Les mondes sociaux des courses hippiques.
Configurations humaines et équines à Durban et Dundee (KwaZulu-Natal, Afrique du Sud)

Résumé

Cet article décrit des courses hippiques, tant urbaines que rurales, observées en Afrique du Sud (dans la province du KwaZulu-Natal), en mettant l’accent sur deux rencontres importantes, l’une qui prend place à Durban, le Durban July, et l’autre à Dundee, le Dundee July. Les lieux, les acteurs et les chevaux de ces courses sont différents : leur déroulement donne à voir des relations sociales médiatisées par le jeu et le cheval, qui sont des rapports de classes et de races. Mon analyse contraste ces deux mondes sociaux, construits comme des idéaux types, afin de saisir ce qu’ils nous apprennent de la société dans laquelle ces manifestations s’inscrivent, en l’occurrence des transformations contemporaines de la société sud-africaine. Elle montre la coexistence parallèle de ces mondes sociaux et équins, qui s’inscrivent dans des réseaux spécifiques, et la manière dont les courses hippiques sont des lieux d’une expression identitaire sud-africaine distincte. Toutefois ces univers, rural et urbain, sont aussi liés par une circulation historique de personnes, de techniques et de savoir-faire, et d’argent.

Abstract

Social worlds at the races. Patterns of people, horses and society in Kwazulu-Natal, South Africa

This article describes horse-racing in rural and urban areas of Kwazulu-Natal Province, South Africa. Its empirical focus is on two important events known respectively as the Durban July and the Dundee July. The two spectacles are very different and the people, the horses and the unfolding action expose distinctive patterns of class and race relations. I make an ideal typical contrast between these two social worlds in order to show concretely how contemporary South African society is changing. These parallel universes are embedded in their own specific social networks and their racecourses give expression to contrasting South African identities. Even so, there is considerable overlap between what goes on at these two events. Moreover, rural and urban societies are linked by a longstanding exchange of people, techniques, expertise and money.

Sommaire

Courses hippiques et transformations sociales

Un siècle après l’arrivée des premiers chevaux en Afrique du Sud, qui date du XVIIe siècle (Bankoff et Swart 2007, Swart 2010 : 20), les premières courses hippiques sur le modèle britannique sont organisées dans la ville du Cap. Toutefois, mis à part des études historiques, comme celles de Sandra Swart (2010), il existe peu de recherches en sciences sociales – particulièrement en anthropologie – qui se soient intéressées aux courses hippiques dans ce pays. Pourtant plusieurs anthropologues ont travaillé sur ce thème dans d’autres sociétés extra-européennes (par exemple : Digard 2003 pour l’Iran et Ferret 2009 pour l’Asie centrale) et, d’une façon beaucoup plus limitée, en Europe et en France (Digard 2001 [1]), mais surtout en Grande-Bretagne avec les travaux de Rebecca Cassidy (2002 et 2007).

Il s’agira ici d’appréhender les mondes sociaux qui se construisent et s’organisent autour des courses hippiques (Becker 1986, [1982] 1988). Leur déroulement donne à voir des relations sociales médiatisées par le jeu et le cheval, qui sont des rapports de classes et de races [2]. En effet, une large part de la société se retrouve dans ces courses, dans différentes positions – jockeys, parieurs, spectateurs, etc. – et avec des statuts distincts. Toutes ces personnes participent, en développant des collaborations, à l’avènement de ces courses. Elles se répondent et s’ajustent dans des configurations qui se transforment et se recomposent, parfois le temps d’un événement, et qui s’inscrivent toujours dans une dimension historique (Chevalier et Privat [2004] 2013 ; Déchaux 1995 ; Elias et Dunning [1986] 1994).

L’hippodrome et son organisation, la construction particulière des relations entre les humains et les animaux autour de courses hippiques et de paris y afférant, nous disent quelque chose de la société sud-africaine et de ses transformations historiques (Swart 2004 et 2008). Sans que ce lieu ne puisse être considéré comme un résumé du monde extérieur : le jeu est toujours une formalisation et une simulation, non pas une saisie directe de la réalité politique et sociale (Caillois [1958] 1967, Cassidy 2002, Dagron 2011, Hamayon 2012).

Les lieux d’enquête ethnographiques sont situés au KwaZulu-Natal et à Durban, la ville la plus importante de la province, mais les différents acteurs de ces mondes sociaux qu’il s’agissait tous de rencontrer – tant les hommes que les chevaux – s’inscrivent dans des réseaux qui s’étendent bien au-delà de ce terrain particulier.

Mon intérêt pour l’hippodrome de Durban, Greyville, est né d’une curiosité pour cet espace situé au centre de la ville (figure 1), sur les flancs de la colline de Berea, historiquement un quartier blanc mais à la lisière d’un quartier de relégation indien. Car, depuis plusieurs années, je m’intéresse à observer comment les différentes communautés partagent les mêmes espaces publics ou semi-publics, auparavant ségrégués, et comment ces nouvelles pratiques transforment cette ville côtière (Chevalier 2012, 2015 et 2017). L’hippodrome m’est naturellement apparu comme l’un des lieux où conduire une ethnographie du monde social qui gravite autour des courses hippiques.

Figure 1
Plan du centre ville de Durban.
Source : www.roomsforafrica.com

Au début de mon enquête, à partir de 2013, le fait d’être francophone m’a facilité l’accès à ce monde, car il était clair que je devais devenir membre du Gold Circle – le turf club provincial –, et son comité était alors – cela a changé depuis – dirigé par un Sud-Africain d’origine mauricienne, attaché à la langue française [3]. Ce statut de membre m’a permis d’avoir accès à tous les espaces de l’hippodrome, à tous les acteurs en lien avec le Gold Circle, et de bénéficier d’introductions dans les réseaux de la filière hippique, y compris pour les courses rurales qu’il sponsorise [4], pour y conduire observations et entretiens [5]. Rapidement, les observations ont été étendues à Clairwood, l’autre hippodrome de Durban, situé dans la zone portuaire et industrielle, qui a été vendu en 2014 et a cessé toute activité [6]. Enfin, je suis partie dans la campagne du KwaZulu-Natal visiter des centres d’entraînement, des haras, et surtout assister à des courses rurales. Ce travail ethnographique s’est accompagné d’une recherche dans les archives locales de la ville en essayant d’aller au-delà des récits historiques qui sont souvent des discours convenus sur les courses hippiques [7].

Les descriptions des courses hippiques, tant urbaines que rurales, s’efforceront, tout d’abord, de tracer les contours de ces deux mondes sociaux qu’elles participent à faire émerger. L’accent sera mis, en particulier, sur deux rencontres importantes, l’une qui prend place à Greyville chaque année depuis le début du XXe siècle [8], le Durban July ; et l’autre, le Dundee July, qui a lieu dans la ville minière provinciale de Dundee. Non seulement les lieux de ces courses, mais aussi les acteurs et les chevaux sont différents. Mon analyse contrastera, ensuite, ces deux mondes sociaux afin de saisir ce qu’ils nous apprennent de la société dans laquelle ces manifestations s’inscrivent, en l’occurrence des transformations contemporaines de la société sud-africaine [9].

Car si les humains « font faire » quelque chose aux chevaux (Ferret 2013, 2014 et 2016) – les faire courir en compétition les uns contre les autres –, ceux-ci participent, à leur tour, à l’émergence et à la constitution de mondes sociaux, qui n’existeraient pas sans eux et les courses. Le cheval est un acteur central de ces mondes : leur présence crée des univers sensoriels et addictifs : couleurs, exclamations et commentaires excités, poussière, odeur, corps côte à côte n’existent que par ce jeu.

Courses urbaines

Au cœur de la ville : Greyville

À la fin du XIXe siècle, un hippodrome est construit à la lisière du centre-ville de Durban, sur un terrain loué à la municipalité. Aujourd’hui, le Gold Circle, seul opérateur des courses qui s’y passent, en est le locataire. Il est aussi le gestionnaire régional du Tote (l’équivalent du PMU) intégré dans un système national. Le Gold Circle ne distribue pas de dividendes à ses membres. Cette organisation réinvestit ses profits dans l’industrie des courses (après taxes diverses). Les courses hippiques qui prennent place à Durban, sur l’hippodrome de Greyville, s’inscrivent dans un cadre formel et réglementaire – surveillance du National Gambling Board et de la National Horse Racing Authority (ex-Jockey Club of South Africa) qui s’est élaborée durant le XXe siècle.

L’espace de Greyville est « traditionnel » et se retrouve partout où se pratiquent des courses hippiques sur le modèle britannique : une piste de 2 800 mètres de circonférence avec, sur l’un des côtés, des bâtiments qui permettent de voir les chevaux de loin et surtout leur arrivée. Si l’on ne peut pas dire que la construction d’un tel lieu ait créé de l’urbanité à Durban comme le décrit Dagron (2011) pour les villes de l’Empire byzantin, il l’inscrit néanmoins dans un réseau de la « Britishness [10] » qui permettait la circulation des membres de cet empire dans des lieux d’activités de loisirs similaires comme les clubs et les terrains de golf (figure 2).

Figure 2
L’hippodrome de Greyville au début du XXe siècle.
Source : Local History Museum, Durban. Reproduit dans Jaffé 1980, p. 64.

