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Pour citer cet article :

Séverine Louvel, 2008. « Quel(s) recours à l’enquête ethnographique pour analyser la trajectoire d’une organisation ? Proposition de trois idéaux-types à partir d’un retour critique sur la littérature ». ethnographiques.org, Numéro 16 - septembre 2008
La narration dans tous ses états : nouvelles technologies, nouvelles questions ? [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2008/­Louvel - consulté le 10.12.2016)
 

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Séverine Louvel

Quel(s) recours à l’enquête ethnographique pour analyser la trajectoire d’une organisation ? Proposition de trois idéaux-types à partir d’un retour critique sur la littérature

Résumé

De plus en plus de travaux sociologiques français portant sur le travail et les organisations analysent conjointement le passé et le présent, articulant ainsi recherche historique et enquête ethnographique. Définie comme une insertion prolongée dans un lieu ou parmi un groupe, l'enquête ethnographique porte ici sur de nouveaux objets comme la trajectoire d'une organisation entendue comme l'ensemble de ses transformations (de taille, de structure, d'activités) pendant plusieurs décennies. Une thèse de sociologie a été l'occasion de constater que ces travaux ont des revendications méthodologiques similaires, mais qu'ils recourent à des usages analytiques très différents des données ethnographiques. À partir d'un passage en revue sélectif de la littérature en sociologie, gestion et histoire, cet article dégage alors trois figures idéaltypiques du recours à l'ethnographie pour analyser la trajectoire d'une organisation. Il les présente successivement à l'aide d'une recherche particulièrement exemplaire, suggère leur relative incompatibilité et discute de leur portée et de leurs limites.

Abstract

French sociology of work and organizations has been increasingly working on the links between the present and the past, combining historical and ethnographic investigative techniques. Ethnography, taken as a research posture characterized by in-depth fieldwork, is here dedicated to the analysis of organizational trajectories (defined as the processes of change affecting the size, structure and activities of the organization over several decades). During my doctoral research for a thesis in sociology, I discovered that while these ethnographic studies invoke similar methodological claims, their analytical frameworks and theoretical ambitions diverge. This paper draws upon a selection of works in sociology, management studies and history to propose three ideal-typical research postures using ethnography to analyse organizational trajectories. It presents them successively and discusses their theoretical implications as well as their limits.

Pour citer cet article :

Séverine Louvel. Quel(s) recours à l’enquête ethnographique pour analyser la trajectoire d’une organisation ? Proposition de trois idéaux-types à partir d’un retour critique sur la littérature, ethnographiques.org, Numéro 16 - septembre 2008
La narration dans tous ses états : nouvelles technologies, nouvelles questions ? [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2008/Louvel (consulté le 17/09/2008).

De plus en plus de travaux sociologiques français portant sur le travail et les organisations analysent conjointement le passé et le présent, articulant ainsi recherche historique et enquête ethnographique [1]. À en juger par le faible nombre de thèses et d’articles qui en relèvent (Chapoulie, 2006 ; Masson et Suteau, 2006) [2], cette orientation de recherche reste marginale. Elle est néanmoins significative d’un double renouvellement de la sociologie du travail et des organisations, de son rapport au terrain et de ses objets.

Dans ces travaux, l’enquête de terrain accorde une large place, à côté des observations in situ et des entretiens, au travail sur archives et à l’analyse documentaire. Selon nous, l’enquête ethnographique se définit ici moins comme l’utilisation prépondérante d’une technique (par exemple, l’observation) que comme un rapport au terrain qui se caractérise par une insertion prolongée dans un lieu ou parmi un groupe social [3]. Grâce à cette immersion de longue durée, l’enquêteur recueille des données qui restent fréquemment inaccessibles lorsque ses contacts au terrain sont superficiels ou ponctuels. La proximité et la familiarité au terrain sont ici des atouts précieux pour accéder aux archives d’une organisation ou d’un groupe social. La confrontation des traces du passé avec les récits et les pratiques du présent permet aussi de produire des interprétations originales des situations (Lomba, 2001).

La seconde originalité de ces travaux est leur déplacement par rapport aux objets de prédilection des ethnographies du travail et des organisations, que sont les activités concrètes de l’industrie ou des services (Dodier, 1995 ; Weller, 1999) et l’analyse contemporaine des cultures professionnelles, des identités au travail et hors du travail (Monjaret, 1997 ; Schwartz, 2002 ; Trompette, 2003 ; Weber, 2001). Ces travaux s’intéressent en effet à des processus et à des transformations qui touchent, sur plusieurs décennies, un groupe professionnel (Arborio, 2001 ; Fournier, 1996) ou bien une organisation, administration ou entreprise (Lomba, 2001). Nos propres travaux (Louvel, 2005) relèvent d’une même ambition : analyser par une enquête ethnographique les évolutions passées et présentes de quatre organisations publiques, des laboratoires académiques. Nous avons mis en évidence les mécanismes sous-jacents aux trajectoires de ces organisations, la trajectoire étant ici définie comme le produit empirique des évolutions concernant la taille, la structure, les activités et les technologies de l’organisation, que ces évolutions proviennent de contraintes externes ou de stratégies internes [4].

