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Pour citer cet article :

Johanne Pabion Mouriès, 2014. « COUSIN Saskia, 2011. Les Miroirs du Tourisme. Ethnographie de la Touraine du Sud ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2014/­Pabion-Mouries - consulté le 1.10.2016)
 

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Johanne Pabion Mouriès

Compte-rendu d’ouvrage

COUSIN Saskia, 2011. Les Miroirs du Tourisme. Ethnographie de la Touraine du Sud

COUSIN Saskia, 2011. Les Miroirs du Tourisme. Ethnographie de la Touraine du Sud. Paris, Descartes & Cie.

(Compte rendu publié le 24 septembre 2014)

Pour citer cet article :

Johanne Pabion Mouriès. COUSIN Saskia, 2011. Les Miroirs du Tourisme. Ethnographie de la Touraine du Sud, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2014/Pabion-Mouries (consulté le 24/09/2014).

L’ouvrage de Saskia Cousin, enseignante-chercheure à l’IREST [1], puise ses pistes d’analyses dans une longue enquête ethnographique, initiée lors du doctorat en anthropologie sociale (EHESS) de l’auteure et réactualisée depuis lors. Cet ouvrage renouvelle et enrichit les recherches sur le phénomène touristique. Pendant longtemps, le tourisme n’a pas été reconnu comme un objet d’étude légitime par les chercheurs en sciences sociales. Si, depuis une quinzaine d’années, les recherches ethnographiques sur le sujet se sont multipliées (Picard, 1992 ; Doquet, 1999 ; Le Menestrel, 1999 ; Cauvin-Verner, 2007 ; Roux, 2011 ; Chabloz, 2011 ), celles-ci demeurent majoritairement centrées sur les pays du Sud. En menant son enquête en France, Saskia Cousin propose un éclairage novateur d’autant plus qu’il s’éloigne des haut-lieux touristiques pour investir des « lieux ordinaires » : la Touraine du Sud à travers le village de Montrésor et la ville de Loches en Indre et Loire. En ces lieux ordinaires, où le désir de tourisme est en décalage avec la réalité des fréquentations et des flux touristiques, l’auteure s’est interrogée sur les usages sociaux, spatiaux et politiques du tourisme. Saskia Cousin se demande ainsi comment les Tourangeaux vivent au quotidien le tourisme et quel sens lui attribuent-ils. A travers ces questionnements, l’auteure montre de manière plus générale quel est le rôle du tourisme dans nos sociétés contemporaines. Au delà de l’aspect économique, les fonctions du tourisme se révèlent multiples : il favorise l’entre-soi, il joue en faveur de la construction des images de l’identité locale, de l’invention des territoires ou encore de la production de traditions.

Saskia Cousin emmène alors le lecteur dans une enquête au long cours, un voyage au cœur de la Touraine du Sud, guidée par les discours et les pratiques des individus participant de près ou de loin à l’édification de l’identité de ces lieux depuis le XIXe siècle. S’appuyant sur de nombreuses enquêtes, croisant les observations, les entretiens et l’analyse de diverses sources écrites, cette recherche s’inscrit à la fois dans une perspective diachronique, anthropologique et sociologique. L’une des forces de cet ouvrage est de dévoiler en quoi et comment le tourisme permet à de multiples acteurs (élus, touristes, habitants, etc.) de se mobiliser autour d’images, d’imaginaires et de pratiques pour rebaptiser leur territoire, adapter l’histoire et fabriquer des images leur permettant de s’y identifier.

Pour rendre compte du rôle structurant du tourisme pour les territoires et les individus, Saskia Cousin restitue ici les points de vue des acteurs en se distanciant des acceptions assignées tant par les institutions internationales que par les anthropologues.

Appuyés sur de multiples archives, croisant au fil de l’analyse, savoirs et discours d’érudits, touristiques, administratifs, folkloriques, etc., les deux premiers chapitres — plus historiques que les suivants — s’attachent à comprendre ce qui compose l’image identifiante de la Touraine. Les images identifiantes — terme emprunté à Marc Augé (1994) — sont toutes les images produites dans le but « d’identifier des collectivités, de les enraciner dans l’histoire, de conforter et d’asseoir leur image, de les mythifier pour que les individus à leur tour puissent s’y identifier » (Augé, 1994 : 107). Saskia Cousin montre ainsi de quelle manière l’imaginaire associé à la Touraine, en référence à l’Etat-Nation français, a été bricolé, façonné au fil des siècles par la « sédimentation d’évènements historiques, de savoirs savants, de décisions politiques, d’inventions littéraires et artistiques, de promotion touristique » (p. 31). Tout en révélant que les images identifiantes ne sont « jamais de purs produits locaux » (p. 20), l’analyse met en lumière la place et rôle des sociétés locales dans la structuration de l’offre touristique tourangelle et ce, à travers de multiples acteurs. En mobilisant des images et des discours, les multiples acteurs (érudits, notables, commerçants, etc.) participent ainsi à la production des territoires.

Les deux chapitres suivants rendent compte des enjeux politiques qu’alimente le tourisme. L’analyse s’attache aux politiques publiques du tourisme et du patrimoine et met en évidence l’enchevêtrement de logiques plurielles entre institutions, biographies et imaginaires politiques. Les études biographiques, retraçant les trajectoires hétérogènes, les pratiques et les caractéristiques sociologiques d’élus, sont particulièrement révélatrices des rapports de pouvoirs sur lesquels se fonde le tourisme et de cette intrication entre plusieurs niveaux de décisions (du local au national). Ce rapport entre local et national se matérialise aussi dans la manière dont chaque localité touristique tente de se légitimer, de se mettre en récit, d’adapter l’histoire en s’appropriant notamment des figures historiques lui permettant d’afficher sa singularité.