Durban, grand port de trois millions d’habitants, est en effet situé dans une région où l’influence coloniale britannique a été forte. La ville se situe dans la province du KwaZulu-Natal dont la population noire est majoritairement zouloue. D’ailleurs, les langues de communication, tant en milieu urbain qu’à la campagne, sont l’anglais et le zoulou [11]. Une de ses autres caractéristiques, importante pour mon propos, est que le quart de la population urbaine est d’origine indienne et que cette communauté est très présente dans le monde social des courses. Durban est aussi – et ceci dès le milieu du XIXe siècle – un lieu de loisirs car les hivers y sont doux et ensoleillés – on va donc voyager du Cap, ou de Johannesburg, au Natal pour assister à des courses importantes durant la saison d’hiver de Durban (Durban Winter Season [12]).

Jusque dans les années 1960, les chevaux sont installés à proximité de Greyville, dans des écuries nommées Newmarket [13], et ils sont entraînés sur la plage ; la municipalité demande alors que les chevaux soient éloignés de la ville. Le Gold Circle ouvre un centre d’entraînement à cinquante kilomètres de Durban, qui existe encore et qui comprend aussi la South African Jockey Academy (ouverte en 1972). Les chevaux quittent donc la ville et y deviennent invisibles jusqu’au moment où ils descendent des camions dans les écuries de Greyville. Ils s’inscrivent dans un cadre spatial et social formalisé et organisé, qui existe bien sans leur présence, mais leur arrivée le transforme complètement et il se crée une communauté autour de ces animaux et de l’événement de la course. L’hippodrome est donc un lieu « rythmé » par les chevaux et les courses. Celles-ci sont organisées en « saisons », auparavant nettement définies (Bruneau 2013) ; mais, pour pallier la baisse actuelle de fréquentation de l’hippodrome, des courses sont organisées parfois même en été [14], au moment du déjeuner, encourageant ainsi les gens à venir y passer leur pause, ou alors le vendredi soir avec des courses de nuit (créées dès 1996).

Pourtant, en dehors des courses, ce n’est pas un lieu « vide », des employés y travaillent en permanence, mais en moins grand nombre. Greyville emploie environ deux mille personnes, à la fois pour la gestion des courses et des paris, mais aussi pour la maintenance du lieu, la voirie et les services aux membres du Gold Circle. Si la direction de celui-ci était jusqu’à récemment majoritairement blanche, elle change rapidement, ainsi la présidente est aujourd’hui une femme noire [15]. Cependant, il existe encore une sorte de spécialisation raciale dans les activités sur l’hippodrome : la plupart des employés qualifiés sont Indiens ; les noirs occupent surtout des emplois aux guichets des paris ou dans la voirie de l’hippodrome (figure 3), ou encore comme palefreniers.

Figure 3
Mise en état de la piste de Greyville après chaque course (Durban, août 2015).
Photographie : Constance Hart.

Les mondes sociaux des courses hippiques à Durban

Comme dans toutes les villes sud-africaines (Gervais-Lambony 1996), l’espace urbain à Durban était organisé sur une base raciale, avec des quartiers d’assignation résidentielle pour les noirs, les Indiens, les blancs et les métis (Padayachee et Freund 2002). L’hippodrome n’échappait pas à cette règle bien que, historiquement, il soit resté plus longtemps un espace mélangé, bien que hiérarchisé. En effet, des descriptions de la fin du XIXe siècle, ainsi que certaines illustrations, présentent une foule racialement mélangée, avec une forte présence indienne et parfois des chefs zoulous (Jaffé 1980) ; pourtant seuls les blancs (et pendant longtemps, les hommes) pouvaient être membres d’un turf club. La ségrégation s’est surtout durcie durant l’apartheid – à partir des années 1950 – jusqu’à ce que les hippodromes aient des espaces séparés racialement, qui ont disparu peu à peu dès les années 1980.

Ainsi, à Greyville, l’espace était séparé en trois « cercles », trois sections plus ou moins proches de l’arrivée des courses. Le Gold Ring était ouvert aux blancs et aux Indiens qui en faisaient la demande ; le Silver Ring (construit dès 1927) était réservé aux Indiens et aux métis, alors que le Bronze Ring est réservé aux noirs – et en dehors des bâtiments. Comme pour l’organisation urbaine, les blancs et les noirs étaient les plus éloignés les uns des autres, séparés par les Indiens et les métis (figures 4 et 5).

Figure 4
Plan de l’hippodrome de Greyville avec les différentes sections d’assignation raciale.
Source : Gold Circle, 2018. Plan modifié par Sophie Chevalier.
Figure 5
Prix d’entrée à l’hippodrome de Clairwood selon le groupe racial. Brochure des courses de Clairwood du samedi 4 novembre 1978.

À partir de 1950, tous les Indiens ont été confinés au Silver Ring, l’appartenance raciale prenant le pas sur la classe sociale. Cette séparation a provoqué de nombreuses protestations de leur part, l’envoi de force pétitions, dont celle du Natal Indian Congress et un appel au boycott des courses. Une délégation de l’élite indienne exprima son indignation dans ces termes :

They felt that being banned from the Gold Ring was an insult to the dignity of their people, most of whom occupied highly respected positions in the city, and punted hundreds of pounds on the Tote. Mr Anglia said he had been a racegoer since 1910 and had always frequented the Gold Ring. Mr Thaker bet up to £500 a meeting and felt it essential that he and others like him be given credit facilities as it was dangerous to carry so much cash out. All resented the fact that they were being deprived of a right which they had enjoyed for the past 50 years – especially as they contributed so much money to the Club. The difference of colour should not come into it [16].
(Wrinch-Schulz 1996 : 68-69.)

En effet, elle comprenait – et comprend toujours – des propriétaires de chevaux, et surtout de nombreux amateurs de courses hippiques [17]. Mais rien n’y fit, bien que les Indiens boycottèrent alors Greyville et le Silver Ring pendant presque une année, ce qui conduisit à de très grandes pertes pour le Tote et les bookmakers. Cet épisode a laissé un goût amer encore aujourd’hui dans la communauté indienne, comme j’ai pu le constater lors de mes entretiens, malgré la célébration organisée en 2010 par le Gold Circle en l’honneur de ses membres indiens et de leur rôle dans l’industrie des courses hippiques.

Quant à la communauté noire, elle était confinée dans la partie la plus éloignée de l’hippodrome, en dehors des parties bâties. De plus, ses membres qui s’intéressaient aux courses hippiques trouvaient peu d’informations sur celles-ci dans les médias communautaires, dont les articles sportifs mentionnaient surtout le football et la boxe. Ainsi un examen de la collection du journal Ilanga Lase Natal [18], publié selon les périodes en zoulou et en anglais – aujourd’hui seulement en zoulou –, montre que les résultats des courses hippiques n’y figurent qu’à partir des années 1950 [19] (figure 6), avec une vraie rubrique « Umjaho » (course), apparue en 1970. De même, il faudra attendre 1967 pour qu’un Indien obtienne une licence pour proposer des paris (Tote) dans une boutique lui appartenant dans un township indien (Chatsworth) et les années 1980 pour avoir le premier betting shop tenu par un noir dans le township de KwaMashu (Naidoo 1993).

Figure 6
Article en première page du journal Ilanga Lase Natal du 5 juillet 1952 qui décrit les chevaux et les jockeys qui vont courir au July Handicap le 21 juillet.
Source : Ilanga Lase Natal. Collection de la Killie Cambpell Africana Library.

Aujourd’hui, l’observation de l’hippodrome montre qu’il reste encore largement un espace différencié, peut-être plus socialement que racialement, mais, en Afrique du Sud, la différence sociale est aussi, dans une large mesure, raciale. Les blancs et les Indiens forment la grande majorité des membres du Gold Circle, qui ont accès à des espaces réservés. Là, les gens viennent en couple ou entre amis, et il y a presque autant d’hommes que de femmes. En revanche, dans les espaces situés autour de la piste, où l’accès est libre pour la plupart des courses, la foule est plutôt masculine, indienne et noire. De nombreux bars et stands proposent boissons et nourriture, surtout des samosas et des curries, qui créent une sociabilité d’habitués de l’hippodrome.

Le Durban July : le lieu de la « nouvelle Afrique du Sud » ?

Depuis le début du XXe siècle, le premier week-end de juillet a lieu cette grande rencontre hippique de plat, la plus importante de l’Afrique subsaharienne, le Durban July, à laquelle assistent 50 000 personnes [20]. Même si cet événement a toujours attiré de nombreux spectateurs, depuis la fin de l’apartheid, il rassemble une foule multiraciale, en majorité noire et indienne, et de toutes les classes d’âge. Celle-ci n’est pas seulement locale, les gens viennent de tout le pays [21]. Ces courses accueillent aussi de nombreuses stars des médias et les grands noms du monde économique. Les retombées financières locales permettent au Gold Circle de conserver d’excellentes relations avec la municipalité, qui lui loue le terrain sur lequel se trouve Greyville. Durant cette rencontre, la course la plus importante est la Vodacom [22], d’une longueur de 2 200 mètres, qui est toujours la septième de ces rencontres hippiques, et dont le gain est de plus de 260 000 euros (4 millions de rands). Elle a pris une dimension spécifique, nationale et politique avec la présence du président de la République et d’autres membres des gouvernements, national et provincial.

Les chevaux apparaissent dans le dernier virage, la foule se lève, l’excitation est à son comble, le commentateur crie les numéros et les noms des chevaux en tête… (extrait sonore 1 et figure 7). Et là, surprise, le cheval gagnant, Do it Again, n’est pas le favori, c’est African Night Star [23] ! La plupart des parieurs font un peu la tête ; quant à moi, je vais au guichet chercher mon gain car j’ai six « placés » dans cette fameuse course, le Vodacom Durban July. Le lendemain, les journaux annoncent l’équivalent de 30 millions de dollars de paris pour cette course.

Figure 7
L’arrivée de la 7e course, la Vodacom July (Durban, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Extrait sonore 1
La Vodacom July (Durban, juillet 2018).