Ce travail a été l’occasion d’un passage en revue de la littérature pluridisciplinaire, principalement en sociologie, gestion et histoire, des travaux s’appuyant sur une enquête ethnographique pour analyser des trajectoires d’organisations. Nous avons alors constaté un écart frappant entre, d’un côté, la proximité des revendications méthodologiques (insertion prolongée sur un terrain, combinaison des sources orales et écrites pour l’analyse du passé et du présent), de l’autre la diversité des usages analytiques des données empiriques.

Dans cet article, nous revenons sur la grande dispersion de ces travaux et montrons qu’il est possible de dégager leurs principales lignes de partage. Nous proposons alors trois figures idéaltypiques qui se différencient selon la place de l’ethnographie dans le dispositif d’enquête et selon le type de production théorique qui découle de l’exploitation des données empiriques. Notre hypothèse est que les idéaux-types correspondent à des parti pris méthodologiques et théoriques inconciliables. Nous explorons successivement le recours à l’ethnographie pour dégager une logique générale de constitution des trajectoires ; puis son adoption pour définir des variables d’évolution des organisations ; enfin son utilisation pour accéder à la compréhension de ce qui fait la singularité d’une trajectoire. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous exposons pour chaque idéal-type une recherche qui nous parait particulièrement exemplaire [5].

L’analyse de la trajectoire du « laboratoire de Beauregard », de 1960 à 1980, illustre comment une enquête ethnographique peut être utilisée pour établir la logique générale des transformations successives d’une organisation (réaménagement des structures, apparition et disparition de projets, recrutement et départ de chercheurs...) (Callon, 1989b). L’enquête ethnographique repose sur une exploitation des archives administratives et scientifiques du laboratoire et de sa principale institution nationale de financement (la DGRST, Délégation Générale à la Recherche Scientifique et Technique) et sur une trentaine d’entretiens avec des membres du laboratoire (op. cit. : note 8 page 177).

A partir des données ethnographiques, l’auteur montre que le directeur du laboratoire constitue une « chaîne de traductions » entre son objet de recherche (l’étude de l’électrode monotubulaire), une problématique scientifique (les recherches sur les piles à combustible) et l’intérêt national (l’avenir énergétique français) [6]. Par ces opérations de traduction, le directeur crée des réseaux d’alliance (de scientifiques, de partenaires industriels, de financeurs institutionnels...) autour de son objet. Les transformations successives du laboratoire sont liées à ses repositionnements dans ses réseaux : « Le devenir d’un laboratoire, et par voie de conséquence celui des faits qu’il fabrique, se trouve ainsi rapporté à la transformation des réseaux qu’il gère » (Callon, 1989a : 28).

Le laboratoire de Beauregard entre en crise lorsqu’une équipe développe un nouvel objet et fragilise ainsi les « chaînes de traduction » établies à partir de l’électrode monotubulaire. Cette équipe noue de nouveaux réseaux d’alliance et forme peu à peu une véritable machine de guerre contre les réseaux autour desquels s’est constitué le laboratoire. Au début des années 1980, le laboratoire héberge deux équipes concurrentes, qui agrègent des réseaux également puissants. Il éclate avec le départ d’une équipe.

L’enquête ethnographique est ici utilisée pour dégager le répertoire des ressources et des activités sous-jacentes aux transformations organisationnelles. Cet usage de l’ethnographie relève de ce que N. Dodier et I. Baszanger nomment l’ethnographie combinatoire, inspirée des sociologies interactionniste (Goffman, 1991 ; Strauss, 1992) et pragmatique (Boltanski et Thévenot, 1994 ; Dodier, 1995). Dans cet usage de l’ethnographie, « l’enquête vise la production d’une combinatoire des situations possibles » ou encore un « inventaire des possibles en matière d’action située » (Dodier et Baszanger, 1997 : 51).

La production d’une combinatoire s’énonce ici sous la forme de quatre étapes par lesquelles les acteurs établissent et consolident des traductions. Ces étapes sont celles de la problématisation (la construction des enjeux), de l’intéressement (la négociation des identités et des rôles dans un réseau), de l’enrôlement (la prise de rôle dans un réseau), enfin de la mobilisation d’alliés (l’extension des réseaux et l’implication d’une masse critique) (Callon, 1986).

Cette combinatoire propose un puissant modèle d’explication d’une trajectoire d’organisation. Elle rassemble en effet toutes les dimensions de l’évolution organisationnelle, comme la transformation des activités, la modification de l’organigramme ou la variation des effectifs. Elle restitue ainsi de manière relativement concise les ressorts principaux de l’évolution d’un laboratoire sur plusieurs décennies, explique sa montée en puissance ou son déclin.

