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Pour citer cet article :

Henning Freund, 2009. « Les disparités socio-économiques dans une commune de montagne valaisanne et leur (in)visibilité ». ethnographiques.org, Numéro 18 - juin 2009
Echos et reflets alpestres : regards ethnologiques sur le Valais [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2009/­Freund - consulté le 10.12.2016)
 

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Henning Freund

Les disparités socio-économiques dans une commune de montagne valaisanne et leur (in)visibilité

Résumé

Cet article examine de façon critique le mythe largement répandu de l'homogénéité sociale des communes de montagne du Valais à partir de l'exemple de Ferden dans le Lötschental. Tant les traditions orales que les sources historiques font clairement état de disparités économiques et de hiérarchies sociales marquées dans ce village qui connut jusque vers 1950 une économie d'élevage relativement autarcique. Malgré les profonds changements socio-économiques survenus en Valais durant ces cinquante dernières années, les effets de ces disparités ont laissé dans les esprits des traces perceptibles aujourd'hui encore. Pourquoi les touristes et les scientifiques venus en nombre dans cette vallée alpine les ont-ils à peine entrevues ? L'auteur analyse les raisons de cette (in)visibilité à partir de sources diverses incluant des documents iconiques anciens et des photographies récentes provenant de ses recherches à Ferden. Ainsi met-il au jour l'imbrication de facteurs divers tels que la projection sur ces communautés alpines, par les personnes venues de l'extérieur, d'un « socialisme alpin idyllique » et l'intériorisation, par les autochtones, d'une telle vision qui oriente ainsi la construction de leur identité.

Pour citer cet article :

Henning Freund. Les disparités socio-économiques dans une commune de montagne valaisanne et leur (in)visibilité, ethnographiques.org, Numéro 18 - juin 2009
Echos et reflets alpestres : regards ethnologiques sur le Valais [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2009/Freund (consulté le 26/06/2009).

Abstract/Zusammenfassung

Socio-economic disparities in a mountain village (Wallis) and their (in)visibility
Based on the example of Ferden in Lötschental, this article critically examines , the widespread myth of social homogeneity in the mountain communes of the canton of Wallis. Oral traditions as well as historical sources clearly mention the existence of economic disparities and social hierarchies in Ferden, whose inhabitants practised a relatively self-sufficient subsistence lifestyle, based mostly on cattle breeding until about 1950. Despite the deep socio-economic changes Wallis has been through during the past fifty years, the effects of these disparities have left traces in the inhabitants’ worldviews that can still be perceived today. Why is it, then, that scientists and tourists, who came in large numbers to this alpine valley, barely noticed them ? The author of the article analyzes the reasons for such (in)visibility, drawing on diverse sources including ancient iconic documents and recent photographs from his own fieldwork in Ferden. This allows him to shed new light on the many factors that intertwine to produce a mythologized version of this this alpine community, both by the people from the metropolis, projecting their desire to discover a form of "idealised alpine socialism" and by people inhabiting these villages, who often internalized this view in a way that then orientated the construction of their identities.

Traduit de l’allemand par Marielle Larré

« Qu’il y ait des différences essentielles dans l’étendue des champs sur lesquels s’activaient - comme des archétypes populaires - ces paysans, tous vêtus de même et tous travaillant de la même façon ; que ce raccard abrite le blé d’un seul paysan, alors que plusieurs propriétaires se partageaient le raccard suivant à raison de 1/16e, 1/32e ou même 1/64e, personne, avec la meilleure volonté du monde, n’aurait pu le deviner en voyant ces scènes pittoresques. » (Bellwald, 1997 : 139)

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Ill. 1 : Un paysan du Lötschental dans son champ. Photo : A. Nyfeler , Médiathèque Valais, Martigny
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Ill. 2 : Un raccard sur la place du village de la commune de Ferden, Lötschental

Werner Bellwald, spécialiste valaisan d’ethnologie régionale, est sans doute le premier à avoir signalé combien il était difficile pour les personnes extérieures de se faire une représentation réaliste du système socio-économique traditionnel structurant les communautés paysannes de montagne. Dans la phrase citée ci-dessus, il se limite dans un premier temps à décrire la perception visuelle des touristes et des chercheurs qui visitent l’une des hautes vallées du Valais, le Lötschental. Pourtant l’expression « scènes pittoresques » laisse entendre que les suppositions d’homogénéité socio-économique des étrangers recouvrent bien davantage qu’une simple suite de perceptions gestaltistes globales et unitaires. Il est bien plus probable que les mondes du travail des paysans de montagne et les ensembles architecturaux du Lötschental n’aient été que les objets sur lesquels les visiteurs, originaires de milieux bourgeois et urbains de la Suisse et de l’étranger, projetaient leurs utopies sociales et leurs idéaux sociopolitiques.

Le présent article se propose d’analyser la question esquissée plus haut de la visibilité des structures socio-économiques en prenant pour exemple un petit village de montagne suisse alémanique du Haut-Valais, la commune de Ferden dans le Lötschental. [1] Dans un premier temps, je rassemblerai les résultats des travaux de terrain menés durant une année, en 2003/2004, dans cette commune d’à peine 300 habitants ; ils devraient nous permettre de comprendre, par déduction, la réalité des rapports socio-économiques dans l’économie agropastorale autarcique d’avant les années 1950. Pour étayer ma thèse et démontrer que ce microcosme villageois se caractérisait par des disparités sociales considérables, je ferai appel dans mon analyse à des sources et à des données aussi bien empiriques qu’historiques, objectives que subjectives.

Dans un second temps, il faudra se demander pourquoi le mythe selon lequel les petites collectivités en général, et cette société montagnarde du Valais en particulier, sont socialement homogènes a pu surgir et perdurer aussi longtemps. En recourant à l’iconographie historique ainsi qu’aux photos que j’ai moi-même prises lors de l’étude de terrain, je tenterai d’explorer les différentes possibilités de référencement visuel de l’objet de ma recherche.

Toutefois, avant de procéder à une présentation et à une analyse détaillées des données que j’ai relevées, j’aimerais esquisser un bref aperçu des quatre grandes époques d’enquêtes scientifiques et culturelles sur le Lötschental et des modèles sociaux sur lesquels elles se fondaient [2] :

  • a. Monographies descriptives de la vallée, inspirées de la première ethnologie régionale
  • b. « Das Gemeinwerk im Wallis » (1956), le livre d’Arnold Niederer sur la gestion communautaire en Valais
  • c. Enquêtes d’anthropologie sociale des années 1970
  • d. Etudes constructivistes et comparatives de l’époque contemporaine

Les monographies descriptives de la vallée inspirées de la première ethnologie régionale, en particulier celles de Friedrich Gottlieb Stebler (1842-1935) et de Hedwig Anneler (1888-1969), ont jeté sur le monde alpin du Lötschental le regard « ethnographique » caractérisant l’élite culturelle des sociétés bourgeoises au tournant du XXe siècle, et l’ont considéré comme un « contre-monde » (Stebler, 1907, Anneler, 1917). Elles laissent entendre l’existence d’une culture alpine qui se traduirait par le fait que tous les paysans effectuent le même travail agricole au prix des mêmes dépenses et des mêmes efforts. Cette homogénéisation socio-économique avait sûrement pour origine les premiers modèles culturels dichotomiques de l’ethnologie régionale, qui n’ont guère contribué à rendre visible la stratification des couches sociales supérieures et inférieures à l’intérieur du village. Si cette occultation a pu se produire, c’est que cette hiérarchisation se situait déjà ailleurs sous une forme statique, à savoir dans le rapport entre le monde des observateurs et la vie quotidienne des observés (Kaschuba, 2003 : 153).

