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Pour citer cet article :

Virgílio Borges Pereira, 2016. « Une enquête et sa revisite : sociologie d’une collectivité locale du Nord-Ouest du Portugal (1977-2007) ». ethnographiques.org, Numéro 32 - septembre 2016
Enquêtes collectives [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2016/­Borges-Pereira - consulté le 3.12.2016)
 

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Virgílio Borges Pereira

Une enquête et sa revisite :
sociologie d’une collectivité locale du Nord-Ouest du Portugal (1977-2007)

Résumé

Cet article met en perspective l'histoire d'une recherche sociologique collective considérée comme un des moments fondateurs de la sociologie universitaire au Portugal : les enquêtes menées durant la deuxième moitié des années 1970 par José Madureira Pinto et João Ferreira de Almeida dans la collectivité rurale de Fonte Arcada, dans le Nord-Ouest du pays. Dans un premier temps, le texte identifie les principales préoccupations théoriques et méthodologiques au fondement des recherches et certains des principaux résultats qui donnent à voir le processus de transformation de la société paysanne en cours à l'époque. Dans un second temps, le texte présente le programme de la revisite sociologique collective de ce contexte de recherche menée trente ans plus tard par un groupe de chercheurs dirigé par les auteurs de la première enquête et expose, synthétiquement, les résultats de l'étude des stratégies de reproduction socioculturelle des différentes générations d'habitants observées.

Abstract

A Collective research project and its reexamination : The sociology of a village in Northwestern Portugal (1977-2007). This paper puts into perspective the history of a collective research program that is considered as one of the founding moments of academic sociology in Portugal : the studies developed, during the second half of the 1970s, by José Madureira Pinto and João Ferreira de Almeida, in the rural parish of Fonte Arcada, in the Northwest region of the country. The text begins by identifying the main theoretical and methodological concerns that were at the origin of these research projects and some of their main results, which enabled the identification of the transformational processes peasant society was experienceing during this period. The text then presents the program of the sociological reexamination of the context of this research conducted by the authors of the 1970s studies, which took place thirty years later, and in an overview discusses the results of the collective work of studying the strategies of sociocultural reproduction of different generations of local inhabitants.

Pour citer cet article :

Virgílio Borges Pereira. Une enquête et sa revisite : sociologie d’une collectivité locale du Nord-Ouest du Portugal (1977-2007), ethnographiques.org, Numéro 32 - septembre 2016
Enquêtes collectives [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2016/Borges-Pereira (consulté le 5/09/2016).

Cet article [1] met en perspective les enquêtes menées durant la deuxième moitié des années 1970 par José Madureira Pinto et João Ferreira de Almeida dans la collectivité rurale de Fonte Arcada, une freguesia (paroisse civile) [2] appartenant à la municipalité de Penafiel située au nord-ouest du pays. Il identifie les principales préoccupations analytiques qui étaient au principe de cette recherche collective, généralement considérée comme un des moments fondateurs de la sociologie universitaire au Portugal. Nous évoquerons les paradigmes théoriques alors en vigueur dans cette discipline au niveau national, qui ont conduit cette équipe de chercheurs à s’appuyer à la fois sur la sociologie des classes et sur la sociologie rurale. Du point de vue méthodologique, il s’agissait pour eux d’explorer les potentialités d’une modalité alternative – plus encadrée – de développement de la monographie sociologique. Nous mettrons ainsi en évidence l’importance qu’a eue le travail collectif dans l’avancement de la recherche et le rôle spécifique qui a été accordé à la combinaison d’approches quantitatives et ethnographiques. Une présentation synthétique des principaux résultats de ces recherches permettra d’éclairer le processus de transformation de la société paysanne en cours à cette période.

Dans un deuxième temps, nous soumettrons au lecteur une partie des résultats de la revisite de cette investigation originale, entreprise trente ans plus tard dans la commune de Fonte Arcada et ses environs par les deux mêmes chercheurs, cette fois accompagnés d’une équipe renforcée. La stratégie adoptée à cette occasion visait à comprendre les processus de formation de l’espace social local à partir d’une enquête quantitative d’approche extensive sur les activités économiques et les pratiques sociales de la population locale et d’une analyse approfondie, fondée sur une observation ethnographique, des dynamiques de reproduction des pratiques de sociabilité locale, toutes deux enrichies par quelques innovations méthodologiques significatives. Produit d’un travail collectif (une vingtaine de spécialistes en sciences sociales ont rejoint les deux sociologues de l’équipe initiale), la revisite sociologique, amorcée en 2005, a permis de mettre à jour les stratégies de reproduction socioculturelle des différentes générations d’habitants observées (formes complexes de migration pendulaire, double activité économique des membres des groupes domestiques, entre autres). Leur analyse a débouché, plus largement, sur un questionnement des mécanismes de reproduction à l’échelle de la société portugaise contemporaine.

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Figure 1
Carte administrative de la région du Grand Porto dans la vallée du Sousa où se situe la collectivité de Fonte Arcada (municipalité de Penafiel) en 2007.
Source : Nogueira in Pinto & Queirós (2010).

