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Pour citer cet article :

Laurent Amiotte-Suchet, 2017. « Les religieuses âgées et leurs soignantes. Hybridité des espaces, des temps et des appartenances dans des institutions de soins ». ethnographiques.org, Numéro 35 - Vieillir en institution, vieillesses institutionnalisées. Nouvelles populations, nouveaux lieux, nouvelles pratiques [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2017/Amiotte-Suchet - consulté le 23.01.2018)
 

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Laurent Amiotte-Suchet

Les religieuses âgées et leurs soignantes.
Hybridité des espaces, des temps et des appartenances dans des institutions de soins

Résumé

Basé sur une enquête ethnographique menée en France dans trois couvents de religieuses apostoliques transformés en établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), cet article décrit la manière dont s’organise la vie quotidienne dans ces institutions de soins d’origine congréganiste. En analysant successivement l’agencement des espaces, la gestion du temps et les relations entre les acteurs (principalement des religieuses et des soignantes), je mets en évidence leur caractère éminemment hybride. L’ethnographie permet de rendre compte de la variété des modes d’action visant à établir des règles communes pour préserver la paix sociale. Si les références religieuses et civiles se trouvent fréquemment mises en tension, les frontières entre ces deux « mondes » se révèlent particulièrement poreuses. Les acteurs en présence n’hésitent pas à construire de nouvelles alliances pour contrôler leur quotidien.

Abstract

“Elderly nuns and their caregivers. The hybrid nature of space, time and belonging in care institutions.” This article is based on ethnographic research conducted in three apostolic convents in France that have been transformed into residential care institutions for the elderly (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes – EHPAD). It examines how everyday life is organized in these previously congregational, now lay, medical institutions. By successively analysing the layout of space, the management of time and the relations between different actors (mainly nuns and nursing staff), I point up the eminently hybrid nature of life in these institutions. An ethnographic approach makes it possible to showcase the array of actions aimed at establishing common rules to preserve social peace. While religious and lay references are often in tension, the boundary between these two “worlds” is actually quite porous. The actors involved do not hesitate to forge new alliances to gain a measure of control over their daily routines.

Pour citer cet article :

Laurent Amiotte-Suchet. Les religieuses âgées et leurs soignantes. Hybridité des espaces, des temps et des appartenances dans des institutions de soins, ethnographiques.org, Numéro 35 - Vieillir en institution, vieillesses institutionnalisées. Nouvelles populations, nouveaux lieux, nouvelles pratiques [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2017/Amiotte-Suchet (consulté le 21/12/2017).

Sommaire

Introduction

Depuis le milieu du XXe siècle, les travaux sociologiques sur les phénomènes religieux dans l’espace nord-occidental sont largement dominés par les débats autour de la sécularisation, envisagée comme un processus historique de sortie de la religion (Gauchet 1985). Impulsées par le paradigme wébérien de l’(in)compatibilité entre ethos religieux et esprit du capitalisme (Weber 1964) et entretenues par les statistiques attestant de la fin des civilisations paroissiales (Le Bras 1955-1956), les théories de la sécularisation (Tschannen 1992) n’ont cessé de poser la question de l’avenir des religions dans les sociétés postmodernes. En Europe occidentale, la perte d’emprise sociale des religions instituées (catholicisme et protestantisme) est manifeste. L’appartenance religieuse héritée, mesurée par le maintien des observances religieuses (baptêmes, mariages et participation hebdomadaire au culte notamment), est dès lors contrebalancée par une appartenance religieuse choisie, laissant aux « croyant-e-s » une plus grande marge de manœuvre quant à leur manière d’envisager leur rencontre avec Dieu, dans un rapport réflexif et critique avec les normes institutionnelles, autant en ce qui concerne les pratiques cultuelles que les règles morales censées orienter les choix de leurs existences [1].

La perte d’influence du christianisme dans les sociétés nord-occidentales ne concerne pas que les fidèles et leur niveau de pratique. Les chiffres fournis par l’institution catholique elle-même mettent en évidence la diminution constante du nombre de prêtres, religieux et religieuses (Sevegrand 2004 ; Rousseau 2009 [2]), au moins depuis le milieu du XXe siècle [3]. Dans les diocèses, les entrées au séminaire se sont raréfiées, tout comme les postulants qui frappent aux portes des monastères ou des couvents. En France (comme dans plusieurs pays d’Europe de l’Ouest), le vieillissement des agents de l’Église a dès lors conduit l’institution catholique romaine à opérer des réaménagements, touchant autant aux conventions rituelles (apparition des ADAP [4]), aux ressources humaines (rôle accru des diacres et des laïcs) qu’à l’organisation des territoires (création des UP [5]).

Dans ce contexte, les congrégations religieuses féminines apostoliques ne sont pas épargnées. Alors qu’elles exerçaient un certain monopole en matière éducative et sociosanitaire au XIXe siècle, et jouissaient du même coup d’un certain prestige social renforçant leur attractivité, elles se verront contester leur légitimité tout au long du XXe siècle [6]. À partir des années 1960-1970, les effectifs des congrégations entament leur décroissance, entretenue par les décès, la raréfaction des entrées et les défections qui se multiplient à cette période (Rousseau 2009). Comme le soutient Bryan Wilson, le processus de sécularisation de la société s’inscrit dans une logique de rationalisation et de différenciation des sphères qui régulent et organisent l’ensemble de la vie sociale (Wilson 1966). La perte de prestige social des congrégations religieuses va donc de pair avec la professionnalisation et la régulation étatique des domaines d’activité dont les congrégations avaient encore le monopole à la fin du XIXe siècle : enseignement scolaire, soins, aide aux démunis, œuvres humanitaires.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la diminution du nombre de jeunes femmes entrant dans la vie religieuse n’affecte pas directement les institutions sociales dont les congrégations avaient la charge, puisque d’autres professionnelles prennent leur place (institutrices, infirmières, aides-soignantes, éducatrices, assistantes sociales). Par contre, cette diminution perturbe le fonctionnement des communautés religieuses elles-mêmes puisque le manque de ressources internes les oblige à faire progressivement appel à du personnel laïque (entretien des bâtiments, cuisine, ménage). À la fin des années 1980 et au début des années 1990, les communautés religieuses commencent à ressentir le besoin de déléguer à des professionnelles la prise en charge de leurs membres âgées. Autrefois gérée en interne – les plus jeunes s’occupant des plus âgées –, la dépendance des religieuses âgées va devenir un problème central, contraignant les congrégations religieuses à se tourner vers l’État (Anchisi et al. 2016). Au début du XXIe siècle, de nouvelles formes de partenariats public-privé doivent être envisagées [7]. L’implication de l’État au cœur des couvents, plus ou moins importante, nécessite néanmoins de repenser la gestion des espaces communautaires et de recruter un personnel qualifié. Si, dans certains cas, le recours aux professionnels laïques reste minimaliste (ménage, repas, soins de nursing), les congrégations les plus importantes n’ont souvent pas d’autres choix que de transformer une partie de leur couvent en établissement de soins conventionné, au prix d’une remise en cause partielle de leur mode de vie. Sur la base d’arrangements lentement négociés, les congrégations religieuses doivent ainsi apprendre à repenser les « frontières » de la vie conventuelle (Amiotte-Suchet et Anchisi 2017) pour pouvoir bénéficier d’une prise en charge sanitaire conforme aux exigences de la gérontologie actuelle.

Terrain de recherche

Cet article, basé sur trois années d’enquête menées en France [8], se focalisera sur le quotidien de communautés religieuses apostoliques féminines situées en Franche-Comté et en Savoie et rattachées à la congrégation des Sœurs de la Charité de Sainte Jeanne-Antide Thouret [9]. Fondée à Besançon en 1799, cette congrégation pontificale [10], répandue un peu partout dans le monde, compte principalement dans ses rangs des sœurs missionnaires qui ont œuvré à la construction d’écoles et de dispensaires à l’étranger, des enseignantes qui ont exercé dans des écoles ménagères ou dans les collèges et les lycées privés fondés par la congrégation, des infirmières à domicile qui ont sillonné les routes pour prodiguer des soins et des éducatrices qui ont tenu des maisons pour jeunes filles ou des centres d’accueil de migrants. Passant de 661 religieuses en 1960 pour la seule province de Besançon à 317 en 2015 pour les provinces unies de Besançon et de Savoie, avec dès lors plus de 85 % de ses effectifs ayant plus de 70 ans [11], la congrégation des Sœurs de la Charité vit le même déclin que la grande majorité des communautés religieuses apostoliques en Europe de l’Ouest. Cette baisse des effectifs a été en partie compensée par des fusions entre congrégations ; avec les Sœurs Hospitalières en 2000 et avec les Sœurs de Sainte Marthe en 2014. Mais, dès la fin des années 1990, les Sœurs de la Charité ont conscience de la nécessité d’engager du personnel soignant et commencent d’« envisager une direction laïque [12] » dans les maisons où sont regroupées leurs sœurs aînées.

Image 1 - Une brèche dans le mur

Image 1. Une brèche dans le mur
Cette ouverture a été réalisée au début des années 2000 lors de la fusion entre les Sœurs de la Charité et les Sœurs Hospitalières, dont les terrains étaient mitoyens. Elle symbolise, dans mon propos, les premiers pas de congrégations religieuses qui, confrontées à leur vieillissement, s’ouvrent vers l’extérieur.
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2015).