Les propriétaires et l’entraîneur du pur-sang gagnant se précipitent autour de lui et ils posent pour des photographies (figure 8) ; le cheval et son jockey font un petit tour sur la piste devant le public en attendant qu’un podium y soit rapidement dressé. Il est recouvert d’une couverture rouge par son palefrenier (figure 9). La course et son arrivée passent en boucle sur l’écran géant placé au bord de la piste et sur le panneau d’affichage des départs. Le comité du Gold Circle arrive : le premier à recevoir une cocarde et un grand ruban est le jockey, puis les propriétaires et enfin le palefrenier personnel du pur-sang, souvent la seule personne noire de l’équipe qui s’active autour du cheval.

Figure 8
Propriétaire et entraîneur, ainsi que les journalistes, se précipitent autour du cheval, monté par son jockey (Durban, juillet 2018).
Photographie : Constance Hart.
Figure 9
Le pur-sang vainqueur est recouvert d’une couverture rouge et conduit par son palefrenier (Durban, juillet 2018).
Photographie : Constance Hart.

Les chevaux, arrivés par camions spéciaux des haras et des lieux d’entraînement, parfois depuis quelques jours s’ils viennent de loin, sont préparés par leurs palefreniers dans les écuries, protégées de toute intrusion extérieure (figure 10). Juste avant la course, les propriétaires arrivent au centre du rond de parade – ils sont de plus en plus nombreux à appartenir à la communauté noire, même si les blancs et les Indiens dominent toujours (figure 11). Ils sont suivis par les jockeys, qui s’installent sur une petite estrade, sous les acclamations du public (figure 12). Aucune femme parmi eux, mais récemment quelques noirs, dont certains sont devenus célèbres comme S’Manga Khumalo.

Puis le président de la République et sa femme, précédés de leurs gardes du corps : il vient serrer la main de chacun des jockeys en échangeant quelques mots (figure 13). Les chevaux font d’abord le tour du rond de parade avec leurs palefreniers (figure 14), puis montés par leurs jockeys respectifs (figure 15). Dès que la sonnerie retentit, un mouvement, tel un lent reflux, amène la foule qui occupait les estrades de la parade de l’autre côté du bâtiment, vers la piste. Certains attendent la dernière minute pour poser leurs paris, dans des va-et-vient entre l’avant et l’intérieur du bâtiment ; mais pour la 7e course, ils sont souvent pris d’avance. Les chevaux longent la piste en direction des stalles de départ sous les commentaires de la foule. Alors qu’ils disparaissent de la vue des spectateurs, leur image apparait sur les écrans avec le décompte du temps qui reste avant le départ. Certains sont très nerveux et doivent être poussés dans les stalles par leur palefrenier [24]. Sur la piste, devant la tribune principale, un chœur chante l’hymne national, repris mollement par la foule, plus intéressée par la course que par l’expression d’un attachement national (figure 16).

Figure 10
Les chevaux attendent patiemment leur course dans les paddocks, surveillés par leur palefrenier (Durban, juillet 2018).
Photographie : Constance Hart.
Figure 11
Les propriétaires arrivent à l’intérieur du rond de parade (Durban, juillet 2018).
Photographie : Sophie Chevalier.
Figure 12
Les jockeys s’installent sur le podium (Durban, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 13
Le président Zuma, avec sa femme et la direction du Gold Circle, va saluer les jockeys avant la course (Durban, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 14
Les chevaux vont le tour du rond de parade avec leur palefrenier sous le regard attentif des parieurs (Durban, juillet 2018).
Photographie : Constance Hart.
Figure 15
Les jockeys vont le tour du rond de parade avant d’aller sur la piste en direction du départ (Durban, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 16
L’écran du tableau d’affichage montre le temps de l’hymne national le drapeau sud-africain avant de revenir sur les chevaux (Durban, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.

Lorsque les chevaux apparaissent dans le dernier virage de la piste, car le départ et une grande partie de la course ne sont pas visibles des gradins et encore moins du parterre, ou alors se devinent dans le lointain, par intermittence, à travers les arbres, la foule se lève et commence à crier… Cette agitation va en s’accentuant lors du passage du poteau. Il faut alors regarder l’écran pour être sûr de ce que l’on a vu – le gagnant est-il bien le numéro 8 ou non, et quels sont les autres chevaux ? Le tableau révèle peu à peu ces informations jusqu’à la lumière verte qui indique que les résultats ont été validés et qu’il est temps d’aller récupérer ses gains.

À l’occasion du Durban July, l’espace de l’hippodrome est transformé : le golf qui occupe ordinairement son centre devient pour l’occasion un immense parking ; le reste est loué à différentes entreprises, qui y installent des grandes tentes meublées comme des séjours avec grands canapés, fauteuils et tables basses (figure 17). On y sert des boissons, parfois de la nourriture, et surtout on y écoute de la musique. L’accès à ces espaces est réservé, certains accueillent des vedettes des médias sud-africains, acteurs de séries télévisuelles, chanteurs, etc. Autour de la scène du défilé de mode, où se produiront plus tard dans la soirée des groupes de musique, se promènent des jeunes gens, habillés plus originalement les uns que les autres. Des couples participent au concours de mode, chaque année sur une thématique différente. Tout le monde s’est mis sur son trente-et-un pour les courses, parfois de manière excentrique : robes longues ou très courtes, strass, grands décolletés, chapeaux, talons aiguilles. Les vêtements sont souvent faits par des couturières – parfois cousus maison – avec quelques rappels de motifs africains surtout pour les femmes noires. Par contraste, les Indiennes et les blanches portent plutôt du prêt-à-porter. Les festivités qui lient mode et élégance vestimentaire aux courses hippiques commencent bien avant l’événement lui-même, en particulier par des défilés où des étudiantes et étudiants diplômés d’une université locale s’affrontent devant un jury. Les gagnants défilent sur une scène, juste avant les courses, récompensés par des prix importants [25] (figure 18). De même, défilent sur ce podium les couples les mieux costumés – en lien avec la thématique annuelle (figure 19).

Figure 17
Les étudiants en mode s’affrontent avec leurs plus beaux modèles devant un jury (Durban, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 18
Le jury a rendu son verdict sur les costumes portés par des spectateurs des courses qui évoquent le mieux la thématique des jeux – en particulier des jeux de cartes (Durban, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 19
Les tentes privées sont meublées comme des séjours (Durban, juillet 2018).
Photographie : Constance Hart.

Comme membre du Gold Circle [26], je peux réserver une table dans des espaces privés du bâtiment de l’hippodrome – dont les prix varient grandement (figure 20). Je choisis toujours le même lieu, le Devon Air Lounge, d’où je peux me déplacer facilement, voir les courses confortablement et déjeuner si je le souhaite. Les buffets de Greyville comprennent une série invariable de plats qui vise à satisfaire les préférences de chaque communauté particulière, par exemple du gigot d’agneau avec une sauce à la menthe, des curries, ou du mealie pap – sorte de polenta, dans une combinaison spécifiquement sud-africaine. Les clients du Devon Air Lounge s’installent sur des fauteuils autour de petites tables à café. Mais, cette fois, les gens sont arrivés vers 9 heures pour les réserver, juste avant la première course : il n’y a plus de places… et impossible de négocier ! Je finis par m’installer au bar. Le couple à mes côtés – il me semble me souvenir de sa femme, entrevue dans d’autres courses – me demande de garder leurs places. Ils parient chaque fois, de manière bien organisée : la femme a des petits sacs en plastique qui correspondent à chaque course, contenant des notes sur les chevaux et de l’argent à miser. Sur la trentaine de tables, la plupart sont occupées par des groupes d’amis, en majorité indiens, avec quelques blancs. Ici, plutôt des habitués des courses et de grands parieurs. Propriétaires de chevaux et membres aisés du comité du Gold Circle occupent de petites loges dans les étages supérieurs de l’hippodrome, dont la location pour l’occasion peut s’élever à plusieurs centaines d’euros. La foule, qui est dans l’autre partie du Devon Air Lounge, devant les nombreux guichets du Tote – et les quelques guichets de Tab Gold, le bookmaker du Gold Circle – est composée uniquement d’hommes, presque tous indiens, habillés en costumes sombres. Parier est pour eux une activité très sérieuse. En témoignent cartes raturées, papiers étalés et longues discussions aux guichets. Presque aucune femme ne va parier seule ; en revanche, de l’autre côté du comptoir, les employés sont des femmes noires.

Figure 20
Plan de l’hippodrome de Greyville (2018). Contrairement aux autres événements hippiques de cet hippodrome, celui-ci est payant. La partie de droite des stands est réservée aux membres du Gold Circle, avec des prix d’accès qui peuvent atteindre des centaines d’euros pour les « suites ».

Après les dernières courses, je quitte l’hippodrome dans la bousculade car la foule est aussi dense dans un sens que dans l’autre : de nombreux jeunes gens y arrivent, principalement pour rencontrer des amis dans les tentes pour la soirée qui commence bientôt et qui durera une partie de la nuit. D’autres fêtes et concerts sont prévus dans la ville [27], qui font du Durban July un événement aussi mondain qu’hippique.

Clairwood : un paradis perdu

Comme de nombreux pays, la France par exemple, la désaffection des hippodromes touche l’Afrique du Sud [28]. Les responsables de l’hippodrome essayent de proposer de nouvelles activités ou de nouveaux services durant les courses – garderie d’enfants, barbecues, etc. – afin d’attirer plus de monde : la course hippique devient alors l’une des activités de ce lieu, ce qui renoue avec l’histoire, puisqu’elle s’inscrivait, à sa naissance en Europe, dans des foires locales.

