ethnographiques.org Revue en ligne de sciences humaines et sociales
plan du site | aide | contacts | charte


Pour citer cet article :

Suzanne Chappaz-Wirthner, 2012. « TAUSCHEK Markus, 2010. Wertschöpfung aus der Tradition. Der Karneval von Binche und die Konstituierung kulturellen Erbes ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2012/­Chappaz-Wirthner - consulté le 3.12.2016)
 

Dernier numéro paru :

Signalez cet article :

|
 

Soutenez notre revue

Suzanne Chappaz-Wirthner

Compte-rendu d’ouvrage

TAUSCHEK Markus, 2010. Wertschöpfung aus der Tradition. Der Karneval von Binche und die Konstituierung kulturellen Erbes

TAUSCHEK Markus, 2010. Wertschöpfung aus der Tradition. Der Karneval von Binche und die Konstituierung kulturellen Erbes - (Le carnaval de Binche et la fabrication du patrimoine culturel : créer de la valeur à partir de la tradition). Berlin, LIT Verlag Münster

(Compte rendu publié le 26 juillet 2012)

Pour citer cet article :

Suzanne Chappaz-Wirthner. TAUSCHEK Markus, 2010. Wertschöpfung aus der Tradition. Der Karneval von Binche und die Konstituierung kulturellen Erbes, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2012/Chappaz-Wirthner (consulté le 26/07/2012).

« […] das Echte ist nicht Postulat des Betrachtes allein, sondern auch Proklamation der Akteure. Der ideologische Überbau bestimmt nicht nur die wissenschaftliche Sicht ; er reproduziert sich auch, indem er den Gegenstand selbst induziert. »

« […] l’authenticité que n’est pas seulement une qualité imputée à l’objet étudié, elle est décrétée également par les acteurs eux-mêmes. La superstructure idéologique ne détermine pas seulement le point de vue scientifique ; elle se reproduit dans le fait d’induire l’objet lui-même ».


Cette définition de l’authentique, que Hermann Bausinger formulait déjà en 1969 [1], pourrait tenir lieu d’exergue au livre brillant que Markus Tauschek consacre à un phénomène devenu planétaire : la transmutation de biens culturels particuliers en patrimoine mondial reconnu par l’UNESCO. L’auteur s’interroge sur les effets en retour que les Conventions promulguées par cette organisation internationale « concernant la protection du patrimoine mondial culturel et naturel » (1972) et « pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel » (2003) exercent sur les pratiques qui font l’objet d’un dossier de candidature en vue de figurer dans l’inventaire mondial et qui obtiennent cette qualification.

Tauschek considère d’emblée cette patrimonialisation d’une pratique culturelle, le carnaval de Binche en l’occurrence, comme un processus complexe caractérisé par l’imbrication de deux faces indissociables : en amont, le formatage de la pratique imposée aux candidats par la réalisation d’un dossier conforme aux prescriptions de l’UNESCO ; en aval, la réception différenciée que les acteurs sur le terrain réservent à l’attribution de ce label à leur pratique, selon la position, la fonction et les intérêts souvent divergents qui les distinguent les uns des autres. Mais la complexité de ce processus revêt également une dimension plus vaste : elle tient aussi au fait que si les prescriptions de l’organisation onusienne ont un effet potentiellement uniformisant, les contextes dans lesquels elles sont appliquées sont fort divers. Les États qui ont ratifié ces Conventions ont des histoires, des constitutions, des structures qui sont loin d’être homogènes ; pour se former et établir leur légitimité, ils ont de surcroît recouru abondamment aux concepts de « tradition » et de « culture » et procédé ainsi à des « créations de valeurs » stratégiques.

