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Télécharger en PDF (628.3 ko)Pour citer cet article :Jeannine Koubi, Des offrandes et des invocations Rites rizicoles toradja, Région de Kesu’, Sulawesi. ethnographiques.org, Numéro 16 - septembre 2008 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2008/Koubi.html (consulté le 7/01/2009). Dernier numéro paru :Signaler cette page |
Des offrandes et des invocations
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| Puang Matua [21] au centre des cieux | Puang Matua do tangngana langi’ |
| Divinité aux cheveux blancs au sommet de la voûte céleste | To kaubanan do masuangganna batara |
| Ainsi s’achève notre réunion | Mangkamo kan te misa’-misa’ |
| Ainsi se termine notre assemblée | Puramo kan te ma’tongkonan |
| Le village et nous-mêmes sommes débarrassés de nos détritus | Unseroi mintu’ rumpangna tondok sola batang dikaleki |
| La terre entière et nos corps ont été couverts de rouge écarlate [22] | Umpamasangla’ sininna lipu daenan anna tondon to batangki |
| Car nous allons déposer en bas les semences en bonne santé | Apa la umparokko mokan banne malapu’ |
| Nous allons semer les grains partout | La unsearan mokan ka’do sama lele |
| Alors veillez sur nous comme des colliers | La mipasakke rara’mo |
| Protégez-nous tel de l’or | La mira’pakki riti bulaanmo |
| Et il (le riz) se dressera luxuriant tel de la citronnelle | Anna kendek sumarre lobo’ |
| Ses racines ne se couperont pas | Tang sumpu uaka’ |
| Il poussera sans s’arrêter | Langan tang tipodo’-podo’ |
| Et tel le fer, il apportera force aux habitants du monde | Anna popamuntui torro to lino |
| Tel l’acier, il fortifiera à jamais les êtres humains | Napobayak sae lakoi to tongkon tau mata |
| Puissent les divinités nous protéger | Ra’pak-ra’pak puang |
| Puissent les dieux aux cheveux blancs nous préserver. | Passakke to kaubanan. |
Cette courte invocation fournit une illustration de la littérature liturgique composée de strophes, de phrases parallèles avec notamment l’utilisation d’images, de synonymes ; ainsi, dans les invocations, le riz est évoqué par l’expression « le riz à trois épis », pare tallu bulinna, ou/et « le moissonné à trois tiges » [23] ; ces expressions évoquent peut-être le tallage mais aussi la division tripartite du cosmos. C’est un « parler par paires » [24] ou plus rarement par triades, quand le récitant rajoute une troisième phrase pour préciser sa pensée, mais il arrive aussi que la seconde phrase soit omise. J’ai choisi de mettre la dernière strophe au pluriel, bien que la première soit au singulier car la supplique est adressée à Puang Matua. Selon la mythologie en vigueur dans la région considérée, ce dieu âgé n’avait pas d’enfants. Á la fois orfèvre et forgeron, avec de l’or versé dans une forge à deux soufflets constitués de tuyaux, il créa huit ancêtres : « l’ancêtre de l’être humain » - une femme -, celui du poison, du coton, de la pluie, du poulet, du buffle, du fer, du « riz cuit », bo’bo’. Dénommé Takke bukku, « Sans-noyau », ce dernier s’ennuyait dans une vannerie et demanda à en sortir, il fut donc placé les pieds dans l’eau et un responsable de la riziculture fut désigné dans les cieux [25]. Puis vint un temps où la divinité établit l’ensemble des règles, des pratiques rituelles et des interdits, un patrimoine sacré qu’elle confia à un couple avant de le faire descendre sur terre et un esclave eut la charge de le porter (Koubi, 2008 : 96). Dans ce lourd bagage étaient censées se trouver, imbriquées aux autres règles, les prescriptions que nous avons choisi d’expliciter.
Avant de labourer les pépinières, le cycle rizicole proprement dit commence avec le rite appelé en général Mangkaro kalo’ ou Massu’bak kalo’, « creuser les canaux » [26]. Il se déroule le lendemain de la tenue de l’assemblée. Près de la tranchée principale ou sur une hauteur, dans la direction de l’Est, le to indo’ érige l’autel obtenu en reliant des roseaux. Il fait brûler de la dianelle, tagari [27]. Á chaque rite d’offrandes, il accomplira cette action : à l’inverse des autres plantes mentionnées par la suite et utilisées dans plusieurs rituels du Levant, cette plante est exclusivement associée au riz et au culte dont il fait l’objet ; son odeur caractéristique réveille les dieux et les guide jusqu’aux divers lieux de célébration. La dispersion dans l’espace est de règle et elle contribue, me semble-t-il, à la sacralisation du territoire. Puis, si l’intercesseur ne sait pas invoquer les divinités, il reste silencieux et demande à un to minaa de le remplacer. S’il sait les dits invocatoires ou du moins ceux prescrits à cette occasion, il dépose des offrandes de bétel et d’arec sur l’autel et prononce les paroles suivantes :
| Vous, dieux gardiens du riz à trois épis et des rizières habillées de mousse | Kamu deata sikambi’ pare tallu bulinna sola uma ma’kambuno lumu’ |
| Vous, les divinités associées au moissonné à trois tiges et aux champs humides ornés de plantes-lances [28] | Kamu puang siingko’ ke’te’ tallu etengna sola panompok doke-dokean |
| Je vous rencontre dans la chaux sur la chique de bétel [29] | Kulambi’mo komi lan kapuran pangan |
| Je vous découvre dans les feuilles de bétel | Kudete’mo komi lan pelambaran di baolu |
| Vous nous montrerez le chemin | Kamumo la ma’patudu lalan |
| Vous nous indiquerez les gués | La mapa’tete’ mata kalambanan |
| Ce poulet va être sacrifié | La ditunu te manuk |
| Et son sang gouttera bien rouge [30] | Anna to’do kaise’ rarana |
| Et son fiel sera comme s’il avait été sculpté | Anna susi to diarru’ pa’dunna |
| Son côté sera comme s’il avait été affûté [31] | Ten to diburinda tanda-tandana |
| Car va être travaillée la place des belles semences | Anna digaraga pole’ inanna banne malapu’ |
| Car va être achevé l’endroit des graines répandues | Dipamangka torroanna ka’do sama lele |
| Alors surveillez la pluie du ciel | La mipasitaranak uran di langi’ |
| Chérissez la descendance de Pong Pirik-pirik [32]. | La mipasikamase mimi’na Pong Pirik-pirik. |
Comme le nom de l’ancêtre primordial responsable du rituel agraire le suggère [33], la fonction du to indo’ comprend des temps de silence durant lesquels il se doit d’observer le fiel et le sang de l’animal immolé, mais aussi la lune, les étoiles, les cris ou les chants d’oiseaux, les aboiements des chiens, les pleurs des enfants et tout ce qui sort de l’ordinaire. Cette attention aux signes fastes ou néfastes est partagée par nombre de villageois. Elle n’est pas limitée à ce contexte ; toutefois, en cette période, elle paraît plus soutenue. En cas de mauvais augure, il faut vite aviser les notables qui décideront collectivement de ce qu’il y a lieu de faire. Pour ce rite, aidé en général par des enfants qui sont là, dit-on, pour consommer les restes des offrandes de nourriture, le to indo’ sacrifie un poulet au plumage marron ou rouille qu’il flambe, découpe et met à cuire dans un bambou. On affirme que les volailles avec une telle livrée, qualifiée de rame, et aux pattes blanches, sont réservées aux rites rizicoles, tandis que celles aux plumes noires sont destinées aux ancêtres. L’officiant prépare également des bambous remplis de riz gluant. Quand tout est cuit, il dépose avec soin les offrandes de nourriture sur des feuilles de bananier, puis s’adresse de nouveau aux divinités :
| Vous avez déjà mâché et remâché la chique de bétel | Mangkamo komi ma’pangan-pangan |
| Vous avez déjà mastiqué du tabac en feuilles roulées [34] | Puramo komi masambako dilole’ |
| Lavez-vous les mains avec la crème de la terre | Membasemo komi sarinna kanan |
| Nettoyez-vous avec l’eau qui jaillit des sources | Ma’kaseromo komi uai bu’tu kalimbuang |
| Afin de déguster tout le délicieux | Ammi kumande sanda mammi’ |
| De goûter tout le savoureux | Tumimbu’ sanda marasa |
| Afin de boire l’eau de la grande nervure de feuille de palmier | Ammi iru’ uainna salle balubu’ |
| De siroter l’eau du porteur du chapeau en nervure de nibung [35] | Mimimmi’ sakkena to massarong kumba. |
Cette « eau » est le vin de palme tiré le plus souvent de palmiers situés à proximité des falaises où sont creusés les tombeaux. Le grand "chapeau" qui a été la propriété d’un défunt est porté à la sépulture par le to mebalun, « celui qui enveloppe (les morts) ». C’est un exemple significatif de détour pour éviter de mentionner les tombeaux et un acteur du rituel funéraire [36]. Nous sommes, répétons-le, dans les rites pour la vie et les vivants ; la simple mention des morts peut, d’après les Toradja, entraîner l’échec des récoltes.