Elle s’applique ensuite à des terrains d’enquête très différents : trajectoires historiques ou contemporaines, événement ponctuel ou évolution de moyenne durée... S’agissant de transformations historiques, le chercheur peut reconstituer les chaînes de traduction grâce aux archives, comme le fait B. Latour lorsqu’il étudie les échanges entre Pasteur et le ministère de l’agriculture (Latour, 1995). Le chercheur dispose de clés pour exploiter tous types de matériaux (entretiens, archives administratives ou scientifiques, listes de personnels, projets de recherche, communications scientifiques...) et pour refaire avec les acteurs le chemin de leur projet.

Enfin, l’usage de cette combinatoire n’est pas limité au monde académique et peut être étendu à d’autres trajectoires organisationnelles. Des manuels de sociologie présentent ainsi la sociologie de la traduction comme une approche pertinente pour appréhender les conditions d’émergence et d’adoption des changements organisationnels (Amblard, Bernoux, Herreros, Livian, 1996).

L’interprétation de matériaux ethnographiques à l’aide d’une combinatoire se heurte à un écueil important. Le risque est ici de délaisser une démarche inductive, fondée sur le souci d’« endogénéiser » la construction des ressources pour l’action (Eymard-Duvernay, 1999), et d’exploiter les matériaux ethnographiques comme seule « preuve de la validité et de la supériorité d’une hypothèse » formulée antérieurement (Ragouet, 2000 : 171). Le glissement vers un usage probatoire des matériaux ethnographiques se retrouve précisément dans l’étude présentée ci-dessus.

La sociologie de la traduction est initialement développée pour expliquer le travail scientifique (Callon, 1986), puis elle est appliquée aux trajectoires de laboratoire (Callon, 1989b). Les hypothèses initiales sont alors transposées, notamment celle d’un traitement identique des humains et des objets qui interviennent dans les processus de transformation du laboratoire.

Or la transposition de cette hypothèse pose problème, car elle conduit l’auteur à délaisser largement les motifs des actions. Comme le souligne E. Friedberg, dès lors que les objets ne manifestent aucune ambition personnelle, posture critique ou sens moral, traiter objets et humains comme des ressources du même type appauvrit l’intelligibilité des comportements (Friedberg, 1993 : 202-210).

La sociologie de la traduction n’ignore pas que les scientifiques ne s’apparentent pas à des « capitalistes sauvages », mus exclusivement par la quête de la crédibilité scientifique (Latour, 1993) ou bien agissant en dehors de toutes normes professionnelles, sociales ou morales. Elle se satisfait en revanche du principe selon lequel les acteurs poursuivent des intérêts d’ordre privé ou général [7]. Par exemple, M. Callon s’intéresse aux conséquences d’un comportement sur les opérations ultérieures de traduction, mais pas à ses motifs : « Pour rendre compte de cette volonté de demeurer à Beauregard, il faudrait décrire tous les réseaux familiaux, affectifs et autres qui poussent Blondelet à rester en place. Sans cette investigation plus large, nous ne pouvons qu’enregistrer le choix du chercheur, sans l’expliquer complètement » (Callon, 1989b : 186).

L’analyse des matériaux ethnographiques par la sociologie de la traduction conduit ainsi à délimiter a priori le champ d’interprétation des actions, sans que la restitution de l’enquête offre suffisamment de prises pour discuter ce parti pris. Le choix de la trajectoire n’est tout d’abord pas motivé. Il n’importe guère en principe, dès lors que la sociologie de la traduction est présumée s’appliquer à des évolutions organisationnelles très hétérogènes. Pourtant, certains auteurs remarquent que peu de laboratoires français sont ainsi dissous (Amiot, 1996). On peut alors se demander si la démonstration ne s’appuie pas sur une situation limite, et questionner sa pertinence pour rendre compte des recompositions internes, situations beaucoup plus fréquentes.

Par ailleurs, la mise en récit ne donne pas toujours à voir la sélection des événements et la construction sociologique. Certes, cette dernière est parfois explicite : « Cette traduction et l’objet qu’elle constitue reçoivent tout au long des mois qui suivent le soutien de nouveaux renforts. » (Callon, 1989b : 186). Toutefois, le texte mélange fréquemment les interprétations du sociologue à celles des acteurs, sous la forme d’un discours indirect : « Baccala recrute très rapidement des chercheurs et des techniciens en qui il a toute confiance et dont il pense qu’ils ne remettront pas en cause les traductions déjà établies  » (1989b : 181) ou d’un discours indirect libre : « Casto récite sa leçon. Il a appris que l’électrode est le siège de plusieurs phénomènes. » (1989b : 195-196). Enfin, les renvois aux données empiriques et les extraits des matériaux ethnographiques ne suffisent pas [8] à évaluer pourquoi le sociologue entrouvre, puis referme, des explications complémentaires ou alternatives à la trajectoire du laboratoire. Notamment, ils ne permettent pas de voir pourquoi la trajectoire s’explique par les positionnements du laboratoire dans des réseaux externes plutôt que par ses dynamiques internes : « Autonomiser les structures organisationnelles d’un laboratoire ou la division du travail qui y règne, c’est méconnaître que les transformations ou réaménagements dont elles font l’objet sont gouvernées par les jeux stratégiques qui se déroulent au sein des acteurs-réseaux » (Callon, 1989b : 210).

