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Télécharger en PDF (767.8 ko)Imprimer cette pagePour citer cet article :Noël Barbe, Le déploreur de l’utilité, l’expert fraternel et l’inventeur de science détaché. Production de savoir et action culturelle. Prolégomènes.... ethnographiques.org, Numéro 12 - février 2007 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2007/Barbe.html (consulté le 18/05/2008). Dernier numéro paru :Signaler cette page |
Le déploreur de l’utilité, l’expert fraternel et l’inventeur de science détaché.
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| Situation | Personnages | Épreuve | Réponse |
|---|---|---|---|
| Une discipline à installer au sein des sciences sociales | Sciences sociales installées, anthropologues, apprentis-anthropologues, “primitifs” en voie de disparition, migrants, lieux savants de collecte et de formation, lieux politiques peu qualifiés | Démonstration de l’utilité de la discipline à installer bien que Claude Lévi-Strauss déplore qu’il faille le faire | - Diffusion des savoirs à visée thérapeutique vers les lieux politiques de gouvernement de l’altérité peu qualifiés
-Production de savoirs sur le modèle 1 d’Anthony Gibbons -Transformation des migrants en êtres de clinique, en sparring partners et représentants |
Le second texte convoqué pour examiner cette question de la pensée des relations entre production de savoir et action politique est de Michel Leiris [26] : « l’ethnographie devant le colonialisme » [27]. Conférence prononcée en mars 1950 devant un public de chercheurs, d’étudiants et d’intellectuels [28], il est publié plus tard, en août 1950, dans les Temps Modernes, puis dans Cinq études d’ethnologie, en 1969. Le but de cette conférence est de « signaler à l’attention, certains problèmes que pose à l’ethnographe d’aujourd’hui l’exercice de sa profession » (1969 : 98). De fait il peut être lu comme une tentative de reconfiguration du laboratoire de l’ethnologue et présente, par rapport à la position lévi-straussienne, un certain nombre de glissements [29]. S’impose là une longue citation :
« Il importe de faire observer que l’orientation des recherches ethnographiques, qu’elle réponde à un programme organisé ou soit abandonnée au caprice individuel, se fait toujours selon l’idée qu’on a, dans ce monde occidental auquel nous appartenons, de l’intérêt qu’il y a à examiner certains problèmes jugés par nous les plus urgents ou les plus importants, pour des raisons très diverses qui peuvent être excellentes mais, jusque dans les meilleurs cas, ne sont jamais que nos raisons. Il conviendrait à ce propos de développer et de systématiser les contacts entre ethnographes ayant leur port d’attache à Paris, par exemple, et les intellectuels des pays colonisés ou semi-colonisés résidant à Paris : hommes politiques, écrivains ou artistes, étudiants, etc. L’on s’inspirerait, pour orienter les recherches, des désirs exprimés par ces différentes catégories d’intellectuels, soucieux, pour ce qu’ils jugent être les vrais besoins de leur pays, de voir analyser tel problème. Théoriquement, une telle intervention de représentants des peuples colonisés dans la direction des recherches les concernant ne serait que normale dans un pays comme la France, qui admet (en nombre, il est vrai, fort réduit) au sein de ses assemblées métropolitaines des mandataires élus de ces mêmes populations. Pratiquement, si l’on observe à quel point la politique de ce pays dont l’empire est maintenant paré du titre d’ « Union Française » reste dans ses formes aussi bien que dans ses buts une politique colonialiste [...], il est indéniable qu’on ne peut guère voir plus qu’un vœu pieux dans le vœu formulé plus haut. Au train où vont les choses, on ne peut en effet qu’estimer bien minimes, sinon tout à fait nulles à moins d’un bouleversement complet, les chances de voir s’élaborer officiellement cette ethnographie que je souhaite, qui viserait, au premier chef, à servir les intérêts (tels qu’eux mêmes peuvent les entendre) et les aspirations des peuples actuellement colonisés. Dans les conjonctures présentes, force est de constater bien au contraire que, s’il marque ouvertement une solidarité entière avec l’objet de son étude, l’ethnographe court dans de nombreux cas le risque pur et simple de se voir privé de la possibilité même d’effectuer ses missions. » (Leiris, 1969 : 108-110).
Touchant le rôle et la place donnés à ceux que l’on étudie dans la procédure de définition de l’objet d’étude, le premier de ces glissements est une opération de symétrisation politique et scientifique, scientifique parce que politique. D’entrée de jeu, les relations entre l’ethnographe et son objet ne jouent pas dans la distance pour construire celui-ci. Plutôt que d’être conçu comme une cueillette savante de ce qui est voué à la disparition, le geste ethnographique s’inscrit dans un dispositif de co-production de l’objet. L’activité ethnographique souhaitable paraît ici extrêmement “moderne” tant au regard de travaux ou de pratiques actuels dans lesquels des profanes sont pris dans des collectifs de recherche et participent à la formulation de l’objet, que des travaux en sciences sociales qui se sont réinterrogés, à partir des années soixante, sur la ligne de partage entre compétences scientifiques et compétences profanes [30].