En 1956, l’ethnographe zurichois Arnold Niederer publia sa thèse de doctorat sur une forme de travail en commun propre au Valais, « Gemeinwerk im Wallis » : celle-ci se fonde sur une excellente connaissance du mode de vie des paysans de montagne en Valais et surtout dans le Lötschental. La thèse a pour sujet les formes de travail coopératif observées dans les communautés rurales des villages de montagne valaisans. Arnold Niederer a étudié les travaux exécutés en commun par un groupe pour un individu ou pour un organisme, à titre entièrement ou partiellement bénévole. [3] La description minutieuse de l’organisation coopérative de ces travaux — entretien des infrastructures et des alpages, portage du bois (autant de formes du « Gemeinwerk » selon Arnold Niederer) — aboutissait à des représentations de société quasi socialistes (cf. ill. 1 et 2). Arnold Niederer connaissait les réactions que risquait de provoquer une telle accentuation du caractère solidaire et coopératif de cette communauté villageoise de montagne : « On nous reprochera avec raison d’avoir un peu trop idéalisé ce mode de vie et d’économie traditionnel, d’avoir transfiguré une réalité plus prosaïque. Nous admettons que cette communauté villageoise du Valais s’est présentée à notre observation sous son meilleur jour... Il convient aussi de ne pas oublier que les inégalités sociales n’en sont pas exclues. Les moments d’égalité parfaite ont été, ici aussi, rares. Toutefois, pour des raisons méthodologiques, il nous a semblé opportun de présenter cet idéal-type, car en étudiant un développement particulier, nous pouvons observer dans quelle mesure il se rapproche ou s’éloigne de cet idéal-type du travail ou de la communauté si bien adapté aux besoins fondamentaux psychiques et matériels. » (Niederer, 1956 : 26-27)

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Ill. 3 : Portage du bois sur la Lauchernalp, 1936. Photo : A. Nyfeler, Médiathèque Valais, Martigny
Ill. 3 : Portage du bois sur la Lauchernalp, 1936.
Photo : A. Nyfeler, Médiathèque Valais, Martigny
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Ill. 4 : Portage collectif du bois en hiver. Photo : A. Nyfeler, Médiathèque Valais, Martigny
Ill. 4 : Portage collectif du bois en hiver.
Photo : A. Nyfeler, Médiathèque Valais, Martigny
 

Les enquêtes d’anthropologie sociale des années 1970, inspirées par l’anthropologie culturelle américaine et utilisant les nouvelles méthodes des sciences sociales, ont analysé les profonds changements qui ont affecté le Lötschental depuis la Seconde Guerre mondiale. [4] Entre une société agraire fonctionnant pratiquement sans numéraire et une société moderne invasive avec ses biens de consommation (les paysans devenus en même temps ouvriers formant une nouvelle catégorie socio-économique et disposant de nouvelles possibilités de revenus et formes de mobilité), la différence était si grande qu’elle a occulté les différences potentielles de fortune existant entre les habitants du Lötschental. A la suite du diagnostic posé par Richard Weiss sur la crise structurelle des régions de montagne, la résistance à l’innovation, le changement de valeurs, les phénomènes de retard socio-économique se trouvaient au centre des préoccupations (Weiss, 1957 : 209-224). Ce qui a favorisé, dans le discours des spécialistes, l’apparition d’une nouvelle dichotomie opposant l’espace rural à l’espace urbain comme s’il s’agissait de deux entités sociales types. Tout à l’étude de cette différence, les scientifiques ont présenté les communes de montagne comme s’il s’agissait de cas d’étude en soi homogènes et ont négligé toute observation différenciée des sociétés villageoises.

Il serait intéressant de se demander dans quelle mesure d’importantes théories sociologiques, qui se sont penchées sur le lien entre l’inégalité sociale et la perception visuelle de cette dernière, peuvent contribuer à une meilleure compréhension de cette invisibilité des relations socio-économiques dont nous parlions à propos des mondes de vie alpins du Haut-Valais. La thèse du découplage du sociologue allemand Ulrich Beck (Beck, 1983) me semble de peu d’utilité : elle postule que la perceptibilité visuelle des couches sociales et des classes s’est estompée dans la vie quotidienne de la société post-moderne, alors que la structure des inégalités sociales n’a pas changé ces trente dernières années (Beck, 1983 : 35-74). Premièrement, ce postulat a été formulé pour les sociétés de service post-modernes et ne peut donc s’appliquer aux soixante-dix premières années du XXe siècle dans le Valais, la période qui nous intéresse. Deuxièmement, les rares études sur la pertinence de cette thèse du découplage des inégalités sociales et de leur perceptibilité n’ont pu être étayées par aucune preuve empirique (Pape & Rössel, 2008 : 25-41).

En revanche, l’analyse que fait le sociologue et ethnologue français Pierre Bourdieu de la structure sociale des sociétés occidentales modernes nous semble plus fructueuse. Dans son analyse révolutionnaire de « la distinction », il a démontré que les classes de la société contemporaine se distinguent nettement les unes des autres en bien des aspects (Bourdieu, 1979). Les pratiques sociales, l’habitus inscrit dans le corps, les comportements consommatoires et les jugements esthétiques ont tous pour effet de distinguer les différents milieux sociaux. Ainsi permettent-ils de percevoir et d’identifier son propre groupe social de référence, donc de se démarquer visuellement surtout vis-à-vis de la classe sociale inférieure dénuée de capital. Dans le chapitre intitulé « Le visible et l’invisible », Pierre Bourdieu observe que, contrairement aux personnes appartenant aux classes sociales inférieures, les personnes appartenant à la classe moyenne font de gros efforts pour se positionner, par leur apparence et leurs vêtements, dans la hiérarchie sociale (Bourdieu, 1979 : 322 sqq.). Cette démarche théorique nous permet de déduire deux raisons à notre problème de visibilité, pour les personnes extérieures, des structures sociales dans les villages de montagne. D’une part, la perception des subtiles différences sociales est la plus aiguë à l’intérieur de sa propre classe sociale et de son environnement immédiat, mais elle se fait plus imprécise à mesure que la classe de l’observateur s’éloigne de la classe de l’observé. D’autre part, pour les touristes et les chercheurs issus des classes sociales moyenne et supérieure des villes, il devait être extrêmement difficile de déchiffrer les codes sociaux de cette communauté agropastorale peu encline à l’ostentation.

Depuis peu seulement, les monographies d’ethnologie régionale sur le Lötschental font apparaître un changement de perception des structures sociales à l’époque de l’économie autarcique agropastorale. On peut en voir la raison d’un côté, dans les approches socioconstructivistes qui ont étudié, dans le Lötschental, des catégories culturelles essentielles comme l’identité locale et une construction du passé singulière. D’un autre côté, la comparaison de cette vallée à une autre vallée alpine (Val d’Hérens, Durnholzertal) a focalisé l’attention sur le profil social de la culture paysanne et alpestre, puisque cette étude comparait une société villageoise à une autre société villageoise et que, de plus, ses auteurs étaient, en partie, des « insiders » dont les racines familiales plongeaient dans le Lötschental (Bellwald, 1997, Siegen, 2004). Comme nous l’avons déjà dit, dans sa monographie, Werner Bellwald a été le premier à avoir qualifié « l’égalité sociale » de véritable cliché sur le Lötschental. Dans sa thèse de doctorat, Josef Siegen cite, sans en faire la critique sociale, des passages d’entretiens conduits avec les autochtones : ceux-ci font allusion à quelques « aristocrates » et à l’exploitation des plus pauvres dans la vallée. Néanmoins cette amorce de remise en question par les autochtones est en soi remarquable, car ces informations ne correspondaient en rien à l’image idéale que l’extérieur avait, jusque-là, projeté sur les structures sociales du Lötschental.