Cette situation de désaffection générale a conduit la direction du Gold Circle à vendre le second hippodrome de Durban, Clairwood, en 2014 avec le projet de conserver le premier, Greyville, et de le rénover – en particulier de créer une piste en matière plastique polytrack [29], qui autorise des courses même après une pluie tropicale. Clairwood, ouvert en 1921, était situé dans une zone industrielle et portuaire, à forte population indienne et noire, pour qui le champ de courses était d’abord un espace vert très populaire dans cette partie de la ville fortement polluée par l’industrie des hydrocarbures. Cet hippodrome a toujours été un lieu de relative mixité raciale, avec une atmosphère presque campagnarde et une très belle architecture ; les gens y allaient autant pour voir les courses et parier que pour pique-niquer en famille.

Ainsi, ce dimanche de juin, les courses sont sponsorisées par le journal Rising Sun, dont le lectorat est principalement indien (figure 21). La foule est dense, les gens sont venus en famille, parents, enfants, grands-parents, c’est la sortie du dimanche ! La végétation de cet hippodrome est magnifique et les bâtiments élégants. Quasi toutes les tables à l’étage des membres du Gold Circle sont occupées ; près du bar, un couple indien qui vient « à toutes les courses, ici ou à Greyville, pour se relaxer ». Le mari parie de manière « scientifique », rien ne doit être laissé à la chance : il a son ordinateur devant lui avec un programme qui analyse les performances de chaque cheval en lice et lui permet de faire son choix. Le mien – de mari – décide alors de tenter sa chance : il parie sur un outsider, et il gagne (l’équivalent de 150 euros, une somme assez importante) ! Notre voisin est abasourdi : un groupe de discussion s’organise immédiatement autour de lui avec plusieurs habitués qui se connaissent tous… Pendant ce temps, devant la piste, sur une scène, un spectacle de danseuses indiennes qui provoquent les commentaires des spectateurs et une certaine hilarité. Dans de petites tentes, on vend de la nourriture et des films de Bollywood. La foule est dense, autour des stands des bookmakers comme autour de la piste.

Figure 21
Programme des courses – et autres activités – de l’hippodrome de Clairwood (juin 2014).

Ce projet de vente d’un lieu si populaire et vivant a provoqué une levée de boucliers de la part de plusieurs associations de résidents et des mouvements écologistes. Mais toutes les oppositions ont été rejetées. La municipalité a donné son feu vert à la vente et à la transformation de ce terrain en espace logistique en lien avec l’agrandissement du port. La communauté indienne a donc perdu ce qu’elle considérait comme « son » hippodrome et, aux dires des employés des courses, les spectateurs et parieurs indiens ne se sont pas tous repliés sur Greyville, dont l’ambition est de devenir le seul champ de courses, pour toutes les communautés.

Courses rurales

Dundee : au cœur du KwaZulu-Natal

La petite ville de Dundee se situe à plusieurs centaines de kilomètres de Durban, dans une région qui a été au cœur des guerres anglo-boers et anglo-zoulous de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle. Elle est connue pour ses mines de charbon – qui ont participé à l’arrivée d’une communauté indienne – et pour le séjour que Gandhi y a effectué.

Le Dundee July, une course qui se déroule deux semaines après celle du Durban July, accueille aujourd’hui plus de 20 000 personnes, et elle s’est surtout développée depuis une dizaine d’années grâce à différents soutiens. Elle est supervisée par l’association provinciale des courses rurales et soutenue par les pouvoirs politiques et administratifs [30], ainsi que par le Gold Circle qui en est un sponsor important (figure 22). Elle fait partie des courses de trot désignées aujourd’hui comme des « courses de style africain [31] » par leurs organisateurs. Les chevaux, des trotteurs [32], ne sont pas des pur-sang ; et quand ils ne courent pas, ils participent aux travaux agricoles et au transport de marchandises dans le monde rural. Les chevaux sont désignés par mes informateurs comme des « mix-bred [33] ». Propriétaires et jockeys sont le plus souvent noirs.

Figure 22
Affiche devant la mairie de Dundee (Endumeni) avec une photo du maire de la ville et un slogan en zoulou qui pourrait se traduire par « Restez avec nous » (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.

Les courses rurales s’inscrivent dans une longue tradition. Aucun de mes interlocuteurs ne s’accorde pour les dater précisément, mais la fin du XIXe siècle avec une reprise au début du XXe siècle semble le plus probable, après les guerres anglo-boers, durant lesquelles près d’un demi-million de chevaux seraient morts (voir le témoignage de Plaatje [1916] 2006). Elles ont laissé les campagnes exsangues et très dépourvues en population équine (Swart 2010 : 103). Entre les années 1880 et 1914, plus de cent clubs de courses hippiques sont répertoriés (Jaffé 1980, Longrigg 1972), près des mines et des chemins de fer – comme à Dundee (figure 23). Ces courses rurales rassemblent des chevaux qui viennent souvent de loin, de même que les participants et les spectateurs, toutes communautés mélangées ; elles ont parfois lieu une seule fois par année, lors du Nouvel An par exemple.

Figure 23
Courses à Eureka City à la fin du XIXe siècle, dans cette ville minière née dans les années 1885. Durant cette période la ville comprend 650 habitants, trois magasins, une pharmacie, une boulangerie, un music-hall, environ une vingtaine de pubs et un champ de courses !
Source : Africana Museum, Johannesburg. Reproduit dans Jaffé 1980, p. 36.

Parmi les contrées proches où le cheval a pris une grande importance et où il est devenu même une marque d’identité ethnique, il faut citer le royaume du Lesotho, qui l’a adopté dès la première partie du XIXe siècle. Ainsi le roi Moshoeshoe aurait-il importé, entre 1833 et 1938, 200 chevaux et, dès 1842, son armée comptait 500 cavaliers. Les Basotho sont encore aujourd’hui considérés comme des cavaliers émérites dans la région et ils sont très présents dans les courses rurales. Le climat de ce pays montagneux permet aussi une meilleure survie des chevaux face à l’« African sickness » qui entraînait une mortalité très importante jusqu’à récemment, et qui aujourd’hui semble sous contrôle grâce à la mise au point d’un vaccin [34].

Lors des courses rurales, les femmes ne s’impliquent pas directement auprès des chevaux : elles n’en possèdent pas ; et, à Dundee, elles montrent peu d’intérêt pour la compétition et parient peu [35]. Les jeunes filles ne courent pas comme jockeys, sauf depuis 2018, dans une seule course, subventionnée par une entreprise locale dont c’est l’exigence. En effet, les chevaux sont liés fortement à la masculinité (pour la communauté afrikaans, voir Swart 2010 : 137). Dans le monde rural, les femmes prennent soin des ânes et les montent – ils sont également les animaux de transport des gens pauvres ; s’il n’existe pas de courses d’ânes, cet animal, en opposition au cheval, est un marqueur important d’une différence genrée. Cet équidé possède un statut particulier : il est encore très utilisé dans les campagnes, mais il est aussi accusé régulièrement de détruire les cultures et de favoriser l’érosion des terres [36].

Exprimer son appartenance africaine lors du Dundee July

Le Dundee July commence la veille par une parade à travers la ville, dans la rue principale, Victoria Street. Tout à coup, la foule s’amasse, je me précipite ! Les premiers chevaux apparaissent, montés par des jeunes gens (et quelques jeunes filles) sans selle pour la plupart (figure 24). Les animaux sont agités et leurs mouvements désordonnés, d’autant plus qu’ils sont suivis immédiatement par des motards sur de grosses cylindrées qui font vrombir leur moteur à la grande joie de l’assistance… mais à la grande frayeur des montures que leurs cavaliers ont bien de la peine à contrôler (figure 25). Le défilé continue avec la fanfare municipale (figure 26), des membres de l’ANC, puis l’ensemble des communautés locales : des jeunes Indiennes en saris ; des jeunes femmes zouloues et quelques jeunes hommes en habits traditionnels ; les beautés locales en robes de soirée et hauts talons. La foule est exclusivement noire et indienne. Sur une estrade installée devant le bâtiment de la mairie, en face du Royal Country Inn, a pris place le conseil municipal, composé d’hommes et de femmes très élégants, ces dernières portant toujours un élément de leur costume en isishweshwe [37] – un doek (turban), par exemple (Leeb-du Toit 2012 : 24, 34 ; 2017). On était en année électorale, les discours politiques en zoulou étaient animés et suscitaient l’enthousiasme de la foule. Puis les groupes se succédèrent devant un public nombreux : la fanfare, une danse indienne, etc. (figures 27 et 28). Un peu plus loin, les chevaux avec leur palefrenier et leur propriétaire étaient sur la pelouse, assez calmes (figures 29 et 30). Certains avaient fait un long voyage, parfois en camion ou à l’arrière d’un bakkie – petit camion dont l’arrière est ouvert (figure 31) –, d’autres enfin en emmenant leur cavalier sur leur dos… Ils viennent de toute la province, des provinces voisines comme le Cap-Oriental, le Free State et le Gauteng, et du Lesotho, le pays équin de la région (Swart 2010 : 77).

Figure 24
Les premiers chevaux apparaissent, parfois montés par de jeunes filles, comme celui du premier plan (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 25
Les jeunes cavaliers ont bien de la peine à tenir leurs montures avec le bruit des motos (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 26
La fanfare municipale (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 27
Le groupe de jeunes femmes en sari, qui a défilé tout à l’heure, présente des danses indiennes sur l’estrade devant la mairie (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 28
Un groupe de jeunes filles en costumes « traditionnels » zoulous attendent sur la pelouse de monter sur le podium (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 29
Les chevaux sont regroupés sur la pelouse devant la mairie (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 30
Les chevaux sont regroupés sur la pelouse devant la mairie (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 31
Un cheval arrive à l’arrière d’un bakkie (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.

