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Pour citer cet article :

Arnauld Chandivert, 2016. « Sur les plateaux de l’histoire. La RCP « Aubrac 1964 » ». ethnographiques.org, Numéro 32 - septembre 2016
Enquêtes collectives [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2016/­Chandivert - consulté le 3.12.2016)
 

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Arnauld Chandivert

Sur les plateaux de l’histoire. La RCP « Aubrac 1964 »

Résumé

Cet article retrace certains aspects d'une recherche collective menée en France, dans les monts d'Aubrac, entre 1964 et 1966, grâce au dispositif des recherches coopératives sur programme du CNRS. Basé sur la consultation des archives de cette enquête, il décrit les modalités de production des travaux effectués à cette époque, certains de leurs résultats ainsi que leur position dans le champ scientifique. L'objectif est de mieux comprendre les conditions de réception de cette recherche ainsi que la place paradoxale qui lui est attribuée dans l'histoire de l'ethnologie de la France et des études rurales, où elle est restée célèbre tout en étant aussi rapidement oubliée.

Abstract

The Collective Research Program (RCP) “Aubrac 1964” This paper recounts some aspects of a collective research project which was carried out in France, in the Aubrac Mountains, between 1964 and 1966, thanks to the Recherches coopératives sur programme (RCP, Collective Research Program), implemented by the CNRS. Based on the archives of this research project, the article describes its methods of production, some of its results and its position in the scientific field during this period. The aim is to try to better understand the way the results of this investigation were received and the paradoxical place it occupies in the history of French anthropology and rural studies. It is still respected, although it was largely forgotten shortly after it was published.

Pour citer cet article :

Arnauld Chandivert. Sur les plateaux de l’histoire. La RCP « Aubrac 1964 », ethnographiques.org, Numéro 32 - septembre 2016
Enquêtes collectives [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2016/Chandivert (consulté le 5/09/2016).

Dans les années 1960, les sciences sociales ont été marquées en France par l’organisation de trois grandes enquêtes collectives interdisciplinaires impliquant un grand nombre de chercheurs : celles menées à Plozévet, commune du Finistère, entre 1961 et 1965 ; en Aubrac, à la frontière de l’Aveyron, du Cantal et de la Lozère de 1964 à 1966 ; dans le Châtillonnais, au nord de la Côte-d’Or, entre 1966 et 1968.

La première et la dernière bénéficient depuis plusieurs années d’un intérêt scientifique rétrospectif [1]. La deuxième, qui fut organisée dans le cadre du dispositif des recherches coopératives sur programme (RCP) du CNRS, n’a pas réellement suscité de curiosité similaire. Si les récents « retours » sur ces grandes enquêtes l’ont évoquée (Segalen, 2010), elle n’a donné lieu à aucune relecture notable de ses archives ou à aucune revisite. Pourtant, elle a mobilisé une quarantaine de chercheurs issus de diverses institutions, dont principalement le Musée national des arts et traditions populaires (MNATP), qui ont étudié l’organisation des systèmes d’élevage des « montagnes » de l’Aubrac [2]. Elle a conduit à la publication entre 1970 et 1986 de sept volumes coordonnés, permis la réalisation de films documentaires, de milliers de photographies et de phonogrammes, l’enregistrement de kilomètres de bande magnétique et la collecte de près de 1 000 objets.

Cependant, son rôle dans l’histoire de l’ethnologie de la France est diversement apprécié. Selon Martine Segalen, qui a œuvré ces dernières années à reconsidérer la place et l’intérêt de cette enquête (Segalen, 2005, 2010, 2014), elle correspond à ce « moment historique de l’émergence d’une ethnologie scientifique […] » qui aurait donné « ses lettres de noblesse à l’ethnologie française au sein de l’anthropologie sociale » (Segalen, 2005 : 177). D’autres attribuent néanmoins ce caractère novateur à la recherche collective qui lui a succédé, la RCP Châtillonnais, et plus spécifiquement à l’enquête de Minot, initialement organisée dans ce cadre et poursuivie au-delà. On reconnaît en général à cette dernière, menée par quatre chercheuses du Laboratoire d’anthropologie sociale de Claude Lévi-Strauss entre 1966 et 1975, d’avoir introduit une rupture par rapport aux travaux antérieurs, en appliquant à l’ethnologie du proche les problématiques classiques de l’anthropologie – parenté, analyse des phénomènes rituels et symboliques [3]. Et selon Françoise Zonabend, membre de l’équipe, cette orientation visait à s’écarter d’une « conception muséographique, collecteuse et folkloriste de l’ethnologie de la France poursuivie au musée des Arts et Traditions populaires » (Zonabend, 2011 : 119). S’il n’est pas question d’opposer les points de vue de ces deux chercheuses, notons qu’entre la RCP Aubrac et l’enquête de Minot, l’on serait de plus passé d’analyses locales, où le terrain détermine l’objet, à d’autres, localisées, où celui-ci est avant tout un cadre de recherche (Bromberger, 1987). Par ailleurs, l’ethnologie de la France a ensuite évolué en s’extrayant d’une approche centrée sur des objets "à la marge" et principalement ruraux, supposés être restés en dehors des grandes transformations affectant la société française, derniers témoins d’un monde en train de disparaître (Bromberger, 1997). Il s’agissait au contraire de promouvoir une ethnologie « du présent » (Althabe et al., 1992), qui investissait le cœur de la société et notamment les espaces urbains, ce qui tendait corrélativement à renvoyer l’enquête Aubrac au passé de la discipline.

L’objectif de cet article [4], qui prend place dans un ensemble de recherches que je réalise sur l’histoire de l’ethnologie de la France et des disciplines qui lui sont connexes (Chandivert, 2015a, 2015b et 2016), est d’effectuer une relecture des travaux menés sur ces plateaux montagneux et d’essayer de comprendre les modalités d’établissement de leur postérité scientifique. Plusieurs travaux antérieurs ont eu des visées analogues, qu’ils aient souligné le rôle de cette enquête dans l’établissement du MNATP en véritable musée-laboratoire, avec la création en son sein du Centre d’ethnologie française en 1966 [5], ou la place qu’elle a prise dans les expositions muséographiques de son nouveau siège [6], inauguré au bois de Boulogne en 1972 (Segalen, 2005  ; Gorgus, 2003). Cependant, l’objectif poursuivi ici vise à repositionner cette recherche dans un cadre plus général qui ne soit pas uniquement celui du MNATP et des modalités d’organisation de ses activités scientifiques, puisqu’elle fut notamment entreprise en association avec les équipes d’André Leroi-Gourhan. Dès lors, l’attention portée à cette enquête collective et à sa postérité est plus directement axée sur l’examen de son inscription dans le champ scientifique de l’époque, de manière à comprendre le basculement qui, en une dizaine d’années environ, a conduit à considérer comme d’un intérêt limité une enquête pourtant novatrice en son temps. Sous cet angle, c’est finalement à un examen de l’évolution de domaines d’étude alors en formation, ceux de l’ethnologie de la France et des études rurales, que cet article entend contribuer, justifiant le détour par une recherche que l’on inscrit volontiers au Panthéon des « grandes enquêtes », sans nécessairement évaluer sa place, par sa présence ou son absence, dans la structuration de ces domaines.

Pour ce faire, je m’appuierai principalement sur le dépouillement du fonds d’archives relatif à cette RCP [7], sur les ouvrages qui en sont issus ainsi que sur quelques sources complémentaires [8]. Je commencerai par présenter l’origine du projet et les principes de son organisation. J’analyserai ensuite les lignes centrales de la construction de l’objet de recherche, en insistant sur le traitement de la notion de communauté, qui y tient une place importante. Puis j’axerai mon propos sur les liens entre cette enquête Aubrac et la "modernisation" de l’élevage alors en cours en France comme dans cette région. Je présenterai ensuite les relations ayant existé entre les grandes enquêtes de cette période ainsi que les parallèles entre les travaux aubraciens et himalayens de Corneille Jest, chef de mission de cette RCP, pour souligner les proximités entre ethnologie du proche et du lointain qui s’y dessinent. Dans un dernier point, je reviendrai sur les conditions de réception de l’enquête ainsi que sur les lignes de force, l’enchaînement des circonstances, et en certains cas la contingence des évènements, susceptibles d’éclairer sa "destinée scientifique".

Début mars 1963, Corneille Jest, ethnologue formé par André Leroi-Gourhan [9] et recommandé par ce dernier, rencontre Georges Henri Rivière, conservateur en chef du MNATP, pour lui proposer un projet d’enquête sur « l’estivage des bovins en Aubrac ». Leroi-Gourhan suggère qu’il entre « dans les "recherches à programme" » [10], soit le dispositif des recherches coopératives sur programme créé en 1962 par le CNRS autour d’une discipline pilote, la chimie, et généralisé en 1963. Cette proposition suscite l’intérêt de Rivière, soucieux de développer la recherche au sein de son institution.