La sociologie de la traduction illustre ainsi un premier usage idéal-typique de l’enquête ethnographique, qui consiste à dégager un modèle général d’évolution d’une organisation autour d’une combinatoire limitée d’activités. L’application d’une combinatoire simple et générale offre un puissant outil d’interprétation du matériau ethnographique et possède ainsi d’importantes vertus heuristiques. Simultanément, l’usage d’une combinatoire peut contraindre l’interprétation des données et ainsi freiner la créativité de la recherche.

Un second usage idéal-typique de l’enquête ethnographique est susceptible de dépasser ces limites. Il consiste à dégager de manière inductive un ensemble de variables explicatives des trajectoires d’organisations, tout en maintenant aux transformations organisationnelles leur caractère complexe et contingent. Les approches néoinstitutionnalistes, qui regroupent des sociologues et des gestionnaires analysant les processus d’émergence, de transformation et de déclin des institutions (Dacin, Goodstein et Scott, 2002  ; Selznick, 1996), est bien représentative de cette démarche.

Souvent citée comme référence de travaux néoinstitutionnalistes, une étude récente sur l’institutionnalisation du champ de défense des personnes séropositives et atteintes du SIDA (Maguire, Hardy et Lawrence, 2004) s’appuie précisément sur une enquête ethnographique pour dégager les variables qui expliquent la trajectoire de ce champ.

Les auteurs acquièrent une connaissance intime des principaux acteurs (notamment des entreprises pharmaceutiques et des associations), de leurs positions et stratégies, des partenariats et des échanges. Leur enquête repose sur des matériaux abondants (29 entretiens, l’assistance à des réunions, des archives telles que des comptes-rendus de réunion, des rapports d’activité, de la correspondance privée, des sources secondaires). Ces matériaux leur permettent de reconstituer le processus d’institutionnalisation de 1980 à 2000.

Les auteurs commencent leur étude par un récit de la structuration progressive du champ de défense des personnes porteuses du VIH ou atteintes du SIDA. Ils analysent ensuite cette trajectoire de façon à réduire peu à peu la complexité initiale des épisodes et à établir des combinatoires d’actions, de positions, de ressources et de contextes d’institutionnalisation. Se détachant progressivement des détails du terrain, ils raisonnent sur ces combinatoires. L’enjeu central de leur démonstration est de qualifier en quoi ces combinatoires sont caractéristiques des contextes institutionnels « émergents », par opposition aux contextes institutionnels « matures » (Dimaggio et Powell, 1983) : « By relating these activities to the specific characteristics of emerging fields and juxtaposing our findings with extant research, we are able to postulate certain differences in the form that institutional entrepreneurship may take in different contexts — stable mature fields, mature fields in crisis, and emerging fields » (Maguire et al. 2004 : 658) [9].

Dans une ultime étape de leur travail, ils confrontent les résultats empiriques à l’abondante littérature sur les contextes institutionnels « matures » et déterminent en six propositions les positions d’acteurs (propositions 1 et 2) et les pratiques (propositions 3 à 6) qui caractérisent la structuration des champs émergents. Par exemple, la deuxième proposition avance que les principaux acteurs occupent des positions marginales sécantes qui leur permettent de combiner des appuis et des ressources de nature très différente : « Proposition 2 : Institutional entrepreneurs in emerging fields will tend to be actors whose subject positions allow them to bridge diverse stakeholders and to access dispersed sets of resources » (Maguire et al. : 668—669) [10]. Dans les champs matures, les acteurs clés du changement occupent inversement des positions dominantes, voire monopolisent les ressources nécessaires au changement.

Cet usage de l’enquête ethnographique comporte des atouts certains. Ces chercheurs restent, dans une démarche inductive, à l’écoute des surprises, des contradictions ou des incohérences du terrain. Simultanément, l’inscription systématique des situations étudiées dans un contexte dont les caractéristiques sont précisément qualifiées, leur permet de constituer un corpus de connaissances cohérent et cumulatif. Ces auteurs restent enfin prudents sur le degré de généralité des mécanismes qu’ils dégagent et sur la force des liens de causalité qu’ils établissent [11].

Ces études proposent des combinatoires relativement ouvertes, dont d’autres chercheurs peuvent se saisir pour appréhender leurs terrains. Il est par exemple très stimulant, et peu contraignant, de rapporter des trajectoires empiriques au degré de « maturité » des champs dans lesquels elles s’inscrivent. Les champs matures désignent des espaces sociopolitiques bien structurés, dans lesquels les positions et les relations entre acteurs sont clairement délimitées. Dans de tels espaces, les possibilités de transformations sont étroitement balisées et les trajectoires des organisations sont marquées par des processus de diffusion ou d’imitation (des valeurs, des modes d’action, des structures en place...). Les champs émergents désignent à l’inverse des espaces sociopolitiques en construction, dont l’assise institutionnelle, les formes organisationnelles, le contenu normatif, restent à définir [12]. L’éventail des trajectoires d’organisations possibles est alors beaucoup plus large que dans les champs matures.

