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Pour citer cet article :

Olivier Wathelet, 2009. « Albert Piette, anthropologue de l’entre-deux ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2009/­Wathelet - consulté le 25.09.2016)
 

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Olivier Wathelet

Albert Piette, anthropologue de l’entre-deux

PIETTE Albert, 2006, Petit traité d’anthropologie, Charleroi, Socrate Editions Promarex ; et PIETTE Albert, 2007, L’être humain, une question de détails, Charleroi, Socrate Editions Promarex.

(Compte rendu publié le 26 juin 2009)

Pour citer cet article :

Olivier Wathelet. Albert Piette, anthropologue de l’entre-deux, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2009/Wathelet (consulté le 26/06/2009).

Lorsque, animés par un souci de vulgarisation, nous sommes conduit à définir notre expérience d’anthropologue, le recours aux raisonnements synthétiques de Claude Lévi-Strauss est souvent d’un grand secours. Nul doute que sa fameuse proposition d’articulation méthodologique et épistémologique entre les trois états de la science — de l’ethnographie particulariste à l’anthropologie généraliste en passant par la synthèse intermédiaire à l’échelle des collectifs, l’ethnologie — soit parmi les plus utilisées (1958 : 411-3). Pourtant, il est aujourd’hui assez rare de découvrir des recherches qui trouvent pleinement leur place dans cette mise en boite. Plutôt que d’embrasser ces trois étapes, elles considèrent généralement un seul de ces axes. On peut, alors, se risquer à dégager quelques tendances dans la pratique actuelle, et observer, comme le fait Albert Piette dans deux ouvrages récents — Petits Traité d’Anthropologie (paru en 2006, dorénavant PTA) et L’être humain, une question de détail (paru en 2007, dorénavant EH) —, une propension relativement nouvelle des anthropologues à privilégier une démarche ethnologique. Intentionnel ou non, parce qu’il conditionne le regard porté sur l’Homme et les phénomènes culturels, ce choix d’échelle mérite d’être questionné en profondeur.

Partant de ce constat, le PTA et l’EH sont deux propositions complémentaires, bien qu’autonomes, pour redéployer l’anthropologie vers la description du réel d’une part, et la connaissance de la nature humaine d’autre part. Deux projets y sont conjointement défendus : pour faire un pas de côté dans la démarche classique et raccrocher sans intermédiaire l’ethnographie à l’anthropologie, il s’agit de s’attaquer aux formes imparfaites et périphériques de l’existence en général, et de l’action en particulier, ces traits d’humanités qui résistent aux interprétations des analyses holistiques dont la sociologie de Pierre Bourdieu ou le structuralisme de Claude Lévi-Strauss seraient parmi les derniers avatars. Le lecteur familier d’Albert Piette y reconnaîtra deux thèmes chers à l’auteur, l’ethnographie de l’action et l’observation des détails (1996) dont le PTA et l’EH enrichissent et renouvellent l’apport théorique.

Le PTA, tout d’abord, se dissimule derrière une fausse introduction à l’anthropologie. En réalité, il est question de repenser la discipline et d’y révéler sa part « sacrée ». Ainsi, ce premier livre s’ouvre et se clôt sur l’affirmation de l’anthropologie comme passion. « Non seulement elle imprègne tellement (la vie de l’anthropologue) que celle-ci devient aussi l’objet de sa propre réflexion mais, en plus de cette visée scientifique, elle est aussi capable de constituer un vrai projet de vie pour guider l’anthropologue dans sa vie quotidienne » (PTA : 11). Comme à l’occasion d’un précédent essai dans lequel Albert Piette mettait à nu sa propre expérience du deuil (2005), il nous rappelle l’importance de cette dimension éthique qui, tout en dépassant le projet scientifique, continue de l’alimenter.

Pour donner consistance à cette articulation, le PTA s’ouvre avec la question de la « différence anthropologique » et des origines de l’Homme, par un dialogue serré avec plusieurs anthropologues importants ayant marqué quatre étapes du développement de la discipline. Ce que dégage Albert Piette de sa lecture de Morgan, Malinowski, Lévi-Strauss et Godelier tient dans une même trame : en dépit des différences importantes quant à la manière de la penser, la spécificité humaine a toujours été localisée chez ces penseurs dans la capacité des hommes à vivre en société. Or, observe à son tour Albert Piette, depuis ses origines, une des conditions des analyses ethnologiques est l’autonomisation du social, constitué en dispositif externe au sujet. Fondée sur « des types généraux et des hommes moyens » (PTA : 35), cette perspective sociologique supporte tacitement une définition de l’Homme pourtant intenable, comme en témoigne une revue de différents questionnements propres à la sociologie de l’action. Ni vraiment déterminé, ni tout à fait créateur, l’être tel qu’il est pensé dans ce cadre est généralement écrasé sous le poids de paradigmes constitués autour de quelques cas limites dont l’extension mériterait d’être repensée. L’ethnologie, en s’attachant à définir ce qui fait la nature des collectifs, manque non seulement la singularité des individus mais aussi leur commune humanité.