Une telle rencontre et le projet qui a pris forme à sa suite n’avaient rien de surprenant. Rivière et Leroi-Gourhan se connaissaient en effet depuis le milieu des années 1930, lorsque le second avait participé bénévolement à la réorganisation du Musée d’ethnographie du Trocadéro, dont le premier était le sous-directeur, aux côtés de Paul Rivet. De son côté, Jest avait suivi à partir de 1953 les enseignements du Centre de formation aux recherches ethnologiques (CFRE) fondé par Leroi-Gourhan en 1946 (Gutwirth, 2001). Il avait bénéficié de l’accord signé en 1948 entre ce centre et le CNRS, qui l’avait recruté comme stagiaire en 1956 et où il avait préparé sa thèse de 3ème cycle. Bien qu’il ait effectué ses premières missions dans l’Himalaya dès 1953 et qu’il y soit retourné en 1960-1961, cette thèse, réalisée sous la direction de Leroi-Gourhan et soutenue en 1960, fut consacrée à une étude historique et techno-linguistique du Haut-Lévezou, microrégion de l’Aveyron où il possédait des attaches familiales (Jest, 1960). Cette orientation "ruraliste" s’inscrivait finalement dans le prolongement de la formation dispensée au CFRE, qui organisait chaque année des stages collectifs de terrain dans de petites communes françaises, dont il s’agissait d’ausculter l’organisation et les transformations. Jest poursuivit ses recherches en Aveyron, en effectuant début 1963 une enquête sur le dépeuplement rural et la transformation des activités agricoles pour le compte du Comité d’action économique de ce département (Jest, 1963). Par ailleurs, il semble que ce soit lui qui ait sensibilisé Leroi-Gourhan à l’intérêt de ce nouveau dispositif qu’étaient les RCP. Si Jest avait renoncé à l’utiliser pour lancer une recherche dans l’Himalaya (Segalen, 2010), il était finalement évident qu’il y recoure pour engager un travail sur une région rurale française. L’Aubrac, qui recouvre notamment le nord de l’Aveyron, zone de montagne et région culturelle abritant des pratiques et techniques agricoles spécifiques (l’estivage) et affectée par de fortes transformations socio-économiques ainsi que par un dépeuplement notable, était donc susceptible de retenir l’attention.

Les enquêtes menées dans le cadre des RCP devaient être organisées autour de l’étude de « problèmes » – selon le terme utilisé par le CNRS – et réunir plusieurs institutions de recherche. Au vu du positionnement disciplinaire de Jest et de l’intérêt qu’il portait aux questions agricoles et à l’analyse des effets de la modernisation des sociétés rurales, on peut s’étonner qu’il n’ait pris contact qu’avec Rivière et le MNATP. En effet, il eût été possible de s’orienter, soit vers le Groupe d’anthropologie des sociétés paysannes fondé en 1960 autour d’Isac Chiva et rattaché au Laboratoire d’anthropologie sociale (LAS) de Claude Lévi-Strauss [11], soit vers ce que l’on peut appeler le pôle économique et sociologique des études rurales. Ce dernier était alors structuré autour de la Société française d’économie rurale, du Groupe de sociologie rurale dirigé par Henri Mendras au Centre d’études sociologiques [12] ainsi qu’autour des travaux de Placide Rambaud au Centre d’études économiques [13]. Si la sociologie et l’économie rurales ne faisaient pas réellement partie de l’univers scientifique de Jest [14], ce n’était pas le cas en ce qui concerne les travaux de Lévi-Strauss, puisqu’il avait suivi ses enseignements à la Vème section de l’EPHE entre 1957 et 1959, soit l’année précédant la création du LAS. S’il ne s’est pas tourné en premier vers ce laboratoire et Lévi-Strauss, il semble néanmoins qu’une prise de contact ait été effectuée par Rivière au moment du lancement de l’enquête, relation qui se maintint par la suite et dont témoigne à sa manière l’entrée de Rivière et Leroi-Gourhan au comité de rédaction de la revue L’Homme en 1964 [15]. Outre les liens antérieurs entre ces derniers et leur intérêt commun pour la question des techniques, certaines "affinités électives" sont susceptibles d’expliquer pourquoi Jest s’est avant tout orienté vers Rivière pour entreprendre son projet. Tous trois voyaient en effet dans le cadre muséographique et les activités qui lui sont associées, dont la collecte d’objets, le lieu d’exercice "normal", voire privilégié, de leur métier et de l’ethnologie – ce qui n’était pas réellement le cas pour Lévi-Strauss [16]. Aussi le Musée de l’Homme, auquel Leroi-Gourhan et Jest étaient fortement liés [17], ne pouvait-il que prendre contact avec le MNATP s’agissant de développer une recherche sur une zone rurale française.

Le projet prit forme en mai 1963 et fut accepté par le directoire du CNRS en juillet. À la suite d’une mission menée en Aubrac ce même mois par Jest et le cinéaste Jean-Dominique Lajoux, il fut centré sur la question des systèmes d’élevage et de l’usage des montagnes et des burons [18]. Il fut aussi placé sous le signe d’une ethnologie d’urgence, en raison des transformations qui affectaient ces systèmes et du déclin de la production fromagère en altitude : « structures séculaires » et « traditions anciennes » disparaissaient [19]. Une « enquête socio-économique » devait tout d’abord être effectuée, axée sur le cycle annuel du bétail et le mode de vie des « hommes du buron ». Devaient aussi y être adjoints diverses « monographies » ou travaux plus thématiques sur les guérisseurs, l’artisanat, les traditions musicales, la littérature orale et la linguistique. La tonalité d’ensemble de ce projet l’inscrit de manière assez évidente dans les centres d’intérêt qui étaient alors ceux du MNATP. S’en écartent cependant, sous l’influence de Jest et Leroi-Gourhan, la prise en compte plus accentuée de la question des techniques, la nécessité d’une présence des enquêteurs durant « de longs mois » [20], la balance entre un examen du « déclin » et de la « dislocation des modes de vie traditionnels » et celui des « possibilités de modernisation et de conversion qu’apporte la civilisation industrielle ». Apparaît aussi la mention d’une nécessaire étude d’ethnographie historique, liée à « l’ancienneté du type d’élevage ».

Ce projet initial a subi un certain nombre d’inflexions perceptibles dans un second document [21]. La plus notable d’entre elles a trait à la place grandissante qu’y prend l’analyse diachronique des systèmes d’élevage. En effet, l’Aubrac est rapidement apparu comme « un laboratoire privilégié pour l’étude [de leurs] transformations historiques ». Cette attention historienne beaucoup plus marquée résulte de la contribution de Charles Parain [22] à la définition du plan d’enquête. Et c’est notamment par son intermédiaire qu’ont émergé, non seulement le volet historique de l’enquête, qui a permis une prise de distance avec l’idée de la "disparition de traditions séculaires", mais aussi une réflexion autour de la notion de communauté rurale.

L’enquête fut donc centrée sur une microrégion naturelle répartie sur trois départements, zone où se situaient plus de 300 montagnes [23] et qui comprenait une vingtaine de communes (« l’Aubrac montagnard »). Elle inclut aussi l’ensemble de celles qui utilisaient ces montagnes (le « bassin d’alimentation »), soit près de 80 communes au total, ce qui va fortement peser sur la recherche [24]. La quasi-totalité du financement fut apportée par le CNRS et complétée par les centres associés à l’enquête, dont avant tout le MNATP, premier fournisseur des effectifs de chercheurs. La principale collaboration fut établie entre ce dernier et le Centre de recherche ethnologique de l’université de Paris, dirigé par Leroi-Gourhan. Par la suite, courant 1964, une équipe de sociologie économique, dirigée par Jean Cuisenier et rattachée au Centre de sociologie européenne [25], fut intégrée à la RCP, suivie d’une autre d’agronomes et zootechniciens de l’INRA [26]. Enfin, une douzaine de chercheurs intervinrent à titre individuel et plus ponctuel, grâce à des vacations CNRS, sans que leur institution de rattachement soit directement associée au dispositif. Ce dernier prévoyait la mise en place d’une commission permanente, chargée du suivi général de l’enquête. Elle fut présidée par Leroi-Gourhan, qui n’a joué qu’un rôle mineur dans la mise en œuvre effective du travail [27]. Nommé responsable de la RCP, Rivière en était membre de droit. Elle comprenait aussi Jest en sa qualité de chef de mission, Claudie Marcel-Dubois, chef du département de musicologie au sein du MNATP et le géographe André Fel, professeur à l’université de Clermont-Ferrand. À la lecture des documents conservés dans le fonds d’archives, il apparaît que la RCP fut organisée et dirigée par Rivière et Jest, qui en furent les architectes et les maîtres d’œuvre.