Cette réduction de la distance — dont Michel de Certeau rappelle, se référant au travail de Michel Foucault sur la clinique caractérisée par un clivage entre un sujet supposé savoir lire et un objet supposé écrit dans une langue qui ne se connaît pas et doit être décodée, qu’elle est une structure propre à la culture occidentale (1975 : 9-10) — est rendue possible par la qualification d’emblée de la situation comme politique. Les rapports entre le monde de l’ethnographe et celui de son objet ne sont pas de pure connaissance mais pris dans des dispositifs de gouvernement et plus particulièrement dans des rapports politiques de violence coloniale, dans des champs de forces. Les êtres qui entretiennent commerce lors de l’opération ethnographique changent de nature. Les représentants-symptômes de cultures en danger deviennent des « représentants de peuples colonisés », dont on peut, de plus, juger « normale » l’intervention dans l’élaboration d’une politique scientifique puisque certains d’entre eux siègent au sein de la représentation nationale [31]. L’ethnographe lui-même est un être politique dans ses relations avec les habitants des pays colonisés comme au sein de sa propre société où il doit, dans ce contexte colonial faire œuvre d’information et prendre parti (Leiris, 1969 : 89) :
« [...] la volonté d’être de purs savants ne pèse rien, en l’occurrence, contre cette vérité : travaillant en pays colonisés, nous ethnographes qui sommes non seulement des métropolitains mais des mandataires de la métropole puisque c’est de l’Etat que nous tenons nos missions, nous sommes fondés moins que quiconque à nous laver les mains de la politique poursuivie par l’Etat et par ses représentants à l’égard de ces sociétés choisies par nous comme champ d’étude [...] » (1969 : 87) [32].
Cette opération s’achève par l’intérêt postulé d’une symétrisation scientifique, par une approche ethnographique de notre propre société par des chercheurs issus des sociétés examinées par les ethnographes occidentaux, l’asymétrie existante étant préjudiciable en termes de connaissance — elle fausse la perspective dit Leiris — comme de politique, nous assurant dans notre orgueil [33].
Le second glissement, largement concomitant du premier, concerne les buts visés par la recherche qui peuvent lui être externes, orientés vers la résolution de problèmes, tournés vers les « vrais besoins » (Leiris, 1969 : 109). Pour l’ethnographe, basculant d’une visée curieuse à une visée utile [34], d’une fonction cognitive à une utilité pragmatique, il s’agit de faire un « travail utile » (1969 : 98) qui ne peut s’épuiser dans une seule fonction de savoir, fournissant aux colonisés des « matériaux susceptibles en tout cas de les aider à définir leur vocation » (1969 : 100), « aux gens qu’on étudie des données pour la construction d’un avenir qui leur sera propre » (Leiris, 1981 : 8), sans pour autant se transformer en guide, « car c’est aux colonisés eux-mêmes de découvrir leur vocation et non à nous, ethnographes, de la leur révéler du dehors [...] » (Leiris, 1969 : 99-100).
Michel Leiris adopte finalement une position proche de celle de l’expert au sens d’Isabelle Stengers (2002), c’est-à-dire qu’il présente ce qu’il sait sur un mode qui ne préjuge pas de la manière dont ce savoir sera pris en compte. Le savoir anthropologique n’a pas d’autorité, il est susceptible de s’articuler à d’autres savoirs pour trouver une signification par rapport aux problèmes posés. Contacts de civilisations en Martinique et en Guadeloupe, publié en 1955, dont la perspective a été travaillée avec Césaire [35] et qui s’inscrit dans l’optique de servir la cause antillaise, peut être considéré comme un exemple d’essai de ce type de positionnement.
Avec ces deux premiers glissements, nous ne serions plus là, en continuant à nous référer à Gibbons, dans un régime classique de production des connaissances mais proche d’un second modèle où cette production se déploie dans une multiplicité d’espaces, où la demande sociale et politique, les usages structurent les questions et les manières de les traiter, où les chercheurs ont des origines, des formations, des traditions et des intérêts divers, où les ressources sont transdisciplinaires et les manières de juger des résultats diverses.
Les modes de présence au temps de l’objet lévi-straussien et de celui de l’ethnographie selon Leiris diffèrent également. Pour l’un il relève d’un passé encore là et en voie de destruction par l’homogénéisation culturelle, pour l’autre il est mouvant (1969 : 91), gros d’un avenir marqué par une émancipation que tous s’accordent pour penser comme inéluctable. Ethnographe et (futur)émancipé sont co-présents sur deux registres dans cet avenir. D’une part, une ethnographie « dégagée de tout esprit directement ou indirectement colonialiste contribuerait à assurer pour l’avenir, entre la métropole et ses anciennes colonies, un minimum de bonne entente sur le plan au moins des relations culturelles ». D’autre part, les intérêts des peuples qui ont promu l’ethnologie comme ceux des peuples qu’ils étudient sont « convergents » (1969 : 111).
