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Pour citer cet article :

Yves Pedrazzini, 2010. « Fonction sportive de la ruelle : une ethnologie du basket dans le monde des gangs et des barrios à Caracas, Venezuela ». ethnographiques.org, Numéro 20 - septembre 2010
Aux frontières du sport [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2010/­Pedrazzini - consulté le 5.12.2016)
 

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Yves Pedrazzini

Fonction sportive de la ruelle : une ethnologie du basket dans le monde des gangs et des barrios à Caracas, Venezuela

Résumé

En général, les pratiques sportives ne s'inscrivent pas dans un espace aux limites fixées par quelque fédération internationale, ni ne respectent des règles homologuées par celle-ci. Car « en général », c'est dans des métropoles dont la majorité des habitants vit dans des quartiers pauvres et dont une part significative de la jeunesse fait partie de gangs que les sports s'inventent, résultat d'une improvisation qui répond à l'incertitude de la vie. Dans les ruelles qui servent de playground s'élabore une culture sportive novatrice et des sociabilités qui réorganisent le monde et redonnent un sens à la vie, par ailleurs aussi dure que l'asphalte. Le basket de rue, tel qu'il se pratique dans les barrios de Caracas, nous montre comment le sport, là où il semble le plus inutile, contribue à la refondation des cultures populaires urbaines, face aux balles et aux opérations de police qui brisent pourtant les “carrières sportives” des jeunes bandits.

Abstract

The function of “the street” : an ethnography of street basketball amongst gangs in the barrios of Caracas, Venezuela. In general, sports are neither limited to sites with borders fixed by international federations, nor do they respect rules approved by such bodies. This is because, in general, it is in the large cities that "sports" are invented and where the majority of the world's sportsmen live, in poor neighborhoods where a significant part of the local youth are members of gangs,. These practicies are the result of improvisation and creativity that may serve as an answer to the uncertainty of life. In the little streets of the slum, sports provide an arena where the local youth can invent innovative sport cultures and sociability, and reorganize the world to give a new « sense to life ». Street basketball such as the kind played in the barrios of Caracas shows us how sports, far from representing the useless “waste of time” we might imagine, contributes in fact to the consolidation of urban popular culture for those faced with bullets and with the police who block many a “sports careers” for young criminals.

Pour citer cet article :

Yves Pedrazzini. Fonction sportive de la ruelle : une ethnologie du basket dans le monde des gangs et des barrios à Caracas, Venezuela, ethnographiques.org, Numéro 20 - septembre 2010
Aux frontières du sport [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2010/Pedrazzini (consulté le 20/10/2010).

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Dans les barrios, quartiers populaires de Caracas, le basket — baloncesto — est roi, un roi de cour des miracles puisque ses appartements sont dans la rue, sont la rue elle-même, ou même pas : une ruelle. Mais elle contient toute la métropole. Ce ne fut pas toujours le cas. Jusque dans les années 1980, le basket n’était pas aussi apprécié dans les classes populaires. Et, contrairement au reste de l’Amérique Latine, ce n’était pas le dieu fútbol qui régnait au Venezuela, mais le béisbol, dès les années 1920 et l’arrivée des « Yanquis » fondant sur les champs de pétrole. Mais, dans les barrios, les dispositions physiques des habitants du barrio — dont la “négritude” se traduit par des tailles au-dessus de la moyenne créole — ont répondu à la densification forcenée de la ville qui n’a laissé du terrain qu’au basket. Depuis, le baloncesto, seul sport capable de se satisfaire de la peau de chagrin des espaces collectifs, est aussi le premier dans les classes populaires.

Le basket résulte d’une coïncidence, forcée par la dynamique des inégalités sociales, entre un peuple — celui du barrio —, une religion — celle du malandraje, criminalité populaire rusée —, une pratique sportive — mêlant la force et la vitesse — et un lieu du culte — le barrio, ramené le plus souvent à cette ruelle dont nous évoquerons ici la fonction. C’est une coïncidence tragique, parce que sans espoir bien qu’optimiste, mais aussi une relation sublimée dans le jeu aérien du basket, magie noire, populaire et musclée –- une pensée violente qui s’envole, à quelques dizaines de centimètres au-dessus du bitume, pour ne jamais retomber tout à fait. Le basket du barrio est autant un geste qu’une narration. Une relation : il relate l’établissement d’une nouvelle relation de pouvoir, rapport de force avec les autres joueurs et le monde de l’oppression ordinaire, ainsi que la délimitation d’un territoire, éphémère et durable à la fois, disparaissant et réapparaissant plusieurs fois par jour.

Depuis de nombreuses années, nous menons des recherches dans des barrios de Caracas. Nos méthodes sont celles de l’anthropologie, c’est-à-dire une pensée de l’autre, considéré comme une figure de l’ici et du maintenant (Augé, 1992), mais aussi une science de l’irruption dans le milieu de vie de cet autre. L’autre est une figure forcément multidimensionnelle. Dans l’étude présentée ici, l’autre est en veine d’altérité : il est en effet triplement autre, à la fois autre exotique, autre social et autre de l’autre, dans l’exotisme et la socialité. Car le joueur de basket est en même temps ici membre d’un gang du barrio. Il est donc totalement autre pour nous qui le cherchons d’ici, depuis l’Europe ; il est socialement autre pour les classes dominantes et moyennes — y compris le milieu universitaire, en principe — et enfin, il est l’autre (en négatif) pour ces autres plus banals que sont les habitants du barrio qui ne font pas partie d’un gang. Le membre d’un gang est l’autre absolu. Il est à la fois altérité et produit de l’altération du barrio et de la métropole, des territoires devenus autres, inconnus, étrangers. Mais cette altérité absolue ne suffit pas à en faire une figure homogène. Si nous ne considérons le gang que comme un groupe social autre, nous oublierons en quoi il est aussi de l’ordre de l’identique et du semblable. Le gang est « comme le barrio » et « comme la métropole latino-américaine » ; il est à la fois autre et semblable. C’est donc de ce point de vue paradoxal qu’il faut analyser les gangs de Caracas. L’étude des lieux de la culturation sportive du barrio nous offre dès lors l’occasion d’une approche renouvelée des pratiques populaires urbaines, de la ressemblance comme de l’altérité du gang, l’occasion également de surmonter l’image du gang en Occident, ce spectre du ghetto qui hante les cinémas, les studios d’enregistrement et les boutiques de sport du monde entier. Tout joueur de basket n’est pas membre de gang, mais tout membre de gang est un joueur de basket. Avant tout. Avant le crime, la violence, avant le gang même.

