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Pour citer cet article :

Cécile Campergue, 2008. « SEIGNEUR Viviane, 2007, Socio-anthropologie de la haute montagne ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2008/­Campergue - consulté le 10.12.2016)
 

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Cécile Campergue

SEIGNEUR Viviane, 2007, Socio-anthropologie de la haute montagne

SEIGNEUR Viviane, 2007, Socio-anthropologie de la haute montagne, Paris, L’Harmattan.

(Compte rendu publié le 23 juin 2008)

Pour citer cet article :

Cécile Campergue. SEIGNEUR Viviane, 2007, Socio-anthropologie de la haute montagne, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2008/Campergue (consulté le 23/06/2008).

L’ouvrage de Viviane Seigneur se présente en trois parties (Représentations, Histoire, Pratique) et se donne pour objectif de définir nos rapports à l’environnement en prenant l’exemple de la haute montagne, « haut lieu » par excellence (294). Mythique, créatrice de fiction sociale, maudite, dangereuse ou pure : qu’elle soit dénigrée ou désirée, la haute montagne est un lieu construit à la fois socialement et humainement. Telles sont les différentes dimensions que l’auteure, à la fois alpiniste, sociologue et anthropologue, s’attache à décrypter au travers d’une analyse socio-historique des diverses représentations de la haute montagne.

En prenant l’exemple de la France, et plus précisément celui de l’environnement chamoniard du massif du Mont Blanc, Seigneur souligne que la haute montagne a été culturellement et socialement investie par des personnes privées (alpinistes amateurs ou professionnels, adeptes de sports de glisse, etc.) mais aussi institutionnalisée à travers différents processus de sécurisation, d’exploitation touristique et de légitimation. Autrefois instrumentalisé par l’État français — durant la période classique du « héros apologétique » (170) où la valorisation de l’ascension et du sommet faisait écho aux valeurs nationales —, les alpinistes ont aujourd’hui perdu de leur légitimité et sont perçus comme des « anomiques » (174). La société, écrit Viviane Seigneur, ne comprend plus leur prise de risque à l’heure où la thématique sécuritaire atteint son paroxysme. Dans ce contexte, la haute montagne devient le centre d’enjeux stratégiques qui dépassent de loin les motivations de l’amateur passionné ou du professionnel en quête de performances sportives ou de nouvelles découvertes. À ce titre, la montagne apparaît donc aussi comme une construction économique et politique aux enjeux multiples, soumise aux visions antagonistes de ses acteurs.

Le lecteur qui espère un traitement anthropologique des représentations de la haute montagne, à travers l’analyse précise de ses usages culturels, politiques ou religieux, sera déçu. L’histoire de la haute montagne étant liée « aux premiers pas de l’alpinisme » (81), l’ouvrage de Viviane Seigneur est d’abord une réflexion sur l’alpinisme et les sports qui lui sont proches. Les nombreux exemples sont issus du milieu chamoniard : l’École Nationale de Ski et d’Alpinisme (ENSA), le Groupe de Haute Montagne (GHM), la Compagnie des guides de Chamonix et ses différentes évolutions et représentations tant au niveau local, global et sociétal (avec les différentes interventions de l’État). L’auteure évoque également les enjeux de pouvoir qui gouvernent la haute montagne de même que les processus d’instrumentalisation qui affectent l’écologie, la sûreté, les secours, et la “réalité” du risque (dont la gestion est critiquée par Seigneur, tout comme le traitement des « conduites à risque » chez plusieurs auteurs). Une longue partie de l’ouvrage est ainsi consacrée aux enjeux de la sécurité en haute montagne et évoque les discours sécuritaires, la concurrence entre les grimpeurs, la typologie des accidents, la légitimité des secours, leur responsabilité et leur coût, de même que la « justice distributive » (193).

Dans la partie consacrée aux pratiques, l’auteure se livre à une analyse du quotidien inspirée par Giddens (247) et fondée sur sa propre expérience de terrain en tant qu’alpiniste (notamment dans les Andes argentines, à l’Aconcagua). Les exemples avancés concernant à la fois le vécu de l’alpiniste (ou du « grimpeur », de l’anglais climber), son rapport à la montagne, son style, qui peut être « alpin » (avec une économie significative de moyens et une grande autonomie) ou « himalayen » (nécessitant un matériel lourd et une organisation importante avec portage), et les règles et recommandations auxquelles l’alpiniste est soumis. Dans cette partie, la pratique de l’alpinisme se donne à lire à travers des informations et analyses concernant les aspects techniques du grimpeur, comme par exemple les modes de déplacements en haute montagne, l’aptitude sociale et l’expertise du grimpeur, mais aussi les « traits culturels des grimpeurs » (265). Viviane Seigneur suggère que les « cultures des grimpeurs », liées aux nationalités, sont des points incontournables dans l’analyse de la haute montagne. À cet égard, on aurait souhaité que ces différents éléments culturalistes, objet de nombreux débats anthropologiques, soient étayés de manière plus convaincante.

L’ouvrage s’adresse donc notamment à des passionnés d’alpinisme qui trouveront ici des renseignements instructifs sur leur rapport à la haute montagne et les appropriations culturelles, mythologiques, politiques, économiques et sociales qu’engendre cette dernière. On regrettera que l’approche socio-historique adoptée par l’auteure n’ait pas laissé une place plus grande à un matériau de type ethnographique : les témoignages des différents acteurs contemporains de la haute montagne (guides de haute montagne, surfeurs de hors piste, secouristes, skieurs occasionnels, etc.), auxquels l’auteure a eu accès dans sa pratique de l’alpinisme, auraient permis d’éclairer avantageusement les thématiques choisies. L’analyse proposée par Viviane Seigneur de la gestion du « risque », notion ambiguë dans nos sociétés contemporaines, reste toutefois originale et intéressante. L’alpinisme qui, selon elle, se fonde sur une « acceptation plénière » du risque (292), est potentiellement porteur d’enseignements pour nos sociétés qui ne tolèrent plus le risque et qui remettent en cause la confiance dont les grimpeurs doivent faire preuve dans l’exercice de leur passion. L’auteure questionne à cet égard le « bluff technologique » (292) et la fiction d’un « risque zéro » (291) tout en réprouvant ces démarches fictives aux effets dommageables.

En mettant en perspective les rapports de l’homme avec l’environnement de la haute montagne, environnement au combien singulier, Viviane Seigneur pose des questions essentielles concernant la pratique de l’alpinisme (et ses dérivés) et ses conséquences dans un monde contemporain qui assigne à la montagne un statut ambivalent, à la fois séductrice (les sports d’hiver, le tourisme, les sports de glisse, etc.) et repoussante (la médiatisation des accidents, des disparus, etc.). En fin de compte, la force de l’ouvrage réside dans la présentation des enjeux contemporains de la haute montagne, notamment en milieu chamoniard, et dans l’analyse des évolutions, des changements et des modifications du rapport (individuel et collectif) des hommes à ce « haut lieu » qui, loin de constituer uniquement une entité géographique et géologique, apparaît également comme un espace d’actions politiques, sociales et économiques.

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Cécile Campergue
SEIGNEUR Viviane, 2007, Socio-anthropologie de la haute montagne,
Comptes rendus d’ouvrages.