Le quatrième glissement concerne la définition même de l’objet d’étude de l’anthropologie. Là où Claude Lévi-Strauss plaide pour une « ethnologie pure », Michel Leiris prenant ses distances par rapport au primitivisme, tout à la fois rappelle que le cadre d’exercice de l’ethnologie est le colonialisme [36], que les sociétés doivent être étudiées « dans leur état actuel de sociétés subissant à quelque degré l’emprise économique, politique et culturelle européenne » (1969 : 87) et que dans cette perspective “réaliste” les études ethnographiques doivent prendre dans leur champ la totalité des sociétés coloniales y compris les européens et les blancs qui y résident, au moins dans leurs rapports avec les colonisés, les acteurs donc qui les font exister comme réalité coloniale. Les conditions politiques de production de l’objet sont conçues comme partie intégrante de l’approche anthropologique.
La configuration de la discipline selon Michel Leiris est bien différente de celle de Claude Lévi-Strauss. L’épreuve que doit surmonter l’anthropologue dans une situation marquée par des difficultés d’exercice dans un contexte politique donné, consiste à faire un travail utile. Les personnages sont des anthropologues, des administrateurs, des colons et des colonisés, des êtres et des lieux politiques. In fine, Michel Leiris ouvre le laboratoire de l’ethnologue là où Levi-Strauss le fermait, met à disposition les savoirs de l’anthropologie vers les colonisés et transforment ceux-ci, tout comme les anthropologues, en êtres politiques. Il n’y a là ni déploration, ni réduction a-politique du questionnement de départ, ni confinement du laboratoire.
| Situation | Personnages | Épreuve | Réponse |
|---|---|---|---|
| Les difficultés de l’exercice de la profession dans le contexte politique colonial | Anthropologues, administrateurs, colonisés, lieux politiques | Faire un travail utile | - Ouverture du laboratoire de l’ethnologue
- Symétrisation des rapports - L’ethnologue-expert |
En 1971, paraît Anthropologie appliquée dont le but d’entrée de jeu revendiqué est la création d’une anthropologie appliquée comme science théorique qui porte sur la pratique [37]. Roger Bastide entend se distinguer pour cela de deux modèles de rapports entre la science et la pratique. Le premier d’entre eux est la conception qu’il nomme « libérale », « du nom de l’époque où elle s’est manifestée » (1971 : 187), qui distingue d’un côté la « science » caractérisée par l’objectivité, le désintéressement, un souci de description des faits sans jugement de valeur ; de l’autre « l’art » qui, tout en s’appuyant sur des connaissances fournies par la première, s’en distingue parce qu’orienté par des valeurs et des fins. Pour Roger Bastide, l’anthropologie appliquée relevant d’une telle conception ne peut être qu’un art au service de la politique, ainsi Malinowski et les fonctionnalistes anglais dans leurs relations avec la politique coloniale de leur pays. Il existe, écrit-il, dans les pays « à capitalisme libéral » une anthropologie théorique, pratique de savants désintéressés, qui a pour but d’atteindre à une connaissance conceptualisée du réel, tandis que dans le cadre d’une anthropologie clinique des techniciens et des ingénieurs posent des diagnostics en vue de l’administration de traitement.
Si Descartes est le point cardinal de cette conception rejetée, Marx est celui de la seconde dont Bastide entend tout autant se démarquer au nom finalement d’une résistance du réel. C’est autour de la notion de praxis qu’est construite son argumentation. Cette notion selon laquelle se développent dans un même mouvement nos connaissances pratiques et nos connaissances théoriques — selon cette conception l’anthropologie appliquée est science — a pour inconvénient de penser les obstacles à son action comme extériorité, alors que l’anthropologie appliquée devrait les intégrer. La notion de praxis n’est d’ailleurs pas sans perspective finaliste.
Pour échapper à la fois à une anthropologie appliquée qui n’est pas une science mais un art d’une part, à une anthropologie qui se veut scientifique mais en quelque sorte manque son objet et se teinte de finalisme d’autre part, Roger Bastide opère un pivotement d’objet. Son anthropologie appliquée ne serait pas orientée vers l’action et la planification mais analyserait celles-ci comme l’ancienne anthropologie analysait les systèmes de parenté, les institutions économiques et politiques, les processus spontanés de changements, exactement avec les mêmes méthodes et les mêmes techniques d’approche. Mais là où elle étudiait les choses sociales et les cultures, il s’agit de déplacer le regard vers leur manipulation, ce qui permet d’ailleurs un apport de premier plan à l’anthropologie générale et à la pratique sociale.
