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Pour citer cet article :

Léa Mazé, Pierre Nocerino, 2017. « Analyser l’accueil des personnes âgées en institution. De l’autonomie aux transferts de responsabilité ». ethnographiques.org, Numéro 35 - Vieillir en institution, vieillesses institutionnalisées. Nouvelles populations, nouveaux lieux, nouvelles pratiques [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2017/Maze_Nocerino - consulté le 20.08.2018)
 

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Léa Mazé, Pierre Nocerino

Analyser l’accueil des personnes âgées en institution.
De l’autonomie aux transferts de responsabilité

Résumé

Cet article de sociologie dessinée s’intéresse aux processus critiques qui se déroulent au sein d’un EHPAD, dans le but d’améliorer la compréhension et l’explication des tensions observables au sein d’institutions accueillant des personnes âgées. À la suite d’une enquête ethnographique, il a semblé nécessaire de s’éloigner des notions empiriques d’« autonomie » (ou de « dépendance »), et de leur substituer une analyse en termes de transferts de responsabilité. L’attention porte ainsi sur les (micro-)épreuves au cours desquelles les différents acteurs (les résidents, leurs proches, les membres du personnel) participent à la (re)définition de la responsabilité de chacun. Ainsi, l’« autonomie » peut être comprise comme la possibilité d’intervenir avec succès dans les transferts de responsabilité. Cette approche permet alors l’explication des inégalités d’« autonomie » entre les acteurs. En effet, les hiérarchies internes à l’institution résultent non pas tant des capacités intrinsèques aux individus, mais de statuts négociés en situation. Cette explication des asymétries entre les acteurs incite alors à une critique interne à l’égard des dispositifs qui ne permettent pas d’honorer le « projet d’autonomisation » des résidents, à savoir une volonté de transfert maximal de la responsabilité vers les résidents (en opposition au modèle de l’institution totale, qui peut se comprendre comme une volonté de capter au maximum la responsabilité des résidents).

Abstract

“Care for the elderly in institutions. From autonomy to transfers of responsibility.” This article of graphic sociology investigates critical processes taking place in a nursing home with the aim to increase understanding of the tensions surrounding care for the elderly living in institutions. Our ethnographic fieldwork leads us to eschew the use of the (normative !) empirical notions of “autonomy” or “dependency”, and to mobilize instead the concept of transfer of responsibility. We focus on (micro)tests (épreuves) in which all variety of actors (residents, their relatives, staff members) discuss their respective responsibilities. In this context, “autonomy” can be define as the possibilities each actors has for successfully influencing transfers of responsibility. This approach allows us to explain inequality in autonomy among actors. We see thus that the institution’s internal hierarchies are not the result of people’s intrinsic capacities, but of social status, negotiated in situations. This explanation of asymmetries between actors leads us to an internal critique of the devices (dispositifs) which hinder the “project of inmates’ autonomization” (i.e. a will to transfer as much responsibility to the residents as possible). This project seems to be the symmetrical opposite of the one found in total institutions, which can be interpreted as the will to capture as much of residents’ responsiblity as possible).

Pour citer cet article :

Léa Mazé, Pierre Nocerino. Analyser l’accueil des personnes âgées en institution. De l’autonomie aux transferts de responsabilité, ethnographiques.org, Numéro 35 - Vieillir en institution, vieillesses institutionnalisées. Nouvelles populations, nouveaux lieux, nouvelles pratiques [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2017/Maze_Nocerino (consulté le 21/12/2017).

Sommaire

Note d’intentions

Cet article propose une réflexion sur le fonctionnement des institutions d’accueil pour personnes âgées, notamment en proposant une analyse de la gestion de l’autonomie à travers la description des transferts de responsabilités. Par ailleurs, cet article vise également à faire valoir un nouveau mode d’écriture de la sociologie : il est constitué de douze planches de bandes dessinées (situées après cette note d’intention, et atteignables directement en cliquant sur l’image ci-dessous).

Si de nombreuses initiatives visent aujourd’hui à faire collaborer la bande dessinée (BD) et les sciences sociales, il convient de reconnaître que les sciences sociales graphiques peinent à se développer (Jablonka 2014). L’usage de la BD se limite souvent à des exercices de médiation scientifique, sans que ce médium ne soit mobilisé comme écriture scientifique à part entière. Pourtant, la BD constitue un langage tout aussi pertinent pour l’écriture de la science que peuvent l’être d’autres « outils d’instrumentation audiovisuelle » (Naville 1966), ou même l’écriture textuelle.

