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Pour citer cet article :

Alexandre Lambelet, 2013. « MARTIN Emily, 2013. Voyage en terres bipolaires. Manie et dépression dans la culture américaine ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2013/­Lambelet - consulté le 28.09.2016)
 

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Alexandre Lambelet

Compte-rendu d’ouvrage

MARTIN Emily, 2013. Voyage en terres bipolaires. Manie et dépression dans la culture américaine

MARTIN Emily, 2013. Voyage en terres bipolaires. Manie et dépression dans la culture américaine. Paris, Editions Rue d’Ulm (préface d’Ann M. Lovell, traduit de l’anglais par Camille Salgues, première édition 2007)

(Compte rendu publié le 14 août 2013)

Pour citer cet article :

Alexandre Lambelet. MARTIN Emily, 2013. Voyage en terres bipolaires. Manie et dépression dans la culture américaine, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2013/Lambelet (consulté le 14/08/2013).


Traduction de l’ouvrage du même nom publié en anglais en 2007 aux presses de l’Université de Princeton, et premier volume d’une nouvelle collection des éditions d’Ulm dirigée par Florence Weber [1], Voyage en terre bipolaire propose une exploration culturelle de la manie ou plus encore une ethnographie des représentations et des actions qu’engage aujourd’hui la manie.

L’ouvrage est le résultat d’une longue enquête ethnographique. Pour autant, il n’a pas pour objet le quotidien ou la « carrière » des personnes diagnostiquées comme maniaco-dépressives [2], même si dans différents chapitres, nous pouvons avoir quelques informations sur leur vécu à travers les témoignages qu’ils peuvent porter dans différents lieux de parole, que ce soient des groupes d’entraide ou des séances cliniques dans des hôpitaux [3]. De même, si l’ouvrage propose quelques éléments sur l’articulation entre la stratification sociale, le diagnostic et le vécu de manie (que cela soit structuré par le genre, la race ou le niveau socio-professionnel des personnes diagnostiquées), ces éléments restent périphériques. Parce que là n’est pas le véritable objet de l’auteure. Si l’auteure a participé de nombreuses années à des groupes de soutiens pour maniaco-dépressifs sur les côtes Est et Ouest des Etats-Unis, si elle a suivi des médecins dans des facultés de médecine et dans des centres médicaux à Baltimore, si elle a participé à de nombreux congrès nationaux qu’ils soient de médecins ou de patients ou si elle a encore mené des entretiens tant avec des représentants de sociétés pharmaceutiques qu’avec des publicitaires, c’est pour offrir une compréhension des dimensions culturelles de la manie. L’auteure entend en effet montrer combien la manière dont la manie est vécue et décrite aujourd’hui, non seulement par ceux qui sont diagnostiqués comme tels mais par l’ensemble de la société, ne peut être comprise indépendamment d’une réflexion sur les transformations du capitalisme contemporain et les nouvelles injonctions que ce modèle de société fait porter sur les humains.

Cet ouvrage nous offre ainsi une très belle anthropologie culturelle. En l’occurrence, une anthropologie des usages sociaux de la maladie. L’auteur, d’ailleurs, ne parle jamais de maniaco-dépressifs mais de personnes « vivant en étant décrites comme maniaco-dépressives » pour montrer combien être l’objet d’un diagnostic est un fait social et que ce diagnostic n’est qu’une description de la personne parmi d’autres possibles (p. 32). Ce qu’Emily Martin questionne, ce sont les systèmes scientifiques et commerciaux qui prennent en charge la maniaco-dépression afin de mettre au jour la structuration culturelle de la société dans laquelle ces systèmes opèrent. Dit autrement, l’auteure nous montre combien « la réalité de la maniaco-dépression a des fondements plus larges que les traits biologiques que l’on voudra lui prêter » (p. 52). A travers l’étude des usages médicaux, sociaux, politiques ou publicitaires que connaît le terme de « manie » s’ouvre ainsi la question de la définition même de la rationalité et de l’irrationalité aujourd’hui et, plus largement, de ce qu’est « être humain ». Ainsi loin d’une dénonciation de la possible dimension normative de toute science de l’esprit (et, de fait, elle ne travaille pas directement les questions de la construction de la folie et du contrôle social chères à Foucault), l’auteure s’intéresse d’abord à la « structure des sentiments » qui fait que se partage dans l’ensemble de la société l’idée d’une division entre rationnel et irrationnel. Plus spécifiquement, par rapport à son objet d’étude, l’auteure montre comment s’est développée l’idée selon laquelle il y a quelque chose dans la manie de l’ordre d’une « force créative » et pas seulement d’un « trouble » (p. 209). Ainsi, et « de même que l’on peut essayer de comprendre la signification d’un mot étranger en notant les différentes manières dont il est utilisé dans sa langue », elle va, dans cet ouvrage, « relever toutes les façons dont la "manie", ainsi que les usages qui lui sont liés, sont utilisés selon les différents contextes » (p. 30).

