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Pour citer cet article :

Carole Barthélémy, 2017. « LIZET Bernadette, 2015. Une ethnologue au Jardin des plantes. Dix petits terrains ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2017/Barthelemy - consulté le 17.10.2017)
 

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Carole Barthélémy

Compte-rendu d’ouvrage

LIZET Bernadette, 2015. Une ethnologue au Jardin des plantes. Dix petits terrains

LIZET Bernadette, 2015. Une ethnologue au Jardin des plantes. Dix petits terrains. Muséum national d’Histoire naturelle, Éditions Petit Génie.

(Compte rendu publié le 3 octobre 2017)

Pour citer cet article :

Carole Barthélémy. LIZET Bernadette, 2015. Une ethnologue au Jardin des plantes. Dix petits terrains, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2017/Barthelemy (consulté le 3/10/2017).


La jeune éditrice des éditions Petit Génie a eu l’excellente idée de rassembler une série d’articles rédigés par Bernadette Lizet [1]. Ces derniers, qui couvrent une vingtaine d’années, renvoient à une des deux thématiques majeures traitées par l’ethnologue : les interactions entre nature et société, d’une part, et les relations à l’animal, et plus particulièrement au cheval (Lizet et Milliet 2012 et Lizet 2015), d’autre part.

L’originalité des articles réunis repose sur une lecture ethnographique de l’intérieur d’une institution visant à analyser et muséifier les rapports entre les hommes et la nature. De ce parti pris découle une réflexion sur ces interactions, en prenant comme objet d’étude les pratiques des divers métiers liés à l’étude et à la conservation de la nature. Ce regard attentif aux activités professionnelles relève d’une démarche anthropologique qui situe l’observateur au centre des situations qu’il étudie et dont il est partie prenante. Cet ouvrage s’inscrit dans le courant de la sociologie des sciences appliquée aux rapports entre nature et société. Il faut enfin s’attarder sur la deuxième partie du titre « Dix petits terrains », et notamment le qualificatif de « petit » qui ne fait pas seulement référence à un célèbre roman policier mais aussi et surtout à une posture sociologique qu’il sera intéressant d’interroger.

La construction de l’ouvrage repose sur trois entrées : des personnages, des lieux et des histoires. Se dégage de l’ensemble une grande érudition historique, littéraire et scientifique servie par une écriture rigoureuse, « serrée » dirait l’auteure, qui fera certainement sens pour ceux ou celles qui ont déjà coécrit avec Bernadette Lizet – connue pour ses relectures attentives voire redoutables. On retrouve également le choix toujours judicieux de l’objet de recherche patiemment choisi et étudié, indépendamment des thématiques en vogue. Enfin, l’enjeu de l’ouvrage est de passer le relais aux jeunes chercheurs ; depuis les pionniers de la « grande Maison » (p. 252) qui ont ouvert les chemins de l’ethnobotanique jusqu’aux travaux réalisés par Bernadette Lizet et sa génération de chercheur(e)s, qui ont appliqué les principes théoriques et méthodologiques de la discipline, plus particulièrement en ville.

Dans la première partie de l’ouvrage, consacrée aux « héritages », Bernadette Lizet reconstitue l’histoire de l’ethnobotanique en diversifiant les matériaux de l’analyse : un document iconographique inédit prenant la forme d’une des premières bandes dessinées, dont Paris est le décor ; des relevés botaniques, plus classiques, locaux et « exotiques » ; des parcours biographiques et des entretiens in situ. Ce sont essentiellement des hommes qui ont ouvert la voie de l’ethnobotanique et de la botanique urbaine française. En 1884, l’astronome Jacques Vallot publie son Essai sur la flore du pavé de Paris, dont une grande partie est fondée sur des observations faites dans les espaces en friche, et plus particulièrement dans les ruines du Conseil d’État incendié en 1871 lors des émeutes de la Commune. Le vivant et le sauvage prennent place dans les friches urbaines, espaces oubliés de la mise en ordre haussmannienne de la ville : « La végétation nomade, la flore du déséquilibre écologique et social s’individualisent donc, sous le Second Empire, comme un nouveau sujet d’étude pour les botanistes », c’est « la flore de crise » (p. 43). Ce parallèle mis en évidence par Bernadette Lizet entre la botanique urbaine et l’envers de la ville détruite, en ruine, non fonctionnelle et donc potentiellement inquiétante est un élément constituant de ce qui fait encore « le vivant dans la ville ». Le pionnier de l’ethnobotanique urbaine au sein du Muséum, Paul Jovet, herborise les marges, la ceinture Nord de Paris et ses banlieues industrielles ou bien encore les espaces en ruine après la seconde guerre mondiale, perpétuant l’intérêt des espaces végétalisés hétéroclites et des assemblages floristiques qu’ils génèrent. Le suivi de ses propres expérimentations végétales dans son jardin intéresse également Bernadette Lizet pour souligner la faible porosité entre l’observation du vivant et sa manipulation, toute discrète fut-elle.