La révolution portugaise du 25 avril 1974 a mis fin au régime politique dictatorial qui durait depuis 48 ans. Peu après commençait une des étapes les plus stimulantes et créatives de l’institutionnalisation de la sociologie portugaise. Dans les années qui ont suivi la révolution, de nouvelles dynamiques institutionnelles se sont en effet concrétisées par l’offre de cursus universitaires de premier cycle revendiquant leur affiliation à la discipline sociologique (que le régime politique autoritaire récemment aboli ne reconnaissait pas), et ont élargi la palette de titres universitaires en sciences sociales, celui de doctorat en sociologie revêtant une importance particulière de par sa nouveauté (Pereira, 2009). La collectivité de Fonte Arcada, dans la municipalité de Penafiel au nord-ouest du Portugal (figure 1), constitua le premier contexte empirique de recherche sociologique universitaire, donnant lieu à une monographie. Il s’agissait d’étudier les cas de métayage et leur importance dans les processus complexes de modernisation de l’activité économique et sociale de l’agriculture du pays. Aussi, Fonte Arcada et ses environs allaient-ils rester associés à l’attribution des premiers titres de docteur en sociologie par l’université portugaise (décernés, en l’occurrence, par l’Institut supérieur des sciences du travail et de l’entreprise de Lisbonne). Les chercheurs responsables des travaux en question, José Madureira Pinto et João Ferreira de Almeida, ont fait figure d’éléments moteurs dans le processus d’institutionnalisation de la sociologie en tant que discipline au sein de l’université portugaise, et ont donné corps, de surcroît, à une démarche de travail qui allait s’avérer marquante. Celle-ci consistait en effet, d’une part, à mettre en place une nouvelle pratique sociologique largement fondée sur la recherche de terrain, et d’autre part, à élaborer une technique d’investigation collective.

Le travail entrepris à Fonte Arcada en 1977 a permis de construire un regard social mieux informé sur un contexte circonscrit de la réalité portugaise, et partant, d’étayer des grilles de lecture propres à étendre l’analyse à des réalités sociales plus vastes et à des configurations similaires dans tout le pays. À la fin des années 1960, bien qu’en plein processus de transformation, le pays présentait en effet une structure sociale encore très marquée par la présence de la paysannerie et par des fractions de classe toujours liées à l’agriculture. En même temps qu’interviennent de profonds changements politiques dans le pays au cours de ces années 1970, s’opèrent également des transformations socioéconomiques de très grande importance en milieu urbain comme rural (voir à ce propos, par exemple, Topalov, 1976  ; Downs, 1989  ; Carrière, 1989). L’étude sociologique des contextes ruraux du Nord-Ouest portugais offrait l‘intérêt de documenter les dynamiques d’adaptation et de résistance de la paysannerie face à de tels processus de transformation (Almeida, Cabral, Freitas, 1976). En partant de la question du métayage, José Madureira Pinto et João Ferreira de Almeida ont largement contribué à éclairer cette inconnue sociologique que constituait alors la paysannerie portugaise.

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Figure 2
Une ferme de la commune de Fonte Arcada en 1977.
Photo de José Madureira Pinto in Pinto et Queirós (2010 : DVD2).

Le petit bourg de Fonte Arcada, peuplé d’environ 1 500 habitants, est situé dans la municipalité de Penafiel, à une trentaine de kilomètres seulement de la ville de Porto, mais intégré dans le cadre social et paysager à forte dimension agraire d’une région de minifundium (figure 2). Pour en conceptualiser la réalité sociale, le point de vue analytique a été centré sur la famille et sur les inégalités dans la distribution de la propriété foncière et l’usage de la terre. Cela a permis d’établir les processus locaux de relation entre l’activité agricole et les groupes domestiques, ainsi que les modalités de l’interconnaissance. Les deux sociologues engagés dans le travail d’origine avaient réuni à cet effet une équipe de spécialistes qui entreprit une recherche conjuguant des stratégies d’observations quantitatives et qualitatives (voir encadré 1). Un relevé exhaustif d’informations statistiques sur le pays, la région et le contexte local fut opéré et complété par un travail d’enquête par questionnaire soumis à tous les foyers du village, à des fins de documentation de la démographie et des activités économiques de leurs membres. La mise en œuvre de ce questionnaire se traduisit, en outre, par une démarche d’observation directe et répétée de la vie quotidienne locale, qui prenait pour horizon l’ensemble des manifestations les plus visibles de la sociabilité domestique, publique et semi-publique. La publication des résultats en 1985 et 1986 – en deux volumes correspondant respectivement aux thèses de doctorat présentées par chacun des auteurs en 1981 et 1982 (Pinto, 1985  ; Almeida, 1986) – fut accompagnée par celle d’un ensemble très fertile d’articles consacrés aux modes de structuration sociale de la commune étudiée.

Les priorités théoriques des auteurs, largement inspirées par l’œuvre de Pierre Bourdieu (1972), se sont élaborées dans le cadre plus général d’un dialogue avec l’univers des sciences sociales françaises, fréquemment entretenu par les enseignants universitaires de l’époque. Elles prenaient notamment en compte, outre d’importantes contributions relatives à la dynamisation du travail monographique en sociologie (Almeida, 1977  ; Pinto, 1977  ; Pinto, Almeida, 1975), des essais de conceptualisation sociologique de l’espace rural (Pinto, 1981a) – à partir d’une discussion très féconde des travaux d’auteurs comme H. Mendras (1976), M. Jollivet (1974), P. Rambaud (1974) –, des relations entre les classes au sein des contextes paysans du Nord-Ouest du pays (Almeida, 1981), des relations de voisinage et d’entraide à la campagne (Pinto, 1981b), des pratiques festives et de la religiosité paysannes (Almeida, 1980), et des caractéristiques politiques (abstentionnisme et conservatisme) des groupes sociaux étudiés (Pinto, 1982  ; Almeida, 1984 et 1987). Ces approches ainsi construites ont permis de dégager trois grands ensembles de traits spécifiques propres à définir les relations sociales dans la campagne du Nord-Ouest portugais de l’époque. Un premier grand ensemble était caractérisé par la proximité et la dépendance vis-à-vis de la nature dans l’organisation de la vie paysanne. Un deuxième ensemble se signalait par l’importance accordée à la famille et au groupe domestique paysan en tant qu’unité de production, de consommation et de résidence, et en tant que contexte de socialisation structuré par une éthique économique et sociale inscrite dans des relations de domination mais dotée d’une autonomie relative – une éthique de subsistance fondée sur l’urgence de satisfaire les besoins des membres du foyer, et bien souvent définie par une matrice de perception, d’action pratique et symbolique de type individualiste et conservateur. Un troisième grand ensemble (complémentaire du précédent) se distinguait par l’importance de l’interconnaissance dans la constitution de la collectivité sociale villageoise, passant notamment par les relations de voisinage et les pratiques d’entraide dont l’observation permettait de repérer les rythmes et les logiques de la sociabilité locale. Cette conceptualisation allait de pair avec une analyse démontrant comment, à travers la dynamique d’urbanisation (dans le sillage des travaux de Pierre Bourdieu (2002 : 9-166) et de ce que l’on peut désigner comme un « élargissement de l’espace social » selon les termes de Patrick Champagne (2002 : 249-276)), les équilibres sociaux délicats, caractéristiques de l’espace villageois et paysan, étaient sujets à des processus de transformation et confrontés à la production de nouvelles formes d’inégalité.