A partir de la fin des années 1980, j’ai eu l’occasion de suivre l’évolution du basket de rue dans les quartiers populaires auto-construits de Caracas [1]. A partir de cette observation récurrente des playgrounds improvisés des barrios, en particulier ceux de San Agustin del Sur, au centre de Caracas, j’ai amélioré considérablement mes connaissances des modes de production, sociaux et spatiaux, des territoires informels de la ville latino-américaine. En ont résulté également quelques articles qui, je le constate aujourd’hui, ont rythmé mes recherches, tel un motif lancinant, revenant régulièrement booster mes travaux sur la ville. La reprise de ces articles dessine ainsi une relecture en spirale des observations faites au fil de mes visites de terrain. Dans l’intervalle qui sépare mes premiers entretiens avec des joueurs de « gangsta ball » de mes dernières rencontres, beaucoup de jeunes prodiges du basket de rue sont morts, ont disparu, le meilleur d’entre eux étant quant à lui devenu fou, ne s’échappant plus de l’asile que pour errer aux alentours du playground, sans plus se mêler aux joutes des gens de vingt ans qui ont pris sa suite. Dans le même temps, le Venezuela est devenu la République Bolivarienne de Venezuela, après une révolution qui a changé fondamentalement certains aspects de la vie dans les quartiers populaires, mais hélas peu avancé sur les questions de violences de la ville, et surtout rien enlevé à l’urgence du geste sportif sur les playgrounds. Rien non plus du statut de la rue, de la ruelle du quartier qui, malgré les tentatives de réorganisation spatiale des barrios, demeure inchangée, à la fois pittoresque et diabolisée. Chaque gouvernement, conservateur ou progressif, a sa solution « intégrale » pour résoudre la question de l’habitat informel (marginal, si ce sont les conservateurs qui parlent), puis échoue dramatiquement, mais surtout politiquement, à régler cette question, cette ruelle, cette rue, ce coin de rue — ah, le beau nom d’esquina ! — fonctionnant, bon gré mal gré, comme la place du village oublié, que les barrios ne connaissent plus, l’arène où tous se rassemblent.

La densification accélérée des quartiers populaires auto-construits, parce qu’ils continuent à offrir aux plus pauvres la meilleure solution habitationnelle, réduit pourtant toujours plus les espaces publics des barrios. Malgré cela, dans les interstices ou les grabats d’une maison rongée par les pluies d’octobre, un nouveau coin de rue se dessine, la ruelle s’élargit de quelques mètres grâce au malheur des autres, et les joueurs, pas mécontents, retrouvent un terrain.

Ces espaces sont très complexes et bouleversés, des territoires à la fois improbables d’un point de vue formel (c’est-à-dire, par exemple, de l‘avis de la Fédération internationale de basket) et complètement évidents d’un point de vue social et culturel (c’est-à-dire du point de vue de l’amateur passionné de cultures urbaines et de l’avis de toute personne ayant la moindre idée de ce qui se passe vraiment dans le processus de fabrication de « la grande ville »). En ces lieux, improbables et évidents donc, les acteurs spatiaux, sociaux et sportifs eux aussi improbables (à imaginer) et évidents (à les voir jouer en volant au-dessus du sol bitumé), inventent chaque jour à la fois une pratique sportive, mais aussi un lieu, pratiques et lieu dont l’existence est toujours incertaine et provisoire. Le basket, le playground, les joueurs n’existent que le temps de la partie, en général improvisée. Quand la partie est finie, le gangster de la Tercera Calle de Marin remonte vers la maison de sa mère en essuyant son torse avec un t-shirt sur lequel le visage imprimé à la hâte de Chavez se craquelle lentement au fil des matchs ; un autre muchacho, co-équipier après tout, entre dans la bodega qu’il braquera peut-être dans deux mois et seize jours parce que les choses sont ainsi ; un troisième joueur restera assis sur le bord du trottoir de l’Avenida Ruiz Pineda, se demandant ce qui peut bien lui plaire autant chez cette fille, au point, quand elle est au bord du terrain, de lui faire perdre ses moyens, pourtant très supérieurs, il en est sûr, à la moyenne pourtant élevée des negros du quartier. La fille est elle aussi remontée vers le haut du barrio, empruntant l’une des ruelles qui partent du terrain, la cancha, pour quadriller telle une version pauvre du noyau colonial originel de ville la colline qui fait peur à ceux qui ne l’habitent pas, mais où meurent en majorité ceux qui l’habitent et qui n ‘en n’ont pas peur, pourtant. Reste alors le carré d’asphalte, fissuré par endroits, plongé maintenant dans une semi obscurité. C’est déjà demain, et pour la plupart de ceux qui jouaient là depuis la veille, le début de l’après-midi demain sera comme aujourd’hui, comme hier, et cela ne leur promet rien de bon. Mais, pasa lo que pasa, ils seront au rendez-vous jamais fixé, à l’heure qu’ils auront choisie, pour reprendre l’infinie partie de basket. Ils seront heureux une heure ou trois ou cinq. Il fera beau ou il pleuvra, on rira ou on se bagarrera, le basket aura raison de tout, de la vie même dans tout ce qu’elle n’est pas basket. La ruelle, une nouvelle fois, sera au cœur du monde, du monde entier.

