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Pour citer cet article :

Ariane Mak, 2016. « Le Mass Observation. Retour sur un singulier collectif d’enquête britannique (1937-1949) ». ethnographiques.org, Numéro 32 - Enquêtes collectives [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2016/­Mak - consulté le 26.09.2016)
 

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Ariane Mak

Le Mass Observation.
Retour sur un singulier collectif d’enquête britannique (1937-1949)

Résumé

Appliquer les méthodes de l'anthropologie britannique expérimentées dans les îles Trobriand à la société anglaise de son époque : tel est l'objectif du Mass Observation (1937-1949). L'article revient sur cette organisation indépendante de recherche en sciences sociales qui, à travers des enquêtes ethnographiques et un panel national de volontaires, se voulait une alternative à la sociologie britannique émergeant alors dans les universités. Sont analysés les répertoires de pratiques et les formes de collaboration inventés par ce collectif d'enquête, tout autant que les difficultés propres au Mass Observation dans la mise en œuvre quotidienne des enquêtes : il s'agit d'abord d'un collectif d'enquête autodidacte, sans ancrage académique et à la recherche permanente de commanditaires et de sponsors ; c'est aussi un organisme profondément bouleversé par l'entrée en guerre et contraint à renouveler son collectif d'enquêteurs au gré des vagues successives de conscription.

Abstract

Mass Observation. About a singular British collective research project (1937-1949). Mass Observation (1937-1949), an independent social research organization, was created for the purpose of transposing the anthropological methods used in the Trobriand Islands to contemporary English society. Relying on ethnographic surveys and on a national panel of volunteers, Mass Observation aimed to establish an alternative to the emerging university-based British sociology of its time. The article explores the repertoire of work practices and forms of collaboration invented by this singular organization. It also analyses the challenges it had to face in conducting collective research, i.e. the fact that Mass Observation stood at the margins of academia, was in constant need of new sponsors, and suffered from the extensive turnover in the investigators' network due to wartime conscription.

Pour citer cet article :

Ariane Mak. Le Mass Observation. Retour sur un singulier collectif d’enquête britannique (1937-1949), ethnographiques.org, Numéro 32 - Enquêtes collectives [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2016/Mak (consulté le 5/09/2016).

En janvier 1937, trois jeunes intellectuels – Tom Harrisson (1911-1976), un self-made anthropologue tout juste de retour des Nouvelles-Hébrides, Charles Madge (1912-1996), un journaliste et poète, et Humphrey Jennings (1907-1950), un documentariste proche du mouvement surréaliste – annoncent la création d’une organisation indépendante de recherche en sciences sociales : le Mass Observation (MO) [1]. Dans le sillage de la crise constitutionnelle de 1936 avec l’abdication d’Édouard VIII, il s’agit de donner la parole aux classes populaires afin de rectifier les propos tenus en leur nom par la presse et les représentants politiques. À ce souhait de démocratisation des sciences sociales, s’allie en outre la volonté d’appliquer les méthodes de l’anthropologie britannique expérimentées dans les îles Trobriand à la société anglaise de l’époque. « Anthropology at Home », soit une « anthropologie ramenée sur notre sol », voilà ce qu’entend mettre en œuvre le Mass Observation [2].

En pleine période de reconfiguration des disciplines académiques et alors que la sociologie britannique, en quête de légitimité, se tourne largement vers les méthodes quantitatives, le Mass Observation préfère se revendiquer des travaux de l’École de Chicago et n’hésite pas à adopter une rhétorique résolument anti-universitaire. Les premiers ouvrages du MO, publiés prématurément et aux analyses parfois simplistes, sont vivement critiqués par les anthropologues et sociologues de l’époque. Pour autant, le Mass Observation n’est pas sans soutien dans le monde scientifique, et derrière les effets d’affichage des premiers manifestes du MO le clivage est loin d’être aussi net [3]. Seebohm Rowntree commande au MO une étude sur les jeux d’argent en 1947 ; John Maynard Keynes assiste à plusieurs reprises Charles Madge dans l’enquête sur les dépenses et l’épargne des classes ouvrières ; parmi les soutiens les plus appuyés du MO on trouve surtout Bronislaw Malinowski. Pour l’anthropologue britannique, « l’idée de base du mouvement est juste à 100 % » et « un produit naturel des meilleures tendances de la science sociale contemporaine » (Malinowski, 1938 : 85). Le MO rejoint d’ailleurs ses propres réflexions : « Depuis le début de mon propre travail ethnographique, ma conviction la plus profonde et solide a été qu’il nous serait nécessaire en définitive de nous étudier nous-mêmes à travers les mêmes méthodes et avec le même positionnement mental que ceux avec lesquels nous abordons les tribus exotiques » (Malinowski, 1938 : 103-104).

Dans le paysage scientifique des années 1930 et 1940, le Mass Observation agit donc tout à la fois comme une alternative originale, comme une menace, comme un catalyseur d’idées et de techniques nouvelles (Stanley, 2001). Loin de ne constituer qu’une expérimentation mineure comme il a souvent été présenté, le Mass Observation a toute légitimité à être replacé au sein de la riche littérature consacrée aux enquêtes britanniques (parmi laquelle on citera entre autres Bulmer, 1985 ; Calder, 1985 ; Platt, 2003 ; Carré et Révauger, 1995).

Dans cette perspective, cet article [4] entend mettre au jour les répertoires de pratiques élaborés par ce singulier collectif d’enquête, de 1937 à 1949, date à laquelle le Mass Observation devient une société à responsabilité limitée. Dans le même temps, sont analysées les difficultés particulières rencontrées par le Mass Observation dans la mise en œuvre des pratiques collectives de la recherche, un aspect largement négligé de la littérature existante : il s’agit de fait d’un collectif d’enquête autodidacte et sans ancrage académique qui, en l’absence de source de financement régulière, est constamment à la recherche de commanditaires et de sponsors. Le Mass Observation est aussi marqué par les dissensions entre ses fondateurs qui, au-delà des querelles d’ego, naissent de visées et de conceptions épistémologiques différentes. C’est enfin un collectif qui enquête en temps de guerre et sera profondément bouleversé par les vagues successives de conscription. Quelles sont, dans ces circonstances, les chaînes de collaboration et les formes imbriquées de collectif mises en place par le Mass Observation ?

Ce faisant, plusieurs déplacements sont opérés, dans la lignée du mouvement amorcé par James Hinton, auteur de la première véritable histoire du Mass Observation (Hinton, 2013 ; Mak, 2015). De fait, les critiques initiales portées à l’encontre des premières publications du MO ont eu un impact durable sur l’historiographie. D’une part, les enquêtes entreprises durant la guerre, aux fondements méthodologiques plus assurés, ont longtemps été occultées. Il s’agit dès lors d’élargir le cadre d’analyse et d’être attentif aux ruptures et aux évolutions qui ont marqué ce collectif. On reviendra en particulier sur les dispositifs mis en place durant les années de guerre, à une période de normalisation des pratiques du MO et alors que les commandes ministérielles se multiplient. D’autre part, les historiens ont eu tendance à privilégier l’étude des publications du Mass Observation ou des expéditifs rapports d’enquête (« file reports ») au détriment du large corpus de matériaux d’enquête, qui révèlent pourtant la richesse et la diversité des études entreprises. « Environner les œuvres avec des archives » (Topalov, 2015 : 22-25) apparaît d’autant plus crucial dans le cas du Mass Observation que les archives internes relatives à l’organisation du collectif n’ont été jusqu’ici que peu exploitées. Il s’agit alors de placer au cœur de l’analyse les modalités d’enquête, la reconstitution des pratiques et des chaînes de collaboration [5].

Enfin, à la suite de James Hinton, nous pensons qu’il est à présent nécessaire de placer la focale non plus sur les fondateurs du MO mais bien plutôt sur le collectif d’enquêteurs. Dans l’ombre de la figure publique du charismatique Tom Harrisson, ceux-ci ont longtemps été escamotés par l’historiographie. Ils sont en outre difficilement saisissables quand la plupart des publications étaient signées « Mass-Observation » et les rapports internes marqués des seules initiales de l’enquêteur. Les personnes impliquées à différents degrés dans la réalisation des enquêtes du MO (enquêteurs du MO et participants occasionnels ; volontaires et salariés ; amateurs plus ou moins formés et chercheurs ou étudiants en sciences sociales) forment une nébuleuse aux contours variables. Sans pouvoir ici établir une véritable prosopographie des enquêteurs de terrain, nous nous proposons de souligner les grandes fractures qui marquent le collectif d’enquête et le modifient en profondeur au fil des années.

Il faut commencer par souligner que durant ses trois premières années d’activité le Mass Observation est composé de deux collectifs relativement distincts : celui de Bolton, ville ouvrière du Nord de l’Angleterre, et celui de Londres. Ils sont dirigés tour à tour par les deux fondateurs, Tom Harrisson et Charles Madge, qui leur donnent des inflexions différentes.