Nous voilà arrivés au bout de ce bref aperçu des grands axes de la recherche historique sur le Lötschental et des modèles sociaux utilisés pour déterminer l’appartenance et l’homogénéité ou la non-homogénéité sociales. Je me propose maintenant de présenter les sources recueillies sur les structures socio-économiques de la communauté villageoise avant 1950 dans la commune qui a fait l’objet de mes recherches : Ferden dans le Lötschental (ill. 5). [5]

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Ill. 5 : carte postale avec vue de Ferden, env. 1920
Ill. 5 : carte postale avec vue de Ferden, env. 1920

Dans le cadre de mon étude de terrain, j’ai réalisé 30 interviews avec les habitants de la commune de Ferden. Je me suis efforcé de m’adresser, pour ces entretiens, aussi bien à des représentants des divers clans familiaux de Ferden, petits et grands, qu’à des « non-bourgeois ». Cet échantillon comptait des personnes des deux sexes, âgées de 18 à 88 ans et représentant toutes les décennies dans cette tranche d’âge. J’ai donc fait en sorte que soient retenues des personnes ayant vécu différentes périodes historiques et socio-économiques du Lötschental : l’époque de considérable autarcie agricole jusqu’en 1950, l’époque de mutations économiques entre 1950 et 1970 avec des revenus provenant pour partie d’une activité industrielle et pour partie d’une activité agricole (les paysans ouvriers, selon l’expression désignant les personnes exerçant cette double activité) et, enfin, la culture contemporaine marquée par le secteur des services.
Dans les entretiens, l’importance des différences socio-économiques dans la commune de Ferden a été très vite évoquée. Ces dernières concernaient surtout l’époque d’économie autarcique agraire d’avant 1950, mais ces stratifications villageoises ont eu d’évidentes et multiples répercussions jusqu’à une période plus récente.

Dans l’une des premières interviews, mon interlocuteur, en proie à une forte émotion, a dessiné un véritable scénario de lutte des classes qui décrit la répartition du pouvoir entre les niveaux hiérarchiques : [6]

« Les propriétés, que les gens possèdent, sont vraiment petites. Il y a des exceptions, il y en deux, trois qui possèdent Dieu sait combien, la moitié du village leur appartient. Et puis, les petits, qui ne possèdent vraiment qu’un huitième d’hectare à peu près, parce que tout a toujours été divisé, ceux-là, ils veulent aussi se faire remarquer et dire : Halte, ici aussi, j’ai quelque chose à dire, ici on ne fera pas comme tu le veux. C’est que les gens n’ont pas de pouvoir autrement, il y a les grandes familles qui ont de l’influence, et puis il y a les petites familles, qui d’une façon quelconque, par mariage ou par cession, n’importe comment, ont aussi une part du gros gâteau, et elles s’y accrochent dur... Oui, dans les années 1970, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, les grands propriétaires terriens étaient encore en vie, ici à Ferden, et avant, enfin, ils avaient, on pourrait dire, comme des valets ici. Et puis, il y avait les familles pauvres, c’était plutôt les valets, ceux qui cultivaient les champs, qui faisaient les foins et les fauchages. Pour un salaire de misère, ou pour un burdi [7] de foin, elles allaient faucher des jours entiers. »

Il est prudent de contrôler, dans un premier temps, la valeur de sources de telles informations et de les relativiser : en examinant la personne de l’informateur qui, peut-être, provient lui-même d’une famille défavorisée et a dû subir de nombreuses humiliations. Mais aussi en examinant la situation de l’interview avec un chercheur extérieur, où l’on s’exprime autrement qu’au sein du village et où l’on pense susciter l’intérêt en évoquant les inégalités sociales. Outre la terminologie de lutte des classes comme « grands propriétaires terriens », « les petits », « salaire de misère », les informations que l’on peut retirer de ce qui est dit, sont les suivantes : il y avait des différences de fortune considérables à Ferden et la propriété était concentrée dans les mains de certaines familles. Les membres des familles pauvres travaillaient comme journaliers sur les propriétés des familles riches et étaient peu rétribués que ce soit en espèces ou en nature. Ces différences socio-économiques se sont modifiées avec les mutations sociales des années 1960. Mais elles continuent, aujourd’hui encore, d’avoir des répercussions sur le jugement et les actions des anciens du village, par exemple lorsqu’ils vendent leurs parts de bâtiment.

L’hypothèse que, durant la première moitié du XXe siècle, il y ait eu une classe supérieure de familles fortunées et un certain nombre de familles pauvres, n’a été remise en doute par aucune des personnes interrogées. Toutefois, il y a eu des différences significatives dans l’interprétation du comportement des familles riches envers les pauvres. Quelques informateurs ont souligné l’attitude charitable des gens fortunés, qui auraient aidé les nécessiteux en leur offrant des dons en nature et auraient ainsi assuré leur survie. Dans ce cas, ils brossaient le tableau d’une communauté villageoise qui faisait bloc dans le besoin et tentait d’éviter le pire. Cette image d’une communauté soudée dans l’adversité se retrouve d’ailleurs dans la littérature. [8] D’autres ont signalé que les pauvres travaillaient dans les prés et les champs des riches dans des conditions iniques et qu’ils ne pouvaient ramener chez eux qu’une infime fraction de la récolte. La déclaration suivante n’a pas été faite par le membre d’une famille soi-disant « défavorisée », mais par un des propriétaires terriens les plus importants de Ferden :

« Il est parfois arrivé que le bailleur, qui possédait beaucoup, ne parvienne pas à tout cultiver, alors il en cédait une part à un fermier tout simplement. Le fermier, il recevait un quart et trois quarts appartenaient toujours au propriétaire. Et là, je dis toujours : Ce n’est pas correct. (Quand ?) C’était bien avant, je ne me souviens plus. Mais je me souviens que c’était un tiers. Si celui à qui la terre appartient prend déjà deux tiers et celui qui doit faire le travail ne reçoit qu’un tiers, ce n’est vraiment pas super. » [9]

Quelques-uns de mes interlocuteurs ont émis le soupçon que les pauvres étaient systématiquement exploités et que l’on profitait de leur indigence. Les familles incapables de s’en sortir en cultivant le lopin de terre que les partages successoraux avaient de plus en plus réduit n’avaient d’autre choix souvent que l’émigration, une préoccupation omniprésente en Valais. Les gens fortunés avaient alors l’opportunité d’acquérir leurs pauvres possessions mises à l’encan, ce qui conférait au partage des terres une dynamique unilatérale. Une interlocutrice résume cette dynamique de la propriété par un récit transmis oralement, où les biens matériels de première nécessité, symboliques, changent de mains :

« C’était affreux à Ferden et dans le Lötschental : il y avait des gens riches et il y avait des gens très pauvres... C’est comme nos ancêtres nous l’ont dit, on racontait même que quelqu’un qui n’avait plus rien à manger, que pour un pain de seigle et une jupe de treillis, il avait dû donner sa terre aux riches, beaucoup de gens le savent encore ici. »

Dans les interviews, c’étaient surtout les anciens de Ferden qui évoquaient les énormes disparités sociales. Les plus jeunes de moins de 40 ans n’avaient presque rien à dire sur la question des inégalités de fortune. Dès les premières occasions de gagner de l’argent liquide, avec la mise en valeur de la mine d’anthracite de Goltschried ou les travaux du chemin de fer du Lötschberg dans les premières décennies du XXe siècle, ce système de revenu, presque exclusivement basé sur la propriété des prés et des champs, a commencé de disparaître graduellement. L’étendue des prés déterminait le nombre de bêtes que l’on pouvait faire paître ou que l’on pouvait nourrir en hiver avec le foin. Il en allait de même pour les surfaces céréalières et les granges nécessaires à la transformation des céréales. Le nombre de bêtes et l’étendue ou la qualité des surfaces agricoles étaient de véritables indicateurs de fortune, car on pouvait en utiliser les produits directement. Les étroites frontières naturelles du Lötschental limitaient fortement l’extension des surfaces agricoles. Lorsque la pression démographique s’est accrue, comme on le voit effectivement dans la commune de Ferden entre 1798 et 1950, il a fallu exploiter les ressources naturelles de l’agriculture jusqu’à la limite du possible (cf. tableau 1).