L’ouvrage est divisé en deux parties. La première, intitulée : « l’expérience maniaco-dépressive », porte plus particulièrement — mais tout en ne niant jamais ni les souffrances liées à la maladie, ni ses bases biologiques — sur la manière dont le diagnostic de la maniaco-dépression remet en question le statut rationnel des personnes qui sont ainsi diagnostiquées. Elle porte ensuite sur la manière dont la maladie prend forme par les pratiques et discours qu’y associent les patients, mais également celles et ceux des médecins, des pharmaciens ou des groupes publicitaires travaillant pour les entreprises pharmaceutiques. Cette première partie montre enfin et surtout combien la manie est un état que l’on peut, dans certaines conditions, produire activement plutôt qu’un état qui domine entièrement la personne (p. 105). On découvre ainsi combien les personnes décrites comme maniaco-dépressives sont capables de se gérer elles-mêmes, brouillant sans cesse les frontières entre rationalité et irrationalité.

La seconde partie, intitulée : « la manie comme ressource », s’intéresse aux représentations qui sont aujourd’hui attachées à la manie dans la société. Les publicitaires des grands groupes pharmaceutiques ne cessent d’associer créativité et manie, comme on ne semble plus compter les ouvrages faisant la liste des grands artistes et autres entrepreneurs maniaco-dépressifs. C’est que la manie, comme le démontre l’auteure, semble être devenue une ressource rare pour le secteur économique. A l’inverse de la schizophrénie, elle est caractérisée par une activité sociale intense et une exagération de la sociabilité, qui ne remet jamais en cause les normes sociales (pp. 234-236) et semble ainsi parfaitement adaptée — quand elle est contrôlée et que son pendant dépressif est maîtrisé à l’aide de médicaments — pour une économie boursière dont les cycles sont eux-mêmes décrits comme maniaco-dépressifs. L’auteure montre ainsi combien la littérature économique décrit les cycles boursiers comme n’étant autre chose que les symptômes de la maniaco-dépression et combien cette littérature a pour seul souci non pas de supprimer cette manie, mais au contraire de permettre l’épanouissement de sa dimension créative tout en en contrôlant les risques de dépression. Ainsi, les remèdes qu’ils proposent pour le marché boursier comme les remèdes proposés par l’industrie pharmaceutique pour ceux qui sont diagnostiqués comme maniaco-dépressifs explorent les mêmes voies et usent du même discours sur cet état : il ne s’agit plus de guérir mais au contraire de gagner, grâce à quelques remèdes, des degrés plus élevés de satisfaction, de performance et de fonctionnement (pp. 255-256).

La démonstration est efficace et convaincante. On suit avec plaisir l’auteure dans son argumentaire, même si l’ouvrage est parfois redondant et si quelques objectivations ou contextualisations des données sur lesquelles repose la démonstration semblent manquer. Sans donner trop de poids à cette critique, on peut noter, par exemple, qu’abordant (p.41 et ss.) la question des représentations populaires de la maniaco-dépression depuis le début du XXème siècle — et c’est la même chose pour la période la plus contemporaine et l’affirmation que la métaphore de la maniaco-dépression s’est imposée dans la perception qu’ont les économistes des marchés boursiers —, l’auteure cite différents ouvrages, articles, faits divers ou quelques épisodes de programme TV, mais sans situer son corpus en termes d’audience des ouvrages cités, sans expliciter s’ils sont exceptionnels ou non dans le paysage éditorial contemporain à leur publication. Une objectivation du corpus aurait peut-être permis de rendre plus solide le propos. De même, si nous savons globalement la durée du terrain, il n’y a pas à proprement parlé une présentation ou une discussion du matériau collecté. Ainsi, lorsque l’auteure choisit (chapitre 4) de décrire huit discussions entre médecins et patients, ou lorsqu’elle donne la parole à des publicitaires travaillant pour les entreprises pharmaceutiques, le lecteur peut regretter le manque d’indications à même de contextualiser ces propos et ainsi d’en appréhender la possible exemplarité ou exceptionnalité. Mais ces critiques n’enlèvent rien à l’intérêt premier de l’ouvrage qui est de nous proposer un voyage dans nos conceptions de l’humain, ou plus exactement une mise en évidence de la conception que l’on s’est faite de la personne selon les époques et l’organisation économique de la société. On voyage ainsi de la personne « une et stable et rationnelle » posée par Locke et Descartes, sans doute nécessaire dans les manufactures et pour permettre une organisation scientifique du travail, à la personne flexible et quasi maniaque — à l’image de Steve Jobs — valorisée aujourd’hui dans une économie post-fordiste où la motivation, la flexibilité et la prise de risque sont devenues reines [4]. Plus encore, dans une époque où des gens se mettent à réfléchir à la manière d’améliorer leur fonctionnement mental et où ce qui relevait auparavant du domaine de l’irrationnel, comme la manie, devient un nouveau continent qui demande à être défriché au nom de la créativité, de l’innovation et, en dernière instance, d’une plus grande productivité et d’un plus grand profit, l’état maniaque n’inspire plus seulement la peur mais aussi la fascination (p. 49). Ainsi, et par delà le fait que ceux qui sont considérés comme maniaco-dépressifs continuent à souffrir de stigmatisation et d’exclusion, la manie, longtemps considérée comme une animalité dangereuse et noire, puis comme l’image de l’inconstance et de l’indécision féminine, serait aujourd’hui devenue un attribut masculin et blanc.