À l’origine, les enquêtes de terrain se concentrent essentiellement à Bolton où avant même la création du MO, Tom Harrisson s’était fait embaucher plusieurs mois en tant que conducteur de camion puis comme vendeur de glaces et ouvrier dans une filature de coton. Sous sa houlette, un groupe d’une vingtaine de personnes se joignent à l’expérimentation. L’empirisme teinté de positivisme des débuts (tous les « faits » doivent être observés et collectés sans distinction, du temps que les clients mettent à boire une bière au nombre de cigarettes fumées en une soirée) laisse progressivement la place à quatre volets centraux qui doivent faire l’objet de quatre livres pour l’éditeur Gollancz sur la politique, la religion et les pubs à Bolton ainsi que les congés annuels dans la ville balnéaire de Blackpool qui accueille beaucoup de vacanciers provenant de Bolton [6]. Influencé par l’enquête sur le chômage entreprise par Paul Lazarsfeld et Marie Jahoda (1933  ; 1972) à Marienthal ainsi que par les théories autour de la « pénétration fonctionnelle » de l’équipe d’Oscar Oeser enquêtant à Dundee (1937 ; 1939), Tom Harrison entend innover avec l’observation participante à Bolton. Initialement, l’observation ornithologique est l’un des modèles promus par Tom Harrisson – il s’agit d’observer sans être vu les conduites des gens – plus tard, les entretiens poussés deviendront centraux.

À Londres, Charles Madge et un petit groupe de volontaires sont chargés du panel national. Celui-ci a été monté à travers des appels dans la presse et grossit au fur et à mesure des publications du MO : le panel rassemble une centaine de personnes en 1937, environ un millier en 1939 et plus de 2 300 personnes y participeront au total [7]. Ce panel de volontaires envoie au Mass Observation trois types de matériaux : des journaux intimes tenus pour l’occasion et envoyés mensuellement [8], des « day surveys » et plus tard des réponses à un questionnaire mensuel (« directive replies »). Tous les 12 de chaque mois en 1937, puis lors d’événements particuliers (couronnement de George VI, célébration de l’Armistice…), il est demandé aux volontaires du panel national de décrire de façon détaillée leur emploi du temps de la journée. Ces « day surveys » qui ne sont plus demandés que de façon occasionnelle en 1938, sont vite remplacés par les « directive replies ». Durant la guerre, le MO reçoit ainsi autour de 200 à 500 réponses mensuelles au questionnaire. Le Mass Observation est donc, entre autres choses, un pionnier de l’enquête d’opinion en Grande-Bretagne (Lazarsfeld, 1938 ; Beers, 2006) : le British Institute of Public Opinion, surnommé le « Gallup britannique », sera lancé en 1937. Mais les activités du MO autour du panel se situent simultanément en-deçà des sondages réalisés alors (les problèmes de représentativité du panel ont été beaucoup soulignés (Albig, 1956 ; Sheridan, 2000)) et au-delà : le MO, qui dénonce « l’obsession statistique » de son époque (Harrisson, 1947), insiste pour collecter des réponses libres et retranscrites mot à mot aux questionnaires et ne pas imposer un choix de réponses préconçues [9]. Malinowski dira, notamment à propos du panel de volontaires, que « leurs revendications d’avoir créé ‘un nouvel instrument de recherche’ et d’avoir contribué aux techniques de la recherche sociologique, sont entièrement justifiées » (1938 : 96).

En octobre 1938, les deux fondateurs échangent leurs places, notamment pour permettre à Charles Madge, alors en plein divorce, de s’éloigner de Londres. Celui-ci reprend alors le flambeau des enquêtes à Bolton, tout en les orientant vers un nouveau projet : celui d’une analyse du rapport à l’épargne et à la consommation des foyers ouvriers à partir d’entretiens détaillés réalisés dans un quartier de Bolton recouvrant 630 habitants. Il ne reste malheureusement que des notes fragmentaires de ce projet [10], qui s’essouffle après le départ de Charles Madge en mai 1940, parti poursuivre cette étude auprès de John Maynard Keynes qui avait participé à l’élaboration des questionnaires du MO sur le sujet. Quant à Tom Harrisson à Londres, il constitue dès septembre 1938 un nouveau collectif d’enquêteurs de terrain, baptisé « Metrop » et pensé comme un contrepoint à la « Worktown unit » de Bolton. Ce collectif londonien gagne progressivement en importance et s’impose comme le cœur de l’organisation avec l’abandon du volet d’enquêtes à Bolton en 1940.

À « Worktown » comme à « Metrop », les enquêteurs du Mass Observation n’ont pas ou peu d’expérience de la recherche, à quelques exceptions près. Comme Gertrude Wagner, une réfugiée autrichienne de 33 ans qui travaillera avec le Mass Observation à Bolton de 1938 à 1940. Elle a alors enquêté pour le compte du Pilgrim Trust sur l’impact social du chômage, et publié son étude sous le titre de Men Without Work (Pilgrim Trust, 1938). Elle collabore étroitement avec Charles Madge sur le volet consacré aux dépenses et à l’épargne à Bolton, objet d’étude de son propre mémoire de master, financé par le Pilgrim Trust [11]. Quant à Dennis Chapman, qui intègre le MO en novembre 1938 pour quelques mois, il avait participé à l’enquête de Rowntree à York et à celle d’Oscar Oeser à Dundee. D’autre part, des cohortes d’étudiants en sciences sociales, issus notamment d’Oxford et de la London School of Economics viennent grossir les rangs de l’équipe de « Worktown » à Bolton et Blackpool comme enquêteurs temporaires, en particulier l’été.

L’image longtemps associée au collectif de Worktown était celle d’une bande de jeunes gens privilégiés adoptant une approche quasi coloniale de l’enquête (Gurney, 1997). Les rares textes s’étant essayés à retracer l’histoire du Mass Observation se concentraient en effet sur les poètes surréalistes et intellectuels proches de Charles Madge et Tom Harrisson qui avaient effectué des observations occasionnelles ou sur les artistes venus capturer les paysages industriels de Bolton pour le MO comme le peintre Julian Trevelyan et le photographe Humphrey Spender (Jeffery, 1999) [12]. Mais de récents travaux ont souligné avec justesse l’importance des membres issus de la classe ouvrière au sein des enquêteurs à temps plein du collectif de Bolton (Hubble, 2010 ; Hinton, 2013 ; Hall, 2015). Parmi eux, on compte Walter Hood, un mineur de Durham passé par le Ruskin College [13] et un militant de longue date du Parti travailliste chargé d’enquêter sur la politique à Bolton ; Joe Wilcock, qui dirige le volet sur la religion, est un prêtre itinérant issu d’une famille de tisserands du Lancashire ; John Sommerfield, un écrivain communiste tout juste rentré d’Espagne où il avait rejoint les Brigades internationales, se penche de son côté sur les loisirs de la classe ouvrière et sur la place des pubs en particulier.

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Les enquêteurs du Mass Observation à Bolton, planifiant les activités de la journée au 85 Davenport Street. Tom Harrisson est debout ; à gauche, Walter Hood ; au centre, John Sommerfield.
© Bolton council, Bolton collections.

En comparaison, le collectif établi à Londres est plus nettement issu de la classe moyenne et plus diplômé, il est aussi plus jeune (Hinton, 2013 : 103). Ce dernier trait nous apparaît fondamental, il a pourtant été peu signalé : le collectif du Mass Observation est de manière générale un collectif très jeune. C’est le cas des fondateurs eux-mêmes : Charles Madge a 24 ans en janvier 1937 quand le MO est créé ; Tom Harrisson a 25 ans ; Humphrey Jennings en a 29. Le collectif de « Metrop » est lui aussi largement constitué d’enquêteurs d’une vingtaine d’années. Ainsi en décembre 1939, Humphrey Pease, à 37 ans, est l’un des plus âgés des dix-sept enquêteurs à temps plein que compte alors le MO. Par ailleurs, plusieurs enquêteurs de « Metrop » allient des sympathies communistes à des convictions pacifistes plus ou moins prononcées, ce qui fera redouter au Ministry of Information d’avoir recours à ce qui lui apparaît comme un groupe aux opinions subversives. Il serait toutefois trompeur de caractériser plus avant le collectif londonien – qui, à partir de 1940, devient tout simplement le collectif du MO – tant il doit faire face, avec l’entrée en guerre et les vagues successives de mobilisation, à un renouvellement constant.

Deux vagues de mobilisation, à l’été 1940 et à l’hiver 1942, provoquent des coupes importantes dans le noyau initial d’enquêteurs (mais aussi dans la nébuleuse de jeunes chercheurs et étudiants en sciences sociales qui avaient jusque-là collaboré à plusieurs enquêtes). La première marque le moment où l’organisation se tourne massivement vers les femmes, comme le décrit un memorandum du MO daté du 29 octobre 1942 :

Quand la guerre a éclaté le Mass Observation employait une équipe de quatorze travailleurs masculins qualifiés, dont la plupart faisaient partie de l’organisation depuis au moins deux ans. Il a été décidé, quand tous les enquêteurs – à l’exception de ceux qui étaient réformés – ont été envoyés ou se sont portés volontaires pour rejoindre les diverses branches de l’Armée, de les remplacer par des femmes ; ainsi durant les premiers mois de la guerre sept femmes enquêtrices ont été engagées [14].