Tableau 1 : Population de Ferden entre 1798 et 1950 [10]

 

Durant ces années de disette, les bêtes ont mangé non seulement du foin sauvage, mais encore les feuilles des arbres. L’insuffisance de terre et de foin semble avoir produit une vive impression sur les habitants de Ferden. L’une des informatrices les plus âgées a raconté que de nombreuses granges sur les alpages étaient alors cadenassées pour empêcher que le foin ne soit volé :

« Les granges, on les fermait souvent... A l’époque, on manquait toujours de foin, car beaucoup de gens avaient bien trop peu de foin, et alors ils allaient peut-être voler ici ou là. (Pourquoi la pénurie de foin ?) Trop de bêtes, ils avaient alors trop de bêtes, à l’époque il n’y avait pas encore d’argent, avant mon époque c’était encore plus dur... Oui, oui, l’oncle nous l’a raconté, ils ont volé ceux qu’on appelait les riches. »

Pour étayer l’existence, à Ferden, des disparités socio-économiques évoquées dans les interviews, j’ai consulté les archives à la recherche de documents sources sur ce sujet. Pour l’essentiel, j’ai recouru à deux types de sources différents :

Type I : Les archives communales de Ferden contiennent divers registres officiels se rapportant aux enquêtes publiques effectuées par le canton et la Confédération et contenant les chiffres de production agricole. Ceux qui sont intéressants sont d’abord les registres qui permettent de comparer les exploitants agricoles au sein de la commune de Ferden. Ils laissent supposer que, jusque dans les années 1920, pratiquement toute la population travaillait dans l’agriculture. [11] Le recensement fédéral du bétail de 1911 compte, pour Ferden, 38 propriétaires de bêtes. Pour mieux expliciter les différences, j’ai mis en regard, dans l’illustration 6, les dix plus gros exploitants agricoles de Ferden possédant le plus de bétail et les dix plus petits : [12]

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Ill. 6 : Têtes de bétail des 10 plus grands et des 10 plus petits propriétaires, 1911
Ill. 6 : Têtes de bétail des 10 plus grands et des 10 plus petits propriétaires, 1911
 

On constate une classe supérieure relativement large de 10 propriétaires possédant entre 13 et 9 têtes de gros bétail et entre 28 et 11 têtes de petit bétail. En face, se trouve la classe des 10 propriétaires les plus pauvres possédant entre 3 et 0 têtes de gros bétail et 17 à 1 têtes de petit bétail. Ce résumé montre de nettes disparités dans la possession de bétail, qui représentait la source principale de revenus des gens du Lötschental. Parallèlement à cela, il faut imaginer des possessions analogues de pâtures et de granges-écuries.
Outre le nombre de têtes de bétail, il peut être intéressant d’examiner la taille des exploitations agricoles, mesurée en fonction de la terre cultivée. Le recensement des fermes de 1929 indique, pour Ferden, les tailles d’exploitations suivantes :

Tableau 2 : Répartition des tailles d’exploitations agricoles à Ferden, 1929 [13]

Taille jusqu’à 1 ha 1 à 5 ha 5 à 10 ha plus de 10 ha
Nombre d’exploitations 8 22 10 4

Ces statistiques de propriétés agricoles montrent un petit groupe de grosses fermes (plus de 10 ha), un groupe très important de propriétaires de petites exploitations agricoles (1 à 5 ha) et un petit groupe de 8 exploitations, que l’on doit considérer comme des mini-fermes (jusqu’à 1 ha). Cette approche tend également à prouver les disparités de biens dans la commune de Ferden au moment du recensement et complète les statistiques sur le bétail relevées 18 ans plus tôt.

Type II : Dans les archives de diverses familles du Lötschental, se trouvent les livres privés de certaines personnes fortunées qui savaient elles-mêmes écrire ou qui pouvaient se payer les services d’un notaire ou d’un greffier. On peut y trouver les inventaires personnels des possessions de terre, d’immobiliers ou de droits, utilisés aussi pour l’enregistrement des parts d’héritage. En outre, on y trouve les comptes rendus d’importantes transactions commerciales : achat, vente ou échange de propriétés ou de parts de bâtiments, de bétail et de denrées, mais aussi prêt d’argent liquide à des taux d’intérêt fixes. Comme le montrent les notes de diverses personnes, il arrivait que ces livres soient utilisés par les différentes générations d’une dynastie familiale. [14]

Citons d’abord la source A qui montre l’étendue des possessions appartenant à une seule personne, obtenues à la suite d’héritages et apportées ensuite en dot. J’ai additionné toutes les parts de bâtiments, de terre et de droits d’alpage, en en précisant la dimension et le lieu, et j’ai indiqué le montant total dans le tableau 3, pour mettre ainsi en évidence le volume de l’ensemble des biens :

Tableau 3 : Part d’héritage de Margaretha Kaiser en 1891

Prés Env. 560 « burdines » [15] de terre à env. 53 endroits dans toutes les communes du Lötschental, dont la concentration cependant décroît avec l’éloignement
Granges/ Etables Diverses parts dans 26 granges qui, ensemble, font à peu près 13 granges entières ; parts dans 24 étables
Gîtes à l’alpage Droits de passer la nuit dans deux granges-écuries d’alpage
Champs Env. 1350 « brasses » [16], divisés en 30 morceaux
Raccards Parts dans 9 raccards
Greniers 1 ⅓
Habitations Propriété d’étages dans 3 habitations, estimée à une valeur totale de 4 500 francs
Terrains à bâtir Parts dans quatre terrains à bâtir dans le village
Chalets d’alpage Parts dans 2 chalets d’alpage
Droits d’alpage Au total, des droits d’alpage pour env. 18 vaches sur tous les dix alpages de la vallée

Dans le cas du lot de partage de Margaretha Kaiser, l’expression de « grands propriétaires terriens », prononcée dans les interviews et qu’il faut relativiser par rapport à la situation de la propriété dans le Lötschental, semble en effet convenir. [17] Si on sait qu’il ne s’agissait que d’un lot de partage sur deux, on peut alors mesurer l’étendue des biens de la famille Kaiser. Outre le lot de partage de Margaretha Kaiser, la part d’héritage de son époux, dont nous ne connaissons pas l’ampleur, a dû également entrer dans la fortune de la famille.

Ce genre de sources donne presque exclusivement des détails sur la situation et les transactions commerciales de la classe socioéconomique la plus favorisée ; je ne connais pas d’inventaires se rapportant à la classe des petits possédants du Lötschental, soit qu’ils n’en avaient pas besoin (peu de biens), soit qu’ils ne pouvaient le faire (ne sachant pas ou peu écrire). C’est pourquoi il est tellement plus difficile de se faire une idée de leur mode de vie.

