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Pour citer cet article :

Yvan Droz, 2016. « DESCLAUX Alice & EGROT Marc (dir.), 2015. Anthropologie du médicament au sud : la pharmaceuticalisation à ses marges ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2016/­Droz - consulté le 10.12.2016)
 

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Yvan Droz

Compte-rendu d’ouvrage

DESCLAUX Alice & EGROT Marc (dir.), 2015. Anthropologie du médicament au sud : la pharmaceuticalisation à ses marges

DESCLAUX Alice & EGROT Marc (dir.), 2015. Anthropologie du médicament au sud : la pharmaceuticalisation à ses marges. Paris, L’Harmattan.

(Compte rendu publié le 6 avril 2016)

Pour citer cet article :

Yvan Droz. DESCLAUX Alice & EGROT Marc (dir.), 2015. Anthropologie du médicament au sud : la pharmaceuticalisation à ses marges, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2016/Droz (consulté le 6/04/2016).


Une douzaine d’articles, agrémentés d’une riche introduction dressant l’état des lieux de la littérature sur le médicament dans les Suds, compose cet ouvrage paru chez L’Harmattan dans la collection Anthropologie et médecine dirigée par l’une de ses éditeurs et consacrée, comme son nom l’indique, à l’anthropologie de la santé… ou de la maladie. Une conclusion – intitulée Dynamiques de la pharmaceuticalisation au Sud – rédigée par les deux éditeurs couronne cet ouvrage et synthétise son contenu de brillante façon. En effet, au-delà d’une anthropologie du médicament dont l’on peut tracer l’origine aux travaux pionniers de Sjaack van der Geest (van der Geest, 1991 ; van der Geest & Reynolds Whyte, 1991 – ou de Bernard Hours pour ce qui concerne l’anthropologie francophone (Hours, 1985) –, cet ouvrage souhaite ouvrir sur une dimension plus large que le seul médicament : la pharmaceuticalisation. Cet anglicisme, quelque peu barbare, est assumé par les éditeurs qui le définissent en conclusion comme : « l’augmentation des volumes des médicaments en circulation et le processus culturel et social (aux résonances économiques et politiques) qui consiste à donner une réponse en termes de médicament à des questions d’ordres divers » (p. 254).

En fait, la pharmaceuticalisation s’étend au-delà de la médicalisation de la santé publique qu’elle inclut. Elle englobe ainsi : « l’augmentation des volumes de médicaments distribués et consommés ; la circulation hors du secteur biomédical ; le moindre contrôle des professions médicales sur la prescription ; la multiplication des acteurs non biomédicaux autour de la circulation et la promotion des médicaments ; l’extension des champs d’utilisation des médicaments au travers d’usages à d’autres fins que celles qui ont été assignées aux médicaments par les fabricants ; la circulation de produits qui – sans être des médicaments stricto sensu (stimulants sexuels, produits néo-traditionnels, compléments nutritionnels, etc.) – peuvent s’en rapprocher ou sont présentés comme tels par leurs promoteurs » (p. 262). On le voit, ce concept est bien vaste, tout en restant focalisé sur le médicament. En fait, celui-ci est le prétexte à une anthropologie de la santé qui offre un regard renouvelé sur les pratiques et les représentations « médicales » à la marge, comme le précisent les éditeurs. Cette approche détournée qui contourne l’objet « médicament » offre ainsi une perspective originale sur le domaine de la santé en Afrique.

En effet, la grande majorité des contributions réunies dans cet ouvrage présentent des recherches africanistes, à l’exception de l’article, fort intéressant, sur la « pilule chinoise » au Cambodge de Pascale Hancart-Petitet qui nous décrit les détournements de l’usage d’une forme de contraception. L’article d’Anita Hardon présente une autre exception à l’étendue géographique africaine de cet ouvrage, puisqu’il propose une comparaison entre les usages et représentations de la pilule contraceptive aux Pays-Bas, aux Philippines et en Afrique du Sud : l’on y voit comment un « médicament » peut susciter des usages fort différents et être détourné de son but officiel. Le bel article de Maria Teixeira, Nathalie Bajos, Agnès Guillaume et de leurs équipes de recherche étudie également la contraception et montre comment les femmes recherchent ou esquivent les effets secondaires de la pilule : prise de poids, « rétention » du sang, odeur corporelle indésirable, etc. En outre, il dévoile les craintes que suscitent les modifications du cycle hormonal : stérilité, femmes infécondes et « malsaines ».

Une première série d’articles abordent le médicament dans la perspective d’une anthropologie de l’échange s’inspirant parfois de Marcel Mauss (1983). Les auteurs y interrogent la gratuité des médicaments ou leur « don » dans des contextes ouest-africains. L’on y voit le rôle pionnier que joua le Sénégal dans l’offre de médicaments rétroviraux (Bernard Taverne) ; les questions que suscita l’Initiative de Bamako sur les soins de santé primaires (Valéry Ridde et Oumar Malle Samb) ou l’insertion des médicaments dans le cycle du don où ils deviennent porteurs de messages ou reproduisent des relations sociales (Marc Egrot ou Ashley Ouvrier). La seconde partie questionne le « trafic » des médicament. Carine Baxerres nous propose une stimulante réflexion sur la notion de contrefaçon et sa construction en problème de santé publique… qui n’a pas grand-chose à voir avec la santé, mais bien plus avec une forme de protection du marché !