Sur différentes propriétés de la congrégation, certains bâtiments sont alors transformés en établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), via la mise en place d’une convention tripartite entre la congrégation, le conseil général (département) et l’agence régionale de santé (ARS). Les bâtiments restent propriété de la congrégation. Ils sont confiés à une association gestionnaire et à son conseil d’administration, au sein duquel les religieuses restent majoritaires. Mais l’obtention du statut d’EHPAD impose le recrutement d’un directeur (ou parfois d’une directrice) laïc qui bénéficie alors de fonds étatiques pour recruter un personnel soignant qualifié et faire fonctionner l’établissement selon les normes en vigueur (taux d’encadrement, formation professionnelle, respect des normes d’hygiène et de sécurité, etc.). La transformation d’un couvent en EHPAD privé non lucratif implique donc de nouvelles règles. D’une part, le choix d’y placer une sœur âgée ne dépend plus de la seule autorité de la supérieure provinciale, il faut suivre une procédure administrative pour devenir résidente [13]. L’accès à l’établissement ne peut plus être réservé aux seules religieuses. Laïcité oblige, la maison doit dès lors s’ouvrir aux laïcs, hommes et femmes. Les religieuses âgées sont encore « chez elles » puisque le bâtiment est toujours propriété de la congrégation, mais elles sont aussi « ailleurs » puisqu’elles sont alors devenues les résidentes d’un EHPAD intégré à la couverture sanitaire du département.

Les religieuses non résidentes, qui continuent de vivre en communauté dans d’autres bâtiments mitoyens, se montrent attentives à accompagner leurs sœurs âgées dans leur nouvelle vie institutionnelle. Comme me le disait une supérieure, « tant qu’on peut, on essaye de garder cette notion de communauté dans nos maisons [14] ». En effet, si les religieuses encore valides doivent laisser les professionnels laïques prendre en charge les sœurs âgées dépendantes, elles n’ont pas pour autant renoncé à faire perdurer la vie communautaire, ses rythmes et ses prières. Elles interfèrent donc au cœur même des établissements de soins de leur congrégation pour y maintenir autant que possible les règles de vie conventuelles.

Cet article est basé sur des observations ethnographiques menées en 2015 et 2016 lors d’une dizaine de séjours d’environ une semaine chacun dans trois établissements (EHPAD) français de la congrégation des Sœurs de la Charité : Saint-Ferjeux (Besançon, Doubs), Notre-Dame des Cèdres (Montagney, Haute-Saône) et Les Balcons du lac (Thonon-les-Bains, Haute-Savoie) [15]. Pendant ces séjours, j’ai mené de nombreux entretiens avec les religieuses et les membres du personnel, et, revêtu d’une blouse blanche, eu le loisir de suivre les équipes soignantes dans leurs activités, de côtoyer en permanence les religieuses (résidentes ou non) qui vivaient ou travaillaient sur place, de participer aux relèves des infirmières, d’assister aux offices des religieuses, d’aider le personnel de cuisine lors du service des repas ou de participer aux animations. En choisissant d’observer le fonctionnement quotidien de ces établissements, j’avais ainsi la possibilité d’appréhender ces institutions « par le bas », à partir des interactions qui les animent, afin de rendre compte de la dimension hybride de ces couvents devenus établissements de soins.

Une hybridité organisationnelle

EHPAD privé à but non lucratif, le couvent est une institution semi-publique, basée sur un partenariat entre la congrégation et les services de l’État. C’est de ces accords, entérinés dans une convention tripartite, que dépendent les ressources budgétaires fixant la dotation en personnel. Ils ont fait naître un espace-temps spécifique où religieuses et soignantes doivent collaborer. Des êtres « étrangers » les uns aux autres se trouvent alors investis dans un projet commun que nul ne peut parfaitement contrôler sans envisager alliances et compromis.

Les religieuses n’ont pas le choix. Si elles décidaient d’abandonner ce projet, elles n’auraient pas la force de prendre soin de leurs sœurs âgées. Si elles décidaient de laisser l’établissement entre les mains des professionnels laïques, elles condamneraient leurs sœurs âgées à finir leur vie dans un cadre non communautaire. Dans les deux cas, elles trahiraient l’idéal d’assistance intergénérationnelle formulé dans les règles de la congrégation, auquel elles ont adhéré en prononçant leurs vœux. Mais l’État lui aussi n’a pas le choix. S’il décidait d’interrompre son soutien, il se rendrait coupable de discrimination sociale à l’égard des religieuses âgées tout en se privant d’établissements de bonne qualité (sans devoir investir) pour développer l’étendue de sa couverture sanitaire. Et pour ceux qui doivent chaque jour faire le lien entre l’État et la congrégation – le directeur d’établissement, les cadres de santé – les stratégies d’adaptation sont permanentes. Il leur faut inventer constamment des solutions pratiques pour faire face à une pluralité de situations et pouvoir rendre des comptes autant aux services de l’État qu’aux membres du conseil d’administration (majoritairement des religieuses) qui les emploient.

La notion d’« hybridité » semble ici appropriée pour qualifier ces organisations. Elle me permet de dépasser une analyse en termes de rapports de force (religieuses/laïcs) pour envisager les dynamiques collectives dans leur enchevêtrement, à la fois : 1) au niveau des partenariats congrégations-État, 2) au niveau des stratégies formelles adoptées par les responsables en place (directeurs, cadres de santé, supérieures de communautés…) et 3) au niveau des arrangements ponctuels et informels que déploient les acteurs en présence. En référence aux travaux de Michel de Certeau sur les arts de faire (1990), qui visent à dépasser l’approche foucaldienne d’un contrôle par le haut (Foucault 1975), il importe de décrire à la fois les « stratégies » qu’adoptent les dominants pour maintenir le contrôle social et les tactiques de ruse qu’emploient les dominés pour résister au contrôle dont ils sont l’objet. Chez de Certeau, la notion de « ruse » fait référence à une intelligence pratique, à une tactique de résistance qui se déploie au quotidien :

[L’homme ordinaire] invente le quotidien grâce aux arts de faire, ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquelles il détourne les objets et les codes, se réapproprie l’espace et l’usage à sa façon. […] la foule sans qualité n’est pas obéissante et passive, mais pratique l’écart dans l’usage des produits imposés, dans une liberté buissonnière par laquelle chacun tâche de vivre au mieux l’ordre social et la violence des choses. »
(Certeau 1990 : quatrième de couverture.)

Un peu comme le bricoleur décrit par Lévi-Strauss en 1962, qui fait avec les moyens du bord, les acteurs (religieuses et soignant-e-s) déploient diverses attitudes au sein d’établissements qui se caractérisent dès lors par la collaboration/confrontation de plusieurs régimes de référence. Investie de significations multiples [16], la notion d’hybridité est donc ici employée pour qualifier une organisation qui, se référant à différents régimes d’autorité, offre aux acteurs une certaine latitude pour inventer le quotidien. Si ces établissements sont à l’évidence des lieux de tension entre autorités religieuses et autorités laïques, ils sont aussi des laboratoires au sein desquels les acteurs en présence élaborent ensemble, ponctuellement et situationnellement, des arrangements pour trouver un équilibre, provisoire mais acceptable pour chacun-e. Le double statut des lieux, à la fois privés et publics, permet d’éclairer les difficultés vécues par les acteurs des soins pour prendre en compte les attentes religieuses des résidentes [17]. Mais ce double statut, parce qu’il développe et multiplie les zones interstitielles, rend également plus effectives (et efficaces) les tactiques et ruses qui se déploient généralement dans les institutions de soins (Hennion et Vidal-Naquet 2012 ; Vidal-Naquet 2013 et 2014).

Hybridité des lieux

Image 2 - Une chapelle transformée en cuisine

Image 2. Une chapelle transformée en cuisine
Porte de l’ancienne chapelle du couvent des Sœurs de la Charité de Concise (Thonon-les-Bains, Haute-Savoie). Lors du passage en EHPAD, la chapelle a été transformée en cuisine.
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2015).

Image 3 - Chapelle de l'EHPAD « Les balcons du lac »

Image 3. Chapelle de l’EHPAD Les balcons du lac
Vue de la nouvelle chapelle de l’EHPAD Les balcons du lac (Thonon-les-Bains) appartenant à la congrégation des Sœurs de la Charité de Sainte Jeanne-Antide Thouret.
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2015).

Image 4 - Stèle en mémoire des Sœurs de la Charité décédées à Concise

Image 4. Stèle en mémoire des Sœurs de la Charité décédées à Concise
Stèle en mémoire des religieuses enterrées dans l’ancien cimetière du couvent. Lors des travaux de rénovation et la transformation du couvent de Concise en EHPAD, le cimetière a du être détruit. Les ossements des religieuses ont été déplacés au cimetière de Thonon-les-Bains. Une stèle en mémoire des Sœurs de la Charité décédées à Concise a été placée dans le jardin de l’EHPAD.
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2015).

Image 5 - Vue extérieure de l'EHPAD « Les balcons du lac »

Image 5. Vue extérieure de l’EHPAD Les balcons du lac
Le parc de l’EHPAD Les balcons du lac à Thonon-les-Bains (Haute-Savoie).
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2015).