Il n’empêche que la source B sur les affaires d’un homme appartenant à la classe supérieure de Ferden livre aussi, indirectement, des informations sur la situation des classes inférieures. Cette source répertorie les transactions commerciales d’Alexius Meyer (1775-1820) et de son fils Johann Josef Meyer. La plupart du temps, il s’agit de prêt d’argent, de vente de bétail, de denrées alimentaires ou de peaux. Les transactions économiques sont consignées par ordre chronologique. A la lecture, j’ai remarqué qu’il était souvent question d’un Peter Werlen, dénommé « valet » et dont le domicile se trouvait sur le Biel, dans le centre ancien du village de Ferden. Voici un petit extrait de cette longue liste de transactions :

« Le 9 février de l’année 1817, j’ai donné à Peter Werlen sur le Biel une somme de 36 livres d’argent pur. Il promet aussi de me rendre cet argent, ce qui veut dire que j’aurai le droit de le recouvrer si j’en ai besoin. Il me donne en gage le bien de Tilgi d’une valeur de 30 burdines. De tout cela je recevrai l’intérêt habituel. » [18]

Peter Werlen (1775-1851) était le valet de Johann Josef Meyer, car à deux reprises, il est question d’un salaire qu’il a « firdint » (mérité). Le rapport maître-valet a duré au moins de 1817 à 1822, l’inventaire de 1829 ne fait plus mention de sa fonction de valet. Outre le salaire de son travail, Peter Werlen a reçu fréquemment, de la part de son maître, des sommes d’argent plus ou moins importantes pour lesquelles il a dû cependant payer un taux d’intérêt fixe. Par ces prêts d’argent, Johann Josef Meyer assumait donc les fonctions de banquier, comme le confirme souvent le contexte global de cette source. De plus, le valet a reçu des denrées alimentaires de haute qualité, c’est-à-dire de la viande, du lard et du vin, ce qu’il ne pouvait sans doute pas se permettre autrement. Enfin, dans les relations d’affaires des deux hommes, les moyens d’exploitation agricole comme les prés, le bétail ou les bâtiments jouent un rôle important.

De manière générale, cette source historique confirme certaines informations fournies dans les entretiens sur le rapport entre pauvres et riches. A l’intérieur du village de Ferden, il y a effectivement eu des relations maîtres-valets. Ces relations ont contribué à l’enrichissement des possédants, grâce à l’enregistrement précis et au recouvrement des intérêts de l’argent prêté ou du rapport des terres louées. La classe inférieure a la possibilité d’exploiter une petite ferme avec récoltes, bétail et bâtiments, mais en échange de dettes sur lesquelles elle doit payer des intérêts. La seule chose que les paysans de la classe inférieure puissent utiliser, c’est leur force de travail (travailler comme valet, faire les foins sur les terrains loués) ou la vente de petites parcelles dont ils sont propriétaires. La seconde solution ne favorisant pas vraiment leur ascension économique. La classe supérieure possédante a, en revanche, de multiples possibilités de réaliser des transactions commerciales lucratives avec de l’argent liquide, des terres et des bâtiments ainsi qu’avec les produits de la terre. Le présent échantillon de sources d’archives prouve l’existence, à Ferden, de disparités de revenus, qui se sont consolidées socialement au début du XIXe siècle.

Jusqu’à présent, l’analyse a insisté sur la signification des inégalités de fortune au sein de la commune de Ferden. Mais il semble qu’il y ait eu des différences non seulement au sein de la commune de Ferden, mais aussi entre les quatre communes du Lötschental. J’ai fréquemment rencontré l’expression « les riches de Ferden », une appellation employée comme surnom ou étiquette pour désigner l’ensemble du village, et ce, non seulement, par les gens de Ferden eux-mêmes, mais aussi par les habitants des trois autres villages. La désignation, sous cette forme collective, des différences de fortune entre les villages n’avait absolument rien d’un tabou, contrairement à ce que j’avais remarqué lors des comparaisons effectuées à l’intérieur du village même, le sujet était ouvertement abordé :

« Et les riches de Ferden avec leurs grands chapeaux noirs, c’est bien vrai que les gens de Ferden avaient de l’argent... Je peux imaginer que Ferden, c’était l’endroit où les gens ont gagné de l’argent et où ils étaient riches. Je dirais que, pour leur condition, les gens de Ferden étaient certainement les plus riches. C’est pourquoi on disait les riches de Ferden avec leurs grands chapeaux, ils avaient de l’argent et le montraient aussi probablement, avant aussi. »

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Ill. 7 : Les comptes d’alpage de la Kummenalp dans la commune de Ferden. Photo : A. Nyfeler, Médiathèque Valais, Martigny
Ill. 7 : Les comptes d’alpage de la Kummenalp
dans la commune de Ferden.
Photo : A. Nyfeler, Médiathèque Valais, Martigny
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Ill. 8 : Photographie d’une famille de Ferden. Photo : A. Nyfeler, Médiathèque Valais, Martigny
Ill. 8 : Photographie d’une famille de Ferden.
Photo : A. Nyfeler, Médiathèque Valais, Martigny
 

Mais jusqu’où dans le passé remonte la dénomination, « les riches de Ferden » ? Claude Macherel tente, dans son interprétation structurelle du motif et de la fonction de la tradition locale appelée « Osterspend » (distribution pascale) à Ferden, de remonter à l’origine de la fortune proverbiale de Ferden jusqu’au XIVe siècle (Macherel, 1992 : 34). A cette époque, les gens de Ferden se sont appropriés les droits de jouissance des alpages de Faldum, Resti et Kummen après la disparition des seigneurs féodaux qui avaient régné jusque-là (cf. ill. 7). Et ce, d’après Macherel, au détriment des habitants du Haut-Lötschental. [19] L’inégalité de fortune a été encore renforcée par la politique matrimoniale conséquente des familles (ill. 8), le régime féodal [20] et le système de fermage, que nous avons déjà évoqués. A ce propos, Macherel évoque le rapport de 3 à 1 dans la jouissance des terres en faveur des propriétaires (Lehnsmänner) de Ferden. Et il ose une nouvelle interprétation de la tradition qui a lieu tous les ans à Ferden, le lundi de Pâques, où sont distribués du fromage (une variété de fromage fabriqué spécialement pour cette distribution pascale et nommé Spendziger), du pain et du vin aux habitants des trois villages du Haut-Lötschental (ill. 9 et 10). Se référant à la théorie et aux concepts de don et contre-don du sociologue et anthropologue français Marcel Mauss (Mauss, 1923), Macherel suppose « que cette tradition du don, avec sa préparation dispendieuse et sa réalisation cérémonielle, avait, aux yeux des gens de Ferden, la fonction d’atténuer les tensions. Compensation à la fois symbolique et matérielle, elle serait en quelque sorte un contrepoids aux inégalités sociales existant entre les gens de Ferden et les autres habitants et habitantes du Lötschental solennellement invités par les donateurs (Spendherren) à la distribution pascale (Osterspend). » Dans cette forme de réciprocité, il voit un parallèle entre les revenus matériels que le système de fermage rapportait aux propriétaires (Lehnsherren) de Ferden et la distribution symbolique de denrées alimentaires par les donateurs de Ferden.

