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Pour citer cet article :

Nicolas Mensch, 2012. « Un patrimoine perdu : les pintadas de l’Albaicín ». ethnographiques.org, Numéro 24 - juillet 2012
Ethnographies des pratiques patrimoniales : temporalités, territoires, communautés [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2012/ Mensch - consulté le 23.10.2014)
 

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Nicolas Mensch

Un patrimoine perdu : les pintadas de l’Albaicín

Résumé

Cet essai photographique constitue un exemple d'anthropologie de sauvegarde effectué sur un mode contre-patrimonial. Nous y découvrons les traces aujourd'hui disparues d'artistes-graffeurs actifs dans le quartier de l'Albaicin à Grenade, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1994. Ce patrimoine sur patrimoine offre un contrepoint à ce qui est considéré comme digne d'être préservé dans cet environnement maure ancien.

Abstract

Lost heritage : the pintadas of Albaicin.This photographic essay represents an example of salvage anthropology in a counter-patrimonial vein. In it, we discover the now vanished traces of graffiti artists active in the Albaicin district of Grenada, an area that was included within the perimeter of Grenada's World Heritage label in 1994. This heritage on heritage presents a counter-narrative of what is worth saving in this old Moorish neighborhood.

Pour citer cet article :

Nicolas Mensch. Un patrimoine perdu : les pintadas de l’Albaicín, ethnographiques.org, Numéro 24 - juillet 2012
Ethnographies des pratiques patrimoniales : temporalités, territoires, communautés [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2012/Mensch (consulté le 26/07/2012).

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Note des éditrices

Dans ce dossier photographique, Nicolas Mensch a procédé à une sorte “d’ethnologie d’urgence” d’objets que nous pourrions qualifier de “contre-patrimoniaux”. Ce sont des graffiti, appelés aussi en Espagne pintadas, qui ont été peints sur les murs du quartier de l’Albaicín, à Grenade. Depuis que ce quartier a été labellisé « Patrimoine mondial de l’Humanité » par l’UNESCO en 1994, une lutte s’est engagée autour de la propreté / propriété des murs de l’Albaicín. Divers acteurs de la ville ont pris part à ce conflit – les milieux touristiques, des habitants du quartier, des politiques, des scientifiques et surtout des graffeurs – chacun proposant des représentations et des normes sur ce à quoi devrait ressembler le quartier. Le dossier présenté ici rend honneur aux « perdants » de la lutte, les graffeurs, qui ont vu leurs œuvres effacées de multiples fois et leurs activités criminalisées. Aujourd’hui, ces graffiti n’existent qu’à travers les images que certains en ont faites. Le comité éditorial a proposé alors que ce dossier devienne le lieu d’exposition de ce patrimoine sur patrimoine. Ces photos sont issues d’une recherche doctorale en cours à l’Université de Besançon.

C’est lors d’un séjour estival à Grenade, en 2008, que j’ai découvert les graffiti peints dans le quartier de l’Albaicín, et que j’en ai photographié. Ces peintures appartenaient à différents registres, graphiques et sémantiques, dont rend compte la sélection des clichés constituant ce dossier. Une première série concerne l’ancien quartier, alors « conquis » par les graffeurs (fig. 1, 2). Puis sont mis en avant les graffiti hip hop (fig. 3), ceux figurant des humains (fig. 4, 5, 6) et ceux qui représentent des animaux (fig. 7, 8). Un aperçu des slogans peints par des militants conclut cette présentation (fig. 9, 10). J’ai intitulé et commenté chaque photographie selon ses significations les plus vraisemblables à mon sens, pour guider le lecteur à travers les imaginaires, aujourd’hui effacés, de l’Albaicín.

Le premier cliché (fig. 1) a été pris depuis une colline qui surplombe l’Albaicín. Il représente l’ensemble architectural labellisé Patrimoine mondial de l’Humanité par l’Unesco. Au premier plan, on remarque des figuiers de barbarie. Au second plan, on distingue les bâtiments crépis à la chaux, leurs toits couverts de tuiles d’argiles. Des cyprès et des orangers s’élèvent des patios et des places. Une église se détache des habitations par sa hauteur. À droite de l’image, au troisième plan, on aperçoit le palais de l’Alhambra. À l’horizon, se dressent les massifs montagneux qui entourent la ville.

