ethnographiques.org Revue en ligne de sciences humaines et sociales
plan du site | aide | contacts | charte


Pour citer cet article :

François Pouillon, 2016. « CASAJUS Dominique, 2015. L’Alphabet touareg. Histoire d’un vieil alphabet africain ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2016/­Pouillon - consulté le 29.04.2017)
 

Dernier numéro paru :

Signalez cet article :

|
 

Soutenez notre revue

François Pouillon

Compte-rendu d’ouvrage

CASAJUS Dominique, 2015. L’Alphabet touareg. Histoire d’un vieil alphabet africain

CASAJUS Dominique, 2015. L’Alphabet touareg. Histoire d’un vieil alphabet africain. Paris, CNRS Éditions.

(Compte rendu publié le 16 décembre 2016)

Pour citer cet article :

François Pouillon. CASAJUS Dominique, 2015. L’Alphabet touareg. Histoire d’un vieil alphabet africain, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2016/Pouillon (consulté le 16/12/2016).


C’est une histoire longue de ce « vieil alphabet africain » qui nous est proposée ici. Longue ? Peut-être pas tant qu’on le dit, mais surtout aux multiples rebondissements.

Cela commence, en effet, par une enquête historiographique concernant la découverte puis l’étude et le déchiffrement progressif d’une inscription trouvée sur un monument situé à Dougga, en Tunisie. Cette pièce, qui se trouve aujourd’hui au British Museum, constituait le témoignage le plus ancien – ou du moins le plus anciennement découvert – d’une écriture qui aura servi à transcrire toute la gamme des langues indigènes « berbères ». Ce fut aussi, pour ainsi dire, la « pierre de Rosette » qui a servi à son déchiffrement. C’est à partir de là que Dominique Casajus va s’attacher à examiner successivement l’ensemble des éléments dont on dispose pour analyser la nature et l’évolution de cette écriture en caractères dits « libyques », servant à transcrire la langue du Maghreb intérieur depuis l’Antiquité et jusqu’à aujourd’hui.

Une telle entreprise exige évidemment des compétences dans différents registres d’érudition : archéologie et histoire antique (et historiographie de ces disciplines) ; linguistique et philologie [1], incluant l’histoire complexe de l’invention de l’écriture et de ses linéaments en Méditerranée, cela jusqu’aux modernes écritures dites désormais amazigh au Maghreb et au Sahara. Une connaissance fine aussi des pratiques contemporaines des langues et des mouvements identitaires qui s’y appuient – et ce dernier point a une importance centrale, qui ajoutait à la difficulté de l’entreprise, car la matière sur laquelle elle porte est, comme on dit, politiquement sensible.

C’est qu’il y a quelque décalage ici entre le caractère extrêmement sophistiqué des argumentations scientifiques et les enjeux idéologiques qu’elles doivent supporter. Pour les militants de l’identité berbère, l’affaire est simple et la cause est entendue : deux choses doivent se dégager des faits, à savoir l’extrême ancienneté d’un alphabet berbère dans l’espace maghrébin et son caractère absolument autochtone. Un espace, une langue (et une écriture), un peuple… on peut y ajouter un génie national, et on a là tous les éléments d’une nationalité qu’il s’agit de promouvoir. Tout ce qui contredit cette vulgate ne saurait être qu’arguties négligeables et, éventuellement, politiquement hostiles, donc éminemment suspectes. Pour Dominique Casajus, s’agissant de questions chaque fois extrêmement pointues s’appuyant sur une documentation dispersée dans des publications érudites passablement confidentielles, l’extrême sophistication des procédures d’enquêtes et des témoignages, les abymes d’incertitudes qui s’ensuivent rendaient l’affaire beaucoup moins simple. La cause était loin d’être entendue.