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Ill. 9 : Retrait du « Spendziger » lors de la « Osterspend » dans la maison communale de Ferden. Photo : M. Kettel, Médiathèque Valais, Martigny
Ill. 9 : Retrait du « Spendziger » lors de la « Osterspend »
dans la maison communale de Ferden.
Photo : M. Kettel, Médiathèque Valais, Martigny
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Ill. 10 : Distribution de vin lors de la « Osterspend » dans la salle de la bourgeoisie de Ferden, années 1930. Photo : Ch. Aegerter, Berne
Ill. 10 : Distribution de vin lors de la « Osterspend » dans
la salle de la bourgeoisie de Ferden, années 1930.
Photo : Ch. Aegerter, Berne
 

Je trouve quelque peu audacieuse l’hypothèse de Macherel sur cette tradition des riches de Ferden, une tradition ininterrompue depuis près de 700 ans, car nous ne possédons que de rares sources fiables sur la situation économique et politique du Lötschental dans le bas Moyen-Age. Si l’on en juge par les bâtiments, ce n’est qu’à partir du XVIIe siècle, au moment où les imposantes demeures doubles à plusieurs étages ont été construites autour de la place du village de Ferden, que l’on peut parler de représentation de la fortune et du pouvoir. Les arbres généalogiques des familles donnent autant d’exemples de l’extinction de familles influentes et du déplacement de fortunes vers les villages voisins par mariages que d’une politique matrimoniale explicite concentrée sur Ferden. On peut donc penser que l’utilisation concrète de la dénomination « les riches de Ferden » est de date récente. Mais il est possible qu’aux motifs religieux à l’origine de la distribution pascale se soit ajoutée, dès le XVIIe siècle, par glissement, la fonction de correctif symbolique aux inégalités socio-économiques. D’un point de vue historique, l’altération de la valeur et de la fonction des coutumes est plutôt la règle que l’exception.

Après avoir procédé à l’analyse historique de l’hégémonie économique de la commune de Ferden, j’aimerais examiner cet aspect aujourd’hui. J’intégrerai les expériences personnelles que j’ai pu faire lors de cette distribution pascale, quand je menais mes recherches de terrain, car elles font apparaître des liens avec la question de la fortune de Ferden. Chaque année, le lundi de Pâques, outre les habitants des autres villages, sont invités à partager les dons traditionnels quelques convives choisis, dans un cadre distinct.

En 2004, j’ai eu le privilège et l’honneur d’appartenir au cercle de ces personnes. Le soir, dans la nouvelle maison communale, les membres de la bourgeoisie de Ferden et les invités étaient assis en cercle autour d’une grande table, pour partager le fromage, le pain et le vin. Les invités d’honneur sont censés adresser quelques mots ou un petit discours à la bourgeoisie. On m’avait prévenu de cette attente, et j’avais donc préparé une brève allocution. De façon plutôt intuitive, j’ai entrepris « d’échanger avec les personnes présentes quelques réflexions sur l’expression “d’ richu Färdnär” (les riches de Ferden) afin de voir si elle se justifie aujourd’hui encore.  »

Ensuite, j’ai continué en disant approximativement que, certes, je ne savais pas exactement quelle était aujourd’hui la situation matérielle de la commune de Ferden et de ses habitants, mais que dans l’abondance des bâtiments historiques, la vitalité de la communauté villageoise et l’hospitalité dont on avait fait preuve à mon égard, je voyais « une véritable richesse et que l’on pouvait encore, à juste titre, parler des riches de Ferden. » J’avais choisi ce sujet afin de remercier les villageois de l’accueil extrêmement ouvert et affable qu’ils m’avaient réservé et de leur invitation à la distribution pascale. Bien entendu, mon discours n’a pas manqué de provoquer l’effet recherché et aux tables alentour, régnait une grande satisfaction. Ce n’est que plus tard, à d’autres occasions, que j’ai entendu l’un ou l’autre commentaire critique à propos de mon discours sur les riches de Ferden. Ainsi, un homme âgé comptant au nombre des grands propriétaires de biens, m’a fait remarquer que le nombre élevé de maisons d’habitation et de bâtiments d’exploitation ne représentait pas aujourd’hui une richesse pour les propriétaires, mais bien plutôt un énorme fardeau et que le fait qu’ils tombaient en ruine et restaient vides était un motif de doléances plutôt que d’orgueil. Une autre habitante de Ferden, plus jeune, m’a dit que mon discours avait certes empli son cœur de fierté, mais que, plus tard, elle s’était demandé si, extérieur comme je l’étais, j’avais saisi la véritable nature du village de Ferden et de ses habitants.

Je voudrais maintenant livrer quelques réflexions sur l’interprétation que je donne à mon expérience de cette distribution pascale : par rapport aux conditions actuelles de propriété, aux revenus du tourisme et au potentiel économique et d’innovation, la commune de Ferden n’est plus en tête des communes du Lötschental, elle ferait même figure de lanterne rouge économique. [21] Cette tendance a pour origine la dissolution, durant la seconde moitié du XXe siècle, du système d’autarcie agropastorale et, aujourd’hui, les villages de Kippel, de Blatten et surtout de Wiler occupent une position de pionniers après s’être orientés vers l’innovation et le tourisme. On doit supposer que l’hégémonie économique de la commune de Ferden qui s’est étendue du XVIIe siècle au moins jusque dans les années 1950, s’est transformée en obstacle pour le développement ultérieur d’une société moderne industrielle et touristique. Car, pendant longtemps, elle s’est cramponnée aux lucratives structures agricoles, sociales et de travail établies dans le passé. Les anciens de Ferden ont une conscience douloureuse de la perte de cette hégémonie au sein de la vallée, une hégémonie encore présente non seulement dans la tradition, mais aussi dans leur propre mémoire. Au sens de l’ethnopsychanalyse, je serais tenté d’interpréter le discours que j’ai tenu lors de la distribution pascale comme une réaction inconsciente de contre-transfert à cette problématique de perte, c’est-à-dire comme un réflexe de défense face à un déni. [22] Plus exactement, cela signifie que je pourrais avoir réagi inconsciemment à la dégradation, au XXe siècle, de l’économie et du statut de Ferden par ce que la psychologie des profondeurs nomme un réflexe de défense. Sous le terme de déni, on comprend en psychanalyse, le refus du sujet de reconnaître la réalité d’une perception traumatisante (Laplanche & Pontalis, 1967 : 595). Les réactions critiques des habitants, mais aussi la distance temporelle qu’introduit l’analyse scientifique m’ont amené à cette conclusion.

J’aimerais revenir au point de départ de mon exposé et proposer quelques réflexions sur les raisons de ce mythe tenace de l’homogénéité sociale dans le Lötschental, sur les disparités socioéconomiques et leur (in)visibilité.

Formulons tout d’abord quelques remarques sur l’interaction entre les idées que les groupes humains se font d’eux-mêmes et celles que les autres se font d’eux. Pour l’essentiel, Werner Bellwald voit l’origine du mythe de l’homogénéité sociale dans la représentation sublimée et extérieure propagée par la littérature de voyage sur les Alpes en général et le Lötschental en particulier (Bellwald 1997 : 139). J’aimerais cependant compléter ce point de vue et formuler l’opinion que les disparités de fortune et de pouvoir étaient aussi un sujet tabou pour la population, dont le mutisme était motivé par la dépendance matérielle d’un côté et le désir de faire obstacle à une révolte contre les structures traditionnelles de l’autre. Bien sûr, elle s’est également efforcée de correspondre aux stéréotypes alpins qui venaient de l’extérieur ou, comme le dit l’ethnologue suisse Marius Risi, de participer au jeu de la transformation du monde alpin en idylle (Risi, 2005). Si la thèse est exacte - à savoir que relève de la formation identitaire d’un groupe humain l’intégration dans l’image qu’il se fait de lui-même des qualités attribuées par l’extérieur -, alors le « socialisme alpin idyllique » forme une part essentielle de la construction identitaire des gens du Lötschental et de l’estimation de leur propre valeur. Lorsque j’évoquais les disparités socioéconomiques, j’ai souvent observé dans les interviews les réactions de mes interlocuteurs - ils baissaient la voix ou prenaient un ton de conspirateur et me disaient « vous n’avez pas besoin d’enregistrer cela » ou « je ne devrais pas dire ça ».