Ces chercheurs entretiennent en définitive un rapport ambivalent vis-à-vis de l’ethnographie. Ils manifestent un engouement certain pour l’insertion prolongée dans un terrain, seule à même selon eux de cerner des processus organisationnels mal connus. Pourtant, les matériaux ethnographiques n’ont de valeur que comme matériaux intermédiaires. En effet, les chercheurs délaissent ici rapidement les données ethnographiques, complexes et hétérogènes, pour travailler sur les seules combinatoires. On comprend bien qu’une compréhension appauvrie de l’idiosyncrasie du terrain est la contrepartie inévitable d’une démarche cumulative. Le caractère épuré des analyses finales suscite néanmoins une frustration. Surtout, on s’interroge sur la nécessité de recourir à l’ethnographie (plutôt qu’à des questionnaires précédés d’entretiens exploratoires ou à des analyses structurales des réseaux d’acteurs ...) pour aboutir à des combinatoires très dépouillées, dénominateurs communs issus des cas.

Les matériaux ethnographiques n’acquièrent également de portée scientifique qu’à l’issue de la comparaison systématique de plusieurs situations, ainsi que de la transposition et de la généralisation des résultats situés. Ainsi, cette utilisation de l’ethnographie reste profondément méfiante à l’égard des monographies, suspectées d’aboutir seulement à des explications historiques, autrement dit indissociables des contextes singuliers dans lesquels se développent les processus observés. Le travail de S. Maguire, C. Hardy et T. Lawrence souligne que les chercheurs ne renoncent pas pour autant à la monographie. Toutefois, les auteurs énoncent que le caractère monographique de leur travail est l’une de ses limites principales, à laquelle ils remédient en inscrivant leurs résultats dans le large corpus de recherches sur les trajectoires d’organisations dans les champs « matures ».

La perspective néoinstitutionnaliste est ainsi exemplaire d’une utilisation idéal-typique de l’ethnographie, dans laquelle prime la recherche de variables explicatives des processus étudiés. La souplesse des combinatoires permet de répondre à des critiques importantes adressées au premier idéal-type. Toutefois, la montée en généralité se fait toujours largement au détriment de l’interprétation nuancée du cas étudié. Pour remédier à ce problème, le troisième usage idéal-typique de l’ethnographie renonce à établir des combinatoires. Les travaux des historiens dans le champ des études sociales sur les sciences illustrent bien une démarche de recherche dans laquelle prime la description extensive d’une trajectoire afin d’en comprendre les multiples dimensions.

Les études sociales sur les sciences abondent en travaux d’historiens relatant des trajectoires d’institutions ou d’organisations de recherche [13]. Une riche littérature établit ainsi comment des individus ou des collectifs (réseaux, écoles de pensée scientifiques, acteurs politiques, industriels...) structurent un champ académique (une discipline, un site, un institut...). Pour la seule science française au XXe siècle, cette littérature porte notamment sur les grands établissements de recherche, comme l’Institut National de la Recherche Agronomique (Cranney, 1996) et le Centre National de la Recherche Scientifique (Picard, 1990), sur des reconfigurations disciplinaires comme « l’OPA » de la biologie moléculaire sur la biochimie (Gaudillière, 1990), sur la constitution de pôles régionaux comme le pôle grenoblois de physique (Pestre, 1990)...

Ces recherches reposent sur un travail ethnographique fouillé : dépouillement d’archives institutionnelles ou personnelles, nombreux entretiens avec des protagonistes et des témoins, croisement des sources grâce à une grande familiarité avec le terrain d’enquête. Le travail de D. Pestre (1990) ou son « récit de la création d’un empire physicien dans la province française 1940-1965 », sous-titre de l’article, parait exemplaire de cette perspective. L’empire physicien désigne la constitution, à Grenoble, du plus gros centre provincial français en physique, et avec lui une reconfiguration totale et durable du tissu universitaire, scientifique et technologique de la région. Cet empire est en partie celui d’un homme, Louis Néel, qui structure les environnements propices au développement de ses laboratoires en agrégeant des acteurs hétérogènes (dirigeants politiques, scientifiques, industriels, notables locaux...) autour de ses projets.

La démarche est ici résolument inductive et monographique, l’objectif de l’auteur est de « Décrire une situation d’ensemble sous ses divers aspects, il est de considérer a priori tout élément permettant de rendre compte de la constitution de l’empire de Louis Néel. Il est de tenter une sorte d’histoire monographique globale de la constitution du groupe » (1990 : 19). L’auteur avance clairement qu’il produit ici une description détaillée (145 pages) d’une situation historique : « L’étude est conduite de façon globalement chronologique et se veut éminemment descriptive, dans la grande tradition de la monographie historique » (1990 : 21).