La mise aux normes des couvents transformés en EHPAD conditionne en grande partie la réorganisation des espaces. À Thonon-les-Bains, par exemple, le réaménagement des bâtiments a totalement changé la configuration des lieux. L’ancienne chapelle est devenue une cuisine (image 2) et une chapelle plus « moderne » a été inaugurée dans la nouvelle aile du bâtiment (image 3). Le cimetière où reposaient plusieurs générations de religieuses a dû être détruit pour permettre l’aménagement du site, les ossements des sœurs ayant alors été regroupés dans un caveau commun construit au milieu du jardin (image 4). Dans ces nouveaux lieux, où des laïcs côtoient dès lors des religieuses, le statut des espaces est redéfini. En dehors des chambres, la plupart des pièces sont d’usage commun (salle à manger, salle d’animation, salon TV, etc.). Mais certaines salles continuent d’être occupées par les religieuses encore valides (bureaux, salles de réunion ou entrepôts de matériel) qui vivent au contact des sœurs âgées. L’utilisation de ces salles par le personnel demeure possible, pour des réunions, les visites des familles ou les animations. Mais leur usage doit alors être négocié avec les supérieures de la congrégation qui rappellent par là même leur autorité.

Traditionnellement, la salle de communauté constitue le centre même de la vie communautaire avec la chapelle du couvent. C’est dans cette salle que les sœurs se réunissent, une fois par semaine, pour évoquer en séance l’actualité des communautés de leur mouvement. Pourvue d’un grand écran de télévision, de tables, de chaises, d’une bibliothèque et de journaux et magazines d’actualité, cette salle confortable est ouverte quotidiennement aux sœurs, à toute heure de la journée (image 6). Certaines s’y retrouvent le matin pour prier ou l’après-midi pour prendre le gouter. Elles y viennent également le midi ou le soir pour suivre les actualités nationales et régionales, regarder les émissions de la chaîne catholique KTO, faire de la couture, écrire leur courrier, etc. L’accès des laïcs à cette salle, sans être formellement interdit, n’est pas prévu. Là encore, il s’agit bien d’un espace au cœur de l’EHPAD dont le statut est ambigu, à la fois collectif (pour tou-te-s les résident-e-s) et communautaire (réservé aux religieuses). Alors que les objets religieux (tableaux, statues) sont limités dans les espaces communs, ils se concentrent dans ces salles de communautés. Si les résident-e-s ne peuvent pas aisément accéder à ces salles de communauté, ils-elles peuvent utiliser d’autres espaces, comme les salles d’animation. Mais ces dernières, plus froides et impersonnelles, ne sont accessibles qu’à certaines heures de la journée et ne sont pas prévues pour qu’une personne puisse s’y installer confortablement pour lire ou regarder la télévision en dehors de l’isolement de sa chambre.

Image 6 - Salle de communauté

Image 6. Salle de communauté
Salle de communauté de l’EHPAD Les balcons du lac à Thonon-les-Bains (Haute-Savoie).
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2015).

Image 7 - Une résidente seule devant la télévision de la salle d'animation

Image 7. Une résidente seule devant la télévision de la salle d’animation
Salle d’animation de l’EHPAD Saint-Ferjeux (Besançon, Doubs). Une résidente laïque, atteinte de troubles cognitifs, a été installée devant la télévision pour suivre une émission sur la vie religieuse de la chaîne catholique KTO.
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2015).

La possibilité ou non de maintenir une décoration à caractère religieux dans les EHPAD d’origine congréganiste ne repose pas sur des prescrits clairs. Si la chambre peut être agencée selon les souhaits de chacun-e, il en va tout autrement des couloirs, salles à manger et salles d’animation. Dans ces lieux, la présence de référents religieux, sans être interdite (établissement privé), peut être l’objet de négociation avec les équipes de direction. Comme nous avons pu l’observer sur le terrain, le poids démographique de la communauté religieuse au sein de l’EHPAD constitue un élément important. Alors qu’à l’EHPAD Saint-Ferjeux ce type de débat ne semble encore jamais avoir eu lieu, les sœurs servantes [18] de l’EHPAD Notre-Dame des Cèdres m’avouent avoir demandé la permission à l’équipe de direction pour accrocher une simple croix en broderie dans la salle d’animation. Dans l’aménagement des espaces, la nécessité d’installer des panneaux d’information réglementaires et du mobilier de confort prend parfois le dessus sur les éléments à caractère religieux, en particulier quand les religieuses ne sont plus suffisamment nombreuses sur place pour se faire entendre.

Image 8 - Une photographie d'un pèlerinage à Lourdes masquée par un distributeur de boissons

Image 8. Une photographie d’un pèlerinage à Lourdes masquée par un distributeur de boissons
Photographie d’un pèlerinage à Lourdes cachée par un distributeur de boissons chaudes. Traditionnellement, de nombreuses sœurs de la congrégation prennent part aux pèlerinages diocésains.
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2015).

La cohabitation entre un ethos religieux congréganiste et les normes gérontologiques actuelles peut avoir des effets inattendus. Si les religieuses s’activent à maintenir un certain contrôle des espaces pour préserver leur vie communautaire, les religieuses devenues résidentes peuvent aussi profiter de la présence de nouveaux référents pour chercher à limiter la proxémie de la vie communautaire.

Image 9 - « Merci de bien vouloir frapper avant d'entrer »

Image 9. « Merci de bien vouloir frapper avant d’entrer »
Avertissement affiché par une religieuse-résidente sur la porte de sa chambre (à destination de ses consœurs).
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2016).

Comme on peut le voir sur cette porte (image 9), les religieuses résidentes savent aussi exiger plus d’intimité en remettant en cause les pratiques communautaires qu’elles auront longuement connues [19]. Dans cet exemple, à nouveau, l’usage différencié d’un double registre de référence est manifeste. Le statut des espaces (privé, communautaire, public) est constamment remanié.

Hybridité des temps

Image 10 - La montre et l'avertisseur

Image 10. La montre et l’avertisseur
Une religieuse portant une montre à son bras gauche et un avertisseur (pour prévenir les équipes de soins) à son bras droit. Ces deux « instruments » symbolisent ici le temps des religieuses (rythme conventuel, liturgie des heures) et le temps de soins (urgence, posologie).
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2016).

Image 11 - Horaires d'utilisation d'une salle d'activité

Image 11. Horaires d’utilisation d’une salle d’activité
Panneau indiquant les horaires d’ouverture et de fermeture d’une salle d’animation (« La rencontre ») de l’EHPAD Les Balcons du lac à Thonon-les-Bains. Alors qu’au couvent les espaces communs sont généralement ouverts en permanence (chapelle, salle de communauté), l’EHPAD introduit de nouveaux usages régis par des périodes horaires (liées aux horaires de travail du personnel).
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2015).

La vie des religieuses, au couvent, suit un rythme bien précis, établi par les règles de vie auxquelles toute religieuse doit se conformer après avoir prononcé ses vœux. Le quotidien d’une sœur peut bien évidemment varier et subir des aménagements, en particulier pour celles qui exercent leur mission apostolique à l’intérieur d’institutions publiques ou semi-publiques (écoles, hôpitaux). Dans la mesure du possible, la journée d’une religieuse sera rythmée par les temps de prière (les laudes le matin et les vêpres le soir [20]), l’office religieux quotidien et les repas communautaires. Mais en devenant résidente, la religieuse âgée et dépendante doit dès lors adapter son quotidien à d’autres impératifs, ceux des soins, conditionnés par les horaires de travail du personnel, la distribution des médicaments, les séances de kinésithérapie ou les visites du médecin traitant. Une nouvelle temporalité fait alors irruption dans le quotidien (image 10). Mais la conciliation entre les temps de la vie religieuse et les temps des soins n’est pas toujours chose aisée.

Encadré 1. Extrait du journal de terrain, 5 mai 2016, EHPAD Saint-Ferjeux (Besançon)


Hier, sœur Martine [21] a fait des crises et, depuis, elle semble de plus en plus incohérente. Elle a passé toute la nuit debout et l’infirmière de service est très inquiète. Elle a décidé d’appeler le médecin mais ce dernier est venu pour ausculter sœur Martine à 17 h 30, heure à laquelle les sœurs sont toutes à la chapelle. Sœur Martine a refusé de sortir pendant l’office. Les aides-soignantes ont dû la traîner sur sa chaise à l’extérieur depuis la tribune [22], ce qui a dérangé le prêtre pendant son office. Sœur Martine est très fâchée et crie dans le couloir : « Un jour d’Ascension, quand même, c’est pas possible, on fait pas ça ! » Très perturbée, elle tient des propos plutôt inattendus face au médecin : « Pourquoi, je dois aussi enlever ma culotte ? » Après l’avoir examinée dans sa chambre, le médecin trouve tout de même sœur Martine assez cohérente. Il estime qu’un événement insolite a peut-être déclenché « une sorte de rupture dans sa démence ». Je ne comprends pas très bien de quoi il parle. Le médecin prescrit des gouttes à sœur Martine en indiquant à l’infirmière qu’il s’agit d’« une toute petite dose pour qu’elle ne soit pas shootée ». L’essentiel semble qu’elle puisse retrouver son calme et parvenir à dormir.