Dans le premier projet de juillet 1963, la dimension historique de l’enquête tenait en quelques lignes. Cependant, elle a finalement « coiffé l’ensemble de la recherche coopérative » et lui « a servi de base » [28]. Le fait qu’elle fut confiée à Charles Parain n’a rien pour surprendre. En effet, celui-ci était proche de Leroi-Gourhan de par leur intérêt commun pour le « phénomène technique comme caractéristique première et décisive de l’humanité et moteur de son histoire » (Barbe & Bert, 2011 : 6). Il défendait une approche de ce phénomène à la fois historique et matérialiste, au sens marxiste du terme. Il fut proche du Parti communiste à partir du début des années 1930, puis fortement lié aux activités scientifiques et politiques qui lui étaient associées dans l’après-guerre [29]. Il s’est aussi rapproché du MNATP à la fin des années 1930 et a joué un rôle actif dans certaines entreprises qui se sont développées dans son giron après 1945. Il a ainsi pris une place importante dans la Société d’ethnographie française créée en 1947. Le travail qu’il a mené au sein de la RCP a modifié les perspectives de l’enquête, en montrant combien l’usage des montagnes était associé à la grande propriété d’origine abbatiale formée au Moyen Âge et aux rapports que celle-ci entretenait avec la petite paysannerie pour l’utilisation des pâturages. L’analyse historique s’est aussi axée sur des périodes plus proches, pour lesquelles « le dépouillement des textes a permis de recouper l’observation directe » (Jest, 1973 : 31). Celle du déclin de la production fromagère dans les burons pouvait ainsi être ramenée à l’aune du caractère finalement récent de cette activité, apparue au milieu du XVIIIe siècle. Sous cet angle, la contribution de l’ethnologie historique visait « l’élucidation et l’analyse des anciennes structures techniques, économiques et sociales, telles qu’elles s’étaient constituées sans jamais cesser d’évoluer avant l’avènement de l’ère industrielle, ainsi que l’examen de leurs transformations subséquentes, de leur décomposition » (Parain, 1971 : 19). Or, sous l’influence de Jest, l’enquête entendait aussi analyser et comprendre les réorientations contemporaines des systèmes d’élevage et plus largement de la structure socio-économique de l’Aubrac qui faisaient suite à cette décomposition.

Finalement, la RCP prenait pour objet un système de transformations socio-historiques analysé par l’intermédiaire d’enquêtes directes ou en archives, ce qui modifiait fortement l’approche de la notion de tradition. Celle-ci n’était plus conçue comme immémoriale mais comme une modalité de la transmission des connaissances ou des croyances (Parain, ibid.), ou encore comme l’« expression transitoire de la personnalité du groupe » (Leroi-Gourhan, 1970 : 9). Et s’il y avait urgence à enquêter, elle avait trait à la nécessité d’examiner un système sociotechnique avant qu’il ne soit remplacé par un autre et d’en effectuer l’enregistrement. Cette fonction d’enregistrement dévolue à l’ethnologie ou à certaines de ses composantes était reconnue autant par Leroi-Gourhan [30] que par Rivière. Dans le cas de l’Aubrac, on trouve chez ce dernier de nombreux signes d’une mise en valeur du caractère moderne des techniques utilisées : photos, vidéos sonorisées, bandes magnétiques, cartographie, sans parler du travail muséographique de collecte – bien que celui-ci n’ait pas été premier dans l’élaboration de l’enquête [31]. Apparaît ainsi l’idée d’une capacité de la RCP à objectiver et reproduire l’Aubrac « en concentré », sur le mode d’une synecdoque technique et technologique, et à en témoigner avant que ne disparaisse le monde dont elle observait l’effacement.

À la lecture des archives, il semble que ce soit autour de cette question de l’évolution sociotechnique que s’est structuré le cœur effectif de l’enquête, là où les relations entre les chercheurs paraissent avoir été les plus abouties, conduisant au sentiment qu’une réelle interdisciplinarité a été mise en œuvre. Ce cœur regroupait l’équipe d’ethnologie historique (principalement Parain mais aussi Jean-Luc Chodkiewicz) et celle dite d’« ethnologie globale » qui travaillait sur les montagnes (principalement Jest et Claude Royer mais aussi Jean-Dominique Lajoux et André Desvallées) avec l’aide des zootechniciens (dont Bertrand Vissac et Claude Béranger). Cette "équipe dans l’équipe" centrait ses analyses sur l’organisation et la transformation des systèmes d’élevage. Une notion, issue des réflexions de Parain, prit une place importante dans leurs travaux, celle de « communauté rurale ». Cette notion et celles qui lui étaient apparentées (collectivité, groupe communautaire) faisaient bien partie à cette période d’un fond commun des regards portés sur les mondes ruraux (Chiva, 1958). Cependant, l’acception que lui conférait Parain la plaçait directement dans le sillage d’une approche matérialiste des structures sociales.

En effet, à partir de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’au milieu des années 1950, Parain a entretenu des relations scientifiques avec l’historien Albert Soboul et avec le philosophe et sociologue Henri Lefebvre. Ces relations se sont nouées au MNATP pendant l’Occupation, dans le cadre des Chantiers intellectuels organisés par Rivière. Elles se sont aussi nouées autour d’un triple fil directeur, celui de l’histoire, du marxisme et d’un intérêt pour le concept de communauté rurale. Cet intérêt est présent chez Soboul dès la fin des années 1940 et donne lieu à plusieurs publications (Soboul, 1947 et 1950). Pour Lefebvre, il est issu de ses travaux de thèse effectués à Campan, dans les Pyrénées, durant la guerre (Lefebvre, 1954). C’est sur cette base qu’il a théorisé la notion de communauté rurale, qui caractérise selon lui :

« […] une forme de groupement social, organisant selon des modalités historiquement déterminées, un ensemble de familles fixées au sol. Ces groupes élémentaires possèdent d’une part des biens collectifs ou indivis, d’autre part des biens privés, selon des rapports variables mais toujours historiquement déterminés » (Lefebvre, 1949 : 92-93).

Parain a commencé à travailler sur ces thématiques dès le milieu des années 1930 [32] et les a rapidement appliquées aux communautés villageoises (Parain, 1945). Or, dans le cas de l’Aubrac, c’est précisément à cette échelle, à savoir celle des villages (hameaux de quelque importance) et non des communes, que fonctionnait la gestion des montagnes [33]. La notion de communauté rurale trouvait ainsi toutes les conditions de son utilisation. Cette clef de lecture communautaire permit de comprendre, non seulement l’organisation des systèmes d’élevage sur la longue durée mais aussi les trajectoires sociales et historiques différentielles de groupes sociaux distingués par la taille de la propriété et les contraintes ou possibilités qui en découlaient. Ces contraintes avaient conduit à une émigration notable de la petite paysannerie, tandis que l’existence de grandes exploitations [34] et d’éleveurs « dynamiques » augurait d’une réorientation potentielle de l’élevage, consécutive aux fortes transformations qui affectaient son organisation dans ce milieu des années 1960 – abandon de la production fromagère et amorce de développement de l’élevage extensif de vaches "à viande".

L’extension socio-historique de l’enquête conduisit à opérer un second déplacement, géographique celui-là, centré sur l’examen de l’immigration aubracienne à Paris. Cet examen, non prévu dans le projet de recherche initial, résultait de la prise de conscience de l’ancienneté et de l’importance de cette immigration et de travaux effectués notamment par les musicologues et choréologues [35] du MNATP. Ces travaux avaient permis de remarquer combien, pour les Aubraciens de Paris qui y revenaient l’été, le pays natal devait rester « un havre de grâce, une réserve de traditions » [36]. De plus, l’observation de bals amenait à repérer les influences urbaines et notamment parisiennes auxquelles étaient sujettes les bourrées pratiquées en Aubrac. Une recherche fut tout d’abord confiée fin 1964 à un élève de Leroi-Gourhan et incluse dans un programme plus vaste comprenant, outre les travaux d’ethnomusicologie et d’ethnochoréologie de Claudie Marcel-Dubois et de Jean-Michel Guilcher, le suivi à Paris par Claude Royer des buronniers qu’il étudiait l’été dans les montagnes.

La mise en page des photos dans la publication joue à l’évidence sur l’effet de décalage induit par la variation saisonnière des activités professionnelles.

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Image 01
Un jeune Aubracien dans l’équipe du buron de Pesquié Haut, été 1964 (le troisième en partant de la gauche).
Illustration du chapitre « L’Aubrac à Paris », 1973, in L’Aubrac, tome 4, Ethnologie contemporaine II, page 223.
Photographie de Jean-Dominique Lajoux, reproduite avec l’aimable autorisation de l’auteur.
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Image 02
Ce même jeune Aubracien travaillant le reste de l’année aux Halles de Paris.
Illustration du chapitre « L’Aubrac à Paris », 1973, in L’Aubrac, tome 4, Ethnologie contemporaine II, page 223.
Photographie de Jean-Dominique Lajoux, reproduite avec l’aimable autorisation de l’auteur.
Un jeune Aubracien dans l’équipe du buron de Pesquié Haut (image 01, le troisième en partant de la gauche) et travaillant le reste de l’année aux Halles de Paris (image 02).

L’élève de Leroi-Gourhan l’ayant abandonnée, l’enquête fut reprise en 1965 par un jeune étudiant, Jean-Luc Chodkiewicz, issu du CFRE (Segalen, 2014). Elle conduisit au développement d’une recherche d’anthropologie urbaine avant la lettre, à la fois historique et ethnographique. Elle passa notamment par une observation des banquets organisés par les amicales d’originaires, « sorte de "Potlatch aubracien" qui se termine par un bal régional » [37]. Or ces amicales et leurs bals jouaient un rôle déterminant dans la fixation de répertoires culturels repris ensuite en Aubrac où ils étaient considérés comme traditionnels. Il devenait ainsi possible d’étudier les « phénomènes d’emprunt et d’élaboration folklorique » [38]. La contribution de Jean-Michel Guilcher fut essentielle sur ce point. S’il ne s’agissait pas de développer une approche critique de la notion de tradition tel que cela se fit plus tard (Lenclud, 1987), son introduction au volume Ethnologie contemporaine 3 (Guilcher, 1975) prend fortement ses distances avec une lecture essentialiste de ce concept. Certes, l’usage de plusieurs substantifs dans son propos tend à l’hypostase ("la" tradition paysanne, "le" rural) et le texte garde trace de l’idée d’une « ancienne culture traditionnelle » en déclin. Cependant, en portant son attention sur les phénomènes migratoires et sur le caractère décisif de celles vers Paris, qui ont conduit à l’élaboration consciente d’un « trésor » de traditions à conserver (ibid. : 26), il met à jour les mécanismes sociaux de leur production, jetant les bases d’une analyse des phénomènes de revivalisme folklorique et de "néo-traditionalisme".