Cet usage de l’ethnographie se distingue des deux premières figures idéaltypiques par le refus d’établir des combinatoires des mécanismes de l’évolution. L’auteur n’étudie pas les modalités de constitution de cet empire physicien comme des variables isolées. Une telle démarche aurait même « brisé l’unité que nous cherchons à saisir, cela ne nous aurait pas permis de percevoir la logique de développement, la logique de construction du domaine scientifique grenoblois » (1990 : 21). Il utilise les matériaux ethnographiques pour mettre au jour, à chaque inflexion de la trajectoire de cet « empire physicien », un faisceau contextuel d’explications. Ce faisceau associe des éléments économiques, institutionnels et sociaux (réseaux scientifiques et industriels, structures politiques locales et nationales...), normatifs (définition du rôle et des devoirs d’un patron de laboratoire vis-à-vis de ses collègues...), enfin cognitifs (définition du ferromagnétisme...).

L’analyse de cette trajectoire singulière permet ensuite de formuler des conclusions plus générales sur le contexte scientifique et institutionnel qui permet la construction de cet empire physicien (comme la domination du monde universitaire des années 1940 par un puissant réseau de Normaliens) et de comparer la France à l’Allemagne et aux Etats-Unis. Il montre ainsi que le faible volume des relations science-industrie différencie fortement Néel de ses homologues américains avant la Seconde Guerre mondiale. Cette généralisation intervient dans une longue conclusion de quinze pages. La dissociation de la description historique et des conclusions renforce ainsi l’intérêt intrinsèque accordé à la première. Elle signale également que les résultats sont fortement ancrés dans un contexte : d’une part parce que chaque contexte est porteur, comme nous l’avons souligné, d’un faisceau singulier d’explications ; d’autre part parce que la trajectoire d’une organisation s’explique par l’enchaînement chronologique des événements. Chaque épisode (le recrutement d’un collaborateur, la signature d’un important contrat industriel, la création d’un laboratoire...) constitue une étape qui détermine des évolutions futures, ouvre ou ferme des voies de développement. Le respect de la chronologie est alors essentiel pour comprendre comment se créent des formes de « dépendance à un sentier institutionnel » ou de maintien du « développement historique sur un ensemble de “trajets” » (Hall et Taylor, 1997).

Cet usage de l’ethnographie montre une voie de conciliation de deux objectifs : restituer la richesse empirique du terrain, cumuler des connaissances théoriques. Par leur souci constant de la nuance, ces travaux évitent au lecteur la déception qu’il peut ressentir face aux analyses elliptiques ou simplificatrices des deux premiers idéaux-types. Le caractère totalement inductif de la démarche, l’attention aux rebondissements [14], conduisent l’auteur et le lecteur à « garder un œil neuf, [à] rester disponible à la surprise, [à] ne pas considérer toute nouvelle intervention des héros comme banale. Certes Néel est un grand universitaire et un homme d’action (...) mais ils ne sont jamais toutes ces choses de la même façon, et ce sont ces différences, ces nuances qui sont intéressantes, ce sont elles qu’il faut identifier » (Pestre, 1990 : 22).

L’ethnographie fonctionne pourtant en « régime de connaissance positive », autrement dit l’analyse d’un cas révèle des caractéristiques plus larges des mondes sociaux (Schwartz, 1993). A partir d’une trajectoire remarquable, D. Pestre raisonne ainsi sur des catégories fondamentales de l’action organisée, comme le gouvernement des institutions scientifiques, le fonctionnement des réseaux politiques et sociaux, les relations science-industrie, l’exercice de l’autorité dans les laboratoires, les marchés du travail académique... L’analyse est d’autant plus riche qu’elle ne s’arrête pas, comme dans les deux premiers idéaux-types, à une combinatoire des positions, des activités et des contextes. Elle inclut l’exploration des structures de sens dont les acteurs investissent les situations. Dans le cas de l’empire physicien, il n’importe pas seulement à D. Pestre de connaître l’emprise dominante de Louis Néel sur le monde universitaire. L’auteur donne également à voir sa définition de la physique, sa fascination pour les pratiques technologiques, ses engagements politiques, sa conception des droits et devoirs d’un patron universitaire, comme autant d’éléments qui expliquent ses engagements. L’ethnographie sert ici une démarche compréhensive, qui vise à comprendre l’intentionnalité et les significations des actions (Schwartz, 1993). Cet usage de l’ethnographie pose néanmoins plusieurs problèmes, au moment de l’enquête puis lors de la publication des résultats.

Le matériau ethnographique est tout d’abord moins abondant pour les trajectoires ordinaires que pour les trajectoires remarquables, unanimement reconnues comme des étapes marquantes d’une histoire nationale. Pour ces dernières, les événements peuvent être fréquemment retracés par une masse importante d’archives institutionnelles et parfois personnelles. D. Pestre a pu travailler sur l’empire physicien parce que Néel et ses collaborateurs ont conservé des archives assez exceptionnelles.

