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Télécharger en PDF (441.7 ko)Imprimer cette pagePour citer cet article :Grégory Delaplace, Vincent Micoud, Les usages sociaux de la photographie en Mongolie : questions de méthode. ethnographiques.org, Numéro 13 - juin 2007 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2007/Micoud,Delaplace.html (consulté le 25/07/2008). Dernier numéro paru :Signaler cette page |
Grégory Delaplace, Vincent Micoud Les usages sociaux de la photographie en Mongolie : questions de méthodeRésuméLa photographie n’a cessé de se développer en Mongolie depuis les années soixante : aujourd’hui, il n’est pas d’agglomération sans laboratoire minilab, ni de foyer même très éloigné d’un centre urbain, qui ne possède des vitrines de photographies. Le constat de l’omniprésence de la photographie s’impose d’emblée à l’observateur, souvent lui-même sollicité pour réaliser des prises de vue. Pourtant, l’ensemble hétéroclite des actions quotidiennes et discrètes qui entourent la photographie ne se laisse pas facilement appréhender comme objet d’étude. Saisir comme autant de pratiques l’agencement d’une prise de vue, le rôle des différents agents dans la circulation des images, ou encore le déplacement des images dans les vitrines, c’est-à-dire en faire des matériaux propres à l’analyse anthropologique, impose à l’observateur d’élaborer des outils descriptifs ad hoc. Les auteurs présentent ici les étapes de l’élaboration d’une méthode d’étude des usages sociaux de la photographie en Mongolie. Cette méthode d’observation participante, prenant le parti d’une ethnologie pleinement expérimentale, se démarque tant de l’approche sociologique des usages de l’image que des méthodes habituelles de l’anthropologie visuelle : en faisant de la photographie non seulement l’objet mais aussi le support de l’étude, elle implique l’observateur, en tant que photographe, dans la production de son objet d’observation. AbstractThe practice of photography has been developping steadily in Mongolia since the 1960’s. Today, every agglomeration counts a minilab and every household, even those far from urban centres, displays pictures in showcases. The omnipresence of photography appears plainly and immediately to any observer, all the more so as s/he is often sollicitated to take pictures for and of people. However, the heterogeneous ensemble formed by the daily and discreet actions that surround photography cannot be easily grasped as a coherent research topic. To consider as so many social practices the organisation of a photo session, the role of the many agents involved in the circulation of pictures, or the disposition of photographs in the showcases, that is, to make proper anthropological data out of them, requires the elaboration of appropriate tools for description. The authors present here the stages of the elaboration of a method to study the social uses of photography in Mongolia in the form of participant observation in an experimental vein, different both from sociological approaches to the use of photography and from the usual methods of visual anthropology. It makes photography not only the object but the medium of study, and involves the observer, as a photographer, in the production of his object of observation. Pour citer cet article :Grégory Delaplace, Vincent Micoud. Les usages sociaux de la photographie en Mongolie : questions de méthode, ethnographiques.org, Numéro 13 - juin 2007 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2007/Micoud,Delaplace.html (consulté le [date]).Sommaire
La photographie n’a cessé de se développer en Mongolie depuis les années soixante : aujourd’hui, il n’est pas d’agglomération sans laboratoire de développement ni de foyer, même très éloigné du centre urbain, qui ne possède des vitrines de photographies. Popularisée avec la diffusion de la technologie soviétique lorsque la Mongolie était un satellite de l’URSS, la pratique de la photographie n’a pas décru avec la chute du régime en 1990 [1]. Elle est présente aujourd’hui dans de nombreux événements-clés de la vie sociale mongole : pendant les mariages, où il est d’usage de photographier les jeunes époux et leurs parents respectifs, mais aussi à l’occasion des funérailles, où un portrait du défunt est réalisé à partir d’une photo d’identité agrandie et retouchée. Nombre d’occasions sont prétexte à « prendre des images » (zurag ava-) : le jour de la fête nationale, les collègues et amis se font photographier en marge des courses de chevaux et du tournoi de lutte ; après leurs examens de fin d’année, les jeunes diplômés prennent des photos de leur promotion ; lorsqu’ils vont en visite à la capitale, les provinciaux font faire leur portrait sur la place principale, etc. Les laboratoires de développement installés, dans toutes les villes moyennes, sous franchise japonaise (Konica, Kodak ou Fuji) sont aussi des studios de photographie où l’on vient faire faire son portrait seul ou en groupe sur fond de fresques paysagères colorées. Ils ne désemplissent pas et sont ouverts toute l’année, pendant les fêtes bien sûr, où leur activité redouble, mais aussi pendant les pannes d’électricité, fréquentes en Mongolie, qui durent souvent plusieurs jours et obligent tous les commerces à fermer. Les laboratoires de photographes sont parmi les seuls qui continuent à travailler, alimentés en électricité par des groupes électrogènes. Si le remplacement des Zenyt russes par des appareils automatiques chinois en a démocratisé l’usage, posséder un appareil reste en effet réservé aux citadins et aux familles aisées. Les autres louent les services de professionnels pour les occasions importantes ou profitent du passage de touristes pour demander des portraits de leur famille. Bien que tous les foyers ne possèdent pas d’appareil, il n’en est pas qui ne possèdent au moins quelques portraits d’amis ou de parents, et qui ne les exposent dans ces grandes vitrines décorées, appelées žaaz, qui trônent au fond de toutes les yourtes, posées sur de lourds coffres dans la partie nord de l’habitation, en face de la porte. Malgré son omniprésence, la photographie ne s’offre pas pour autant sans résistance à l’observation ethnographique. Si la dimension sociale de la photographie, la place importante qu’elle tient dans la société mongole, apparaît d’emblée à l’observateur, l’ethnologue se sent vite dépassé par le renouvellement fréquent des photographies dans les vitrines domestiques et par les sollicitations constantes de son appareil pour faire des portraits. L’ensemble hétéroclite des actions quotidiennes, parfois discrètes, qui entourent la présentation, la production et la circulation des photographies en Mongolie ne se laisse pas facilement appréhender comme objet d’étude. Saisir comme autant de pratiques l’agencement d’une prise de vue, le rôle des différents agents dans la circulation des images, ou encore le déplacement des images dans les vitrines domestiques, c’est-à-dire en faire des matériaux propres à l’analyse anthropologique, impose l’élaboration d’une méthode d’enquête ad hoc. Lorsque nous avons décidé en 2003 d’entreprendre le travail commun dont nous retraçons ici les étapes, nous nous intéressions déjà depuis plusieurs années à la pratique mongole de la photographie. Grégory Delaplace préparait une thèse d’ethnologie sur les usages liés à la mort dans une région du nord-ouest du pays : il s’intéressait aux portraits de parents défunts réalisés au moment des funérailles