Après ce premier rite, le travail agraire peut commencer avec « l’ouverture », pa’bungkaran, des pépinières. Il semble bien que cette ouverture ne soit pas rituellement marquée car le rite précédent l’autorise, toutefois un notable a la liberté de sacrifier un poulet, juste avant de descendre dans la pépinière : ce rite s’appelle Massu’bak pata’nakan/padang, « retourner la pépinière/ le sol », avec le sacrifice d’un poulet, des offrandes de bétel-arec et de nourriture. C’est cette possibilité de rajout ou de répétition juste avant une activité qui accroît notamment la difficulté à dresser un inventaire exhaustif des rites associés à la riziculture. Mieux vaut se répéter, en faire trop plutôt que moins, une bonne récolte est à ce prix.
Quoi qu’il en soit, tandis que les hommes travaillent dans les pépinières, les femmes préparent le riz qui sera utilisé comme semis. Mais avant d’accomplir le rite Manglullu’ [37], elles doivent revêtir des vêtements propres et si possible porter des bijoux, en particulier des colliers dont le manik ata, afin que les semences qu’elles vont préparer produisent un « riz propre et pur avec des grains couleur or » Le paddy utilisé est en général sorti du grenier à riz par la femme du to indo’ qui le distribue aux autres femmes. Celles-ci battent ensuite le paddy en le piétinant sur des planches inclinées ; elles avaient déroulé sous ces planches des nattes de façon à ce que les semis ne s’éparpillent pas sur le sol. Quand tous les épis sont débarrassés de leurs tiges, le riz est vanné avec soin dans de grands vans. Puis les hommes le placent dans des corbeilles en bambou tressé qu’ils portent dans une rizière bien inondée dont l’eau est propre et claire. Les corbeilles fermées avec un couvercle sont mises à tremper deux nuits ; après quoi, elles sont placées sur la digue et y sont laissées encore une nuit de manière à ce que les germes commencent à pointer.
Le lendemain, un homme ou plusieurs, suivant la quantité des semis, prend les corbeilles et se rend à la pépinière. Il a emporté avec lui ce qui est prescrit pour le rite précédant les semailles, à savoir : un peu de riz cuit et deux morceaux de feuilles de bananier. Ce rite d’offrande est appelé soit Mangambo’, « semer », soit Di babo bo’bo’i : le terme babo désigne le riz qui se trouve sur le dessus de la marmite (en surface, ce riz-là n’est souvent pas cuit ou pas bien cuit). L’offrande est déposée sur une digue de la pépinière sans invocation ni parole. Ce rite achevé, les corbeilles sont ouvertes et des graines sont placées dans un petit van, bingka’, et semées à la volée. Quand toutes les pépinières ont été ensemencées, les labours sont entrepris.
La fin des semailles et le début du travail dans les rizières marquent le commencement d’une période de restrictions et d’interdits qui se terminera seulement à la moisson. Doivent s’y soumettre toutes les personnes jouant un rôle dans les rites agraires, notamment le to indo’ et son épouse qui ne devront plus consommer de la nourriture qui n’a pas été préparée par eux car la personne qui offre cette nourriture peut avoir commis une transgression, être en deuil ou veuve. En cas de consommation de riz cuit par quelqu’un d’autre, les épis se videraient de leur contenu. Mais il existe un moyen de contourner cette interdiction : le couple doit mettre dans la marmite trois grains de riz pris dans ses propres réserves, ainsi on estimera qu’il mange chez lui. Il lui est interdit de consommer de la viande provenant de bêtes mortes de maladie ou par accident et de la viande d’animaux sacrifiés à l’occasion de cérémonies mortuaires [38]. Il ne mangera pas non plus du manioc ou du maïs provenant d’une fête funéraire. Ces transgressions entraîneraient l’arrêt de la croissance du riz. De même, il ne portera pas de vêtement de couleur noire, la couleur du deuil. Il veillera plus que jamais à ne pas dormir la tête au Sud. Si par inadvertance il se plaçait dans cette direction réservée aux morts, les plants de riz se coucheraient dans l’eau et seraient vides. Il peut consommer des légumes mais la cuisinière sera attentive à ne pas mélanger plusieurs variétés de végétaux [39] ; toutefois les jours de célébration de rituel, les légumes sont en principe proscrits, pour honorer les divinités qui ne mangent que du riz et souvent du riz gluant, surtout les enfants des dieux qui, estime-t-on, suivent leurs divins parents [40]. Le to indo’ peut avoir des rapports sexuels avec sa femme, mais ne pourra plus entretenir de relations extraconjugales. En cas d’adultère, comme en cas d’inceste, le riz sera mangé par des rongeurs ou « attaqué » par d’autres parasites et « tombera malade ». Or il importe que tout concoure à la bonne santé de cette plante si fragile et précieuse.
Durant cette période de prohibitions [41], le travail de préparation des rizières se poursuit. Quand celles-ci sont prêtes pour les plantations et quand « les plants de riz ont atteint le bon âge », les femmes et les hommes les dépiquent et les hommes les portent près des rizières. Au dire de certains, le to indo’ sacrifie un poulet pour le rite Ma’padoloi, « accomplir avant (les autres) » qui informe du début des plantations et les autorise. Puis, femmes et hommes en grand nombre réalisent les plantations. Dans certaines régions, le travail prend environ une quinzaine de jours.
