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Pour citer cet article :

Maylis Sposito, 2016. « MONJARET Anne & PUGEAULT Catherine (dir.), 2014. Le sexe de l’enquête. Approches sociologiques et anthropologiques ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2016/­Sposito - consulté le 27.09.2016)
 

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Maylis Sposito

Compte-rendu d’ouvrage

MONJARET Anne & PUGEAULT Catherine (dir.), 2014. Le sexe de l’enquête. Approches sociologiques et anthropologiques

MONJARET Anne & PUGEAULT Catherine (dir.), 2014. Le sexe de l’enquête. Approches sociologiques et anthropologiques. Lyon. ENS Editions.

(Compte rendu publié le 27 juillet 2016)

Pour citer cet article :

Maylis Sposito. MONJARET Anne & PUGEAULT Catherine (dir.), 2014. Le sexe de l’enquête. Approches sociologiques et anthropologiques, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2016/Sposito (consulté le 27/07/2016).


Publié aux éditions de l’ENS en 2014 dans la collection « Sociétés, espaces, temps », l’ouvrage collectif codirigé par Anne Monjaret et Catherine Pugeault rassemble les contributions de chercheur-e-s d’univers institutionnels, de statuts et de champs différents autour d’une même thématique : « le sexe de l’enquête ». Les différents contributeur-rice-s de cet ouvrage explorent sur leurs terrains respectifs les modalités à travers lesquelles le sexe influence la recherche, qu’il s’agisse du sexe de l’enquêteur-rice, de l’enquêté-e, de leur orientation sexuelle et/ou de l’objet même de l’enquête telles que les pratiques sexuelles. De fait, la variété des terrains est d’emblée justifiée par l’objectif théorique de l’ouvrage : mettre en évidence, à travers une grille de lecture genrée, ce que le sexe dit et fait au terrain à travers la relation spécifique entre enquêteur-rice et enquêté-e. Les contributions rassemblées dans cet ouvrage nous entraînent donc en maison de retraite (Mallon), en consultations gynécologiques (Guyard), en Tunisie auprès de chef-fe-s d’entreprises (Denieuil), sur les bateaux de la marine marchande (Stevanovic), en prison (Bessin et Lechien), dans les locaux de la police (Pruvost) ou les égouts (Jeanjean), auprès de rugbymen (Saouter), de « libertines » (Combessie) et d’escort-e-s (Bigot). Ces dix articles portant sur des recherches empiriques sont précédés d’une importante revue de la littérature portant sur la situation d’enquête en générale et sur les interrogations autour du sexe et de l’enquête en particulier (Monjaret et Pugeault). L’ensemble de ces contributions est encadré par une introduction et un élargissement critique au terme de l’ouvrage proposé par Anne Monjaret et Catherine Pugeault.