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1. Vue de l’Albaicín à Grenade, 2008

C’est aux pieds des murs de l’Albaicín que j’ai pu observer une impressionnante quantité de graffiti. La photographie d’un coin de rue (fig.2) atteste leur diversité ainsi que le genre de problèmes évoqués. Le portrait qu’on y aperçoit fait penser à celui d’une méduse. Dans l’encadrement d’une porte comblée, le peintre Exu a peint le visage d’un homme, apparemment sceptique face au mur qu’il regarde. Au dessus, une plaque de céramique mentionnant le nom de la rue est recouverte de tags. Un lettrage arrondi, de style américain, a été à moitié repeint d’une couche de blanc. Sur cet aplat, censé faire disparaître les graffiti, d’autres ont été tracés.

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2. Un coin de rue graffité, 2008

Les pintadas peintes dans le quartier ont tout pour impressionner le visiteur. Les descriptions des guides touristiques insistent sur l’architecture traditionnelle du site. L’image ci-dessus contredit ces représentations idylliques, révélant un usage divergent de l’espace public. Si l’effacement des graffiti est une des priorités de la municipalité de Grenade, chaque mur blanc redevient une page vierge.

Les graffiti d’inspiration américaine, les tags et les graffs’, sont peu présents dans le quartier. J’en ai observé surtout dans le centre-ville. Ces formes d’expression, développées dès la fin des années soixante à New York, ont été reprises en Europe dans les années quatre-vingt. À Grenade, les principaux auteurs de graffiti hip hop sont Asko, Soem, La, Raiz, Plaka, Rety, Ruby.

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3. Raiz, 2008

Sur la photographie ci-dessus (fig. 3), on voit que Raiz a réalisé un graff’ sur un rideau métallique. Son style calligraphique est torturé. Les contours ont été tracés en rouge, donnant du relief au dessin. L’intérieur a été rempli en jaune, couleur qui a aussi été utilisée pour tracer un sur contour. Sur les parties gauches des lettres, des traits blancs ont été disposés, ce qui donne des effets de lumière à la composition.

La figuration de personnages, vivants ou morts, tenait une place importante dans l’Albaicín.

4. Homme à casquette, 2008

On voit ici (fig. 4) que des travaux de crépissage ont inspiré à un peintre anonyme le portrait d’un homme de profil, coiffé d’une casquette. En quelques touches, le crépi a été contourné, un œil, une narine et une bouche souriante y ont été disposés. De nombreuses murailles du quartier sont parcourues de fissures. Des portes ou des fenêtres ont été rebouchées. Par endroits, des morceaux d’enduit se détachent. Ces supports, de couleurs et textures différentes, ont servi de bases à l’élaboration de nombreuses peintures.

C’est en partant du même principe que El Niño de las Pinturas a esquissé à la bombe (fig.5) un portrait, vraisemblablement féminin. Quelques aplats d’ocre et de blanc figurent des ombres et des touches de lumière. Des traits noirs dessinent un visage fin, qui contemple la rue. Ce personnage n’a pas de bouche, mais une calligraphie située à son emplacement paraît murmurer quelque chose.

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5. Portrait de femme, El Niño de las Pinturas, 2008

El Niño de las Pinturas s’est spécialisé dans la figuration humaine. Il a commencé par peindre illégalement dans les rues de Grenade, ce qui lui a valu des déboires avec les autorités. Maintenant, sa réputation dépasse les frontières. À côté de ses productions personnelles, il conçoit des décorations pour des devantures de magasins, des fresques pour des événements culturels. Ses peintures s’inspirent de thèmes sociaux. Il y représente des enfants, des femmes. En réaction à la répression des peintres de Grenade, il a formé le collectif Arte para tod@s (Art pour tous.tes) dont le but est de soutenir les inculpés et d’ouvrir des murs d’expression libre.

Sur le mur d’une habitation (fig. 6), entre deux fissures, un mort-vivant a été tracé. Son regard est agressif. Il a le crâne suturé. La créature fait un bras d’honneur aux vivants. Son concepteur trouvait peut-être ses congénères trop vaniteux face à leur destin commun et aurait tenté, par là, de le leur signifier.

