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Pour citer cet article :

Gaspard Salatko, 2014. « GELARD Marie-Luce et SIROST Olivier (dir.), 2010. « Langages des sens », revue Communications ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2014/­Salatko - consulté le 3.12.2016)
 

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Gaspard Salatko

Compte-rendu d’ouvrage

GELARD Marie-Luce et SIROST Olivier (dir.), 2010. « Langages des sens », revue Communications

GELARD Marie-Luce et SIROST Olivier (dir.), 2010. « Langages des sens », Communications, 86. Paris, Seuil.

(Compte rendu publié le 11 décembre 2014)

Pour citer cet article :

Gaspard Salatko. GELARD Marie-Luce et SIROST Olivier (dir.), 2010. « Langages des sens », revue Communications, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2014/Salatko (consulté le 11/12/2014).


Ce volume explore la richesse des phénomènes classiquement indexés sous la notion équivoque de « sens » qui, comme le soulignait naguère John Dewey, « recouvre une vaste gamme de contenu : le sensoriel, le sensationnel, le sensible et le sentimental, sans oublier le sensuel » (2010 : 59). En rupture avec les conceptions classiques de la perception (des systèmes de représentation supportés par les philosophies grecques aux typologies naturalistes formulées au XIXe siècle, en passant par les théologies chrétiennes médiévales), qui présupposent un cloisonnement et une hiérarchisation morale des sens, l’approche ici proposée repose sur un postulat méthodologique implicite : loin de ne s’appliquer qu’à l’ordre des opérations artistiques, l’expérience esthétique constituerait un opérateur pertinent de description des faits sociaux pour peu que l’on accepte de prendre au sérieux la façon dont les acteurs exercent et coordonnent leurs compétences perceptives.

Dans cette perspective, les auteurs du numéro adoptent une démarche pluridisciplinaire, nourrie aux sources de l’ethnologie, de la sociologie, de la phénoménologie et de l’histoire de la sensibilité, afin de poser les bases d’un cadre théorique à géométrie variable soucieux de rendre compte des expériences impliquées dans les processus de connaissance de soi et d’autrui, en repérant comment ces formes réciproques ou réflexives d’engagement supposent une implication du corps dans un arraisonnement sensible du monde qui, s’il se prête à une exploration visuelle, sonore, olfactive, etc., n’en suppose pas moins d’être saisi comme culturellement et historiquement construit.

De fait, la première partie de ce volume regroupe un ensemble hétérogène de propositions théoriques dont le dénominateur commun tient à la rupture qu’elles instaurent avec les approches intellectualistes de la sensorialité. Situé dans le prolongement des travaux classique de Edward T. Hall (1978), qui analysait la perception à la fois comme produit et opérateur de différenciation culturelle, l’article de Jean Giffret s’appuie sur des récits d’aventures vécues. Propre à la fin de la première moitié du XXe siècle, ce genre littéraire où l’explorateur témoignait de son expérience de voyage tend à indiquer comment la « restitution des situations et des impressions vécues » procède d’un usage des sens orienté à des fins de connaissance. Pragmatique en son principe, la contribution de Richard Shusterman explicite le projet d’instaurer une approche générale de l’expérience dont les termes visent à saisir le corps comme site d’appréciation sensorielle. Compatible avec une théorie de l’action située, pensée en termes de cognition distribuée (Conein, 2004), cette posture peut être mise en résonance avec la contribution de l’anthropologue Joël Candau qui, par la discussion d’observations ciblées portant sur la reconnaissance et la désignation des goûts et des odeurs, explore l’hypothèse du traitement intersensoriel du stimulus. Cette hypothèse, qui suppose l’adoption d’une conception plurimodale de la perception, trouve plus particulièrement son illustration dans l’article de David Howes qui, soulignant le caractère synesthésique du système de représentation cosmique de l’ethnie colombienne Desana, soulève la dimension heuristique d’une approche multisensorielle soucieuse de situer l’ensemble des compétences perceptives sur un même plan de description et d’analyse.

