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Friedrich Dürrenmatt, 2007. « L’épidémie virale en Afrique du Sud ». ethnographiques.org, Numéro 13 - juin 2007 [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2007/­Durrenmatt - consulté le 3.12.2016)
 

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Friedrich Dürrenmatt

L’épidémie virale en Afrique du Sud

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Friedrich Dürrenmatt. L’épidémie virale en Afrique du Sud, ethnographiques.org, Numéro 13 - juin 2007 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2007/Durrenmatt (consulté le 26/06/2007).


La rédaction d’ethnographiques.org est heureuse de proposer dans sa parution de juin 2007 un texte du grand dramaturge et essayiste Friedrich Dürrenmatt (1921 - 1990). Paru initialement dans le Tages-Anzeiger du 14 mars 1994, L’épidémie virale en Afrique du Sud a été récemment traduit en français par Etienne Barilier et a été publié, en 2006, par le Centre Dürrenmatt (Neuchâtel) dans sa collection de cahiers. En partenariat avec le Centre Dürrenmatt www.cdn.ch, il nous a paru intéressant d’offrir aux lecteurs d’ethnographiques.org un aperçu de la pensée critique de l’auteur suisse-alémanique. Sous un jour à la fois littéraire et ironique, cette parabole politique sur l’Apartheid livre en effet une réflexion sur l’altérité et sur certains processus sociaux à l’œuvre dans les phénomènes d’exclusion et de ségrégation. La caricature ne se contente pas ici de déformer et d’inventer par goût du divertissement, elle poursuit un objectif politique et sert aussi de révélateur à ce que l’on pourrait qualifier d’étiquetage, d’institutionnalisation et de naturalisation de la différence, d’usage politique du symbolique, de stratégie matrimoniale, etc.

Nous remercions vivement les éditions Diogenes Verlag AG www.diogenes.ch de nous avoir autorisé à publier ce texte. Nous avons conservé dans cette édition numérique la mise en page originale en un seul paragraphe.