Ces déplacements historiques et géographiques de l’enquête n’avaient cependant pour objet que de mieux circonscrire ce que « l’ensemble des chercheurs s’effor[çaient] de saisir », soit « une réalité 1964 en Aubrac » [39]. Réalité constituée avant tout d’hommes et de vaches.

Axés sur une approche « globale » de l’Aubrac, les travaux menés dans le cadre de la RCP se sont cependant fortement centrés sur l’analyse des systèmes d’élevage et sur l’usage des montagnes, qui en constituaient le cœur. Compte tenu des perspectives analytiques de Jest, de la présence des agronomes et zootechniciens et de la prise de conscience des transformations en cours, l’enquête sur ces thèmes fut située à un double point de jonction, entre "tradition" et "modernité" d’une part et entre recherches fondamentale et appliquée de l’autre.

En effet, les années 1960 ont été marquées, en France, par une forte volonté politique de modernisation de l’agriculture, visant à modifier profondément les structures d’exploitation en suivant le modèle de l’exploitation familiale de taille moyenne, appuyée sur l’usage de techniques modernes de production et de gestion [40]. Cette approche moderniste, qui prit forme dès l’après-guerre, conduisit les experts et agents chargés de la mettre en œuvre à catégoriser les zones agricoles et les agriculteurs en se fondant sur l’évaluation de leurs capacités à prendre place dans ce mouvement. Cette lecture experte entrait finalement en conjonction avec celle des chercheurs en sciences sociales, qui faisaient de l’"entrée dans la modernité" de la société française et du "changement social" des objets d’étude privilégiés, particulièrement en sociologie [41].

C’est dans ce cadre général que prit forme le champ des études rurales (Debroux, 2004 et 2009 ; Laferté & Renahy, 2006) et notamment ses pôles économiques (Garcia Parpet, 2007) et sociologiques (Barthez, 2007 ; Alphandéry & Sencébé, 2009). L’ethnologie n’a que peu participé au développement de cette "transitologie" [42] ruraliste, dans la mesure où sa fonction au sein de la division du travail scientifique et le rôle social qui lui était reconnu étaient plutôt d’étudier et de conserver les dernières traces de mondes dont on supposait qu’ils étaient "en train de disparaître". Cependant, présente dans les perspectives de Leroi-Gourhan ainsi que dans les premiers travaux aveyronnais de Jest, la question du passage de la tradition à la modernité prit une place déterminante dans la RCP. Or, non seulement la notion de tradition fut relativisée dans le cours de l’enquête, mais celle de modernité ne fut pas hypostasiée, comme elle le fut en partie par Edgar Morin dans les travaux qu’il a menés à Plozévet [43]. C’est bien la modernisation, « passage à la société industrielle » [44] qu’il convenait d’étudier, c’est-à-dire la phase contemporaine et déterminante d’un processus plus général de transformation historique au sein duquel prenait place l’« Aubrac 1964 », cette « réalité » qu’il s’agissait de saisir.

L’iconographie présentée dans les ouvrages qui ont résulté de l’enquête manifeste clairement ce jeu entre tradition et modernité, entre marques du passé et espoirs de l’avenir.

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Traite à la main en montagne.
Photographie de Jean-Dominique Lajoux.
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Centre d’insémination artificielle de Soual (Tarn). Magasin d’expédition du sperme en boîtes isothermes.
Photographie de Jean-Dominique Lajoux (in L’Aubrac, tome 1, Agronomie, sociologie économique, planche 8, page 100).

De plus, bien que recherche « fondamentale », la RCP a été prise dans de multiples « engrenages » avec « les autorités administratives, les experts de l’économie rurale et de la planification, la profession organisée » [45], lui conférant un caractère de recherche appliquée. Les travaux centrés sur l’élevage ont assez rapidement bénéficié du concours des services agricoles (Direction des services de l’agriculture, Centres d’études techniques agricoles, Groupements de vulgarisation agricole), de même que la RCP dans son ensemble a fini par retenir l’attention des élus et autorités administratives. Par ailleurs, le travail effectué dans la zone des montagnes auprès des éleveurs a conduit à nouer avec eux des relations de confiance et de proximité, notamment avec ceux qui apparaissaient comme les plus dynamiques et à même de construire l’« Aubrac de demain ». La RCP fut ainsi associée à une forme d’engagement des chercheurs sur leur terrain [46], de telle sorte que des liens avec la région demeurèrent actifs après son achèvement [47].

L’enquête sur l’élevage eut lieu dans un moment où ses modes d’organisation se transformaient fortement. On assistait en effet dans ce milieu des années 1960 à l’abandon de la traite en montagne pour la fabrication du fromage. Cette dernière, qui avait débuté au milieu du XVIIIe siècle avant de commencer à décliner au début du XXe, était en très forte régression [48]. Parallèlement, les montagnes étaient de plus en plus utilisées pour un « élevage en manade », soit un élevage extensif orienté vers la production de viande, qui commençait à s’appuyer sur le croisement avec la race charolaise. Cependant, « le passage à une nouvelle structure […] n’est pas un phénomène de dépérissement comme souvent les habitants de l’Aubrac, par attachement affectif aux formes du passé, le répètent volontiers ». Ce changement d’équilibre « fait apparaître au premier plan un autre groupe [que celui des buronniers] : le groupe des éleveurs » (Jest, 1973 : 60), que les ethnologues avaient pu « découvrir dans l’homme de l’Aubrac » grâce aux travaux des agronomes et zootechniciens (Vissac, 1970 : 23). Par leur participation à la RCP, ces derniers évoluaient dans un cadre associé au CNRS – alors que la création de l’INRA en 1946 avait conduit à la dévaluation de cet institut dans le champ scientifique (Vissac, 2002 : 285 ; Barthez, 2007 : 431-432). Cependant, cette participation apparaissait comme quelque peu « farfelue » aux yeux des milieux de la recherche agronomique, pour lesquels la collaboration avec des ethnologues n’avait en soi rien d’évident, et fut réalisée comme « un devoir de vacances » [49]. Elle a néanmoins fortement bouleversé le regard que ses participants portaient sur les systèmes d’élevage, en leur faisant prendre conscience des relations que ces systèmes entretenaient avec un environnement social plus large. Les liens avec les ethnologues et la dimension « globale » de l’enquête les ont amenés à utiliser leurs méthodes d’enquête de terrain [50] et à découvrir et examiner les diverses pratiques alors observables en Aubrac, « quel que soit leur degré d’évolution technique » (Vissac, 1970 : 23) [51]. Si ce dernier était estimé au prisme d’un modernisme progressiste, la recherche les a aussi conduits à une prise de distance à l’égard de leur ethos professionnel et à une relativisation de ces principes progressistes. Alors que les montagnes semblaient condamnées et vouées au reboisement selon certains responsables techniques locaux, leurs conclusions soulignaient l’intérêt qu’il y avait à les utiliser pour orienter l’élevage, à partir d’un croisement avec la race charolaise, vers « la production d’animaux maigres destinés à être engraissés dans des régions plus favorables » (Béranger & Tessier, 1970 : 189). Ils avaient aussi pu reconnaître la très bonne adaptation au milieu naturel des anciens systèmes d’élevage et les qualités de rusticité de la race Aubrac, ce qui rompait avec les considérations alors dominantes au sein de leur milieu professionnel. Selon les agronomes, zootechniciens et ethnologues, l’élevage avait un avenir en Aubrac, même s’il fallait en passer par une réduction du nombre d’exploitants, liée à une nécessaire augmentation des surfaces d’exploitation.

Ces considérations sur l’avenir de la région et de l’élevage ont occasionné de fortes tensions avec l’équipe de sociologie économique dirigée par Jean Cuisenier. Les sociologues brossèrent en effet un tableau extrêmement sombre de la situation de l’Aubrac : faiblesse du chiffre d’affaires des entreprises ainsi que des investissements privés et publics ; place centrale d’un élevage bovin dont les produits sont « vendu[s] maigre[s], sans aucune valorisation au profit des éleveurs » (Cuisenier, 1970 : 237) ; absence de tout esprit de calcul chez ces derniers, qui ne tenaient quasiment aucune comptabilité à l’heure de l’entrée dans le Marché commun [52] ; dépopulation et départ des jeunes et des filles, entraînant des problèmes de célibat ; « désintégration de la structure sociale » (ibid. : 258). C’est notamment pour contrer cette vision que Jest organisa une revisite d’une partie du terrain aubracien au début des années 1970 (Jest, 1974). Si le dépeuplement continuait, les auteurs (dont certains zootechniciens de la première enquête, Jest, Parain et Royer) trouvaient néanmoins de multiples raisons d’espérer dans le développement du tourisme ou la très forte structuration des milieux de l’élevage.