Ce pivotement d’objet contribue, dans l’esprit de Bastide, se référant à Claude Bernard et Stuart Mill, à durcir l’anthropologie comme science en la faisant passer d’un statut de science de l’observation à celui d’une science expérimentale :
« [...] aujourd’hui la politique — et en particulier la politique de développement planifié dans les pays sous-développés — constitue une manipulation des individus, de leur organisation sociale, ou de leurs valeurs culturelles, qui équivaut à une véritable expérimentation, en ce sens que le planificateur force les faits à « parler » dans un sens ou dans un autre, par rapport à la pratique que l’on veut leur imposer. Toute une série de chaînes causales, de déterminismes, au moins partiels, peuvent ainsi être mis à jour, qui nous permettent de formuler les lois d’existence ou de fonctionnement des sociétés et des cultures, sur une base moins aléatoire que la simple observation, même participante, des anciens ethnologues » (1971 : 201-202).
Ainsi le gouvernement des hommes, l’action sur les faits sociaux permettraient à l’anthropologie culturelle et sociale de dépasser le descriptif ou le typologique pour arriver à l’explicatif, à la découverte des corrélations, à reconnaître des chaînes de détermination, indépendantes de la volonté de l’homme, c’est-à-dire que cette action nous conduit à la reconnaissance de lois scientifiques, qui n’auraient pu être que difficilement atteintes par la seule méthode comparative. En même temps cette anthropologie appliquée — « science pure » — apporte une contribution aux applications pratiques en mettant à jour les règles du changement et permet donc une planification, et une politique plus efficace.
Où Claude Lévi-Strauss visait à installer une discipline nouvelle dans le concert des sciences sociales en justifiant de son utilité sociale, où Michel Leiris tentait de répondre aux inconforts de la pratique ethnographique dans la situation coloniale en la politisant, Roger Bastide vise à faire de l’anthropologie une discipline qui permette de « contrôler les forces sociales » comme l’homme a soumis « les forces de la nature », à faire d’une anthropologie appliquée le cœur de la scientificité de l’anthropologie générale. L’épreuve consiste en la création d’une nouvelle science dont on peut dire qu’elle vise in fine une élucidation totale du monde social, tout en disqualifiant les conceptions libérales et marxistes des relations entre théorie et pratique. L’objet de l’ancienne anthropologie est déplacé et la nouvelle science — dont on peut craindre qu’elle ne ressemble au « vieil art de conduire le troupeau » (Stengers, 2002 : 9) — est à la fois connaissance et point d’appui pour des politiques de planification.
| Situation | Personnages | Épreuve | Réponse |
|---|---|---|---|
| Absence de maîtrise humaine des forces sociales, en particulier dans la planification des politiques de développement des « pays sous-développés » | Ethnologues, territoires en voie de développement, tentatives d’applications | Créer une nouvelle science dans une visée d’élucidation totale du monde social | - Déplacement d’objet
- Des sciences sociales disqualifiées - Une anthropologie appliquée scientifique - Un recouvrement du politique par la science |
Bifurquant maintenant vers la question de l’action politique dans le domaine de la culture, des parallèles peuvent être dressés entre les configurations dégagées plus haut et des modalités d’action culturelle telles qu’elles sont pensées ou pratiquées par des ethnologues ou des sociologues y participant. C’est de ces parallèles dont il sera maintenant question, suivant pour cela l’ordre d’exposition de nos trois configurations.
La position lévi-straussienne est à l’œuvre lorsque l’action culturelle est pensée comme diffusion des résultats de la recherche, le « public » en étant conçu comme un simple récepteur d’une action devenue pédagogique. Deux exemples peuvent être pris ici. Le premier d’entre eux concerne la définition des premières formes d’intervention/d’installation de l’ethnologie au sein du ministère de la Culture, qui conduira à la création de la mission du Patrimoine ethnologique. L’action d’une société savante, d’un groupement de savants — la Société d’Ethnologie française — s’interrogeant sur les effets politiques de son activité est l’objet du second.
Le 28 décembre 1978, Jean-Philippe Lecat alors ministre de la Culture confie à Redjem Benzaïd, inspecteur général des finances, la présidence d’un groupe d’experts chargé « d’étudier le contenu d’une politique nationale du patrimoine ethnologique dans les domaines de la recherche et de la formation, de l’action culturelle, de la conservation et de la diffusion » (Benzaïd, 1980 : 5). Installé le 15 janvier 1979, le groupe de travail rend en octobre ses conclusions éditées par La Documentation Française en 1980. L’application de l’anthropologie à la question patrimoniale comme circulation de ses savoirs vers un public non-spécialiste ou amateur y est omniprésente. Carence en matière d’enseignement, absence d’instruments pédagogiques sont pointées. La sensibilisation qui s’adresse « au grand public » (1980 : 39) et la formation à destination des responsables directs du patrimoine, des enseignants et animateurs, des agents locaux, sont l’un des préalables, avec la recherche, d’une politique d’ensemble. En 1988, dans une synthèse des bilans de leurs actions établis par les « ethnologues régionaux » [38], une partie consacrée à la « politique de formation », largement développée, montre combien celle-ci est prégnante (Valière, 1988).