La capacité du directeur d’établissement et de l’infirmière coordinatrice à prendre en compte les contraintes du rythme communautaire dans l’organisation des plannings du personnel est une dimension essentielle. Dans l’histoire de l’EHPAD Saint-Ferjeux, la majorité des conflits entre l’équipe de direction et les supérieures de la congrégation, dont j’ai pu entendre parler, semblent avoir concerné ce point. Les soins et l’organisation spirituelle constituent deux domaines « sous tension », me déclarait une cadre de santé. Cette dernière ne comptait plus les médiations qu’elle avait dû opérer entre les religieuses valides et les équipes de soins pour harmoniser leurs temporalités (respect des horaires des temps de prière notamment). Des arrangements ont pu être établis, dont celui de programmer la pause des aides-soignantes à 17 heures, quand toutes les religieuses ou presque sont à la chapelle pour les vêpres. Mais ces temps communautaires sont fréquemment bousculés, en particulier par les médecins qui viennent parfois faire leurs visites sans prendre en considération les horaires propres à la vie communautaire (encadré 1 [23]).

Le temps du repas constitue un autre exemple tout à fait parlant de ces rythmes en tension. À Saint-Ferjeux, les religieuses ont pour habitude de débuter le repas à heure fixe. Elles attendent patiemment que chacune [24] soit installée à sa table avant de commencer. La sœur servante prend alors une cloche qu’elle fait sonner dans la salle à manger et l’une des religieuses présentes entonne le bénédicité. À ce moment-là, il est attendu du personnel qu’il patiente en cuisine jusqu’à la fin de la prière commune avant de franchir les portes battantes pour traverser la salle avec son chariot bruyant et servir les convives. L’infirmière, seule habilitée à distribuer les médicaments pendant le repas, s’acquitte si possible de sa tâche avant que la cloche ne sonne. Si elle n’a pas terminé sa distribution, elle attendra quelques minutes en silence que le repas ne débute avant de finir son travail. Au terme du repas, quand chacune a pu boire son café ou sa tisane, la sœur servante sonne à nouveau la cloche et tout le monde entonne la prière d’action de grâce. À ce moment précis, il est attendu du personnel qu’il interrompe le bruyant ramassage de la vaisselle regroupée par les résidentes au bord des tables. La supérieure souhaite alors une bonne journée à chacune et les convives ont alors le droit de se lever pour regagner leur chambre ou se rendre dans la salle de communauté. Le personnel peut alors poursuivre son travail. Avec le passage en EHPAD, le respect de ce protocole est devenu plus difficile. Si la sœur servante se montre chaque jour vigilante pour maintenir ces conventions, son absence occasionnelle révèle immédiatement la fragilité de ce cadre. Lorsque cette dernière n’est pas présente pour sonner la cloche, le personnel semble s’engouffrer rapidement dans la brèche pour débuter le service du repas avant le chant du bénédicité ou pour sonner la cloche avant que toutes les résidentes n’aient terminé leur café. Les religieuses âgées ne se montrent par ailleurs guère attentives à cet aspect et semblent laisser faire le personnel sans émettre d’objection, heureuses parfois de pouvoir se lever les premières pour ne pas faire la queue à l’ascenseur. Assistant le personnel dans le cadre de mon immersion ethnographique, j’ai moi-même plusieurs fois aidé le personnel de cuisine à servir le début du repas alors que les sœurs entonnaient seulement le bénédicité. Les infirmières, elles aussi, pressées par le manque de temps, vont régulièrement poursuivre la distribution des médicaments pendant la prière. La sœur servante et celles qui l’assistent dans cette tâche d’encadrement ont bien conscience de la fragilité de cette « convention » collective. Même lorsqu’elle ne mange pas en salle à manger avec les résidentes, la sœur servante s’arrange pour être présente au début du repas afin de ne pas laisser la cloche entre les seules mains du personnel de cuisine, qui négligerait rapidement cette pratique. Ce rythme spécifique des repas à Saint-Ferjeux dépend du nombre encore important de religieuses résidentes au sein de l’établissement. À l’EHPAD de Thonon-les-Bains, où les religieuses ne sont plus qu’une poignée, ces pratiques n’existent plus depuis bien longtemps. Les religieuses récitent leurs prières en silence, la tête inclinée, à côté d’un résident qui a déjà commencé son repas et parle avec son voisin des dernières nouvelles du jour.

Hybridité des appartenances

Dans ces établissements labellisés, l’équipe de direction et son personnel sont responsables des activités liées aux soins infirmiers, aux soins de nursing, au service et à l’entretien des bâtiments. Avec un médecin coordinateur, une infirmière cadre, des infirmières, une psychologue, des aides-soignantes, une animatrice, une gouvernante, du personnel de cuisine et de ménage, etc., le directeur gère toutes les dimensions de la vie de l’établissement. Les religieuses qui ne sont pas résidentes vivent donc en communauté à l’extérieur des murs de l’EHPAD et bénéficient en principe des mêmes droits que ceux des familles, c’est-à-dire la possibilité de venir visiter les sœurs résidentes et de leur rendre de menus services [25].

Photo 12 - Une sœur responsable de l'entretien des fleurs du jardin

Image 12. Une sœur responsable de l’entretien des fleurs du jardin
Une sœur âgée, chargée de l’entretien des fleurs, travaille dans le parc de l’EHPAD Saint-Ferjeux (Besançon, Doubs).
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2016).

Photo 13 - Une sœur chargée de l'entretien de la chapelle

Image 13. Une sœur chargée de l’entretien de la chapelle
Une sœur âgée, chargée de l’entretien de la chapelle de l’EHPAD Saint-Ferjeux (Besançon, Doubs), nettoie l’autel avant la célébration.
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2016).

Pourtant, comme nous l’avons déjà évoqué plus haut, les religieuses non résidentes participent largement à la vie de l’établissement et gèrent bien des aspects pour décharger le personnel laïque. À Saint-Ferjeux, deux religieuses s’occupent du standard téléphonique, une autre s’occupe activement des fleurs du jardin (image 12), certaines ont pour charge d’entretenir la chapelle (image 13). J’ai également rencontré une religieuse qui proposait une animation chaque quinzaine, une autre qui venait faire des séances de massage. Et cela sans compter l’assistance quotidienne qu’elles apportent aux résidentes (religieuses ou non), à la chapelle bien sûr, où elles aident les sœurs âgées à s’installer, pour le service du gouter dans la salle de communauté ou durant les repas où elles sont fréquemment actives pour aider l’une ou l’autre à couper sa viande, éplucher son orange ou débarrasser son assiette. Dans leur investissement au quotidien, les religieuses non résidentes effectuent des tâches qu’une famille de résidente ne serait pas autorisée à réaliser. Se considérant « chez elles », les religieuses valides continuent donc de s’investir dans le quotidien de l’établissement. Mais elles doivent néanmoins apprendre à refréner leur implication pour ne pas entrer en conflit avec le personnel de la maison.

L’autre jour j’ai voulu nettoyer une personne et elles [les aides-soignantes] m’ont dit : « Attendez, on vient. C’est à nous de faire ça ! » Alors je les ai laissées mais… ça vous tient au bout des doigts […] Mais nous, on arrive et on ne sait pas encore bien se situer, quoi. Moi j’avais beaucoup de responsabilités et puis d’un seul coup, on a… on a plus à en prendre, quoi.
(Sœur Jeanne, religieuse non résidente, 81 ans.)

Cette présence active des religieuses non résidentes n’est pas nécessairement contestée. Pour le personnel soignant, leur apport est considérable et parfaitement bénéfique à la maison. Un des anciens directeurs d’un établissement avait même tenté de mesurer le temps de travail réalisé par les sœurs pour valoriser dans ses rapports d’évaluation le gain qualitatif qu’un EHPAD congréganiste acquiert grâce à l’implication des religieuses dans son organisation [26]. Ni salariées statutaires, ni simple famille en visite, les religieuses non résidentes interfèrent donc dans les activités du personnel. Tant que leurs activités déchargent en partie les salariés des tâches qui leur incombent, tout fonctionne avec une certaine harmonie. Mais ces religieuses ne sont pas les premières venues : elles ont par le passé occupé des postes à responsabilité. Certaines ont été cadres de santé dans des services de soins. D’autres ont géré des maisons de retraite ou des maisons d’accueil. Plusieurs d’entre elles ont été infirmières à domicile, enseignantes, directrices d’école. Elles ont fait des études et suivi des formations pour obtenir des diplômes et prétendre à ces postes (Anchisi et al. 2017). Si elles sont dans leur grande majorité à la retraite, elles considèrent pour la plupart qu’elles ont assez d’expérience professionnelle pour recadrer une jeune aide-soignante dans son travail ou pour conseiller le directeur d’établissement sur son organisation. Les résidentes étant essentiellement « leurs sœurs », elles jouent sur cette double légitimité « familiale » et « professionnelle » pour rester présentes et actives dans la vie de l’établissement. Et c’est là un aspect qui peut, parfois, s’avérer particulièrement conflictuel.

On a quand même beaucoup d’infirmières, beaucoup d’aides-soignantes [chez les religieuses], donc elles ont vite tendance à dire : « Ouais nan mais attend, c’est bon ! Je sais, tu vas quand même pas m’apprendre. »
(Séverine, 28 ans, agent de soins.)