Encadré 1 : Constitution et dynamique de travail de la première équipe de chercheurs

Les auteurs de la première étude sur Fonte Arcada étaient José Madureira Pinto – économiste de formation alors âgé de 31 ans, et enseignant du Groupe de sciences sociales de la faculté d’économie de l’université de Porto – et João Ferreira de Almeida – juriste de formation de 36 ans, enseignant à l’Institut supérieur de sciences du travail et de l’entreprise à Lisbonne. Ces deux chercheurs s’étaient convertis au regard sociologique, avant la chute du régime autoritaire, au Gabinete de Investigações Sociais (GIS), dirigé par Adérito Sedas Nunes, à Lisbonne, dans un contexte politique où la sociologie n’était pas encore institutionnellement reconnue. Au travail commun, de nature épistémologique et théorique, que les deux sociologues avaient entamé au GIS, ils avaient associé une recherche théorico-empirique, elle aussi menée en collaboration, dans les espaces ruraux du Nord-Ouest ; José Madureira Pinto, principalement sur les pratiques symboliques des paysans, João Ferreira de Almeida sur les classes sociales. Cette recherche a été conçue et développée après la chute du régime le 25 avril 1974 ; elle a été financée grâce à des fonds publics, par la Junta Nacional de Investigação Científica e Tecnológica (JNICT). Les activités liées au projet se sont déroulées entre 1977 et 1980 et, grâce au financement obtenu, les deux chercheurs ont pu compter sur la collaboration de Domingos Paulo Braga, Rodrigo Vilas-Boas Meireles et Rui Azevedo Pereira da Silva, étudiants en économie à l’université de Porto à cette époque (deux d’entre eux ont fait ensuite des carrières de consultants scientifiques dans le domaine du développement régional et local). Si les travaux de recherche étaient partagés entre tous les membres de l’équipe, les étudiants se sont plus particulièrement consacrés aux tâches de recueil d’information et de traitement statistique, ainsi qu’à la conduite de l’enquête par questionnaire auprès de la population. La recherche a été présentée à la collectivité comme une étude sur les transformations sociales de la localité. Comprenant une enquête exhaustive auprès des groupes domestiques, elle a bénéficié d’un soutien très actif de la part des autorités politiques locales et a été bien accueillie par les habitants, qui ont volontiers collaboré à sa mise en œuvre. Bien que l’équipe de chercheurs n’ait pas été domiciliée à Fonte Arcada (la paroisse civile ne se trouvant, à l’époque, qu’à 45-60 minutes de transport de Porto), sa présence a été constante en 1977 et, surtout, en 1978, année au cours de laquelle les questionnaires ont été soumis aux groupes domestiques.

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Figure 3
L’attente de la procession à Fonte Arcada au cours de l’été de 1977. L’articulation entre les rythmes de la production agricole et les manifestations officielles et para-officielles de la religiosité catholique était une dimension visible de la sociabilité locale.
Photo de José Madureira Pinto in Pinto et Queirós (2010 : DVD2).

La structure sociale de Fonte Arcada était marquée par le processus de concentration de la propriété de la terre entre les mains de quelques familles et par la dimension agricole des activités économiques, fondant des inégalités de classes, lesquelles étaient à première vue tripartites : une position bourgeoise très réduite, significativement occupée par des propriétaires rentiers, à côté d’une paysannerie très dense et d’un prolétariat agricole plus restreint. Toutefois, la réalité allait s’avérer substantiellement plus complexe, et les contours de la dépendance de l’activité agricole moins définis – la structure sociale se révélait bien plus dépendante du monde extra-agricole, ce dernier étant extérieur à la commune.

L’enquête exhaustive sur la population menée en 1978 sur les classes sociales d’appartenance des familles (notion construite en référence à l’univers analytique de Daniel Bertaux (1977)) démontrait en effet que plus de 50 % d’entre elles appartenaient à la paysannerie à temps partiel et étaient engagées dans un processus avancé de semi-prolétarisation (au sens d’ouvriérisation industrielle). La nécessité de compléter son revenu ou de trouver un travail non agricole et mieux rémunéré a en effet poussé nombre d’habitants à quitter quotidiennement le village pour chercher un emploi dans l’agglomération de Porto, ses services et ses industries, donnant lieu à d’intenses migrations pendulaires (Pinto, 1985 : 348-349 et 354 ; Almeida, 1986 : 211-255). Tous les jours en effet, nombre d’habitants de Fonte Arcada prenaient le train pour aller travailler à Porto. Traditionnellement centripète, le village paysan changeait sous l’effet de cette pression au départ exercée sur ses habitants, engendrant des tensions sociales nouvelles.