Les autres articles abordent le médicament sous les formes qu’il peut revêtir en Afrique de l’Ouest. Alice Desclaux expose une belle étude de cas sur les lipodystrophies et les représentations qu’elles suscitent. Derrière ce barbarisme médical se cache une des conséquences des antirétroviraux : l’apparition de boules (ou de défauts) de graisse, si je peux me permettre de traduire ce terme en langage laïque. Au moyen de l’exemple sénégalais, elle présente une stimulante réflexion sur les effets secondaires des médicaments et la manière dont ils sont perçus… ou non par les patients. Blandine Blida propose une ethnographie des stimulants sexuels au Burkina Faso. Elle présente un catalogue de ces moyens « thérapeutiques » et montre comment ils sont perçus par les hommes et les femmes, ce qui lui permet d’interroger les féminités et masculinités burkinabés. Un dernier article d’Alice Desclaux clôt cet ouvrage en questionnant les représentations de l’Aloe vera à Dakar. L’auteure y montre comment une plante thérapeutique peut s’intégrer dans une vente pyramidale (style Tupperware) grâce à une multinationale du bien-être de la vente par correspondance. Cette entreprise joue sur un pseudo-statut de médicament au moyen d’un discours soigneusement contrôlé et d’une présentation (emballage, forme, etc.) suscitant fort commodément l’association avec une forme galénique « officielle ».

On peut le constater, ce recueil d’articles présente un riche panorama des recherches actuelles conduites depuis le début des années 2000 sur le médicament. Il montre surtout comment l’anthropologie aborde aujourd’hui les questions de santé. Loin des études pionnières sur l’anthropologie de la maladie en Afrique francophone où les systèmes traditionnels de traitements, les représentations sociales de la maladie ou l’ethnographie des thérapeutes traditionnels et les mondes sorciers étaient à l’honneur (par exemple Adler & Zempleni, 1972 ; Augé, 1982 ; Augé & Herzlich, 1983 ; Fainzang, 1986 ; Laplantine, 1976), cet ouvrage souligne la richesse d’une analyse de la santé au moyen du médicament et de la pharmaceuticalisation. Pourtant, en refermant ce livre, l’anthropologue – peut-être démodé – s’interroge sur les liens entre médicaments et sorcellerie, sur le rôle que jouent aujourd’hui les « esprits » dans la pharmaceuticalisation du monde, sur les « syncrétismes en mosaïque » (pour reprendre la belle expression de Roger Bastide (1996) que suscite, à n’en pas douter, cette hégémonie du médicament en Afrique : comment les systèmes traditionnels de la santé et de la maladie – pour reprendre une expression archaïque – intègrent-ils maintenant cette pharmaceuticalisation ? Un dernier point mérite peut-être d’être mentionné, puisque l’exercice du compte-rendu exige de proposer des critiques : comment se fait-il que Michel Foucault (Foucault et al., 2004) n’apparaisse qu’« à la marge » dans ce processus de pharmaceuticalisation ? Certes, les éditeurs l’évoquent brièvement dans leur introduction (p. 32), mais aucun des auteurs ne le convoque : la pharmaceuticalisation peut-elle véritablement faire l’économie du biopouvoir ?

Toutefois, ce choix théorique de faire l’impasse sur le biopouvoir est paradoxalement riche de contenus : les contributions de cet ouvrage le montrent bien dans l’éventail d’interprétations qu’elles nous offrent. Les éditeurs de ce livre nous offrent ainsi un bel état des lieux de la recherche francophones sur les médicaments en Afrique et dévoilent un ensemble de perspectives d’interprétation très stimulantes.

 
 

Bibliographie

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ADLER Alferd & ZEMPLENI Andras, 1972. Le bâton de l’aveugle ; divination, maladie et pouvoir chez les Moundang du Tchad. Paris, Hermann.

AUGE Marc, 1982. Génie du paganisme. Paris, Gallimard.

AUGE Marc & HERZLICH Claudine, 1983. Le sens du mal : anthropologie, histoire, sociologie de la maladie. Paris / Montreux, Editions des archives contemporaines.

BASTIDE Roger, 1996. (1967) Les Amériques noires : les civilisations africaines dans le nouveau monde. Paris / Montréal, L’Harmattan.

FAINZANG Sylvie, 1986. L’intérieur des choses : maladie, divination et reproduction sociale chez les Bisa du Burkina. Paris, L’Harmattan.

FOUCAULT Michel, SENELLART Michel, EWALD François & FONTANA Alessandro, 2004. Naissance de la biopolitique : cours au Collège de France (1978-1979). Paris, Gallimard / Seuil.

HOURS Bernard, 1985. L’état sorcier ; Santé publique et Société au Cameroun. Paris, L’Harmattan.

LAPLANTINE François (dir.), 1976. Maladies mentales et thérapies traditionnelles en Afrique Noire, Index des termes vernaculaires. Paris, J.-P. Delarge : 153-156.

MAUSS Marcel, 1983 (1950). « Essai sur le don : forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », in MAUSS M. (dir.). Sociologie et anthropologie. Paris, PUF.

VAN DER GEEST Sjaak, 1991, « Marketplace conversations in Cameroon : How and why popular medical knowledge comes into being », Culture, Medicine and Psychiarty, 15(1) : 69-90.

VAN DER GEEST Sjaak & REYNOLDS WHYTE Susan (dir.), 1991. The context of medicines in developing countries : studies in pharmaceutical anthropology. Amsterdam, Het Spinhuis.

 

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DESCLAUX Alice & EGROT Marc (dir.), 2015. Anthropologie du médicament au sud : la pharmaceuticalisation à ses marges,
Comptes rendus d’ouvrages.