à partir d’une photo d’identité retouchée et placés à côté des vitrines de photos de famille. De son côté, Vincent Micoud, diplômé en arts appliqués, recherchait les moyens d’intégrer à sa propre pratique de photographe certaines techniques empruntées à la pratique mongole de la photographie. Nous avions déjà tous deux effectués de longs séjours parmi des familles mongoles et apprenions la langue depuis plusieurs années. Nous pressentions le rôle central de la photographie dans la société mongole contemporaine, tout en nous sentant démunis face à l’ampleur du phénomène. Nous avions l’impression de n’entrevoir que les bribes d’une pratique sociale généralisée, une sorte de fait social total qui participerait non seulement à la constitution et à l’entretien de rapports sociaux, mais aussi à leur reproduction. Nous avons donc entrepris de mettre en commun nos compétences d’ethnologue et de photographe pour étudier ensemble, en Mongolie, ce que Pierre Bourdieu (1965) a appelé « les usages sociaux de la photographie ». Par l’observation systématique des lieux et des situations dans lesquelles sont présentées et fabriquées les photographies — davantage que par les entretiens et les statistiques utilisés par Bourdieu et son équipe — nous avons ainsi entrepris de mettre en évidence les relations sociales que la présentation, la production et la circulation d’images, envisagées comme autant de pratiques, impliquent et rendent visibles. Ce projet a été ponctué par deux enquêtes de terrain auprès de plusieurs familles de pasteurs nomades dörvöd des montagnes de Xarxiraa, dans le nord-ouest du pays (province de l’Uvs), avec qui Grégory travaille depuis plusieurs années [2]. Au fur et à mesure de ce travail, nous avons élaboré des techniques de collecte de données permettant d’étudier les usages sociaux de la photographie, non en s’extrayant du processus de production d’images mais en y prenant part, pleinement et méthodiquement. En prenant nous-mêmes des photographies sur commande, en observant les situations dans lesquelles ces images étaient commandées, le déroulement des prises de vue et la réception des images que nous avions réalisées, nous avons mis en place une méthode d’observation participante et expérimentale. En faisant de la photographie non seulement notre objet d’étude mais également le support de celle-ci, nous avons pris le parti de nous impliquer, en tant qu’observateurs, dans la production de notre objet d’observation. C’est précisément le cheminement qui nous a conduit à cette méthode d’observation participante que nous voudrions présenter ici [3]. Dans la première partie, nous présenterons les outils élaborés pour modéliser la composition des vitrines de photographie, point de départ de notre travail. Dans la seconde, nous exposerons les principaux aspects d’une méthode d’observation du processus de fabrication et de la circulation des images, ainsi que les premiers résultats de son application sur le terrain en 2005 à Xarxiraa [4]. Notre travail a commencé par l’étude de la composition des vitrines, appelées žaaz en mongol, que l’on trouve au fond de presque toutes les yourtes et dans lesquelles sont exposées certaines des photos que possède le foyer [5] (Photo 1, Photo 2). D’un point de vue formel, ces vitrines se composent d’une structure de bois peint encadrant une vitre et d’un panneau de bois amovible de mêmes dimensions que celle-ci. Les images sont juxtaposées contre la vitre de manière à en occuper toute la surface, et maintenues en place par le panneau de bois, plaqué contre la vitre grâce à de petits clous. Ce système de fixation (Photo 3) permet non seulement de presser efficacement les images contre la vitre mais également de les renouveler, le panneau restant toujours amovible. C’est en raison de la double fonction de cet objet — montrer et changer des images périodiquement — que nous avons choisi de traduire žaaz non par « cadre » mais par « vitrine », petit meuble vitré permettant l’exposition d’objets. D’une soixantaine de centimètres de long sur une quarantaine de large, ces vitrines sont généralement disposées verticalement, par paire, de part et d’autre d’un miroir, sur les coffres contenant les objets précieux du foyer. Les photographies exposées dans ces vitrines sont, dans leur immense majorité, des portraits de personnes posant individuellement ou en groupe, en intérieur ou en extérieur, à pied ou à cheval, mais presque toujours de face et les épaules droites, le visage tourné vers l’objectif — et donc vers la personne qui regarde l’image. Peu de portraits semblent avoir été pris dans le vif d’une situation : presque tous les sujets posent, parfois debout les bras le long du corps, ou assis côte à côte. L’expression des visages, sans être vraiment grave, est rarement souriante, sauf pour les portraits de très jeunes enfants et certains portraits de jeunes gens vivant à la ville. Lorsque l’on demande aux membres de la maisonnée de qui ces photographies sont les portraits, c’est invariablement la même réponse que l’on obtient : ce sont des ax düü, littéralement des « aînés et cadets », autrement dit la famille, entendue au sens le plus large et le plus vague possible. Pris isolément, les termes ax et düü sont les termes de parenté qui s’appliquent aux frères aînés masculins et frères ou sœurs cadet(tes) d’ego. L’expression ax düü tend, par extension, à désigner collectivement toutes les personnes, de sexe masculin ou féminin qui, d’une manière ou d’une autre, sont apparentées à ego, de même que certaines autres qui ne le sont pas. Les « aînés et cadets » d’une personne désigne en fait un groupe aux contours flous, un réseau de « parents » (xamaatan) d’ego, au sens large, quel que soit finalement le lien de parenté, et qu’il soit réel ou fictif (Sneath, 2000 : 196). Nous verrons en effet que ces vitrines ne contiennent pas que les portraits des frères et sœurs des membres de la maisonnée, loin s’en faut. On y trouve des grands-pères et des grands-mères, morts ou vivants, des pères, des mères, des oncles et tantes, des cousins côtoyant des ami(e)s d’enfance ou des copains de régiment, des collègues, des filles et fils. Posés à côté de ces vitrines, ou suspendus au dessus, se trouvent en outre des portraits de parents défunts des membres de la maisonnée (Photo 4). Bien qu’il y en ait plusieurs sortes (cf. la partie intitulée « La fabrication et la circulation de photographies »), ces portraits mesurent le plus souvent une trentaine de centimètres de haut sur une vingtaine de large. Le défunt y est présenté en costume mongol (deel), avec un chapeau s’il s’agit d’un homme et avec ses médailles. Les portraits sont exposés individuellement dans de petits cadres, qui se distinguent des vitrines sur deux points : ils ne contiennent le plus souvent qu’une seule image, et celle-ci n’est jamais changée. Un billet de banque (500 ou 1000 Tögröks, environ 30 ou 60 centimes d’euros) est parfois disposé dans le cadre, sous le portrait, comme une marque de « respect » (xündlel) au défunt. Les portraits exposés sont ceux des morts les plus récents et les plus proches des membres de la maisonnée : le père ou la mère d’un des deux conjoints (rarement leurs grands-pères et grands-mères), ou éventuellement leurs enfants. Un foyer ne possède généralement pas plus de deux portraits de défunts encadrés individuellement, et il se peut qu’il n’en possède aucun ; malgré le mode de descendance plutôt patrilinéaire et la valorisation des