Toutefois s’il ne pleut pas après les plantations, le to indo’ ou le to minaa accomplit sur une colline le rite Mangalli uran, « acheter la pluie » [42]. Comme son nom l’indique, il s’agit d’obtenir la pluie en la demandant aux divinités, moyennant le sacrifice d’une volaille au plumage rouge et noir tacheté de blanc, seppaga. Ce rite peut être réalisé avant les plantations ou ultérieurement, par exemple avant l’étape rituelle suivante. Selon un informateur, l’officiant tient à la main une branche d’uran-uran [43] et un récipient rempli d’eau qu’il versera en parlant ou quand il aura fini sa prière. Voici le dit invocatoire déclamé à cette occasion :
| Vous, dieux au centre des cieux | Kamu deata tanganna langi’ |
| Divinités des rayons du soleil | Puang barrena allo |
| Je vous réveille tels des dormeurs avec la chaux de la chique de bétel | La kutundan susi to mamma’ lan kapuran pangan |
| Je vous secoue tels des rêveurs avec les feuilles de bétel | La kuruyang ten to matindo lan pelambaran dibaulu |
| Car le riz à trois épis dort sous sa planche dorée | Apa mamma’mo te pare tallu bulinna diong papan bulaanna |
| Le moissonné à trois tiges sommeille sous son plancher sacré [44] | Matindomo te ke’te’ tallu etengna diong sane’ kandaurena |
| Mais la pluie du ciel ne vole pas en cercle | Apa tang tipodo’-podo’ te uran dilangi’ |
| Donc, défaites les lances [45] de vos personnes à l’intérieur des branches des nuages | Dadi laserang bembemo komi batang dikalemi lan tangkena gaun |
| Séparez les guirlandes d’étoffes [46] au-dessus de vos corps au pied des ramifications des nuées | La untantan telo-telomo komi tondon to batangmi lan kurapak tangke salebu’ |
| Car ceux que nous considérons comme nos ancêtres dans les jours passés l’ont conservé précieusement [47] | Apa nanna batu silambi’ to diponene’ allo angina’ |
| Au temps où nos ancêtres divinisés séparaient les règles au centre des cieux | Tonna sisarak salu nene’ mendeatanta lan tanganna langi’ |
| Au temps où nos divins ascendants se partageaient les discours au sommet de la voûte céleste | Tonna sisese randanna kombo kapuanganta lan masuangganan to palullungan |
| Et faites comme si vous planiez en cercle | Anna ma’tipodo’-podo’mo komi |
| Faites comme la cigogne [48] dans les branches des nuages | Ma’tambolang rare mokomi lan tangkena gaun |
| Donc, défaites les lances de vos personnes | Dadi garagamo komi masserang bembe’mo komi batang dikalemi |
| Séparez les guirlandes d’étoffes au-dessus de vos corps | Anna tantang telo-telomo komi tonton to batangmi |
| Et arrosez vraiment le riz à trois épis sous sa planche d’or | Anna pokanan mammi’ komi pare tallu bulinna diong papan bulaanna |
| Huilez sans cesse le moissonné à trois tiges sous son plancher sacré | Ma’pominnak tang sore-sore ke’te’ tallu etengna diong sane’ kandaurena |
| Ainsi nous autres, habitants de la terre | Susi duka kami to torro to lino |
| Nous puisons (l’eau) le jour et la nuit | La kitimba kebongi keallo |
| Elle nous apportera force et longue vie, tel le fer | Kipopamuntu marendeng |
| Elle nous fortifiera à jamais, tel l’acier | Kibaak masae lako |
| Afin que nous soyons aussi vieux que le borassus [49] | Angki matua induk |
| Aussi solide que le cœur du bois | Banu’ karurungan |
| Donc, défaites les lances de vos personnes à l’intérieur des branches des nuages | Dadi serang bembemo komi bantang dikalemi lan tangkena gaun |
| Séparez les guirlandes d’étoffes dans votre groupe au pied des ramifications des nuées. | Mitantan telo-telo komi sangpa’duananmi lan kurapakna tangke salebu’. |
| [......] | [.......] |
Et l’officiant de répéter de façon quasi identique le fait que les ancêtres divinisés ont établi dans les cieux l’ordonnance selon laquelle il ne fallait pas « retenir » la pluie à ce stade, « quand le paddy à trois épis dort sous sa planche dorée », un argument de poids. Notons que la règle de défaire les liens, les nœuds qui entravent la sortie de quelque chose ou de quelqu’un est attestée dans les pratiques - en particulier en cas d’accouchement difficile - et la littérature orale la confirme. Avec un tel argument et tant de répétitions, les acteurs du rituel ne doutent pas que la pluie nécessaire et bienfaisante finira par tomber, à l’instar de l’eau versée. Les offrandes de bétel, d’arec et de nourriture achèveront de convaincre les puissances surnaturelles.
Un mois plus tard environ, les herbes qui ont poussé entre les plants de riz sont arrachées. A cette occasion, est célébré le rite Mewaka’ pare ou Ma’popenwaka’ « faire les racines ». On souhaite, me semble-t-il, que les racines des plants soient très nombreuses de façon à ce qu’elles drainent beaucoup de nourriture et que le riz soit florissant. Ce rite est réalisé selon le modèle Ma’lingka biang, « relier les roseaux ». Lorsque ce petit autel est érigé, des bambous contenant du riz gluant sont préparés et mis à cuire. Un poulet au plumage rouille est sacrifié ; des petits morceaux de viande sont placés dans un bambou. Puis le to minaa ou le to indo’ dépose des offrandes de bétel et d’arec et prononce l’invocation suivante :
| Oh ! dieux gardiens des rizières habillées de mousse et du riz à trois épis | O deata sikambi uma ma’kambuno lumu’ anna pare tallu bulinna |
| Oh ! protecteurs [50] des champs humides ornés de plantes-lances et du moissonné à trois tiges | O to sitaranak panompok doke-dokean anna ke’te’ tallu etengna |
| Que le riz à trois épis soit luxuriant telle la citronnelle | Pasumarremi lobo’na te pare tallu bulinna |
| Que le moissonné à trois tiges soit façonné comme de l’ail [51] | Popa’ganda-gandanni garaganna te ke’te’ tallu etengna |
| Que ses racines ne se coupent pas | Anna tang sumpu uaka’ |
| Et qu’il n’arrête pas de pousser | Anna tang tipodo’ lobo’ |
| Et qu’il monte avec des fruits tels des colliers | Anna langngan membua rara’ |
| Et grimpe avec des fleurs d’or | Anna kendek menta’bi bulaan |
| Et on y répond par le rituel des trois ombilics [52] | Anna dipakkanan suru’na tallu lolona |
| Et on y associe les rites de purification | Anna dipasiindo’ sara’kana |
| Et tous les biens possédés au complet | Mintu barang apa sanda mairi’ |
| Asseyez-vous pour mâcher de l’arc et du bétel | Unnisungmo komi ma’pangan-pangan |
| Asseyez-vous pour crachez de la salive rougie | Unno’komo komi ma’damerak-merak |
| Et vous rirez de joie | Ammi kataa-taa |
| Et vous rirez de plaisir. | Ammi melale’ sanda marasa. |
Quand le riz gluant et la viande de poulet sont cuits, l’intercesseur en dispose sur l’autel ainsi que sur le sol, au pied de l’autel. Puis il déclame de nouveau les paroles qui terminent tout rituel d’offrande. Elles varient quelque peu selon les cas, mais celles-ci, comme on peut le constater, sont très proches de celles énoncées lors du rite « Creuser les canaux » qui ouvre le cycle des rites qui ponctuent la culture du riz :
| Je vous ai déjà présenté la chaux de la chique de bétel | Mangkamo komi kusorongan kapuran pangan |
| Et vous avez déjà craché de la salive rougie | Puramo komi ma’damerak-merak |
| Si c’est ainsi, lavez-vous les mains avec la crème de la terre | Ako membanomo komi sarinna kanan |
| Nettoyez-vous avec l’eau des grandes sources | Maseromo komi uainna kalimbuang boba |
| Afin de déguster tout le délicieux | Kumandemo komi sanda mammi’ |
| De goûter tout le savoureux | Tumimbu’mo komi mintu’ marasa |
| Afin de boire l’eau de la grande nervure de feuille de palmier | Ammi iru’ uainna salle balu’bu’ |
| De siroter l’eau du porteur du chapeau en nervure de nibung. | Ammi mimmi’ sakkena to massarong kumba. |
Après ce petit rituel, il faut attendre que le riz soit en épis et mûrisse. Afin de le protéger des moineaux des champs, dena’, d’autres oiseaux prédateurs et des rongeurs, les paysans fabriquent des épouvantails, suspendent de vieux vêtements à des longues cordes en bambou placées tout autour des rizières.
Lorsque les épis commencent à mûrir, le chef traditionnel, le to indo’ et les notables se réunissent pour décider du moment où il faudra accomplir le rituel Untanan pemali, « planter les interdits » [53]. Pour fixer cette date, ils tiennent compte des étoiles, des Pléiades, bunga’, des jours de marché. Ils veillent à ce qu’aucune fête ne soit célébrée pendant cette période qui dure en principe trois nuits et trois jours [54]. Ainsi sont également fixées les dates des rites suivants, en particulier celui qui marque la fin des restrictions. C’est un temps dangereux, car à ce stade, le riz est estimé encore fragile. Les responsables sont donc vigilants, mais comme une infraction aux règles ancestrales est facilement commise, ils décident en principe d’accomplir le rite Membase Mairi’, « laver tout », qui est donc un rite de purification globale de l’espace villageois et de son contenu, y compris bien évidemment ses habitants et leurs transgressions présumées. Célébré à titre préventif, il comprend notamment le sacrifice d’un porc ou celui de plusieurs poulets [55]. Dans les chronologies du cycle rizicole collectées, ce rite a été le plus souvent oublié et par conséquent les paroles invocatoires qui lui sont associées n’ont pas été recueillies.