L’organisation de l’espace des courses de Dundee s’est longtemps résumée à une piste tracée sur le terrain de l’aéroport local. Depuis 2005, la piste en terre battue, de forme oblongue, a été entourée d’une barrière, un petit bâtiment en dur a été construit, protégé pendant la course par des caméras de vidéosurveillance et des gardiens. Des tentes – dont le nombre augmente chaque année –, louées à des entreprises locales, sont érigées pour accueillir des invités. Comme dans un hippodrome classique, une hiérarchie sociale est créée dans la succession des tentes séparées par des barrières gardées. Celle située à l’arrivée regroupe les invités des différentes entités provinciales qui financent les courses, les élites politiques locales, les propriétaires importants et les employés ou membres du Gold Circle présents à Dundee. Les autres accueillent les employés d’entreprises locales qui sponsorisent les courses. Les simples spectateurs – mais les plus passionnés – sont repoussés sur les côtés, bien loin de l’arrivée, juchés sur des arbres ou sur l’arrière de camions, ou encore dans le centre du cercle de la piste.

Pour accéder à l’hippodrome, je dois avoir un laissez-passer, émis par les autorités administratives provinciales. Un bracelet de papier plastifié blanc à mettre au poignet et un autocollant à fixer sur ma voiture seront mes sésames. Ma position d’invitée et de membre du Gold Circle me permet d’avoir accès à la piste avec la responsable du Coastal Horse Care Unit, une association caritative qui examine les chevaux avant les courses et les soigne si nécessaire.

En même temps que les voitures et la foule en taxi [38] ou à pied, les chevaux arrivent dans la matinée, soit montés à cru par de jeunes gens, voire des adolescents, soit dans des petites carrioles ouvertes derrière un 4 x 4. Il fait encore frais, les chevaux portent des couvertures, parfois simplement faites de vieux sacs de semences cousus ensemble (figure 32). Quelques buvettes publiques à l’entrée du site. Plus loin, la parade est un espace délimité sur un côté par une estrade où sont assis des hommes qui regardent l’arrivée des premiers chevaux (figure 33). Ils commencent à parier entre eux, informellement, car il n’y a pas de licence officielle de paris pour ces courses. Il existe bien un programme sur papier qui circule parcimonieusement, mais tous les spectateurs ne lisent pas et ne comprennent pas nécessairement bien l’anglais. Les jeunes hommes – dont le plus jeune a 14 ans – qui montent les chevaux reçoivent à cette occasion des bombes de cavalier et des tee-shirts portant des numéros de même couleur. Ils vont ensuite prendre place sur la piste (figure 34).

Figure 32
Les chevaux arrivent vers le champ de courses, montés par de jeunes garçons (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 33
Les chevaux font un tour dans le rond de parade – les employés du Gold Circle ont déjà distribué des bombes et des tee-shirts aux jockeys (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 34
Ils vont ensuite prendre place sur la piste (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.

Je tourne un peu en rond avant de comprendre où je peux m’installer : je m’assieds dans l’une des premières tentes. Au fil du temps et de mes rencontres, je passerai d’une tente à l’autre jusqu’à la dernière de la rangée, en face des arrivées, la plus chic. En face, une estrade accueillera un défilé de mode et, bien plus tard dans la soirée, des musiciens. Les arbitres se placent dans une petite tour avec une plateforme. Un grand écran transmet les courses, le défilé de mode et plus tard les concerts. Les tentes sont garnies de moquette verte, avec un mobilier massif comme dans un séjour (poufs, canapés blancs en cuir ou simili). Les hommes sont tous en complet-veston, souvent avec une cravate, mais la prime de l’élégance revient aux femmes. Elles portent toutes des robes faites sur mesure, comprenant presque toujours des éléments en isishweshwe. Ces combinaisons de couleurs et d’imprimés magnifiques sont complétées par des talons vertigineux (figure 35). Les femmes sont plus nombreuses que les hommes. Les gens arrivent soit en couple, soit en groupes d’amis. Visiblement ils ne se connaissent pas tous, et certains semblent un peu isolés. C’est leur statut qui les relie. Ils appartiennent tous à l’administration en lien avec l’ANC provincial ou aux entreprises qui sponsorisent les courses. On y voit Miss KwaZulu-Natal avec sa couronne et la Miss de la communauté indienne, en sari, accompagnée de son père. Certains invités, reconnaissables à leurs chapeaux en pointe, viennent du Lesotho ; ils sont propriétaires de chevaux et ils s’intéressent de près aux courses. Aucun invité blanc, excepté quelques membres du comité du Gold Circle, moi et une dame d’origine française qui tient une pension à Dundee.

Figure 35
Les femmes portent des vêtements de confection, fabriqués avec des tissus dits « isishweshwe », aux motifs traditionnels. Ici, Miss KwaZulu-Natal avec une femme dont la robe est agrémentée de petites plumes qui rappellent les costumes traditionnels zoulous (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.

Les huit courses se succèdent lentement, organisées par niveau, comme celles des courses de pur-sang, mais pas par ordre décroissant de catégorie. Contrairement à Greyville, mâles et femelles courent ensemble et sans que cela ne soit spécifié dans le programme ; de même, les chevaux ne sont pas séparés en groupes d’âge, ils participent dès deux ans, comme d’ailleurs dans les courses urbaines. Les jockeys montent tous sans selle ni étriers. À l’arrivée, ils sont accueillis triomphalement par la foule, et même les derniers sont acclamés. Pour la première fois en 2016, la télévision nationale filme ces courses.

Devant la tente officielle, l’arrivée de la course de première catégorie, sponsorisée par le Gold Circle, suscite un intérêt modéré de la part des spectateurs qui y sont installés : peu se lèvent pour s’approcher du poteau (figure 36). Le commentateur a beau s’exprimer avec ferveur, en zoulou (extrait sonore 2), et énumérer l’ordre des chevaux, seuls les propriétaires s’y intéressent vraiment. En revanche, la foule qui est à l’extérieur des tentes, presque exclusivement masculine, s’est massée dans le dernier virage, le long de la barrière et sur les arbres (figures 37 et 38) : il faut dire que les chevaux soulèvent des nuages de poussière sur cette piste de terre, et qu’il est bien difficile de les distinguer (figure 39). Elle fait un triomphe aux chevaux quel que soit leur rang d’arrivée. Au poteau, les juges discutent entre eux et rendent finalement leur verdict (figure 40). Le cheval vainqueur est rapidement entouré de son propriétaire, de quelques journalistes (figure 41) et de Miss KwaZulu-Natal, reconnaissable à sa couronne (figure 42), qui s’approche avec une coupe qu’elle remet au jockey.

Figure 36
Dans la tente officielle, peu de personnes s’intéressent à l’arrivée des chevaux… (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 37
La foule s’est massée au dernier virage contre la barrière ou sur les arbres (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 38
La foule s’est massée au dernier virage contre la barrière ou sur les arbres (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 39
Les chevaux arrivent dans un grand nuage de poussière (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 40
Du haut de leur estrade, les juges discutent entre eux de l’ordre d’arrivée des chevaux – il n’y a pas de poteau électronique (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 41
Le cheval vainqueur est rapidement entouré par son propriétaire et quelques journalistes (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Figure 42
Miss KwaZulu-Natal, reconnaissable à sa couronne, s’apprête à aller féliciter un vainqueur. (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Constance Hart.
Extrait sonore 2
Commentaires lors du Dundee July (Dundee, juillet 2016).

Les femmes s’intéressent peu à ce qui se passe sur la piste : ce sont les hommes qui se massent le long de la barrière pour voir les arrivées. La plupart des gens préfèrent rester à l’intérieur de la tente pour discuter ; puis l’on passe à table, après avoir fait la queue devant un buffet de composition classique pour ce pays, avec une inflexion peut-être plus locale : tripes, patates douces, mealie pap, mais aussi des curries, etc. Entre les courses, sur une estrade a lieu un défilé de mode des étudiants de Durban, dont l’inspiration esthétique, plutôt internationale et urbaine avec parfois une petite référence locale, dans tous les cas est bien différente de ce que les gens portent autour de moi. Les annonces des courses, les commentaires, les conversations entre les gens sont en zoulou. À la fin des courses, une foule immense arrive sur l’hippodrome, empêchant la sortie. Tous ces gens, à pied, en taxi – gratuits pour l’occasion –, en voiture, viennent écouter les musiciens qui vont se succéder toute la nuit et faire la fête, offerte par l’État provincial. Le propriétaire blanc du Bed and breakfast où je loge exprime un certain mépris pour l’événement ; selon lui, aucun blanc « bien dans sa tête » n’aurait l’idée d’y aller… et cela va faire du bruit toute la nuit.