A l’urbanisation du monde contemporain correspond une “urbanisation” des pratiques sportives. Le sport, tant amateur que professionnel, est à considérer en fonction de sa spatialisation dans la ville. L’ancienne structure urbaine qui, de la ville médiévale à l’agglomération postindustrielle, déterminait les formes de l’espace construit, a fait place à un processus de “déstructuration urbaine”, particulièrement à l’oeuvre dans les métropoles d’Amérique Latine (Pedrazzini et Sanchez, 1998) et auquel vient se superposer aujourd’hui un processus de globalisation violemment diviseur (Pedrazzini, 2005). Voilà qui oblige à reconsidérer les deux ou trois choses que l’on croyait savoir de la ville. La planification urbaine n’est qu’une idéologie appliquée, mais qui, aujourd’hui, parvient moins bien qu’une autre à rendre compte de la situation et des mutations urbaines. Moins, par exemple, que la théorie du chaos (Gleick, 1999), dont le transfert métaphorique à l’étude de la dynamique urbaine semble s’avérer particulièrement adéquat, l’espace métropolitain étant une conjonction d’ordre et de désordre, de linéarité et de discontinuité (Pedrazzini, 1994). Moins, peut-être même, que les écrits assez délirants de Rem Koolhaas sur Lagos ou les villes chinoises (2000). Mais sur les favelas, les barrios, les villas, comunas, colonias…, quel grand architecte s’est-il prononcé, et pour dire quoi ? Sa fascination du pittoresque, de la volonté absurde de construire là où on ne peut faire tenir aucun habitat, ni digne, ni même digne de ce nom ? Bien sûr, la créativité constructive des pauvres a donné lieu à des écrits. Les pratiques spatiales, les modes de production de l’espace urbain ont-ils tenu compte de cette force populaire ? Aucunement.

Ici, la ruelle devenue playground borde le pied tortueux d’une colline de briques rouges, où se serrent nombre de quartiers. Dans ces quartiers, des jeunes en bande, s’activent ou ne font rien. Leur appartenance à un quartier pauvre pourrait les rapprocher des gangs des inner cities des Etats-Unis, mais, comme l’ont montré nombre de travaux de sociologie urbaine (Anderson, 1999 ; Bourgois, 2001 ; Davis, 1997 ; Klein 1997 ; Massey et Denton, 1995 ; Sanchez-Jankowski 1991 ; Wacquant 1992), les ghettos nord-américains ne sont pas les barrios et favelas sud-américains, ni d’ailleurs les banlieues françaises. Ce qui les rapprocherait le plus, c’est leur statut commun de « motifs » urbains à la fois référentiels et ignorés. Mais si dans le Nord, ils ne sont que des quartiers pauvres, marginaux, dans le Sud, tous ces quartiers sont la grande ville des tropiques, bien qu’ils ne figurent ni sur les plans du ministère de l’urbanisme, quel que soit le pays, ni sur les plans que les touristes regardent parfois, au coin d’une rue qui ne sera jamais la ruelle du barrio. Tant pis ou tant mieux. Les habitants des quartiers pauvres, de toute façon, ne comptent pas sur les touristes pour survivre. D’autres moyens de faire ont prouvé leur efficacité. Il n’y a qu’à Cuba, aujourd’hui, pour croire au salut par le tourisme. Pour les autres, mieux vaut parier sur la criminalité, l’économie informelle, le sport… Voilà donc que des jeunes gens aux allures de bad boys jouent sur l’asphalte chaud du quartier. Voilà donc qu’un monde contemporain se fabrique, en dur.

Depuis que les émeutes urbaines américaines sont médiatisées, qu’on en fait des films et surtout que le gangsta rap a ses vrais morts, plus nombreux encore que ses vrais artistes, les gangs font partie des figures légendaires de la culture urbaine, au même titre que le chauffeur de taxi, le homeless, le skater ou le serial-killer. Comme eux, mais plus qu’eux, ils portent la violence sociale de la grande métropole, offrant à sa part maudite des personnages familiers, reconnaissables et haïssables, dont on peut avoir officiellement peur. Le gang, le nouveau loup des contes post-modernes. Appuyé par l’industrie déjà moribonde du CD, d’Internet et les play-off de la NBA, il impose son style, ses apparences, sa violence et son « alter-modernité » aux quatre coins des Amériques et d’Europe, voire d’Afrique et d’Asie désormais... Malgré cela, Hollywood feint de croire que les gangsters ne sont que des marchands de crack, bonnets de laine enfoncés sur les yeux, Nike Air customisés, des sauvages de la black underclass, barbares urbains plus ou moins cinglés — vivant à 200 à l’heure une vida loca ou une bad life explosive.

Notre propos n’est pas ici de valider ou d’infirmer ces contes et légendes de notre temps, mais de comprendre, en prenant le Venezuela comme exemple, le rapport qui s’est construit au fil des années entre « le gang » comme acteur social, le basket de rue comme pratique spatiale et la ruelle comme espace public. Entre eux, se joue quelque chose qui est de l’ordre de la production culturelle, inscrite dans ce que nous avons pu appeler ailleurs la “culture de l’urgence”, ou — pour zoomer sur la matière qui sert de support à cette culture — l’asphalte. L’asphalte est le monde où les gangs, le basket et la ruelle ne sont pas criminalisés par les apôtres de la diabolisation des pauvres et des outsiders. L’asphalte n’est pas un morceau d’enfer sur terre. Nous pensons, au contraire, que s’il y a quelque chose à sauvegarder de la grande ville du vingt-et-unième siècle, cet asphalte en fait partie.

