Le kôkpar, un jeu sérieux.
Démêlage d’une mêlée hippique centrasiatique

Résumé

Le tire-bouc (kôkpar en kazakh, ou bouzkachi), sorte de rugby à cheval où les participants se disputent âprement une dépouille caprine, est pratiqué par des peuples turciques d’Asie centrale. Plusieurs aspects de ce jeu très sérieux sont décrits ici, à partir des informations de terrain ethnographique recueillies par l’auteur, principalement au Kazakhstan entre 1994 et 2017, et analysés à l’aide d’un examen des modes d’action : les critères de choix et l’entraînement du cheval, soumis à un régime alimentaire contrasté et discontinu fondé sur une conception originale de la physiologie ; le rôle des différents acteurs du jeu ; son évolution dans les périodes soviétique et actuelle, où coexistent plusieurs types de kôkpar, en dépit d’un processus de sportification qui en unifie et en formalise les règles, éminemment variables ; enfin son insertion dans une économie rituelle et festive où la libéralité du donateur est source de prestige.

Abstract

Kôkpar, a serious game. Untangling a Central Asian equestrian scrum

Goat-pulling (kôkpar in Kazakh, or buzkashi) is a kind of rugby on horseback where players fiercely compete for a goat carcass. It is practiced by Turkic peoples in Central Asia. Several aspects of this very serious game are described here, based on ethnographic information collected by the author, mainly in Kazakhstan, between 1994 and 2017, and analysed through the examination of types of action : selection criteria and training methods for horses, which are fed an uneven and discontinuous diet based on an original approach to physiology ; the roles played by the different actors of this game ; its evolution in the Soviet and current periods, in which several types of kôkpar coexist, despite a process of sportification that formalizes and unifies its highly versatile rules ; finally, its insertion in a ritual and festive economy where the gift-giver’s liberality is a source of prestige.

Sommaire

Entre fascination et incompréhension…

Manifestant une violence brute et virile où se mêlent hommes et chevaux, le jeu de tire-bouc éveille spontanément l’attention des gens de passage en Asie centrale, suscitant tant l’intérêt que l’incompréhension. C’est une sorte de rugby à cheval, où les participants se disputent âprement une dépouille caprine. À la fois catharsis et représentation outrancière de l’activité pastorale, il illustre exemplairement l’idiosyncrasie de cette aire culturelle. G. Whitney Azoy, qui a consacré un livre au bouzkachi dans le nord de l’Afghanistan, ne relate-t-il pas d’emblée ces propos d’un ami afghan initiateurs de sa recherche : « Si vous voulez savoir comment nous sommes vraiment, allez voir un bozkashi » (Azoy [1982] 2002 : 15) ? Or si c’est par contraste que le combat de coqs peut être considéré comme le reflet inversé d’une société balinaise fort policée (Geertz [1972] 1980 : 33, 37), le tire-bouc en revanche paraît parfaitement, aux yeux des analystes, s’accorder à la mentalité et aux rudes mœurs centrasiatiques. Cette évidence mérite d’être interrogée, sans s’arrêter à la fascination exercée par ce spectacle étrange, ni se contenter de son exotisme. À partir d’observations et d’entretiens de terrain menés entre 1994 et 2017 dans le sud du Kazakhstan, le nord de l’Ouzbékistan, du Kirghizstan, et la république de l’Altaï en Russie, je tenterai de dépasser cette interprétation générale en démêlant les préparatifs et le déroulement de cette mêlée proprement indescriptible.

Ma première expérience du kôkpar eut lieu en 1994 dans la région de Chymkent au Kazakhstan et, comme pour beaucoup, elle a aiguisé ma curiosité et m’a plongée dans la perplexité tant ce jeu m’a semblé confus. En dehors de l’âpreté de la lutte et de son caractère spectaculaire, qui frappent tous les observateurs, j’ai peiné à comprendre l’existence et la nature de ses règles. Dans la foule des cavaliers, qui participait vraiment et qui était simple spectateur ? Y avait-il des équipes ? Où étaient les buts ? Où s’arrêtait le terrain ? Au fur et à mesure que le jour avançait, les nuages de poussière soulevés par les sabots sur un terrain sec de fin d’été s’épaississaient, tandis que s’embrumait par la vodka l’esprit de mes informateurs potentiels. Plus j’en voyais, moins je comprenais.