La RCP a joué un rôle important dans l’orientation et l’organisation du développement agricole en Aubrac : « ça a été un déclic » [53]. Bien qu’il lui fût reproché que les solutions qu’elle préconisait avaient le tort de conduire à une forme de ranching [54] et à la perte de la race, elle a appuyé ce mouvement de structuration de la profession alors naissant [55]. Ce rôle a aussi été déterminant dans l’analyse technique des systèmes d’élevage et a servi à l’élaboration de modèles de production (Liénard & Deudon, 1970). L’Aubrac a par la suite pris une grande place dans les réflexions et activités scientifiques des spécialistes de races bovines [56]. Parallèlement, l’effervescence autour de cette région contribua aussi à l’essor de l’ethnozootechnie, dont Rivière fut nommé président d’honneur de la société du même nom en 1972, société dont furent membres ou publièrent dans sa revue Mariel Brunhes Delamarre, Corneille Jest, Bertrand Vissac, Claude Béranger, tous acteurs de l’enquête Aubrac. Cependant, la RCP ne fut qu’un ferment, certes déterminant, dans le développement de ce champ d’études dans les années 1970 et n’y a pas pris une place réellement centrale. Dans un article consacré à l’élevage du yak publié en 1976, Jest remarquait qu’il manquait à la connaissance de cet animal « une zootechnie (dans le même sens que l’on donne à ethnographie) » et qu’une telle approche « ne peut être le fait d’un seul chercheur ou d’une discipline. Elle doit être multidisciplinaire et se construire avec la collaboration des éleveurs eux-mêmes […] » (Jest, 1976). Cette proposition, que l’on croirait tirée de la RCP Aubrac, s’appliquait en fait à celle qu’il dirigeait alors au Népal, la seconde en quelques années.

Les recherches menées en Aubrac se sont inscrites dans un ensemble de parallèles et de liaisons avec d’autres RCP. Elles furent tout d’abord corrélées aux deux enquêtes que Jest a entreprises au Népal. La première, RCP 65 « Étude des régions népalaises », débuta en 1965, durant l’enquête Aubrac. La seconde, RCP 253 « Écologie et géologie de l’Himalaya central », prit la suite en 1970. On perçoit ainsi un entrecroisement manifeste entre les calendriers des RCP. Mais il concerne aussi les acteurs et les disciplines qui y furent engagés. Ainsi, Jest, spécialiste du Népal et non des régions rurales françaises [57], profita de l’expérience aubracienne pour lancer en 1964 l’idée d’une recherche collective népalaise où il occupa de nouveau la fonction de chef de mission, là encore sous la responsabilité d’un directeur de musée, celui du Musée de l’Homme, Jacques Millot [58]. Il engagea des chercheurs ayant fait leurs premières armes en Aubrac et qui, comme Philippe Sagant, devinrent des spécialistes du Népal. Plus encore, sa découverte de la zootechnie sur les plateaux du centre de la France l’a amené à intégrer cette discipline à ses travaux himalayens lors de sa second RCP népalaise, l’un des représentants de ce domaine d’études, Jean-Henri Tessier, ayant participé à l’enquête Aubrac. Enfin, les chercheurs mobilisés par ces enquêtes himalayennes le furent aussi en Aubrac, avec la participation de l’écologiste Jean-François Dorbremez à la revisite de ce terrain en 1973 (Jest, 1974).

Au-delà de ces entrecroisements, les dispositifs de recherche de ces RCP furent aussi pour partie similaires. Cette proximité est notamment perceptible dans la place donnée à l’anthropologie visuelle et à la réalisation de documentaires, grâce aux liens établis dès la fin des années 1950 entre Jest et Jean-Dominique Lajoux. En effet, tous deux ont réalisé plusieurs films en Aveyron en 1959-1960 dans le cadre de la préparation de la thèse que le premier a soutenu en 1960 [59]. Cette collaboration s’est maintenue et développée lors des travaux effectués en Aubrac, auxquels Lajoux a participé de manière déterminante. Bien qu’il n’ait pas accompagné Jest au Népal, il fut cependant le coréalisateur de certains films que celui-ci a tournés dans les vallées himalayennes, comme Tarap, la vallée aux chevaux excellents (Jest & Lajoux, 1965). Le documentaire accorde une attention assez marquée aux objets et aux techniques de cette vallée, dans la région du Dolpo, au nord-est du Népal, notamment celles associées à la vie pastorale (élevage, traite, fabrication du fromage) ou agricole (battage au fléau, vannage). Les prises de vue des paysages de montagne et des vallées herbeuses, de la dépaissance des troupeaux ou de la traite permettent d’établir un parallèle tangible avec l’Aubrac et le traitement à la fois scientifique et documentaire dont il fit l’objet.

Ce traitement a notamment donné lieu lors de la première RCP népalaise à la prise de nombreuses photos et enregistrements sonores, à la collecte de plusieurs centaines d’objets ainsi que d’échantillons de plantes, d’insectes ou de minéraux, éléments qui témoignent d’une disposition encyclopédique et muséographique, ainsi qu’à la production de matériaux ressortissant à des registres scientifiques aujourd’hui fortement distingués (sciences de la nature et de la culture). Finalement, c’est une même approche d’ethnologie globale d’inspiration maussienne qui se trouvait mise en œuvre au Népal et en Aubrac, ce qui relativise fortement l’idée d’une césure entre ethnologie du proche et ethnologie « exotique ». Cependant, le concept de totalité/globalité était relu à l’aune des perspectives d’un Leroi-Gourhan – qui avait suivi les cours de Mauss – et déployé pour appréhender l’ensemble des systèmes techniques et processus d’interaction reliant ressources naturelles et agencements socioculturels.

Les relations de l’Aubrac avec d’autres recherches collectives n’ont pas uniquement concerné le Népal. À la lecture des documents d’archives, elles sont aussi perceptibles à propos des deux autres enquêtes qui, outre celle qui retient ici mon attention, ont eu lieu en France dans les années 1960, soit l’action concertée de Plozévet et la RCP Châtillonnais. En effet, Jest et Rivière ont participé à plusieurs reprises à des activités liées à l’enquête menée en Bretagne, dont les retours d’expérience ont servi à élaborer certains aspects de la méthodologie à mettre en œuvre en Aubrac. Ainsi, Jest évoque en janvier 1964 combien sa présence lors d’une « réunion Plozévet a été fort instructive et [l]’a beaucoup fait réfléchir et sur l’enquête de groupe et sur les moyens à mettre en œuvre pour ne pas aboutir à une saturation du terrain comme celle de la Bretagne » [60]. Cette réflexion a débouché sur des instructions, mentionnées dans les règlements et directives de la RCP édictés en mars 1964, qui visaient à réguler les contacts enquêteurs/enquêtés et à éviter ce phénomène de « saturation » [61].

Cependant, les rapports entre la recherche menée en Aubrac et celle qui eut lieu ensuite dans le Châtillonnais furent beaucoup plus directs que ce ne fut le cas avec Plozévet, puisque l’enquête bourguignonne procède de l’expérience aubracienne (Wolikow, 2010). De multiples documents signalent en effet combien, au sentiment « d’avoir engagé l’ethnologie dans une voie nouvelle : l’étude de la société industrielle », se conjugue celui d’avoir expérimenté une méthodologie rapidement transférable vers de nouveaux projets [62]. Et si la RCP Aubrac « présente un caractère d’urgence », c’est qu’elle pourrait permettre la « mise au point plus rapide d’autres RCP […] » portées par les mêmes partenaires scientifiques [63]. Ainsi, dès février 1965, Rivière transmettait au CNRS un « Avant-projet d’une RCP France-Est » qui fut accepté, pour partie grâce au succès reconnu à l’Aubrac. En novembre de cette même année, il écrivait à Jest en lui disant être heureux de voir sa « RCP Népal si bien marcher » pendant que celle de l’Aubrac « marche fort » et que « la RCP Châtillonnais a fait un brillant début », puisque l’équipe de pré-enquête a sillonné la région pendant une semaine, « rendu visite au grand Claude [Lévi-Strauss] dans son château » et que « l’on attend plus que [Jest] pour compléter le bureau des jeunes Turcs » [64]. Car la RCP lancée en Bourgogne n’était pas conçue sur la base d’une rupture avec l’Aubrac. Elle en constituait plutôt le prolongement, tout en bénéficiant de la coopération du LAS, chargé de « l’étude de la parenté ». Il s’agissait toujours de se situer au point analytique de l’entrée de la France dans « la civilisation industrielle », « moment précieux et fugitif où l’empreinte du passé reste assez forte pour éclairer au mieux une prospective de l’homme » [65]. Il s’agissait aussi de s’appuyer pour une très large partie sur les mêmes disciplines, les mêmes hommes et les mêmes institutions [66]. Pourtant, l’on sait combien l’enquête bourguignonne ne devait pas donner lieu à une dynamique similaire à celle qui avait animé l’Aubrac. À l’élan initial succéda une entreprise dont les visées interdisciplinaires n’ont que peu été suivies d’effets (Wolikow, ibid.) et dont les réussites scientifiques furent à porter principalement au crédit de l’enquête Minot [67].