Le terme de gang (pandillas, combos, porras en espagnol) ne renvoie plus à la seule réalité nord-américaine d’où il a surgi dans les années 1920, quand il servait alors à désigner d’autres formes d’associations de gangsters, plutôt de type maffieux (Thrasher, 1927 ; Wythe, 1943). Au Venezuela, la figure collective du gang a progressivement remplacé celle du malandro, bandit social du quartier qui faisait, sans trop de violence, la loi dans les barrios des années 1960 à 1990. Mais le héros populaire s’est progressivement effacé, au profit du nouveau malandro, beaucoup plus proche du membre de gang de type USA, même si les contextes restent radicalement différents. Cela dit, les clichés, sous les tropiques et dans l’hémisphère sud, sont tout aussi nombreux que dans le Nord. Les feuilletons télé, les films, les journaux offrent une vision de barrios parcourus par des gamins armés de longs revolvers, attaqués au fusil-mitrailleur par des policiers en gilet pare-balles, version institutionnalisée de la sauvagerie contemporaine [2]. Comme à Los Angeles, on ne nous montre pas encore d’images justes des bandes d’adolescents à Caracas, mais « juste des images », de celles qui favoriseront le repli des riches vers des zones sécurisées, d’où ils ne verront plus d’autres pauvres que leurs employés de maisons, venus du barrio voisin. Quant aux habitants extrêmes de la métropole, ils ne sont jamais vus, ils ne sont que revus et corrigés, transformés — comme les trois quarts du monde — en chair à télévision. On en oublierait presque qu’ils ne sont que le produit des inégalités sociales qui déciment l’Amérique Latine depuis cinq siècles. Parmi les choses qui ne sont « pas vues à la télé », la fonction sportive de la ruelle.

A Caracas, les bandes tiennent à la fois des gangs de favelas brésiliens et des gangs noirs des ghettos américains et nous ne sous-estimons pas leur violence, même si nous la comprenons comme une expression extrême d’un système urbain essentiellement inégalitaire. De fait, derrière la flagrance de l’image meurtrière, nous voudrions montrer en quoi le gang n’est pas qu’un collectif de délinquants juste capables du pire. A nos yeux, après avoir passé pas mal de temps en compagnie de ses membres, le gang est avant tout une association sportive, dont le lien social est véhiculé par le ballon et inscrit d’abord sur la cancha — le playground. Dès lors, l’idée que, dans un monde en train de se défaire, le playground puisse jouer le rôle d’arène politique n’est pas pour nous déplaire. La ruelle du barrio nous paraît un bon endroit pour repenser le monde et l’espace.

Quand en Europe ou aux Etats-Unis, les pouvoirs publics peuvent encore parfois se convaincre du caractère marginal des quartiers pauvres et de leurs acteurs les plus violents, en Amérique Latine même les plus radicaux des jeunes pauvres ne sont pas des marginaux : ils “sont” la ville, complètement, raison pour laquelle la séparation supposée des adolescents regroupés en bandes armées d’avec le reste du barrio est très relative. Les gangs habitent en effet toujours le quartier, en partageant intimement l’espace avec les autres habitants. Ce ne sont pas des enfants de la rue. Cela dit, l’obsession des bandes pour le contrôle de l’un de ces territoires peut les amener à mettre en péril ce lien fort avec leur communauté. La police les repousse dans les limites étroites d’une vie qui n’a désormais d’autre ancrage que deux ou trois rues, dont le parcours toujours répété — avec arrêts prolongés en certains endroits privilégiés, dont le terrain de basket — marque le cycle des heures et des jours. Le trafic de drogue ne fait que renforcer la routine de ces parcours qui prennent parfois l’allure de patrouilles militaires ; il n’en est ni le fondement ni le centre, mais l’un des moments. La violence, le plus souvent, survient sans nécessité autre que celle de la routine et des rituels de pouvoir, quand les rapports de force n’ont pas été contenus dans les limites du playground et qu’ils s’expriment par les armes à feu. Mais le fait qu’il y ait des crimes violents dans le quartier ne veut pas dire qu’il y ait des criminels violents, moins encore de monstres. La violence de l’urbanisation est le seul monstre qu’ait engendré le sommeil de la raison moderne et les gangs sont les premiers qu’il dévore. Il serait temps de remettre les causalités dans le bon ordre…

Les bandes répondent néanmoins à deux besoins essentiels de l’adolescent. D’une part, valider une image publique de force, de virilité et de pouvoir, d’autre part définir avec les autres membres du groupe une identité collective, marquée par des comportements de solidarité. Jusque là rien de surprenant : tout gamin se socialise, en partie au moins, dans une bande de quartier. Dans la ville aux liens défaits, l’absence de statut social amène presque dès sa naissance le futur pandillero à acquérir une identité et un statut “par la bande”. Mais peu enclins aux demi-mesures, les gangs s’imposent en s’affrontant violemment au système qui ne leur propose rien, représenté à la fois par les riches des beaux quartiers, mais aussi par les pauvres des barrios, reflets durcis de la conjoncture nationale. Le problème pour l’adolescent ne réside pas dans le fait d’appartenir à une bande, mais dans la certitude que la bande va résoudre ses problèmes insolubles par les mécanismes habituels. Dans le vaste panorama des misères de Caracas, la bande exerce sur le jeune déstructuré une attraction maximale, malgré le destin violent et la mort qu’elle promet à brève échéance (ou peut-être à cause de cette mort ?) — et à cause de l’extrême fascination qu’exercent les armes sur la génération montante. Le choix du gang, tôt ou tard, s’avèrera désastreux, mais avant le désastre, il aura permis à des gamins de rêver d’une gloire dangereuse.