Les contributions des deux directrices de l’ouvrage interrogent les pratiques d’enquête en sociologie et en ethnologie. La volonté d’un dialogue interdisciplinaire pose la réflexivité des chercheur-e-s comme révélatrice de la dimension sexuée du rapport d’enquête en sciences sociales. Néanmoins, au cœur de ce dialogue, la question du sexe de l’enquête ne se pose pas de la même manière en sociologie et en ethnologie. L’histoire respective de ces disciplines, ainsi que la difficile délégation du recueil de données pour l’analyse en ethnologie, alimentent tout au long de la première partie de l’ouvrage les interrogations des auteures. En revenant sur l’historique du questionnement méthodologique de la relation et de l’influence réciproque entre enquêteur-rice et enquêté-e, Anne Monjaret et Catherine Pugeault dressent une imposante revue de littérature scientifique sur la question des rapports d’enquête et de sexe. Les interrogations qui en émanent posent de manière magistrale les jalons des attendus initiaux de l’ouvrage. Que fait le sexe dans la relation enquêté-e-enquêteur-rice ? Quelles sont ses diverses manifestations ? En cherchant à questionner les effets du sexe dans l’enquête, toutes les contributions abordent ce dernier sous diverses formes. Premièrement, le sexe est abordé dans la perspective de l’orientation sexuelle, même si l’on peut se demander comment la percevoir en situation d’enquête dont l’objet ne relève pas directement d’elle. Deuxièmement, le sexe renvoie à la question du désir ou des rapports sexuels dans l’enquête ou encore des jeux de séduction qui peuvent desservir ou favoriser l’échange et l’accès au terrain. Enfin, il réfère aux problématiques inscrites au préalable dans la recherche sur le genre, aux objets relevant directement des pratiques sexuelles ou alors des terrains mettant en présence les conjoint-e-s et/ou les enfants des chercheur-e-s. Même si le langage épicène utilisé met le féminin entre parenthèse, tous les contributeur-rice-s soulignent l’influence fondamentale du sexe mais également celle d’autres variables (âge, situation matrimoniale et familiale, statuts, origines etc.) dans la relation d’enquête, toutes discutées dans l’ouvrage. Cette approche de la différence entre les sexes dans le rapport au terrain, invite le lecteur à un questionnement enrichissant qui dépasse la simple dualité sexuelle, notamment à travers le primat de la figure de l’étranger plus que celle de l’homme ou de la femme (Denieuil). En replaçant l’enquête dans un ordre social et politique caractérisé par un ordre sexué, l’ouvrage propose une rupture avec la recherche androcentrée en invitant les chercheur-e-s à revenir sur leur terrain pour l’appréhender à travers le prisme du sexe.

La suite de l’ouvrage est scindée en trois parties. La première traite de l’enquête du point de vue de la contrainte relationnelle, même si toutes les contributions traitent de ce point inhérent à la relation d’enquête. La seconde se focalise sur l’enquête comme relation sexuée. La troisième partie aborde alors l’enquête comme relations sexualisées. Alors que l’ouvrage semble se focaliser sur le sexe – comme il l’est indiqué dans le titre –, l’ensemble des contributeur-rice-s insistent sur la dimension multivariable de la relation d’enquête. Les enquêtrices semblent, à ce propos, plus souvent renvoyées à leur âge et leur manque d’expérience, que ce soit par une filiation fictive (Mallon) ou l’attribution d’un statut de stagiaire novice (Pruvost, Jeanjean). C’est de cette manière que l’âge, le statut socio-professionnel et l’appartenance culturelle font de fait irruption dans le questionnement sur la relation d’enquête. La façon dont Pierre-Noël Denieuil relate son vécu d’étranger en situation d’enquête souligne effectivement la manière dont nos différents attributs peuvent être alternés sur le terrain. En ce sens, Agnès Jeanjean, Marc Bessin et Marie-Hélène Lechien reviennent de manière très pertinente sur un autre monde où gravitent les chercheur-e-s : l’institut et l’équipe de recherche. En observant à la lumière du sexe et du statut les relations entre les membres d’un groupe de pairs, les auteur-e-s montrent subtilement comment les variables s’ajustent et se renforcent. En nous attribuant un rôle, l’autre – pair ou enquêté-e – nous intègre dans son monde de sens et nous attribue une place à notre insu.