relations agnatiques en Mongolie, ce ne sont pas toujours les parents du mari qui sont présentés. Les familles les plus pieuses possèdent en outre des portraits de divinités (burxan), exposés dans des cadres plus petits encore. Certaines personnes âgées réservent un cadre de taille moyenne à plusieurs icônes juxtaposées, qu’ils installent sur un autel spécifique sur lequel ils font des offrandes quasi quotidiennes. Selon les personnes interrogées sur le sujet, ces cadres réservés aux portraits de divinités étaient auparavant plus fréquents en Mongolie. Interdits par la politique anti-religieuse du gouvernement communiste depuis les années trente jusqu’à la fin des années quatre-vingt, ils ont été cachés, parfois enterrés, par les personnes soucieuses de les garder et de les transmettre. À l’intérieur de la yourte, les portraits de dirigeants socialistes, puis ceux des parents défunts, semblent avoir “pris la place” de ces icônes avec la diffusion de la photographie dans le courant des années soixante [6]. En effet, même dans les foyers qui ne possèdent pas d’icônes, les vitrines et les portraits de parents défunts font l’objet d’un traitement rituel. Des offrandes sont faites sur les coffres, juste devant les vitrines, lors de certaines occasions particulières comme le nouvel an du calendrier lunaire (cagaan sar). Ces offrandes sont explicitement destinées aux parents défunts, mais elles ne sont pas forcément posées devant leur portrait et sont faites même lorsque le foyer n’en possède pas. Différemment réparties selon les yourtes, les vitrines occupent toujours une place centrale parmi les objets de forte valeur monétaire ou symbolique que contient la partie « arrière » (xojd) de l’habitation — le xojmor [7]. Cette partie de la yourte, souvent surélevée par rapport au reste de l’habitation, ou tout au moins recouverte d’un tapis, est le lieu de sociabilité par excellence, l’endroit où les aînés et les hôtes de marque sont invités à s’asseoir avec le maître de maison. Exposés dans les vitrines, juste en face de la porte d’entrée, les portraits des « aînés et cadets » des membres de la maisonnée sont visibles par tout visiteur, dès qu’il entre dans la yourte [8]. Dans cet espace public qu’est l’intérieur de la yourte, où tout passant peut, et même doit s’arrêter, les vitrines sont ainsi exposées au regard de tous et de personne en particulier. Pourtant, à de rares exceptions — de jeunes adultes par exemple ou des personnes éloignées de leur famille depuis longtemps qui posent des questions sur tel ou tel portrait — les vitrines ne suscitent que très peu de commentaires. Affirmation muette à laquelle ne répondent pas toujours des paroles, l’exposition des portraits de parents n’en est pas moins, comme nous allons le voir, socialement investie. Notre première tâche a été de nous pencher sur la composition des vitrines de différents foyers pour mettre en évidence, le plus précisément possible, de qui les portraits y étaient présentés. Si les vitrines contiennent les portraits des « aînés et cadets » d’un couple, celles-ci ne peuvent-elles pas donner une idée de l’extension et de la composition du réseau de « parents » mis en avant par un foyer à un moment donné ? Autrement dit, les vitrines que composent les membres d’un foyer peuvent-elles être considérées comme un « sociogramme » [9], c’est-à-dire un état des lieux des relations qu’elles peuvent et veulent revendiquer comme relations de parenté ? C’est cette hypothèse que nous avons explorée en mettant au point une méthode de modélisation permettant de comparer la composition de différentes vitrines. Au cours d’une première enquête de terrain réalisée en 2004 dans le nord-ouest du pays (région de l’Uvs), nous avons systématiquement relevé la composition précise des vitrines d’un échantillon de 19 foyers répartis en trois groupes :
Une carte présente la répartition des foyers de l’échantillon et un schéma les relations de parenté qui les unissent : le nom du maître de maison (ou de la sœur pour les foyers du second ensemble) apparaît en bleu s’il appartient au premier groupe, en orange s’il appartient au second, et en violet s’il appartient au troisième. Au cours d’une seconde enquête, réalisée en 2005 auprès des mêmes familles, nous avons pu relever à nouveau la composition des vitrines de plusieurs foyers de l’échantillon : tous ceux du second ensemble (à l’exception d’un seul), ainsi que quelques autres. Au total, sur les deux années, nous avons pu constituer un échantillon de 29 séries de vitrines ; pour ne pas surcharger la lecture, nous n’en présentons ici que 9 : celles relevées auprès du second ensemble de foyers en 2004, ainsi que celles de l’un d’entre eux en 2005. Pour chaque foyer, nous avons réalisé trois schémas :
Lors de l’enquête que nous avons menée conjointement en 2005, Vincent a pu réaliser des prises de vue de ces vitrines, prenant dans chaque foyer visité une photographie générale de l’endroit où les vitrines étaient installées puis une photographie de chacune d’entre elles. Nous présentons ici une seule de ces séries, à titre d’illustration.
Photo 5 : Série de prises de vue d’un ensemble de vitrines.
Série de prises de vue d’un ensemble de vitrines.
Photographie : Vincent Micoud, 2005 Ce que les schémas de parenté ainsi obtenus semblent montrer, c’est l’extension et la composition du groupe de personnes qui participent avec les membres du foyer aux événements marquants de la vie sociale — mariage, départ au service militaire, fête nationale, nouvel an lunaire notamment — à l’occasion desquels sont réalisés les portraits qui alimentent régulièrement les vitrines [11]. Autrement dit, le groupe dont ces schémas semblent dessiner les limites, c’est celui formé par différents « parents » avec qui un foyer revendique une relation, actualisée par la participation commune à certaines activités sociales, sa « parentèle » [12]. Or, c’est sur cette parentèle qu’un foyer compte non seulement dans les événements importants de sa vie sociale mais aussi, cela va de pair, dans une part non négligeable de ses activités économiques. En effet, si la descendance patrilinéaire fonde généralement la transmission des biens matériels — notamment le bétail, mais aussi la yourte, léguée au plus jeune fils — de même que celle du nom (ovog), et si elle donne sa base commune à la plupart des systèmes de parenté des peuples mongols, c’est néanmoins sur ce réseau de « parents » aux contours imprécis, constitué de différentes relations subsumées sous une relation générique d’« aînés et cadets » qu’est fondée la coopération économique, l’organisation de la solidarité matérielle et la participation aux événements importants de la vie sociale. Plusieurs auteurs ont décrit l’émergence de « parentèles amorphiques » (Szynkiewicz, 1980) dans les systèmes de parenté mongols du 20ème siècle, confrontant leurs hypothèses sur le déclin d’une institution clanique qui aurait organisé mécaniquement les relations sociales dans le passé (Vreeland, 1954, Potkanski et Szynkiewcz, 1993, Sneath, 2000) [13]. Tous s’accordent à reconnaître la difficulté de déterminer aujourd’hui les limites de ces parentèles, justement définies par leurs contours flous et la nature assez informelle, variable, des relations qui la composent. Ce que semble permettre la modélisation de la composition des vitrines de photographies, c’est justement de donner une idée assez précise de la nature des relations qui composent, à un moment donné, la parentèle