Respecter des critères d’évaluation de la sociologie et de la bande dessinée

Le lecteur pourra constater que nous avons veillé à respecter les contraintes liées à l’écriture sociologique : recours à un langage non naturel, vérifiabilité (des données et de leurs conditions de recueil), problématisation, intertextualité, rapport à la critique, clarté du propos, etc. (Lemieux 2010). Afin d’honorer ces différentes contraintes, les planches ici proposées ont d’ailleurs fait l’objet d’une reprise. Une première version, constituée des huit premières planches, avait été réalisée en vue d’une publication destinée à un public élargi. Si ces planches respectaient la majorité des attentes liées aux textes académiques, elles ne permettaient que difficilement la vérifiabilité des données et de leurs conditions de recueil. Les planches d’origine ont donc été complétées par quatre autres, constituant une sorte d’annexe davantage orientée vers la méthode et le positionnement théorique. Ce faisant, l’évaluation par les pairs était facilitée, permettant à l’article d’avoir une prétention académique.

Pour autant, le lecteur habitué des textes académiques pourrait être surpris par certains choix réalisés lors de l’écriture : légèreté de ton, présence d’un narrateur, mobilisation de ressorts humoristiques, etc. Ces choix ont pourtant été réalisés dans le respect des contraintes académiques évoquées précédemment. Plus encore, ils permettaient d’honorer d’autres règles, relevant cette fois de l’écriture en bande dessinée. En effet, ce médium est également soumis à des manières spécifiques de faire, tant dans le dessin en lui-même que dans l’enchainement des dessins (pour un exemple d’ouvrage explicitant certaines de ces règles, voir McCloud 1999).

Ainsi, toute la difficulté de la sociologie dessinée est de réussir à honorer conjointement les critères d’évaluation propres aux deux domaines dans lesquels elle entend s’inscrire et, en certains cas, à gérer les contradictions qui peuvent ressortir de cette confrontation.

Les défis d’une sociologie dessinée

Ces contraintes croisées posent deux difficultés majeures. La première résulte des compétences techniques nécessaires à la réalisation d’une bande dessinée. Cette difficulté est ici contournée en partie par l’intervention d’une autrice de BD dans la réalisation des planches. En partie seulement, étant donné que l’auteur sociologue a pris part à l’écriture en images (grâce à plusieurs années de pratique amateur).

En dehors de ce nécessaire investissement technique du chercheur, il est également important de souligner une seconde difficulté : l’apparente méconnaissance du médium concerné par une large part des acteurs académiques. La BD étant rarement mobilisée à l’université, les chercheurs n’ont pas l’habitude d’évaluer, publier et diffuser ce médium. Cela explique sans doute que les projets de collaboration entre dessinateurs et chercheurs relèvent majoritairement d’institutions inscrites dans le milieu de la BD plutôt que du milieu académique [1], à moins de s’apparenter à une forme de valorisation des savoirs par les institutions universitaires [2]. De même, cette méconnaissance fréquente permet de comprendre pourquoi les rares initiatives d’écritures scientifiques en BD sont portées par des institutions académiques consacrées à l’étude des cultures visuelles (Baillon et Labarre 2015 ; Sousanis 2015 ; ou plus généralement des travaux publiés par la revue universitaire The Comics Grid). Pour autant, il nous semble que ces pratiques alternatives d’écriture scientifique et d’évaluation gagneraient à se généraliser à des revues non spécialisées sur l’étude de l’image.

Dénaturaliser les pratiques de recherche : écriture, publication et lecture

En modifiant les usages, la sociologie dessinée permet aux chercheurs, qu’ils soient auteur ou lecteur, de profiter de gains de réflexivité substantiels (pour une analyse détaillée de l’apport de la BD dans une recherche ethnographique, voir Nocerino 2016). Toutefois, ce changement dans les usages d’écriture et de lecture nécessite une évolution des institutions académiques susceptibles de diffuser ces articles. Ainsi, les coordinateurs du présent numéro ont accepté de soumettre à l’évaluation non pas des planches finalisées mais un story-board, c’est-à-dire une version simplifiée des dessins, pouvant donner une impression de document « non abouti ». Aussi anodin que cela puisse paraître, cette ouverture laissait la possibilité d’intégrer des modifications à l’article à la suite des retours des évaluateurs. Étant donné le temps nécessaire à la finalisation de planches de BD, il n’aurait effectivement pas été possible d’intégrer des modifications après leur réalisation. Outre le fait que cela conduit à interroger le caractère supposément « fini » des articles soumis à l’évaluation (et l’effet de cette attente sur les pratiques d’écriture ou d’évaluation des chercheurs), ce choix a donc permis d’assurer la dimension académique de cet article.