Dans les travaux qu’elle a consacrés à l’enquête Aubrac, Martine Segalen signale à de nombreuses reprises combien celle-ci est tombée dans l’oubli et fut rapidement renvoyée à un état daté et dépassé de l’histoire disciplinaire (Segalen, 2005, 2010, 2014). La principale raison en fut la lenteur des publications, qui se sont échelonnées entre 1970 et 1986 pour le septième tome, et ont donc paru dans un temps scientifique autre que celui de la réalisation de l’enquête [68]. Antérieurement, l’ouvrage qu’elle avait rédigé avec Jean Cuisenier en 1986, consacré à l’histoire de l’ethnologie de la France, avait aussi mentionné différents manques, comme l’absence de traitement des questions de parenté (Cuisenier & Segalen, 1986). Cette absence, remarquée par d’autres auteurs, fut imputée à une focalisation sur les logiques de la localité et à une lecture marxisante des communautés qui aurait conduit à minorer le rôle des systèmes de filiation et d’alliance (Chiva, 1992, 2007).

Ceux qui en furent les artisans eurent conscience de certaines faiblesses de l’enquête. Ainsi, selon Rivière, « Le point de vue de la synthèse a été donné dès le début [soit l’opposition historique entre grande et petite propriété et usages des montagnes]. N’a pas été posée la vue globale [soit l’interrelation entre les différents axes de l’enquête]. Mais insuffisance des équipes, simples sondages, l’analyse n’a pas été poussée assez loin. » [69] Il en a résulté un travail surtout descriptif et l’absence de mise en rapport entre les différents pans des recherches. Ainsi, le lien entre histoire, ethnologie, linguistique, agronomie et zootechnie, n’a pas réellement abouti à une analyse globale des systèmes d’élevage et des modalités de production des races bovines [70], de même que l’examen des évolutions de l’agriculture, du dépeuplement et des migrations n’a pas donné lieu à une étude des transformations du marché matrimonial (Bourdieu, 1962) ou que, comme le faisait remarquer Martine Segalen, la recherche sur les croyances populaires n’a pas acquis la densité de celle menée une dizaine d’années plus tard dans une autre région de France (Favret-Saada, 1977).

Cependant, il me semble que la lecture des acquis et des manques, et par conséquent de la postérité scientifique de cette recherche, tend aussi à juger rétrospectivement d’un état de l’ethnologie. Considérer ces travaux comme "dépassés" ou "novateurs" en leur temps, notions qui constituent les catégories indigènes de la pratique et de l’histoire scientifiques, n’est-ce pas construire à rebours les phases d’une téléologie disciplinaire, perspective à partir de laquelle sont entérinés les résultats de la dynamique d’un espace de positions propre aux périodes considérées ? A posteriori, certaines apparaissent comme "fondatrices" quand d’autres sont perçues comme "datées", alors qu’elles n’étaient à leur époque que des positions par rapport à d’autres, dès lors que le "sens de l’histoire" n’était pas encore fixé. De plus, sont aussi oubliés les conditions d’exercice du travail scientifique, les choix effectués au regard des moyens disponibles, et la contingence des évènements susceptibles d’expliquer tout autant le déroulement de l’enquête que sa postérité. En 1966, lorsqu’elle se termine, la RCP Aubrac n’était pas nécessairement vouée à un oubli rapide.

Ainsi, les problématiques associées à la parenté ou à la politique ne furent pas forcément des points aveugles de la recherche, bien qu’elles n’aient pas été inclues dans le projet initial. Les ethnologues ont ainsi appris aux spécialistes de l’élevage à utiliser les généalogies, les ethnomusicologues ont dressé des diagrammes de parenté des musiciens qu’ils étudiaient et l’on trouve un intérêt – il est vrai limité – porté aux questions politiques dans certaines pages publiées [71]. Le principal problème du traitement de ces questions fut lié à l’échelle retenue, comme en témoigne la retranscription d’un échange entre les principaux acteurs de la RCP :

* Corneille Jest : Problème du vote : les Aubraciens de Paris sont inscrits en Aubrac et y votent.
* Jean Cuisenier : Ethnologie de la France à faire – les méthodes sont à mettre au point.
* André Leroi-Gourhan : Importance des archives municipales. À vrai dire dans un village plus de temps doit être consacré aux archives que sur le terrain.
* Jean Cuisenier : Rien n’a été fait pour les statistiques de vote, etc.
* Corneille Jest : C’est une question d’argent.
* Jean Cuisenier : Il faut collecter les documents […] Ce qui pose problème ce sont les registres d’état civil. Excellente série continue sur 150 ans.
* André Leroi-Gourhan : Difficile à utiliser pour les systèmes de parenté ou professionnels.
* Jean Cuisenier : Registre d’état civil représente 4 à 5000 actes à transcrire. Au total 200 000 à 300 000 actes. Peut-on y prétendre ? Sondage 1 acte sur 5 ou 10. Un village à fond ? Traiter tout de suite le problème.
* André Leroi-Gourhan : […] Les fichiers électoraux sont une source extraordinaire.
* Jean Cuisenier : Cette collecte et enquête est facile dans un village unique mais d’une commune à une région plus vaste, changement d’échelle, changement d’optique [72].

Outre ces questions propres à la mise en œuvre de l’enquête, le choix d’une publication unique et coordonnée, souhaitée par Rivière pour éviter la dispersion qui caractérisait l’enquête menée à Plozévet, eut des conséquences déterminantes [73]. Cet objectif semblait bien engagé en 1966. Cependant, quelques incidents vont contrarier sa réalisation. Ainsi par exemple, le premier tome dut attendre les contributions des zootechniciens, pris par des charges administratives liées à la préparation de la loi sur l’élevage de 1966. Pour le tome 3, Jest était parti pour le Népal en 1970 sans avoir livré son texte. Néanmoins, plus que l’accumulation des retards, c’est surtout le fait que les crédits alloués par le CNRS ne permettaient que la publication d’un volume par an, périodicité qui s’est allongée par la suite, qui a provoqué ce très fort décalage entre les dates de rédaction et de parution.

Ces publications ne suscitèrent que très peu de comptes rendus [74]. Ce faible écho est d’autant plus significatif qu’il concerne des revues directement en rapport avec les thématiques de la recherche ou avec les espaces scientifiques dont elle relevait. Il fallut attendre 1988 pour qu’une recension dans Ethnologie française, due à Martine Segalen, soit consacrée à l’Aubrac et à la totalité des ouvrages qui en sont issus (Segalen, 1988). Seul le travail de revisite de Jest bénéficia d’une courte note dans Études rurales. L’Aubrac n’est pas mentionné dans un article de François Sigaut paru dans cette revue et consacré à « La technologie de l’agriculture. Terrain de rencontre entre agronome et ethnologue » en 1975 (Sigaut, 1975) [75]. Néanmoins, la réception de ces travaux a pu aussi prendre place dans les débats scientifiques de l’époque. Ce fut notamment le cas lorsque Florence Weber rendit compte assez favorablement de la parution du tome 6-2 dans Économie rurale en 1983, soulignant l’intérêt du souci de mise en perspective historique dont il faisait montre (Weber, 1983). Or cette question du rapport à l’historicité avait donné lieu à une recension beaucoup plus critique de sa part des travaux engagés à Minot sous l’égide du LAS, initialement dans le cadre de la RCP Châtillonnais (Weber, 1981). Son propos visait certaines tendances des analyses ruralistes menées en ethnologie (dont l’homogénéisation excessive des collectifs qu’elle opérait), ainsi que certains problèmes de méthodes (dont le manque de précision dans la caractérisation des enquêtés). Mais il visait aussi assez directement le projet structuraliste lui-même, car seul, à ses yeux, « un manque d’attention porté par les auteurs à la réalité historique pour elle-même » (ibid. : 252) avait permis la mise à jour d’un ordre structural au sein de certains phénomènes de la vie rurale à Minot. Cette position rejoignait, sans doute à son insu, celle de Charles Parain, inspirateur du regard historique développé dans la RCP Aubrac, qui avait critiqué le traitement de l’histoire par Lévi-Strauss dès 1967 (Parain, 1967). Selon lui, l’histoire n’apparaissait plus que comme « servante de l’analyse structurale », réduite à fournir de simples matériaux que celle-ci allait pouvoir mettre en ordre (Parain, 1975 : 25). Il opposait alors la figure de Leroi-Gourhan à celle de l’auteur de La pensée sauvage, le premier étant selon lui beaucoup plus sensible à l’histoire et à la technique que le second.