On ne contestait pas les visites médicales, les médicaments, ça ne nous regardait pas mais… fallait quand même […] qu’elles assistent aux offices, dans la mesure où elles pouvaient mais elles n’étaient pas toutes grabataires […]. On dépendait du personnel, y avait des sœurs qu’on ne voyait pas parce qu’elles ne les emmenaient pas [aux offices], vous voyez, et c’était très délicat tout à coup pour nous de dire : « Pourquoi la sœur untel n’est pas venue à chapelle, pourquoi ci, pourquoi ça ? »
(Sœur Charline, religieuse non résidente, 80 ans.)

Comme me l’indiquait une cadre de santé, les deux univers « se tamponnent […] C’est un problème d’autorité ! » Ainsi, inévitablement, « ça fritte un peu, c’est très fréquent ! »

Pour le personnel, si le conseil avisé d’une ex-infirmière peut être envisageable, l’ingérence des religieuses non résidentes dans les activités de soins est plus problématique. Je ne compte plus les notes de terrain faisant état de tensions à ce niveau, exprimées par des soignantes lors de la relève des équipes de soins [27] ou confiées par une religieuse dans la discrétion d’un couloir. À plusieurs reprises, j’ai pu entendre les aides-soignantes dénoncer les pratiques d’une religieuse s’attachant à « faire le tour des chambres en appuyant sur toutes les sonnettes » pour tester le temps de réaction de l’équipe de soins. Durant les relèves, les soignantes ont régulièrement évoqué devant leur cadre de santé les pratiques de soins « amateurs » que les religieuses se prodiguent entre elles ou à elles-mêmes, et qui compliquent alors leur travail [28]. De leur côté, les religieuses estiment parfois que les soignantes sont bien souvent trop attentives aux plaintes des résidentes et manquent de fermeté avec certaines religieuses âgées qui, selon elles, profiteraient de la situation pour s’installer dans la dépendance. Les religieuses valides insistent d’ailleurs pour que les religieuses âgées assistent aux offices dans la mesure du possible, quand les aides-soignantes se montrent plus conciliantes avec une religieuse résidente qui leur semble fatiguée. Les divergences de vues autour de ce que les religieuses âgées peuvent faire ou ne pas faire, doivent faire ou ne pas faire, sont donc fréquentes et alimentent discussions, conflits ou désaccords.

L’hybridité repose ici en grande partie sur ces appartenances multiples qui caractérisent les personnes qui circulent au sein de ces établissements. Il y a ces religieuses résidentes, tout d’abord, qui dépendent (ou se réfèrent) à deux régimes d’autorité. Il y a ces religieuses valides, à la fois « famille » et encadrantes, certaines ex-infirmières, qui s’occupaient des sœurs âgées bien avant la transformation du couvent en EHPAD. Il y a ces infirmières ou ces aides-soignantes qui travaillaient déjà dans les maisons des sœurs avant l’évolution en EHPAD. Il y a aussi parfois des religieuses infirmières, encore en activité, qui appartiennent au personnel tout en conservant une place au sein de la congrégation.

À l’EHPAD Notre-Dame des Cèdres (Montagney), où la proportion de religieuses parmi les résident-e-s est très faible, le niveau de contrôle (et de tension) est donc moins important que dans les deux autres établissements.

Encadré 2. Extrait du journal de terrain, 11 décembre 2015, EHPAD Notre-Dame des Cèdres (Montagney, Haute-Saône)


Demain doit se dérouler « la journée de la mémoire » qui est organisée chaque année au sein de l’EHPAD Notre-Dame des Cèdres pour les familles des personnes décédées dans l’année. Les sœurs servantes, que j’accompagne aujourd’hui dans leurs activités, m’apprennent qu’il y a eu beaucoup de décès cette année et que ce fut très éprouvant pour elles comme pour le personnel. De nombreux résidents n’ont que très peu de visites et elles estiment que cette cérémonie est importante. Soutenir les résidents au quotidien fait partie de leurs « missions ». Elles insistent pour me dire que leur rôle ne se limite pas aux religieuses mais s’étend à l’ensemble des résidents.

Photo 14 - Innovation rituelle à l'EHPAD

Image 14. Innovation rituelle à l’EHPAD
Les sœurs-servantes de l’EHPAD Notre-Dame des Cèdres (Montagney, Haute-Saône) préparent la salle d’animation pour recevoir les familles des résident-e-s dans le cadre de la « journée de la mémoire ».
Photographie : Laurent Amiotte-Suchet (2016).



Dans la salle d’animation, je les regarde agencer l’espace. Les deux religieuses installent une table qu’elles recouvrent d’un grand tissu bleu. Elles disposent alors sur cette sorte d’« autel » les photos de toutes les personnes décédées dans l’année. Elles m’avouent que, lors de cette cérémonie, il n’y aura guère plus de quatre ou cinq familles mais que certains résidents aiment y participer pour se souvenir de ceux et celles qu’ils ont côtoyés à l’EHPAD. Je ne parviens pas bien à comprendre le statut de cette « cérémonie » ni qui en a l’initiative. Ce sont les sœurs servantes qui semblent en gérer l’organisation mais elles me précisent immédiatement que c’est la psychologue de l’établissement qui animera la séance en souhaitant la bienvenue aux familles et en lisant un petit texte-souvenir qu’elle a rédigé sur chacune des personnes disparues. Quand je leur demande si cette cérémonie comportera des prières, elles me disent que oui mais que la psychologue va « les quitter au moment de la prière ». Je trouve cela assez étrange et manifeste mon étonnement. Les deux sœurs servantes se contentent de sourire et de hausser les épaules. Visiblement, elles cherchent à rester à leur place en profitant de l’espace que l’on veut bien leur accorder. La cérémonie qu’elles préparent n’aura pas un caractère religieux mais elles pourront garder avec elles, « à la fin », celles et ceux qui souhaiteront prier pour les disparus. Elles disposent une dizaine de chaises en cercle pour les familles et vérifient dans les placards que tout est là pour offrir une collation aux personnes au terme de la cérémonie.

Dans l’exemple de l’encadré 2, on découvre des sœurs servantes en manque de légitimité, amenées à s’investir dans des innovations rituelles inédites afin de continuer à jouer un rôle dans leur propre maison. La situation est ici particulièrement différente de celle de Saint-Ferjeux, où le fait d’associer les sœurs servantes aux prises de décisions est une pratique récurrente pour l’équipe de soins [29]. L’ethnographie comparée des trois terrains permet de mettre ici en lumière la manière dont les acteurs en présence s’adaptent en permanence à un contexte mouvant, où la légitimité des régimes d’autorité n’est jamais acquise une fois pour toutes et peut rapidement s’inverser quand la démographie des résidents n’est plus à l’avantage de la congrégation propriétaire des lieux.

Des alliances inédites

Pour rendre compte de l’hybridité qui caractérise ces établissements, on ne peut pas se limiter aux tensions et rapports de force existant entre autorités religieuses et autorités civiles. Comme j’ai pu l’observer sur ces terrains, les acteurs mettent aussi en place des stratégies communes et construisent parfois des alliances inattendues pour organiser le quotidien, préserver leurs acquis ou améliorer leurs conditions de vie ou de travail.

Si les infirmières et les aides-soignantes peuvent se montrer critiques vis-à-vis de l’ingérence des religieuses dans leur travail, elles savent aussi en faire usage. Ainsi, la démarche souvent jugée autoritaire des religieuses non résidentes vis-à-vis de leurs consœurs dépendantes peut néanmoins être exploitée par les soignantes pour parvenir à faire obtempérer une religieuse résidente récalcitrante.

Pour donner un exemple, ce matin on a une sœur qu’est rentrée de l’hôpital et qui refuse de s’alimenter. On a tout essayé, pas moyen, et ben on a appelé sœur X, sa supérieure, pour qu’elle vienne, et de là, à partir de ce moment-là, quand sœur X a dit : « Vous mangez ! », elle a mangé. Donc voilà, c’est un exemple tout bidon, mais… mais… on va sans cesse… Enfin pas sans cesse mais… Y a un moment où on a besoin d’elles quoi, on a besoin des supérieures parce que… parce que c’est… leur cheffe, entre guillemets, hein.
(Séverine, 28 ans, agent de soins.)

Inversement, les religieuses peuvent aussi influencer l’avis médical pour préserver la vie communautaire, comme elles ont pu le faire à plusieurs reprises afin d’exclure de la salle à manger celles qui perturbent la ritualité du repas. À Saint-Ferjeux, un petit local au premier étage permet d’organiser le repas des résidentes qui nécessitent une aide permanente. C’est là que celles qui n’ont plus les capacités motrices ou cognitives pour se nourrir seules sont rassemblées. Pourtant, certaines religieuses et laïques résidentes, tout à fait autonomes sur ce plan, s’y retrouvent aussi. Leurs troubles cognitifs ne leur permettaient plus de respecter le protocole du repas de la salle à manger (prières, silence, déroulement). Leurs sujets de conversation et leur tendance à répéter sans cesse les mêmes choses faisaient d’elles des convives difficilement supportables pour les autres. Alors elles ont été déplacées, à la demande des sœurs et avec l’accord du personnel, dans la salle du premier étage, alors que leur situation sanitaire n’exigeait sans doute pas une telle exclusion.