Figure 1
Terrain de kôkpar empoussiéré en fin de journée (Kazakhstan méridional, octobre 1994).
Photographie : Carole Ferret.

… le jeu de tire-bouc

Le jeu dit d’arrache-bouc, d’attrape-chèvre ou de tire-bouc est, pour l’ethnologue Harold B. Barclay, « sans aucun doute le sport le plus brutal au monde » (1980 : 318). Ressemblant au pato argentin (Digard 2004 : 118) et possible ancêtre du polo, il est attesté en Perse au VIe siècle avant J.-C. (Barclay 1980 : 38). Il est joué principalement par des peuples turciques, dans les différents Turkestans : en Afghanistan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Tadjikistan, Kirghizstan et Chine, lors des fêtes familiales : mariage, naissance, circoncision, fête de la majorité ou anniversaire.

Le tire-bouc est un jeu d’ampleur et de forme variables : individuel ou en équipe, avec ou sans but(s), rassemblant de trois-quatre cavaliers à plusieurs centaines, ses règles sont éminemment fluctuantes, mais son principe consiste toujours à lutter pour attraper une carcasse caprine, se dégager de la mêlée équestre et l’emporter. Il est dénommé kôkpar (tartys) en kazakh, kôpkôrù ou kôkbôrù, littéralement « loup gris » en kirghize, kūpkorī en tadjik. Aussi appelé ulak (tartyš), « (tire-)chevreau » en kirghize ; uloķ en ouzbek et en tadjik ; ovlakgapdy en turkmène, il est plus connu chez nous sous le nom de bouzkachi (buzkaši en tadjik) grâce au livre de Joseph Kessel, Les Cavaliers (1967) [1].

La référence lupine, dans un jeu qui fait intervenir plusieurs espèces animales, mais aucun loup, a suscité diverses interprétations : les cavaliers imiteraient l’attaque d’un troupeau par une meute, ou la dispute d’un trophée après une chasse au loup victorieuse (Kozybaev et al. 1995 : 202). Selon l’ethnographe Sergej Pavlovič Tolstov (1935), ce jeu, survivance d’un totémisme ancien, représenterait la lutte de deux fratries pour s’emparer d’un animal totem, une hypothèse retenue par Georgij N. Simakov (1984 : 35). L’origine du mot peut cependant aussi s’expliquer par une permutation de phonèmes, car le jeu s’appelle kūpkorī en tadjik, kŭpkari en ouzbek, littéralement « il y a beaucoup de choses [à faire] » (Borovkov 1959 : 232 ; Asimov 1985 : 396). En kazakh, le mot kôkpar désigne à la fois le jeu et son instrument : un cadavre caprin dont on a coupé la tête et les pattes (Syzdykova et Husain 2002 : 392).

Son spectacle déroute, effare et enchante les observateurs [2], qui en fournissent une description assez peu précise. Ainsi Alexis de Levchine écrit au début du XIXe siècle : « On peut donner comme preuve de leur force le jeu suivant, auquel ils s’exercent dans les festins : un Kirghiz [ici comprendre : Kazakh] attache un mouton à la selle de son cheval et galope entre deux rangs de spectateurs. Ceux qui veulent faire preuve de leur force doivent arracher les jambes du malheureux animal, pendant qu’il est ainsi traîné à bride abattue » (Levchine [1832] 1840 : 318). Armin Vambéry, racontant un mariage centrasiatique, semble mélanger deux jeux équestres : le tire-bouc et l’attrape-la-fille (qyyz quu en kazakh) – où une cavalière et un cavalier se poursuivent au galop au risque de se faire embrasser pour la première et fouetter pour le second – car il appelle ce dernier « loup vert [3] (colburi) » (Vambéry 1868 : 46).

