me suis retrouvé au large en classe affaires, derrière les premières à majuscule, à trois rangées des pilotes du vaisseau. Le traîneau volant du père Noël est peut-être finlandais en décembre ; fin juillet 2005, pour certaine raison qui échappe au commun des mortels, je vous jure qu’il croisait au-dessus de l’Atlantique Nord attelé de rennes islandais.
Qu’en pense ma voisine, une française de souche ? Rien. Elle a payé 1.500€ un forfait Terres d’aventure, et les dix jours de randonnée clés en main qui s’apprêtent à paver ses vacances ne lui dérident pas un millimètre de gaîté. Ni chaud ni froid. Elle est figée dans je ne sais quelle absence, mine de lundi matin œuvré au métro de 8 heures 45. Il est vrai que la randonnée s’annonce pluvieuse, nécessairement pluvieuse. Le guide qu’elle feuillette a beau lui assurer, graphiques à l’appui, que Reykjavik jouit bon an mal an de plus de clarté que Miami, il ne dit pas plus de soleil. Sur les pluies d’Islande (ou sous elles), le silence du guide est d’or. Une discrétion compréhensible : l’île est fort arrosée d’averses transperçantes. Sacher-Masoch patron de Terres d’aventure ?
Bof. Je retourne à ma fenêtre. L’édredon imbibé d’eau potable vient de s’entrouvrir sur l’échancrure d’un très bel estuaire. Le cadrage du hublot, l’effet d’échelle que produit l’altitude, un angle de vue à 30° du zénith, le temps passé depuis le départ — il nous met à peu près au tiers du parcours, montre rebouclée au poignet — et, soutenant le tout, le dessin incomparable de cette côte se combinent sous mon crâne en un cocktail de fluides dopés à la connaissance. Le mélange agit cent fois plus vite sur mes neurones qu’un révélateur sur du papier dopé aux cristaux argentiques dans le bac et la chambre noire du photographe. En un clin d’œil, l’image d’une page d’atlas, latente en mémoire depuis des lustres, ressurgit et se superpose dans ma tête à celle qu’encadre la fenêtre. Sans que je sache le nom des lieux, l’identification de l’estuaire ne fait pas un pli.
C’est une grande corne d’abondance que des fleuves gavent de tous côtés, la mer va et vient dans sa gueule ouverte, des brumes basses estompent la courbure de sa pointe tournée au sud, un archipel d’estrans immenses grisonne parmi ces eaux, la lune a retiré la mer. Je me demande si celles qui restent, des sinuantes entre bancs de limon et de vase, sont douces, salées ou moitié-moitié. Déjà l’avion se tire sur le parasol des nuages, et l’estuaire passe dessous. C’était le Solway Firth identifié par images, ainsi qu’un autre atlas quand j’écris m’apprend maintenant à le nommer. Quand reverrai-je cet entrelacs grandiose de terres et d’eaux ? Le parasol sera-t-il ouvert ou fermé au retour ? A l’enregistrement du 542, une hirondelle islandaise, lointaine cousine de Saliha — inch Allah ! — pourra-t-elle me dénicher une lucarne haut perchée à bâbord ?

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A tribord sur le vol retour : de l’Atlantique à perte de vue sans parasol.
Photographie : Claude Macherel (n°3299), 2005.
 

Le temps, à force de passer aussi, s’écrase entre les mâchoires d’un étau, je le sens au rétréci noué de l’estomac. J’allais tirer mes barres de céréales de la poche du ciré, quand le wagonnet du ravitaillement s’est pointé sur la moquette du couloir, poussé par une princesse blonde revêtue du tailleur bleu marine des lignes aériennes islandaises.
En barquettes, en sachets, sous cellophane, encapsulés ou scellés, et venus des quatre coins du monde jusqu’ici, une dizaine de menus paquets garnissent les plateaux : victuailles, boissons, condiments, sucreries, couverts... L’hôtesse, un panier garni sur l’avant-bras, propose des ballons de pain entre les dents d’une pince d’acier inoxydable. Mais pas un gramme de métal en vue sur le plateau. Pas une goutte de vin non plus. « Nous avons du bordeaux à bord, me dit la princesse — Pourrais-je en avoir une petite bouteille ? » La sommelière improvisée disparaît dans je ne sais quelle cale, en revient, me tend la topette : « Here it is, sir. Eight hundred fifty kronen, please  » [4]. A 850 couronnes le quart, ce bordeaux coifferait largement un parterre de reines, celle d’Angleterre comprise. Je tends mille couronnes à la princesse. Qui n’a pas de monnaie. Je reviendrai dit-elle.
Elle ne reviendra pas sans peine. Surmenée au service de quatre-vingts affamés, Cendrillon ne se souvient plus avoir été payée et ma bonne voisine — le billet lui est passé sous le nez — assure n’avoir rien vu du tout. Les 150 couronnes ont fait surface loin des îles britanniques, en six rondelles trébuchantes nappées d’excuses. Il est vraisemblable qu’elles n’entraient pas dans la cassette de service, une fois les passagers rassasiés et le café servi. J’aurais pu gratifier Cendrillon du pour boire de mon bordeaux, mais voilà : je désirais voir ces pièces.
Toute monnaie porte des signes en petit nombre, emblèmes phares choisis avec soin par le Souverain qui la bat. Si la monnaie vous est inconnue, les pièces valent sensiblement mieux que leur valeur marchande. Chacune de ces miniatures vous offre une étendue vierge à découvrir, île avancée de la terre promise dont elle vient et sur laquelle vous atterrirez bientôt. Les six pièces que Cendrillon m’a glissées brillent dans ma main comme fleurs de coin. Celle de 100 couronnes a une mine d’or, celles de 10 une mine d’argent. Leur face est la même, aux valeurs près : EITT (100) ou TIU (10) HUNDRAD KRÓNUR en haut, ISLAND 2004 en bas. Ce cercle d’écriture en cerne un autre, que quatre figures se partagent. Quatre comme les orients du monde et des cartes, les vents de la rose, les évangiles, le quadrige céleste d’Apollon, les as d’un jeu de cartes, les trois mousquetaires...
A quels signifiés se vouer, à l’approche de ce pays-ci ? Les figures qui m’absorbent montrent : un aigle de profil (Jean ?), un bœuf (si l’aigle est Jean, alors le bœuf peut être Luc), et un homme de face (Matthieu donc !). Ce qui ferait déjà les trois quarts des évangiles. Reste le lion attendu pour Marc. L’image me laisse perplexe.