d’un foyer. Une première impression ressort d’emblée du survol des schémas de parenté de l’échantillon : si c’est la parentèle du foyer qu’ils modélisent, celle-ci ne semble pas se limiter à la parentèle du mari, comme sa position de « maître de maison » (gerijn ezen) aurait pu le laisser supposer. Sur tous les schémas présentés ici — et cela vaut aussi pour l’ensemble de l’échantillon — ce ne sont pas seulement les alliés du mari qui s’ajoutent à ses « parents paternels et maternels en lignes directes et collatérales » (Godelier, 2004 : 111) pour former la parentèle du foyer, mais bien la parentèle de l’épouse également. D’une manière générale, nous avons pu observer le rôle important que tiennent les femmes dans les usages liés à la photographie, et dans l’entretien des vitrines en particulier. Dans tous les foyers que nous avons pu visiter, c’est l’épouse ou, chez des personnes âgées, la plus jeune fille, qui se chargeaient de choisir les portraits qui y étaient exposés et de les remplacer périodiquement. De manière significative, lorsque la yourte d’un jeune homme est montée pour la première fois, avant son mariage, c’est sa mère qui s’est généralement chargée de confectionner ses vitrines à partir de ses propres photographies et de nouvelles faites pour l’occasion ou prises à quelqu’un d’autre. Un exemple de ce genre de « vol de photographie » (zurgyn xulgaj) d’une mère pour son fils sera décrit dans la dernière partie de ce travail. Les schémas témoignent ainsi que la proportion des parents de l’épouse parmi les personnes dont le portrait est présenté dans les vitrines n’est pas inférieure à celle des parents du mari, et qu’elle est même supérieure dans certains cas (celui de Celej par exemple). La parentèle du foyer, telle qu’elle apparaît dans les vitrines, n’est pas seulement celle du père et mari, mais plutôt le résultat d’une fusion entre les deux parentèles héritées par chacun des membres du couple, auxquelles se sont rajoutées les relations qu’ils ont chacun développées dans le cadre de leur scolarité, de leur travail et de leurs diverses activités. Une analyse plus fine montre même que dans les foyers où vivent de grands enfants s’ajoutent souvent aussi leurs propres amis, camarades de classe ou copains de régiment. D’autre part, ces schémas montrent que certains des parents dont le portrait est présenté dans les vitrines de photographie sont décédés. Nous avons pu noter dans plusieurs cas que la mort d’une personne n’affectait ni la présence, ni la place de sa photographie dans les vitrines. Dans celles que nous présentons ici, le décès de Žavzan en 2003 n’a entraîné ni le retrait des portraits présents auparavant, ni l’ajout de nouveaux (son portrait funéraire, n’était en outre présent en 2004 que chez un seul de ses enfants, Gansüx). Tout porte à croire que les morts ont leur place dans le réseau de personnes qu’un foyer revendique comme ses « aînés et cadets », et que cette place n’est pas fondamentalement différente de celle qu’ils y occupaient lorsqu’ils étaient vivants. Enfin, il ressort des schémas de parenté considérés dans leur ensemble que les vitrines de photographies contiennent les portraits :
Ce que ce modèle permet de mettre en relief, c’est avant tout la variation de la part relative de ces catégories de personnes d’un foyer à l’autre, et dans un même foyer à différents moments. L’étude comparative et le traitement statistique des schémas de parenté permettrait d’évaluer la variation, au sein des différents ensembles de foyers de l’échantillon, de la part relative prise dans les vitrines par :
Une autre approche intéressante serait de mettre en évidence la variation de la part relative des différentes catégories de parents selon la terminologie mongole :
Enfin, parmi les personnes non-apparentées, il serait intéressant d’examiner la variation de la part relative des « amis » (najz), des « voisins » (xörš), des « camarades de classe » (neg angijxan), des « copains de régiment » (xamt ceregt bajsan) et des « collègues de travail » (xamt ažildag). Cette méthode permet ainsi d’envisager le réseau « d’aînés cadets » d’un foyer non plus comme un groupe aux contours flous, mais comme un groupe aux contours variables, et de mettre cette variation en relation avec la situation particulière de ce foyer. L’analyse fine d’un échantillon plus large pourrait alors aboutir à la mise en relief de tendances caractéristiques dans la composition et l’extension de la parentèle d’un foyer selon différents éléments de sa situation (âge du couple, statut social, lieu de résidence, etc.), tendances qu’illustre déjà une première comparaison des schémas présentés :
En dernière analyse, une comparaison plus fine encore des schémas de parenté modélisant les vitrines d’un groupe de frères et sœurs (tels que ceux que nous présentons ici) permettrait d’examiner quelles personnes, au sein d’une même catégorie de parents, sont mises en avant par qui. Autrement dit, si tous ces foyers exposent des portraits de frères et de sœurs dans leurs vitrines, de quels frères et de quelles sœurs s’agit-il dans chaque cas ? Y a-t-il des personnes dont les portraits sont exposés plus fréquemment que d’autres parmi les foyers du groupe de germains ? Y en a-t-il qui ne le sont jamais ? Il ressort des schémas présentés ici que certaines personnes, comme Cecempel, apparaissent moins fréquemment que d’autres, comme Gansüx, dans les vitrines de leurs frères et sœurs. Certains de leurs conjoints, comme Batsüx, apparaissent quasi systématiquement, alors que d’autres, comme Cedendamba, jamais. La comparaison de ces schémas avec la généalogie “complète” du groupe de germains montre en outre que tous les foyers n’accordent pas la même importance à leurs collatéraux (l’importance donnée par le foyer de Celej aux collatéraux maternels de celle-ci est sans doute due au fait qu’elle est la seule à être installée auprès d’eux à Ömnögov’), exception faite d’Ulambajar et de sa mère, presque toujours présents. Ainsi, l’analyse comparative des schémas produits ne montre pas seulement de quelles relations se compose la parentèle d’un foyer à un moment donné, mais aussi les personnes par lesquelles celui-ci choisit d’actualiser ces relations. Ce que permet la modélisation des vitrines de photographies, c’est de mettre en lumière non seulement la parenté pratique d’un foyer, les parents sur lesquels elle fonde son activité économique et sociale, mais aussi sa pratique de la parenté. Ce modèle permet en effet d’estimer la manière dont, selon la situation, un foyer fait varier l’extension et la composition du réseau de personnes qu’il revendique comme ses « parents » (xamaatan), ses « aînés et cadets » (ax düü). Autrement dit, il permet d’appréhender la parenté mongole du point de vue « des usages sociaux que les agents font pratiquement de leurs relations de parenté » (Bourdieu, 2000 : 109) [15], et non plus seulement sur le modèle de l’usage exemplaire qu’en font les éleveurs les plus influents, les mieux à mêmes de fonder une activité économique prospère sur des relations agnatiques fortes et de transmettre leur cheptel au sein d’un lignage fortement intégré. La modélisation de la disposition des portraits dans les vitrines permet enfin d’examiner la place qu’y occupent les différentes catégories de parents. Comparés aux diagrammes de parenté, ces schémas montrent que les portraits, dans chaque vitrine, tendent à être disposés les uns par rapport aux autres selon l’âge relatif des