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6. Squelette insultant, 2008

Les représentations de la mort occupent des places de choix dans les rues de l’Albaicín. Les crânes et les squelettes font écho tantôt aux danses macabres médiévales, tantôt aux pavillons des pirates ou aux pochettes des disques de rock. Si les têtes de mort graffitées de nos jours inspirent une terreur moindre, elles rappellent néanmoins aux passants, tel un memento mori, le caractère inéluctable de la mort.

Les pintadas représentant des animaux forment un larges corpus. Dotés de traits humains, les animaux dessinés suggèrent les caractéristiques que les peintres leur attribuent et les liens qu’ils entretiennent avec leurs symboliques. Des animaux peints sur les murs de l’Albaicín, le chat est le plus présent. La symbolique qui s’y rapporte est ambivalente. Il est à la fois le compagnon des hommes et leur porte-malheur. Il est solitaire et affectueux, mystérieux et combatif, profiteur et malin.

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7. Chat perché, 2008

Quelques traits tracés à la bombe aérosol verte esquissent le regard, le sourire et les moustaches d’un chat (fig. 7). Ce portrait inachevé fait penser au Chat de Chester, imaginé par Lewis Carroll pour les aventures d’Alice. Outre sa faculté de jongler avec les mots, il peut apparaître et disparaître au gré de ses humeurs. Suite à son insolence la reine a ordonné que sa tête soit coupée. Le chat des rues labyrinthiques de l’Albaicín, quant à lui, a été repeint en blanc par des employés municipaux.

Le taureau est aussi largement représenté. Au pays de la corrida, l’animal a pris des sens particuliers, loin de faire consensus. Ses figurations traduisent toujours des messages politiques. Dans Guernica, Picasso décrivait le pouvoir fasciste sous les traits d’un taureau. Sous Franco, l’entreprise Osborne a affublé une de ses boissons d’un logo taurin qui s’est retrouvé dans tout le pays. Des caricaturistes l’ont représenté sous des traits repoussants. Aujourd’hui, l’Andalousie a enregistré cette figure comme bien culturel. Chaque boutique souvenir décline ce logo sur des tasses ou sur des t-shirt.

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8. Taureau anthropophage, Exu, 2008

Exu était un des graffeurs les plus prolifiques du quartier. Utilisant le style de la ligne claire, il traitait de la manière dont les problèmes sociaux l’affectaient. La peinture que nous intitulerons « Le Taureau anthropophage » (fig. 8), fait apparaître l’animal sous une face mortifère. Sur un fond céleste, tandis que son regard est humain, il est noir comme les ténèbres. Ces dents sont acérées. Il dévore un cœur, symbole de la vie. Cette représentation relève d’une critique de l’identité andalouse et de ses aspects violents. La signature de son auteur se trouve sur le torse du taureau, à la manière d’un tatouage. Le « x » est formé de tibias entrecroisés. Par là, l’auteur semble indiquer son identification au symbole décrié tout en le détournant tel un pirate.

Des slogans politiques ont été bombés ou peints au pochoir. Ce sont surtout les anarchistes et les communistes qui ont utilisé les graffiti comme moyens de propagande. Dans une moindre mesure, des néo-nazis s’adonnent aussi à l’exercice. Ces formes de graffiti ont été développées après la mort de Franco en 1975, avec la démocratisation de l’Espagne.

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9. « Fidel ha muerto », 2008

Sur l’image ci-dessus (fig. 9), on aperçoit, peinte sur un mur de briques, l’étoile rouge du communisme. Un slogan cubain, à la gloire de Fidel Castro, l’accompagne, tracé en lettres bâtons. Deux visages ont été représentés à côté, mais on ne saurait dire s’ils ont un lien avec le bombage militant.

Un pochoir contredit le message présenté ci-dessus (fig. 10). Il montre le visage d’une femme anonyme, joint à l’injonction « Kill your idols » (Tue tes idoles). Ce slogan apparaît comme une incitation à abandonner les modèles culturels et politiques qui structureraient nos pensées.

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10. « Kill your idols », 2008

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