À cet égard, la seconde partie de l’ouvrage présente l’intérêt de montrer, par la mise en exergue des conceptions émiques de la sensorialité, la variété des affects et des concepts qui sont associés à l’appareil sensoriel (ou sensorium) sous des configurations historiques et culturelles distinctes. Outre la réflexion d’Elisabeth Delahaye, directrice du musée de Cluny, concernant la portée allégorique des tapisseries de La Dame à la licorne, l’article de Chrystel Lupant, qui porte sur l’utilisation des sens dans l’iconographie médiévale, souligne la façon dont la mise en image des conceptions scolastiques de la perception, dont France Yates avait bien relevé la fonction mnémonique (Yates, 1975), peut être tenue pour une exemplification des processus socialement codifiés de transmission dont l’anthropologie historique a par ailleurs pointé l’importance au regard de la constitution et du maintien des ordres religieux (Donadieu-Rigaut, 2005). Toutefois, la question de l’interconnexion des sens ne se limite pas à l’examen des systèmes de représentations propres à la chrétienté médiévale ; deux articles apportent à cet égard un point de vue complémentaire à la question de la condensation des sens en une expérience unifiée. Moyennant l’adoption d’un regard à la fois singulier et transversal, Frédéric Delaive relève la façon dont la figure de l’embarcation, en ses diverses occurrences symboliques, procure un mouvement propre à faire saillir la perception de celui qui l’emprunte. Moins impressionniste, l’article d’Olivier Sirost apporte une contribution rigoureuse à l’histoire des idées en repérant comment, au début du XIXe siècle, les membres de la communauté anarchiste tessinoise Monte Verità ont mis en œuvre, par l’application des pratiques communautaires qu’ils préconisaient, un langage des sens transposé et adapté des conceptions kantiennes de la perception.

La troisième partie regroupe un ensemble d’études de cas illustrant la façon dont des activités aussi disjointes que la taille de pierre, telle qu’observée par Clémence Martin, ou encore la chromothérapie, pratique thérapeutique postulant la « guérison naturelle des maladies par les couleurs » dont Bernard Andrieu retrace l’histoire, supposent non seulement un apprentissage mais aussi l’acquisition d’un langage ajusté à la mise en acte de pratiques synesthésiques. C’est ainsi qu’Anne-Sophie Sayeux montre que la musique électronique est susceptible, de la part de ceux qui en font l’expérience, d’un mode de désignation qui, loin de se limiter à une appréciation auditive du sonore, engage les réactions somatiques suscitées par les sons à basse fréquence. Orientées vers le contrôle ou la connaissance de soi, ces pratiques fournissent un contrepoint aux études de Marie-Luce Gélard, de Monique Dolbeau et de Florencia Tola qui, traitant respectivement de la perception sensorielle d’autrui dans le sud saharien, de la façon dont l’exercice de la perception dans le domaine de la maréchalerie instaure un rapport spécifique à l’animal, ou encore des relations sensorielles que les indiens Tuba du Gran Chaco sud-américain tissent avec les êtres non-humains dont ils postulent l’existence, montrent comment l’exercice de la perception est orienté vers la (re)connaissance d’altérités humaine, animale ou divine.

De ce point de vue, gageons qu’un usage raisonné de la notion de tangibilité, rarement mobilisé par ces contributions, permettrait, en raison même de sa riche étymologie (toucher, atteindre, émouvoir) (Cheyronnaud, 1998 : 41), de prolonger la réflexion concernant les manifestations sensibles et affectives de la réciprocité jusque dans les cas extrêmes, mis en évidence par la contribution de Fréderic Lebas, où la présence/absence de l’autre peut être questionnée au prisme de la généralisation des cybers-espaces qui, par l’introduction d’une duplicité entre le virtuel et le réel, requalifient le sensorium selon « une hybridation toujours plus aboutie intégrant nos extensions technologiques » (p. 211). Sous ces différents aspects, ce quatre-vingt sixième numéro de la revue Communications constitue un ouvrage précieux, dont la principale qualité tient sans doute à la réévaluation que la complémentarité des regards mis en perspective propose des hypothèses mentalistes dérivées des neurosciences qui, comme le rappellent Marie-Luce Gélard et Olivier Sirost, tendent trop souvent à faire « de la topographie noble du cerveau le siège de nos facultés sensibles » (p. 9).

 
 

Bibliographie

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CHEYRONNAUD Jacques, 1998. « Homines pestilentes », Communications, 66(1) : 41-64.

CONEIN Bernard, 2004. « Cognition distribuée, groupe social et technologie cognitive », Réseaux, 124(2) : 53-79.

DEWEY John, 2010. L’art comme expérience. Paris, Gallimard.

DONADIEU-RIGAUT Dominique, 2005. Penser en images les ordres religieux, XIIe-XVe siècles. Paris, Éditions Arguments.

HALL Edward T., 1978. La dimension cachée. Paris, Seuil.

YATES Frances A., 1975. L’art de la mémoire. Paris, Gallimard.

 

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Gaspard Salatko
GELARD Marie-Luce et SIROST Olivier (dir.), 2010. « Langages des sens », revue Communications,
Comptes rendus d’ouvrages.