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Figure 4
Le vieux pont pour piétons sur le Sousa en 1977. Il fallait emprunter ce pont très précaire pour se rendre rapidement à la gare et prendre le train pour Porto. Pouvoir accéder à Porto est devenu une priorité sociale et politique importante pour les habitants et le pont sera, en l’espace de quelques années, transformé et agrandi.
Photo de José Madureira Pinto in Pinto & Queirós (2010 : DVD2).
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Figure 5
Vue panoramique sur Anho Bom, en 1977. Ce lieu fait alors l’objet d’une forte pression de la part des familles semi-prolétaires et partiellement paysannes de la collectivité, qui en revendiquent l’aménagement en vue d’y construire les maisons qui leur seraient destinées.
Photo de José Madureira Pinto in Pinto & Queirós (2010 : DVD2).

Le vieillissement physique et social qui caractérisait le groupe des anciens aristocrates et des paysans opposait ces derniers à la jeunesse, marquée par de vives résistances à la scolarisation de la part des enfants d’ouvriers et paysans à temps partiel. Sur cette toile de fond, on voyait également les relations quotidiennes de voisinage obéir à de nouvelles logiques, des pratiques se reconfigurer, des consommations s’exhiber, des divisions se reformuler. Une des divisions les plus prononcées s’opérait dans la relation avec l’espace physique local, aussi bien dans la réalité que dans les représentations, à travers l’apparition de lieux de plus en plus marqués par la présence de groupes denses de familles prolétaires, semi-prolétaires et de paysans à temps partiel, comme celles qui se trouvaient dans le quartier de Anho Bom (figure 5). Les reconstructions symboliques de divisions telles que celles du « mur de Berlin » en étaient un exemple expressif et significatif. C’est ainsi que les habitants nommaient ce mur, d’apparence commune, situé dans le centre civique de la commune, long de 100 mètres et haut d’environ trois mètres, qui borde la rue principale où se trouve le café/snack-bar « Berlin » (Pinto, 1985 : 370). Matériel et symbolique à la fois, le « mur de Berlin » portait en lui une histoire, en gestation, de division sociale de l’espace physique villageois : au-delà du « mur », un ensemble très important de familles semi-prolétaires s’installait progressivement à Anho Bom, dans un cadre spatial plus improvisé que dans le bâti ancien. Les familles propriétaires et aristocrates locales résistaient en effet fortement à la libération de terres qui auraient été plus appropriées à la construction de logements, et l’augmentation du nombre d’habitations des paysans à temps partiel et des ouvriers industriels dans la commune donnait lieu à la construction désordonnée de logements dans ce nouvel espace fortement concentré.

Dans les années 1980, les questions relatives à la paysannerie et aux transformations du monde rural se trouvaient alors au centre d’un ensemble très cohérent d’investigations sociologiques et anthropologiques réalisées dans le pays, au moins jusqu’à la fin de la première moitié des années 1990 : l’étude des inégalités sociales fondées sur la distribution de la propriété foncière avait amplifié la compréhension de la réalité sociale de la campagne dans le Nord-Est et dans le Nord-Ouest du Portugal (entre autres voir, respectivement, O’Neill, 2011 (1984) ; Silva, 1997). L’analyse sociologique des transformations de la ruralité dans le Sud et le Nord-Ouest en éclairaient également en retour les dimensions politiques ou culturelles (voir aussi Barros, 1986  ; Silva, 1994). Les priorités analytiques de la sociologie se déplacèrent toutefois vers d’autres horizons, en raison du dépeuplement progressif de l’intérieur rural portugais (paysan, au nord et au centre du pays ; salarié, au sud où le dépeuplement s’était amorcé bien plus tôt) et de la profonde transformation de la structure de classes durant les années 1980-1990, qui accentua d’abord le poids de la classe ouvrière, puis celui des employés d’exécution (Silva, Pereira, 2007). Malgré l’importance prise par d’autres études sur les inégalités sociales et spatiales dans le pays, on s’intéressa moins aux processus de crise et de recomposition sociale de la paysannerie. Aussi, compte tenu de cette forme de désinvestissement analytique de la sociologie de la campagne portugaise, la revisite de Fonte Arcada conduite par les deux sociologues à l’origine des premières études durant les années 1970 fut-elle considérée comme une investigation prioritaire au milieu des années 2000. La fécondité et la richesse de la première enquête avaient fourni la matière de développements théoriques et empiriques dans le domaine de l’analyse sociologique des classes sociales et de la production culturelle en contexte local et urbain (voir, par exemple, Costa, 1999  ; Pereira, 2005). Ces avancées disciplinaires, ajoutées au fait que les transformations de la société portugaise s’étaient poursuivies dans les années 1980 et 1990, faisaient de la revisite de ce contexte une démarche intéressante. Conçue dans un cadre de travail collectif, avec un groupe constitué de nouvelles générations de spécialistes en sciences sociales (voir encadré 2), cette revisite du territoire a fait l’objet d’une stratégie d’observation fidèle au cadre analytique original. Celle-ci impliquait d’actualiser les séries statistiques sur la démographie, la relation avec l’activité économique, la politique et la religion et d’établir une cartographie historique précise à mettre en rapport avec les statistiques régionales afin de compléter l’ensemble des données précédemment réunies. À l’instar de la première enquête, le recueil d’informations s’est enrichi de photographies ethnographiques. Tout en conservant l’attention portée par la première étude à la dynamique de développement du travail ethnographique et à la compréhension des relations sociales d’observation, la revisite incluait un ensemble de nouvelles perspectives. Celles-ci consacraient, d’emblée, une piste de réflexion à l’exercice de revisite lui-même, notamment au caractère heuristique des dispositifs théoriques et méthodologiques mobilisés pour comprendre les effets du passage du temps (Burawoy, 2003 : 647 et 675) [3]. À cette dimension de la recherche sont venues s’en ajouter d’autres, notamment la réalisation d’un documentaire sur le village qui, à l’initiative de ses auteurs, se penchait également sur le travail entrepris par l’équipe de chercheurs durant les quatre années d’enquête. La démarche a motivé une indispensable réflexion sur l’emploi de la caméra dans le processus d’investigation sociologique, qui cherchait à problématiser ses effets (interférence, profilmie) sur les chercheurs et sur leurs rapports avec les personnes qu’ils interrogeaient (Guimarães, Saguenail, 2010  ; voir aussi, Abramovici, 2010). Par ailleurs, les approches des processus locaux de structuration de classe – un domaine particulièrement privilégié dans les études originelles – se nourrissaient des avancées les plus récentes de la sociologie portugaise dans le domaine de l’analyse des classes et des inégalités sociales. L’équipe de recherche s’est en particulier fortement investie dans une étude poussée des rapports entre les divisions sociales, les modes de vie et l’univers des représentations des habitants. En fonction des spécialités de chaque membre de l’équipe, s’ouvrirent ainsi des champs d’action bien délimités. Nonobstant cette configuration sensible aux spécialités, les travaux ont été menés, entre 2005 et 2009, sur la base d’une logique de travail résolument collective qui présupposait, d’une part, que tous adoptent une stratégie d’enquête commune et mutualisent les données obtenues et, d’autre part, que la lecture qu’en feraient les membres de l’équipe en fonction de leurs divers domaines de recherche fasse l’objet d’une discussion [4].