Les terrains présentés ici font, pour la plupart, référence à une proximité physique ; qu’il s’agisse d’espaces clos (Mallon, Stevanovic, Bessin et Lechien) ou de pratiques au corps à corps (Guyard, Pruvost, Saouter, Combessie, Bigot). Les deux contributions qui traitent directement de pratiques sexuelles (Combessie et Bigot) soulignent d’autant plus explicitement, les enjeux de la sexualisation de la relation d’enquête et la manière dont elle se répercute sur le-la chercheur-e. Pour autant, cette dimension reste très présente dans les autres articles. Outre les plaisanteries grivoises, beaucoup de chercheures reviennent sur la nécessité de canaliser leur féminité par la gestion de leur apparence vestimentaire. En effet, sur plusieurs terrains présentés ici (Stevanovic, Bessin et Lechien, Pruvost, Jeanjean, Saouter), il est essentiel d’« éviter toute féminité ostentatoire » (Bessin et Lechien, p. 154). Dans des univers professionnels très masculinisés, les normes virilistes inhérentes au groupe induisent en effet une adaptation des chercheures par une adaptation de leur corps. Anne Saouter, à propos du milieu rugbystique, montre comment la présence de groupies lors des troisièmes mi-temps permet de contrecarrer le contact physique quasi-permanent entre les joueurs, leur permettant alors d’asseoir leur hétérosexualité. Néanmoins, les contributions de l’ouvrage, hormis celle de Philippe Combessie, posent comme allant de soi la norme hétérosexuelle. La proximité des corps pose la suspicion sexuelle lorsqu’il s’agit de sexes opposés comme le souligne Laurence Guyard lors des consultations gynécologiques. Nous pouvons ainsi nous demander si, au vu du nombre de terrains ayant trait au corps et à la proximité, le sexe de l’enquêteur-rice n’est pas resté un analyseur de la relation d’enquête dans une perspective hétérocentrée.

L’analyse du sexe de l’enquête est conduite dans cet ouvrage collectif à travers des terrains sexués. Parce qu’ils sont fortement féminisés (Mallon, Guyard, Combessie et Bigot) ou fortement masculinisés (Denieuil, Stevanovic, Bessin et Lechien, Pruvost, Jeanjean et Saouter), ces objets de recherche mettent en exergue le sexe de l’enquêteur-rice. Certains espaces sont ainsi fermés à l’autre sexe (Mallon, Pruvost), d’autres le tolèrent sous conditions – être en couple, paraître asexuelle, ne pas attendre de compensations, entrer dans un jeu de séduction, etc. (Stevanovic, Bessin et Lechien, Pruvost, Jeanjean, Saouter, Combessie, Bigot). Alors que dans le chapitre introductif, Anne Monjaret et Catherine Pugeault reviennent sur l’intérêt de l’enquête conjugale, tout en indiquant justement que cela ne résout pas tous les biais, il aurait été intéressant de trouver dans cet ouvrage une expérience de recherche contemporaine exploitant ce type de méthodologie. Marc Bessin et Marie-Hélène Lechien ont enquêté sur un terrain similaire (la prison), mais le fait de travailler chacun sur une institution disciplinaire différente ne permet pas de questionner les apports ou non d’une telle modalité d’enquête.

Cet ouvrage collectif nous offre un retour d’expériences diverses au regard du sexe analysé a posteriori. Pour autant, il est important de noter, comme le fait Agnès Jeanjean, qu’il est question d’une réinterprétation de l’expérience d’enquête pouvant être corrélée à l’illusion biographique faisant du sexe, de l’âge et du statut des attributs ayant favorisé ou limité l’accès au terrain. Prendre le sexe comme prisme d’un retour réflexif du chercheur-e aurait pu mener les auteur-e-s à une reconsidération des conditions de la recherche, de leur parcours professionnel, du choix de l’objet, etc. Ainsi, il aurait été intéressant que les contributeur-rice-s analysent de manière plus globale le sexe de l’enquête. Cet ouvrage aux terrains si hétéroclites permet au lecteur de s’interroger plus largement sur la relation enquêteur-rice-enquêté-e. Alors qu’une incitation à la réflexivité du chercheur permet d’observer les biais de sa propre présence sur un terrain, la question d’une éventuelle manière de les limiter reste en suspens. Comme le disent les directrices de l’ouvrage, l’enquête « est une arène où se déploie des relations humaines en perpétuelle redéfinition, des rapports sociaux et politiques tendus par les luttes qui les animent » (Monjaret et Pugeault, p. 201).

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MONJARET Anne & PUGEAULT Catherine (dir.), 2014. Le sexe de l’enquête. Approches sociologiques et anthropologiques,
Comptes rendus d’ouvrages.