La Société d’Ethnologie française a pour but « l’étude ethnologique du domaine français et la diffusion de ses résultats », le développement de la recherche ethnologique en France, les actions « en faveur du patrimoine ethnologique et s’applique à être un interlocuteur scientifique auprès des pouvoirs publics et des institutions ou Associations locales, régionales, nationales et internationales. » [39] En avril 1980, cette Société tient un colloque à Besançon dont le thème est Recherche et action culturelle sur le patrimoine ethnologique. La forme selon laquelle est pensée la relation entre recherche et action culturelle se fait par la distinction de ces deux types d’actions et d’acteurs et parfois la diffusion de savoir de l’un vers l’autre, lecture tout à la fois irréaliste et purificatrice. Les interventions sont en effet réparties entre celles qui s’attachent à « la forme et [...] la nature d’une collaboration entre chercheurs et animateurs culturels » (Marcel-Dubois, s.d. : s.p.) et celles qui concernent « la relation essentielle du retour des acquis du chercheur au groupe humain détenteur de la tradition observée » [40]. Cette posture sur la séparation des sphères d’activité et leur succession temporelle conduit d’ailleurs à une lecture, relativement aveugle du texte d’un acteur important de l’activité patrimoniale franc-comtoise, intervenant d’ailleurs au colloque bisontin : Jean Garneret (1907-2002).
Quelques-uns des instruments de Jean Garneret. L’appareil photo et le magnétophone.
(N. Barbe. Août 2002).
Prêtre et ethnographe, Jean Garneret est l’auteur de nombreux articles ou ouvrages savants portant sur un vaste gradient d’objets régionaux : monographie de village, chansons populaires, littérature orale, architecture rurale, architecture urbaine... Il est également le fondateur ou le co-fondateur du Musée Paysan de Corcelle dans le Doubs, en octobre 1952, du Musée populaire Comtois installé à la Citadelle de Besançon en 1960 et du Musée des Maisons Comtoises à Nancray pour lequel une première maison est démontée en 1976. Le placer sous le signe de la restitution (retour des acquis du chercheur au groupe humain étudié) supposerait qu’une telle phase de retour vers le monde social succède à une phase première de recherche “pure” et désintéressée, hors justement de ce monde social, alors que chez Jean Garneret la posture politique est première (Barbe, 2006, 2007) : « Les voisins d’Alsace [...] avaient presque gagné le combat de l’autonomie spirituelle que nous tentions d’avoir, si faibles, si nettement à contre-courant. Voilà depuis 1675 que nous étions légalement français, n’avions-nous pas perdu toute particularité, existait-il encore en nous quelque chose de comtois ? Nous le pensions tout de même. Il fallait le prouver [...] Ce pauvre pays, sans passé et sans liberté, les frontières le partagent en trois ou quatre départements peu décidés et peu encouragés à faire un tout, nous avons finalement aidé à lui redonner une conscience nationale, celle de la Franche-Comté de Bourgogne. Qu’elle vive, c’est notre souhait. » (s d : 3 et 4) [41].
Tant la position de Jean Garneret que celle du rapport Benzaïd, ne sont pas exemptes d’un certain primitivisme : retrouver le comtois d’avant l’annexion à la France au XVIIe siècle d’un côté, attention portée à une ethnologie d’urgence de l’autre. Tout en se prémunissant verbalement contre une perspective passéiste, le rapport Benzaïd promeut deux modes d’action en matière d’ethnologie dite d’urgence, le sauvetage qui suppose « l’intervention rapide de moyens pour éviter que, par exemple, un bâtiment, un ensemble d’outillages, ne soient détruits ou dispersés, qu’un savoir technique, un système de croyances, ne disparaissent avec leur détenteur » (1980 : 47), l’aide à des démarches ethnologiques qui répondent « à une attente engendrée chez les gens par le sentiment d’irréparable qu’ils éprouvent devant l’extinction de leur patrimoine original [...] » (1980 : 47).
Le rapport Benzaïd, s’il met l’accent sur la diffusion des savoirs pose la question de la place de l’objet d’étude dans l’entreprise du patrimoine ethnologique, quoique la formulation soit extrêmement prudente quant au rôle de la « population » :
« [...] on s’efforcera de déceler à quel point l’action culturelle proposée correspond à une volonté de la population de participer à l’étude et au sauvetage de son patrimoine. Parce que seule, en effet, la prise de conscience et la participation du public concerné peuvent assurer des résultats probants en ce domaine, l’action culturelle devra contribuer à sa sensibilisation et répondre à une véritable attente locale. » (1980 : 46).
Le service de l’État issu de ce rapport, la mission du Patrimoine ethnologique, connaîtra au long de son histoire un certain nombre de vicissitudes, parmi lesquelles ce que Jean-Louis Tornatore nomme, à partir de son expérience de conseiller pour l’ethnologie, un double tournant réflexif d’une fonction documentaire du patrimoine à une posture attentive « à la diversité des usages sociaux du patrimoine et soucieuse de considérer les différents jugements d’expertise produits par les acteurs engagés dans une action patrimoniale » (2005 : 150), soucieuse des conditions et processus de production de son objet. Et déplaçant finalement ce dernier d’une ethnologie du patrimoine vers une ethnologie de l’activité patrimoniale, d’une position d’extériorité au « cœur de la scène patrimoniale » de telle manière à ce que l’expertise devienne participative (Tornatore, 2005 : 151). On peut noter ici la parenté du déplacement avec celui qu’opère Michel Leiris.
