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Pour citer cet article :

Boris-Mathieu Pétric, 2007. « MONSUTTI Alessandro, 2004, Guerres et migrations : réseaux sociaux et stratégies économiques des Hazaras d’Afghanistan ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2007/­Petric - consulté le 30.09.2016)
 

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Boris-Mathieu Pétric

Compte-rendu d’ouvrage

MONSUTTI Alessandro, 2004, Guerres et migrations : réseaux sociaux et stratégies économiques des Hazaras d’Afghanistan

MONSUTTI Alessandro, 2004, Guerres et migrations : réseaux sociaux et stratégies économiques des Hazaras d’Afghanistan, Neuchâtel / Paris, Institut d’ethnologie / Maison des sciences de l’Homme. Préface Dale F. Eickelman

Traduction anglaise [Patrick Camiller] : 2005. War and Migration : Social Networks and Economic Strategies of the Hazaras of Afghanistan, New York & London : Routledge.

(Compte rendu publié le 25 février 2007)

Pour citer cet article :

Boris-Mathieu Pétric. MONSUTTI Alessandro, 2004, Guerres et migrations : réseaux sociaux et stratégies économiques des Hazaras d’Afghanistan, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2007/Petric (consulté le 25/02/2007).

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Dans cet ouvrage, Alessandro Monsutti remet en chantier les grandes questions de l’anthropologie politique et bouscule de nombreux stéréotypes attachés à la société afghane. Il commence par une lecture critique de l’anthropologie post-moderne américaine, dans laquelle il puise certaines interrogations tout en en montrant les limites. Il rappelle notamment que le phénomène migratoire et transnational n’est pas nouveau.

Il choisit d’illustrer la complexité du fonctionnement de la société afghane en partant de l’étude des réseaux migratoires hazara. Cette minorité chiite, issue du centre de l’Afghanistan dont la population est majoritairement sunnite, a toujours occupé une place inférieure dans la hiérarchie sociale de ce pays. Pour ces montagnards, la mobilité spatiale et la dispersion des groupes de solidarité est une stratégie collective qui leur permet de lutter contre leur marginalité.

L’auteur envisage dans ce livre le phénomène migratoire et transnational comme un principe méthodologique pour comprendre les modifications du paysage social du Hazaradjat. Il déconstruit la figure du migrant déraciné, passif et victime pour nous proposer celle d’un acteur de son destin, qui entretient des relations intenses avec son lieu d’origine. Les Hazaras ont su utiliser leur éparpillement géographique pour trouver les ressources faisant défaut à leur région. L’auteur ne propose pas une étude détaillée de la migration mais montre que les flux de personnes engendrent des flux monétaires, idéologiques, mais aussi des échanges d’idées qui ont considérablement modifié le Hazaradjat contemporain. Il montre également comment la légitimité des acteurs politiques locaux se recompose en fonction de ces flux.

Monsutti part d’une localité du Hazaradjat sans avoir préalablement circonscrit ni espace ni groupe et se laisse « embarquer » dans les réseaux de relations, par le biais des pratiques sociales qu’engendre la mobilité. Les réseaux de solidarité qu’il décrit structurent les modes de vie qui s’articulent autour du Hazaradjat (Afghanistan), dans la ville de Quetta (Pakistan), à Qom et à Téhéran (Iran). À partir de ces expériences sociales, l’auteur ré-interroge les questions de l’appartenance, de la confiance et du conflit dans la société afghane. Il nous éloigne d’une vision réifiante où les identités ethnique et religieuse seraient indépassables. Il ne part pas d’une définition pré-établie de l’identité et nous donne à voir la complexité de la construction identitaire en Afghanistan.

Alessandro Monsutti a suivi les migrants hazaras dans leurs pérégrinations et nous fait découvrir que le voyage est une expérience centrale pour ces jeunes hommes. Il propose une ethnographie fine des lieux qui jalonnent leurs territoires de circulation entre le Pakistan, l’Iran et l’Afghanistan : dans le Baloutchistan pakistanais, les Hazaras sont embauchés dans les mines de charbon où les conditions de travail sont particulièrement éprouvantes. Les séjours de ces « prolétaires » sont relativement courts et interviennent à un moment où la récolte des amandes, leur principale ressource échangeable, s’achève dans leur région d’origine, le Hazaradjat. Dans les centres urbains iraniens où ils se rendent pour de plus longues périodes, ils travaillent pour de bas salaires comme maçons, comme ouvriers agricoles ou encore dans les services de la voirie ou les carrières. S’ils acceptent ces conditions d’exploitation, c’est que, dans leur société, l’expérience migratoire est très valorisée. Elle constitue un véritable rite de passage pour accéder au statut d’homme.