Une telle évolution dans les usages peut sembler plus simple dans le cas d’une publication en ligne, en partie débarrassée des impératifs économiques liés à l’impression. Bien qu’importants dans leurs effets, ces impératifs ne doivent pas être naturalisés. Ils sont en effet liés à des arbitrages, certes influencés par des contraintes techniques et économiques, mais qui dépendent également de choix éditoriaux. Pensons par exemple aux graphiques ou aux tableaux qui, concrètement, sont des images : pourquoi sont-ils plus facilement acceptés que d’autres formes d’images ?

Rendu possible par une évolution conjointe des pratiques d’écriture et de publication en sciences sociales, cet article vise donc également à convaincre les lecteurs de l’intérêt d’une sociologie dessinée. En cela, il se destine évidemment à des chercheurs. Toutefois, cet article est également susceptible d’être lu et compris par des publics élargis. La sociologie dessinée, parce qu’elle nécessite un effort de clarification tant dans la forme que dans le fond, constitue un format spécifique potentiellement pertinent pour faire découvrir la discipline à des non-initiés.

 
 

Notes

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[1Pour exemples : La Revue Dessinée (dont plusieurs reportages BD sont réalisés par ou en collaboration avec des chercheurs) ; la collection « Sociorama » aux éditions Casterman ; la collection « Petite Bédéthèque des savoirs » aux éditions du Lombard ; ou encore la collection « Octopus » aux éditions Delcourt.

[2Parmi d’autres initiatives : « Ma thèse en BD » publiée sur le site The Conversation à l’initiative de l’université de Lorraine ; « Et si la science était un objet » publiée sur le site de l’université de Bourgogne ; la série « Sophie… » écrite par des membres du Laboratoire de tribologie et dynamique des systèmes ; le concours « Votre recherche en BD » organisé par la FAÉCUM de l’université de Montréal, ou encore le blog « Dessinons les élections » lancé en partenariat par le CERIUM et le CEVIPOF.

 
 

Bibliographie

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BAILLON Jean-François et LABARRE Nicolas, 2015. « Things are going to change : Genre hybridization in Shaun of the Dead », Angles, 1 (en ligne), http://angles.saesfrance.org/index.php?id=96

BARTHE Yannick et al., 2014. « Sociologie pragmatique : Mode d’emploi », Politix, 26 (103), p. 175-204.

CEFAÏ Daniel, 2010. L’Engagement ethnographique. Paris, Éditions de l’EHESS.

FAUCONNET Paul, 1928 (1920). La responsabilité. Étude de sociologie. Paris, Félix Alcan.

GOFFMAN Erving, 1990 (1979). Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux. Paris, Les Éditions de Minuit.

JABLONKA Ivan, 2014. « Histoire et bande dessinée », La vie des idées (en ligne), http://www.laviedesidees.fr/Histoire-et-bande-dessinee.html

LEMIEUX Cyril, 2010. « L’écriture sociologique », in PAUGAM Serge (dir.), L’enquête sociologique. Paris, PUF, p. 379-402.

LEMIEUX Cyril, 2011. « Jugements en action, actions en jugement. Ce que la sociologie des épreuves peut apporter à l’étude de la cognition », in CLEMENT Fabrice et KAUFMANN Laurence (dir.), La Sociologie cognitive. Paris, Éditions de la MSH, p. 249-274.

McCLOUD Scott, 1999. L’art invisible. Comprendre la bande dessinée. Paris, Vertige Graphic.

NAVILLE Pierre, 1966. « Instrumentalisation audio-visuelle et recherche en sociologie », Revue française de sociologie, 7 (2), p. 158-168.

NOCERINO Pierre, 2014. Transferts de responsabilité. La production sociale de l’autonomie dans un EHPAD. Mémoire de recherche de Master 2 (sous la direction de Cyril LEMIEUX). Paris, EHESS.

NOCERINO Pierre, 2016. « Ce que la bande dessinée nous apprend de l’écriture sociologique », Sociologie et sociétés, 48 (2), p. 169-193.

SOUSANIS Nick, 2015. Unflattening. Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press.

VOLANT Sabrina, 2014. « L’offre en établissements d’hébergement pour personnes âgées en 2011 », DRESS Études et Résultats, 877.

 

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