personnes qu’ils représentent, les aînés étant placés au dessus des cadets. Les parents du couple, qu’ils soient morts ou vivants, tendent ainsi à occuper la partie supérieure des vitrines, le couple lui-même, au milieu de ses germains et de ses collatéraux, le centre, et les enfants la partie inférieure. Davantage qu’à l’application d’une règle explicite et particulière aux vitrines, il faut sans doute attribuer cette organisation au principe général d’organisation spatiale, valant pour l’espace de la yourte en particulier, selon lequel les aînés sont placés « au dessus » (deer, terme qui connote également une valeur supérieure) des cadets. Dans les vitrines où les parents du couple sont très peu représentés, c’est ainsi naturellement le couple qui se retrouve dans la partie supérieure de la vitrine. Les morts n’occupent cette partie supérieure du cadre que lorsqu’ils sont les aînés du couple (ce qui est bien entendu le cas le plus fréquent) ; lorsqu’ils sont plus jeunes, ils sont placés en dessous. Nous n’avons pu relever qu’un seul foyer dans lequel les portraits des parents de l’épouse étaient présentés dans une vitrine différente des parents du mari. Dans tous les autres cas, ceux-ci sont mêlés, de même que morts et vivants, icônes et portraits, sans qu’aucune logique ne ressorte a priori de leur répartition entre les différentes vitrines du foyer. Ce n’est qu’en distinguant les photographies explicitement liées à un événement particulier et en étudiant à des moments différents le renouvellement des images dans les vitrines que l’on s’aperçoit que les différentes vitrines, même lorsqu’elles présentent les portraits des mêmes parents ou catégories de parents, ne montrent pas les mêmes images. En effet, certaines des vitrines d’un foyer, généralement la moitié, contiennent une proportion plus grande de photographies liées à un événement précis survenu récemment (mariage ou départ d’un homme au service militaire par exemple). Elles en sont même remplies si l’événement a touché de près le foyer et a donné lieu à de nombreux clichés. Ces vitrines sont fréquemment recomposées, de nouvelles photographies venant remplacer les plus anciennes. D’autres vitrines, en revanche, contiennent une grande part de portraits de parents très proches (consanguins du couple notamment) qui ne sont liés à aucun événement en particulier et qui restent constamment exposés, à la même place. La modélisation de la répartition des portraits dans les vitrines semble ainsi indiquer que les foyers tendent à distinguer dans celles-ci plusieurs registres de relations : des relations pérennes d’une part, qui forment le noyau de la parentèle d’un foyer, et des relations actuelles d’autre part, avec les personnes qui ont récemment pris part aux mêmes activités sociales ou économiques que les membres de la maisonnée. Les différentes vitrines d’un foyer, autrement dit, distinguent donc moins souvent deux catégories de parents que deux réseaux de relations dans lesquels les mêmes parents peuvent être présents simultanément : l’un constitué par les relations revendiquées de manière permanente par le foyer, l’autre constitué de celles qu’il a récemment actualisées. Il est plusieurs aspects de la composition des vitrines, en revanche, dont cette méthode de modélisation ne permet pas de rendre compte. Elle ne distingue pas, notamment, les parents qui apparaissent sur des portraits individuels, voire sur plusieurs portraits individuels, de ceux qui apparaissent au milieu d’un groupe de personnes. Elle ne permet pas, d’une manière générale, de prendre en compte le contexte propre à chaque photographie, contexte qui n’est pas forcément lié à un événement particulier, mais peut seulement consister dans la présence simultanée au même endroit du groupe de personnes photographiées. Le modèle présenté, de ce fait, ne permet pas de distinguer certaines images dont il est pourtant fait un usage différent. Il ne peut rendre compte de :
Ainsi, ce modèle ne permet pas d’expliquer pourquoi le portrait d’une personne est parfois remplacé par un autre portrait de la même personne alors qu’aucun des deux n’est lié à un événement particulier. Autrement dit, il ne donne pas toujours les moyens de comprendre pourquoi, à sujet égal, une photographie n’en vaut pas une autre alors qu’aucune différence de qualité n’est exprimée par ailleurs [16]. Cette méthode de modélisation des vitrines laisse entière par ailleurs la question des photographies d’animaux. Sans parler des portraits de chasseurs, photographiés avec leur prise, il arrive que des animaux du troupeau, apparaissant derrière une personne ou à côté d’elle, soient explicitement mentionnés comme sujets d’un portrait. On trouve même dans certaines vitrines des portraits individuels de bêtes exceptionnelles : taureaux récompensés ou chevaux vainqueurs des courses estivales du Naadam. Difficile d’imaginer que ces bêtes sont revendiquées par le foyer comme partie prenante de leur réseau de relations... En fait, la modélisation de la composition des vitrines, malgré son intérêt ethnographique, ne permet de rendre compte que d’un certain aspect des usages sociaux de la photographie. Elle semble manquer notamment ce qui fait d’une photographie un objet singulier, sa valeur. Les résultats de ce premier travail nous ont ainsi conduits à formuler l’hypothèse que la valeur d’une photographie ne dépend pas seulement des personnes qu’elle représente. Autrement dit, les images exposées dans les vitrines — images qui sont fabriquées collectivement lors de séances de prises de vue, qui circulent entre plusieurs personnes avant d’arriver dans un foyer — ne peuvent être réduites à ce qu’elles représentent. Il faut alors considérer les photographies mongoles non pas seulement comme des représentations, mais bien comme des objets qui représentent. La remarque n’est pas anodine : envisager les photographies comme des objets implique que le processus de leur fabrication compte au moins autant que le résultat de celui-ci dans la compréhension de l’usage qui en est fait. A ce stade de notre travail, nous avons donc décidé de compléter notre méthode de manière à pouvoir aussi restituer le processus de fabrication des photographies en Mongolie. Plutôt que de nous extraire de ce processus pour l’étudier de l’extérieur, observant des prises de vues réalisées par d’autres, nous avons résolu de nous y impliquer ; non pas nous départir, donc, de notre objet d’étude, mais y prendre part — et prendre nous-mêmes des photographies. Si nous avons pris cette décision, c’est que nous étions en fait déjà impliqués depuis longtemps dans la production d’images en Mongolie. Comme nous l’avons déjà souligné, les appareils restent assez rares parmi les familles rurales, et la fabrication d’images nécessite presque toujours le concours d’une tierce personne, un photographe. Les photographes sollicités pour réaliser des prises de vue ne sont pas toujours des professionnels rémunérés. Toute personne possédant un appareil est susceptible de recevoir des commandes à l’occasion de fêtes ou d’événements particuliers, voire tout simplement lors de son passage sur un campement. Nous sommes nous-mêmes fréquemment sollicités pour faire le portrait des personnes chez qui nous logeons, à qui nous rendons visite, ou que nous rencontrons lors de nos trajets. Plutôt que de continuer à répondre passivement à ces commandes, nous avons donc décidé d’y répondre activement, ou plutôt, méthodiquement. Nous finirons