La résolution de ce problème d’échelle, puisqu’il s’agit d’éviter le piège des moyennes, consiste en un détour par les extrêmes, l’ethnographie d’une part et l’anthropologie d’autre part. Ne nous méprenons cependant pas : il s’agit toujours de répondre au défi de comprendre l’existence des collectifs, mais en proposant une alternative à ce déficit d’attention portée à la singularité des êtres et des situations. Clef de voûte de ce travail de (re)construction, le détail va servir de focale méthodologique pour opérer la jonction entre ces différents niveaux. « La sélection des détails considérés comme pertinents pour l’analyse, un choix conceptuel spécifique, une modalité tout aussi particulière d’écriture permettent au curseur ethnographique de se déplacer entre deux pôles : l’être humain et la logique socio-culturelle » (PTA : 43).

Outil ethnographique, le détail ne se réduit pourtant pas à sa fonction de modulateur descriptif. De celui-ci, plutôt que de recommander la description des choses sans importance telles qu’elles sont notifiées par nos informateurs, afin de rendre plus « vraie », plus « authentique », la connaissance que nous en avons, Albert Piette préfère interroger ses qualités anthropologiques. Elles apparaissent essentielles. Convoquant notamment différents travaux en primatologie, il soutient l’hypothèse selon laquelle l’attention au détail serait le propre de notre espèce. Elle seule autoriserait l’homme en situation à se détacher de ses propres actions, opérant d’une mise à distance des rôles sociaux. Cette capacité de détachement cognitif est aux fondements de la frontière anthropologique avec l’animalité.

On retrouve ainsi distinctement dans le PTA le projet anthropologique engagé depuis Le mode mineur de la réalité (1992), dans lequel nous sommes convié aux descriptions obliques des événements qui se déploient « entre les êtres » et qui, bien qu’aux marges des activités sociales, sont essentielles à l’économie cognitive de l’Homme en société. Systématique, le second des deux volumes, l’EH, approfondit notre connaissance du statut ethnographique et anthropologique du détail, outil au centre d’une heuristique descriptive soucieuse d’éviter les pièges auxquels d’autres n’ont pas échappés (et dont rend compte une annexe traversant six traditions sociologiques de Durkheim à Bateson). Pour satisfaire à ses exigences tant méthodologiques qu’épistémologiques, le « bon détail » doit participer au mode mineur de l’existence, et ne pas faire l’enjeu de formes d’engagements élaborées. Au contraire, l’objet matériel, qu’Albert Piette étudie plus en profondeur dans ce volume, n’est « un état de détail (que) s’il sollicite brièvement les sens, l’intellect, sans exiger de réponse, s’il n’est pas, dans le cours de l’action, rivé à des gestes en vue de l’accomplissement d’une activité spécifique » (EH : 31).

Ces formes extérieures du social que sont les choses qui peuplent le monde, parmi les notions pensées à nouveaux frais dans l’EH, permettent à l’Homme de se dégager, ponctuellement et partiellement, du cours des actions qu’il est en train de vivre. « Les détails, ce sont ces éléments qui latéralisent la signification principale de la situation. Ils empêchent la figure focale de se donner comme tranchée et tranchante. Telle est la spécificité de l’homme en situation » (PTA : 75). C’est ce que l’auteur propose de nommer « reposité de l’action » Grâce à cette compétence pragmatique qui lui est propre, l’Homme peut se saisir des traces de situations présentent dans celles qui se jouent. Parce que l’engagement cognitif n’est jamais total, des hésitations prennent forme dans les interstices de l’action. Elles rendent possible cette compétence de « poly-focalité » des êtres humains, c’est-à-dire leur aptitude à être pris dans plusieurs situations à la fois.

Par les formes de détachement qu’ils articulent, les détails, ou plus précisément la perception des détails, permettent à Albert Piette de construire une anthropologie des existences. A partir de l’observation des gestes incomplets et des conduites inachevées, il devient possible de s’attaquer à la description des différentes modalités interactives qui sont constitutives de l’émergence des « êtres » (ici la mort, les Dieux, les chiens). La nature humaine émerge et existe dans le détail. Dépassant ainsi les apories d’une description tournée vers elle-même et dépliant gratuitement les creux et les pleins de la vie, l’usage ethnographique du détail qui est recommandé par Albert Piette aboutit dans un programme clair, bien qu’évoqué finalement dans une seconde annexe de cet ouvrage : la « phénoménographie anthropologique » (à découvrir sur http://membres.lycos.fr/pietteanthropologie/EPhA.htm). C’est une véritable avancée dans l’ensemble de son œuvre.

Prenant appui sur l’idée que le mode mineur de la réalité est une modalité d’être au monde centrale, une nouvelle configuration entre ethnographie et anthropologie est pensée. La méthode, phénoménologique par son intérêt pour les formes de l’attention, repose sur l’observation des processus d’engagement et de mise à distance des êtres dont il s’agit de questionner l’ontologie relationnelle. Elle procède d’une description minutieuse des comportements de différentes personnes dans une même situation, ou d’un même individu dans des situations différentes. Comme en éthologie, des séquences temporelles d’observation de dynamiques comportementales spécifiques peuvent ainsi se succéder selon différents agendas. C’est ainsi que, partant d’une description phénoménologique des existences, soucieuse de détailler « ethnographiquement » le sujet, émerge une connaissance anthropologique de la nature sociale des êtres.