De ce déplacement de perspective peuvent témoigner — venir à la barre — quelques-uns des différents projets muséographiques menés dans l’exercice de mes fonctions de conseiller pour l’ethnologie, en particulier pour ce qui concerne la place donnée à ceux dont le musée est censé parler. De la prise en compte de gestes concurrents dans la désignation d’un objet patrimonial au cours du processus d’enquête ou de la qualification d’un tableau dans une exposition, à la tentative d’ouverture d’un espace de définition plurielle de la chose patrimoniale, la place donnée peut varier.
Soit un musée co-fondé par Jean Garneret déjà évoqué, le musée des Maisons comtoises à Nancray. Depuis les enquêtes de ses fondateurs, plusieurs travaux de recherches [42] y ont été conduits parmi lesquels un travail sur « la ferme des Guinots » en réponse à une demande : « Le musée de Nancray a demandé une étude sur l’organisation de l’espace dans la maison rurale traditionnelle, concernant les trois grands types caractéristiques de celle-ci et définis ci-devant » (Guilbert, s.d. : 2). Dans l’ordre chronologique prévu d’une enquête générale auraient succédé à cette « ferme des Guinots », une maison de Ternuay dans les Vosges Saônoises et une maison située à Montigny-les-Arsures [43]. Cette entreprise est donc directement corrélée à la posture typologique établie dans le volume Franche-Comté du Corpus de l’architecture rurale française : maison pastorale, maison de polyculteur, maison vigneronne (Royer, 1977). L’auteur fait également référence à la classification du géographe Albert Demangeon (1872-1940) désignant la « ferme des Guinots » comme une maison-bloc en hauteur qui rassemble sous le même toit tous les éléments de l’édifice. Pratiquant l’observation participante, conduisant des entretiens, l’ethnologue nous dresse les biographies des occupants de cette maison, donne des éléments sur l’organisation spatiale des différentes activités humaines qui s’y déroulent et sur les activités économiques dans lesquelles elle est utilisée. Dans cette entreprise, l’ethnologue se voit assigner une position documentaire, visant à recontextualiser l’objet. Cette ré-humanisation se heurte ici à plusieurs obstacles théoriques parmi lesquels le statut des locuteurs et de l’action humaine observée. Par une opération violente d’arraisonnement, les occupants de la maison se voient sommés d’illustrer, d’humaniser un type d’architecture défini dans un autre lieu [44]. À aucun moment ne sont posées les questions d’une appréhension et d’une définition de l’architecture qui leur seraient propre, du caractère de leur maison comme bon ou mauvais porte-parole de leur histoire et du lieu qu’ils habitent. Un autre travail sur une maison forestière pose quant à lui la question du statut des discours recueillis, de la ou des mémoire(s) : « Pour cette étude, il a été nécessaire d’interroger des mémoires plus que des acteurs en situation : mémoire des lieux, mémoires des hommes, mémoires des écrits » (Simonin, 1997 : 1). Tout se passe comme si la « mémoire des hommes » était une forme objective, un contenu sans pratiques. Or c’est bien à des pratiques que se frotte l’ethnologue en quête de mémoire, à des acteurs en situation de pratiques discursives sur un objet particulier avec lequel ils entretiennent un rapport historique... De l’Autre en trace du passé et sans lieu propre... Michel de Certeau (1980 : 85), pour penser les rapports entre stratégie et tactique introduit cette notion de « lieu propre » c’est-à-dire d’un espace circonscrit où installer un vouloir et un pouvoir propres, la tactique n’ayant « pour lieu que celui de l’autre » (1980 : 86). Faire un travail ethnographique sur une maison destinée à être démontée et remontée à Nancray, en prenant dans le cadre de l’enquête la façon dont elle est désignée par le musée comme porte parole de l’histoire et de l’architecture du lieu, mais en prêtant aussi attention aux épreuves locales par lesquelles elle est ou non instaurée comme telle (Amiotte-Suchet, Barbe, Floux, 2006), c’est opérer une symétrisation et une double rupture — tant pour ce qui concerne le sens dans lequel est mise en œuvre la flèche du temps, que ce qui doit être placé sous le regard de l’entreprise ethnographique — qui ouvre à la possibilité de la création d’un lieu propre de catégorisation de l’objet et du lieu par ceux qui l’habitent, bref de rompre avec le quasi-mutisme de l’habitant.
Pour que cette ouverture devienne réalité, le musée doit être capable de déplacer ses dispositifs d’institution et de diffusion patrimoniales. Parfois celui-ci ne peut/veut ouvrir qu’à des tactiques amenant l’autre — alors transformé en un public censé comprendre, respecter et ratifier (Stengers, 2002 : 96) — sur son lieu propre, ce qui semble aujourd’hui être le cas du musée des Maisons comtoises [45]. De ce point de vue deux autres expériences peuvent être évoquées.