cette présentation en illustrant brièvement les principes de cette méthode d’observation par le compte-rendu de sa première application sur le terrain au cours de l’été 2005. Pendant les deux mois d’enquête que nous avons menée conjointement dans plusieurs familles à Ulaangom, capitale de la province de l’Uvs, et dans les montagnes avoisinantes de Xarxiraa, Vincent s’est présenté à toutes les personnes rencontrées comme un photographe, pouvant répondre à toute commande de prise de vue. Nous avons choisi pour travailler un appareil de qualité moyenne, du type de ceux qui sont utilisés par les professionnels sur place. Lorsque cet appareil, à mi-parcours, s’est cassé [17], nous l’avons remplacé par un appareil russe acheté d’occasion auprès d’un photographe local. En outre, nous n’avons utilisé que des films achetés sur place (Konica Centuria 100), dans les laboratoires de développement d’Ulaangom. Pendant toute la durée du séjour, Vincent n’a pris aucune photographie de sa propre initiative, se limitant à celles qui lui étaient commandées. En tout, nous avons reçu des différentes familles à qui nous avons rendu visite plus d’une trentaine de commandes, plus ou moins conséquentes. Après chaque séance de prises de vues, nous notions pour chaque image le nombre d’exemplaires désirés et faisions développer les films dans l’un des laboratoires d’Ulaangom. Les photographies résultant de chaque séance étaient ensuite remises à une personne, généralement choisie dès la prise de vue par le commanditaire, chargée de les remettre à ce dernier. En répondant à ces commandes, nous n’avons pas cherché à imiter les photographes professionnels habituellement sollicités en Mongolie. Nous n’avons par exemple fait payer aucune photographie : d’une part pour ne pas limiter les occasions de prises de vues aux possibilités pécuniaires de nos hôtes, et d’autre part du fait que la réalisation de photographies fait habituellement partie des prestations que l’ethnologue fournit en compensation de sa présence sur un campement. Par ailleurs, Vincent a été moins directif que ne le sont souvent les photographes mongols, n’imposant ni le lieu de la prise de vue, ni le cadrage de l’image. Pendant que Vincent photographiait, Grégory notait le déroulement des séances ainsi que les discussions entourant chaque prise de vue. Nous avons ainsi obtenu, pour chaque commande, deux types de documents : les photographies résultant de la séance d’une part, et les descriptions de son déroulement d’autre part. Nous ne présenterons ici qu’une seule commande, à titre d’illustration. L’une des premières commandes que nous avons reçues nous a été adressée par Xašxüü, lors de notre première visite à Xarxiraa au début du mois de juillet. Grégory connaît Xašxüü depuis plusieurs années et propose de lui rendre visite sur le campement d’été où il a installé sa yourte, près de celle de son père Togtox. Xašxüü est un jeune éleveur, marié depuis peu ; il gère pour l’instant son troupeau conjointement à celui de son père, qui passe souvent l’hiver à la ville. Nous arrivons chez lui juste avant la nuit. Une fois les nouvelles échangées, il demande à Grégory des photographies prises l’année précédente, qu’il n’a pas reçues. Grégory ne les a pas (elles ont été perdues) mais propose que Vincent, photographe, en fasse de nouvelles, qui seront développées à Ulaangom et qui lui parviendront vite. La femme de Xašxüü propose à celui-ci de faire photographier son cheval, médaillé quelques jours auparavant lors d’une des courses organisées chaque année au début de l’été [18]. Une séance est prévue pour le lendemain, juste avant notre départ. Nous renouvelons notre proposition de faire des photographies le lendemain, au moment d’annoncer notre départ. Xašxüü fait la sieste, sa femme le réveille et lui dit de se préparer. Elle-même change de vêtements, se maquille, met des boucles d’oreilles, enfile un manteau long mongol (deel) de soie et ajuste une ceinture neuve. Xašxüü se coiffe, sa femme l’aide à passer un manteau propre et à enrouler sa ceinture. Ils enfilent tous deux leurs plus belles bottes et Xašxüü met un chapeau qu’il a préalablement épousseté. Ils se tournent alors vers Vincent pour lui demander où faire un portrait d’eux : il leur répond de choisir ce qu’ils préfèrent. Xašxüü propose de prendre la photographie sous la yourte, mais sa femme le convainc qu’il vaut mieux poser dehors. Ils s’installent à quelques pas de leur yourte, devant un sommet, demandant à Vincent de cadrer l’image de manière à ce qu’il soit visible derrière eux. Ils se tiennent debout, face à l’objectif, et demandent à être pris en pied. Au dernier moment, Xašxüü pose sa main droite sur le dos de sa femme (Photo 6). Xašxüü demande ensuite, quelque peu gêné, un portrait de lui à la même place. Il reste dans la même position, en appui sur sa jambe gauche, la droite un peu décalée, et pose sa main droite à la ceinture (Photo 7). Xašxüü demande alors à Vincent de photographier son cheval médaillé ; sa femme rentre se changer sous la yourte. Le cheval est amené et c’est Togtox, le père de Xašxüü, qui en supervise la préparation. Son toupet et sa queue sont noués avec des xadag de couleur bleue, pièces de tissus soyeux utilisées dans les cérémonies, notamment comme marque de « respect » (xündlel). La médaille est attachée aux montants du licol de manière à se trouver au milieu du front du cheval. Togtox attache les rennes sur l’encolure afin de maintenir la tête droite et passe un autre xadag derrière les oreilles du cheval. Xašxüü conduit ce dernier à l’endroit où sa femme et lui ont fait faire leur portrait et reste debout en tenant la bride. Togtox le rejoint et propose de faire d’abord une photographie du cheval seul. Il coince la bride sous une pierre afin de la maintenir au sol et demande que le cadrage permette de voir le cheval en entier (Photo 8). Cette prise de vue ne satisfait pas Togtox, car le cheval a bougé et il craint qu’il n’ait été photographié de biais (le tirage lui donne raison). Il demande donc de recommencer, après avoir repositionné le cheval et posé sur la bride une plus grosse pierre (Photo 9). Celle-ci étant satisfaisante, Togtox dit au jeune cavalier qui a gagné la course avec le cheval de s’asseoir sur sa monture. Il ne change pas de vêtements et reste pieds nus, sur les conseils de Togtox ; le cadrage est identique (Photo 10). Enfin, le cavalier descend et Xašxüü se place debout, du côté gauche de son cheval, tenant la bride dans sa main droite ; le cadrage doit faire apparaître en pied le cheval et son maître (Photo 11). Cette description, encore une fois, n’est donnée qu’à titre d’illustration, il n’est pas question ici d’analyser l’esthétique particulière d’une photographie de cheval médaillé. Nous voulons simplement souligner deux aspects généraux de l’usage de la photographie en Mongolie que cette méthode permet d’illustrer :
La réalisation de prises de vues n’est pas la seule manière de fabriquer des portraits en Mongolie. Certains sont produits à partir de photographies déjà existantes, par des opérations de retouche et de montage. L’étude de ces opérations s’est imposée en cours d’enquête, suite aux nombreuses commandes qui nous ont été adressées. L’une des demandes déterminantes est survenue à Ulaangom, alors que nous logions chez Gansüx et Otgonceceg, chez qui Grégory a séjourné à de nombreuses reprises.
Photo 12
Portrait d’Otgonceceg avec ses parents et ses frères et soeurs (date et auteur inconnus).