L’ethnologue dresse ensuite les parcours intellectuels et institutionnels d’Auguste Chevalier, de Roland Portères, d’André-Georges Haudricourt et de Jacques Barrau comme constitutifs d’une pensée « hybride » à l’interface de la botanique et des sciences sociales, ayant donné lieu à la définition de l’ethnobotanique comme « une étude globale de la plante dans son milieu avec l’homme, ancrée dans la longue durée, qui embrasse le concret, la technique aussi bien que le mental et le philosophique » (p. 136). Ces quatre scientifiques ont en commun l’expérience des pays anciennement colonisés. Ce constat est à rapprocher de celui réalisé par Gabrielle Bouleau qui a montré comment les premiers administrateurs à l’origine de la création des agences de l’eau françaises, dans les années d’après-guerre, avaient également une expérience professionnelle au Sud (Bouleau 2007). Il y aurait là une analyse à faire, à contre-courant, de l’influence des expériences au Sud sur nos modèles d’organisation au Nord concernant la gestion, la conservation et l’étude de l’environnement à travers les parcours de ces hommes et la manière dont leurs expériences ont contribué à façonner leurs manières de voir, comprendre et appréhender la nature.

La seconde partie de l’ouvrage, intitulée « Lieux », propose plusieurs terrains d’enquête d’ethnobotanique localisés dans l’enceinte du Muséum. Les descriptions ethnobotaniques de ces lieux font tout d’abord écho à la méthodologie de la lecture du paysage développée par ailleurs par Bernadette Lizet (Lizet et de Ravignan 1987). Mais, dans ces lieux gérés, il s’agit pour l’auteure de dépasser le clivage entre le cultivé et le sauvage, l’horticole et le spontané où « les marges du jardin sont un lieu de rencontre entre le naturaliste et le jardinier, entre l’état sauvage et l’état domestique » (p. 212). Le travail des jardiniers du Muséum est ainsi valorisé entre acquisitions de connaissances et interventionnisme, réduisant la distinction entre ces derniers et les botanistes, dans un exercice de « naturalisme appliqué ». La frontière entre la technique et la science est bousculée par le partage au quotidien des connaissances et des expériences (Charvolin et al. 2007). À travers le suivi d’un jardin-exposition en hommage à Paul Jovet, Bernadette Lizet raconte la constitution et la trajectoire d’un « être muséographique hybride » (p. 221), un jardin moins corseté qu’à l’habitude qui fut le réceptacle de l’attendu (ce qui a été planté, construit, élaboré) et de l’inattendu (à l’instar du nain de jardin !). Quant à l’ethnobotanique de « l’enclos » ou le Jardin botanique, elle révèle les successions, au fil du temps, de la mise en scène de la science végétale qui domine, à un moment donné, au sein du Muséum. En suivant l’ethnologue dans ces différents lieux, la mise en débat de la muséification de la nature nous questionne sur l’hybridation du vivant qui prolifère et de son contrôle sans cesse repensé et retravaillé.