En 1942, le collectif d’enquêteurs du MO a connu un changement radical comparé au groupe largement masculin du début du conflit : sur 14 enquêteurs, 10 sont des femmes. C’est la grande époque des enquêtrices du MO : Mollie Tarrant, Celia Fremlin, Nina Masel, Marion Sullivan, Veronica Tester, Doris Hoy. Afin de déjouer la conscription, le Mass Observation se tourne d’autre part vers de très jeunes enquêteurs : Eric Gulliver, âgé d’à peine 16 ans lorsqu’il devient enquêteur à temps plein en 1941 ; Jim Stevens, décrit en 1942 comme « un jeune garçon d’âge pré-conscription » ; Nick Potter qui a 17 ans en 1942.

Mais six des principales enquêtrices du MO sont appelées entre septembre et octobre 1942 et cette nouvelle vague de départs ne laisse au MO qu’un nombre restreint d’enquêteurs : durant les années 1944 et 1945, l’organisation en compte moins de dix et on note un net ralentissement des enquêtes entreprises. Les contours du collectif durant cette dernière phase deviennent plus flous. Deux enquêtrices sont alors centrales et prennent part à une grande partie des enquêtes de la période : Gay Taylor et Lena Bleehan. En outre, le Mass Observation a recours durant les derniers mois de la guerre à des enquêteurs temporaires, recrutés à mi-temps ou comme volontaires et souvent issus du panel national – une pratique courante durant les premières années du MO avec laquelle l’organisation se voit obliger de renouer par manque de main-d’œuvre et de financement. En février 1945, le MO écrit ainsi au panel national dans l’idée de créer un « Panel Spécial d’assistants volontaires ». Celui-ci doit épauler les enquêteurs à des degrés divers puisque sont invitées à se manifester non seulement les personnes pouvant aider aux enquêtes de terrain à Londres ou en dehors, mais aussi celles qui sont susceptibles d’héberger les enquêteurs lorsqu’ils travaillent sur des terrains loin de la capitale, un souci majeur du MO [15].

Confronté à ce renouvellement massif de son collectif d’enquêteurs, il devient crucial pour le Mass Observation de maintenir une relative continuité du travail de recherche, ce que différents dispositifs mis en place durant la guerre visent à assurer.

Pour commencer, l’enrôlement des enquêteurs dans l’armée ou dans les industries de guerre ne signifie pas systématiquement la fin de leur implication dans l’organisation. Tom Harrisson décide au contraire de tirer parti du fait que ses enquêteurs sont envoyés sur divers théâtres d’opérations militaires pour élargir le spectre des enquêtes entreprises [16]. Henry Novy et Len England, appelés en 1940 et 1941, envoient ainsi de nombreux rapports sur les forces armées qui seront notamment exploités dans The Journey Home, une étude du Mass Observation (1944) sur la perspective de la démobilisation et les attentes qui lui sont associées. Charles Pepper rédige des rapports détaillés sur la formation au sein de la Royal Air Force ; George Hutchinson propose des rapports sur la hiérarchie militaire dans la Marine. Quant à Eric Gulliver, jeune conscrit envoyé dans une houillère du Nottinghamshire, il envoie 46 rapports entre 1944 et 1947 au MO qui offrent un aperçu précieux de la vie quotidienne des Bevin Boys [17]. Tom Harrisson lui-même applique ce principe lorsqu’il intègre le régiment d’infanterie des King’s Royal Rifle Corps en août 1942, laissant les rênes du Mass Observation à Bob Willcock, réformé pour des raisons de santé. Il continue en effet pendant plusieurs mois à superviser l’organisation depuis sa base du Yorkshire, écrivant ses lettres au MO sous couvert de prendre des notes sur le fonctionnement de la mitraillette Bren et tapant ses articles pour The Observer sur une machine à écrire volée pour lui par des cambrioleurs du régiment dont il s’était fait des amis (Heimann, 1999).

En outre, de nouvelles modalités de transmission du savoir et des techniques sont mises en place durant la guerre. Depuis les débuts du MO, les enquêteurs sont formés sur le tas, testés et jugés directement sur le terrain, leurs notes et rapports commentés par Tom Harrisson [18]. Il existe aussi des consignes d’exercices à destination des enquêteurs datant de juin 1950, sans que l’on puisse affirmer qu’ils avaient cours durant la guerre. Parmi ceux-ci, on trouve : « Description des habits et des coiffures de 5 hommes et 5 femmes rencontrés au hasard dans la rue. a) Au centre de Londres. b) dans la banlieue » ou « ½ h d’observation générale dans le parc ; ½ h d’observation à un endroit déterminé du centre de Londres ; ½ h d’observation générale à un endroit déterminé de la banlieue. En incluant pour tous le sexe, l’âge, la classe, s’ils fument, etc. Pour tous en journée puis en soirée. » [19]

Mais à partir de 1939 avec la mobilisation des premiers enquêteurs, Tom Harrisson décide de collecter les conseils et suggestions des enquêteurs du MO sur la manière de conduire des entretiens et de recueillir des témoignages. En 1939 puis 1940, 17 enquêteurs de l’unité de Londres partagent ainsi leurs expériences et conseils. Ceux-ci forment un socle d’expériences partagé, d’autant plus précieux que le MO fonctionne depuis le début par essais et erreurs sur le terrain. Les enquêteurs proposent des astuces pratiques (« un masque à gaz en bandoulière peut fournir un support bienvenu au carnet de notes »), dissertent sur la bonne formulation des questions ainsi que sur les sujets propres à lancer la discussion (« les carottes trop chères ou la laitue, ça marche toujours avec la femme au foyer ; les clopes avec l’ouvrier »). Ils s’échangent aussi des conseils visant à éviter la suspicion des personnes interrogées (« Ne jamais agiter le carnet de notes. Il ne doit pas être caché, mais les gens n’aiment pas les inquisiteurs. S’ils regardent ce que vous écrivez, ne retirez pas le carnet. Deux fois ça a été la source de suspicions ») [20]. Dissiper la méfiance devient de fait une préoccupation centrale des enquêteurs du Mass Observation durant les années de guerre, à un moment où ils sont régulièrement pris pour des espions ennemis par une population aux aguets et emmenés au poste (Mak, 2016b). Si ces textes circulent au sein du collectif d’enquêteurs, ils contribuent également à l’élaboration d’un manuel concernant les « méthodes de l’observateur », qui commence à être rédigé en mars 1941 par John Ferraby [21].

Enfin, certains enquêteurs confirmés sont chargés d’apprendre les ficelles du métier aux nouveaux venus. C’est le cas de Celia Fremlin, l’une des enquêtrices clés du MO à partir de novembre 1940. Diplômée d’Oxford en lettres classiques et membre du Parti communiste, elle s’était fait embaucher comme domestique dans plusieurs maisons afin de réaliser une enquête passionnante publiée sous le titre The Seven Chars of Chelsea (Fremlin, 1940), livre qui avait convaincu Tom Harrisson de la recruter sur le champ [22]. C’est auprès d’elle que le jeune Eric Gulliver sera formé pendant un mois aux techniques d’enquête du MO [23].

À Bolton, dans la maison de Davenport Street où étaient logés les enquêteurs du MO, règne une ambiance un peu foutraque. Tom Harrisson, dont le charisme et la force de persuasion ont été maintes fois rapportés, insuffle son enthousiasme aux enquêteurs bénévoles. Il est attendu d’eux qu’ils se dévouent entièrement à ce nouveau projet et rédigent leurs notes de terrain jusqu’aux petites heures du jour, suivant l’exemple de Tom Harrisson lui-même dont il n’est pas rare qu’il écrive jusqu’à quatorze heures d’affilée, écoutant en boucle les chansons de George Formby afin d’être plongé dans la culture populaire du Lancashire (Hinton, 2013 ; Hubble, 2010). La maison de Davenport Street, occupée par une équipe d’enquêteurs masculins délaissant complètement les tâches domestiques est souvent décrite comme quasi insalubre, infestée de puces, et dénuée de provisions. À cette époque, Charles Madge qualifie Tom Harrisson d’« exemple vivant d’un génie désordonné, qui invente peut-être un nouveau type, celui de scientifique bohème » [24].

Les années de guerre contrastent fortement avec cette première expérimentation et voient le Mass Observation se professionnaliser – sans pour autant perdre tout à fait le côté « bricolage » qui caractérise l’organisation. Les enquêteurs nourris et logés mais bénévoles des premiers mois à Bolton deviennent des enquêteurs à temps plein au statut contractualisé ; dans les bureaux du MO, une équipe administrative et d’analystes se forme ; les positionnements parfois naïfs de la première année d’expérimentation ont laissé place à une normalisation et à une standardisation des méthodes et des pratiques du MO ; l’entrée en guerre et les divers commanditaires du MO ouvrent des perspectives de recherches aux contours plus clairement délimités qu’à Bolton.