Photographie : Vincent Micoud, 2005 Peu de temps après notre arrivée, Gansüx montre à Vincent les portraits de ses vitrines. Certains étant en mauvais état de conservation, Vincent propose d’en réaliser des reproductions. Otgonceceg sort alors d’une des vitrines une photographie qu’elle souhaite voir reproduite, un portrait d’elle jeune avec ses parents et ses frères et sœurs (Photo 12). Trois semaines plus tard, elle nous reparle de cette commande et Vincent lui propose de photographier l’image à reproduire pour en retirer des exemplaires. Elle saisit l’occasion pour ajouter cinq autres images à sa commande et sort plusieurs photographies de ses vitrines et de ses stocks dispersés. Au final, Otgonceceg choisit : un portrait de sa mère (Photo 13), un portrait de la mère de Gansüx (Photo 14), un portrait du père de Gansüx (Photo 15) et deux portraits collectifs dont un de Gansüx, son père et sa sœur aînée (Photo 16) et un d’elle-même avec sa sœur et une amie décédée depuis (Photo 17). Au fur et à mesure qu’elle déballe les photographies, elle donne quelques indications vagues sur les opérations (agrandissement, colorisation) qu’elle souhaite voir réaliser pour chacune d’elles. C’est alors que nous décidons d’exploiter systématiquement ces commandes pour obtenir le maximum de détails. Les opérations qu’elle distingue alors sont :
Les photographies qu’Otgonceceg demande à Vincent de retoucher sont toutes des photographies anciennes ; leur état d’altération témoigne des fréquentes manipulations dont elles ont été l’objet. Néanmoins Otgonceceg ne souhaite ni reproduire les photographies à l’identique, ni simplement en masquer les accidents. Les commandes de retouche d’images ne sont jamais de simples reproductions d’images déjà existantes : qu’il s’agisse de coloriser, d’agrandir, de nettoyer, repiquer, recadrer, de réaliser des suppressions, des ajouts, ou de remplacer des éléments, l’image est en fin de compte toujours modifiée [19].
Photo 12
Portrait d’Otgonceceg avec ses parents et ses frères et soeurs (date et auteur inconnus).
Photographie : Vincent Micoud, 2005
Photo 18
Portrait d’Otgonceceg et de ses six sœurs réalisé par Vincent.
Photographie : Vincent Micoud, 2005 À partir de ce moment, chaque fois que nous avons offert de réaliser des prises de vues, nous avons aussi proposé de prendre des commandes de retouches d’images, encourageant et notant les descriptions les plus précises possibles des opérations souhaitées, y compris des options envisagées puis écartées. Otgonceceg, pour la retouche de sa photographie de famille (Photo 12), a par exemple souhaité initialement que nous remplacions les visages de ses sœurs par ceux qu’elles ont sur une photographie récente (Photo 18), idée qu’elle a abandonné par la suite. Nous avons reçu de plusieurs personnes différentes commandes de « colorisation », de « nettoyage », de « repique », de « recadrage », « d’agrandissement » ou de « montage ». Nous n’en décrirons qu’une, particulièrement complexe, à titre d’illustration. C’est celle que nous a adressée Barsaa, collègue de Gansüx à l’usine alimentaire et fils aîné d’un des principaux informateurs de Grégory, Badrax, mort l’année précédente. Lorsque nous proposons de réaliser des retouches d’images pour lui, il nous demande un portrait funéraire de son père, en soulignant l’urgence et l’importance de cette commande. Quand la complexité de la commande devient apparente, il propose de nous rétribuer, ce que nous refusons. À l’occasion d’une visite chez lui, nous remarquons qu’il a déjà fait faire un portrait funéraire de son père, à la mort de celui-ci, quelques mois auparavant (Photo 19). Nous notons à cette occasion et à d’autres qu’il est très rare qu’un délai prolongé sépare les funérailles de la réalisation d’un portrait funéraire, quitte à, comme ici, remplacer plus tard le premier portrait. Dans le cas qui nous intéresse, ce premier portrait funéraire est classique, réalisé à partir d’une photographie d’identité agrandie et retouchée au laboratoire Konica d’Ulaangom. Barsaa souhaite profiter de notre proposition pour en réaliser un nouveau sur la base d’une photographie prise par Grégory en 2000, à la demande de son père Badrax (Photo 20). Badrax souhaitait que cette prise de vue serve de portrait funéraire après sa mort. Assis sur son campement d’hiver, il portait pour l’occasion plusieurs de ses médailles. Grégory lui fit parvenir deux exemplaires de la photographie, l’un au format 10X15 cm et l’autre au format 18X24 cm. Barsaa nous affirme qu’il a égaré la plus grande et qu’il a fait faire pour cette raison l’autre portrait funéraire. Pourtant, c’est à partir d’une photographie d’identité et non du petit exemplaire réalisé par Grégory qu’il a fait faire ce dernier. Au fil de nos rencontres, nous insistons pour qu’il nous fournisse autant détails que possible sur sa commande. Il nous demande que la photographie de format 10X15 cm réalisée par Grégory soit recadrée, de manière à ce que son père occupe un plus grand espace, et agrandie au format du portrait funéraire actuel, qu’elle doit remplacer dans son cadre. Au cours de la première discussion, il nous demande de remplacer le campement par un fond bajgal’taj (de bajgal’ : « nature »), d’agrandir, et de nettoyer son habit. L’entretien suivant nous permet de préciser très largement cette première demande et les notions qui y apparaissent :
Au cours de cette discussion émerge une trame narrative sous-jacente à la scénarisation qui se met en place. À côté du père de Barsaa, assis en tailleur, doit se tenir un cheval sellé. Le cheval regarde en direction d’une des pentes boisées de la montagne, de laquelle descend un loup (čono). Badrax a la bride de son cheval posée sur ses genoux. Son fusil est posé à ses côtés ; il s’apprête à s’en saisir pour sauter à cheval et aller tuer le loup. La commande qui était formulée très sommairement dans un premier temps est devenue précise, détaillée et circonstanciée. Elle nous a permis notamment d’obtenir des informations rares sur la notion-clé de bajgal’, ainsi bien sûr que sur les représentations liées à la mort. Pour répondre à cette commande, nous recueillons différents éléments sur place :