Heureusement, nombre d’entre eux pensent aussi que la bande est d’abord une équipe sportive et que le basket peut très bien fonctionner comme ascenseur social, même quand on a commencé à y jouer dans une ruelle au bitume primitif.

Contrairement à leur image individualiste (capitaliste ?), les bandes sont des collectivités minimalistes, construites autour d’une fondamentale et totale solidarité masculine, virile et adolescente à la fois, et très ritualisée, qui sait aussi passer instantanément de la violence à la passion débridée et sauvage, les parties de baloncesto devenant peut-être alors l’expression la plus typique de ce lien social d’urgence qui, par ailleurs, mène inexorablement à l’autodestruction.

Malgré cette violence qui tend à colorer l’ensemble des espaces de sociabilité du barrio, sport y compris, et bien que le pandillero ait rompu avec le modèle de l’habitant du barrio travailleur, ouvrier, et avec une certaine mentalité militante ou revendicatrice, la rupture entre bandes et communautés n’est jamais que partielle, puisque les pandilleros continuent à vivre dans le barrio malgré leurs méfaits et leurs débordements.

La rébellion du jeune membre de bande n’est pas une revendication sociale ni politique, ni pro-cubaine, ni zapatiste, parfois chaviste aujourd’hui, mais c’est un peu par hasard. C’est bien plus sa non appartenance à un modèle qui n’a pas fait ses preuves (un modèle « misérable »), le modèle des aînés, des pauvres, des crève-la-faim — qui est une révolte et c’est avec les valeurs les plus conservatrices d’une certaine partie des habitants du barrio que le gang rompt. Quel pandillero est-il intéressé par le modèle traditionnel de travail-famille-patrie qui, s’il n’était pas si inapplicable, n’en serait pas moins inacceptable ?

La violence, l’homicide, le risque, la vie précipitée — mais aussi le triomphe du loisir sous la forme du culte voué au basket — nient globalement les valeurs bourgeoises de travail, d’épargne et de modération. Ils fondent un nouveau système de valeurs, une nouvelle culture, d’urgence et de rage, qui trouve dans le basket la concrétisation réelle bien qu’éphémère des efforts fournis : on gagne en se battant et en étant le meilleur, voilà tout. Les autres — tous les autres — restent sur le bas-côté de l’existence. Le basket, sur l’asphalte du barrio, est un sport de combat. Là, en jouant des coudes, on n’apprend pas autre chose que le moyen de rester en vie.

Rien ne saurait plus exaspérer le malandro que la lenteur de la vie. Il faut, pour qu’elle soit vécue, que la vie le soit à toute vitesse. C’est pour cette raison que le basket est le sport-roi du barrio. Pas de temps mort, la possibilité constante de conjuguer vélocité et force en un exploit personnel et un destin bref qui se joue sur quelques mètres carrés. Cette vitesse de la vie n’est pourtant pas synonyme d’intégration sociale pour les jeunes du barrio. Les « vitesses sociales » sont nombreuses, mais toutes ne permettent pas “d’arriver”.

La crise mondiale actuelle est, pour l’essentiel, née d’une contradiction croissante entre les différents groupes sociaux confrontés de manière inégale aux changements industriels, puis post-industriels (Soja, 2000). L’une de ces contradictions concerne la différence de “vitesse culturelle”, c’est-à-dire la rapidité dans la formulation des aspirations et la satisfaction des besoins, qui est évidemment le pouvoir d’exécution. Faire face à l’urgence, ce n’est pas gérer la vitesse, c’est le contraire : c’est être pris de vitesse par les problèmes. C’est surtout être déporté des centres par la “force centrifuge” du système qu’implique cette vitesse des sociétés technologiques. Une telle vitesse d’exécution évince forcément ceux qui ne la maîtrisent pas, ceux qui n’ont pas la formation technique qui leur permettrait de la maîtriser et qui sont toujours plus nombreux dans les métropoles où tout va de plus en plus vite. Quand on est pris de vitesse, on perd l’équilibre, on chute, on percute les autres ou, à l’inverse, on se sépare d’eux, on sort du système.

De cette perte de vitesse ou de maîtrise de sa vitesse et de l’agressivité qui en est le moteur à la violence de la ville, il n’y a qu’un pas, même si, à l’origine, c’est le processus d’urbanisation qui est violent et pas ceux qui l’habitent, même s’ils sont pauvres. Mais la logique du malandro n’est pas celle d’une personne “dépassée”. Si l’on veut comprendre la logique des gangs — qui est celle, paradoxale, de la métropole — il faut comprendre qu’ils ne participent pas d’une société lente (pauvre, dominée, invisible), mais au contraire d’une “société en accélération”, en passe de prendre de vitesse la culture de la haute technologie elle-même, puisqu’ils sont aujourd’hui capables de l’enrayer, de la bloquer, de lui nuire, de la freiner.