Tel est le champ de tensions que Tauschek analyse à partir de l’exemple du carnaval de Binche en Belgique, déclaré Masterpiece of the Oral and Intangible Heritage of Humanity en 2003. Un terrain exemplaire, au sens où, avec sa structure fédérale et la coexistence en son sein des deux communautés linguistiques wallonne et flamande, l’État belge constitue le cadre contraignant dans lequel la question de la représentativité du carnaval de Binche a été traitée. Deux associations concurrentes y défendaient alors les intérêts culturels de leur communauté respective, divergeant sur le contenu à donner au terme « patrimoine ». Ceux de la partie wallonne étaient aux bons soins du Conseil supérieur des Arts et Traditions Populaires et du Folklore créé en 1981. C’est sous son égide que le dossier de la candidature belge fut déposé avec succès en 2003. Deux ans plus tard, c’est au tour de la partie flamande de briguer le titre de Masterpiece avec un dossier de candidature déposé en 2005 sous l’égide du Vlaams Centrum voor Volkscultuur, dans l’intention de promouvoir la diversité des sports populaires pratiqués dans la région comme l’indiquait le libellé du titre : « Popinjay Shooting as a paradigm of safeguarding ludodiversity in context. Traditional games in Flandres today : methods and challenges ». Cette seconde candidature visant à représenter la Belgique sur la scène internationale échoua. S’étant informé des raisons de cette éviction, le Vlaams Centrum avança l’hypothèse que pour « les membres éminents du jury international chargés de la sélection », l’image des sports présentés dans le dossier contenait sans doute « une dose trop forte de culture populaire » et n’était dès lors guère « présentable » (salonfähig, p. 106). Il est dommage que Tauschek n’ait pas analysé plus avant l’échec de la candidature flamande ni accordé plus d’intérêt au point de vue des acteurs évincés : comme “révélateurs” en négatif des critères qui ont présidé à la réussite de la candidature wallonne, ils sont eux aussi constitutifs du processus de patrimonialisation analysé dans son livre.

Comment dès lors la représentativité du carnaval de Binche, aux plans national et international, a-t-elle été construite ? Quelles stratégies ont-elles été déployées à cette fin, quels critères invoqués, quels contenus prêtés aux concepts de « culture » et de « tradition » transformés en autant d’arguments rhétoriques ?

Pour mettre au jour ces stratégies, Tauschek a choisi une démarche qui allie une ethnographie rigoureuse et une mise en perspective historique des données recueillies auprès des acteurs impliqués dans le processus de patrimonialisation à ses différents niveaux local, régional, national et international. Il souligne ainsi le rôle clé joué par les cultural brokers, ces acteurs qui sont fortement investis dans la pratique (le carnaval en l’occurrence) et qui adoptent dans le même temps une position réflexive (métaculturelle) en jouant les médiateurs entre le monde des politiques, celui des scientifiques et celui des experts, dont les limites ne sont d’ailleurs pas toujours très claires. Tauschek peut ainsi faire apparaître des facettes du processus de patrimonialisation habituellement occultées sous l’officialité onusienne

Entre la vision que les experts se font d’une pratique candidate au titre de patrimoine mondial et celle qu’en ont les acteurs sur le terrain, il existe une dissonance, un hiatus même, qu’illustre bien la question du rôle des femmes dans le carnaval. Alors que les Gilles, les figures emblématiques de Binche, sont toujours des hommes, ce qui compromettait la candidature belge aux yeux des experts sensibles à « la question des droits humains », le dossier de candidature a dû inclure dans sa présentation, pour avoir une chance d’aboutir, des éléments mettant en valeur le rôle de la femme dans ce carnaval. Cependant le formatage induit par le dépôt d’un tel dossier porte plus sur la mise en scène visuelle et textuelle de ce carnaval — il s’agit de convaincre les experts de sa nature sans pareille — que sur la pratique effective : les acteurs sur le terrain demeurent souvent perplexes face au manque de transparence du processus et se montrent partagés entre le souci de conserver en l’état ce qui a été couronné et la nécessité d’innover pour faire face à la concurrence des villes voisines, désireuses elles aussi d’avoir leur part de gloire médiatique. De plus, une pratique dotée du label onusien devient une ressource économique, symbolique et politique tout à la fois ; aussi fait-elle l’objet de luttes vives parmi les acteurs sur le terrain, des luttes qui portent sur les moyens déployés pour s’en approprier et en légitimer un usage exclusif, comme l’illustre bien à Binche la concurrence entre des récits divergents sur l’origine de la figure du Gille.