Les mondes sociaux des courses rurales de Dundee

Depuis 2012, le Gold Circle, tenu par la législation de développer des actions dites d’investissement social (Corporate Social Investment), participe à la formalisation de ces courses rurales et aux soins vétérinaires ; d’autres entreprises subventionnent les transports des chevaux et de leurs accompagnateurs vers les lieux de courses et les prix, ceux-ci étant accordés aux cinq premiers (dans les courses urbaines, seuls les trois premiers sont récompensés). Le Gold Circle salarie deux employés à l’année, qui participent directement à l’organisation des championnats, et d’autres qui interviennent, par exemple, comme juges lors des courses elles-mêmes. Elle le fait en collaboration avec l’Association des courses rurales du KwaZulu-Natal, qui regroupe les propriétaires de chevaux. Celle-ci a divisé la province en dix districts où elle organise des courses qui permettent de sélectionner les meilleurs chevaux pour une série de championnats hippiques ruraux de trot dans toute la province du KwaZulu-Natal, comme la Harry Gwala Summer Cup, la Nkandla May et l’Utrecht Winter Fever, et bien sûr le Dundee July. Les propriétaires doivent s’inscrire auprès de l’association pour participer aux courses : ainsi, 320 propriétaires et 200 jockeys sont inscrits en 2018. Les vétérinaires et les employés – presque tous des femmes blanches – du Coastal Horse Care Unit [39] examinent les chevaux avant de les autoriser à courir. Pendant l’année, l’association se rend bénévolement dans les communautés rurales pour donner des soins aux animaux et organise des ateliers de transfert de connaissances sur son site, où elle accueille aussi des animaux (chevaux, ânes et poneys) maltraités ou trop âgés pour courir.

L’investissement du Gold Circle, en collaboration avec l’Association des courses rurales, conduit à un processus de formalisation [40] de celles-ci : organisation des différentes courses, et, en amont, sélection dans les districts ; maintien des pistes et prêt d’hippodrome pour certains événements ; émergence d’acteurs professionnels, etc. Pourtant, les discours à caractère performatif des instances régionales, qui parlent de « sport traditionnel », s’inscrivent en opposition aux règles de ces courses qui restent variables, comme l’allure des chevaux (voir note 32), l’apparence des jeunes garçons qui les montent, avec ou sans chaussures, et les arrivées ressemblant parfois à de joyeuses mêlées, malgré les efforts des sponsors comme le Gold Circle.

Il n’existe pas non plus de professionnalisation ni de division du travail – par exemple le propriétaire est bien souvent l’entraîneur, et ce n’est que récemment qu’un ou deux d’entre eux ont envoyé leurs chevaux chez un entraîneur au Lesotho. L’un des propriétaires les plus importants, Z. Gumede, a douze chevaux en lice à Dundee en 2014. Il a lancé son propre haras pour faire de la reproduction et son activité a créé un marché en faisant monter les prix [41] : ainsi, il a acquis un cheval qui avait gagné deux fois successivement le Dundee July, nommé Out Together Now. Il l’a payé l’équivalent de 9 000 euros, somme considérable même pour un homme d’affaires comme lui [42]. Il lui a donné un nouveau nom en zoulou qui signifie « le dernier mot » et, depuis, ce cheval a gagné toutes les courses dans lesquelles il a été engagé ! Mais la plupart des propriétaires ne possèdent que quelques chevaux : S. Gama, par exemple, du district d’Uthukela, considéré comme un propriétaire important de la province, vient en 2016 avec six chevaux qu’il fait monter par deux jockeys différents. N. A. Gama, son homonyme du district d’Amajubo, vient à Dundee avec quatre chevaux, montés par le même jockey ; quant à P. Pillay – un propriétaire indien –, ses deux chevaux en lice sont montés chaque fois par des garçons différents. Aucun d’entre eux n’est un jockey professionnel, au contraire de leurs collègues urbains, tous formés à l’Académie nationale. Ils sont les fils du propriétaire, ou ses employés agricoles, qui surveillent le bétail et qui se sont fait remarquer en tant qu’excellents cavaliers. Ils ne sont pas célébrés comme des héros des courses ni toujours distingués des propriétaires pour lesquels ils courent, même si certains portent des « noms » de course en anglais comme Shoes ou Doctor. En effet, un autre élément de ce processus de formalisation du jeu hippique est la transformation des statuts des différents acteurs des courses, y compris bien sûr ceux des chevaux.

Cheval des villes, cheval des champs

Le pur-sang est devenu un acteur individualisé et reconnu par un large public à partir de la fin du XIXe siècle et durant le début XXe siècle, ce qui est moins le cas de son cousin des campagnes. Cependant, en Afrique du Sud, ce long processus ne concerne pas que les chevaux de course, comme le montre Swart (2010), mais aussi ceux qui ont été impliqués, malgré eux, dans les guerres anglo-boers : ces chevaux ont été considérés et reconnus comme des acteurs historiques importants dont on se souvient des noms et des exploits [43].

Le monde des courses urbaines non seulement reconnaît une place spécifique au cheval comme acteur, mais il l’individualise : un pur-sang possède un nom, qui l’identifie, comme d’ailleurs le cheval des courses rurales. En revanche, le premier s’inscrit dans une longue lignée : l’identification par le pedigree, née en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle, se concrétise par une inscription dans le General Stud Book dès 1791 – en France dès 1833 et en Afrique du Sud dès 1905 [44]. La connaissance de la généalogie des pur-sang est une « passion » partagée par tous les acteurs du monde des courses ; nous ne sommes pas dans un système indifférencié, mais plutôt à inclination patrilinéaire (de Blomac 1991, 1995 : 267-272 ; Borneman 1988 ; Bouquet 1996 ; Cassidy 2002, 2007). Cette parenté a une dimension verticale – il descend de tel ou tel étalon et de telle ou telle jument – et une dimension horizontale – il a des frères et sœurs, demi-frères et demi-sœurs par sa mère et des cousins au premier ou second degré. Le cheval tient sa nationalité de son père et elle est formalisée par son inscription dans un registre national (figures 43, 44, 45). La valeur du cheval est déterminée par sa généalogie, en contradiction avec les réalités de la génétique, car être bien né, descendre d’un ou de plusieurs champions, n’est qu’une promesse de succès, qui ne se réalise pas nécessairement. Pourtant, elle reste performative, et elle est utilisée en permanence par les parieurs et dans les ventes de pur-sang.

Figure 43
Présentation de Legislate, un étalon qui a gagné de nombreuses courses. Le sigle en bas de page indique le haras (stud) auquel il appartient, ici Drakensteinstud. Extraits du catalogue de la société Thoroughbred Group qui présente des étalons pour la reproduction équine (janvier 2016).
Source : Thoroughbred Group.
Figure 44
En haut la généalogie de Legislate, et en bas sa lignée maternelle avec surtout tous ses collatéraux (frères/sœurs ; cousins/cousines ; etc.) et leurs carrières respectives.
Figure 45
Suite de la généalogie de Legislate : dans la première colonne, le père de sa mère, puis, dans la deuxième colonne, le père de la mère de Restructure, son arrière-grand-père maternel. Les autres étalons du tableau ont le même père que Legislate, Dynasty, donc ce qui est important, et peu connu, ce sont les juments ; mais à noter que leurs noms n’apparaissent pas dans le tableau à la page précédente.
Source : Thoroughbred Group.

Chaque milieu hippique national a ses héros : ainsi Sea Cottage, favori du Durban July en 1966, qui fut blessé au couteau dans une sombre histoire, jamais vraiment élucidée, entre bookmakers. Il participa malgré tout à la course, mais n’arriva pas premier. Son portrait trône dans une salle de l’hippodrome. Les chevaux champions sont traités comme des individus : les amateurs les reconnaissent sur les photos, ils discutent de leur généalogie et de leurs moments de gloire ; les commentateurs en parlent en les nommant par leur nom et il en va de même dans les pages hippiques quotidiennes des journaux locaux. J’ai reçu un jour une annonce mortuaire du Gold Circle : j’ai mis un peu de temps à comprendre qui était décédé… un jockey, un propriétaire, un entraîneur ? C’était un cheval !

Dans les courses urbaines, quatre acteurs sont individualisés et nommés : le cheval, son jockey [45], son entraîneur et son propriétaire. Un cinquième reste dans l’ombre, son palefrenier. Chacun a un rôle et un statut distincts : dans cette pratique hippique, née pendant le colonialisme et pendant longtemps ancrée uniquement dans la communauté blanche, tous les acteurs humains ou équins sont clairement individualisés. Dans les courses rurales, comme à Dundee, seuls trois acteurs sont présents : le propriétaire-entraîneur, le jockey-palefrenier et le cheval. Celui-ci, même s’il porte un nom, en langue africaine – Shomane, Nxakanxaka ou Sgwebo pour ne citer que les chevaux champions de la course la plus importante cette année –, est d’abord rattaché au lieu d’où il vient, à son district. Et il est décrit comme tel. Sa généalogie n’est pas déclinée. Le nom du propriétaire apparaît en dernier, même s’il peut être une figure de sa communauté locale (figure 46). Néanmoins, le nouveau système mis en place par le Gold Circle grâce à un mécénat permet de verser une récompense aux chevaux gagnants, dont 90 % vont aux propriétaires et 10 % aux jockeys, et il va peut-être conduire à changer les différents statuts des acteurs en les encourageant à se professionnaliser. Certains propriétaires – comme montré précédemment – commencent à développer une activité professionnelle autour de l’élevage et de la reproduction, mais pour l’instant de manière très limitée.

Figure 46
Page du programme des courses du Dundee July de juillet 2016, avec la liste des chevaux en lice, les couleurs (portées sur la bombe, mais pas systématiquement), le nom du jockey, le district d’où viennent chevaux et propriétaires, et finalement le nom du propriétaire.

Jusqu’à présent le cheval des courses rurales est intégré dans sa communauté, il y vit et y travaille, et il court au nom de son district. Le pur-sang, quant à lui, court en son propre nom et au nom de son propriétaire. S’il est bien élevé à la campagne, son haras, clôturé et protégé contre les vols [46], est éloigné des villages des alentours, même s’il y puise sa main-d’œuvre. Les propriétaires développent une sociabilité entre eux, en se retrouvant les uns chez les autres ou lors des ventes aux enchères de pur-sang, dans des réseaux de haras qui sont détachés des communautés locales noires. Le cheval des courses urbaines et le cheval des courses rurales n’ont pas les mêmes places au sein des mondes sociaux dans lesquels ils s’inscrivent et qu’ils participent à faire émerger.