Le drame des nouveaux malandros et des gangs, c’est qu’ils ne sont plus tellement en mesure de diriger leur énergie sur un objectif extérieur au quartier, c’est surtout à l’intérieur du barrio qu’il leur est « permis » de laisser s’exprimer ce désir de vida deprisa — vivre vite —, avec les effets violents que l’on sait. Cette vitesse, dans l’état actuel du désordre métropolitain, se transforme en précipitation qui est la vitesse moins le pouvoir, l’énergie pure sans contrôle, d’autant plus mortelle qu’elle s’enferme dans un espace réduit (Pedrazzini, 2005). C’est cela la précipitation : une altération de la vitesse de la ville, l’état d’urgence, la survie, la fuite, pas la vitesse de libération, quand le délai de réflexion que vous laissent les circonstances se compte en secondes. La “précipitation sociale”, c’est perdre le contrôle de sa vitesse. Et quand on ne maîtrise plus sa vitesse, on est forcément tout près du précipice, on roule vers l’abîme, on s’y précipite, on y est précipité. Avoir le pouvoir, ce serait maîtriser cette vitesse, mais dans le barrio sans pouvoir, cette vitesse de la métropole emporte les adolescents des gangs comme un torrent. C’est la logique paradoxale des gangs : ils vont très vite, mais ne bougent pas, vivent et meurent sur place. Vivre vite sans bouger, voilà l’actuel et le vrai paradoxe du jeune malandro.

Ce paradoxe, on le retrouve transposé dans la ruelle, le “terrain de basket” : l’entier de ce monde où la vitesse et l’agilité sont fondamentales est littéralement enfermé dans les ruelles du barrio, telle la cour d’une prison. Le terrain n’est souvent qu’un espace résiduel, un de ces non lieux investis par manque d’alternatives par les jeunes du quartier. Parfois même, cet espace est tellement réduit qu’il ne permet même pas l’installation de deux paniers. D’autres fois, il s’agit en fait d’une rue et il faut s’arrêter de jouer pour laisser passer les motos ou les voitures. Parfois encore, le terrain est en pente et les équipes jouent à tour de rôle « à la montée »... La ressemblance s’accentue encore entre le jeu et la condition humaine : certains « jouent à la montée », d’autres « à la descente ». La démocratie est inégalitaire et la vie entière est vécue comme un match que tout le monde sait truqué, pendant que les arbitres détournent le regard.

Où qu’il naisse et qu’il grandisse, l’être humain est un être social qui sera formé par les valeurs, les pratiques culturelles et les habitus d’un groupe, d’une collectivité, d’une société. Mais un autre agent socialisateur important est l’environnement lui-même : le milieu urbain est signifiant, son désordre apparent prépare la compréhension du caractère paradoxal de la vie. A Caracas, l’enfant l’apprend le plus souvent dans la douleur. Mais la métropole n’étant qu’un désordre qui se cherche des règles et des lois, ce sont les bandes qui vont prendre le relais de ce processus de socialisation de l’enfant du barrio et donner sens à cet univers d’asphalte. Elles s’imposent un peu partout où s’affirme la métropole comme culture archétypale de la modernité, au moment où son inachèvement se change en échec global – à moins qu’une alter-modernité ne soit mise à jour. Quant aux violences, aux économies informelles, aux parties de basket, aux nuits passées à parler et à boire en pensant que cela suffira à tenir le désespoir à distance, c’est l’expérience d’hommes aux prises avec des espaces.

S’inscrivant plus que toute autre comme pratique de la ville, le basket joué dans la rue est le sport de ce chaos métropolitain, surtout quand il est pratiqué par un gang qui sait se débrouiller et même profiter de ce contexte chaotique urbain. Il faut comprendre cette pratique comme une métaphore musculaire du chaos. Le chaos est un principe organisateur de la métropole et c’est également sur le mode chaotique — c’est-à-dire non prévisible — qu’est organisé le “championnat” de basket dans les barrios et que s’improvisent le cours, la durée et les règles de la partie. Les joueurs sont tentés en permanence d’en modifier la destinée en recourant, contre la chance qui tourne, à des tours de passe-passe, dans lesquels les fondamentalistes du beau jeu voient de simples ruses de larrons. C’est parce qu’ils ont oublié de se débarrasser de leurs références, avant de pénétrer dans ce “nouveau monde” et d’en saisir l’essence. Le refus d’une fatalité à laquelle, dans le sport comme dans la vie, on croit par ailleurs dur comme fer. Car pourquoi chercher de l’assurance dans un monde où la seule certitude est que la vie est brève et violente et où les success stories n’ont lieu qu’au cinéma ?

Au moment de prodiguer des espaces de jeux aux adolescents désireux de faire rouler les muscles que leur pratique d’affrontement quotidienne avec le réel, mieux que toute promesse de fitness, a développés, la ville “n’assure” pas non plus. Et son territoire part désormais dans tous les sens, sans logique facilement identifiable. Nous dirions qu’il s’agit d’une folie du pouvoir, si nous n’avions, par métier, appris de quelle manière l’absence apparente de logique ne fait que suivre un protocole cynique de dépeçage de la ville : un quartier pour les riches, emballé dans son enveloppe de camp retranché, ses pelouses se la coulant douce derrière deux mètres cinquante de clôture, placée sous la vigilance d’une police privée.

Au-delà de la cancha, c’est bien l’urgence de la métropole qui nous intéresse, la culturation chaotique d’une civilisation urbaine contemporaine. On ne peut pas isoler la pratique populaire du basket de son contexte culturel, en l’occurrence la “culture d’urgence” où se trouvent plongés les habitants des barrios du Venezuela depuis quelques dizaines d’années, sans que la révolution bolivarienne du président Chavez n’ait pu encore véritablement transformer les conditions de vie ordinaires des plus pauvres. Cette culture d’urgence, ensemble de valeurs, règles et pratiques adoptées dans une situation de crise urbaine devenue éternelle, constitue la toile de fond des sociabilités du barrio, celles dont les pratiques sportives gangsta ne sont qu’une expression parmi d’autres. L’économie informelle, les « invasions » de terrain et l’auto-construction, la musique afro-caribe, le « grand-matriarcat », l’absence des pères, les mères adolescentes, la narco-socialisation des enfants, la tentation des armes à feu sont autant d’expressions de l’urgence et il ne saurait y avoir un basket « formel », réglementé, fédéré, là où toutes les vérités — économiques, culturelles, sociales et politiques — sont relatives et provisoires, comme la vie elle-même. Pour qu’un “vrai” championnat s’instaure dans les barrios, il faudrait que les organisateurs et les joueurs soient sûrs d’être en vie d’une semaine à l’autre, sûrs aussi qu’entre deux parties, l’espace de jeu n’ait pas été sauvagement urbanisé, déblayé par les bulldozers au profit de quelque projet urbain hâtivement réalisé.