Le chef du gouvernement d’Afrique du Sud attrapa un rhume accompagné de fièvre. Lorsqu’il se réveilla le matin, sa femme bondissait du lit conjugal en éternuant et en criant, la police survint, elle-même atteinte d’un rhume accompagné de fièvre, demanda où était le chef du gouvernement, partit d’un ricanement quand il expliqua qu’il était le chef du gouvernement, l’embarqua comme il était, en pyjama, et le jeta dans une cellule avec un Noir qui protestait à haute voix qu’il était le ministre de la justice et que c’était contraire à l’apartheid, de l’enfermer dans une cellule avec un Noir. Le chef du gouvernement regarda le Noir qui protestait, puis il vit que ses propres mains, qui s’agrippaient aux barreaux de la cellule, étaient noires elles aussi. Épouvanté, il regarda l’autre de plus près, et, en pensée, lui ôta sa couleur noire. C’était vraiment le ministre de la Justice, devenu noir, qui, au même moment, reconnaissait le chef du gouvernement, blanc, devenu noir. Nous sommes des Blancs, crièrent-ils tous les deux. Là-dessus, un policier noir apparut et beugla tenez-vous tranquilles, sales Noirs, et deux autres policiers noirs s’amenèrent en courant et rouèrent de coups le premier policier noir, un policier noir n’avait rien à faire ici, mais tout à coup ils se regardèrent avec stupeur, ils considéraient leurs mains, noires. Tourneboulés, ils libérèrent le chef du gouvernement et le ministre de la justice. C’était possible, après tout, que ceux-là aussi soient des Blancs. Une épidémie virale s’était déclarée. Les Blancs devenaient Noirs. Les Blancs n’osaient pas sortir, ils étaient devenus noirs, les femmes n’osaient pas aller dans les centres commerciaux ni chez le coiffeur, les hommes n’osaient pas aller au bureau. La police et l’armée se combattaient pêle-mêle. Les policiers et les soldats encore blancs tiraient sur les policiers et les soldats blancs devenus noirs, pensant que c’étaient des Noirs qui s’étaient emparés des uniformes et des armes des Blancs, et parce que les policiers et les soldats Blancs noirs ne pouvaient pas prouver qu’ils étaient blancs, ils tiraient aussi. Des milliers tombèrent, parce que beaucoup de Noirs intervinrent dans les combats en faveur des Blancs noirs, pensant qu’ils étaient Noirs. Les Blancs semblaient avoir le dessus, mais à leur consternation, leur nombre ne cessait de décroître, parce qu’ils étaient toujours davantage à devenir noirs. L’épidémie virale se répandit inexorablement parmi les Blancs. Cela commençait par le rhume et la fièvre, puis la peau changeait de couleur. Les Blancs noirs ne savaient comment se distinguer des Noirs noirs, ni les Noirs noirs des Blancs noirs. Après de sanglants combats, ce fut un sinistre silence. L’Afrique du Sud était comme paralysée. Le chef du gouvernement mit plusieurs semaines à se remettre du choc. Le conseil des ministres fut convoqué. Seul le ministre des finances, qui revenait justement d’Europe où il était allé quémander de nouveaux crédits, n’était pas encore noir. Déjà fiévreux, il s’évanouit, la séance dut être renvoyée au lendemain, et là, il était noir à son tour. Le cabinet décida à l’unanimité de maintenir l’apartheid. Le chef du gouvernement prononça un discours à la télévision : « Sud-Africains Blancs ! À la suite d’une perfide infection virale, vous êtes devenus noirs. Mais malgré cela, nous sommes restés des Sud-Africains blancs. Des Blancs, et qui combattent pour demeurer blancs. Quoi qu’il arrive. Même s’ils sont devenus noirs. Sud-Africains blancs, commençons le combat, demeurons blancs ! Vive l’apartheid ! ». Une commission fut mise sur pied. Il s’agissait avant tout de distinguer les Blancs noirs des Noirs noirs. Le virus avait fait le travail à fond, les Blancs n’étaient pas seulement devenus noirs, mais des Noirs avec tous les signes caractéristiques des Noirs, dont ils ne se distinguaient que par leur laideur. Mais d’être ainsi les vilains parmi les Noirs, les Blancs noirs ne pouvaient l’admettre. Chaque Blanc noir dut porter au cou une plaque en émail blanc, sur laquelle était écrit, en lettres noires : blanc, tandis que chaque Noir noir devait porter une plaque en émail noir, sur laquelle il était écrit en lettres blanches : noir. La production dut être interrompue, car le comité psychologique consultatif pour la pratique de l’apartheid avait recommandé de fabriquer pour les Blancs noirs des plaques en émail noir avec en blanc l’inscription « blanc », et pour les Noirs noirs, des plaques en émail blanc avec en noir l’inscription « noir ». Cependant, à peine les plaques furent-elles distribuées qu’on les retira de la circulation. La couleur de l’émail était trop suggestive. Les Blancs noirs étaient souvent traités comme des Noirs noirs, et les Noirs noirs comme des Noirs blancs, privilégiés. C’est pourquoi la commission décida de produire, pour les Blancs noirs, des plaques en émail blanc avec l’inscription « blanc » en lettres d’or, et pour les Noirs des plaques en émail noir avec l’inscription « noir » en lettres rouges. Une décision qui retarda considérablement la production. Du coup, ce fut un gros choc pour une délégation des grandes banques suisses, qui débarquaient en Afrique du Sud pour soigner leurs intérêts. Ces gens étaient en principe contre l’apartheid, mais leurs liens commerciaux avec l’Afrique du Sud étaient tels qu’ils étaient convaincus que la situation des Noirs ne pouvait être améliorée qu’avec le soutien des Blancs ; plus la Suisse participait financièrement à l’économie de l’Afrique du Sud et contournait les sanctions contre ce pays, plus elle prenait en compte les justes intérêts des Noirs. La délégation des Suisses fut d’autant plus surprise qu’elle se vit reçue par des banquiers exclusivement noirs, qui eurent beau leur assurer qu’ils étaient Blancs, ils ne pouvaient y ajouter foi, et comme ils ne voyaient de Blancs nulle part, ils étaient convaincus que la majorité noire en Afrique du Sud avait augmenté, approchant les vingt-quatre millions, et qu’ils avaient assassiné les quatre millions et demi de Blancs. Ils rentrèrent comme on s’enfuit, éternuant et frissonnant de