La troisième et dernière partie, intitulée « Histoires », met en scène des personnages humains et non humains : Rodolphe et Pélagie, les rhinocéros ; le maceron et une mygale et enfin, de drôles de balais. La perspicacité ethnologique d’avoir suivi le parcours de ces deux rhinocéros, à la suite des transformations du zoo de Vincennes, se ressent dans le plaisir visiblement suscité par la rédaction de leur périple et l’attachement immédiat que le lecteur éprouve à leur égard. On espère un lieu d’accueil idyllique pour ce couple de rhinocéros mais le classement scientifique de leur patrimoine génétique en décidera autrement. Femelle et mâle sont installés dans deux zoos différents. La gestion animalière dans les zoos évolue également au nom de la biodiversité et de la protection des espèces. L’histoire généalogique des animaux consignée dans un stud-book européen (fichier qui retrace l’origine familiale des animaux, inspiré par les premiers stud-book portant sur les chevaux pur-sang en Angleterre) donne lieu à un classement selon leur importance génétique ; ils deviennent alors « des ambassadeurs de la biodiversité » (p. 290). Les deux derniers chapitres s’intéressent aux métiers de jardiniers œuvrant en coulisse au sein du Muséum. Qu’est-ce que l’utilisation des balais nous apprend sur les rapports entre les hommes et la nature ? C’est à travers les effets de la mondialisation sur l’offre des matériaux (le bambou au détriment du bouleau) que l’on peut comprendre la remise en cause d’une pratique de conservation (les balais en bouleau servaient de nid pour les perruches souris) et d’une pratique professionnelle (les jardiniers s’adaptent et bricolent de nouveaux balais, « les pique-feuilles »). L’outil technique, intermédiaire hybride entre le naturel, l’économique et le social, se doit d’être pensé, nous dit l’ethnologue, au croisement d’enjeux d’échelles variables et interdépendantes.

L’ouvrage de Bernadette Lizet donne à voir tout l’intérêt de l’ethnobotanique et de l’ethnologie « du proche et de l’intime » appliquées à une institution participant à la conservation et à l’étude des relations entre les hommes et la nature. Les dix « petits » terrains permettent-ils, au final, de « penser large » ; en référence à André-Georges Haudricourt, auquel l’auteure fait référence (p. 12) ? En sociologie et en anthropologie de l’environnement, je ne pense pas me tromper en écrivant que la posture théorique très certainement la plus partagée aujourd’hui réside dans le dépassement souhaité de la distinction entre la culture et la nature, à la croisée des « grandes » (pour le coup) théorisations descolienne et/ou latourienne, invoquant, pour cette dernière, l’attachement aux choses, aux animaux et au vivant en général. Dans ce contexte intellectuel, l’approche façonnée par Bernadette Lizet a quelque chose de rafraîchissant, en prenant la démarche à contre-pied, à se laisser porter par le terrain sans le passage quasi obligé de ce qui se résume parfois à une forme d’incantation théorique, comme le préambule obligatoire de toute recherche sur le sujet. Les outils utilisés par l’ethnologie et l’ethnobotanique, notamment le terrain réalisé avec une grande exigence d’observations et de restitution, servie par une rédaction précise, offrent ainsi des perspectives tout aussi intéressantes que la sociologie de la traduction ou la sociologie pragmatique pour penser nos rapports à la nature, à l’environnement et à la science. On espère que de futurs chercheur(e)s auront envie de continuer l’expérience, notamment à l’intérieur des laboratoires du Muséum et de ses salles d’exposition pour suivre ce qu’il advient de la nature lorsqu’elle s’échappe des jardins.

 
 

Notes

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[1Bernadette Lizet est directrice de recherche honoraire au CNRS, membre de l’équipe Éco-anthropologie et Ethnobiologie du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, au sein du département Hommes, Natures, Sociétés. Elle y a animé l’équipe « Villes naturalisées ».

 
 

Bibliographie

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BOULEAU Gabrielle, 2007. La gestion française des rivières et ses indicateurs à l’épreuve de la directive cadre. Thèse en Sciences de l’Homme et Société. Paris, AgroParisTech.

CHARVOLIN Florian, MICOUD André et NYHART Lynn (dir.), 2007. Des sciences citoyennes ? La question de l’amateur dans les sciences naturalistes. Paris, Éditions de l’Aube.

LIZET Bernadette et de RAVIGNAN François, 1987. Comprendre un paysage : guide pratique de recherche. Écologie et Aménagement rural, Institut national de la recherche agronomique.

LIZET Bernadette et MILLIET Jacqueline (dir.), 2012. Animal certifié conforme. Déchiffrer nos relations avec le vivant. Paris, Dunod - Muséum national d’Histoire naturelle, Universciences.

LIZET Bernadette, 2015. La bête noire. À la recherche du cheval parfait. Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme.

 

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