Barsaa n’a pas voulu que nous photographiions le fusil de son père car le viseur est cassé et nous demande d’en trouver un nouveau. Le choix d’éléments en France pose un problème : comment les choisir sans prendre le risque de transformer, d’inclure ou d’omettre involontairement des caractéristiques significatives pour Barsaa ? Par exemple, nous savons que tuer un loup blanc peut poser un problème, mais qu’en est-il pour un loup gris ? Nous avons dû fonder ces choix sur nos observations antérieures. Par ailleurs, faut-il utiliser les effets du logiciel de retouche d’image tels que « niveaux », « contour progressif », « flou de l’objectif », « flou de profondeur de champ », « bruit », « balance des couleurs », afin de créer des ombres portées, homogénéiser les lumières, les valeurs, les contrastes, les couleurs et le grain pour donner l’illusion que l’image aurait pu avoir été réalisée par une prise de vue ? Est-il au contraire préférable de privilégier la lisibilité des différents éléments de la composition ? Étant donné les questions soulevées, nous décidons d’envoyer à Barsaa trois versions différentes de la réalisation de sa commande. La première (Photo 21) imite une image réalisée par une prise de vue. Dans cette version, une ombre est placée sous les éléments ajoutés. L’échelle et la netteté de chacun d’eux respectent leur distance relative. La seconde (Photo 22) rend clairement lisibles tous les éléments ajoutés. Leur taille n’est pas fonction de leur situation dans le paysage, mais chaque fois suffisante pour qu’on les distingue clairement. Nous n’utilisons pas les effets du logiciel qui permettent d’intégrer les oiseaux. La prairie est exagérément verdie et le ciel est remplacé par un aplat bleu uniforme identique à celui des portraits funéraires classiques. La troisième version (Photo 23) est semblable en tout point à la première, sauf pour le ciel. Craignant, étant donné la forte valeur symbolique attachée au « ciel bleu » (xöx tenger), que le ciel nuageux de la première version suffise à la disqualifier aux yeux de Barsaa, nous avons ici aussi remplacé le ciel par un aplat bleu. Le choix de placer l’une ou l’autre de ces versions dans le cadre funéraire ou les vitrines, voire de ne pas utiliser l’une d’entre elles, de les distribuer à quelqu’un d’autre ou encore de les modifier nous renseignera sur la valeur attachée à ces différentes versions. Ici, nous avons choisi de tester la valeur attachée à la vraisemblance pour un portrait funéraire, la troisième version neutralisant une ambiguïté possible sur un élément précis. Mais il nous aurait été possible, par cette même méthode, de tester la valeur relative attachée à un loup blanc ou à un loup gris, ou à n’importe quel autre élément du montage. Reste la question de savoir si la photographie prise par Grégory, au format approprié, aurait pu convenir telle quelle. Nous l’avons vu, jamais un portrait funéraire n’est la simple reproduction agrandie d’une image. Pour cette photographie, on peut se demander pourquoi aucun soin n’a été porté à la propreté du lieu de la prise de vue. D’après nos observations, avant une prise de vue, les campements sont systématiquement nettoyés, les objets qui traînent éloignés, les excréments du bétail enlevés. Nous posons l’hypothèse qu’il était évident pour Badrax que des retouches allaient être réalisées, et le fond disparaître. Il nous reste à étudier, de façon satisfaisante, cette nécessité de retouche pour les portraits funéraires.
Photo 24
Photographie découpée de manière à supprimer l’un des personnages.
Photographie : Vincent Micoud, 2005 La méthode nous permet de saisir par quelles opérations une image est réalisée à partir d’une image existante. Elle nous permet de constater qu’une photographie n’est que rarement, voire jamais reproduite à l’identique, et que plusieurs opérations concourent à réaliser une nouvelle image. Nous avons observé dans une vitrine une photographie qui avait été découpée de manière à enlever un personnage à qui l’on ne souhaitait visiblement pas, ou plus, être associé (Photo 24). Le fond a été préservé au maximum malgré l’élimination de personnages par une découpe non maquillée. Rien n’a été fait pour masquer l’opération de montage et pour donner l’illusion que les deux personnes restantes, une personnalité politique locale et le détenteur de l’image lui-même, ont été photographiées ensemble, sans la troisième. L’enjeu de ce type de montage semble moins être de donner l’illusion que ces personnes ont été photographiées ensemble que de les présenter sur la même photographie au sein des « sociogrammes » que sont les vitrines. Lors de précédents terrains, nous avions remarqué que certaines photographies que nous avions réalisées n’arrivaient pas jusqu’à leurs destinataires. Curieux d’apprendre ce qu’elles devenaient (d’autant plus que ceux qui nous les avaient commandées souhaitaient savoir si nous les avions bien toutes envoyées), nous nous sommes penchés sur le processus de circulation des images. C’est ainsi que nous apprîmes l’existence de « voleurs » de photographies. Après chaque séance de prises de vues ou commande de retouches, les commanditaires nous précisaient le nombre d’exemplaires qu’ils souhaitaient avoir et désignaient un dépositaire à qui les remettre après le développement dans les laboratoires d’Ulaangom. Les commanditaires sont en effet souvent installés loin des laboratoires minilabs. Nous avons tenté de reconstituer le trajet des photographies du dépositaire au commanditaire, ce qui nous a permis d’apprendre par qui et pourquoi elles sont détournées. Nous avons distingué plusieurs agents dans la circulation des images, dont les principaux sont :
Nous avons distingué dans le processus de circulation des images deux processus :
Ces deux opérations restent bien sûr liées et se recouvrent parfois partiellement. Nous illustrerons la remise de photographies par l’exemple du foyer d’Algaa pour qui nous avons réalisé plusieurs séries de prises de vues durant notre séjour dans la vallée de Čigaačin (Répartition des foyers de l’échantillon). C’est Bolor, la fille de la sœur de la femme d’Algaa (Algaa WZD), séjournant dans ce foyer pour l’été, qui en a supervisé la commande. Il nous a été demandé de déposer les photographies chez Altansüx, le neveu d’Algaa, à Ulaangom. Celui-ci étant absent lorsque nous lui rendons visite, nous confions le paquet à la mère d’Altansüx qui nous le fait ouvrir pour voir les images, les regarde rapidement, puis nous demande l’autorisation de prendre un portrait d’Algaa avec sa femme (Photo 25). Elle cache immédiatement le portrait pour éviter que des « connaissances » (tanidag xümüüs) ne le lui « volent » (xulxgajla-). Elle nous précise alors qu’elle le destine aux vitrines de son fils aîné, non marié, dont la yourte vient d’être installée à côté de la sienne. Quand nous apprenons d’Altansüx qu’il a fait remettre les photographies par un tiers, nous retournons chez Algaa voir lesquelles sont parvenues et pour recueillir ses réactions. Algaa étant absent, nous demandons à Bolor de sortir les vitrines, alors emballées et rangées dans les coffres pour la nomadisation. Nos photographies y sont majoritaires (Photo 26). Bolor nous informe qu’il manque un portrait d’elle parmi les images qui lui étaient destinées et accuse Altansüx de l’avoir « volé » : « qu’est-ce qu’il peut bien en faire ? » demande-t-elle. Selon elle, il en a déjà subtilisé un l’année précédente. À son retour Algaa nous informe que plusieurs des photographies qu’il a commandées manquent également et nous demande si nous les avons bien toutes données à Altansüx. Contrairement à Bolor, il ne semble pas préoccupé, ni ne tente d’attribuer un auteur ou un mobile à ce « vol ». Le vol du portrait de Bolor par Altansüx n’est pas anodin. Altansüx, comme Bolor, est célibataire, il vient tout juste de s’établir dans une yourte indépendante sur le campement de ses parents. Bolor est la fille de la sœur de la femme d’Algaa qui est le frère cadet du père d’Altansüx : une union est envisageable. La réaction de Bolor laisse supposer qu’elle voit une intention cachée |