Après c’est moi qui disais aux infirmières quand c’était vraiment plus gérable et que la sœur devait aller au premier service à l’étage […] Et puis [un jour] […] on a découvert la dame, on la connaissait pas du tout, la dame a commencé à prendre la carafe, et vas-y que je te verse un verre de vin, cul sec, recommence. Alors moi je le dis à l’infirmière […] : « Qu’est-ce que c’est que ce cirque-là ? » […] Et pis impossible à table, elle se mêle de tout, elle voit tout… Je dis quelque chose tout de suite elle répond : « Qu’est-ce que vous dites madame ? Est-ce que je peux aller moi aussi ? – Non, non, ça concerne que les sœurs ! » Vous voyez ! C’est là que les problèmes commencent.
(Sœur Charline, religieuse non résidente, 80 ans [30].)

D’autres alliances inattendues vont ainsi surgir au cœur de mes observations. L’exemple de la sœur Régine (encadré 3) montre lui comment les religieuses résidentes peuvent, parfois, tenter de s’opposer aux décisions de leur supérieure en s’appuyant sur l’autorité des professionnels de l’établissement.

Encadré 3. Extrait du journal de terrain, 7 septembre 2015, EHPAD Saint-Ferjeux (Besançon)


Dans le couloir, j’assiste à une scène intéressante. Sœur Régine, admise récemment à l’EHPAD sur décision de sa supérieure, n’est visiblement pas heureuse ici. Cela fait peu de temps qu’elle a intégré l’EHPAD et elle aimerait retourner habiter de l’autre côté de la rue, là où vivent les sœurs encore valides de sa communauté. Lors de mon dernier terrain, j’avais déjà remarqué que cette sœur était toujours très seule. J’avais même aidé la sœur servante à retrouver sœur Régine le jour où elle s’était aventurée sans accompagnateur dans le jardin (la sœur servante craignait qu’elle ne fasse une fugue).

Au moment où j’arrive dans le couloir, sœur Régine sort tout juste du bureau de la psychologue de l’EHPAD. Même si les deux femmes venaient sans doute de parler longuement, sœur Régine reprend à haute voix sa conversation afin que je puisse en être témoin. Sœur Marie et sœur Charline, qui étaient là pour m’accueillir, semblent très ennuyées que j’assiste à cette scène. Sœur Régine parle fort. Elle dit à la psychologue qu’on l’a placée à l’EHPAD sans lui demander son avis, qu’elle n’est pas heureuse ici et que ce placement est injuste. Elle accuse la sœur provinciale de ne pas avoir pris en compte ses désirs. Elle ajoute même en criant : « Si j’avais eu le courage, j’aurais pris mes bagages et je serais partie, je quittais la congrégation. »

Sœur Charline se précipite vers sœur Régine et lui propose de l’accompagner à la cuisine pour boire un jus d’orange. J’ai le sentiment que les religieuses sont ennuyées que je sois témoin de cette scène. Sœur Marie me prend à part pour m’emmener plus loin et me déclare que ce à quoi je viens d’assister, « c’est juste des délires de persécution ». Elle m’entraîne avec elle jusqu’au bureau du médecin coordinateur. Elle interpelle alors le médecin en lui indiquant qu’elle s’inquiète beaucoup pour sœur Régine et qu’il faudrait qu’il puisse voir cela avec son équipe.

Comme on peut le voir dans cette scène (encadré 3), les sœurs savent jouer avec la diversité des acteurs en présence (y compris avec l’ethnologue) pour régler des difficultés ou tenter de résister aux contraintes propres de leur groupe d’appartenance. Mais une même attitude existe du côté des professionnelles (infirmières et aides-soignantes), qui peuvent aussi exploiter la « force de frappe » de la communauté religieuse pour s’opposer à leur hiérarchie. Ainsi, quand les infirmières chevronnées vivent avec difficulté l’arrivée d’une nouvelle cadre de santé, trop jeune et inexpérimentée à leur goût pour bousculer leurs habitudes, elles s’allient avec les religieuses résidentes et non résidentes pour faire entendre leurs voix.

Encadré 4. Extrait du journal de terrain, 5 mai 2016, EHPAD Saint-Ferjeux (Besançon)


Claire (infirmière) est vraiment décidée à ce que tout le monde rejoigne sa cause. Même avec moi elle insiste en me montrant de manière un peu exagérée comment elle s’attache chaque jour à être attentive aux résidentes, en résistant à la formalisation des protocoles : « Il faut le prendre le temps, moi je le prends, c’est comme ça. Hein Mme X, moi j’ai toujours le temps pour vous ! » Devant un médecin en consultation, elle formule aussi des menaces pour le gagner à sa cause : « Tu vas voir, je vais appeler l’ARS moi, ils vont être tout contents l’ARS de venir mettre leur nez là-dedans. Non mais c’est vrai, c’est de la maltraitance parfois… Enfin c’est pas de la maltraitance mais c’est du harcèlement. Tu te rends compte : 20 minutes dans le bureau de la cadre pour me dire que je suis trop dans l’affectif ! »

Je comprends peu à peu que la situation est très tendue. Claire va en parler à sœur Marie (sœur servante). Elle lui dit que cette nouvelle cadre de santé est en train de tout détruire ce qu’elles ont construit. C’est un rapport de force entre les infirmières et leur cadre de santé qui se profile. Les soignantes veulent mettre en évidence aux yeux des autres (les résidentes et les religieuses) qu’elles représentent les bonnes pratiques. Claire parle sans cesse de « cette relation humaine essentielle aux soins » que les techniciens du protocole sacrifient. Elle accuse cette nouvelle cadre de santé de favoriser le recours à l’hospitalisation à domicile (HAD) qui a ensuite, selon elle, des effets désastreux sur l’autonomie des résidents : « Si c’est l’HAD qui prend en charge, du jour au lendemain elles sont toutes dans un fauteuil roulant ! »

Suite du journal de terrain, 6 mai 2016

Les tensions avec la nouvelle cadre de santé ne se sont pas atténuées depuis la veille et envahissent les conversations. Claire effectue un véritable travail de fond : elle essaye de convaincre ses collègues de l’absurdité de ces réformes et pousse les résidentes à se plaindre auprès du directeur. Je l’entends discuter en fin de matinée avec l’infirmière stagiaire : « J’en ai parlé avec sœur Mireille (résidente) et elle m’a dit : “Vous en faites pas, si elle continue de vous embêter on va vous aider, on va pas la laisser embêter nos infirmières, on a besoin de nos infirmières.” » Claire cherche à jouer sur une solidarité à caractère « familial » en insistant sur l’interconnaissance (être une ancienne, connaître les sœurs, être sensible à l’histoire de chaque résidente, etc.) contre la rationalisation du travail (être efficace, être rentable, etc.). Elle m’entraîne avec elle dans les couloirs et rappelle systématiquement aux religieuses que nous croisons qu’elle est attentive à ce qu’elles puissent finir leur vie « chez elles ». Elle leur déclare que les méthodes de travail de cette nouvelle cadre de santé (soutenue selon elle par le nouveau directeur) sont essentiellement techniques et économiques et conduiront fatalement les sœurs résidentes à l’hospitalisation dont on ne revient jamais. Claire s’attache ici à ce que l’ethnologue prenne lui aussi conscience du bien-fondé de son action.

Ainsi, des alliances se forment de manière provisoire, selon les impératifs du moment. Quand les religieuses (résidentes et non résidentes) apprennent que la direction envisage d’euthanasier le chat qui vit dans la maison, en accord avec les supérieures de la congrégation, certaines chercheront des alliés parmi les membres du personnel. Avec eux, elles construiront une action collective afin de mettre leur veto pour conserver auprès d’elles celui qu’elles ont recueilli et nourri depuis plusieurs années.

Encadré 5. Extrait du journal de terrain, 9 avril 2015, EHPAD Saint-Ferjeux (Besançon)


Depuis les cuisines où je suis de service, j’entends l’infirmière coordinatrice discuter avec la cuisinière du chat de la maison qui est devenu envahissant. Je me mêle à la conversation. Il est question de se débarrasser définitivement de ce chat mais il semble que les sœurs ne soient pas d’accord. L’infirmière coordinatrice m’explique que ce n’est pas le chat qui pose problème mais plutôt « la place qu’il a prise » dans l’établissement. Récemment, il aurait « dormi sur la nappe de l’autel » et aurait « fait ses griffes sur les boiseries de la chapelle ». Elles veulent trouver une solution mais savent que ce sera difficile car les sœurs vont faire de la résistance. D’après elles, les religieuses sont très attachées à ce chat, ce que j’ai déjà pu constater. La cuisinière m’indique que l’animal pose également des problèmes d’hygiène car il pénètre parfois dans les cuisines. Il me semble que cette « affaire du chat » est une belle illustration de la tension permanente entre deux niveaux de décision. D’un côté l’infirmière coordinatrice qui doit faire respecter des normes d’hygiène imposées aux EHPAD, de l’autre la communauté des sœurs pour qui l’animal fait partie intégrante de leur vie. Sœur Charline, particulièrement attachée à ce chat, semble sur le qui-vive depuis qu’elle a appris que la vie du félin était menacée. Affaire à suivre : je me demande qui va l’emporter.