Durant la guerre, le Mass Observation s’installe au 82 Ladbroke Road dans le quartier huppé de Notting Hill, au domicile de la nouvelle épouse de Tom Harrisson, jusqu’à l’automne 1943 où les bureaux déménageront au 21 Bloomsbury Street, non loin du British Museum. Les locaux, qui « ouvrent » officiellement à 9h du matin et ferment à 17h45, voient affluer les enquêteurs dès l’ouverture pour recevoir de Tom Harrisson ou d’un autre membre de l’équipe les consignes d’enquête pour la journée. Eric Gulliver se souvient de l’arrivée affairée des enquêteurs : « Les observateurs avaient tendance à arriver dans les bureaux entre 9h et 9h15. C’était la ruée pour entrer, savoir ce qu’on nous avait assigné comme tâche, partir faire le boulot puis faire un compte rendu dans l’après-midi pour montrer comment vous vous étiez débrouillé. » [25] Tous les lundis et jeudis, s’ajoute une nouvelle mission, à réaliser dans la matinée avant toute autre tâche : les enquêteurs sont chargés de rassembler une soixantaine de réponses libres et fidèlement retranscrites à un questionnaire concernant l’actualité. Ce News Quota, compris comme un baromètre du « moral » de la population, constitue un fil rouge des activités du MO durant la guerre et devient une source centrale pour le Ministry of Information. On y trouve des questions comme « À ce stade, pensez-vous que l’Angleterre puisse gagner la guerre ? » ou « Qu’avez-vous pensé de l’intervention radio de Churchill hier ? ».

« La routine, c’était quelque chose comme ça : on arrivait tous au bureau de Tom à 10 h environ et quand il était prêt à nous accorder son attention il produisait une liste de questions. Environ 6 ou 8 questions qui commençaient toujours par ‘Que pensez-vous de l’actualité aujourd’hui ?’. Cette liste de questions avait reçu le titre de « News Quota » et on en discutait quand même : ce n’était pas totalement autocratique de la part de Tom Harrisson, on discutait de ces questions pendant un moment » [26].

Il faut dire deux mots de ce dernier point. À Bolton avant la guerre, les décisions étaient prises par Tom Harrisson de manière unilatérale sans consultation aucune avec les enquêteurs de terrain. Avec le collectif londonien, Tom Harrisson reste seul en charge de trouver des financements et de faire le lien avec les commanditaires et malgré la mise en place d’une réunion hebdomadaire, les enquêteurs ont peu voix au chapitre. En outre, selon les dires de plusieurs membres, Tom Harrisson entendait « diviser pour mieux régner » et décourageait les enquêteurs de traîner dans les bureaux pour discuter entre eux, du moins durant les premières années de la guerre [27]. Si certains enquêteurs font la navette entre les collectifs de Bolton et de Londres, il faut attendre un mouvement de révolte des enquêteurs pour qu’une partie d’entre eux se rencontrent pour la première fois au printemps 1940 [28]. Les enquêteurs, qui menacent de se mettre en grève, exigent que soit mis en place un processus plus démocratique au sein du Mass Observation et avoir accès aux finances de l’organisation. La réponse de Tom Harrisson est sans appel :

« Je crois qu’il me faut être très clair sur le fait que le MO ne peut pas être une organisation qui est menée par vote, et sur le fait que les désirs d’une majorité d’enquêteurs ne constituent pas nécessairement ce qu’il y a de mieux pour le MO. Je suis sûr que la plupart d’entre vous êtes fondamentalement d’accord avec cela. Après tout, […] j’ai bâti mon côté des choses et j’y ai dévoué mon attention entière, mon cerveau entier et toutes mes capacités à engendrer des bénéfices durant ces trois dernières années, et mon jugement doit inévitablement valoir plus que celui des autres […] Même si les enquêteurs ont un désir bien naturel de contrôler démocratiquement le MO, […] en pratique, tant dépend de ma propre initiative et de ma volonté de faire avancer les choses qu’il serait peu satisfaisant que je me lie les mains de la sorte » [29].

La seule victoire des enquêteurs sera d’obtenir la mise en place de réunions mensuelles entre enquêteurs de terrain, et la nomination d’un délégué chargé de les représenter aux réunions du MO. Au demeurant, Tom Harrisson est vite amené à encourager une collaboration accrue entre enquêteurs. Pour des raisons de sécurité d’abord : sur les enquêtes concernant les bombardements notamment hors de Londres, les enquêteurs sont souvent envoyés en binômes, voire à trois ou quatre. Ensuite pour répondre à la mobilisation progressive de ses enquêteurs que l’on a évoquée plus haut. Si bien que dès 1941-1942, le collectif d’enquêteurs replié sur Londres se compose d’un noyau soudé et qui intervient davantage dans les décisions relatives au MO.

Le second grief des enquêteurs en mars 1940 avait trait aux salaires impayés. En effet, au printemps 1940 le MO est au bord de la faillite. Les quelques enquêteurs laissés à Bolton sans leader avec le départ de Charles Madge doivent contrer seuls l’assaut des créanciers et la plupart des enquêteurs ne reçoivent aucune rémunération pendant trois semaines, certains pendant plusieurs mois. Le contrat signé avec le Ministry of Information en avril 1940 vient sauver in extremis la situation et impose la même rémunération à tous les enquêteurs. De fait, si les principaux enquêteurs du MO commencent à être rémunérés avant la guerre, de manière plus ou moins erratique, au fil de la guerre, une grille de rémunération se stabilise qui voit les membres du MO répartis en quatre groupes. Il existe d’abord un « personnel administratif » composé de 4 à 6 personnes à l’automne 1942 dont la rémunération n’est pas connue. À la même époque, le MO compte également 19 « enquêteurs à plein temps » rémunérés à hauteur de £3 par semaine ; 6 « enquêteurs à mi-temps » gagnant £1.10 par semaine ; et 5 « observateurs faisant des rapports hebdomadaires et disponibles pour des ‘missions spéciales’ » rémunérés à hauteur de £1 par mois [30].

Bien entendu la durée des enquêtes entreprises est variable ; si certaines « missions » ne dépassent pas le cadre d’une journée, d’autres s’étendent sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois. L’enquêtrice Mollie Tarrant fait par exemple plusieurs séjours de quelques mois dans deux villages miniers gallois courant 1941 et 1942, afin de réaliser une enquête de communauté [community study] sur le modèle de l’étude des Lynd (1929) à Middletown. Si les dispositifs d’enquête varient énormément d’un volet d’enquête à un autre, on peut néanmoins dresser un rapide inventaire des méthodes utilisées. Plusieurs observations participantes sont réalisées, ainsi que des entretiens, des enquêtes d’opinions aux réponses libres, le recueil de témoignages, des « overheards » (discussions entendues, attrapées au vol), des comptages, des observations dans divers contextes (lors de meetings par exemple, les enquêteurs ont pour consigne de ne pas se concentrer uniquement sur les discours officiels à la tribune mais aussi sur les réactions de l’auditoire, verbales ou non).

À partir des notes de terrain et témoignages récoltés par les enquêteurs, des rapports (« file reports ») sont rédigés, qui servent en général d’analyse préliminaire mais peuvent aussi être renvoyés directement aux commanditaires. On en dénombre plus de 3 000. Il est important de souligner que pour beaucoup d’enquêtes, l’auteur du rapport n’est pas l’enquêteur envoyé sur le terrain mais un membre du MO qui se spécialise dans l’analyse du matériel. En effet, le Mass Observation opère une distinction de plus en plus marquée entre les enquêteurs de terrain (« fieldwork staff ») et ceux chargés de superviser les enquêtes puis de rédiger certains rapports (« analytical staff » ou « research and editorial staff ») – même si cette frontière est évidemment poreuse. Le dispositif centré autour de Tom Harrisson en analyste en chef des premières enquêtes réalisées à Bolton a donc laissé place durant la guerre à un noyau d’administrateurs et d’analystes, suivant là encore l’une des recommandations clés faites par Malinowski :

« Dans l’organisation de la recherche comme dans la distribution du travail, le Mass Observation et ses équipes enquêtant sur le terrain se dirigent inévitablement vers une position pleinement scientifique. […] À mes yeux, une recristallisation générale des fonctions et des tâches de différentes catégories de Mass-Observers devrait avoir lieu. Il doit y avoir une équipe qui présidera au choix des sujets, posera les problèmes, préparera questionnaires et instructions. Ils devront aussi analyser les documents reçus, les traduire en données fiables et convaincantes, et formuler les généralisations pertinentes » (1938 : 117).