Pour avoir pris publiquement position, à travers quelques tribunes, sur les dimensions politiques de la « question berbère » ou « touarègue », l’auteur procède ici avec un surcroit de précaution quand il s’agit d’avancer des affirmations qui pourraient aller contre les attentes militantes. Il s’ensuit le ton extrêmement précis et circonstancié de l’argumentation qui ne doit laisser place à aucun paralogisme. Doit-on imputer à cela le caractère technique et même un peu ésotérique de certains de ses développements ? Si on s’accroche parfois à suivre les méandres d’argumentations passionnantes – comme dans quelques enquêtes à la Connan Doyle –, avouons que nous avons parfois coupé court dans la lecture. Mais non sans s’être assuré que, dans cette affaire, on n’a manqué aucune étape ni aucun détour. Dans ces corpus de données, les repères établis sont si fragiles et souvent si incertains, que l’inattention ouvre à la dérive. On est ici dans une démarche probabiliste où l’on doit chaque fois évaluer le possible, le probable, le vraisemblable, sans bousculer l’incertain par le souhaitable. À cet égard, des savants estimables, et souvent érudits, comme Gabriel Camps (1927-2002) ont imprudemment dérivé vers des proclamations identitaires, alors qu’un maître impeccablement rigoureux, comme le grand linguiste Lionel Galand (né en 1920), a su avoir des formulation beaucoup plus nuancées. Heureusement, les données sont un peu stabilisées en amont grâce à l’immense travail linguistique du bienheureux père de Foucauld. Dominique Casajus prend bien soin de s’inscrire dans la tradition ouverte par ce pieux savant [2].

On l’a compris, il ne saurait être question d’entrer ici dans le détail de l’argumentation des différents chapitres. Le genre du compte rendu me permet d’aller directement aux conclusions qui, comme on peut s’y attendre, sont en demi-teinte et ne permettent pas toujours de trancher dans le vif sur les questions décisives soulevées ci-dessus : l’apparition d’un alphabet libyque est à situer « quelque part entre le XIe et le IVe siècle avant J.-C. » (p. 197), et plus près, n’en déplaise à certains, de la seconde date que de la première. Réponse assez clairement négative néanmoins sur la question de savoir si cet alphabet est une création purement autochtone. Si Dominique Casajus montre que, au regard de la documentation disponible, on ne peut pas transiger sur l’emprunt fait à l’alphabet phénicien, il admet cependant que cela laisse place à des adaptations et créations, liées à des exigences pratiques comme la nécessité de transcrire des phonèmes spécifiques : le génie local est quand même à l’œuvre.

Sur ce point de l’emprunt, on voit Dominique Casajus jouer un jeu de contre assez réjouissant dans son dialogue avec les intellectuels dont il analyse et, souvent, critique les travaux. Et ce qu’il établit prolonge ce qu’il a déjà relevé à propos de la poésie touarègue [3]. Les corpus poétiques qu’on a recueillis en pays touareg ne sont pas, ou du moins pas totalement, indigènes ; ils reprennent activement des thèmes et mythes largement répandus autour de la Méditerranée, notamment ceux véhiculés par la culture musulmane qui, conformément aux injonctions du Prophète, appelle à s’inspirer de la grand poésie arabe préislamique. Ce point est bien difficile à admettre pour des acteurs culturels qui cherchent au contraire à dégager de ce fouillis des origines une langue spécifique, de la purger, comme on le ferait avec quelque « franglais », des grands apports linguistiques qui l’ont traversé dans l’histoire contemporaine, à savoir l’arabe et le français.

Mais, pour en revenir à l’écriture, on doit s’arrêter d’avantage, dans cette revue d’anthropologie, sur l’analyse des usages contemporains de cet alphabet – de ces alphabets plutôt, car ici plus qu’ailleurs (avec l’arabe moyen ou l’hébreux moderne par exemple), on est loin de constituer une vulgate, chose pourtant indispensable dans le cadre d’un projet nationalitaire. Il ne saurait en être autrement dans cette région, tant pour l’écrit que pour les parlers : s’ils se développent sans doute à partir d’un socle linguistique commun, ils ne s’entendent entre eux que difficilement. Le processus segmentaire apparaît à l’œuvre dans les corps d’écritures et surtout les tentatives d’en forger de nouveaux. Un vieux proverbe arabe disait : « l’Afrique divise ».

Si le propos de Casajus apparaîtra cette fois extrêmement dérangeant pour un discours militant, notons l’extrême prudence avec lequel il en avance l’argument. En anthropologue pratiquant intensivement le touareg, il en observe l’usage réel, ainsi que celui que l’on peut attester sur quelques corpus récents de correspondances, publiés par des savants rigoureux, telles ces lettres de prisonniers touaregs déportés à Alger dans les années 1880, ou les lettres envoyées au Père de Foucauld par ses amis du Hoggar. La pratique de l’écriture ici, sous forme de bribes de lettres, celle que l’on trouve par ailleurs dans les messages ou les inscriptions rupestres, apparaît plus spécifique, tant dans son mode de lecture qui renvoie au récitatif syllabaire plus qu’au déchiffrement phonétique, que dans ses objets de discours, à caractère ludique (allant souvent vers le marivaudage) que simplement signalétique, et sans véritable souci de communication. Pourtant, ce serait se méprendre gravement sur la nature anthropologique de ces textes que de chercher à compenser, voire à corriger ce qui, aux yeux d’un lettré moyen dans quelques langues modernes, apparaîtra comme défectueux.