Ils peuvent franchir les frontières parce qu’ils partagent un ensemble de codes sociaux avec les populations de ces espaces transnationaux : le migrant hazara qui part pour l’Iran sait qu’il doit s’appuyer sur un passeur baloutche que l’on peut rencontrer dans les maisons de thé (mosaferkhâna) qui jalonnent la route migratoire. Celui-ci permettra au Hazara d’entrer en Iran grâce aux relations qu’il entretient avec les douaniers iraniens. De l’autre côté, entre le Pakistan et l’Afghanistan, il faut s’assurer la coopération des Pachtounes qui ont le monopole du transport.

L’auteur s’intéresse ensuite aux échanges qui s’effectuent au sein de ces territoires de circulation. Il montre l’importance que possèdent ces lieux pour véhiculer les grandes idéologies (le communisme, l’islamisme, l’ethnicisme) qui ont servi à la création des principaux partis politiques hazaras (Hezb-e Wahdat, etc.). Son exposé est centré sur le rôle primordial des transferts de fonds, le hawâla, et des biens qui en découlent. Le système du hawâla, qui s’apparente aux lettres de crédit, assure de nombreuses fonctions qui ne se limitent pas à l’échange monétaire : il permet aux travailleurs migrants de se constituer une épargne, il sert de crédit pour les commerçants hazaras afin qu’ils puissent acheter des produits de consommation qui seront revendus au Hazaradjat. Ces transferts de fonds produisent - et reproduisent - des rapports de confiance qui vont au-delà de la parenté, des groupes ethniques et de la citoyenneté ; ils assurent une communication permanente avec le Hazaradjat. Les lettres de crédit contiennent des messages et des codes secrets pour faire face à l’adversité sociale. Le hawâla dépasse donc la simple transaction d’argent.

A. Monsutti nous donne à voir un ensemble de contrats complexes qui permettent aux individus de créer à la fois des liens de solidarité et des liens de domination entre les détenteurs du capital et du travail. Il nous propose une analyse originale sur le fonctionnement de la société afghane dans son ensemble et nous invite à jeter un regard différent sur l’Afghanistan d’aujourd’hui en brisant l’image que nous avons d’une société qui vivrait repliée sur elle-même.

L’auteur s’amuse à comparer ses analyses avec les instruments de mesure que les organisations internationales et les ONG utilisent pour évaluer les flux économiques de ce pays ; il en démontre le caractère obsolète, et prouve qu’ils ne permettent pas de rendre compte de la diversité des échanges.

L’analyse d’A. Monsutti nous amène à nous interroger sur le rôle parfois trop important que l’anthropologie a accordé à la parenté. L’exemple de la migration des Hazaras doit nous permettre de relativiser la fonction pratique de la parenté dans ces sociétés et de plus tenir compte des relations de voisinage et d’amitié. Si, dans les représentations de la société afghane, les relations patrilatérales occupent une place déterminante, elles induisent des obligations, des rapports hiérarchiques et, donc, des conflits. Alors que, dans les pratiques sociales, les relations matrilatérales et les relations contractuelles librement choisies y occupent une place toute aussi importante.

Les voyages circulatoires des migrants hazaras permettent d’injecter de ressources énormes dans leur région d’origine en Afghanistan ; ces flux de marchandises, d’idées, ces réseaux et ces pratiques sociales complexes ont permis à cette population d’acquérir des « armes » pour combattre dans l’univers social et politique afghan. Ce processus historique n’a pas conduit à la déterritorialisation du Hazaradjat mais au contraire à le renforcer sur l’échiquier afghan.

Par cet exemple, A. Monsutti montre bien que la théorie du « transnationalisme », qui voit dans le phénomène migratoire l’avènement de la déterritorialisation, n’est pas entièrement convaincante. De plus, il s’interroge, non sans humour, sur le rôle que jouent les organisations internationales (HCR, PNUD, Banque mondiale, etc.) et les ONG qui méconnaissent ces réalités et sur les stratégies que les Afghans développent pour capter ces ressources extérieures.

L’anthropologie itinérante d’Alessandro Monsutti offre une piste originale et stimulante pour rendre compte d’une situation qui tend à s’étendre aujourd’hui à de nombreuses sociétés. Il invite les anthropologues à modifier leurs pratiques pour appréhender des espaces sociaux où les individus agissent tout en étant ailleurs.

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Boris-Mathieu Pétric
MONSUTTI Alessandro, 2004, Guerres et migrations : réseaux sociaux et stratégies économiques des Hazaras d’Afghanistan,
Comptes rendus d’ouvrages.