Pour conclure, on notera que l’ouvrage a surtout une dimension politique. Si à l’occasion l’auteure peut souhaiter, pour les personnes qui vivent en étant décrites comme maniaco-dépressives, une meilleure écoute et compréhension de leurs demandes dans les rapports qu’elles peuvent avoir avec le corps médical (pp. 159-160), le propos de l’ouvrage est, plus généralement, de faire « entrer pleinement ces personnes dans la condition humaine, en ne les laissant pas dans la sphère de l’irrationnel » (p. 51). Proposant « une théorie sociale de l’irrationalité » (p. 51), l’auteure montre combien il convient de réintroduire l’acceptation de l’irrationalité comme partie prenante de la vie. Cette idée que rationalité et irrationalité coexistent, ou plus exactement la démonstration qu’elle en fait — tant à travers ses descriptions des comportements des personnes diagnostiquées comme maniaco-dépressives qu’à travers le questionnement d’une constante rationalité tant des marchés que du monde médical — sont d’autant plus convaincantes qu’elles fonctionnent sans cesse, même si implicitement, sur le mode d’une mise-en-abîme. En effet, si l’auteure est professeure d’anthropologie sociale à la New York University, elle est aussi, comme elle l’indique dès la première page de l’avant-propos, diagnostiquée comme maniaco-dépressive. Pour autant, elle ne propose pas une auto-ethnographie — même si elle peut donner des indications parfois sur sa propre situation, comme lorsqu’elle nous livre la médication dont elle use (pp. 198-199) — mais use de ce diagnostic comme d’une ressource. En effet, c’est ce diagnostic qui lui a permis de participer aux groupes de paroles de patients mais également d’avoir conscience de l’importance des assurances dont bénéficient les individus sur le type de soin, et donc la manière de vivre, qu’ils peuvent avoir. Ce refus d’une auto-ethnographie permet alors à ses arguments de pleinement fonctionner, laisse voir en acte et « ailleurs » (comme lorsqu’un médecin laisse la responsabilité à un groupe de personnes décrites comme étant maniaco-dépressives le soin de ramener un des leurs, souffrant, chez lui) combien rationalité et irrationalité sont inévitablement intriquées. Le fait d’ethnographier sa propre condition ne péjore ainsi jamais la démonstration, mais la connaissance de cette situation par le lecteur permet au contraire à ce dernier d’y voir, même si non dit, un argument supplémentaire à la démonstration, comme si l’existence même de cet ouvrage était déjà et d’une certaine manière, une partie de la démonstration.

 
 

Notes

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[1] Le prochain ouvrage à paraître, sous la direction de Loïc Trabut et Florence Weber, est intitulé : « Le salaire de la confiance ». Il portera sur les aides à domicile.

[2] La manie comme la dépression font partie intégrante de la maniaco-dépression, en constituent les deux faces, et les personnes que rencontre l’auteure sont donc diagnostiquées comme maniaco-dépressives. Mais alors que l’état de dépression est toujours considéré comme un état indésirable, l’état maniaque, lui, serait devenu une ressource souhaitable.

[3] Il est intéressant de noter que les propos des personnes « vivant avec le diagnostic de la maniaco-dépression » qui nous sont proposés à la lecture n’ont jamais été recueillis en entretiens, mais toujours en action, lors de séances à vocation thérapeutiques.

[4] L’auteur décrit ainsi ce passage entre deux types d’économies : « L’idéal selon lequel la personne devait être disciplinée et consciente d’elle-même était né en partie des exigences du travail dans des environnements industriels et de la croissance de la société de consommation. La chaîne de montage mobile, avec ses machines spécialisées, permettait une production de masse efficace et ouvrait le chemin à une commercialisation de masse des marchandises, basée sur l’augmentation de la consommation. Les entreprises étaient des bureaucraties hiérarchiquement structurées, dont l’employé idéal devait être conformiste, passif, stable, régulier et obéissant » (p. 60). Et quant à aujourd’hui : « Est-il possible que, dans le contexte d’une compétition beaucoup plus intense sur les marchés, la froideur caractéristique du début du XXe siècle soit en train de s’effacer et l’accent de se déplacer vers une plus grande labilité émotionnelle ? […] Une vie émotionnelle labile implique des sauts d’intensité dans les sentiments, et peut paraître adaptée à l’effervescence et à l’agitation de l’action entrepreneuriale » (p. 65).

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Comptes rendus d’ouvrages.