Outre l’observation et la méthode grapho-photographique, Albert Piette suggère aux chercheurs d’user de leur propre expérience de vie au bénéfice d’une auto-ethnographie ou, selon les termes de l’ouvrage, d’une autophénoménographie. Pratique peu courante, l’observation de soi comme matériau principal de l’enquête — et non pas comme outil d’accès à autrui — illustre clairement le parti de l’auteur de viser la compréhension de l’intime, du singulier, plutôt que d’analyser les formes les plus manifestes de la culture. Ces exercices dépassent le paradigme de l’observation participante, en considérant soi-même comme un autre, pour reprendre la formule chère à Ricoeur. L’analyse ne repose pas sur la comparaison des qualités premières des altérités, mais réside dans la description des modalités des existences, en se focalisant sur les entre-deux de l’être au monde. « Au chercheur alors de noter, selon les situations, les amortisseurs générateurs de bien-être, les briseurs de tranquillité, les enjeux vite absents et les petits riens importants et déjà oubliés » (EH : 101-2). Opérant par une mise à plat systématique dans un premier temps, et comparative dans un second, l’anthropologie phénoménographique peut dès lors, à terme, prétendre dépasser la description du particulier pour reconstituer ce qui fait les êtres, qu’ils soient humains, animaux (grands singes ou animaux domestiques), divins, robots ou, parmi les autres oubliés de l’anthropologie, enfants (Hirschfeld, 2003).

On retrouve de ce fait le projet éthique du premier volume, la défense d’une anthropologie heureuse dont l’expérience personnelle, quotidienne et ordinaire, alimente l’épistémè spécifique de la discipline scientifique. Le bonheur comme objet de connaissance, d’ailleurs, est ponctuellement traité dans ces deux essais, pensé sous l’angle de la reposité, comme une forme de tranquillité dans l’existence. Construite sur une critique de la sociologie de l’action, l’anthropologie d’Albert Piette découvre l’Humanité dans la capacité des êtres à ne pas participer totalement et à prendre appui sur leurs propres productions (matérielles et mentales) afin de se détacher d’eux-mêmes.

Les hypothèses discutées dans ces deux volumes ont ceci d’élégant qu’elles densifient le regard ethnographique porté sur les formes d’inachèvement de l’existence en même temps qu’elles érigent en principe cognitif positif le mode mineur de la présence au monde. Œuvres de synthèses, le PTA et l’EH dressent un stimulant panorama de la pensée d’un auteur dont on ne peut manquer de souligner l’originalité. Pour peu, on en viendra à regretter la discrétion de ces deux volumes, tant par la collaboration avec une petite maison d’édition — démarche très louable mais qui en restreint l’influence dans le champ académique — que dans la construction critique du propos, engageant finalement assez peu le dialogue avec l’anthropologie et la psychologie contemporaine en prise avec des questionnement similaires. De sorte que cette tempérance, à laquelle renvoie lui-même le contenu de l’œuvre, exploite un espace de connaissance original tout en le refermant sur lui-même. Certains concepts mériteraient certainement une extension plus grande, d’autres de recevoir une meilleure assise au sein de champs dans lesquels ils sont depuis longtemps débattus. On pense en particulier aux paradigmes de la cognition située et distribuée à laquelle Albert Piette emprunte par moment sans pour autant clairement engager le dialogue avec ce champ foisonnant. On devine pourtant de nombreux intérêts croisés. Ceci étant, en dépassant le cadre d’analyse strictement ethnographique, ces deux derniers essais proposent plusieurs hypothèses cognitives qui en augmentent très certainement la pertinence au sein d’une anthropologie générale. Ce sont là autant de pistes essentielles pour poursuivre ce très beau travail de réflexion, entre ethnographie et anthropologie, dont la lecture est précieuse pour les défenseurs d’une anthropologie de la nature humaine qui puisse faire (de nouveau) valoir sa spécificité en regard des autres sciences de l’Homme.

 
 

Bibliographie

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HIRSCHFELD Lawrence, 2003, « Pourquoi les anthropologues n’aiment-ils pas les enfants ? », Terrain, 40 : 21-48.

LÉVI-STRAUSS Claude, 1958, Anthropologie structurale, Paris, Plon.

PIETTE Albert, 2005, Le temps du deuil, Paris, Éditions de l’Atelier.

PIETTE Albert, 1996, Ethnographie de l’action. L’observation des détails, Paris, Métailié.

PIETTE Albert, 1992, Le mode mineur de la réalité, Louvain, Peeters.

 

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Olivier Wathelet
Albert Piette, anthropologue de l’entre-deux,
Comptes rendus d’ouvrages.