Cependant, le manque d’assise institutionnelle de Parain, chercheur non statutaire déjà âgé au moment de la RCP, et la relative confidentialité de ses travaux, comparée aux positions et à l’audience de Lévi-Strauss, ne permettaient pas à ses critiques d’avoir une réelle portée, à laquelle l’Aubrac aurait pu être associé. De plus, l’orientation affirmée de Jest vers son domaine de spécialité népalais dans les années 1960-1970 ne favorisait pas la publication de travaux susceptibles de valoriser la RCP et ses résultats, alors même qu’il était finalement le mieux placé pour cela. Plus généralement, la période de cette recherche correspond à celle du glissement de Leroi-Gourhan de l’ethnologie vers la préhistoire. Ce glissement fut déterminant, puisqu’il eut finalement comme conséquence un amoindrissement de l’ensemble des positions qu’il défendait dans le champ de l’ethnologie alors que, parallèlement, celles tenues par Lévi-Strauss étaient à leur apogée (Gutwirth, 2005). Au repli de l’analyse des techniques (Digard, 1979), répondait ainsi une orientation grandissante de la discipline vers le traitement de thématiques fortement marquées par l’empreinte des intérêts lévi-straussiens – le symbolique, la parenté, l’identité, le mythe (Segalen, 2005 : 225). C’est finalement la définition même de l’anthropologie qui s’en trouvait affectée, dès lors qu’elle devenait majoritairement reconnue comme anthropologie sociale et culturelle, et non pas comme cette discipline « globale » ayant pour objet « l’homme, tout simplement », telle que la concevait Leroi-Gourhan (Soulier, 2015). Et si « on peut mettre sur un même niveau de complexité la parenté humaine et la parenté bovine » (Jest, 1976 : 79), il n’empêche que c’est bien à l’analyse de la première que furent attachés les intérêts et le prestige disciplinaires, quand celle de la seconde sous l’angle de l’ethnozootechnie demeura relativement confidentielle.

Ainsi, dès les années 1970, se mettaient en place les conditions d’une presque « non-réception » de l’enquête Aubrac, qui n’a pu qu’être accentuée par les redéfinitions qu’a connues l’ethnologie du proche dans les années 1980 et par l’effacement des études rurales à la fin de cette même décennie (Rogers, 1995 et 2002). C’est bien ce cadre général, où prennent place les contingences de l’histoire, qui est susceptible d’éclairer l’oubli, tout autant nécessaire qu’accidentel, d’une enquête qui eut pourtant comme ambition de faire naître l’ethnologie de la France en l’arrachant au folklorisme.

 
 

Notes

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[1] L’enquête menée à Plozévet a donné lieu en 2008 à un colloque international « Histoire et actualité de la recherche coopérative sur programme de Plozévet. Les grandes enquêtes pluridisciplinaires des années 60-70 : bilans et perspectives » – Paillard et al., 2010. Deux projets, Plozarch et Plozcorpus, ont vu le jour à la suite de ce « retour sur archives ». La recherche menée dans le Châtillonnais fait depuis 2006 l’objet d’une revisite – soit un retour sur les terrains de recherche qui furent ceux de cette enquête – dans le cadre du programme « Encadrement et sociabilité dans les mondes ruraux » – Laferté (2006). Ce projet de recherche est coordonné par le CESAER, avec l’appui de la Maison des sciences de l’homme de Dijon.

[2] Le terme « montagne » renvoie aux alpages ou estives, soit des espaces délimités de pâturage situés en altitude.

[3] La préface à l’ouvrage Une campagne voisine. Minot, un village bourguignon, recueil d’articles relatifs à cette enquête, évoque ainsi son rôle de « tournant » dans « les recherches ethnologiques sur la France » (Jolas et al., 1990 : VII).

[4] Je remercie les éditeurs scientifiques du numéro pour leurs commentaires à l’égard d’une première version de ce texte. Je remercie aussi Mme Martine Segalen d’avoir accepté de lire cette première version ainsi que pour ses remarques critiques. Les limites de cet article ou les erreurs qu’il comporte sont cependant de mon entière responsabilité.

[5] L’expérience de l’enquête Aubrac a en effet servi de point d’appui aux demandes de reconnaissance de ce laboratoire, associant le CNRS et le musée lui-même.

[6] Les éléments collectés durant l’enquête ont pris une place importante dans les expositions présentées dans la galerie culturelle du musée, avec notamment la reconstitution du buron de Chavestras-Bas.

[7] J’ai effectué le dépouillement d’une grande partie du fonds au Service historique du MNATP en 2011 avant sa fermeture. Je remercie Jacqueline Christophe, alors responsable ce service, pour sa disponibilité à mon égard. Les archives de la RCP ont ensuite été versées aux Archives nationales et mises en dépôt au Mucem, qui en a effectué le reclassement. J’ai donc remplacé les cotes initiales par celles du nouveau classement. Je remercie également les services du Mucem pour leur aide précieuse.

[8] Parmi celles-ci (divers articles, photographies et documents vidéos), je dois mentionner un entretien effectué en novembre 2015 auprès de M. Claude Béranger, qui fut membre de l’équipe des zootechniciens de la RCP, que je remercie infiniment du temps qu’il a bien voulu m’accorder.

[9] André Leroi-Gourhan (1911-1986), ethnologue, archéologue et préhistorien français spécialiste de l’anthropologie des techniques et de l’art pariétal, occupe alors depuis 1956 la chaire d’ethnologie de la Sorbonne, laissée vacante par le décès de Marcel Griaule et qu’il a transformée en une chaire d’« ethnologie générale et de préhistoire ».

[10] « Compte rendu de visite de Corneille Jest » – 10AH4, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[11] Ce groupe avait pour vocation de traiter de l’aspect européaniste des recherches du LAS. Si son existence comme collectif de recherche clairement identifié semble limitée, c’est sous son égide qu’Isac Chiva place la participation des membres du laboratoire à l’enquête Minot, mais en retenant l’intitulé de « groupe de recherche sur les sociétés paysannes » – voir son avant-propos à Pingaud (1968).

[12] Fondé en 1950 par le philosophe et sociologue Henri Lefebvre, qui en avait abandonné l’animation à la fin de la décennie pour se consacrer à la sociologie urbaine, ce groupe a ensuite été dirigé par Henri Mendras, qui l’avait transformé en une équipe de recherche axée sur la thématique du changement social dans les "sociétés rurales" françaises et particulièrement dans les milieux agricoles.

[13] Placide Rambaud était vacataire au sein de ce centre avant de fonder le Centre de sociologie rurale de la VIème section de l’EPHE en 1965 (Lagrave, 2009).

[14] Ses travaux, notamment sa thèse, ne font nulle mention d’ouvrages ou articles relevant de ces domaines d’étude.

[15] Faute de documents dans les archives de la RCP, il ne m’a pas été possible de connaître la teneur des contacts entrepris avec le LAS et de savoir pourquoi ce dernier ne s’est finalement pas impliqué. Il faudrait donc poursuivre la recherche dans les fonds d’archives de ce laboratoire et de ses chercheurs. Isac Chiva et Jean Pouillon firent cependant le déplacement en Aubrac en 1964 et 1965 et Lévi-Strauss a clairement marqué un intérêt pour cette entreprise lors de son déroulement – ce qui explique la participation du LAS à la RCP suivante.

[16] Si celui-ci a occupé les fonctions de sous-directeur du Musée de l’Homme en 1949-1950, il demeure évident que, dans les années 1960, l’institution muséale n’est pas le lieu institutionnel par excellence du déploiement de son activité, qui privilégie le cadre du laboratoire.

[17] Les rapports de Leroi-Gourhan avec le Musée de l’Homme furent constants, depuis ses missions au Japon entre 1937 et 1939 jusqu’à sa nomination au poste de sous-directeur par intérim de 1946 à 1951 en remplacement de Jacques Soustelle. À cette période, il y crée « une série de structures de travail », notamment le Département de technologie comparée et le CFRE (Soulier, 2003). De plus, sa femme y a dirigé à partir de 1955 un laboratoire de palynologie, alors que le musée était sous la direction de Jacques Millot. C’est sous cette même direction et avec le soutien du musée que Corneille Jest a effectué ses premières missions au Népal dans la région du Dolpo, point que je développe plus loin dans cet article.

[18] Soit les habitats utilisés sur ces montagnes, y compris pour la fabrication du fromage.

[19] « Enquête Aubrac 1964. Recherche ethnographique coopérative sur l’élevage transhumant dans les monts d’Aubrac », 28 juillet 1963 – 10AH4, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[20] Ce qui tranche avec les courtes enquêtes effectuées au sein du MNATP. Cependant, la RCP combina séjours assez prolongés et missions de moindre durée en fonction des chercheurs et de leur place dans le dispositif d’enquête.

[21] Il s’agit toujours du programme général de la RCP, mais daté de janvier 1964 – 10AH4, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[22] Historien et ethnologue, Charles Parain (1893-1984), normalien, professeur agrégé au lycée Henri IV n’ayant jamais occupé de poste universitaire ou de recherche, était alors un spécialiste de l’histoire des techniques.

[23] Au sens du terme précisé dans la note 2.

[24] Ainsi, lors d’une réunion consacrée aux problèmes de coordination et de méthodologie en février 1965, Jest évoquait le fait que « les ethnologues et l’historien se sont aperçus qu’ils avaient vu très grand » – 10AH13, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[25] Jest prit contact avec ce dernier sur les conseils d’Isac Chiva après s’être rendu compte du caractère « de plus en plus souhaitable » d’une enquête « purement économique » – lettre de Jest à Rivière du 12/02/1964 – 10AH5, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[26] L’obtention de la collaboration de l’INRA fut extrêmement difficile et s’est opérée grâce à l’intérêt que le Centre national de recherches zootechniques de Jouy-en-Josas et son directeur Robert Jarrige ont porté à la RCP.

[27] À partir de 1964, il fut notamment occupé par les fouilles du site paléolithique de Pincevent.

