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Pour citer cet article :

Thierry Wendling, 2008. « KLATZMANN Joseph, 2008, L’humour juif ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2008/­Wendling - consulté le 1.10.2016)
 

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Thierry Wendling

KLATZMANN Joseph, 2008, L’humour juif

KLATZMANN Joseph, 2008, L’humour juif, Paris, PUF.

(Compte rendu publié le 11 novembre 2008)

Pour citer cet article :

Thierry Wendling. KLATZMANN Joseph, 2008, L’humour juif, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2008/Wendling (consulté le 11/11/2008).

Bien que paru dans la collection Que sais-je ?, cet ouvrage sur « l’humour juif » est davantage un florilège, ou un spicilège, d’histoires drôles qu’une analyse des différentes formes d’humour et de leurs conditions de production. Dans cette perspective, l’auteur, Joseph Klatzmann (1921-2008), un économiste qui a consacré plusieurs ouvrages à l’État d’Israël et montré aussi avec humour les limites de l’usage des statistiques en économie (1985), réussit dans un volume réduit à présenter et à commenter près de 250 paroles jugées caractéristiques de l’humour juif (principalement des histoires drôles mais également quelques mots d’esprit, anecdotes, proverbes et même paroles de malédiction dont l’outrance suffirait à prouver la dimension ludique). Parmi les plus courtes, une de mes préférées est ainsi celle d’une femme qui raconte que son « rabbin parle avec Dieu chaque semaine ». « C’est un menteur », lui rétorque son interlocutrice dans une critique qui paraît un instant définitive mais qui se trouve aussitôt balayée : « Dieu parlerait-il à un menteur ? » (26).

Pour composer ce livre, Klatzmann a eu à coeur de sélectionner des histoires manifestant, selon lui, un caractère juif spécifique. Précisant que « l’humour juif, c’est souvent "rire pour ne pas pleurer" », l’auteur rappelle l’importance de l’autodérision dans cet humour tout en notant la part de tendresse qu’il exprime en même temps. Même si toute parole humoristique peut, selon la situation, être mal vécue, j’en vois un bel exemple dans cette manière de se moquer de la prononciation du français par les immigrés de langue yiddish : « Un Juif entre dans un bureau de poste pour envoyer un télégramme. "Votre nom ?", demande l’employée. "Stratzansky", répond le client. "Vous m’épelez", ajoute l’employée. Et le client de répondre avec un large sourire "Vous aussi vous mé plaît" » (57). Or c’est bien ici la mention du sourire qui invite à considérer la scène du côté de Stratzansky, à partager l’émotion éphémère qu’il ressent lorsqu’il suppose que la jolie employée l’a remarqué ; large sourire qui empêche l’histoire de basculer dans un registre raciste où l’autre est condamné car incapable de parler correctement. L’auteur n’avait pas, à ce propos, le projet d’aborder ce qu’il appelle le « folklore antisémite ». Il remarque juste la proximité de certains thèmes, notamment « sur l’avidité de l’argent et sur la malpropreté » tout en notant que, dans les histoires que se racontent les Juifs, ces sujets sont toujours traités « avec exagération, en poussant les choses à l’absurde » (6) à l’image de l’homme qui vante la qualité de son hygiène en disant : « je prends un bain tous les ans, que j’en aie besoin ou non » (122).

Deux considérations gouvernent cet ouvrage. En premier lieu, se trouve l’idée rebattue que « les Juifs ont eu [...] une histoire unique », que « ce qui a été subi par les Juifs a toujours eu un caractère spécifique » (5) et que cette spécificité se manifesterait par des histoires drôles dont Klatzmann veille toujours à affirmer l’authenticité juive. C’est, à mon sens, une des faiblesses de ce livre que d’essentialiser un humour dit juif sur l’argument qu’il renverrait exclusivement à « des problèmes propres aux Juifs » (6). Ne serait-il pas plus fructueux, dans une perspective anthropologique, de considérer comment les processus de construction identitaire s’entremêlent et se complexifient dans des écheveaux d’histoires qui se rient souvent des frontières ?