Or, c’est justement ce que font quelques intellectuels contemporains, kabyles d’abord, touaregs ensuite, dans l’élaboration de leurs différents systèmes de transcriptions. Contre Casajus lui-même, qui ne s’avance sur ce terrain qu’avec une extrême prudence et avec le souci évident de ne pas enflammer le débat, je me permettrai de souligner une question qu’il met au jour dans toute sa dimension dramatique. Le point commun de ces fabricants d’écriture, dans un projet légitime de promotion statutaire d’un outil linguistique, va consister à tirer le système de signes vers un alphabet phonétique. La solution simple eut été de reprendre les systèmes disponibles, et les plus familiers pour des agents bi- ou trilingues, à savoir l’alphabet arabe ou les transcriptions phonétiques élaborées à partir de l’alphabet latin.

C’était sans compter le besoin impérieux de s’inscrire dans une tradition totalement autochtone, et de passer d’instruments signalétiques multiples et d’usages le plus souvent partiels à un outil linguistique accompli, dans lequel on pourrait créer ou traduire des œuvres de la grande culture, comme les Fleurs du mal ou le Discours de la méthode. Mais ce faisant, les militants ne se rendent pas compte que non seulement ils font ce qu’ils abhorrent, à savoir introduire plus profondément dans la langue des procédés linguistique de langues impériales, mais de plus, ils élaborent des systèmes de signes très malcommodes à cet objet et souvent inutilisables. Par là, ils fabriquent une langue qui n’est praticable que par quelques scribes. Ils fabriquent un corps de scribes, ce qu’ils sont, sans penser qu’ils laissent ainsi sur le bord de la route les vrais dépositaires de la langue, un petit peuple, alors relégué dans un corps d’analphabètes.

On voit que l’ouvrage apporte une contribution d’une extrême importance sur l’ontogenèse des langues ente l’Antique et l’actuel, le savant et le populaire, et les procédures complexes d’élaboration d’un alphabet dont, fait plutôt rare, on peut observer la dynamique de construction. Sans avoir l’air d’y toucher, il règle leur compte à un certain nombre d’aberrations linguistico-historiographiques qui encombrent les livres d’histoires si désinvoltes sur ces questions. Ces mises au point entendent évacuer les mythologies historiographiques passablement fantaisistes qui peuplent les textes dits de « vulgarisation » (et quelques textes à prétention universitaire) et réduire en miette les intégrismes identitaires qui se nourrissent de ces simplifications. En cela, elles appellent à une perception plus synthétique des dynamiques culturelles libérées des amputations meurtrières que des intellectuels de culture moyenne entendent y opérer. Le message sera-t-il entendu ? On en doute, mais Dominique Casajus aura au moins sérieusement essayé de les convaincre.

On retiendra la leçon théorique finale de cette affaire : « Non seulement l’histoire de l’écriture est une succession d’emprunts, mais la pluralité linguistique de l’univers dans lequel elle s’est déployé en est un trait essentiel. Et cela peut-être même dès l’origine : après tout n’est-ce pas du côté de Babel que les hommes ont inventé les premières écritures ? » (p. 218).

 
 

Notes

top

[1] L’ouvrage a d’ailleurs reçu le prix Georges Dumézil 2016, que l’Académie française décerne chaque année « à un ouvrage de philologie ».

[2] Rappelons que Dominique Casajus est l’auteur d’un grand nombre de textes sur le père de Foucauld, disponibles sur Academia, ainsi que d’un ouvrage : Charles de Foucauld, moine et savant. Paris, CNRS Éditions, 2009.

[3] Cf. Dominique Casajus, 2012. L’aède et le troubadour. Essai sur la tradition orale. Paris, CNRS Éditions.

top
François Pouillon
CASAJUS Dominique, 2015. L’Alphabet touareg. Histoire d’un vieil alphabet africain,
Comptes rendus d’ouvrages.