Quand vient le moment de « planter les interdits », les villageois quittent le village pour se rendre au penamuan [56]. Il s’agit d’un terrain festif situé à l’est du village. C’est là qu’est célébrée notamment la fête Bua’ ou La’pa, une cérémonie grandiose considérée à juste titre comme l’apogée des rites du Levant où la « fumée monte » vers les dieux et les ancêtres pour leur demander la fertilité et la richesse [57]. Au moment de la création de ce vaste espace, avec les rites sacrificiels, ont été érigés en son centre un mégalithe et un santal. Témoin de la continuité et de la célébration du rituel, le mégalithe concourt à la forte sacralisation de l’espace, le santal aussi, car il est lui-même sacré : habité par les dieux ou/et apprécié d’eux. Dans l’immédiat, cet arbre va servir pour la construction de l’autel prescrit pour le rite d’officialisation des interdits.
En effet, ce rite suit en général le modèle Ma’tadoran manuk, « faire le tadoran avec le sacrifice d’une volaille ». Le to indo’ et le to minaa s’activent à préparer ce qui est nécessaire à la réalisation du rite : le premier prépare des ingrédients pour les offrandes et fait brûler de la dianelle, tandis que le second construit l’autel. Sont confectionnés des petits paquets de riz gluant de forme conique enveloppés dans des feuilles de bananiers, kaledo. Sont également préparés des petits bambous remplis de riz gluant. Ensuite, quand tout est prêt, le to minaa effectue des offrandes de bétel et d’arec et récite une invocation, dont voici une version :
| Vous, gardiens des rizières habillées de mousse et du riz à trois épis | Kamumo kambi’na uma ma’kambuno lumu’ sola pare tallu bulinna |
| Vous, protecteurs des champs humides ornés de plantes-lances et du moissonné à trois tiges | Kamumo taranakna panompok doke-dokean sola ke’te’ tallu etengna |
| Je vous réunis en nombre dans la chaux de la chique de bétel | Kupalimbongmo komi lan kapuran pangan |
| Je vous rassemble en foule dans les feuilles de bétel | Kupatasikmo komi lan pelambaran di baolu |
| Ne soyez pas désorientés si possible dans les liens défaits de feuilles de palmier | Sitinti komi manii torro to maling lan te ko’karan daun induk |
| Ne soyez pas perdus simultanément dans la plantation de jeunes feuilles de palmier | Sangbara’ komi mani lipang to leaga lan te tantanan pusuk |
| Vous êtes plein de compassion, c’est dense | Makambanmo komi sa’pala buda |
| Vous êtes miséricordieux, c’est formidable | Masirrimo komi torro mamase |
| Les interdits du riz à trois épis sont plantés | Ditananmo pemalinna pare tallu bulinna |
| Les prohibitions [58] du moissonné à trois tiges débutent | Dirandukmo samayanna ke’te’ tallu etengna |
| Vous continuerez à nous montrer le chemin | Latontongmo komi ma’patudu lalan |
| Vous persisterez à nous indiquer les gués | Lanenne’mo komi ma’patete mata kalambanan |
| Surtout que nous ne butions pas contre les règles dans la plantation des interdits du riz à trois épis [59] | Da’ki ditodo sangka’ lan tananan pemalinna pare tallu bulinna |
| Surtout que nous ne le heurtions pas dans le début des prohibitions du moissonné à trois tiges | Da’ki ditumbu lan randukan samayana ke’te’ tallu etengna |
| Ce poulet va être égorgé | Ladirere’mo te manuk |
| Et son sang gouttera bien rouge | Anna to’do kaise’ rarana |
| Et son fiel sera comme s’il avait été sculpté | Anna susi to diarru’ pa’dunna |
| Son signe sera comme s’il avait été affûté. | Ten to diburinda tanda-tandana. |
Le poulet est donc sacrifié puis flambé : on découpe d’abord les ailes puis le foie et le cœur sont sortis, les intestins sont jetés et on choisit les morceaux qui seront utilisés pour les offrandes. On les enveloppe dans une feuille de bananier que l’on place dans une marmite avec les restes de viande et on fait bouillir le tout. Quand c’est cuit, le to indo’ dépose les offrandes et le to minaa les présente aux divinités en insistant sur le fait qu’elles furent « réunies en nombre », puis en utilisant à peu de choses près les mêmes mots que lors du rituel précédent il prononce la conclusion du rite d’offrandes, avec l’invitation à manger et à boire.
Les restes de l’offrande sont mangés par les acteurs du rituel et par les assistants à ce rite. Après cette collation, chacun rentre chez soi en étant attentif à ne pas transgresser les interdits. Ainsi durant trois jours et trois nuits il est interdit de faire du bruit, toutes sortes de bruit : on ne doit pas parler fort, crier, se quereller, se battre, laver le linge ou la vaisselle, couper du bois ou du bambou, aiguiser des couteaux ou d’autres outils et même faire retentir les mortiers à riz, c’est-à-dire décortiquer le paddy. De même qu’il est interdit de couper des lianes, voire les cheveux, on ne peut modifier les liens existants entre les personnes, ainsi pas de mariage ou de divorce possible, pas d’adultère, néanmoins les couples mariés pourront continuer à avoir des rapports sexuels. On doit se faire le plus discret possible sans doute pour ne pas attirer les esprits gloutons et les esprits errants parmi lesquels les morts décédés de malemort, comme les femmes mortes en couches. Pour la même raison, on ne peut pas allumer des torches qui donnent une lumière trop forte et pour lesquelles il faut couper des bambous. Quant au bois nécessaire à la cuisson des repas, on a pris soin d’en préparer avant la mise en place des prohibitions, estimées être « des bénédictions pour le riz à trois épis » ou des moyens d’assurer sa protection : les épis ne seront pas vidés de leur contenu et coupés avant terme.
Le quatrième jour, les interdits sont levés grâce au rite Umbukai pemali, « ouvrir les interdits », accompli à l’extérieur du village, à l’Est et au même endroit que le rite précédent. Outre l’édification de l’autel et le sacrifice d’un poulet aux plumes prescrites pour le rituel rizicole, l’officiant prépare une petite corbeille ou un petit plateau en nervures de palmier, karerang, en vue d’y placer les offrandes de nourriture. Mais auparavant les offrandes de bétel, d’arec et de tabac sont déposées et les divinités du riz appelées. Le to minaa Ne’ Tentu accepta de me réciter l’invocation dite lors de ce rite :
| Vous, dieux gardiens du riz à trois épis | Kamu to deata sikambi’ pare tallu bulinna |
| Les protecteurs du moissonné à trois tiges | Sitaranak ke’te’ tallu etengna |
| Vous qui avez aligné le lieu où pousse la dianelle | Kamu to undandan pa’tagarian |
| Vous qui avez fixé le lieu d’offrandes aux semences | To umpabendan pesungan banne |
| Je vais ouvrir la plantation des interdits du riz à trois épis | La kubungka’mo te tananan pemalinna pare tallu bulinna |
| Je vais défaire le renforcement des prohibitions pour le moissonné à trois tiges | La kuko’karanmo te arra’na samayanna ke’te’ tallu etengna |
| Mais que notre talon n’ait pas butté dans cette plantation d’interdits | Apa tang titumbu kambutu’ rakanni lan tananan pemali |
| Que nous n’ayons pas heurté le modèle des interdictions du moissonné à trois tiges | Tang titodo sangka’rakanni lan samayanna pare tallu bulinna |
| Mais vous demeurez miséricordieux | Belanna torro mamase komi |
| Assis, fixant avec attention le rituel du riz à trois épis | Unnisung pasaladan komi lan te alukna pare bulinna |
| Mastiquez la chique de bétel et la noix d’arec bien pleine | Pangan-panganmo komi kalosi ponno isinna |
| Et les feuilles de bétel dont les nervures se rencontrent | Anna daun bolu sitammu ura’na |
| La chaux qui fait des bulles comme la crème du lait et le tabac qui sera limé. | Kapu’ ma’lumpa bumbungan anna sambako dilakkiri’. |
Situé sur une digue à l’Est ou au Nord-Est et appelé pesungan banne, « le lieu d’offrandes aux semences » mentionné dans cette prière était fixé quand il s’agissait d’une nouvelle rizière, en général une grande, ou quand celle-ci changeait de propriétaire. Rituellement, un mégalithe de petite taille était érigé et un santal planté. C’était là notamment que se déroulait une partie de la fête Mangrara Pare célébrée occasionnellement, en particulier pour marquer soit la fin du rituel funéraire, soit le partage des rizières ayant appartenu au défunt, soit l’entrée au panthéon d’un noble défunt. Elle pouvait être organisée quand la précédente récolte avait été très abondante. On retrouve ici l’association entre la pierre levée et le santal qui a été signalée dans le lieu de célébration du rite « planter les interdits », mais qui existe aussi devant certaines demeures de la haute noblesse, en témoignage de l’accomplissement de grandes cérémonies rattachées au Rituel du Levant.