Encadré 2. Sur la constitution de l’équipe de chercheurs engagée dans la revisite et ses dynamiques de travail respectives.

La revisite de Fonte Arcada a été dirigé par José Madureira Pinto, professeur du Groupe de sciences sociales de la faculté d’économie de l’université de Porto et chercheur à l’Institut de sociologie de cette même université (IS-UP), et sa préparation fit l’objet d’une candidature à un financement public par la Fundação para a Ciência e Tecnologia (FCT), l’agence nationale de soutien à la recherche scientifique. Cette candidature a été mise au point durant l’année 2004 par José Madureira Pinto, João Ferreira de Almeida (professeur à l’Institut supérieur de sciences du travail et de l’entreprise de Lisbonne et chercheur au Centre d’investigations et d’études sociologiques de ce même institut (CIES-ISCTE)) et par moi-même. Sa préparation a bénéficié de l’expérience de partenariat entre les deux chercheurs responsables de l’étude originelle et du travail d’apprentissage sociologique que j’ai réalisé avec José Madureira Pinto en tant qu’étudiant sous sa direction au cours des années de licence, de maîtrise et de doctorat en sociologie, durant une période qui s’est étalée de 1992 à 2002. Une fois le projet sélectionné par la FCT, l’équipe de chercheurs a rassemblé, outre ces trois spécialistes de la sociologie des classes sociales et des processus de symbolisation qui l’avaient préparé, José Luís Casanova, professeur de l’ISCTE, chercheur du CIES-ISCTE et également spécialiste de la problématique des classes sociales ; Ester Gomes da Silva, économiste, professeur de la faculté des lettres de l’université Porto et chercheuse à l’IS-UP ; Idalina Machado, sociologue, professeur à l’Institut supérieur du service social de Porto et chercheuse à l’IS-UP. La réalisation du projet a impliqué le recrutement d’un chercheur à temps complet, João Queirós. Entre 2005 et 2008, ce sociologue s’est occupé activement du recueil d’informations statistiques et, avec José Madureira Pinto et moi-même, du travail sur le terrain : nous formions le « noyau exécutif » de l’équipe. Celle-ci a également compté avec la collaboration de quatre sociologues à qui fut confiée la réalisation de l’enquête par questionnaire : Ana Mendonça, Ana Sofia Freitas, César Santos Silva et José Pedro Silva. Miguel Nogueira, géographe et responsable de la mapothèque de la faculté des lettres de l’université de Porto, a assuré tout l’appui nécessaire dans le domaine de la cartographie. Un conseil scientifique a par ailleurs été constitué. Les préoccupations inhérentes au travail monographique en sciences sociales et à l’étude de l’espace social villageois, les questions posées par la théorie et la méthodologie des revisites ou encore par la place accordée à la maison individuelle dans la conduite des individus, ont guidé les sollicitations à rejoindre ce conseil. Il a finalement rassemblé Patrick Champagne, sociologue, chercheur à l’INRA, spécialiste des collectivités paysannes et partenaire scientifique de l’équipe dans les premières études, Michael Burawoy, sociologue, professeur à l’université de Berkeley en Californie et spécialiste des revisites, Marta Cruz, architecte, chercheuse à la faculté d’architecture de l’université de Porto et spécialiste de l’appropriation de l’espace. Enfin l’équipe de tournage réunissait Regina Guimarães, Rui Coelho et Serge Abramovici – c’est avec ce dernier en tant que chercheur que le programme de recueil d’images a été mis au point (cf. Vidéo 1).

Vidéo 1 : Extrait du film « O Compasso » [« Le Compas »] de Regina Guimarães et Saguenail, 2010. Trente ans après une étude pionnière sur les transformations du monde rural du Nord-Ouest portugais, ses auteurs, accompagnés d’une équipe de chercheurs de profils disciplinaires et d’âges variés reviennent dans le village étudié. Cette fois une équipe de cinéastes se joint à eux et filme le travail des chercheurs et leurs relations avec la population. Dans cet extrait, Virgilio Borges Pereira et José Madureira Pinto explicitent les attendus de la revisite, ainsi que le travail spécifique des cinéastes.