Ainsi, les multiples jeux d’acteurs et leurs capacités d’adaptation et d’appropriation tendent à affirmer que « le tourisme local est une coproduction, fruit des circulations d’idées, d’images et de produits déjà anciens, qu’il est impossible d’attribuer unilatéralement à l’une ou l’autre des échelles d’actions » (p. 143).

Dans les trois derniers chapitres, Saskia Cousin s’interroge davantage sur le rôle d’institution sociale que joue le tourisme au delà des rapports de pouvoirs qui le fonde et qu’il alimente. Le tourisme participe aussi de la redéfinition des identités et des rapports aux territoires. Les catégories de « touristes » et « d’habitants » sont interrogées au regard d’une approche comparative de la mise en tourisme de la ville de Loches et de celle du village de Montrésor.

A Loches, le discours politique s’articule autour d’une opposition spatiale, sociale et culturelle entre deux catégories de populations : d’un côté les « touristes » ou résidents secondaires ( « les fous de patrimoine » qui séjournent dans la Citadelle, page 199) et de l’autre les « habitants », qui apparaissent « indifférents au patrimoine » et cantonnés dans un rôle de simples figurants de la mise en tourisme de cette « ville-monument ».

Au contraire de Loches, la mise en tourisme de Montrésor est l’occasion de « constituer et reconstituer la communauté villageoise » (p. 206). De belles descriptions ethnographiques lors d’observations conduites sur la fête de la Pentecôte et la fête de la peinture, révèlent que Montrésor se saisit du tourisme pour se représenter, reformuler son identité et son unité en fabriquant de l’entre soi et du collectif. Si les modalités des deux fêtes analysées — la première étant à destination des touristes, la seconde à destination des habitants — paraissent distinctes dans les discours, elles rassemblent néanmoins les mêmes participants. Le public, qui reste le même dans les deux cas, participe à et de la représentation qui s’avère être un « récit de soi pour soi » (p. 219). Au-delà de son caractère rassembleur, le tourisme est aussi présenté comme un moyen d’intégration sociale : dans ces fêtes, les nouveaux habitants trouvent l’occasion de renégocier leur identité et de « prouver leur (r)attachement à la collectivité » (p. 221). Ainsi, « en devenant un élément de la culture locale, le tourisme intègre les nouveaux habitants et légitime leur rôle social et leur sentiment d’appartenance » (p. 223). Cette analyse permet de dépasser les dichotomies entre les catégories de « touristes » et « d’habitants ».

Pour conclure, au terme de cette monographie historique et ethnographique, il apparaît que la mise en tourisme impulsée et/ou entretenue tant par les notables que par les habitants (anciens ou nouveaux arrivants), a participé de la transformation de Loches en « ville royale » et de Montrésor « en plus beau petit village médiéval ». L’analyse de ces recompositions met en évidence que la recherche d’altérité, inhérente au désir de tourisme, laisse aussi transparaître une quête d’identité. Afin de développer le tourisme, des images sont travaillées, négociées, objectivées pour révéler une identité en lien avec les territoires mis en tourisme. Cette recherche de l’altérité participe également à révéler des identités locales. Parce qu’il est un révélateur de l’identité, le tourisme peut être interprété comme « un désir du désir de l’autre » (p. 244). Les Miroirs du tourisme permettent alors « à chacun de se reconnaître dans la forme des images projetées » (p. 244).

Les différents éléments soulignés ici s’inscrivent dans une anthropologie politique qui renouvelle les approches du phénomène touristique. Si cette courte présentation ne peut restituer la teneur et la richesse de cet ouvrage, elle devrait encourager sans réserve sa lecture, d’autant plus que les descriptions ethnographiques sont d’une grande finesse, le style de l’auteure clair et élégant.

 
 

Notes

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[1] L’Institut de Recherche et d’Études Supérieures de Tourisme (IREST) de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.

 
 

Bibliographie

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AUGE Marc, 1994. Pour une anthropologie des mondes contemporains. Paris, Aubier.

CAUVIN-VERNER Corinne, 2007. Au désert. Une anthropologie du tourisme dans le Sud marocain. Paris, L’Harmattan.

CHABLOZ Nadège, 2011. Voyages salvateurs. Anthropologie du tourisme “solidaire” et “chamanique” (Burkina Faso, Gabon). Thèse de doctorat en anthropologie de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS, Paris).

DOQUET Anne, 1999. Les masques dogons : ethnologie savante et ethnologie autochtone. Paris, Karthala.

LE MENESTREL, 1999. La voie des Cadiens. Tourisme et identité en Louisiane. Paris, Belin.

PICARD Michel, 1992. Bali. Tourisme culturel et culture touristique. Paris, L’Harmattan.

ROUX Sébastien, 2011. No money, no honey. Économie intimes du tourisme sexuel en Thaïlande. Paris, La Découverte.

 

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COUSIN Saskia, 2011. Les Miroirs du Tourisme. Ethnographie de la Touraine du Sud,
Comptes rendus d’ouvrages.