Soit en 2000 une exposition au musée des Beaux-Arts de Besançon, Courbet et la Franche-Comté, portant sur les rapports entretenus entre l’artiste et la “région”. Dans ce dispositif, une enquête ethnologique porte sur les façons dont les habitants de Flagey, village où le père de Gustave Courbet possédait une ferme, perçoivent aujourd’hui le fils (Barbe et Sevin, 2002a et 2002b). Un film suivant l’enquête est tourné (Bouvret, 2000). La narration s’y appuie sur le retour, l’espace d’un après-midi, du tableau Les paysans de Flagey revenant de la foire dans l’ancienne ferme et le film est projeté dans l’exposition à côté du tableau agrémenté d’un classique cartel. Arrêtons-nous un instant sur cette situation. Ce sont bien des modes différents de prises et de qualification du tableau qui sont là présentés — il s’agissait bien de travailler sur la situation de confrontation avec le “grand homme” et le tableau et en aucun cas de mesurer des connaissances ou de mettre à jour, tels des archéologues, des faits de mémoire déjà là — au prix d’ailleurs de quelques charges violentes qui au nom de la valeur en soi de l’art disqualifient le discours de « ces gens-là ». Nul effort ici pour postuler que le film soit en situation, comme mode d’inscription, de transparence par rapport à ce dont il parle, qu’il représente les habitants de Flagey et que la pellicule ait été transformée en un parlement local. Mais son propos, ou plutôt son horizon, était bien de contribuer à restituer aux acteurs leur capacité de produire leur théorie du tableau — pour paraphraser Latour (2006 : 19 et 22) — , tant par l’objet de l’enquête, sa conduite et son transport en un musée à côté du tableau informé par l’histoire de l’art. Bref, autour du tableau, c’est bien d’un espace hétérodoxe dont il s’agissait.
La seconde de ces expériences a été conduite en 2003, avec le musée d’archéologie du Jura, à Lons-le-Saunier, à l’occasion de l’exposition « Patrimoines singuliers-Chacun son patrimoine. Inventaire intime des jurassiens du début du XXIe siècle ». Tenue entre le 5 avril 2003 et le 30 novembre 2003, elle débute par un appel du musée par voie de presse, courrier et sollicitations diverses. Ces appels, matérialisés sur des feuilles jaunes, sont composés de deux parties. La première est un texte de la conservatrice du musée — titré « La prochaine exposition du Musée sera... la vôtre ! » — qui écrit : « Cette exposition sera constituée d’une collection composée de la ou des réponses que chacun souhaitera apporter à la question suivante : « qu’est ce qui, pour vous, évoque le patrimoine ou la mémoire ? ». » En clair chacun est appelé à prêter, pour une exposition temporaire, un objet quel qu’il soit, qui renvoie à « son image du patrimoine ». « Dire le patrimoine et la mémoire » est-il indiqué, comme un but à atteindre. Une fiche-réponse à remplir constitue la seconde partie de la feuille jaune. Le répondant est invité à indiquer, outre des données d’état-civil et d’adresse, l’objet qu’il souhaite prêter et les raisons de ce choix. Plus loin il est signalé qu’un film sera tourné à cette occasion, qui parmi différents buts — pédagogique, festivalier, de médiation, de promotion régionale — se voit attribuer pour mission d’être « reflet de la mémoire collective » ou « instantané de la mémoire collective ». Enfin il est également indiqué qu’une « équipe d’ethnologues suivra le déroulement du projet pour décrypter les propositions faites par les uns et par les autres et ce qu’elles suggèrent de leur conception du patrimoine et de la mémoire ». Bien que certaines des formules employées alors ne nous conviennent guère, il faut avouer que participer à ce projet était séduisant parce qu’il posait pratiquement au moins trois questions liées qu’il nous intéressait de travailler : les qualifications plurielles d’un même objet “patrimonial” ou l’élection d’objets concurrents, et la possibilité résultante d’une muséographie ouverte à des expertises non savantes [46] ; le statut des locuteurs locaux et pour le coup celui du recours à l’ethnologie en milieu muséographique [47] ; l’in-définition de l’échelle de référence de la qualification patrimoniale [48].