Lorsqu’on considère les habitations et bâtiments d’exploitation ou les surfaces cultivables du Lötschental de l’extérieur, à part certaines différences de taille, ils donnent également l’impression d’une apparente égalité. Les fines lignes de démarcation qui, en réalité, fragmentaient les possessions foncières et immobilières, et la somme des diverses formes de capital utilisables économiquement ne devaient être reconnaissables que pour les seuls initiés ; pour les étrangers, elles n’étaient nullement décryptables.

A ce propos, examinons trois exemples de photos datant de l’époque de mes recherches de terrain. L’illustration 11 montre comment la structure des parcelles ne se dévoile que brièvement, lors des fenaisons en juillet, car les différents propriétaires ne fauchent pas leurs parcelles exactement en même temps. Le reste de l’année, en revanche, on ne voit qu’une surface de pré indifférenciée et uniforme, comme celle qui apparaît dans le coin gauche supérieur de la photographie. L’illustration 12 présente une réalité insolite pour les gens de l’extérieur : trois quarts du toit de la grange-écurie de droite ont été recouverts de tôle ondulée alors qu’un quart porte encore la couverture traditionnelle (souvent non étanche) de bardeaux et de pierres. Pour les habitants du cru, il est évident que deux propriétaires de cette grange-écurie ont décidé de restaurer le toit à grands frais et que le troisième copropriétaire n’a pas pu ou pas voulu coopérer. Un paysan local a attiré mon attention sur le troisième exemple (ill. 13). Un détail infime à l’intérieur d’une grange-écurie : on peut voir à une encoche taillée dans le seuil de porte et destinée à une paroi de séparation d’un compartiment (voir la flèche blanche), que certaines parts de possession n’étaient pas plus larges que la paume d’une main alors que d’autres granges-écuries se trouvaient appartenir à un seul paysan fortuné. A ce propos, il vaut la peine de reconsidérer la petite citation de Werner Bellwald que j’ai mise en introduction de cet article et de comparer avec les illustrations 1 et 2.

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Ill. 11 : A l’époque de la fenaison la structure en
parcelles des prés se dévoile brièvement
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Ill. 12 : Des granges-écuries et leurs toits
constitués de matériaux disparates
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Ill. 13 : Echancrure faite au pied d’une paroi de séparation dans le seuil de la porte d’une grange-écurie et témoignant de la petitesse
de la partie du bâtiment possédée
 

En fin de compte, on doit supposer que l’émergence du mythe de la société sans classes est due à la combinaison de trois éléments : une idéalisation venue de l’extérieur, un tabou interne au groupe et une perception visuelle difficile. Mais quel a été le rôle de l’ethnologie régionale qui s’était donné pour objectif d’étudier scientifiquement les cultures agraires ? Dans son précis sur l’ethnologie régionale en Suisse depuis la Seconde Guerre mondiale, Paul Hugger a souligné : « ... combien l’histoire des sciences (et donc aussi de l’ethnologie régionale ; note de l’auteur) d’un pays est liée aux vicissitudes de l’histoire générale et politique et combien elle les reflète. » (Hugger, 1994 : 97). Il faut donc replacer toute recherche des sciences de la culture ou de l’ethnologie régionale dans un contexte d’histoire contemporaine. En ce qui concerne le milieu du XXe siècle, Hugger relève « le repli de la Suisse sur elle-même et sa mentalité de réduit », conséquences des menaces représentées par l’Allemagne, l’Italie et la Seconde Guerre mondiale. Conséquemment, l’ethnologie régionale s’est focalisée sur le mode de vie alpin et, surtout, sur la paysannerie pastorale : « Pour de nombreux observateurs de l’époque, cette dernière représentait l’élément central de la spécificité suisse ; son mode de vie et de travail et sa mentalité soi-disant archaïques fascinaient ; les modèles coopératifs passaient pour être les formes primitives d’une conception démocratique de la communauté, etc. » (Hugger, 1994 : 99). Bernhard Tschofen développe ce point en se référant directement à la thèse d’Arnold Niederer, lorsqu’il met en évidence le fait que le travail en commun en usage dans les sociétés alpines (...) s’accordait parfaitement avec la construction identitaire suisse de l’après-guerre. » Les Alpes constituaient un fonds fertile pour « la construction de “lieux anthropologiques” en types idéaux » ou pour « les ‹imagined communities› de ce siècle » (Tschofen, 2001 : 173).

L’expression « imagined communities » rappelle inévitablement un classique des sciences de la culture sur les communes, à savoir la recherche de Robert Redfield sur la « little community » du village mexicain de Tepoztlan (Redfield, 1930, 1955). Dix-sept années plus tard Oscar Lewis "revisitait" le terrain de Redfield (Lewis, 1951). Alors que ce dernier avait attribué à ce lieu « des qualités positives comme l’intégrité, l’homogénéité et la solidarité », Lewis n’a trouvé, 17 années plus tard que la pauvreté, les disputes et la méfiance (Moser, 2002 : 295-315). Redfield aurait dit qu’il ne remettait nullement en question les résultats ultérieurs de Lewis, mais que ses propres résultats étaient tout simplement redevables à un certain modèle de pensée et de représentation des communautés villageoises. La remarque « la construction de “lieux anthropologiques” en types idéaux » rappelle la distinction faite par Marc Augé entre différents types de zones d’habitat et leur classement en non-lieux et en lieux, ces derniers étant seuls « identitaires, relationnels et historiques » (Augé, 1992 : 94).

En conclusion et en résumé : le phénomène d’invisibilité des disparités socioéconomiques dont j’ai parlé en début d’article et que j’avais constaté dans mes recherches sur la commune de Ferden dans le Lötschental peut être compris comme une manifestation multifactorielle. Le mythe de l’homogénéité sociale est d’une part le produit d’une projection idéalisante d’utopies sociales sur le monde des villages de montagnes valaisans ressenti comme un contre-monde. Les touristes et les chercheurs ont pris la simplicité et le traditionalisme qu’ils constataient pour de l’égalité. Même les ethnologues ont eu recours à l’idée de « socialisme alpin », car cette dernière s’adaptait parfaitement à l’idée nationale que se faisait la Suisse de son fédéralisme et de sa démocratie de base. (Soit dit en passant, ce n’est pas le seul élément de la culture alpine qui a eu l’honneur d’être élevé au rang de symbole national de la Suisse.) A première vue au moins, les autochtones se sont accommodés de ces qualités attribuées de l’extérieur. Bien qu’ils aient eu parfaitement conscience que leur réalité sociale était radicalement différente dans leur communauté villageoise, le cliché de l’égalité sociale a fini par devenir un élément de leur construction identitaire et de l’estimation de leur propre valeur. Comme le démontrent amplement les données existantes, en ce début du XXIe siècle, il est temps de considérer d’autres modèles sociaux pour décrire la réalité de vie de nos ancêtres, et surtout de les rendre publics. Ce changement d’orientation est la condition préalable à une nouvelle interprétation des photographies historiques du XXe siècle, de l’ensemble architectural actuel des hautes vallées valaisannes et de leurs habitants.