Le support archivistique est plus réduit pour les organisations dont les trajectoires ne se rattachent pas à des événements institutionnels clairement identifiés et largement documentés. Notre recherche sur les laboratoires a ainsi montré que les archives conservées en interne permettent, confrontées aux entretiens, de documenter minutieusement certaines transformations de l’organisation (restructurations internes, arrivées et départs de chercheurs, développement des projets...). En revanche, ces archives n’autorisent pas une étude exhaustive des relations extérieures du laboratoire (avec ses tutelles, ses partenaires académiques et industriels...) et de leur influence sur sa trajectoire [15]. Certains épisodes peuvent, au gré des pratiques d’archivage, être reconstitués de façon satisfaisante, mais une étude sur plusieurs décennies sera nécessairement lacunaire [16]. On comprend dès lors que les analyses des trajectoires d’organisations ordinaires se rattachent plus facilement au premier ou au second idéal-type que nous avons dégagés. En effet, utiliser une grille d’analyse ou encore rechercher des dénominateurs communs à plusieurs situations, constituent deux objectifs de recherche qui abaissent le niveau d’exigence sur la précision ou sur l’exhaustivité des matériaux empiriques.

Le troisième usage idéal-typique de l’ethnographie n’a ensuite d’intérêt que si l’auteur dispose d’un espace suffisant pour restituer son analyse de façon détaillée. L’écriture ne doit pas être trop condensée, afin de décrire finement les épisodes, de faire apparaître et dialoguer les explications et les interprétations qu’en donnent les acteurs (avec leur absence d’unité, voire leur contradiction). Dans une démarche résolument inductive, des descriptions empiriques abondantes donnent à voir l’élaboration du raisonnement, permettent aux lecteurs de l’évaluer et de réfléchir à ses alternatives. Cette démarche peut se heurter à un obstacle mineur au premier abord, mais incontournable : le format des publications en sciences sociales. La situation des historiens est, de ce point de vue, plus favorable que celle des sociologues. Philippe Masson et Marc Suteau (2006) montrent que les « formules de recherche » (Chapoulie, 1991) en histoire et en sociologie, définies comme la combinaison d’un mode de recueil des données, d’un mode d’analyse et d’un mode de rédaction des comptes-rendus, restent distinctes, malgré des emprunts réciproques. La différence se traduit notamment dans la longueur des publications : les articles historiques sont plus longs (sans compter que l’ouvrage reste un mode canonique de publication) que les articles de sociologie qui dépassent rarement vingt pages. Ce standard disciplinaire peut contraindre le sociologue à centrer son article sur un épisode ou une étape de la trajectoire (les revues de sociologie publiant en revanche de plus en plus d’articles qui incluent des extraits abondants du terrain), au risque de perdre la profondeur historique qui fonde l’originalité de son approche. S’il souhaite faire tenir dans un format court la totalité de la trajectoire, le sociologue doit alors délaisser le troisième idéal-type et utiliser son matériau pour définir des combinatoires, stratégie d’analyse plus propice à la concision. Celle solution a probablement un prix, celui du renoncement à la compréhension du sens de la situation. Nous pensons en effet, avec O. Schwartz (1993), que les combinatoires, dans la mesure où elles reposent sur une démarche analytique de découpage du social en « unités élémentaires » (Schwartz, 1993), se privent de la possibilité de saisir les structures de sens associées à une situation cohérente et singulière.

À partir d’exemples choisis dans la littérature, nous avons présenté dans cet article trois figures idéaltypiques du recours à l’enquête ethnographique, définie comme immersion prolongée dans un terrain, pour analyser des trajectoires d’organisation. Nous avons montré que les matériaux ethnographiques peuvent être utilisés pour proposer un modèle d’analyse de ces trajectoires (exemple de la sociologie de la traduction), pour dégager par la comparaison les principales variables d’explication des trajectoires (cas des approches néoinstitutionnalistes), enfin pour expliquer une trajectoire singulière dans une démarche compréhensive (exemple des monographies historiques).

La portée et les limites de ces trois usages dépendent, en définitive, de leur position dans la tension qui traverse toute ethnographie, entre l’analyse et la compréhension (Geertz, 1998). Dans les deux premiers idéaux-types, les combinatoires constituent un outil privilégié pour analyser, transposer et généraliser les résultats. En contrepartie, elles condamnent ces travaux à une relative pauvreté lorsqu’il s’agit de comprendre le sens des situations singulières. Inversement, le troisième idéal-type autorise une compréhension très fine des situations, mais il complique les prétentions de généralisation. Le chercheur se retrouve ici dans la délicate position de l’ethnographe que décrit C. Geertz. Dès qu’il souhaite tirer des propositions générales de son terrain, il redoute de le trahir pour n’énoncer que des banalités, alors qu’il dispose d’une matière substantielle pour raisonner sur le monde social (Geertz, 1998).

Il ne nous appartient pas de trancher entre ces trois usages de l’ethnographie. Compte tenu de l’intérêt et des difficultés que tous trois présentent, nous regrettons néanmoins que les deux premiers idéaux-types bénéficient en sociologie d’une plus grande légitimité méthodologique et théorique que le troisième. Notre propre expérience, partagée par d’autres auteurs, nous suggère que la recherche de combinatoires est relativement consensuelle, voire que l’approche comparée en vue de chercher des variables explicatives demeure une norme puissante (Desage, 2006), bien qu’elle doive faire l’objet, comme toute méthode, de mises en garde épistémologiques.