Pour conclure sur le rite qui officialise la fin des prohibitions, comme il est de règle, les offrandes de viande de poulet et de riz sont déposées. Les divinités, à qui l’on signale la fin de la consommation de la chique de bétel, sont priées de se laver les mains et d’apprécier la nourriture offerte. Les participants sont alors autorisés à avaler les restes, à prendre un complément de repas et à rentrer chez eux. Après quoi, la situation et la vie quotidienne redeviennent normales, mais il demeure encore interdit de couper du bois et des bambous excepté à des fins rituelles.
Le lendemain matin, le to indo’ exécute le rite Lao langngan buntu [60], « aller sur la montagne » : il prend un coq à plumes rougeâtres, sella’, et se dirige vers un endroit élevé. Une fois arrivé, il dépose des offrandes de bétel et d’arec, puis il sacrifie la volaille, l’offre aux divinités et consomme les restes en compagnie de ceux qui l’ont suivi sur la colline.
Ensuite, en compagnie de sa femme, il accomplit le Dipapokonan : « fournir les pokon ». Il s’agit, répétons-le, de petits paquets de riz gluant, mais à la différence des paquets de riz appelés kaledo faits avec des feuilles de bananier, le riz est dans ce cas enveloppé dans des feuilles de bambous géants, pattung. Dans chaque rizière, le couple réalise une offrande de nourriture en déposant un ou plusieurs pokon. Puis, avec ses accompagnateurs, le to indo’ consomme les « restes » laissés par les puissances surnaturelles.
Quand les épis sont mûrs ou sur le point de l’être, c’est le jour du Menammu, « rencontrer », ou Menammu bua pare, « aller à la rencontre des fruits du riz ». Ce rituel comprend notamment le sacrifice de deux porcs et la préparation de kaledo. Les porcs sont achetés collectivement : chaque maison donne pour cet achat du paddy proportionnellement aux rizières possédées et aux récoltes. Le chef traditionnel donne la plus grosse part [61]. Deux porcs sont donc prescrits pour ce que les Toradja appellent le « noyau du rituel », buku aluk, un minimum nécessaire et suffisant, mais il semble bien qu’autrefois il n’était pas estimé suffisant et on évoque un temps où des dizaines de cochons étaient immolés pour cette rencontre avec « les fruits du riz » et partagés entre tous selon les règles en vigueur en tenant compte de la hiérarchie sociale. Ce rituel collectif attestait la cohésion de la communauté et les dissensions, les querelles n’étaient plus de mise durant sa préparation et sa célébration.
Celui que j’ai observé à Tonga en avril 1979 n’avait ni l’ampleur escomptée, ni la dimension collective dont on m’avait longuement parlé et cela pour cause de conversion au christianisme ; même le principal acteur du rituel était absent - il avait oublié ou il avait été appelé par d’autres personnes - et mon magnétophone a été inutile. Á la lumière de ce que j’ai pu malgré tout voir et des dits recueillis par ailleurs, en voici une brève description. Dans le penamuan, ce lieu des fêtes du Levant, sous le regard d’autres villageois, des hommes coupent des bambous et construisent l’édifice appelé langngan : associé au sacrifice et au flambage des porcs, celui-ci est constitué d’un long bambou posé aux extrémités sur deux poteaux fixés en terre et attachés de façon à se croiser.
Pendant ce temps, avec l’aide de quelqu’un, le responsable des rites rizicoles construit l’autel tadoran avec des bambous et des jeunes feuilles de palmier qui sont attachés au santal. Il le décore avec des feuilles de cordyline ; il fait brûler de la dianelle et prépare les feuilles de bananier pour le dépôt des offrandes. Pour suspendre celles-ci, il a confectionné la corbeille en nervure de palmier [62] et une autre vannerie en forme de plateau rectangulaire, galla’. Quand l’édifice à cinq bambous est achevé, le porc est placé à proximité, les pattes attachées, la tête vers le Nord. Le to minaa s’avance vers lui, dépose sur son ventre une feuille de bétel et déclame les paroles suivantes :
| Je peigne [63] ce porc qui a les poils du rituel, sa droite et sa gauche | La kusurui’mo te bai ma’bulu aluk, kanan kairinna |
| Je peigne ce bonde [64] à la « crinière » du rite, devant et derrière | La kusara’kai’mo te bonde masonggo bisara, tingayo boko’na |
| Mais surtout qu’il n’ait rien de trouble dans son corps | Apa denni manii mabekona lan batang di kalena |
| Surtout qu’il ne soit transi et gauche dans son corps [65] | Denni manii matumpa’ makairina lan tondon to batangna |
| Que le sang du porc surgi de l’herbe séchée ne soit pas mélangé [66] | Narau ko manii rarana bai ombo’ ri to’ ria mambu |
| Que les crabes n’aspirent pas les bulles (dans le sang) du porc | Nasussui ko manii lumpa’na bai pebungkangan |
| Il s’éloignera du bord du chemin | La toyang ia tondonna lalan |
| Il partira de l’autre côté des gués | La sambali’ ia mata kalambanan |
| Et le sang du porc aux poils du rituel | Rarana pole’ bai ma’bulu aluk |
| Et les bulles (de sang) du cochon à la robe du rite | Lumpana pole’ bai massongo bisara |
| C’est par cela que l’on va débuter dans le rituel du riz à trois épis | Iamo la dipopenggaronto’ lan alukna pare tallu bulinna |
| C’est cela qui va être officialisé dans les rites du moissonné à trois tiges | Iamo la dipamanasa lan sara’ka’na ke’te’ tallu etengna |
| Et sa gauche et sa droite sont propres comme une porcelaine | Anna masero pindan kanan kairina |
| Son devant et son derrière sont aussi clairs qu’un sarong | Masiang sambu tingayo boko’mu |
| Et que le riz à trois épis soit purifié | Anna disurusan pare tallu bulinna |
| Que le moissonné à trois tiges soit peigné. | Disara’kasan ke’te’ tallu eteng. |
Par le truchement de la feuille de bétel et du dit invocatoire, le to minaa vient d’accomplir un rite de purification du porc et par extension des porcs et du paddy : il les a « lavés », « peignés », suru’i, en vue de les débarrasser de toute souillure. Avant le sacrifice, l’officiant dépose sur l’autel des offrandes de bétel et d’arec, puis il prend de nouveau la parole s’il s’en sent capable. Il faut être en effet sûr de soi et en bonne santé pour remplir la fonction d’intercesseur, avec en particulier la lourde tâche d’apostropher la surnature :
| L’édifice en bambou langngan est érigé | Bendanmo te pandanan langngan |
| Ce qui fut d’abord planté croisé est dressé | Tunannangmo te randukan disulella |
| Levez-vous, réveillez ceux qui dorment | Bangunmo te patundan to mamma’ komi |
| Vous, dieux au centre du ciel | Kamu deata tanganna langi’ |
| En bas, je vous remue, vous qui sommeillez | Diongmo’ laruyang to matindo komi |
| Divinités au sommet de la voûte céleste | Puang masuanggana to palullungan |
| Car ce sont les dieux que nos ancêtres ont assis en premier quand on dresse un lieu d’offrandes | Apa iamo deata napabunga’ tongkon to kiponene’ kebendanni kapemalaran |
| Car ce sont eux que nos premiers hommes ont commencé à asseoir si l’on érige un autel | Iamo napamula unnisungi to kipotau bunga ketunannangi pa’urande-randean |
| Donc faites descendre votre échelle de perles | Dadi bongsoran mokomi eran manikmi |
| Edifiez votre escalier d’or | Ma’pabendan kalisuan bulaanmi |
| Afin de descendre telle la to tumbang [67] en poussant du pied les richesses | Ammi songlo’ to tumbang, milokae’ iyanan |