[28] Propos de C. Jest lors de la réunion de la Commission permanente de la RCP, 20/10/1964 – 10AH4, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[29] Participation à et organisation de colloques liés au 70ème anniversaire de la mort de Marx en 1953 ou à la question des « Origines de la famille, de la propriété et de l’État » en 1955 ; participation active à la revue La Pensée et aux activités du Centre d’études et de recherches marxistes, créé en 1959. Sur ces éléments, voir notamment Gouarné (2013).

[30] Selon lui, cette dimension concerne avant tout l’ethnographie, caractérisée par une « fonction d’enregistrement sans laquelle la plus large part du contenu culturel disparaitrait irrémédiablement » (Leroi-Gourhan, 1968 : 1820).

[31] Dans un document de septembre 1964, Rivière indique ceci : « Fidèle à l’engagement que je me suis imposé au début de la RCP Aubrac, je me suis abstenu systématiquement, chacun le sait, d’introduire dans notre recherche des préoccupations de collecte qui n’eussent pas manqué d’en dégrader les objectifs ». Lettre de Rivière à Jest du 3/09/1964 – 10AH5, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem. Cependant, il demeure évident que le principe de la collecte a ensuite largement trouvé sa place dans l’enquête, permettant de réunir de très nombreux matériaux et objets.

[32] Voir son article « Les survivances du communisme primitif » paru dans la section « Les sciences » du journal L’Humanité du 27/12/1934.

[33] Trois monographies de villages, sélectionnés dans les différents départements selon un gradient de présence/absence de biens collectifs, ont été effectuées dans le cadre de l’enquête (par Claude Royer à Borne, par François Moniot à La Trinitat et par Camil Guy à Marchastel). Elles furent publiées dans le tome 3, premier volume consacré à l’ethnologie contemporaine.

[34] Voir à ce titre l’étude « d’ethno-microhistoire » d’une exploitation effectuée par Philippe Sagant dans le second tome de L’Aubrac (Sagant, 1971).

[35] Le terme désigne l’étude de la danse.

[36] Contribution de Corneille Jest à la rédaction d’un rapport au CNRS, septembre 1964, p. 3 – 10AH5, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[37] « État d’avancement des travaux et programme de la RCP Aubrac », 31/07/1965, p. 21 – 10AH5, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[38] Ces observations furent effectuées par Jean-Michel Guilcher et Jean-Dominique Lajoux. « Rapport général sur l’organisation de la RCP Aubrac » par Georges Henri Rivière, octobre 1964, p. 15 – 10AH5, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[39] Contribution de Corneille Jest à la rédaction d’un rapport CNRS, septembre 1964 – 10AH5, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[40] Cette volonté politique est notamment perceptible dans les lois d’orientation agricole de 1960 et 1962.

[41] On peut par exemple songer aux travaux de Georges Friedmann sur le travail industriel, à ceux de Joffre-Dumazedier sur l’émergence d’une société des loisirs ou d’Edgar Morin sur la communication de masse, etc. Rappelons aussi que cette question fut un axe central de l’enquête collective menée à Plozévet à partir de 1961, notamment dans le cadre des travaux effectués par ce même Edgar Morin (Morin, 1967).

[42] Je déplace ici l’acception du terme, généralement utilisé au sujet de la question des "transitions démocratiques", pour qualifier une démarche scientifique, normative et finalisée centrée sur l’analyse du "passage à la modernité".

[43] Dans Commune en France. La métamorphose de Plodémet (1967), Morin porte finalement moins son attention sur cette métamorphose que sur la caractérisation de la modernité en tant que telle, à laquelle deux chapitres sont dédiés.

[44] Selon une expression de Corneille Jest.

[45] « Rapport général sur l’organisation de la RCP Aubrac par Georges-Henri Rivière, octobre 1964, p. 8 – 10AH4, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[46] La notion d’engagement, « conséquence d’un contact intime avec le milieu des éleveurs », est utilisée explicitement par Rivière dans le dernier rapport remis au CNRS en juin 1966 – « Rapport scientifique indiquant les résultats obtenus », p. 16. 10AH6, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[47] L’ouvrage de revisite publié par Jest en 1974, L’Aubrac, 10 ans d’évolution (1964-1973), témoigne à la fois de cet engagement et de sa permanence une fois la RCP terminée (Jest, 1974).

[48] Il restait moins d’une trentaine de burons fromagers sur plus de 300 montagnes.

[49] Les premières missions de Bertrand Vissac et Claude Béranger furent effectuées sur leur temps de vacances – entretien avec Claude Béranger, 25/11/2015.

[50] « Ils nous ont appris à utiliser les généalogies. Quand on voyait un éleveur, on lui disait "c’est pas votre cousin qui envoie ses vaches sur [telle] montagne" ? […] Ça changeait tout » – entretien avec Claude Béranger, 25/11/2015.

[51] Selon Béranger : « Les chercheurs de l’INRA n’avaient pas l’habitude de se rendre alors sur le terrain pour simplement le regarder, d’aller voir les gens de la base et pas seulement les élites techniques. Cette expérience a été un choc pour Vissac comme pour moi, parce […] que le regard sans a priori que nous pouvions porter sur les pratiques des habitants de la région nous faisait enfin découvrir des tas de choses auxquelles nous n’avions jamais songé » (Béranger, 2002).

[52] Celui-ci avait été créé après la signature du traité de Rome en 1957.

[53] Entretien avec Claude Béranger, 25/11/2015.

[54] Soit le développement de très grandes exploitations tenues par des éleveurs dès lors peu nombreux.

[55] Pour un regard rétrospectif sur ce développement agricole, voir Béranger & Valadier (2011).

[56] On compte au moins une vingtaine d’articles scientifiques à son sujet entre 1961 et 1979 (Lauvergne & Laurans, 1979).

[57] Rappelons qu’il avait effectué plusieurs missions dans l’Himalaya avant la RCP Aubrac et que d’autres eurent lieu pendant son déroulement. Signalons aussi que sa thèse de doctorat d’État fut consacrée au Népal et réalisée sous la direction de Leroi-Gourhan (Jest, 1972).

[58] Jacques Millot (1897-1980) est un zoologue et ethnologue français qui prit en 1960 la suite d’Henri-Victor Vallois comme titulaire de la chaire d’« Ethnologie des hommes actuels et des hommes fossiles » du Muséum d’histoire naturelle/Musée de l’Homme, qu’il occupa jusqu’en 1967.

[59] Certains de ces films furent projetés aux habitants et Lajoux prit à l’infrarouge – technique novatrice à cette époque – des photos du public qui assistait à la projection (Jest, 1960 : 7-8).

[60] Lettre de Jest à Susanne Tardieu du 26/01/1964, 2-13, Carnets, notes et correspondance de G. H. Rivière, 1964-1965 – 10HA5, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[61] « Règlement et directives », 10/03/1964 – 10HA4, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[62] « État d’avancement des travaux de la RCP Aubrac au 1er juillet 1966 », p. 9 – 10HA6, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[63] Lettre de Jest à Rivière du 25/05/1964 – 10HA5, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[64] Lettre de Rivière à Jest du 22/11/1965 – 10HA5, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[65] « Avant-projet d’une RCP France-Est », p. 2 – 10HA6, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[66] L’agronomie et l’INRA, Jean Cuisenier et le Centre de sociologie européenne, Leroi-Gourhan et Jest ainsi que Robert Creswell et le Centre de recherches ethnologiques, Rivière et le MNATP, etc. Même Charles Parain devait initialement faire partie du projet.

[67] Conclusion étayée, selon Gilles Laferté, si l’on prend par exemple en compte des indicateurs comme le nombre de publications (Laferté, 2006 : 45, note 13).

[68] Martine Segalen a participé à ces processus éditoriaux aux côtés de Mariel Brunhes Delamarre.

[69] Compte rendu d’une réunion entre les principaux acteurs de la RCP à l’occasion de l’organisation de journées de synthèse, 28/04/1965 – 10AH4, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[70] Une approche de ce type fut développée peu de temps après dans les travaux de Bruno Besche-Commenge (Besche-Commenge, 1977 et 1981).

[71] Voir notamment le tome 3 de L’Aubrac…, Ethnologie contemporaine (Rivière et al., 1972).

[72] « Compte rendu de la réunion tenue au Musée de l’Homme, bureau de Leroi-Gourhan », 11/02/1965 – 10AH4, fonds RCP Aubrac, archives du Mucem.

[73] Parain a tout de même publié différents articles appuyés sur l’enquête Aubrac, principalement dans la revue L’Ethnographie (Parain, 1969, 1970). Il en fut de même pour Jest (1969). Néanmoins, ces publications sont restées très limitées.

[74] Je n’en ai identifié qu’une dizaine, dont trois dans des revues de géographie (Revue de géographie des Pyrénées et du Sud-Ouest, Revue de géographie alpine), un dans L’Année sociologique et un dans la revue anglaise Man.

[75] À cette date, les deux premiers tomes, traitant largement de cette question et de ces relations disciplinaires, avaient pourtant paru.

 
 

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Sources archivistiques :

Fonds RCP Aubrac, Centre de conservation et de ressources du MuCEM.

10AH4, Mise en place et suivi de la RCP.

10AH5, Correspondance des responsables de la commission.

10AH6, Correspondance avec le CNRS.

10AH13, Réunions de travail communes.

 

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Arnauld Chandivert
Sur les plateaux de l’histoire. La RCP « Aubrac 1964 »,
Numéro 32 - septembre 2016
Enquêtes collectives.