Grâce à sa démarche rigoureuse alliant ethnographie et histoire, Tauschek montre d’une part que l’obtention du label onusien pour le carnaval de Binche s’inscrit dans une longue histoire ; c’est ainsi l’historicité du processus de patrimonialisation qu’il appelle à prendre en considération. Il démontre d’autre part que l’obtention d’un tel label, loin d’entraîner une fossilisation de la pratique, contribue à sa vitalité, et que si une pratique culturelle peut être qualifiée de « tradition vivante », c’est parce qu’elle ne se définit et ne se transmet comme telle qu’au travers de tensions et de conflits qui sont constitutifs du processus de patrimonialisation. Aussi son potentiel créateur est-il indissociable de cette dynamique conflictuelle : il lui est consubstantiel.

Enfin il reste pour conclure à souligner l’élégance avec laquelle Tauschek articule le plan des données ethnographiques et historiques avec celui des concepts théoriques ; elle confère à cette étude d’un cas particulier une dimension anthropologique au plein sens du terme (celui que Marshall Sahlins lui prête quand il écrit que « ethnography is anthropology » [2]), et au livre tout entier une portée exemplaire à plus d’un titre [3].

 
 

Notes

top

[1] Cf. BAUSINGER Hermann, 1969. « Kritik der Tradition. Anmerkungen zur Situation der Volkskunde », Zeitschrift für Volkskunde, 65 : 233, cité par l’auteur p.181. A la fin des années soixante, une intense critique épistémologique des notions de « peuple », « culture populaire », « tradition », abondamment utilisées par le national-socialisme, apparut en Allemagne dans le champ de l’ethnologie européenne ; elle est particulièrement vive à l’Institut Ludwig-Uhland de l’Université de Tübingen. Emmenée par des chercheurs tels que Hermann Bausinger , elle s’exprime, entre autres, dans la revue Volksleben, dont le numéro 27, paru en 1970, s’intitule « Abschied vom Volksleben » — « Adieu au concept de vie populaire ». C’est Arnold Niederer qui, le premier, introduisit à Zürich ce courant critique. Pour une histoire des relations entre les traditions francophone et germanophone, voir Ethnologies en miroir. La France et les pays de langue allemande, édité en 1987 par Isac Chiva et Utz Jeggle (Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme)

[2] SAHLINS Marshall, 1996. « The Sadness of Sweetness : The Native Anthropology of Western Cosmology », Current Anthropology, 37(3) : 425.

[3] Ce compte rendu est la version légèrement modifiée de la version allemande parue le 24 mai 2011 sur la plateforme H-Soz-u-Kult de l’Institut d’histoire de l’Université Humboldt à Berlin. ZitierweiseSuzanne Chappaz-Wirthner : Rezension zu : Tauschek, Markus : Wertschöpfung aus Tradition. Der Karneval von Binche und die Konstituierung kulturellen Erbes. Berlin 2010, in : H-Soz-u-Kult, 24.05.2011, http://hsozkult.geschichte.hu-berli.... Copyright © 2011 by H-Soz-u-Kult (H-Net) and Rezensionsdienst « Europäische Ethnologie/Kulturanthropologie/Volkskunde », all rights reserved. This work may be copied for non-profit educational use if permission is granted by the author and H-Soz-u-Kult. Please contact hsk.redaktion@geschichte.hu-berlin.de.

top
Suzanne Chappaz-Wirthner
TAUSCHEK Markus, 2010. Wertschöpfung aus der Tradition. Der Karneval von Binche und die Konstituierung kulturellen Erbes,
Comptes rendus d’ouvrages.