Les activités du projet de revisite ont débuté en 2005. Développé au sein de l’Institut de sociologie de l’université de Porto, le projet a été mûri pendant plus d’un an avant que ne soit mis en route le travail de terrain. Après une réunion de partage des informations indispensables sur la commune et la région, nous avons confectionné un schéma détaillé du programme théorique et méthodologique du recueil d’information, travail qui a exigé la collaboration de tous les membres de l’équipe de recherche. Enfin, notre approche ayant opté pour une orientation plus historique et monographique, un travail spécifique sur les archives liées à la genèse de la collectivité s’est avéré nécessaire. À la suite d’une des premières visites de terrain, au cours de l’été 2005, l’équipe a pris conscience du fait que les élections locales qui devaient avoir lieu au début de l’automne s’annonçaient particulièrement conflictuelles, ce qui a motivé l’ajournement de l’entrée exploratoire à une date postérieure aux élections, de manière à éviter des processus d’interférence dans la dynamique des rapports sociaux in loco : Fonte Arcada était, depuis la révolution démocratique, un bastion socialiste à l’intérieur d’une unité territoriale qui votait, depuis la moitié des années 1980, plus à droite ; les élections d’octobre 2005 ont modifié, à sept voix près la couleur politique de la paroisse civile qui s’est finalement rangée du côté du parti de centre-droite qui gouvernait la municipalité de Penafiel. Si l’observation de la situation politique locale faisait partie du projet, nous ne souhaitions pas, avant même de commencer l’enquête, risquer de compromettre l’accès à l’ensemble de la population et aux groupes domestiques. Passé les élections, les incursions de l’équipe de recherche sont donc devenues plus régulières, les phases exploratoires de l’investigation s’intensifiant à l’approche du printemps et de l’été 2006. Ces mois-là, et ceux qui ont suivi jusqu’au premier trimestre 2007, ont également été consacrés à la définition des instruments de recueil d’information, ce qui comprenait, selon les pratiques de travail habituelles de l’équipe, la préparation de la cartographie, l’élaboration du pré-test de l’enquête par questionnaire auprès des groupes domestiques, ainsi que la réalisation d’entretiens exploratoires avec des informateurs privilégiés. José Madureira Pinto, João Queirós et moi-même nous sommes fortement impliqués dans cette partie du travail. Nous bénéficiions de la collaboration des informateurs privilégiés des premières études ainsi que de celle d’enquêtés qui étaient enfants dans les années 1970. Ces moments, ainsi que le travail d’accompagnement des activités de la paroisse religieuse, de la mairie et des écoles primaires (des initiatives de divulgation et de discussion des résultats de la recherche ont été réalisées auprès des élèves et des instituteurs des écoles locales) ont permis d’annoncer publiquement la réalisation de l’enquête. Cette annonce a été faite au moyen d’avis placardés dans des endroits stratégiques, remis dans les boîtes aux lettres et divulgués au cours des messes, des pratiques fréquemment utilisées par l’équipe dans d’autres études et qui ont des bons résultats en matière de présentation publique des intentions de recherche en contexte local. À l’aide d’un relevé cartographique effectué au préalable avec la collaboration de Miguel Nogueira – et constamment actualisé par João Queirós –, il a été possible de définir des parcours dans chaque zone du village que l’équipe d’interviewers devrait arpenter exhaustivement plus tard (figure 6).

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Figure 6
Aperçu d’une carte d’appui au travail de terrain préparée par João Queirós, in Pinto & Queirós (2010 : 62).

Les après-midi en semaine et le samedi étaient des moments privilégiés pour réaliser ces enquêtes, l’équipe d’interviewers étant disponible pour se déplacer de Porto à Fonte Arcada chaque fois que cela s’avérait nécessaire. En général, le premier temps de l’enquête sociographique passait par la sélection, lors d’un parcours de porte-à-porte, d’un interviewé de chaque groupe domestique qui rapportait l’information relative à tous les membres du groupe, mais elle incluait fréquemment davantage d’interlocuteurs. Chaque interviewer présentait le projet et le propos de l’enquête, ainsi que son appartenance à l’Université. La garantie de l’anonymat des réponses était particulièrement soulignée. L’enquête a été menée en deux phases. Conformément à la stratégie d’observation mise en place dans les premières études, l’approche extensive appuyée sur le questionnaire soumis aux groupes domestiques du village sur le terrain réalisé durant l’année 2007 a permis de reconstituer la composition économique et démographique de chaque famille. Le travail des enquêteurs a été très bien reçu par les habitants et il a été possible de recenser 513 familles (en 1978, on en avait recensé 320) et d’interroger en détail 485 d’entre elles, les propriétés sociales de 1585 résidents ayant été documentées. Une deuxième phase d’enquête, auprès d’un échantillon représentatif des membres de chaque groupe domestique, a elle inclus certains modules alternatifs qui nous ont permis de documenter les pratiques sociales et les représentations des agents sociaux locaux, dotant ainsi l’exercice d’analyse d’une nouvelle composante. Cette inclusion conféra plus de profondeur à l’analyse ethnographique des pratiques de sociabilité locales qui avait été prévue par les études d’origine. En articulation avec les deux vagues d’enquête, des entretiens plus approfondis ont été conduits avec des agents qui avaient déjà répondu au questionnaire par José Madureira Pinto, João Queirós et moi-même. La dimension plus qualitative de la recherche a permis d’examiner en détail les différentes dynamiques de production de la vie quotidienne locale. On s’est interrogé en particulier sur les modalités de production et d’appropriation de la maison individuelle à laquelle l’espace domestique est localement soumis et sur leur importance dans les stratégies de reproduction sociale des familles. L’équipe d’enquêteurs a participé à l’élaboration des bases de données en vue du traitement de l’information tout en s’assurant de la validité des données recueillies. Ce travail a été mené à bien grâce à la collaboration de José Madureira Pinto, d’Ester Gomes da Silva, de João Queirós et de moi-même. La discussion et la validation collective du traitement de l’information ont fait l’objet d’un travail régulier tout au long des années 2008 et 2009, durant lesquelles les présentations publiques des résultats de la recherche se sont intensifiées, constituant avec la projection et la discussion du film « Le Compas » avec les habitants de Fonte Arcada des moments particulièrement importants.