Contrairement aux enquêteurs de terrain, l’équipe administrative et d’analystes reste relativement stable durant les années de guerre. Bob Willcock est l’un de ceux-ci : après des études littéraires au Queens College à Oxford, il devient enseignant et traducteur. Il rejoint le MO en 1938 à 25 ans. D’abord enquêteur, il est ensuite chargé de la gestion du panel national de volontaires puis de la rédaction des rapports et de certaines publications. Réformé pour raison médicale, il devient directeur par intérim en l’absence de Tom Harrisson, lorsqu’un comité exécutif du MO se met en place [31]. En 1948, il quittera le MO et intègrera le Government Social Survey, comme plusieurs autres membres [32]. Eric Gulliver le décrit comme « un de ces gars des coulisses [backroom boys] qui faisaient l’analyse de notre matériel ». Il est épaulé par Richard Fitter, un ancien membre du think tank PEP et par John Ferraby, qui au-delà de la gestion quotidienne du MO, se spécialise dans l’analyse statistique des matériaux de l’organisation. Selon une enquêtrice, ce dernier « faisait ses calculs tapi à la cave et en émergeait de temps à autres, comme un troglodyte, pour poser des questions à Tom et se faire crier dessus » [33]. Le MO se défend d’en faire des « théoriciens de fauteuil » en insistant sur le fait que ces analystes en chef ont longtemps été eux-mêmes des enquêteurs envoyés sur le terrain. Le Mass Observation dispose en outre de locaux à Worcester, qui constituent un maillon essentiel mais rarement évoqué de cette chaîne de production, où Henry Novy et Priscilla Feare sont chargés d’archiver et d’indexer journaux intimes et rapports. Cette dernière, souvent présentée à tort comme une simple secrétaire, rédige plusieurs rapports d’analyse concernant les femmes en temps de guerre [34].

Ces nombreux rapports servent de base aux articles publiés par Tom Harrisson dans la presse et à ses interventions à la radio. Rapports, notes de terrain, réponses au panel et journaux intimes sont enfin repris lors de la rédaction des livres du MO, qui ont en général un auteur principal (Tom Harrisson, Charles Madge, Bob Willcock, Celia Fremlin) sans que celui-ci soit mentionné en tant que tel. Le Mass Observation publie ainsi vingt-quatre ouvrages entre 1937 et 1950.

À aucun moment de son existence le Mass Observation ne présente un front coordonné d’enquêtes circonscrit à un objet d’étude unique ; les enquêtes du MO se caractérisent au contraire par un relatif éclatement. De fait, au fondement même de la création du MO, on ne trouve pas la volonté d’étudier un objet donné mais un désir plus large de démocratiser la science et d’expérimenter les principes de l’anthropologie sur le sol britannique. De plus, les tensions entre Charles Madge et Tom Harrisson, qui ne font que croître avec les années, ne facilitent pas la coordination des enquêtes. Avec l’irruption de la guerre, les enquêtes du Mass Observation se consolident autour de la question de l’impact du conflit sur la population civile. Mais en l’absence de financements scientifiques – quatre candidatures du MO à une bourse Leverhulme seront rejetées – Tom Harrisson et Charles Madge se lancent dans une course effrénée aux sponsors et commanditaires de toute sorte [35]. C’est d’ailleurs l’une des pommes de discorde entre les deux fondateurs, Tom Harrisson reprochant à son collaborateur ce qu’il voit comme une tendance à la dispersion : « Madge continue à prendre les problèmes un à un au moment où ils émergent, une question par-ci, une question par-là, un rapport pour Lever ici, un rapport pour Shell là, sans essayer de relier le tout à une idée plus générale » [36] (à noter que ce mémo est adressé à Charles Madge lui-même).

Entre avril 1940 et septembre 1941, le Mass Observation est lié par contrat au Ministry of Information. Mais la collaboration entre les deux institutions s’étend au-delà de ces bornes, puisque des enquêtes ponctuelles sont commanditées dès novembre 1939 en amont et jusqu’en 1943 en aval. Le MO est chargé de suivre les fluctuations du « moral » de la population civile, en étant particulièrement attentif à tout motif d’érosion de la combativité et à l’impact de la propagande. Puis avec l’arrêt progressif des contrats gouvernementaux, le MO tire la majorité de ses revenus de l’Advertising Service Guild (ASG) un conglomérat d’agences de communication et de publicité désirant allier enquêtes de marché et réformisme social. L’ASG commandite des études variées, allant des problèmes de production des industries de guerre aux effets du conflit sur les habitudes des fumeurs. Les contrats passés avec les clients de l’ASG et les collaborations avec des organes de presse viennent encore renforcer l’hétérogénéité des enquêtes entreprises par le MO. Sont donc menées simultanément des enquêtes pour des départements gouvernementaux divers, d’autres enquêtes commanditées par des organismes commerciaux, et une myriade de petites enquêtes indépendantes annexes entreprises par le MO afin de documenter l’impact de la guerre sur la population civile – des enquêtes de qualité variable, aux modalités et aux fondements épistémologiques et méthodologiques très différents.

Derrière cette hétérogénéité, soulignons tout de même que le Mass Observation entreprend très peu d’enquêtes à l’échelle nationale : « Sur le plan théorique nous considérons qu’il est plus avantageux dans la plupart des cas d’entreprendre une enquête intensivement sur une région limitée que superficiellement sur une région plus étendue » (Ferraby, 1945). La procédure normale est de conduire la plus grande partie de l’enquête dans une même région, en général Londres où le MO est basé. Si John Ferraby affirme que l’enquête est « complét[ée] avec une ou de plus petites enquêtes dans des régions qui permettent de contraster les résultats », les archives de la période montrent que c’est loin d’être systématiquement le cas. De nombreuses enquêtes du MO sont toutefois conçues de telle sorte que différents terrains puissent être rapprochés par les analystes dans un volet de recherche plus large. Si le mode d’articulation des terrains varie énormément, nous avons choisi de revenir sur deux exemples de dispositifs d’enquête « multi-sites » : d’une part, l’enquête consacrée au Blitz en 1940-1941 sous l’égide du Ministry of Information et d’autre part, celle consacrée aux industries de guerre en 1941-1942 commanditée par l’ASG.

L’un des volets d’enquête majeurs entrepris par le MO pour le compte du Ministry of Information concerne la réaction de la population civile aux bombardements, l’état et l’utilisation de diverses formes d’abris anti-aériens, et l’Air Raid Precautions (ARP), le service protégeant les civils contre les raids aériens. Une bonne partie des enquêteurs du Mass Observation de l’époque participent d’une manière ou d’une autre à cette étude.

Postée dans l’East End de Londres, Nina Masel est chargée d’enquêter sur les conditions qui règnent dans les abris anti-aériens et sur les manifestations d’antisémitisme au moment du Blitz. Malgré son jeune âge – elle a à peine 17 ans au printemps 1940 –, ses notes de terrain et rapports sont d’excellente facture et Nina Masel se voit attribuer à elle seule la dénomination quelque peu trompeuse d’« unité de l’East End » dans les rapports du MO au gouvernement [37]. Quant à Mollie Tarrant, recrutée en 1941 et qui prendra la tête du MO en 1949, elle enquête pendant six mois sur les effets des raids dans un quartier ouvrier de Portsmouth [38]. En outre, une « escouade mobile », composée le plus souvent de Tom Harrisson, George Hutchinson et Humphrey Pease, se rend dans la Ford V8 de ce dernier sur les lieux touchés par les raids aériens : Coventry, Swansea, Cardiff, Plymouth, etc. [39] Ils restent en général plusieurs jours dans chaque ville bombardée, ce qui fera dire à un Tom Harrisson amusé qu’« en mai 1941, [il] était probablement le civil le plus souvent bombardé de Grande-Bretagne » (Harrisson, 1990 : 15). Comme l’a décrit James Hinton (2013 : 198), dans chacune de ces villes, Tom Harrisson fait des entretiens avec les responsables locaux pendant que les autres enquêteurs vont dans les abris, les centres de repos, les dancings et les pubs, discutent avec les habitants et font des comptages divers (nombre de drapeaux accrochés dans les rues, nombre de personnes transportant des masques à gaz, de personnes sifflotant et faisant des plaisanteries dans la rue…). Au bout de trois à quatre heures, l’escouade se réunit pour mettre en commun ses observations et identifier les points sur lesquels concentrer le reste du terrain.

Les rapports du Mass Observation soulignent entre autres choses les failles récurrentes dans la gestion municipale des raids ainsi que dans celle des services de la défense civile, ils alertent aussi sur le caractère nocif des articles de propagande louant le bon moral et la combativité des populations bombardées. Le Mass Observation, qui avait l’ambition de contribuer à combler le fossé entre gouvernement et citoyens ordinaires, est vite déçu. Car si au Home Intelligence Department Mary Adams érige les rapports sur le Blitz en modèle, ces mêmes rapports et recommandations enragent le Home Office où on trouve leurs critiques dénuées de fondement et fruit d’un groupe de radicaux dangereusement défaitistes. Au demeurant, certaines mesures prises en réaction aux rapports laissent les enquêteurs du MO stupéfaits. Ainsi, Nina Masel, à qui il est demandé d’enquêter sur la raison pour laquelle les gens délaissent les abris publics construits dans les rues, est profondément choquée de la réponse des autorités : « Les gens savaient que [les abris publics] protégeaient des éclats d’obus mais pas d’une frappe directe. Le toit était la partie la plus vulnérable. Le gouvernement n’a pas, bien sûr, modifié les toits. Au lieu de quoi on m’a dit que des tracts seraient distribués pour convaincre la population que ces toits étaient sûrs » [40].