En second lieu, Klatzmann s’est attaché à contextualiser cet humour juif en fonction de l’histoire récente (depuis la fin du 19e siècle) des différentes cultures juives ; à cet égard, cette deuxième considération apporte déjà une heureuse nuance à la première. Le plan de l’ouvrage en découle puisque l’auteur aborde successivement la Russie et l’URSS, l’Allemagne, les États-Unis et la Grande-Bretagne, la France, l’État d’Israël, l’humour séfarade, et ne consacre qu’un avant-dernier chapitre à « Quelques thèmes de toujours et de partout », à savoir la religion, le commerce, les mères juives, ... C’est ici que se situe l’intérêt premier de cet ouvrage puisqu’il permet de saisir les motivations des protagonistes de ces histoires drôles et de les replacer dans leurs environnements sociaux et culturels : depuis les chtetls (ou shtetl, les petites villes où l’on parlait yiddish) d’Ukraine ou de Pologne jusqu’aux maabarots (les camps de transit pour immigrants) d’Israël, en passant par les ateliers de confection de New York, c’est toute l’histoire juive contemporaine qui est ainsi retracée pour donner à mieux comprendre ces histoires drôles. C’est aussi toute une galerie de personnages pittoresques qui se trouvent convoqués ; pour la Russie, les histoires de shtetl mettent ainsi en scène le melamed (l’enseignant religieux dont la pauvreté systématique s’associe souvent au manque d’esprit), le chnorrer (le solliciteur effronté toujours à l’affût de quelques roubles), le chadkhen (le marieur habile à « tout enjoliver : les qualités du fiancé, celles de la fiancée, le montant de la dot », 20), et enfin le chlémil (le maladroit) et le chlimmazel (le malchanceux) que l’on a pu définir ainsi : « le chlémil est celui qui renverse la soupe, le chlimmazel celui qui la reçoit sur lui » (22). L’évocation de ces termes donne l’occasion de remarquer que Klatzmann, qui connaissait visiblement bien moins le monde séfarade, a surtout constitué une anthologie de l’humour d’origine yiddish. Revient à plusieurs reprises l’idée que « celui qui parle [le yiddish] reconnaît le caractère juif d’une anecdote, même s’il la trouve dans un texte où elle n’est pas présentée comme telle » (6) (et qui n’est même pas en yiddish !).

Le chapitre conclusif (L’humour juif vu par les auteurs d’ouvrages et par Freud) aurait pu être l’occasion de proposer une réflexion approfondie sur l’usage de l’humour dans les milieux juifs ; il se contente néanmoins de rappeler sommairement quelques généralités sur « l’effet thérapeutique » de ce « mécanisme de défense » (115) et d’évoquer « le rôle pédagogique de l’humour juif » (116), puis consiste essentiellement en une présentation des histoires drôles que le fondateur de la psychanalyse avait analysées dans Le mot d’esprit et sa relation avec l’inconscient (1905). Pour dire les choses en vrac, et sans aucune exhaustivité, on ne trouvera dans ce livre aucun développement sur le vocabulaire de l’humour (le mot Witz n’est même pas mentionné), sur les conditions d’énonciation de ces histoires drôles, sur le rôle de l’écriture dans leur transmission, sur l’usage genré de l’humour (mais pourquoi donc les protagonistes de la première histoire ici rapportée sont-elles des femmes ?), sur la place de l’humour à l’intérieur même de la pratique religieuse (si des blagues sur des thèmes religieux sont présentées, les discussions talmudiques appelées « pilpel », littéralement poivre en yiddish, ne sont par exemple pas évoquées)...

On regrettera aussi l’absence de tout appareil critique, excepté une bibliographie finale. Klatzmann s’est appuyé sur sa vaste culture des mondes yiddish, sur des recueils d’histoires drôles, sur des anecdotes liées à sa propre tradition familiale, mais il ne donne quasiment jamais aux lecteurs la possibilité de reconstruire l’origine de ses sources jusque et y compris lorsqu’il mentionne par exemple « un roman écrit en yiddish » où une femme s’exclame en voyant pour la première fois de sa vie une orange : « Si j’étais Rotschild, je mangerai une demi-orange par jour » (14). En conclusion, le livre de Klatzmann constitue une agréable petite introduction aux contextes culturels de certaines histoires dites juives, principalement d’origine yiddish.

 
 

Bibliographie

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FREUD Sigmund, 2001 (1905), Le mot d’esprit et sa relation avec l’inconscient, Paris, Folio.

KLATZMANN Joseph, 1996 (1985), Attention statistiques ! Comment en déjouer les pièges, Paris, La Découverte/Poche.

 

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Thierry Wendling
KLATZMANN Joseph, 2008, L’humour juif,
Comptes rendus d’ouvrages.