La ruelle du barrio est une vérité provisoire, sa fonction spatiale et sociale, si importante, n’est même pas un détail à régler dans un projet urbain ou un plan d’urbanisme. Elle n’est rien, tout comme ceux qui y jouent avec l’urgence de ce qui doit disparaître plus vite que prévu.

Ceux qui ont compris et qui tirent apparemment sans états d’âme (c’est bien sûr une apparence) les leçons de l’urgence pour en comprendre les nouvelles règles du jeu sont les malandros et les gangs. Leur manière de pratiquer le sport est irrémédiablement marquée par l’application de ces règles de conduite sociale. Le « basket malandro » est une coïncidence de vélocité, de dureté, de machisme et de cette invention roublarde qu’est le malandraje, la filouterie ailée du barrio dont les malandros sont les génies du lieu. Cette coïncidence a lieu dans la ruelle.

Pour saisir ensemble l’essence et la “morale” du baloncesto, il faut chercher ses vertus créoles et ses vertiges chaotiques et y voir le jeu désespéré ou espéré de jeunes gens en vie, mais précipités dès la naissance vers un destin tragique de pistolero. Car malgré la fulgurante présence du basket de rue, c’est quand même sa violence et ses gens les plus violents qui ont fait la visibilité actuelle du barrio — les malandros, les bandes, mais aussi les policiers — et ses victimes ordinaires qui donnent aux fins de semaine de Caracas des aspects de guerre civile [3]. Le playground, hélas !, n’est jamais loin de se transformer en lieu du crime. Mais ensuite, le lieu du crime ne tarde jamais à se retransformer en playground, même si quelques taches sombres subsistent ça et là.

Machisme, précipitation, roublardise, respect, sport... Les valeurs et pratiques des gangs ont engendré une culture particulière et inédite dans les mondes urbains contemporains. En l’inventant, ils participent à une “culturation violente de la métropole” qui est le produit contemporain de l’emmêlement des races et des cultures urbaines et l’issue paradoxale de la non linéarité sociale et spatiale de la métropole (Pedrazzini, 1994).

Pour mieux comprendre cette culturation, il faut considérer — à l’intérieur de la culture d’urgence — le basket comme l’indicateur d’un fait social total. Une relation particulière existe à ce titre entre l’espace physique du barrio (la ruelle) et le basket tel qu’il s’y joue : moins qu’une altération des règles, c’est plutôt une démultiplication des rythmes, des mouvements et des enjeux qui définit le basket des gangs et donc son hyper-urbanité. L’adéquation entre ce jeu et ce lieu est totale et aucune autre relation ne lui est substituable. Dans ce cas, « l’effet de lieu » (Bourdieu, 1993) est flagrant. On dira alors que le basket est « comme le barrio » et le barrio « comme la métropole » ; le basket est donc « comme la métropole », c’est un jeu créole et chaotique, un arrangement rusé avec une société difficilement prévisible. C’est un sport, bien sûr, mais pour y exceller, il faut être (on le croit en tout cas) noir, urbain et roublard, être donc — ne serait-ce qu’au niveau des apparences — un malandro, un bandit, cette figure de la ruse urbaine qui a historiquement précédé et accompagné l’apparition du gang. On ne saurait isoler les parties de basket de ce « tout-monde » chaotique [4] qu’est Caracas, ni les séparer de cet empilement de morales pratiques qu’est le système de valeurs du malandro, le malandraje, la ruse plutôt que la violence armée. Et en suivant ce raisonnement, on ajoutera que la ruelle est « comme le gang ». Une réalité aux contours flous, dont la fonction est multiple, oscillant de celle de terrain de basket à celle de champ de bataille, en passant par celle de place du village.

Plus que le trafic de drogue ou les fusillades, le basket permet aux bandes de se laisser aller à leur penchant naturel pour la dépense physique et le triomphe ludique, la mise à terre joyeuse de l’adversaire. Ce penchant, favorisé par la défaite du contrôle familial, trouve à s’exprimer à n’importe quelle heure du jour et même de la nuit, si l’éclairage est suffisant. Mais il ne s’agit pas pour autant d’un simple divertissement. La “qualité” du basket de rue s’explique aussi par l’importance énorme que le malandro accorde à sa réputation, une réputation qui doit beaucoup à son potentiel sportif, bien que, bon ou pas bon au basket, il lui faille surtout être capable d’imposer le respect, sur et en dehors du terrain. Cette réputation peut bien sûr s’acquérir par le basket, mais pour cela, le talent est nécessaire. Ceux qui n’ont pas le niveau peuvent être tentés d’imposer le respect de soi par les armes. Reste que, dans un premier temps en tout cas, imposer le respect passe d’abord par une manière d’être très physique, en relation intime, toujours, avec l’espace de la rue.