Conclusion : des mondes sociaux distincts

Deux mondes sociaux parallèles existent autour des courses hippiques : d’une part, autour des courses rurales et, de l’autre, dans les hippodromes urbains.

À Dundee se construisent des réseaux qui font circuler humains et chevaux au niveau régional. Ces derniers sont de « races mêlées » et les acteurs humains sont des ruraux, majoritairement noirs. Les chevaux font partie intégrante des communautés rurales puisqu’ils participent à la vie économique locale quotidienne. Les courses hippiques sont les lieux d’expression d’une identité « ethnique » (zouloue, sotho, etc.), voire raciale, d’un ancrage local. Cette célébration se manifeste, entre autres, dans l’habillement des femmes : car, si les spectatrices restent à l’intérieur des tentes ou n’arrivent que pour les festivités, en revanche, elles jouent un rôle important dans l’affirmation de ce que les discours officiels nomment l’« African style of horse racing ». Cette expression désigne bien sûr d’abord le type de courses [47], mais aussi les vêtements grâce auxquels ces spectatrices affirment leur attachement à leur identité locale et donnent une « couleur » particulière à ces courses. Même sans lien direct avec les chevaux, elles participent donc bien à la construction de ce monde social [48]. Cette affirmation identitaire peut se retrouver également dans le vêtement masculin, comme les chapeaux des propriétaires basotho, ou même le costume traditionnel d’un chef local, Nhlanhla Dube (figure 47), qui donne une certaine « zoulouité » à l’événement. L’affiche des rencontres hippiques de Dundee de 2016 fait d’ailleurs directement référence au 200e anniversaire du royaume zoulou [49] (figure 48). L’implication du politique dans ces courses rurales est bien visible, par la présence d’élus ou de fonctionnaires, par l’aide financière, mais surtout par les discours politiques lors de la parade, dans un effort de récupération par le parti au pouvoir des gains éventuels de ces célébrations communautaires et de ces mises en réseaux régionales. Les instances gouvernementales inscrivent ces courses dans une « renaissance africaine », un ancien slogan de campagne du président Thabo Mbeki [50] qui appelait à la construction d’une identité nationale sud-africaine qui s’inscrirait dans une dimension panafricaine. Ici, cet appel semble passer par l’expression d’une identité régionale, en particulier zouloue (voir aussi Comaroff et Comaroff 2009).

Figure 47
« Un chef local zoulou en habits traditionnels » (The Witness, 23 juillet 2018).
Source : The Witness. Traduction : Sophie Chevalier.
Figure 48
Affiche des rencontres hippiques du Dundee July de 2016 (Dundee, juillet 2016).
Photographie : Sophie Chevalier.

À Durban, les chevaux circulent de par le monde. Ils possèdent une nationalité, sud-africaine ou parfois autre, et un ancrage local éphémère. Les acteurs de l’hippodrome qui participent à ce monde des courses sont des professionnels et ils ont des rôles formalisés et distincts. Le monde politique est peu présent, sauf à des occasions mondaines qui assurent un soutien a minima à la pratique hippique des courses. Les grandes courses de pur-sang, comme le Durban July, « le plus grand événement hippique d’Afrique » comme le clame la publicité, sont des moments de célébration de l’Afrique du Sud, urbaine et multiraciale, ouverte sur le monde. Toutes les communautés nationales se retrouvent à Greyville ; ainsi, même si la vente de Clairwood répondait à des motifs économiques, elle s’inscrivait aussi dans le souhait de se rassembler dans un même lieu, pourtant encore marqué par de fortes disparités raciales et sociales. La circulation des acteurs humains et équins, de l’argent des paris, se fait dans des réseaux nationaux, entre hippodromes urbains, mais aussi étrangers et lointains. Il serait peut-être présomptueux de dire que ces courses sont une métaphore de l’économie capitaliste dans laquelle s’inscrit l’Afrique du Sud. La compétition individuelle entre les acteurs, renforcée par le nombre de courses à handicap censées établir une égalité entre eux [51], pourrait l’indiquer ; en revanche, le fonctionnement du Gold Circle s’inscrit encore dans une économie circulaire, les gains étant en effet réinvestis pour le maintien de cette industrie [52].

Si ces mondes sociaux sont distincts, ils organisent pourtant des événements hippiques relativement similaires (avec une organisation spatiale hiérarchisée, des défilés de mode, des concerts, etc.), et ils sont aussi liés par la circulation de personnes, de techniques et de savoir-faire, et d’argent. En revanche, les chevaux ne circulent pas entre ces deux mondes : les uns sont des pur-sang, les autres de « race mêlée » ; les uns galopent, les autres trottent. L’existence des courses rurales, en particulier sur le plan économique, dépend d’acteurs extérieurs, de l’aide publique, ou, comme le Gold Circle, d’un opérateur urbain. Celui-ci participe au processus de transformation du jeu hippique, à la construction d’une certaine division du travail et à la transmission d’un savoir sur le cheval qui passe par la science vétérinaire. Pourtant, l’objectif n’est pas de créer une seule configuration de jeux hippiques, d’intégrer les courses rurales dans les courses urbaines par exemple, mais bien de les conserver à distance, « chacune chez elle ». Le Gold Circle répond à des exigences politiques tout en espérant cependant attirer de nouveaux parieurs pour les courses urbaines en se faisant connaître.

On pourrait y voir une continuation historique de la « séparation » entre les communautés raciales – mais aussi des rapports dialectiques inévitables entre elles, et entre univers urbain et univers rural –, dont l’existence dépend les unes des autres et de leur collaboration. Chacuns à leur manière, le Durban July et le Dundee July participent à ce qui est la construction historique du KwaZulu-Natal – un tissu d’influences zouloues, le KwaZulu, et britanniques et indiennes, le Natal.

add_to_photos Notes

[1Elles ont attiré l’attention des historiens (Thibault 2001 et 2007), des amoureux des chevaux ou de chercheurs intéressés par les nouvelles formes de paris, mais peu d’anthropologues et aucun travail d’envergure qui prenne en compte l’ensemble des acteurs de la filière n’existent en France dans ce domaine.

[2Quand on parle de l’Afrique du Sud, il est difficile de ne pas utiliser les catégories raciales du passé, construites par le régime d’apartheid mais qui ont encore une réalité descriptive contemporaine pour les individus, dans la vie quotidienne comme dans les discours publics (Posel 2001). J’utiliserai donc les termes de noirs, Indiens, métis (coloured) et blancs.

[3Ma gratitude va tout d’abord à Robert Mauvis, à Bill Lambert et à Michel Nairac. Puis surtout à Melinne Nathram, à Selvan Pillay et à Vikash Doorgapershad, pour ne citer qu’eux.

[4Merci à Pinky Ndela, Hazel Kayiya et Robert Harvey.

[5En revanche, mes observations ont été moins faciles dans les betting shops – lieux de paris où parfois il y a un bar – qui sont des univers très masculins, dont il ne sera pas question dans cet article. À la différence de la France, l’Afrique du Sud a adopté le double système du Tote (équivalent du PMU/PMH) et des bookmakers sur le modèle britannique. Heureusement, la rencontre avec la seule femme bookmaker du pays, Shirley Kruger, et avec Sean Coleman, président de l’association provinciale des bookmarkers, m’a permis d’accéder à certains de ces lieux, qui sont commerciaux et semi-publics, dans différents quartiers de la ville, et d’y conduire des observations et des entretiens formels et informels avec les employés et les parieurs. Je les mentionnerai rapidement ici, car les paris ont aussi lieu sur les champs de course, mais sans analyser ce qu’il s’y passe en détail.

[6La province compte un autre hippodrome urbain, Scottville, dans la capitale administrative provinciale, Pietermaritzburg, fondé en 1844 et donc plus ancien que Greyville. Il est aussi géré par le Gold Circle.

[7L’histoire d’un champ de courses, ou des courses hippiques en général, est le plus souvent faite par des acteurs de ce monde et tend à se limiter à une liste de pur-sang, de jockeys et de propriétaires célèbres. Cette forme de récit pourrait assurément faire l’objet d’une analyse anthropologique, ainsi que, en particulier, l’absence quasi complète de référence à des acteurs non blancs dans le cas sud-africain.

[8Plus précisément, l’événement existe depuis 1897 sous le nom de « Durban Turf Club Handicap », puis en 1904 il est baptisé « Durban July Handicap ». Enfin, en 1963, le Durban July prendra de l’ampleur avec le premier sponsor commercial d’une des courses, la marque de cigarettes Rothmans.

[9Ce travail de terrain a bénéficié d’une bourse du groupement d’intérêt scientifique (GIS) « Jeux et société » pendant trois ans (de 2015 à 2017). Ma recherche a été présentée dans deux séminaires : celui animé par Carole Ferret et Frédéric Keck, « Relations hommes/animaux : questions contemporaines » le 14 janvier 2016 ; et celui que j’ai dirigé avec Thierry Wendling à l’EHESS, « Anthropologie du jeu : les courses animales », le 3 décembre 2015. Qu’ils en soient remerciés pour leurs commentaires.

[10À noter que la création du champ de courses de Chantilly, en 1834, le plus ancien de France, doit beaucoup à l’anglophilie de la famille d’Orléans, sur un terrain qui leur appartenait (Holt 2011).