 
 

Notes

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[1] Ce constat a été au centre du colloque « Travail et organisation : recherches croisant ethnographie et histoire » organisé par le groupe pluridisciplinaire PraTO (Pratiques, travail, organisation), qui s’est tenu les 30 et 31 mai 2006 à la Maison des Sciences de l’Homme d’Aix-en-Provence. Une première version de cet article y a été présentée. Je remercie les intervenants pour leurs critiques, plus particulièrement Agnès Labrousse. Je remercie également les relecteurs de la revue ethnographiques.org pour leurs commentaires avisés.

[2] Les auteurs comptabilisent seulement 11 articles combinant recherche historique et enquête ethnographique, publiés entre 1990 et 2005 dans les quatre revues suivantes : Revue française de sociologie, Sociologie du travail, Sociétés contemporaines, Actes de la Recherche en sciences sociales.

[3] Notre définition de l’ethnographie se rapproche alors de celle qu’en donne Olivier Schwartz, pour qui l’ethnographie est un mode d’enquête qui « repose sur une insertion personnelle et de longue durée du sociologue dans le groupe qu’il étudie » (1993 : 267).

[4] Cette définition très empirique de la trajectoire se retrouve notamment chez Lomba (2001). Elle ne suppose pas que les évolutions constatées aient un sens, qu’elles correspondent à la mise en œuvre d’une stratégie ou qu’elles répondent à des contraintes (technologiques, économiques...). L’investigation ethnographique vise justement à déterminer si des transformations ponctuelles s’inscrivent dans des logiques d’évolution plus stables de l’organisation, susceptibles d’expliquer son développement sur la moyenne durée (plusieurs décennies).

[5] Le point commun des trois recherches que nous avons choisi d’exposer est la durée semblable des trajectoires (vingt à trente ans).

[6] « L’électrode se trouve à la croisée de plusieurs réseaux hétérogènes qu’elle a pour fonction de nouer les uns aux autres. (...) L’électrode monotubulaire, en associant ces différentes entités, fait dépendre l’avenir énergétique de la France du comportement d’un ion sur une surface d’argent » (Callon, 1989b : 189).

[7] Cette posture relève de l’utilitarisme méthodologique qu’avance également E. Friedberg (1993). Le chercheur suppose que l’action est intéressée, autrement dit qu’elle a une visée, sans nécessairement détailler les intérêts en jeu.

[8] L’exposé est ponctué par cinq brèves citations d’entretiens, dont quatre portent sur des choix scientifiques (la cinquième rapportant la décision d’un chercheur du laboratoire de créer une école d’été).

[9] « En associant ces activités aux caractéristiques spécifiques des champs émergents et en confrontant nos résultats à des travaux antérieurs, nous sommes en mesure de présumer que l’entrepreneuriat institutionnel prend des formes différentes dans différents contextes — champs stables et matures, champs en crise, champs émergents » (trad. de l’auteure).

[10] « Proposition 2 : les entrepreneurs institutionnels des champs émergents tendent à être des acteurs qui, de par leur position, peuvent mettre en relation différentes parties prenantes et accéder à des ensembles dispersés de ressources » (trad. de l’auteure).

[11] Comme le souligne la formulation ”will tend to be” dans la deuxième proposition énoncée, voir ci-dessus.

[12] Dans notre domaine d’étude, la recherche académique, les champs matures correspondent aux disciplines et aux institutions anciennes (par exemple l’Université). Les champs émergents désignent des domaines récents, qui apparaissent à l’interface entre deux disciplines ou entre science et technologie (par exemple, la bioinformatique).

[13] Nous aurions pu également nous appuyer sur l’histoire des entreprises, autre champ d’investigation en expansion.

[14] La construction d’un empire physicien est exposée comme un récit d’aventure. Ce parti pris est très visible dans la table des matières, conçue comme un résumé de l’épopée. L’auteur introduit les premières sections de tous les chapitres par « où l’on apprend que » (suivi par exemple de « Maurice Fallot, physicien strasbourgeois, rejoint le LEPM à la Libération », première section du chapitre 4).

[15] Les laboratoires conservent, au gré de la place disponible, des déménagements éventuels, de la politique des gestionnaires successifs, de volumineuses archives. Celles-ci comportent notamment des rapports d’activité pour les institutions de tutelles, des comptes-rendus de réunions, de la correspondance avec des acteurs extérieurs, des dossiers du personnel, des projets de recherche...

[16] Nous avons essayé de combler ces lacunes en consultant les archives nationales que conservent les tutelles des laboratoires. Cette tentative a échoué, ces archives étant elles-mêmes très lacunaires ou bien doublant celles conservées dans les laboratoires.

 
 

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Séverine Louvel
Quel(s) recours à l’enquête ethnographique pour analyser la trajectoire d’une organisation ? Proposition de trois idéaux-types à partir d’un retour critique sur la littérature,
Numéro 16 - septembre 2008
La narration dans tous ses états : nouvelles technologies, nouvelles questions ?.