Cela dit, la vie quotidienne du petit bandit, c’est surtout le basket. Il n’est pas de jeu plus typique du barrio que ce baloncesto, ni de lieu plus commun aux jeunes des quartiers pauvres que la cancha, le terrain/territoire des bandes “au repos”. Il faut maintenant se convaincre que les gangs, moins que des associations de malfaiteurs, sont avant tout des associations sportives et que cela tient moins à leur look et au triomphe de la symbolique streetball promue par Nike ou Adidas qu’aux fondements anthropologiques du lien qui les unit et qui est de type sportif, et qui trouve à s’inscrire idéalement dans l’espace informel de la ruelle. Le basket, ainsi, participe pleinement à la production sociale d’un territoire comparable à aucun autre.

Le basket-ball tel qu’il est joué dans les barrios par les gangs est une clé permettant de décrypter une métropole devenue opaque pour nos mémoires hantées du désir de transparence absolue. Cela est possible grâce au détour par le baloncesto du barrio où l’équipe de basket — c’est-à-dire le gang — est à comprendre autant comme une “famille” que comme un “travail” et la ruelle comme un “monde” et une “maison” (un refuge, en tout cas). On comprend alors que le barrio soit le lieu paradoxal d’éclosion d’un l’égoïsme « surmoderne » des classes défavorisées quand la solidarité n’aide plus à survivre, et, en même temps, de cet “anti-individualisme primaire” représenté par l’esprit du gang.

En cela, et sans être forcément chavista, le gang contribue assurément, via le basket, à une dynamique de changement social. Ce n’est donc pas par hasard qu’on assiste aujourd’hui dans les barrios de Caracas à une conquête progressive d’un pouvoir non politique par le malandro, un pouvoir que l’on pourrait qualifier de pouvoir au quotidien, s’exerçant, de manière réelle ou symbolique, à tous les échelons de la vie de la communauté et largement tributaire de son statut sportif.

Aujourd’hui, au Venezuela, le Gouvernement révolutionnaire bolivarien favorise une prise de pouvoir par les associations des barrios et il n’est pas rare que d’anciens malandros se découvrent de grandes capacités de dirigeants municipaux. La plupart ont cependant gardé de leur prime jeunesse une méfiance tenace à l’égard de toute promesse de lendemains qui chantent. Le malandro, même aux temps des cerises tropicales, ne se laisse pas facilement berner. Pourtant, si on veut bien considérer le malandro comme un partenaire social, on peut envisager le phénomène des gangs comme un problème soluble par les gangs eux-mêmes ou en tout cas en accord avec eux. Au Venezuela, il est essentiel de penser la vie avec les gangs. La déroute des « grands intégrateurs » Famille-Ecole-Travail a dérouté à sa suite les destins de millions d’habitants, désintégrés par la métropole et, s’il est forcé que la recherche d’une nouvelle route se fasse au prix d’une certaine violence, il est normal que ceux qui en sont victimes fassent tout pour qu’elle s’atténue.

Il faut pour cela construire des “terrains” d’entente et faire confiance aux génies de la rue que sont les géants vernaculaires du baloncesto, génies urbains, génies de la vitesse qui est la puissance de l’oubli face au malheur de la mémoire, génies métropolitains, génie collectif, génie populaire, génie du barrio. Pour cette raison, il est important de prendre la véritable mesure de la ruelle. Plus que d’être un lieu de sociabilités sportives minuscules, sa fonction est politique : dans la ruelle du barrio, là où le génie est venu après s’être échappé de la bouteille — comme l’a dit Chavez — une révolution a lieu, tous les après-midi du monde, au son du ballon qui rebondit sans fin contre l’asphalte.

 
 

Notes

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[1] L’étude présentée ici prolonge une recherche menée au Venezuela dans les barrios de Caracas, dans un premier temps entre 1988 et 1994 (Pedrazzini, 1995), puis entre 2002 et 2006 (Pedrazzini, 2007), enfin il y a un peu plus d’une année, et portant sur les malandros, les bandes d’adolescents et leurs rapports à l’environnement urbain.

[2] En ce qui concerne le Brésil, le succès planétaire de « La Cité de Dieu », d’abord le livre de Paulo Lins puis le film qu’en a tiré Fernando Meirelles, s’inscrit dans cette perspective. Plus récemment, les commandos d’élite de l’INCE ont aussi été mis en scène dans « Tropas de elite » (Troupe d’élite, 2008) du cinéaste José Padilha, dans le rôle de la réponse aux « trafiquantes ». Voir aussi le roman de Patricia Melo, Enfer, Arles : Actes Sud, 2001.

[3] Si ce n’était la couverture de presse internationale inexistante, on saurait que la troisième guerre mondiale a déjà commencé loin de Téhéran et de Pyongyang, dans les barrios d’Amérique Latine, et qu’elle fait des centaines de morts tous les jours. A Caracas, ce sont plus de 40 homicides que l’on dénombre chaque semaine, et même 60 en juillet 2009. Pour 2006 et l’ensemble du Venezuela, c’est le chiffre effarant de 16’000 homicides qui a circulé, et un taux annuel de 52 homicides pour 100’000 habitants, contre 24 pour le Mexique, 23 pour le Brésil, 1,9 pour le Chili... A Caracas, on estimait fin 2008 le taux d’homicides annuel à 130 pour 100’000, le plus élevé au monde — devant le Cap avec 62 —, contre 29 à Bogota. Dans la même catégorie, on trouve suivant les sources les villes de Rio de Janeiro et San Salvador (El Salvador).

[4] Pour reprendre l’expression de Edouard Glissant, Traité du Tout-monde, Paris, Gallimard, 1997.

 
 

Bibliographie

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Yves Pedrazzini
Fonction sportive de la ruelle : une ethnologie du basket dans le monde des gangs et des barrios à Caracas, Venezuela,
Numéro 20 - septembre 2010
Aux frontières du sport.