Appuyée sur un travail collectif et empruntant un regard proche de celui de l’étude originelle des stratégies de reproduction socioculturelle des différentes générations d’habitants à travers le concept de « classe de famille » [5], la revisite a permis de constater que les classes sociales locales se sont fortement recomposées [6]. Comme le montre le Tableau 1, en 2007, sur un total de 485 groupes domestiques et de 1585 individus, la classe la plus dense localement est la classe ouvrière, avec deux cinquièmes des appartenances sociales, ce pourcentage étant divisé pour moitié entre la classe ouvrière industrielle et la classe ouvrière pluriactive (issue en général du mariage entre un ouvrier industriel et une employée d’exécution). Les employés d’exécution, moins nombreux, constituent à peu près 14 % sans pluriactivité, et environ 7 % avec pluriactivité (correspondant le plus souvent au couple formé par un employé d’exécution et une ouvrière industrielle). Les chiffres d’ensemble révèlent la disparition presque totale de la classe ouvrière agricole et de la paysannerie traditionnelle ; la paysannerie elle-même compte 6 % d’actifs à temps partiel. D’autre part, les individus les mieux dotés en matière de propriété économique (au niveau régional, la modalité la plus importante de constitution de capitaux) n’ont pas connu de croissance significative, et en réalité, les vieilles familles de la bourgeoisie agraire ont vu leur position décliner, en raison de reconversions ; malgré tout, on assiste localement à une faible croissance des fractions techniques et intellectuelles et à un mouvement de combinaison entre salariat et propriété plus dynamique et effectif. Il convient toutefois de noter que ceci constitue un tableau global de la dynamique des positions dans l’espace local des classes sociales. Si l’on ne considère que les individus économiquement actifs, ces tendances s’accentuent, avec une très nette augmentation du poids de la classe ouvrière industrielle (qui réunit 25 % des actifs) et des employés d’exécution eux-mêmes, ainsi qu’une diminution substantielle du poids de la paysannerie – déjà réduite en 1977 – et de la paysannerie à temps partiel elle-même (qu’illustre la part notoire qu’elles prennent au groupe des retraités), pour ne souligner que les cas les plus significatifs [7].

Tableau 1

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Figure 7
Fête du Mât, 25 juillet 2005. Les anciens rituels du village paysan contribuent toujours à la définition des rythmes collectifs locaux. Cependant, la composition sociale du village a changé. La majorité des participants à la Fête du Mât travaillent en dehors de la commune et doivent demander un jour de vacances pour continuer à faire vivre la tradition et à porter le mât sur les épaules.
Photo de Virgílio Borges Pereira (2005).

Ainsi, tout indique que le processus de recomposition de l’économie, de la société et de la culture paysannes qui était en cours il y a trente ans à Fonte Arcada et qui fut progressivement mis à jour au long des trois dernières décennies, a débouché, à défaut d’un mouvement de scolarisation plus effective de la population locale (Pinto et Queirós, 2007), sur l’enracinement du salariat dans l’économie urbaine des services à faible valeur ajoutée, et surtout sur la généralisation, parmi les jeunes et les adultes de sexe masculin, des emplois dans le bâtiment, exercés hors de la commune, selon un mécanisme de migration pendulaire (qui incluait, durant la période de réalisation du travail de terrain, des déplacements fréquents en Espagne). En ce sens, et en reposant la question de la relation entre l’espace physique et l’espace social local, on constate que le « mur de Berlin » existe encore. Mais il a perdu une partie de la signification sociale et symbolique qui lui était autrefois attribuée. Symbole, plus ou moins oublié, de la lutte entre la tradition et le progrès, entre le monde paysan et le monde du salariat dans l’industrie et les services, pour paraphraser Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad (1966), ce « mur de Berlin » n’existe plus aujourd’hui. La généralisation du travail industriel et dans les services en a vidé le sens. Au moins du point de vue symbolique, le mur est tombé, et Anho Bom, placé de l’autre côté du mur et autrefois lieu atypique dans la géographie villageoise, est devenu un lieu ordinaire. Il n’était d’ailleurs pas difficile de découvrir au Café Berlim, durant la période de réalisation du travail de terrain, l’une des explications du mouvement centrifuge qui poussait, à l’époque, les habitants de la commune à partir en quête d’un salaire plus conséquent ; entre les affiches des fêtes des saints patrons de la région, figurait toujours un simple papier collé à la vitre, contenant fort peu d’informations au-delà d’un numéro de téléphone portable : « Nous cherchons des hommes pour travailler dans le bâtiment ; destination : Espagne » [8].

Les investigations sociologiques produites à la fin des années 1970 sur la commune de Fonte Arcada fournirent un regard approfondi et documenté sur le processus de recomposition des classes locales qui induisait de profonds changements dans les familles paysannes et semi-prolétaires. Ce processus trouvait une partie de son explication dans le poids du métayage sur ces familles paysannes, mais, également dans l’accroissement de la semi-prolétarisation dans l’industrie, favorisé par l’intensification de l’urbanisation et de la mobilité quotidienne vers la grande ville. Les études des deux sociologues convergeaient sur cette question comme sur d’autres. À partir d’une stratégie méthodologique partagée, qui combinait des approches extensives et ethnographiques, elles faisaient valoir l’importance d’un point de vue centré sur la structuration des divisions de classe et sur la fragilité de la position sociale paysanne identifiée ; elles soulignaient les contreparties culturelles et les logiques de structuration des styles de vie locaux, ouvrant ainsi la réflexion sociologique à l’étude de la crise de reproduction de la paysannerie dans la société portugaise et à l’analyse de sa transformation.