fièvre, avec Swissair, et lorsque la commission bancaire arriva à Kloten, elle était aussi noire que possible. Ils eurent des problèmes au contrôle des passeports, on mettait en doute leur identité. Ils furent dirigés sur un camp de réfugiés, puis sur l’hôpital cantonal, et lorsqu’on fut enfin convaincu qu’il s’agissait de la délégation envoyée en Afrique du Sud, alors les banquiers purent reprendre peu à peu leur activité, et depuis, on ne les appela plus les gnomes de Zurich mais les nègres de Zurich. Pour l’Afrique du Sud, cependant, l’incident eut des suites ; les banques suisses, inquiètes, exigèrent de récupérer les milliards qu’elles avaient investis. Ce fut la pagaille. Le marché noir des plaques en émail fleurissait, les Blancs noirs qui étaient contre l’apartheid cherchaient à obtenir des plaques noires avec l’inscription « noir » en rouge, et les Noirs noirs, qui étaient contre l’apartheid, cherchaient, eux, des plaques blanches avec l’inscription dorée « blanc », partout on produisait de fausses plaques en émail et bientôt l’on ne sut plus qui était un Noir noir et qui était un Blanc noir, il arriva que des fanatiques de l’apartheid se livrent les uns contre les autres des combats sanglants, parce que chaque groupe croyait que l’autre était constitué de Noirs noirs qui se faisaient passer pour des Blancs noirs. La commission fut dissoute et le chef du gouvernement décida d’imposer l’apartheid une fois pour toutes, par des mesures plus sévères. Désormais, chaque Blanc noir dut prouver à l’aide d’un certificat médical qu’il était un Blanc, mais les médecins étaient soit mal préparés à leur tâche, soit corruptibles, d‘autres encore étaient favorables aux Noirs noirs, les Blancs noirs furent bientôt plus nombreux, par millions, que n’avaient été les Blancs auparavant. Le chef du gouvernement ne capitula pas. Il ordonna que désormais chaque Blanc noir soit flanqué d’un Noir noir qui pût attester que le Blanc noir était un Blanc noir. Cette mesure compliqua considérablement la vie. Derrière chaque Blanc noir se tenait un Noir noir, si un Blanc noir épousait une Blanche noire, il fallait qu’à l’office d’État civil et devant l’autel un Noir noir se tienne derrière le Blanc noir, et une Noire noire derrière la Blanche noire. Dans les restaurants que ne pouvaient fréquenter que les Blancs noirs, chaque client devait emmener avec lui un Noir noir ou une Noire noire, qui témoignaient que le client était un Blanc noir ou une Blanche noire. La foule, dans les restaurants et dans les soirées, devint cohue, d’autant plus que beaucoup de Blancs noirs se refusaient à être confirmés par un Noir noir, c’est un deuxième Blanc noir qui devait le faire, qui lui-même avait besoin d’un Noir noir qui confirme que le Blanc noir qui assurait que le Blanc noir était un Blanc, était lui-même aussi un Blanc, mais maniaques comme étaient beaucoup de Blancs noirs, ils exigeaient encore un deuxième Noir noir qui fût garant du Noir noir qui attestait que le Blanc noir qui attestait que le Blanc noir était un Blanc était lui-même un Blanc, oui, il y avait des tenants de l’apartheid tellement butés qu’ils avaient besoin, pour témoins, de trois Blancs noirs et de trois Noirs noirs, afin de sortir tranquilles. La pagaille des Blancs noirs et des Noirs noirs augmenta, et comme il y avait de plus en plus de Noirs noirs qui, s’appuyant sur le faux témoignage de Noirs noirs qui les accompagnaient, se donnaient pour des Blancs noirs, ils infiltrèrent toujours davantage la société, à tel point que soudain l’on vit naître des enfants blancs. Le chef du gouvernement, troublé, mit une commission sur pied. Celle-ci examina l’affaire. Il se révéla que les enfants blancs étaient nés soit de la relation d’un Blanc noir avec une Noire noire, soit d’une Blanche noire avec un Noir noir. À partir de là, les mariages entre les Blancs noirs et les Noirs noirs devinrent de plus en plus nombreux, finalement ce fut la coutume, bien qu’il apparût que seule la moitié des enfants nés de ces mariages étaient blancs, et dans cette moitié, la moitié, à nouveau, n’était pas immunisée contre le virus perfide, donc ne tardait pas à redevenir noire. Le chef du gouvernement, dont le conseil des ministres était toujours composé exclusivement de Blancs noirs, même si des bruits couraient selon lesquels la moitié étaient des Noirs noirs, tenta une dernière fois de sauver l’apartheid : « Sud-Africains », annonça-t-il à la télévision avec le courage du désespoir, « nous sommes Noirs, peu importe que nous soyons des Noirs blancs ou des Noirs noirs. Le noir est notre couleur de peau, c’est en elle que nous nous reconnaissons. Mais une nouvelle menace sur la pureté de la race sud-africaine a surgi. Les Blancs qui ne sont pas des Blancs noirs comme nous, mais des Noirs blancs. Il faut dorénavant appliquer contre eux les lois de l’apartheid que nous avions appliquées contre les Noirs noirs. Vive l’Afrique du Sud noire ! » Ce discours déclencha une révolution. Les parents des Noirs blancs, qui étaient des Blancs noirs et des Noirs noirs, se soulevèrent, et, avec le soutien du reste de la population, de la police et de l’armée, et même du conseil des ministres, ils chassèrent le chef du gouvernement, qui s’enfuit en Angola (la Namibie avait aussi été touchée par le virus). Ce fut la fin de l’apartheid, ainsi que me l’expliqua le banquier zurichois qui me racontait cette histoire. Il était d’un noir d’ébène, il portait un costume blanc et une cravate excessivement colorée. Sur la musique de jazz qui sortait du transistor accroché à son cou, il ne cessait de danser tout autour de moi, d’ailleurs il rayonnait d’une joie de vivre qu’on ne trouve guère chez les Zurichois. Tandis que je couche son récit sur le papier, voilà que j’ai attrapé un rhume et que je frissonne de fièvre.

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DÜRRENMATT Friedrich, L’épidémie virale en Afrique du Sud, Neuchâtel, Éd. Ulrich Weber, Centre Dürrenmatt (CDN cahier no 8).

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Friedrich Dürrenmatt
L’épidémie virale en Afrique du Sud,
Numéro 13 - juin 2007.