Suite du journal de terrain, 10 avril 2015

L’une des infirmières me parle de « l’affaire du chat ». Elle me donne les noms des supérieures qui se seraient « liguées » pour accuser le chat de faire ses griffes sur le linge de l’autel. D’après l’infirmière, cette affirmation est tout à fait exagérée car le chat n’est pas si envahissant. Elle me dit qu’elle a discuté avec les sœurs et les a assurées de son soutien. Elle me dit aussi que les sœurs ont obtenu le soutien d’autres membres du personnel, notamment le cuisinier (qui s’était occupé de faire vacciner le chat) et le factotum. Elle ne sait pas de quel côté est le directeur.

Je croise plus tard sœur Charline et lui demande de m’expliquer ce qui se passe avec ce chat. Elle n’a pas le temps de parler longuement avec moi mais confirme qu’une mobilisation collective est en phase de passer à l’action : « Si le directeur compte toucher au chat, il nous aura toutes dans son bureau, pas question de faire du mal à cette bête ! »

Aujourd’hui encore, le chat de l’EHPAD coule des jours heureux à Saint-Ferjeux [31]. Sa vie n’est plus en danger. L’alliance des religieuses et du personnel semble avoir porté ses fruits. Comme on le voit encore une fois dans cet exemple, l’existence de plusieurs régimes d’autorité, de plusieurs cadres de référence, permet donc aux acteurs de déborder par moments les frontières identitaires qui sont censées orienter leur loyauté. Ils-elles peuvent réinventer, ponctuellement, des collectifs « transfrontaliers » pour améliorer l’efficacité de leurs actions et maîtriser leur quotidien.

Conclusion

Pour un grand nombre d’aides-soignantes, la prise en charge des sœurs âgées nécessite l’intégration d’un ensemble des « règles » implicites qui caractérisent le fonctionnement de ce type d’établissement.

Quand tu es à la chapelle, il ne faut pas de bruit, aucun bruit. Donc une sœur par exemple qui a la maladie d’Alzheimer, qui va rigoler, qui va parler en plein milieu de la messe… ça, ça passe pas, ça passe pas […] On le contrôle parce qu’on les emmène pas. Et… donc on le sait, nous on le sait… qu’elles seront pas acceptées. Et ça, c’est dur parce que du coup… elles sont entre elles, mais à un moment donné dans leur vie ben… plus personne en veut […] « Ben, écoutez ma sœur, vous avez le haut-parleur [dans votre chambre] alors vous pouvez entendre la messe ! – Oui mais je voudrais bien y aller ! – Oui mais moi je peux pas vous emmener, j’ai pas le droit ! » Enfin, on dit pas « j’ai pas le droit, je peux pas vous emmener », parce qu’on a pas le droit. […] Autant dans les soins on peut taper du poing et dire : « Bon stop, ça on le fait comme ça. » Mais là-dessus [l’accès à la chapelle], c’est même pas la peine d’essayer.
(Séverine, 28 ans, agent de soins.)

Comme le traduit cet extrait, la détermination du licite et de l’illicite, de ce qu’une aide-soignante peut faire ou ne pas faire, est conditionné par le caractère hybride de l’institution. Avec le temps, les religieuses comme celles qui les soignent s’habituent les unes aux autres et parviennent à accepter plus facilement leurs divergences de vues. Si une aide-soignante n’apprécie guère que l’on interdise à une religieuse résidente l’accès à la chapelle sous prétexte que ses troubles cognitifs ne lui permettent plus de respecter le silence conventuel, elle admettra que la chapelle demeure un espace-temps spécifique qui ne dépend pas directement de son autorité. En somme, si l’on est bien dans un EHPAD privé habilité par l’État, on est aussi dans un couvent où les règles de vie traditionnelles continuent d’être efficientes.

J’ai pas l’impression que c’est elles qui s’adaptent. J’ai plus l’impression que c’est nous qui nous adaptons. J’ai plus l’impression que c’est comme ça que ça marche. Nous on s’adapte à leurs horaires, à leur fonctionnement, oui, à leurs pratiques aussi. Voilà, au mieux on respecte tout ça. Et ça me paraît normal.
(Julie, 57 ans, infirmière.)

L’ethnographie m’aura permis de mettre en évidence que ce type d’ambiguïté des situations est non seulement récurrent mais touche également toutes les personnes, quelle que soit leur position sur l’échiquier. L’alchimie subtile entre ces mondes distille en permanence des droits et des interdits, du licite et de l’illicite. Les acteurs doivent apprendre à se repérer dans cette confusion des codes et des éthiques. Ils peuvent s’allier, s’affronter, mobiliser leur hiérarchie, faire de la résistance passive, promettre des contreparties, etc. L’exercice est particulièrement difficile pour les jeunes infirmières ou aides-soignantes, stagiaires ou remplaçantes, qui doivent en quelques jours apprendre à “naviguer dans ces eaux troubles”. S’il existe bien un partenariat formel entre les supérieures de la congrégation et le directeur de l’établissement, définissant les marges de manœuvre de chacun, il existe aussi nombre d’arrangements informels entre les sœurs servantes et les équipes de soins pour affiner les règles du quotidien. Et il existe aussi des tactiques plus situationnelles, adoptées par les religieuses et par les soignantes, pour protéger leur « territoire » ou redéfinir autrement leurs « frontières ». Les divergences de vues entre les religieuses et les soignantes sont légion. Mais comme mes observations ethnographiques le confirment, les acteurs en présence apprennent aussi à mettre en place de nouvelles alliances pour contester leur hiérarchie et préserver leurs acquis. S’il existe bien des logiques de positionnement différentes entre religieuses et laïques, auxquelles le personnel de soins doit se socialiser, il en existe d’autres pour se différencier et se mobiliser : technicien/humain, ancien/novice, chef/subalterne.

La notion d’hybridité s’applique particulièrement bien à ce terrain. Évoquant le mélange des genres, elle me permet ici d’insister sur le fait que ces établissements ne sont pas le simple théâtre d’une cohabitation apaisée entre des religieuses âgées et des soignantes diplômées. Les situations que j’ai décrites dans cet article témoignent d’une réalité enchevêtrée, souvent imprévisible, où les régimes d’autorité ou de référence ne sont pas simplement des blocs opposés et concurrentiels, mais constituent d’abord des ressources disponibles qu’il est possible de réagencer autrement, en fonction des situations et des dispositions de chacun-e (Lahire 2012). L’imprécision des repères est réduite par les stratégies que développent les responsables de l’organisation. Mais dans le même temps, cette imprécision donne plus de latitude aux acteurs en présence (religieuses et soignantes) pour mettre en œuvre des tactiques de résistance ; ces derniers ayant intérêt à conserver des espaces interstitiels pour maîtriser leur quotidien. Comme le rappelaient Antoine Hennion et Pierre A. Vidal-Naquet, si la ruse ne peut pas être affichée comme une compétence, elle est néanmoins constamment utilisée par les soignants pour ne pas devoir recourir à la contrainte (2012 : 338). Il en est de même pour les résidentes et les religieuses qui les accompagnent.

En forçant le trait, nous pourrions dire que tout le monde ruse avec tout le monde, mais pour des raisons différentes. Il y a ceux qui rusent pour « faire faire » ou pour « empêcher de faire », ceux qui au contraire s’efforcent de ne pas faire, ou bien encore cherchent à faire autrement que ce que l’on demande de faire. Il y a aussi ceux qui rusent pour justifier un rôle, un financement, une aide, une action, etc. ; ceux qui rusent avec leur institution, leurs collègues. Plusieurs combinaisons sont alors possibles.
(Vidal-Naquet 2013 : 10.)

Je ne me suis pas attaché dans cette ethnographie à identifier les types de tactiques rencontrés [32]. Confrontations ou alliances occasionnelles, collaboration heuristique ou résistance passive, échange de services ou dénigrement… les acteurs en présence agissent en mobilisant différents modes d’action (Certeau 1990), pour défendre leurs intérêts tout en prenant en compte les impératifs de leur groupe d’appartenance. Si tactiques et ruses font pleinement partie de notre quotidien, relevant des « compromis obligés de l’action en situation » (Hennion et Vidal-Naquet 2012 : 3), force est de constater que l’hybridité des établissements de soins d’origine congréganiste en accentue les usages et, de fait, renforce les contre-pouvoirs.

 
 

Notes

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[1Ainsi, « la prétention de la religion à régir la société entière et à gouverner toute la vie de tout individu est devenue illégitime, même aux yeux des croyants les plus convaincus et les plus fidèles » (Hervieu-Léger 1999 : 33).

[2Dans son rapport de 2015, le Center for Applied Research in the Apostolate (CARA) montre que le nombre des agents de l’Église (évêques, prêtres, diacres, religieux et religieuses) a diminué de 40 % entre 1980 et 2012 et que les religieuses des ordres et des congrégations (toujours en Europe) sont passées de 527 707 en 1980 à 269 532 en 2012, soit une diminution de 49 % (CARA 2015 : 11). Les religieuses françaises étaient plus de 51 000 en 2000, elles ne sont plus que 35 000 dix ans plus tard (chiffres tirés de l’Annuaire statistique de l’Église (2012), synthétisé par Anne-Laure Zwilling sur le site Eurel : http://www.eurel.info/spip.php?article961).

[3La crise des vocations débute en France dès les années 1940 et devient particulièrement manifeste à partir des années 1960 (Rousseau 2009).