Diverses études universitaires portant sur des collectivités rurales ont été développées au Portugal durant le XXe siècle. Bien que peu fréquents, vers la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, quelques exercices de revisite de contextes précédemment analysés par des anthropologues et des sociologues ont été entrepris (cf. notamment Veiga de Oliveira et al., 1974  ; Brito, 1996  ; Ramos, 1997  ; Carmo, 2007). Cependant, à quelques exceptions près – comme celle qu’illustrent les propositions de lecture de O’Neill (2011) sur son terrain de recherche, dans le Nord-Est du pays, trente ans après la réalisation de sa première étude et dans le cadre de la préface à la deuxième édition de son livre [9] , non seulement ces revisites ont été conduites par des chercheurs autres que ceux qui avaient réalisé les travaux originels, mais elles répondaient fréquemment à d’autres préoccupations.

À partir d’un cadre de travail collectif plus élargi, qui comprenait les auteurs des études originelles et une équipe de plusieurs spécialistes, de générations distinctes et de différentes disciplines des sciences sociales, la revisite sociologique de la collectivité de Fonte Arcada a renforcé trente ans plus tard les options théoriques et méthodologiques adoptées dans les études des années 1970. Axant ses préoccupations sur les modalités économiques et démographiques du positionnement dans l’espace social local, cette revisite a elle aussi privilégié une combinaison d’approches extensives et ethnographiques. Toutefois, dans la revisite, l’approche extensive originale a été complétée par une enquête systématique sur les pratiques quotidiennes et les représentations sociales des habitants locaux et par des analyses relationnelles des divisions sociales. Par ailleurs, l’approche ethnographique a été renforcée par la présence de la caméra, dirigée sur les habitants mais aussi sur les chercheurs. Outre une réflexion sur la place du travail collectif d’observation en sciences sociales, les lectures ainsi produites sur la réalité locale ont permis d’analyser les stratégies de reproduction des familles. Concrètement, il a été possible de déterminer, entre autres, à partir de contributions différenciées et complémentaires, l’importance de la double activité économique des membres des groupes domestiques locaux et des formes complexes de migration pendulaire dans la définition sociale des ouvriers et des employés, d’origine paysanne, qui habitent dans la commune.

 
 

Notes

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[1] Je remercie la Fundação para a Ciência e a Tecnologia (projet UID/SOC/00727/2013).

[2] La freguesia est la plus petite des subdivisions administratives du Portugal, directement héritée de la paroisse religieuse. Chaque freguesia appartient à une municipalité, ou concelho. Les échelons supérieurs sont les réseaux inter-municipaux de type divers, districts, sous-régions, régions). Il y a au Portugal, actuellement, 3092 freguesias, 308 concelhos, 18 districts, 30 sous-régions et 7 régions.

[3] Les implications méthodologiques de la revisite sociologique ont fait l’objet d’une réflexion parallèle, à la suite du débat avec Michael Burawoy (2003) et d’une lecture de ses propositions. Voir Pinto (2010).

[4] Les membres de l’équipe étaient en contact régulier par internet. Par ailleurs une réunion formelle du noyau exécutif du projet se tenait au moins une fois par mois pour faire le bilan des activités et échanger les informations pertinentes. Les réunions de travail avaient lieu dans une salle de l’Institut de sociologie, dans le Palacete Burmester de la faculté des lettres de l’université de Porto, où les données informatiques et papiers étaient archivées.

[5] Le concept de « classe de famille » rend compte des propriétés sociales de chaque groupe domestique à partir d’un inventaire des situations professionnelles des hommes et des femmes qui le composent. Les capitaux que détient la famille servent habituellement à déterminer la classe à laquelle elle appartient. Cependant, pour mieux cerner la transformation des situations familiales, ce critère a été nuancé par la prise en compte de l’impact de la pluriactivité économique à l’intérieur du foyer – notamment dans les familles où le mari est un ouvrier industriel et la femme employée d’exécution, qui ont été classées dans la fraction des « ouvriers pluriactifs ». À ce propos, voir Pereira, Pinto et Queirós (2010 : 387-388).

[6] Sur les implications théoriques et méthodologiques du travail autour de la dimension localisée des structures sociales ici en question, cf. aussi Laferté (2014).

[7] L’approfondissement de l’analyse relationnelle de l’information réunie, selon les propositions de Bourdieu (1979), a permis de détailler la configuration des processus de structuration des divisions sociales en cours localement et de renforcer la logique des conclusions ainsi établies. Cet exercice s’est fondé sur une analyse de correspondances multiples (Le Roux, Rouanet, 2004) appliquée à l’ensemble de la population à partir du traitement statistique de l’information sur la démographie, l’éducation, l’activité économique, l’appartenance et l’origine de classe des agents sociaux locaux. Pour des développements supplémentaires, cf. Pereira (2010 : 340-355).

[8] Le projet a également comporté une étude ethnographique sur l’expérience du travail de ces ouvriers dans l’industrie de la construction en Espagne. À ce propos, voir Monteiro (2014).

[9] Voir aussi une autre exception dans la réflexion d’Espírito Santo (1999) qui propose une méthode alternative de relecture du terrain qu’il a mené vingt ans plus tôt.

 
 

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Virgílio Borges Pereira
Une enquête et sa revisite : sociologie d’une collectivité locale du Nord-Ouest du Portugal (1977-2007),
Numéro 32 - septembre 2016
Enquêtes collectives.