Un autre exemple intéressant de dispositif d’enquête « multi-sites » est celui de l’étude menée d’octobre 1941 à avril 1942 sur la crise de la production industrielle. L’enquête est commanditée et financée par l’ASG au moment où la vie politique britannique est dominée par les débats sur l’inefficacité des industries de guerre. Elle conduira à la publication de deux ouvrages : People in Production et War Factory (Mass-Observation, 1942a , 1942b et 1943a). Dans le cadre de cette enquête, Tom Harrisson interroge les managers d’environ 80 usines de guerre, lors d’entretiens de quatre heures en moyenne (Mass-Observation, 1942b : 18). Les enquêteurs du MO collectent en outre les témoignages de 1 200 ouvriers sur sept sites : « City » (Londres), « Planetown » (Coventry), « Midville » (Oldbury), « Tanktown » (Luton), « Manyworks » (Welwyn Garden City), « Oldville » (Chester), « Warvillage » (Malmesbury). De plus, Veronica Tester est envoyée enquêter sur une grève de mineurs à Betteshanger dans le Kent, et Celia Fremlin sur les mines d’étain de Cornouailles. Cette dernière entreprend aussi une observation participante de plusieurs mois dans une usine de radars de Malmesbury, une expérience qui est au cœur de War Factory (Mass-Observation, 1943a ; Summerfield, 1985). L’enquête s’appuie enfin largement sur les réponses du panel national de volontaires à la crise de la production industrielle.

De fait, au fil de la guerre, les deux volets initialement distincts que sont le panel national et les enquêtes de terrain, sont davantage articulés. Le panel national, avec ses questionnaires et journaux intimes qui enthousiasmaient peu Tom Harrisson à l’origine, est désormais conçu comme un contrepoint à l’étude de l’opinion publique et aux démonstrations publicisées de combativité et de patriotisme. De plus en plus, enquêtes de terrain et questionnaires mensuels sont pensés de concert. Ainsi, lorsqu’une grève nationale de dockers éclate en octobre 1945, deux enquêtrices, Gay Taylor et Lucy Bleehan, se rendent dans les docks de Londres pour interroger les grévistes et leurs femmes et observer les meetings (Mak, 2017). Le questionnaire de novembre envoyé au panel comportera la question : « Quelle est votre attitude personnelle à l’égard des récentes grèves et conflits industriels ? » [41].

Les enquêtes collectives entreprises par le MO impliquent donc différentes formes de collaboration sur le travail de première main. Pour commencer, les chaînes de collaboration vont bien au-delà du groupe d’enquêteurs envoyés sur le terrain et les matériaux doivent être accessibles aux personnes qui n’ont pas participé à ces enquêtes mais qui sont susceptibles d’en rédiger les rapports préliminaires. De plus, les différents types de matériaux rassemblés par le MO (notes de terrain, réponses aux questionnaires, journaux intimes) doivent pouvoir être rapprochés et se compléter mutuellement. D’où les exigences élevées de cohérence et d’intelligibilité interne, entre personnes comme entre documents, qui expliquent la standardisation croissante de conventions partagées. Qui plus est, les enquêtes elles-mêmes doivent pouvoir être cumulatives, s’enrichir et se répondre mutuellement : il s’agit donc à la fois d’enquêtes collectives, d’un collectif d’enquêtes, mais également d’un processus de co-production des enquêtes. À cette exigence d’intelligibilité interne, répond enfin le souci d’une intelligibilité externe : les comptes rendus d’enquête doivent être compréhensibles par le public de chercheurs qui, demain, s’en saisiront pour interroger les réalités britanniques. Nous reviendrons plus loin sur ces deux derniers aspects.

Ces différentes formes de collaboration et de mise en relation rendent la mutualisation des données d’enquête centrale. Or, pour le Mass Observation, l’un des défis majeurs est de maintenir une certaine continuité des pratiques de travail et une coordination, au vu du turn over élevé des enquêteurs, mais aussi et surtout de la division entre Bolton et Londres et des frictions entre les deux fondateurs. Aussi Tom Harrisson s’en prend-il violemment à Charles Madge lorsqu’il se rend compte que celui-ci, arrivé à Bolton, ne suit pas l’indexation des réponses du panel mise en place à Londres et a opté pour un tout nouveau système, rendant impossible toute corrélation croisée entre les entrées [42]. Avec le début de la guerre toutefois, une normalisation des pratiques tend à faciliter la mutualisation des données d’enquêtes au sein du MO.

L’une des conventions du MO liées aux nécessités d’une enquête collective est l’utilisation d’un codage partagé pour désigner les enquêtés. Il se présente sous la forme « M40D » et réunit trois formes d’identification : le genre de la personne (M pour « male » et F pour « female ») ; son âge approximatif (à cinq ans près) ; son statut social indiqué par une lettre (A pour « upper class » ; B « middle class » ; C « artisan or skilled working class » ; D « unskilled working class »), sans que l’on dispose des observations personnelles qui ont conduit à un tel classement. Ce triptyque constitue bien souvent la seule indication donnée par les enquêteurs du MO pour désigner et qualifier ceux qu’ils mentionnent. Les noms, les descriptions portant sur le physique, les vêtements portés ou les attitudes, sont par exemple extrêmement rares. Il ne s’agit pas d’un codage a posteriori, apposé à partir d’une description plus fournie de l’enquêté mais bien d’un repérage en amont qui contribue à l’harmonisation et à la mise en regard des données.

En outre, durant la guerre, une « mise en page standard » est progressivement établie par le MO pour présenter les témoignages recueillis [43]. Les mêmes indications liminaires doivent précéder les témoignages (initiales de l’enquêteur, date, lieu), dont la retranscription se fait textuellement, un point sur lequel Tom Harrisson insiste particulièrement : « Retranscrivez toutes les réponses entièrement mot à mot sur un carnet durant l’entretien. Si vous avez des difficultés à garder le rythme en cours d’entretien, remplissez les vides immédiatement, dès que l’entretien se clôt » [44]. D’autre part, dans le souci une fois encore de faciliter le travail collectif, Tom Harrisson demande aux enquêteurs de retranscrire le maximum de notes manuscrites à l’aide d’une machine à écrire. Il prend aussi un soin tout particulier à enseigner à chacun la bonne manière de rédiger des rapports d’enquête, si bien que selon Len England « tous ceux qui avaient été en contact avec Tom écrivaient des rapports du MO dans le style de Tom » [45].

La volonté d’accroître la standardisation des notes et comptes rendus d’enquête constitue par ailleurs une caractéristique centrale bien que rarement relevée du MO de la période de guerre. Il nous semble que celle-ci tient en partie au souhait de l’organisation d’apparaître comme un partenaire crédible dans sa collaboration avec les ministères comme dans sa recherche de sponsors. Car dans ce nouveau cadre, ce ne sont plus les publications du MO qui sont centrales, les comptes rendus demeurant à l’état de notes de travail. Ce sont bien ces mêmes comptes rendus et rapports de terrain qui sont dorénavant transmis aux partenaires [46].

Les enquêtes du Mass Observation doivent pouvoir être cumulatives et réutilisées en théorie dans le cadre d’études différentes. Lorsqu’en 1941 le MO doit réaliser une enquête sur le rationnement des vêtements pour le compte de la Chambre de commerce et de l’ASG, une étude précédente réalisée avant la guerre à Bolton concernant la signification que les gens donnent aux attributs vestimentaires est ainsi réutilisée (Mass-Observation, 1941). Mais les enquêtes sont aussi cumulatives dans le sens où les enquêteurs se basent sur des résultats d’enquêtes passées pour enrichir les enquêtes en cours. L’enquête menée sur la grève nationale des dockers de 1945 en est là encore un bon exemple (Mak, 2017). Un entretien avec la femme d’un gréviste commencé sur le pas de sa porte se poursuit dans son domicile. C’est l’occasion pour l’enquêtrice Gay Taylor de fournir une description extrêmement détaillée de l’intérieur ouvrier :

« À ce stade Mme. X. invite l’enquêtrice à entrer dans le salon, en disant « on pourrait aussi bien s’asseoir ». L’Enq. suit Mme X dans le salon, et remarque le plancher nu dans le hall et les escaliers, et l’absence de tout revêtement au sol. Au détour de la conversation l’enquêtrice apprend que toute la maison est occupée par Mme X, cinq pièces en tout – deux en bas et trois en haut. Le loyer était autrefois de dix shillings par semaine, mais comme il a été redécoré il a maintenant augmenté à hauteur de treize shillings et six pence. Le schéma décoratif se résume partout, aussi bien en bas qu’à l’étage, à un papier-peint bon marché vert-olive parsemé de bouquets de fleurs jaunes et roses qui donne un air de boîte à chaussures aux pièces déjà petites ; les plafonds sont badigeonnés de blanc. Les meubles du salon consistent en une table en bois non polie, environ quatre chaises de cuisine et un bout de paillasson très usé. Semble terriblement nu, terriblement pauvre, mais impeccablement propre » [47].