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La « 100 couronnes » d’Islande, scannée côté face.
 

L’animal, car c’en est un, a plutôt l’air d’un dragon. Le doute s’insinue. Un test pourra-t-il le dissiper ? Toutes les Bibles de ma connaissance vont de 1. Matthieu, à 2. Marc, 3. Luc et 4. Jean. Supposons que la distribution des quartiers sur la monnaie corresponde aux quarts d’heure d’une montre. Partant de midi, on voit : le “lion” de Marc (?) dans le premier quart, suivi par l’homme de Matthieu, le bœuf de Luc, et l’aigle de Jean pour finir. Trois conclusions : 1° Luc et Jean se touchent bibliquement , ils ne pèchent en rien et le pape lui-même donnerait son imprimatur à la Monnaie de Reykjavik. 2° Marc et Matthieu par contre ne sont pas en règle, ils circulent tête-bêche ; si le quatre-quarts était un quadripède, il irait claudiquant. Comment trancher ? Ne pas compter sur l’hôtesse couronnée pour me secourir. A supposer que cette question d’orthodoxie iconique l’ait effleurée un jour, elle a pour l’heure d’autres chats à fouetter, l’avion amorce sa descente. 3° Ces conjectures sont insolubles ici. Patience, je consulterai les indigènes à l’arrivée, par Thor et partagé !
Le côté pile des pièces me rassérène. Les emblèmes y sont limpides : c’est partout du poisson, signe de bon augure à mon sens.Je suis né nouveau-neutre en Poissons au plus meurtrier d’une grande guerre, et huit ans plus tard dans l’école d’une Ville Libre, à mille lieues des mers, un instituteur qui fumait la pipe nous a lu Pêcheurs d’Islande à voix haute en feuilleton, le brave homme.
Les devoirs n’étaient pas tout. On pouvait rêver sur un banc d’école. Aux jours de neige, au chaud dans la classe, les yeux levés au ciel qui blanchissait l’autre côté des fenêtres, je cherchais à discerner le lieu de naissance à jamais introuvable des doux flocons ; ils gagnaient la terre sans piper mot, plus lentement que feuilles mortes, issus d’un coton sans surface ni fond, cependant qu’une voix accordée à la neige silencieuse transportait ma tête dans le grand nord où, sur un océan que l’hiver fouettait là-bas d’un bras rageur, des marins en péril de naufrage affrontaient le tohu-bohu d’une mer démontée par une tempête dont la violence me glaçait jusqu’aux os.
Les meilleurs moments d’une enfance sont faits de ces poussées d’un petit d’homme vers le haut et le large : agrandissant, où qu’il aille en lui-même, les vues du monde qu’il transporte en tous lieux, micro et macrocosme liés entre ici et loin d’ici, ces dilatations concertantes le grandissent. Comparées à l’envergure sensorielle, affective et mentale de telles expériences, les céréales vitaminées des multinationales alimentaires, proclamées facteurs suprêmes de croissance à grand renfort de cartons à moitié vides, sont de la bouillie à peine bonne pour les chats.
Parmi les pièces du tapis volant qui annoncent l’imminence de l’Islande, ma préférée est celle de dix couronnes. Toutes les autres n’ont qu’un poisson. Celle de dix en porte quatre. Esthétiquement parlant c’est aussi la plus réussie, à mes yeux la plus belle.

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La « 10 couronnes » d’Islande, scannée côté pile.
 

Quiconque a traversé l’Atlantique autrement qu’en avion (en bateau par exemple) a vu des poissons voler. Aux latitudes naturellement convenables, la nature est faite ainsi : passé le 35e degré environ, tous les poissons restent dans l’eau, aucun ne prend plus l’air. Autant en emporte le vent ! Serrées dans leur tailleur bleu marine, les hôtesses d’Icelandair me paraissent tout à coup plus prêtresses que princesses ; avant-coureuses souriantes et serviables d’un peuple de magiciens qui fait voler des poissons d’altitude jusqu’au-delà du cercle polaire.

 

août et décembre 2005

 
 

Notes

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[1] Paris, Librairie critique Émile Nourry, 288 p. Réédition Mouton & Co et Maison des Sciences de l’Homme, La Haye et Paris, 1969, augmentée des corrections [28 p.] portées à la main par Van Gennep sur son exemplaire personnel.

[2] Les Rites de passage aujourd’hui, sous la direction de Pierre Centlivres et Jacques Hainard, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1986, pp. 115-130, cit. pp. 127 et 118 respectivement.

[3] Albert Camus, Noces, Paris, Gallimard, 1950, pp. 13 et 18.

[4] Soit 13 €. Un euro fait 65 couronnes d’Islande.

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Claude Macherel
Vol 543 pour Reykjavik,
Numéro 9 - février 2006.