| Afin d’arriver en vaisseau dans ce pays béni [68] | Ammi rampo lembang inde te padang tuo balo’ |
| Afin d’accoster en pirogue dans cette terre prospère | Ammi tu’tun koli-koli inde te lipu tumbo kulau’ |
| Mastiquez bétel et arec | Ma’pangan-pangan |
| Crachez de la salive rougie. | Ma’damerak-merak. |
Et l’officiant de reprendre, il dit, nakua :
| Je réveille encore vos collègues dieux [69] | Kutundanpa sangdeatanmi |
| Je secoue encore vos compagnons divinités | Kuruyangpa sakapuanganmi |
| Les dieux du monde souterrain [70] | Deata to kengkok |
| Les divinités des profondeurs [71] | Puang kebalibi’ |
| Ce sont les dieux qui supportent la prospérité | Pa iamo deata patulak tua’ |
| Les porteurs de ce qui ressemble au plancher terre | Palangda’ pasali-Sali |
| Ils protègent nos pieds | Naonganni lentekki |
| Ils balayent nos paumes blanches | Nasarinni pala’ mabusangki’ |
| Ils sont chapeautés par le ciel [72] | Nasongko’ to palullungan |
| Donc émergez des extrémités des herbes | Dadi rubak mokomi lolokna riu |
| Prenez entre les tiges de la luana [73] | Pealla’ tangke luana |
| Empruntez les chemins ancestraux | Mipolalan lalan siosso’mi |
| Traversez les endroits traversés par vos aïeux | Mipolamban lambanan misituranni |
| Afin de rencontrer vos collègues dieux | Ammi sitammu sangdeatanmi |
| De retrouver vos compagnons divinités | Misirompa’ sangkapuanganmi |
| Surtout ne marchez pas tels des célibataires [74] | Da’mi lumingka’ to belang |
| Surtout ne soyez pas tels des non mariés | Da’mi ma’bantala-tala |
| Prenez comme viatique le riz à trois épis | La umpokinallo komi pare tallu bulinna |
| Prenez comme provision le moissonné à trois tiges | Mipobokong dilambana ke’te’ tallu etengna |
| Je réveille encore vos collègues dieux | Kutundanpa sangdeatanmi |
| Je secoue encore vos compagnons divinités | Kuruyangpa sakapuanganmi |
| Dieux du monde terrestre | Deata kapadanganna |
| Divinités des vastes espaces | Puang kapayan-payananna |
| Donc, faites cercle autour de l’enclos | Dadi tiku bontongnamo komi |
| Dieux du monde terrestre | Deata kapadanganna |
| Je fais le tour de droite à gauche de vos barrières | Kupaliling kanan limbu balanamo komi |
| Divinités des vastes étendues | Puang kapayan-payananna |
| Je vous croise comme les poteaux de l’enclos à buffles | Kutamben bala tedong |
| Faites en sorte de vous lever tous ensemble | Garagamo komi sangke’deran |
| Organisez un seul départ tous ensemble | Tampanmo komi sangtiangkaran |
| Surtout que je n’en laisse pas encore derrière | Den pi manii kutampe kuboko’ |
| Je suis aussi épuisé qu’un laboureur | Kuta’ka’ to pariu |
| Vous tous secouez la corde [75] | Kamumo la sirodo tinting |
| Vous tous asséchez les épouvantails | Misiembon payo-payo |
| Appelez en criant vos divins compagnons | Siongli’ sangkapuanganmi |
| Et vous rencontrerez vos divins collègues dans ce pays magique | Ammi sitammu sangdeatanmi inde te padang tuo balo’ |
| Assis sur le bambou incliné en direction du Nord [76] | Tongkon do tallang sumomba lurekke |
| Et vous vous assiérez sur les pousses de bambou poussant vers l’amont | Ammi unnisung do ra’bung tuo tama |
| Et ce porc est poignardé | Anna ditobok tinde bai |
| Et ce testicule à peau translucide [77] est déplacé | Anna disumbele tinde bonde’ makuli’ pindan |
| Il a surgi du rocher mystérieux [78] | Ombo’ lammai kumila’ kalle-kallean |
| Et pas de faute dans le coup de machette | Anna tangsala tobok |
| Pas de mauvais déplacement | Tang sala sumbele |
| Et son sang gouttera bien rouge | Nato’do kaise’ tu rarana |
| Il ressemble à la crème du lait | Massari dadik |
| Il fera des bulles comme du lait | Ma’lumpa bumbungan |
| Son fiel sera comme s’il avait été sculpté | Susimi to diarru’ pa’dunna |
| Son côté sera comme s’il avait été affûté | Ten to diburinda tanda-tandana |
| Et c’est un support pour travailler la terre avec zèle [79] | Anna diparandangan lumbang ma’tengko tiranduk |
| Et c’est la base d’un pilier pour cultiver la rizière avec ardeur. | Dipobatu a’riri tukku ma’ayoka panoto. |
Sur ces paroles difficiles à traduire, les animaux purifiés peuvent donc être immolés et comme il a été dit, ils sont poignardés d’un seul coup de machette. Leur sang est observé et recueilli. Puis, ils sont flambés sur l’édifice en bambou construit à cet effet. Ils sont découpés et les morceaux de viande destinés aux offrandes sont séparés des autres et mis à cuire dans un grand chaudron dressé non loin de là. Quand ces morceaux sont estimés cuits, des offrandes de viande de porc et de riz sont placées dans la corbeille et sur le plateau suspendus à l’autel et d’autres sont déposées au pied de l’édifice sur des feuilles de bananier et dans deux coupes en bois. Outre ces nourritures offertes, l’officiant a suspendu aux feuilles de palmier des paquets de riz gluant, des kaledo, préparés par sa femme. Le to minaa doit encore prononcer les paroles concluant les dons de bétel et d’arec et présentant la nourriture :
| Vous avez déjà mâché et remâché la chique de bétel | Mangkamo komi ma’pangan-pangan |
| Vous avez déjà la bouche teinte en rouge | Ta’pu’mo komi ma’bangkudu sa’dang |
| Lavez-vous les mains avec la crème de la terre | La membanamo komi sarinna kanan |
| Nettoyez-vous avec l’eau qui jaillit des sources | Maseromo komi bu’tunna mata kalimbuang |
| L’eau que l’on ne traverse pas | Uai tang dilamban pole |
| La rivière où l’on ne se réunit pas | Sa’dang tang sarimpunni |
| Seuls la traversent | Iapi nadilamban |
| Seuls l’agitent | Iapi nadisarembangmi |
| Vous encore, les dieux amis | Kamupi to deata sibaisen |
| Vous encore, les divinités proches | Kamupi to puang sitinamba |
| Faites la traverser au milieu de la nuit | Polambananmi kematangai bongi |
| Rincez-vous les mains dans ce rince-doigts | Keumpebano komi inang pembanoanmi |
| Lavez-vous avec ce récipient pour se laver | Umpakasero komi pa’kaseromi |
| Eh ! vous aussi, les habitués à suivre les dieux [80] | Eh ! kamu duka to biasa miola puang |
| Vous qui suivez les divinités | Miola deata |
| Lavez-vous aussi les mains avec la crème de la terre. | Lamembano duka komi sarinna kanan. |
Après un court silence, suivent encore les phrases notifiant aux êtres invoqués le fait qu’ils ont les mains assez propres pour consommer les offrandes et l’injonction à savourer leur part respective. A noter que pour ce rituel, la nourriture offerte est plus abondante car les rites sacrificiels sont plus importants, même s’ils sont beaucoup moins nombreux que par le passé. Il faut dire que c’est l’ensemble des puissances surnaturelles qui sont « réveillées » ; la crainte d’en oublier peut expliquer nombre de répétitions mais aussi le silence de l’officiant lors du rituel observé puisque selon l’adage toradja : « il vaut mieux se taire plutôt que de se tromper, d’inverser, d’oublier ». C’est un moment important pour les riziculteurs : les épis de riz, en apparence prometteurs, peuvent soudainement se vider de leur contenu, alors mieux vaut invoquer l’ensemble du panthéon, à voix forte ou sans parler, et demander aux dieux de ne pas « jouer » aux célibataires. Tout don implique un contre-don !