Cet extrait est révélateur de la confluence de deux enquêtes du Mass Observation. Gay Taylor a en effet aussi participé à la grande enquête du MO consacrée au logement ouvrier de 1941 et 1942, et menée dans onze régions en Angleterre. Celle-ci a été lancée dans l’idée d’éclairer les politiques de reconstruction gouvernementales et d’éviter les erreurs commises après la Première Guerre mondiale avec la construction de maisons peu adaptées aux familles ouvrières. Les descriptions des intérieurs par les enquêteurs du MO sont couplées avec des centaines d’entretiens réalisés avec des femmes au foyer des classes populaires. Le MO insiste sur l’importance de recueillir leurs opinions sur ces questions, affirmant que « si la femme au foyer ordinaire des classes ouvrières avait eu son mot à dire sur la construction des habitations après la dernière guerre, les poêles du type de ceux que l’on trouve dans les logements sociaux n’auraient jamais été installés. De si nombreuses habitations construites après 1918 n’auraient pas non plus été dotées de salles de bain avec toilettes intégrées, ni construites sans entrée secondaire ni remise dans le jardin. » (Mass-Observation, 1943c : ix)

À l’évidence, la participation de Gay Taylor à cette enquête sur le logement ouvrier nourrit largement son compte rendu trois ans plus tard. Elle reprend d’abord de nombreux éléments de l’ancien questionnaire, concernant par exemple le montant du loyer, le nombre et l’occupation des pièces, ainsi que la décoration intérieure. D’autre part, l’extrême précision de sa description du papier-peint, qui pourrait sembler à première vue anecdotique, est en réalité informée par sa connaissance des conclusions de la première enquête du MO : on retrouvait le même soin attaché à la description des revêtements muraux dans l’enquête sur le logement qui avait d’ailleurs révélé qu’il s’agissait du motif de plainte le plus régulier des femmes au foyer interrogées. Gay Taylor a donc ces conclusions en mémoire, lors de la visite, et sa description se concentre sur ce qui importe pour les femmes des foyers ouvriers. Enfin, elle va jusqu’à suivre la structure de l’ancien questionnaire, puisqu’« à la fin de chaque formulaire d’entretien, il était demandé à l’enquêteur de donner une brève estimation de la personnalité de l’interviewé » (Mass-Observation, 1943c : 8). L’enquêtrice conclut en effet le compte rendu de l’entretien de 1945 par sa propre opinion sur Mme X : « Mme X semble être une petite femme très consciencieuse et travailleuse dont la seule préoccupation et le seul but dans la vie est d’avoir assez d’argent pour nourrir et habiller ses enfants ».

Dans le cours d’une même enquête s’articulent donc les expériences de l’enquêtrice, sa connaissance des horizons d’attente du MO, comme des résultats d’études antérieures. On pourrait y voir une coproduction d’enquêtes successives, les enquêtes en cours se recouvrant et s’alimentant mutuellement, les enquêtes à venir n’ignorant pas les enquêtes précédentes. Il est d’ailleurs probable que la description du logement réalisée à l’occasion de la grève des dockers ait une double fonction aux yeux de l’enquêtrice et qu’elle soit aussi conçue comme une description à inclure dans le fonds sur les logements ouvriers. De fait, les enquêteurs avaient parfois pour consigne de profiter de leurs déplacements pour enrichir d’autres volets d’enquête de l’organisation sur des sujets connexes.

Durant le conflit mondial, de plus en plus conscient de ne pouvoir traiter l’ensemble des matériaux recueillis, le MO renoue avec l’idée que sa fonction première est la collecte et la conservation de données diverses qui, si elles ne peuvent pas être entièrement exploitées dans l’immédiat, le seront au sortir de la guerre, par l’organisme ou par d’autres chercheurs. Aux différentes chaînes de collaboration et collectifs de travail évoqués jusqu’à présent, il faut donc en ajouter un dernier, présent dès l’origine : un collectif à venir, élargi aux chercheurs qui feront usage des ressources du Mass Observation. Il faut bien mesurer la singularité de cette démarche : le Mass Observation oscillant sans cesse entre organisme de recherche et de conservation, les enquêtes ethnographiques sont d’emblée pensées, aussi, comme le moyen de garder la trace de phénomènes dans leur signification sur le vif, des matériaux précieux à mettre à disposition du chercheur futur. Dans ce double mouvement d’enquête et de constitution d’archives à destination d’une communauté de chercheurs, le Mass Observation peut être rapproché des tenants de l’histoire orale – les entretiens réalisés par le MO feront d’ailleurs partie des modèles invoqués par les acteurs du renouveau de l’oral history britannique des années 1970.

Pour Tom Harrisson, et encore davantage avec la guerre, « l’une des tâches du Mass Observation est d’enregistrer l’histoire en train de se faire » [48]. En témoigne, outre la collecte des journaux intimes et « directive replies », la mise en place en septembre 1939 d’une « Bibliothèque de guerre » (War Library) destinée à recueillir les documents autrement voués à disparaître : pamphlets, tracts, productions issues d’associations politiques et culturelles, budgets familiaux et factures, etc. Au même titre, les matériaux d’enquête bruts sont destinés, dès l’origine, à être ré-analysés par des chercheurs futurs :

« Notre principe de base depuis 1939 a été de conserver des archives quotidiennes aussi complètes que possible, et de ne pas nous inquiéter si l’analyse et l’examen des résultats ne parviennent pas à suivre le rythme. Dans les moments d’extrême pression organisationnelle – et ils furent nombreux durant ces cinq dernières années – nous avons fréquemment entrepris des enquêtes détaillées qui n’ont pu faire l’objet que d’une première analyse détaillée, voire dans certains cas d’aucune analyse. Nous sommes convaincus que les résultats de ces études des années de guerre, ré-analysées et assimilées plus complètement qu’il n’est possible dans pareille circonstance, auront une valeur considérable dans les années à venir. C’est à cette valeur à long terme à laquelle nous accordons le plus d’importance » [49].

Au sortir de la guerre, les enquêtes financées par des commanditaires privés prennent progressivement le pas sur les enquêtes scientifiques, un tournant officialisé en 1949 lorsque le Mass Observation devient une société à responsabilité limitée. Mais l’ouverture de ses archives établies à l’université du Sussex depuis les années 1970 et la redécouverte progressive de l’organisation ont permis d’amorcer le passage de relais que Tom Harrisson appelait de ses vœux [50]. Reprendre l’analyse de ces matériaux est d’autant plus nécessaire dans le cas du MO que ses fondateurs, animés d’une « aversion théorique au fait de finir les choses » [51] semblent avoir été plus doués pour lancer des enquêtes que pour mener les analyses à leur terme et que la recherche effrénée de financements a conduit à des publications souvent prématurées. Plusieurs projets fantômes du MO, abandonnés en cours de route faute de moyens, n’ont jamais fait l’objet d’analyses poussées. De nombreuses enquêtes de terrain et « directive replies » portant sur un même objet n’ont jamais été croisées alors même qu’elles ont été conçues pour faciliter un tel rapprochement. Les matériaux des enquêteurs d’hier s’avèrent pourtant d’une valeur inestimable pour les historiens d’aujourd’hui.

 
 

Notes

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[1] Sur Tom Harrisson voir en particulier Judith Heinmann (1999), sur Charles Madge, Hubble (2001). Humphrey Jennings, quittera le Mass Observation au bout de quelques mois. Comme l’a démontré James Hinton (2013) son influence ainsi que celle du surréalisme sur le MO ont été largement surestimées. Si l’organisation est initialement baptisée « Mass-Observation », il est d’usage aujourd’hui, suivant les recommandations des archivistes, d’user du terme « Mass Observation » sans tiret. Nous tenons à remercier les membres du conseil d’administration des archives du Mass Observation à l’université du Sussex, de nous avoir autorisée à citer les matériaux du MO.

[2] Tom Harrisson, Humphrey Jennings, Charles Madge, « Anthropology at Home », article annonçant la création du Mass Observation. The New Statesman, 30 janvier 1937.

[3] On peut citer en outre l’économiste Philip Sargant Florence, le sociologue Adolph Lowe, les psychologues T. H. Pear et Oscar Oeser. En France, Jean Stoetzel montre un vif intérêt pour le Mass Observation, et échange une brève correspondance avec Tom Harrisson concernant la méthodologie de l’organisation. Soulignons aussi que Gregory Bateson et Margaret Mead ont songé à collaborer avec le Mass Observation à l’automne 1939, mais y ont renoncé, trouvant Tom Harrisson « trop égomaniaque et ses méthodes trop amateures » (Mandler, 2009 : 206). Nous remercions Alain Cottereau d’avoir attiré notre attention sur ce point.