[11Contrairement à d’autres provinces ou villes, comme Le Cap, peu de gens parlent l’afrikaans à Durban.

[12À partir de 1935, la South African Airways ouvre un vol spécial Johannesburg-Durban pour le Durban July Handicap (Jaffé 1980). Toutefois, depuis le début du XXe siècle, une ligne de chemin de fer relie ces deux villes.

[13Nom du célèbre champ de courses et lieu d’entraînement anglais. Voir les travaux de Cassidy (2002).

[14Durban a un climat semi-tropical avec des températures élevées en été et un très fort taux d’humidité.

[15Le Gold Circle est soumis à des mécanismes de discrimination positive fondés sur le programme Black Economic Empowerment (BEE) et inscrits dans la Constitution (1996), en particulier mis en place par le Employment Equity Act (1998), qui vise à accroître le nombre de personnes issues des groupes défavorisés par le régime précèdent dans toutes les activités professionnelles.

[16« Ils considèrent qu’avoir été bannis du Gold Ring est une insulte à la dignité de leur communauté, dont de nombreux membres occupent des positions très respectées dans la cité, et parient des centaines de livres au Tote. Monsieur Anglia dit qu’il vient aux courses depuis 1910, et qu’il fréquente toujours le Gold Ring. Monsieur Thaker parie jusqu’à 500 livres la rencontre et considère que lui et ses semblables doivent pouvoir avoir accès à des facilités de crédits puisqu’il est dangereux de se déplacer avec autant d’argent liquide. Tous sont très offensés d’être privés d’un droit dont ils ont pu jouir durant les cinquante dernières années – surtout au regard de leur contribution financière très importante au club. La différence de couleurs ne devrait pas entrer en considération. » (Ma traduction.)

[17Les Indiens forment le tiers des membres du Gold Circle aujourd’hui.

[18Ce journal a été créé en 1903 par Dube, l’un des fondateurs de l’African National Congress (ANC). La collection des numéros se trouve à la Killie Cambpell Africana Library qui dépend de l’Université du KwaZulu-Natal à Durban.

[19Plus précisément dans le numéro de juillet 1952 à propos du July Handicap.

[20Ma description repose ici sur plusieurs années d’observation du Durban July.

[21Le Durban July est important pour l’économie touristique locale : les hôtels sont pleins, il est difficile de louer une voiture, trouver une table dans un restaurant est un vrai challenge, etc.

[22Au cours du temps, le nom de la course a changé selon son sponsor : un important réseau sud-africain de téléphonie – Vodacom – a succédé en 2002 à une marque de cigarettes.

[23Cette situation s’est présentée plusieurs années de suite avec des chevaux différents.

[24Le poste de starter, c’est-à-dire responsable de la mise en place et du départ des chevaux, exige des compétences spécifiques, au moins une bonne connaissance du comportement des différents pur-sang.

[25Un séjour à Londres ou Paris pour assister aux défilés de mode, et des sommes qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros.

[26La cotisation annuelle est de 90 euros (1540 rands) dans un pays où le salaire moyen annuel est de 8 130 euros avec de grandes disparités raciales : 17 700 euros pour les blancs, 12 700 euros pour les Indiens, 7 740 euros pour les métis et seulement 4 065 euros pour les noirs (Statistics South Africa 2017, rapporté dans Business Tech, Wits University Business School, janvier 2017, www.businesstech.co.za, consulté le 28 juillet 2018).

[27On compte ainsi 54 concerts dans toute la ville pour cette seule nuit en 2018.

[28Elle s’explique par la concurrence des paris sportifs (introduits en 1996), mais aussi du PMU – c’est-à-dire de la possibilité de parier sans être sur l’hippodrome (à partir de 1970 pour le Tote provincial).

[29Une histoire des courses en lien avec le développement des éléments techniques, comme les barrières automatiques des stalles de départ, la photographie, etc. serait assurément un sujet de recherche très intéressant. Il en va de même avec les jeux et paris avec le téléphone, puis Internet, les chaînes de télévision spécialisées dans les courses, etc.

[30Département provincial des sports et des loisirs, pour ne citer que celui-ci.

[31African style of horse racing ou, en zoulou, uKutelebhela.

[32Officiellement, il s’agit de courses de trot, mais l’examen des images montre que certains chevaux vont l’amble. Merci à Carole Ferret pour ses commentaires judicieux.

[33Littéralement « race mêlée » : en réalité des chevaux issus des différentes vagues de migrations équines arrivées dans le pays depuis le XVIIe siècle. Les pur-sang sont aussi d’ailleurs issus de chevaux importés – du XVIIe siècle à aujourd’hui.

[34La présence de cette maladie endémique et facilement transmissible est un frein important à l’exportation des chevaux élevés en Afrique du Sud, qui doivent être soumis à une quarantaine, par exemple à l’île Maurice pour ceux à destination de l’Asie.

[35Les femmes ne sont pas nécessairement moins marginales dans le monde des courses urbaines : Bridget Oppenheimer fut la première femme membre du South African Jockey Club en 1976. Elle appartient aussi à la famille des plus grands propriétaires de pur-sang du pays, possédant des haras également en Europe.

[36À propos de ces équidés, il faut mentionner un événement historique étonnant, et tragique, intitulé le « grand massacre des ânes », perpétré par le gouvernement de l’apartheid dans le homeland du Bophuthatswana en 1983 à la demande des élites locales (voir Jacobs 2001).

[37Le nom « isishweshwe » viendrait du roi du Lesotho Moshoeshoe Ier, et ce textile aurait été introduit par des missionnaires allemands au début du XIXe siècle. C’est un tissu en coton, aux motifs petits et répétés, traditionnellement de couleur indigo ou brun chocolat. Il est fabriqué dans le Cap-Oriental et, si on le retrouvait surtout dans des vêtements portés par des femmes xhosa (vêtements de mariage par exemple) ou sotho, aujourd’hui il est largement utilisé, d’abord pour des habits à usage domestique (tabliers, etc.) mais de plus en plus par de jeunes créateurs.

[38Les taxis sont des minibus de transport collectif en Afrique du Sud.

[39Association sans but lucratif, subventionnée par le Gold Circle, mais aussi par d’autres donateurs, y compris à l’étranger.

[40Dans ce numéro, Carole Ferret décrit en détail les différents aspects du processus de « sportivation » du kôkpar (Bromberger 1995, Elias et Dunning [1986] 1994).

[41Il faut remarquer que la reproduction se fait rarement en incluant un pur-sang ; car, au-delà du prix de l’animal, il n’est pas considéré comme assez résistant pour la vie rurale – les chevaux ne sont par exemple pas rentrés le soir dans les écuries.

[42Néanmoins, ce prix n’a rien à voir avec les prix des pur-sang dans les ventes aux enchères en Afrique du Sud, dont les prix moyens avoisinent les 20 000 euros avec des records de 200 000 euros pour les chevaux les plus cotés (chiffres de 2017, BloodStock South Africa, www.bsa.co.za).

[43Ainsi la statue équestre érigée à Port Elizabeth en l’honneur des chevaux morts durant ces guerres – il faut rappeler que leur nombre a avoisiné le demi-million.

[44Les pur-sang sont inscrits par l’Association des éleveurs sud-africains (Thoroughbred Breeder’s Association, fondée en 1922) dans un livre général et centralisé, le Thoroughbred Stud Book of South Africa, qui fixe des critères de reproduction standardisés.

[45Comme les pur-sang, certains jockeys sont des héros nationaux ; ainsi Mike Roberts, dit Muis (« souris » en afrikaans), qui a aujourd’hui la cinquantaine, a-t-il mené sa carrière dans la province avec une période d’une dizaine d’années en Europe – il a été deuxième à la course de l’Arc de Triomphe et il a gagné le Durban July quelques années après. Il s’est aujourd’hui retiré, mais il est toujours très présent sur les hippodromes. Entretien du 16 mars 2014 avec Mike Roberts à Clairwood.

[46Souvent avec des systèmes électriques sophistiqués et des gardes, comme on en trouve partout en Afrique du Sud pour protéger les propriétés privées.

[47Il faut remarquer ici que l’on ne retrouve pas la fracture sociologique qui opposerait trot et galop telle que décrite par Digard (2001).

[48Il y aurait beaucoup à dire sur les liens entre beauté équine et beauté féminine sur les champs de courses (voir le catalogue d’une exposition marseillaise, La Mode aux courses : un siècle d’élégance, 1850-1950, Donner et al. 2014) et sur l’analogie entre le dressage des chevaux et celui des femmes… Mais cela dépasse le cadre de cet article.

[49La date de 1816 fait référence à l’arrivée au pouvoir du grand roi Shaka à la tête du royaume zoulou, qu’il va contrôler et unifier jusqu’à son assassinat en 1828 (Guy [1979] 1999 et 1980).

[50Thabo Mbeki a succédé en 1999 à Nelson Mandela comme président de l’Afrique du Sud jusqu’en 2008.

[51Pratique qui consiste à rajouter du poids au cheval, selon un certain nombre de règles, pour rétablir l’égalité entre les concurrents, et donc augmenter l’incertitude des paris.

[52Il serait trop long ici d’aborder le sujet de la financiarisation des courses hippiques en Afrique du Sud, il suffit de savoir que le Gold Circle y résiste pour l’instant.

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Pour citer cet article :

Sophie Chevalier, 2018. « Les mondes sociaux des courses hippiques. Configurations humaines et équines à Durban et Dundee (KwaZulu-Natal, Afrique du Sud) ». ethnographiques.org, Numéro 36 - novembre 2018
Jouer avec les animaux [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2018/Chevalier - consulté le 13.12.2018)