Bien que le rite Memmamu précède la moisson et l’autorise, il faut ensuite retourner sur une colline surplombant le village pour accomplir à nouveau le rite Lao langngan buntu, « aller sur la montagne ». Après avoir érigé l’autel avec des roseaux, le to indo’ sacrifie un poulet, le met à cuire dans un bambou et l’offre aux divinités avec du riz. Parfois il ne s’agit pas d’une répétition rituelle, car s’il y a bien retour sur une hauteur qui n’est pas nécessairement la même, le rite réalisé est désigné par la métaphore Ullelleng ta’pan langkan, « couper le perchoir des aigles (ou des faucons) » : quelques rameaux de casuarine [81] sont coupés afin de signifier que tous les arbres où les oiseaux mangeurs de riz ont l’habitude de se percher sont coupés. Ainsi ces prédateurs ne viendront plus. D’après un informateur, les maladies ou les nuisances viennent du haut, d’où la prescription de choisir un site élevé pour plus d’efficacité.
Quand ce rite est accompli, on commence à couper de jeunes bambous et on en fait des liens, bunu’, qui serviront à attacher les gerbes de riz. Chez lui, le to indo’ accomplit alors le Mangrakan, « faire bouillir (le riz vert/jeune) » : c’est l’offrande des prémices. Avant de pouvoir plonger le riz nouveau dans de l’eau bouillante et de le faire sécher au-dessus du foyer, l’intercesseur doit sacrifier un poulet aux plumes tirant vers le rouille, le découper et le faire cuire dans un petit bambou. Voici un exemple de paroles prononcées, à noter qu’elles sont quasi identiques à celles qui sont déclamées lors du rite Menammu, quand la nourriture est présentée :
| Vous, dieux gardiens du riz à trois épis | Kamu deata sikambi’ pare tallu bulinna |
| Protecteurs du moissonné à trois tiges | To sitaranak ke’te’ tallu etengna |
| Lavez-vous les mains avec la crème de la terre | La membanamo komi sarinna kanan |
| Nettoyez-vous avec ce qui jaillit des sources | Maseromo komi bu’tunna mata kalimbuang |
| L’eau que l’on ne traverse pas | Uai tang dilamban |
| La rivière où l’on ne se réunit pas | Sa’dang tang sarimpunni |
| Seuls la traversent | Iapi nadilamban |
| Seuls l’agitent | Iapi nadisarembangmi |
| Vous encore, les dieux amis | Kamupi to deata sibaisen |
| Vous les divinités proches | Kamupi to puang sitinamba |
| Faites-la traverser au milieu de la nuit | Umpolambananmi ke matangai bongi |
| Lavez-vous les mains dans votre rince-doigts. | Pembano komi inang pembanomi. |
Puis, lorsque l’intercesseur a réalisé les offrandes de nourriture, il s’adresse de nouveau aux divinités pour leur signifier qu’elles ont à présent les mains propres et qu’elles peuvent donc savourer les offrandes. Les ancêtres ne sont pas pour autant négligés car comme toujours une part leur est attribuée et l’officiant peut même s’adresser directement à l’aïeul qui a été le premier propriétaire des rizières cultivées pour lui dire : « Voilà ta large part », mais celle-ci n’est pas en général si « large » que cela. Rendre un culte aux ancêtres et aux dieux ne signifie ni distance ni manque d’humour.
Le lendemain ou quelques jours plus tard, le responsable du rituel associé à la riziculture accomplit dans sa cuisine le rite Ma’billa’i, « couper avec une lamelle de bambou ». Avec cet instrument rudimentaire, il sacrifie un poulet, le flambe, le découpe et le met à cuire. Son foie, enfilé sur une petite broche, est grillé. L’officiant réalise ensuite le rite appelé Pesung lalikan, « offrande aux pierres du foyer »ou Pesung dapo’, « offrande au foyer » : en tenant la brochette de foie au-dessus du foyer, il prononce les paroles suivantes :
| Et l’offrande au foyer de la chance est réalisée | Dipessungi te dapo’ rongko’ |
| Le foyer à pierres de bon augure [82] | Dapo’ batu lapparan |
| Il a réduit des hommes en esclavage | Napengkaunanmi tau |
| Il marque le début de la servitude [83] | Napengkarandukki |
| Il donne une odeur agréable aux forgés des gens de Bone [84] | Napebusarungu’ panampa To Bone |
| Il répand l’odeur de la panden [85] sur les créations des Hollandais. | Napetirimba bupanden pa’kombong To Balanda. |
Du riz pris sur le dessus de la marmite est déposé sur les trois pierres du foyer, on a ainsi offert un peu de riz et accompli l’action dibabo bo’bo’i [86]. Selon un autre informateur, le rite se déroule différemment : l’officiant ou sa femme fait cuire trois œufs de poule. Quand ceux-ci sont cuits, il les débarrasse de leur coquille et dépose un morceau de chaque œuf sur chaque pierre du foyer en prononçant les paroles que nous venons de traduire. On a ici encore un exemple de variation dans les pratiques rituelles, les invocations apprises par cœur semblent être moins sujettes à fluctuations. Mais le poulet n’est-il pas offert aux divinités du foyer ? [87]. Quoi qu’il en soit, peu après, en principe dans la soirée, tous ceux dont les récoltes sont mûres accomplissent à leur tour le rite Mangrakan. Les familles riches peuvent immoler des porcs mais en général elles sacrifient des poulets et consomment le riz bouilli.
Le lendemain, au petit matin, le to indo’ prépare trois bambous de riz gluant. Il va chercher de la dianelle. Quand les bambous sont prêts, il les emporte avec la plante et une étoffe usagée, en principe une ceinture cache-sexe jadis portée par les hommes. Puis au bord d’une rizière, seul, accompagné par son épouse ou suivi par des enfants, il étalera l’étoffe, y déposera la dianelle et les bambous. L’officiant rabat trois plants de riz et place par dessus les feuilles de bananier destinées aux offrandes de nourriture. Puis il tient une feuille en silence, à moins qu’il ne répète les paroles prononcées chez lui lors du rite Mangrakan. Tout se passe comme si la répétition rituelle, qu’elle soit verbale et/ou gestuelle assurait au rite une plus grande efficacité.
En effet, quand il a achevé ces offrandes dans une rizière, il se dirige vers une autre. Puis il recommence de façon identique. Autrefois, en principe un jour n’était pas suffisant, et il poursuivait le lendemain. Mais avec la conversion au christianisme, le nombre de familles qui demandent ce rite se restreint d’années en années, ainsi dans le cas observé en 1979, il ne restait plus sous la responsabilité du to indo’ rencontré que sept rizières concernées. Bien évidemment, ce sont les propriétaires des rizières qui fournissent le riz gluant et le poulet. D’ailleurs, la personne qui offre la volaille pour ce rite reçoit en contrepartie dix petites gerbes de riz. Lorsque toutes les « offrandes sur le riz », umpesungi pare, sont achevées, tout le monde participe à la moisson, femmes, hommes et enfants [88]. Pour leur travail, ils recevront en principe dix pour cent des gerbes qu’ils ont coupées avec un petit couteau à riz, rangkapan [89].
La moisson achevée, le riz est transporté dans l’endroit dit pangrampa’ qui se trouve d’ordinaire en face de la maison. Les gerbes sont rassemblées pour être séchées. Quand elles sont sèches, est accompli le rite Ma’ pongo’, « regrouper les gerbes de riz par cinq », ou Ma’piong pangrampa’, « faire cuire du riz dans des bambous sur le pangrampa », ou encore Ma’piong dannari/nannari, « faire des piong juste avant le lever du jour ». Vers quatre heures du matin, du riz gluant est cuit dans des bambous et un poulet au plumage rouille est sacrifié, flambé, découpé et offert aux divinités. Celles-ci ont été attirées par la fumée et l’odeur de la dianelle, cette plante qui est donc associée aux rituels de la riziculture et plus particulièrement aux rites d’offrandes ; c’est une constante, même si sa présence n’est pas toujours mentionnée.