Retenons la première piste qui nous intéresse ici plus particulièrement, à savoir l’idée d’une tentative de mise en place d’un espace démocratique, ou pour le moins d’une co-production de l’exposition. La conservation du musée délègue à qui le veut une définition “singulière” du patrimoine, l’énonciation par l’écrit, la proposition d’un objet et éventuellement l’oralité de ce qui pour lui/elle fait patrimoine. Si d’une certaine manière une porosité entre un musée et un public a été introduite, trois questions au moins restent posées :
- Tout d’abord la constitution de l’espace d’exposition. Si chacun pouvait répondre à l’invitation et confier au musée un objet, d’abord tous les “jurassiens” ne l’ont pas fait. Ceci pose la question de la représentation de ceux qui ne souhaitent pas, pour des raisons non connues, répondre [49]. D’autre part il n’y a pas absence d’épaisseur entre le lancement de l’appel et les réponses mais un travail de mobilisation de réseaux et de persuasion ce dont ne rend pas compte l’exposition, qui donne plutôt une image inverse. Enfin la question de “l’exposabilité” de l’objet est diversement traitée par les prêteurs. Ceux-ci exigent parfois une gestion de la scénographie, une vérification des cartels, etc. D’autres, au contraire, s’en remettent totalement au musée. Ces formes de délégation varient avec la proximité entretenue avec l’institution muséale. Les prêteurs connus par et connaissant le musée ont souvent été sollicités par le biais des associations qu’ils gèrent et animent, ou parce que ce sont des personnalités départementales ou régionales. La valeur patrimoniale de leurs objets leur paraît évidente.
- Un musée d’archéologie est peu équipé pour traiter ce type de projet. Il est en particulier privé de ses outils habituels : classification, reconnaissance des formes, interprétation historique pour saisir les objets apportés. Ce qui tout à la fois conduit et est sensible dans divers rabattements sur l’affect ou sur un usage de l’esthétique comme mode de mise en équivalence des objets collectés. C’est sur ce dernier point que nous voudrions nous arrêter. L’équipe paraît débordée par le nombre et surtout l’hétérogénéité thématique et physique du rassemblement qu’elle a provoqué. N’ayant pas de prise par une thématique maîtrisée, puisque ce ne sont pas des objets archéologiques et que la thématique est l’hétérogénéité elle-même, le principe d’organisation de l’exposition est recherché du côté de la grandeur physique et des coexistences esthétiques. La grandeur matérielle des objets a parfois été évoquée comme pouvant structurer des espaces et informe au moins en partie l’organisation de l’exposition. Deux salles vont se succéder, l’une avec une grande vitrine, l’autre avec des tiroirs. La première salle est consacrée aux gros objets ou à des objets mis en dispositifs, la seconde à des objets plus intimes et plus petits. Au-delà de cette grandeur physique comme principe de répartition, il faut mettre de l’ordre ou en tout cas il ne faut pas faire « bric à brac », « marché aux puces » ou « vide grenier », il faut que « ce ne soit pas désagréable à voir ». La mise en place des objets se fait donc sur un registre visuel : mettre des choses qui vont ensemble ou au contraire juxtaposer des objets qui se heurtent du point de vue esthétique : « Je ne pense même pas thématique. Je pense : tiens ce truc il me paraît aller d’emblée avec ça, parce que c’est une image qui m’intéresse (...) Il y a des évidences. Il y a l’ombrelle en dentelle, je l’ai mise avec une petite robe (...) Il y a des mises en scène comme ça que je sens visuellement. Tiens ce sera sympa, ça va bien aller ensemble ou alors des chocs comme la fusée de Tintin ou le tailleur orange. » Bien sûr l’exposition dans son organisation pratique est sans cesse l’objet de discussions techniques avec les menuisiers ou l’ingénieur du son, d’ajustements économiques. Mais le point essentiel est bien que la scénographie va se faire d’un point de vue esthétique revendiqué et posé comme singulier. En effet, ce travail est clairement situé dans la continuité de son travail d’artiste par la scénographe, tant par son auto-qualification que par ses expériences esthétiques personnelles antérieures, même si elle considère avoir pris en compte les observations des prêteurs.
- Enfin la troisième question essentielle et non résolue est celle des effets d’une telle exposition sur les politiques culturelles publiques, en l’absence desquels cette opération se condamne à une représentation sans portée et à sa propre dépolitisation, peut-être à une certaine condescendance. Elle présenterait là finalement des airs de parenté avec le corsetage de la démocratie de proximité en France, réduite aux abords. [50]
Si cette expérience, informée par une volonté de ses responsables « d’ouvrir » le musée, souhaite que les proposants mettent en œuvre leur conception de ce qu’est le patrimoine, la volonté affirmée de faire de l’exposition celle de la « population » se heurte à trois questions irrésolues : les conditions de création d’un espace juste, l’absence d’un « lieu vide » d’exposition c’est-à-dire d’un lieu où chacun puisse traduire une proposition [51], sa constitution politique.
Le recours à la planification, armée par les sciences sociales et visant une politique plus efficace, marque les premières années d’existence du ministère de la Culture, créé par un décret du 3 février 1959 qui lui attribue des compétences jusque là exercées par les ministères de l’Éducation nationale et de l’Industrie. André Malraux est nommé ministre d’État le 22 juillet de la même année.
Lors de la préparation du IVe Plan est mise en place une commission des équipements culturels et du patrimoine artistique, devenue des affaires culturelles en 1969, dans le cadre de la préparation du VIe Plan. Voici donc la culture installée au sein de l’action publique planifiée. Dans ces commissions se rencontrent des membres d’une administration modernisatrice, des mouvements