[4] Cet article est issu d’une thèse de doctorat en cours et constitue une version profondément remaniée d’une contribution à paraître (Mak, 2017). Ce travail s’est nourri des discussions autour du séminaire « Pratiques d’enquête et sens de la réalité sociale : approche sociologique, anthropologique et historique », dirigé par Alain Cottereau et Stéphane Baciocchi à l’EHESS, dans le cadre d’un programme de revisite des enquêtes qu’ils ont initié en 2007 et qui se poursuit aujourd’hui. Nous tenons à les remercier tout particulièrement, ainsi que Laura Lee Downs, pour leurs précieux conseils. Cet article a également bénéficié des commentaires de membres de l’Atelier « Enquête-écriture » de l’EHESS. Nous remercions enfin les relecteurs anonymes pour leurs suggestions et remarques avisées.

[5] Parmi les exemples les plus poussés de ce type de reconstitution, assortis de « compléments d’enquête », on citera la récente étude de Stéphane Baciocchi et Nicolas Mariot sur deux enquêtes de terrain réalisées par Robert Hertz (2015) ainsi que les travaux poursuivis depuis plusieurs années par Alain Cottereau et Stéphane Baciocchi portant sur la redécouverte de Le Play économiste et promoteur d’une anthropologie comparée (L’anthropologie comparative des « Ouvriers Européens » : une expérience de refondation radicale, 1848-1864, à paraître).

[6] Sur les quatre volumes planifiés pour l’automne 1938, un seul sera publié, en 1943 : The Pub and the People : A Worktown Study (Mass-Observation, 1943b).

[7] Bien entendu, ces chiffres ne tiennent pas compte des départs des volontaires au fil des années, ils comprennent aussi les individus n’ayant envoyé qu’une seule réponse au MO. Pour plus de détails sur la composition du panel à travers les années voir les analyses de Stanley (1981) et Hinton (2013).

[8] Si la plupart des journaux intimes prennent fin après 1945, quelques-uns sont poursuivis longtemps après la guerre, jusqu’en 1967 date à laquelle la dernière entrée est reçue.

[9] Sur le positionnement du MO comparé aux instituts de sondage de son époque cf MOA FR 1886 (Ferraby, 1943. « Representative sampling and the qualitative approach to public opinion research ») et FR 2144 (Ferraby, 1944. « Validity of public opinion survey results »). Le Mass Observation (1948) montrera par exemple que derrière la catégorie standard « Ne se prononce pas » (« Don’t Know ») onze situations très différentes peuvent être déclinées.

[10] Les premières études s’attachaient par exemple à démontrer le rôle clé des femmes dans l’économie domestique et les différentes manières dont elles parvenaient à maintenir le budget familial à partir de ressources pourtant limitées.

[11] MOA 32/98. Gertrude Wagner.

[12] Ce versant du Mass Observation, qui visait à compléter les enquêtes par des réalisations picturales et photographiques, est rapidement abandonné par l’organisation, et ne sera pas appliqué en dehors de Bolton.

[13] Fondé en 1899, le Ruskin College à Oxford est l’une des institutions emblématiques de l’enseignement pour adultes au Royaume-Uni, et s’adresse à des boursiers issus de la classe ouvrière.

[14] MOA 26/1/3/2. Memo on MO, 29 octobre 1942.

[15] MOA FR 2213, février 1945.

[16] De même, les membres mobilisés du panel national sont vivement encouragés à continuer à envoyer leurs entrées de journal intime au MO et à répondre à des questions spéciales additionnelles à celles envoyées chaque mois.

[17] Les « Bevin Boys » (« les gars de Bevin », du nom du ministre du Travail de l’époque) sont de jeunes conscrits tirés au sort pour rejoindre non pas les rangs des forces armées mais ceux des mineurs, afin de faire face à la crise charbonnière de 1942 (Mak, 2016a).

[18] Un des reproches que l’on pourrait faire au Mass Observation est d’avoir conservé dans ses archives sans aucune distinction les notes d’enquête de candidats mis à l’essai mais finalement non retenus. En effet, mis à part leur qualité moindre, rien ne les distingue de celles des enquêteurs à plein-temps (c’est aussi le cas des enquêteurs temporaires). C’est selon nous une cause non négligeable de la surprenante diversité de qualité des travaux du MO.

[19] MOA 26/4/1/1. Observations on MO investigators on weekdays activities, Juin 1950.

[20] MOA 26/4/4. Suggestions by Leonard England ; Interview techniques, Henry Novy, 15 mai 1940.

[21] MOA 26/1/6. Observer methods, handbook, JF, Mars 1941. Le manuel semble en être resté au stade de manuscrit et est inachevé mais John Ferraby (1945) a publié par la suite un court article qui en reprend quelques points.

[22] MOA 32/39. Celia Fremlin ; Imperial War Museum (IWM) entretien 11867, 1986.

[23] MOA 32/35. Eric Gulliver.

[24] MOA 26/1/1. Charles Madge à Tom Harrisson, 21 janvier 1940. Cité par James Hinton (2013 : 30).

[25] MOA 32/35 Eric Gulliver. Entretien réalisé en 1982 par Nick Stanley.

[26] MOA NBM1. Celia Fremlin, « Uncut video tape interview for Stranger than Fiction, 1986 ».

[27] MOA 32/60 Priscilla MacNamara.

[28] MOA 32/75 Humphrey Pease ; Henry Novy Papers.

[29] Henry Novy Papers, memorandum de Tom Harrisson aux enquêteurs, 8 avril 1940. Cité par Hinton (2013 : 155-156.)

[30] MOA 26/1/3/4. List of Staff and Memo, DBL. 10 novembre 1942. Précisons que ces indications, si elles sont parmi les plus précises qui existent sur la composition de l’organisation à un moment donné, constituent une estimation haute du nombre des membres du MO pendant la guerre. Ces chiffres de novembre 1942 reflètent en effet une vague importante de recrutements, qui sera très vite annulée en raison des problèmes financiers de l’organisation. À titre d’exemple, entre le début de la guerre et l’été 1943, le MO compte en général entre 10 et 15 enquêteurs à temps plein, puis jusqu’à la fin de la guerre moins de 10 enquêteurs actifs.

[31] Avant de partir rejoindre les rangs de l’armée, Tom Harrisson distribue des rôles administratifs précis à une petite équipe de confiance chargée de prendre sa relève. Ceux-ci forment en 1943 un « comité exécutif », vite rebaptisé par Tom Harrisson « comité consultatif ».

[32] C’est également le cas de Kathleen Box et de Geoffrey Thomas. Ce dernier deviendra ensuite directeur du Bureau gouvernemental des statistiques, chargé du recensement décennal.

[33] MOA 32/29 Celia Fremlin. Entretien réalisé par Angus Calder, 17 mars 1980.

[34] MOA 32/60 Priscilla MacNamara ; MOA 32/70 Henry Novy ; MOA 32/75 Humphrey Pease.

[35] Cf en particulier MOA 26/4. Circulaire rédigée par TH datée du 5 février 1943.

[36] MOA 26/A. Memorandum du 18 janvier 1940, Tom Harrisson à Charles Madge.

[37] MOA 32/63 Nina Hibbin (née Masel).

[38] MOA 32/108 Mollie Tarrant.

[39] MOA 32/75 Humphrey Pease.

[40] MOA 32/63. Nina Hibbin, Recollection.

[41] MOA FR 2291 « Dock Strike Investigation, October 1945 » ; « Dockers’ Strike 1945 », TC 75/10/A et TC 75/10/B ; Directive Reply, novembre 1945.

[42] MOA 26/1/A.

[43] MOA 26/4/4. “Standard layouts”, 26 janvier 1946.

[44] MOA 26/4/4. Instructions concernant les entretiens. Le Mass Observation a d’ailleurs consacré un rapport entier aux questions de transcription : FR 2146 “Recording and classifying verbatim information”, Août 1944.

[45] MOA 32/70 Henry Novy. Notes à partir d’une conversation informelle entre Leonard England, Henry Novy et Angus Calder, 19 mars 1979.

[46] Le changement de dénomination des enquêteurs dans les rapports des années 1940 témoigne également de ce souci d’une professionnalisation accrue. Alors que les comptes rendus des premières années d’enquête à Bolton étaient rédigés à la première personne du singulier, à la manière d’un journal, à partir des années 1940 les rapports sont systématiquement rédigés à la troisième personne du singulier. En outre, l’abréviation « Inv. » pour « Investigator (Enquêteur) » apparaît à ce moment-là. Ce souci de normaliser les rapports de terrain était primordial pour Tom Harrison comme pour son successeur Bob Willcock, comme l’ont souligné les entretiens réalisés avec d’anciens enquêteurs.

[47] Nous ne proposons ici qu’un extrait de la description beaucoup plus extensive du foyer qui est couplée à un long entretien. Mass Observation Archives, FR 2291, « Dock strike investigation, October 1945 ».

[48] MOA 32/109/14. Tom Harrisson, “Mass Observation, methods of studying Papuan savages are now turned upon ourselves”, World Review.

[49] MOA FR 2116, Mass Observation and home front history, 22 juin 1944.

[50] Sous l’égide de l’anthropologue David Pocock, le « Mass Observation Project » s’est en outre employé depuis 1981 à relancer le volet du panel national, recueillant « directive replies » et journaux intimes.

[51] MOA 26/A. Memorandum du 18 janvier 1940, rédigé par Tom Harrisson.

 
 

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