Quand le jour se lève, le to indo’ réalise le rite Ma’popemba’ka’, « faire se multiplier », en sacrifiant un porc ou un poulet en principe à proximité d’un point d’eau. Les offrandes de bétel, d’arec et de nourriture sont accompagnées d’une brève prière adressée à Puang Matua, le vieux dieu à la chevelure blanche qui réside au centre des cieux afin qu’il intervienne avec ses divins amis pour que la quantité de riz récoltée augmente.
Le lendemain matin ou le surlendemain, quand tous les gerbiers, po’ko’/patuku, sont réalisés, on place au-dessus de chacun une offrande constituée d’un peu de riz ordinaire et de trois grains de sel. Ce rite est dénommé Pesung po’ko’, « offrande au gerbier », et aucune parole n’est prononcée. Le jour suivant, tout le monde, femmes et enfants compris, assiste au regroupement des gerbes par cinq. Quand ce travail est achevé, on compte les gerbes récoltées et on rétribue les participants en leur donnant un pour cent des grosses gerbes constituées. Connaissant la production des rizières, les femmes peuvent accomplir le ma’pakissin c’est-à-dire ranger la récolte dans le grenier à riz, alang.. Les hommes, quant à eux, n’ont pas le droit de pénétrer dans le grenier car leur présence pourrait bien effaroucher les dieux qui y résident, notamment ceux du riz, deata pare ; durant l’engrangement, ils demeurent souvent assis sur la plate-forme située sous ce grenier. Il reste encore des rites à accomplir si l’on veut être fidèles aux ancêtres et à leurs règles qui « furent plantées jadis comme des bambous ».
Lorsque le responsable du rituel rizicole sait que tous les gens ont engrangé leur récolte, il proclame le moment de réaliser deux rites. Le premier exige la préparation et la cuisson de nombreux bambous remplis de riz gluant mélangé à du lait de coco, piong. Vers quatre heures de l’après-midi, quand lesdits piong sont prêts, le to indo’ érige l’autel avec les roseaux biang pour célébrer le rite Ma’piong karoen, « faire des piong en fin d’après-midi ou dans la soirée » : il égorge un poulet, le flambe, le découpe et le met à cuire également dans un bambou. Il effectue des dons de bétel et d’arec en les saupoudrant de chaux. Sur des feuilles de bananier, il offre aux divinités du riz les premiers bambous de riz gluant accompagné de viande de poulet et prend la parole en ces termes :
| Le rituel du riz à trois épis a bien été mené jusqu’à sa cime | Sundunmo rekke lolokna aluk pare tallu bulinna |
| Le modèle associé au moissonné à trois tiges a été fini jusqu’aux nervures de ses feuilles | Upu’mo rekke palapa daunna sangka’ belong-belongan ke’te’ tallu etengna |
| Donc vous, dieux, gardiens du riz à trois épis | Dadi kamumo deata sikambi’ pare tallu bulinna |
| Ceux qui veillent sur le moissonné à trois tiges | To sitaranak ke’te’ tallu etengna |
| Eh ! Dégustez tout le délicieux | Eh, kumandemo komi sanda mammi’ |
| Goûtez tout le savoureux | Tumimbu’mo komi sanda marasa |
| Nous ferons tomber dans notre cou les restes de vos dents | Kipatobang di kollong tu sesa isimi |
| Nous plongerons dans notre gorge les restes de la vôtre | Kipalambun dibaroko tu ra’dak barokomi |
| Tel le fer, cela nous donnera force et longue vie | Kipopamuntu marendeng |
| Tel l’acier, nous aurons santé et félicité pour l’éternité. | Kipobayak sae lako. |
Les êtres divins étant avertis, on peut donc sans plus attendre consommer les restes des offrandes et les autres bambous de riz gluant, dont la consommation est si bénéfique. Les bambous vides sont suspendus pour signaler la célébration de ce rite. Maintenant, on peut sans risque être un peu moins discret, un peu plus bruyant, et même allumer des torches. Une torche enflammée en main, les hommes font par trois fois le tour du grenier à riz. C’est sans doute une façon de marquer le retour à la normale et l’appartenance des rites rizicoles au Rituel du Levant où « la fumée monte » vers les dieux et les ancêtres divinisés.
Le même soir, on commence à préparer le second rite Ma’belundak, « faire des belundak », des petits paquets de riz gluant trempé dans du lait de coco et enroulé dans des lamelles de jeunes palmes : dans chaque maison, on s’active à en confectionner en grand nombre. Quand ils sont faits, on les met à cuire dans une marmite. On les consommera avec délices en principe le lendemain. Il faudra au préalable aller chercher les plantes pasakke [90] pour les suspendre à certains endroits avec ces petits paquets de forme allongée : à l’intérieur de la maison, on en met d’abord à proximité du foyer et de la jarre remplie d’eau, sur l’étagère au-dessus du foyer, à la porte de la chambre et à celle de la maison. Á l’extérieur, on en suspend sur les façades de la maison, et sur celles du grenier à riz, au santal planté devant l’habitation, sur l’enclos à buffles et la porcherie, sur les mortiers à riz, à la sortie de la cour devant la maison, aux arbres fruitiers, au bord du chemin et du ruisseau, à proximité du point d’eau. Au dire de certains, on va aussi jusqu’au champ des fêtes du Levant. Ainsi, les endroits stratégiques investis par la surnature et les lieux de passage sont recensés et rituellement marqués. Il s’agit d’honorer les puissances surnaturelles mais aussi de souligner que les rites agraires ont bien été exécutés jusqu’à la fin. Et comme si ce marquage avec la plante et le paquet de riz n’était pas suffisant, la femme du to indo’ ou à défaut une autre femme pile du riz gluant mis à tremper et rajoute près de l’offrande une marque blanche : cela aidera les petits !
En effet, lorsque les divinités ou leurs rejetons ont apprécié les paquets offerts, les enfants des humains ont, quant à eux, le droit de rechercher les belundak et de les dévorer en riant sous les yeux de ceux qui n’ont rien trouvé ou n’ont pas été assez rapides. Après quoi, les enfants jouent au jeu sisemba’ qui consiste à échanger des coups de pieds, et ils sont relayés par leur père et leurs grands frères.
Cette célébration joyeuse qui marque la fin des rites rizicoles est suivie le lendemain du rite Mangkaro bubun, « gratter ou creuser le point d’eau » : tout près de l’eau, le to minaa érige le petit autel avec les roseaux et sacrifie un poulet. Il réalise les offrandes de bétel-arec et peut rajouter une feuille de tabac roulée, voire une cigarette, les divinités savent que les temps ont changé. Il prononce le dit invocatoire suivant :
| Vous, dieux gardiens des grandes sources | Kamu to sikambi’ kalimbuang boba |
| Vous qui surveillez la sortie des eaux | Kamu to sitaranak to’ mata uwai |
| Mâchez et remâchez bétel et arec | La ma’pangan-pangan mo komi |
| Crachez de la salive rougie | La mima’damerak-merak |
| Et tel le fer, cette eau bue nous donnera force et longue vie | Anna di iru’ te wai anna dipamuntu marendeng |
| Tel l’acier, nous aurons santé et félicité pour l’éternité | Kibayak masae lako |
| Et vous savez, vous, dieux gardiens des grandes sources | Anna miissanni kamu deata sikambi kalimbuang boba |
| Vous qui surveillez la sortie des eaux | Kamu te sitaranak to’ mata wai |
| Le rituel du riz à trois épis a bien été mené jusqu’à sa cime | Apa sundun rekke lolokna aluk pare tallu bulinna |
| Le modèle associé au moissonné à trois tiges a été fini jusqu’aux nervures de ses feuilles | Uppu’mi rekke palapa daun sangka’ belong-belongna ke’te’ tallu etengna |