[4Les « assemblées dominicales en l’absence de prêtre » (ADAP) sont des célébrations religieuses présidées par des laïcs. Elles ont été introduites en France dans les années 1970 pour faire face au manque de prêtres dans les zones rurales.

[5Les « unités pastorales » (UP) sont des regroupements de paroisses géographiquement proches permettant des célébrations eucharistiques communes, pour pallier notamment au manque de prêtres.

[6En particulier au début du XXe siècle avec les lois anticongréganistes qui destituent les congrégations enseignantes au profit de la République. Voir Lalouette et Machelon (2002) ou Cabanel et Durant (2005).

[7Pour l’Europe, le sociologue Jean-Paul Willaime soutient que le retour du religieux dans la sphère publique au début du XXIe siècle s’inscrit dans un modèle partenarial, basé sur la prédominance d’une laïcité de reconnaissance qui « reconnaît les apports sociaux, éducatifs et civiques des religions et les intègre de ce fait dans la sphère publique » (2008 : 49). Sur la notion de « laïcité partenariale », voir également Portier (2016). Mais le partenariat entre les États et les congrégations religieuses, dont parle cet article, répond davantage à une nécessité (urgence sanitaire) qu’à une volonté de coopération préalable (cf. Anchisi et al. 2016).

[8La recherche sur laquelle est fondé cet article a été financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) et dirigée par la sociologue Annick Anchisi (HESAV, Lausanne). Elle est intitulée : « Le prix de la coutume. Communautés religieuses, vieillesse et évolution de la prise en charge de soins » (http://p3.snf.ch/project-149678). De 2014 à 2017, Annick Anchisi a mené une enquête sur l’Institut de soins pour religieux et religieuses de Fribourg (ISRF), un établissement médico-social (EMS) fondé par trois congrégations en ville de Fribourg. J’ai de mon côté mené des investigations en France, dans trois EHPAD appartenant à la congrégation des Sœurs de la Charité de Sainte Jeanne-Antide Thouret (Doubs, Haute-Saône et Haute-Savoie). Les analyses dont traite cet article, tout en se focalisant sur le terrain français, doivent donc beaucoup à cette collaboration fructueuse.

[9Dans la suite du texte, je me limiterai à la formulation « Sœurs de la Charité » pour désigner cette congrégation.

[10Depuis 1861, il existe deux procédures canoniques pour l’approbation d’une congrégation religieuse : l’une réalisée par l’évêque du diocèse (institut de droit diocésain) et l’autre effectuée par le souverain pontife (institut de droit pontifical). Cette double régulation a été l’objet de nombreux remaniements tout au long des siècles (cf. Hasquenoph 2009 : 23-25).

[11Données statistiques fournies par la sœur archiviste de la province Besançon-Savoie, le 13 septembre 2016.

[12Extrait d’un rapport de communauté des sœurs aînées de la maison de retraite de Saint-Ferjeux (Besançon), 1999.

[13L’accès à l’EHPAD dépend d’abord de la reconnaissance médicale du niveau de dépendance d’une personne établi par un médecin (sur la base d’une échelle de dépendance – groupes iso-ressources (GIR) – allant de 1 à 6).

[14Entretien du 11 juin 2014.

[15L’EHPAD Saint-Ferjeux compte 94 lits et accueille 55 religieuses résidentes, Notre-Dame des Cèdres compte 72 lits et accueille 8 religieuses résidentes, Les Balcons du lac compte 70 lits et accueille 19 religieuses résidentes.

[16La notion d’hybridité est issue des sciences de la nature. Elle renvoie à l’idée de sang mêlé, de mélange contre-nature. « Au sens figuré, qualifier d’hybride un nom ou une forme revient à suggérer qu’il n’appartient à aucun style (artistique, littéraire, architectural, linguistique, etc.) ; la connotation est donc négative, qui renvoie à l’idée d’un type ou d’un genre hétéroclite, composite, disparate, bâtard, voire issu d’une contamination ou d’un contresens » (Bernardot et Thomas 2016). En anthropologie, elle s’inscrit dans les cultural studies et postcolonial studies en étant pensée comme une conséquence du multiculturalisme ou un équivalent de la créolisation (Bastide 1960 ; Appadurai 2005). Dans l’analyse institutionnelle, la notion d’hybridité renvoie aux travaux de Bruno Latour qui remettent en cause le grand partage nature/culture pour envisager le monde comme étant peuplé d’objets hybrides qui prolifèrent sans cesse, humains et non humains (Latour 1991). On peut également renvoyer à la notion d’« espace spécialisé mixte » de Patrice Pinell (2012).

[17On peut ici faire un parallèle intéressant avec l’article de Pierre A. Vidal-Naquet sur les professionnels de l’aide à domicile confrontés, dans les logements privés (où le principe de laïcité ne s’applique pas), à des demandes relatives aux croyances religieuses des personnes (2016).

[18Chez les Sœurs de la Charité, le terme « sœurs servantes » désigne les religieuses ayant en charge une communauté locale. À ce titre, elles sont elles-mêmes sous l’autorité de leur supérieure provinciale.

[19Au dire des religieuses que j’ai rencontrées, il a toujours été fréquent au sein de la congrégation que certaines supérieures entrent dans leurs chambres sans frapper. Cette pratique me fut également racontée par les membres du personnel soignant qui ont travaillé dans les maisons des religieuses avant la transformation des couvents en EHPAD.

[20Les « laudes » correspondent à l’office du matin. On y rend grâce à Dieu pour le jour qui se lève par des psaumes de louanges. Les « vêpres » correspondent à l’office qui marque la fin de l’après-midi et le début de la soirée (changement de jour liturgique, commémoration de la création du monde).

[21Les noms des personnes ont été modifiés pour préserver leur anonymat.

[22La tribune est le nom donné au balcon de la chapelle où une partie des religieuses s’installent pour assister aux offices.

[23Si les EHPAD embauchent conventionnellement un médecin, celui-ci a le statut de « médecin coordinateur ». Il met en place et supervise les protocoles de soins, en lien avec les équipes soignantes. Mais il ne fait aucune consultation, chaque résident ayant son propre médecin traitant (liberté de choix de son praticien). Le médecin coordinateur de l’établissement n’a donc aucun statut hiérarchique vis-à-vis de ses confrères et ne peut en aucun cas maîtriser les horaires des consultations.

[24Dans le bâtiment où j’ai mené ces observations, il n’y avait que des femmes (religieuses et laïques).

[25Apporter du linge, faire des courses, gérer des papiers administratifs, etc.

[26« La plupart [des religieuses] sont des bénévoles et travaillent dans le fonctionnement de l’établissement. C’est ce qu’on a aussi vu quand on a fait nos évaluations internes et externes, que le bénévolat des sœurs est représenté… un certain nombre de postes en quantité non négligeable et que si demain, le bénévolat des sœurs s’arrêtait, dans le fonctionnement… y aurait forcément un coût important pour… faudrait mettre des salariés à la place et donc… […] Toutes celles qui s’occupent de… par exemple quand il y a l’office religieux, toutes celles qui les emmènent à l’office religieux, qui… tout ça c’est des petites choses mais quand on les quantifie, ça finit par faire des heures et des heures de travail » (directeur d’un EHPAD congréganiste, 69 ans, entretien du 13 janvier 2016).

[27« La relève » désigne la séance de coordination quotidienne des soignantes au moment du changement d’équipe en milieu de journée.

[28Le 25 juin 2015, j’apprends lors de la relève des infirmières qu’une religieuse a une nécrose entre deux orteils. L’infirmière évoque une forme d’eczéma de réaction qu’elle pense être liée à un traitement personnel du psoriasis que cette sœur se serait administré elle-même (à partir d’une solution d’eau de Cologne à haute température). L’équipe soignante parle longuement de la nécessité de mieux surveiller les sœurs résidentes qui ont parfois tendance à vouloir se soigner avec des traitements non conventionnels et dangereux. La sœur en question sera amputée à hauteur du genou quelques semaines plus tard.

[29« Si on ne travaille pas en collaboration avec les sœurs servantes, on plante le système ! […] Si on ne veut pas travailler avec l’autorité religieuse, ça fonctionne pas, c’est pas possible que ça fonctionne, il faut commencer par reconnaître ça » (Estelle, cadre de santé, 48 ans).

[30Peu de temps après, la « dame » en question a été déplacée dans la salle à manger de l’étage où elle prend dès lors ses repas.

[31Lors d’une récente visite à l’EHPAD (octobre 2017), j’ai pu apercevoir le chat, confortablement endormi sur le lecteur DVD de la salle de communauté. Parlant de lui, la sœur servante a même ajouté qu’il avait aujourd’hui auprès de certaines sœurs âgées une action « proche de la zoothérapie ».

[32Dans ses travaux, Pierre A. Vidal-Naquet distingue différents types de ruses : ruses simples, collaboratives, enchevêtrées… (2013 et 2014).

 
 

Bibliographie

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Laurent Amiotte-Suchet
Les religieuses âgées et leurs soignantes. Hybridité des espaces, des temps et des appartenances dans des institutions de soins,
Numéro 35 - Vieillir en institution, vieillesses institutionnalisées. Nouvelles populations, nouveaux lieux, nouvelles pratiques.