 
 

Notes

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[1] Plusieurs passages essentiels de ce texte ont déjà fait l’objet d’une publication dans Freund, (2008 : 101-124. Nos remerciements vont à Uli Gyr, rédacteur des Archives suisses des traditions populaires, pour l’autorisation de les publier ici en français.

[2] Note des éditeurs : utilisé par l’auteur dans le titre de ce chapitre, le terme sciences culturelles ou sciences de la culture (Kulturwissenschaft) apparaît en Allemagne au début des années 1980 pour remplacer le terme Volkskunde ainsi que celui d’ethnologie européenne et faire pièce ainsi à un clivage intervenu au sein des sciences humaines dans la deuxième moitié du XIXe siècle, séparant les "peuples nationaux" des "peuples exotiques". En Allemagne, le national-socialisme ayant de surcroît fait ample usage de ce clivage dans sa politique raciale, une intense critique épistémologique des notions de "peuple", "tradition", "coutumes", "art populaire" apparaît à la fin des années soixante ; elle est particulièrement vive à l’Institut Ludwig-Uhland de l’Université de Tübingen ; emmenée par des chercheurs tels que Hermann Bausinger , elle s’exprime, entre autres, dans la revue Volksleben, dont le numéro 27, paru en 1970, s’intitule "Abschied vom Volksleben". C’est Arnold Niederer qui, le premier, introduisit à Zürich ce courant critique. Le choix du terme "sciences culturelles" s’inscrit aujourd’hui dans ce sillage et manifeste également un désir d’élargir le champ de la discipline à la vie quotidienne (Alltag), à celle des gens ordinaires (Kultur der vielen), aux questions de genre, à l’histoire de l’art... Pour une histoire des relations entre les traditions francophone et germanophone, voir Ethnologies en miroir : la France et les pays de langue allemande, édité par Isac Chiva et Utz Jeggle (1987)

[3] En Valais, ce travail est désigné par le terme « corvées » ; il est effectué en commun par les membres d’un collectif : un consortage, une bourgeoisie ou une commune, sur des propriétés possédées par ce collectif.

[4] A titre d’exemple : Friedl, 1974, Matter, 1978.

[5] La présentation des données qui suit se réfère, avec quelques modifications, au chapitre « Disparités socio-économiques » de ma thèse publiée (Freund, 2007 : 173-194).

[6] La présentation des données qui suit se réfère, avec quelques modifications, au chapitre « Disparités socio-économiques » de ma thèse publiée : (Freund, 2007 : 173-194).

[7] Le « burdi » de foin est la mesure de rapport d’un pré : il prend la forme d’une charge de foin correspondant à une surface de 100 à 150 m2. On peut considérer que cette charge est équivalente à un poids de 30 à 35 kg. Comme le foin était une matière première essentielle pour la production animale, le « burdi » de foin avait donc la valeur d’une monnaie de base en nature.

[8] Par exemple, dans le chapitre « Spontane gegenseitige Hilfe » (aide mutuelle spontanée) de Niederer (1956 : 19-88).

[9] On parle ici du rendement en foin, que le fermier avait auparavant fauché sur les terres en fermage, appelées « Lehnteil ». Les parts étaient mesurées en brasses, une mesure de longueur.

[10] Source pour l’année 1798 : Arnold (1998 : 132). Pour les années 1850 à 1950 : Office fédéral de la statistique, Neuchâtel : Recensement fédéral de la population 1990. Evolution de la population 1850-1990, p. 172f. L’importance surprenante de la population en 1920 (1214 personnes) s’explique par la concentration d’ouvriers (pour la plupart des mineurs italiens) venus construire le tunnel du Lötschberg à Goppenstein sur le terrain de la commune de Ferden.

[11] Jon Mathieu signale que, lors de la perception d’impôts de 1802, plus de 90% de la population du Valais étaient classés dans le secteur agricole ; il est probable que cela s’applique, à plus forte raison, au Lötschental, une vallée isolée (Mathieu, 1992 : 271). Au tournant du siècle, le pourcentage était encore de 75% et, en 1950, de 50% (Office fédéral de la statistique, Berne), mais on suppose que, faute d’alternative, les chiffres du secteur agricole devaient être nettement plus élevés dans le Lötschental.

[12] Source : VIIe recensement fédéral de bétail de l’année 1911, commune de Ferden, archives communales de Ferden, boîte 1, statistiques.

[13] Département fédéral de l’Economie DFE, Office fédéral de l’agriculture : cadastre de la production agricole et de l’économie alpestre de la commune de Ferden. Relevés du 19 au 22 août 1969, p. 17. Archives de la commune de Ferden.

[14] Les sources que j’ai analysées proviennent toutes des archives privées d’Ignaz Bellwald, Kippel, qui en a également effectué la transcription. J’ai utilisé et analysé plus particulièrement les deux livres suivants. Je désigne chaque fois le premier notateur et puis, entre parenthèse, les utilisateurs ou les gardiens ultérieurs : source A) Livre Melchior Murrmann (1828-1909) et épouse Margaretha Kaiser (1836-1911) ; ultérieurement : Melchior Werlen (1845-1918) ; source B) Livre Alexius Meyer (1775-1820) ; ultérieurement : fils Johann Josef Meyer (1792-1836).

[15] Correspond à une surface de pré de 5,6 à 8,4 hectares.

[16] La mesure de surface pour la terre cultivable est le « Klafter », brasse. Une brasse correspondait à 3,84 mètres carrés. La surface d’ensemble se montait donc à près de 0,52 hectare.

[17] La grande propriété foncière doit être ici comprise dans un sens relatif, c’est-à-dire en comparaison avec le reste de la vallée. Comparée à d’autres zones économiques, par exemple au Plateau suisse, les plus gros propriétaires fonciers de Ferden font proportionnellement figure de petits.

[18] Un autre passage de la source indique un intérêt de 5 pour cent.

[19] Les déclarations sur l’origine de la fortune de Ferden sont, dans l’ensemble, plutôt hétérogènes. Outre les profits retirés du trafic par le col du Lötschen, du fait de leur position favorable sur ce col, et ceux rapportés par les mines de Goppenstein et Goltschried, on évoque encore les domaines de forêts et les surfaces agricoles. Enfin, la situation avantageuse de certaines terres, basses et ensoleillées (par exemple, Mittal, Haselleen), favorisées par les conditions climatiques et la fonte précoce des neiges, ont pu contribuer à cette richesse.

[20] Le terme utilisé dans le Lötschental pour désigner ce système de fermage est « Lehn » ; les portions de terrain allouées au fermage sont dites « Lehnteile » et les propriétaires les allouant en fermage sont les « Lehnsmänner » ou « Lehnsherren ».

[21] De toutes les communes du Valais, Ferden arrivait en seconde position en 2004 pour la charge fiscale individuelle. En règle générale, on considère que les communes levant moins d’impôts sont dans une meilleure situation financière et ne sont pas obligées de compenser en élevant le taux d’imposition.

[22] Georges Devereux a signalé l’importance éminente de la réaction de contre-transfert de la part de l’observateur dans les recherches relevant des sciences sociales, pour obtenir par ce biais des informations plus profondes sur la culture et les personnes observées. Sont considérées comme contre-transfert, en ethnopsychanalyse, toutes les réactions du chercheur sur le terrain qui ont pour objet de repousser et de contrôler les émotions déplaisantes résultant de sa position de chercheur, et en premier lieu la peur. Cf. Devereux (1980 : 17- 22).

 
 

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Henning Freund
Les disparités socio-économiques dans une commune de montagne valaisanne et leur (in)visibilité,
Numéro 18 - juin 2009
Echos et reflets alpestres : regards ethnologiques sur le Valais.