Alexander Burnes, un explorateur anglais à Kaboul, témoigne de ce qu’il se jouait autrefois avec un animal vivant : « Voici une autre sorte de course encore plus divertissante : un homme pose une chèvre devant lui sur son cheval et part au grand galop. Il est poursuivi par quinze ou vingt autres cavaliers. Celui qui parvient à saisir la chèvre et à la garder en distançant la troupe la conservera en guise de prix. La rapidité avec laquelle la chèvre passe de main en main est extraordinaire, mais dans la bagarre, le pauvre animal est parfois mis en pièces [4] » (Burnes 1842). De même, explicitement jusqu’au début du XXe siècle, chez les Kirghizes du district de Pišpek : « un cavalier saisit un bouc vivant et tente de le garder, tandis qu’une foule de cavaliers kirghizes s’efforce à tout prix de le lui prendre. Alors se déroule une course folle, avec virages adroits et arrêts pile, si bien que ce divertissement original mérite vraiment d’être vu » (Bezvuglyj 1916 : 74-5).

D’autres auteurs émettent l’hypothèse que la proie était naguère un être humain : « selon la légende, ce jeu est apparu dans les plaines de Mongolie et d’Asie centrale, où les cavaliers nomades auraient, dit-on, utilisé des prisonniers de guerre à la place de chèvres ou de veaux, démembrant ces pauvres créatures en jouant avec elles et les transformant en une gelée d’hominidés [5] » (Dupree [1973] 1980). Sous une telle forme, ce divertissement pourrait n’être que le reflet des fantasmes occidentaux sur la cruelle barbarie des cavaliers centrasiatiques, car rien de tel n’est attesté à l’époque historique. De manière générale, au sujet du tire-bouc, les sources littéraires, telles que le roman de Kessel, ne sont pas nécessairement moins dignes de foi que les récits de voyage, les essais historiques ou ethnographiques.

Également réticent devant la violence du tire-bouc, le régime soviétique a en outre accusé les jeux équestres accompagnant les fêtes familiales centrasiatiques de servir le pouvoir féodal des classes exploitantes (Kerimbaev 1951 : 136) et cherché à les transformer en compétitions d’un autre genre. Cette métamorphose de jeux en sports n’est pas propre à l’URSS et ressortit au mouvement général de « sportification » des activités ludiques et violentes (Elias et Dunning [1986] 1994), qui se traduit par une normalisation du jeu, une formalisation de ses règles, une délimitation de l’espace et du temps (voir infra). Pour le kôkpar, cette “amélioration” visait aussi à le rendre moins dangereux pour les chevaux et les cavaliers [6].

D’après mes informateurs du Kazakhstan méridional, le kôkpar fut même un moment interdit, au nom de la lutte contre le tribalisme, alors que le bäjge, course hippique de longue distance, ne le fut pas, parce que l’appartenance lignagère y joue un rôle moindre. La légende locale veut que Khrouchtchev, qui avait déjà vu un premier bouzkachi à Kaboul en 1956 et n’avait pas apprécié sa brutalité (Hruŝev 1999, IV : 352), assista à un uloķ en son honneur à l’hippodrome de Tachkent en 1962 et déclara effaré : « Ce jeu, c’est la troisième guerre mondiale », avant de prononcer son interdiction [7]. Dans un aoul « village » de la région de Chymkent, la population se souvient que le dernier kôkpar eut lieu en 1962. Ce jeu perdura néanmoins, mais, mal vu, il se fit discret et se raréfia, car seules pouvaient en organiser des personnes à la fois nanties et sans fonction importante dans le parti. Les GAI (gosavtoinspekciâ « police de la route ») infligeaient des amendes à ceux qui transportaient des chevaux, procédé qui compliquait la tenue de ces compétitions. Cependant, les autorités pouvaient aussi se montrer plus souples. Ainsi, dans les années 1960, un voleur de chevaux célèbre dans le district, surnommé Qaraqšy « le Bandit », donna un kôkpar pour les noces de son petit-fils en dépit de la prévention de la police, sans être inquiété. Après la construction de l’hippodrome de Chymkent, en 1979, l’interdiction a été levée d’après son ancien directeur. Sa réalité dans des documents officiels reste cependant à confirmer. Selon l’ethnographe ouzbek Karim Šaniâzov, « le kôkpar n’a jamais été formellement interdit. On y jouait plus rarement à l’époque soviétique parce que les gens avaient peur qu’on les interroge sur l’origine de l’argent dépensé. On faisait seulement de petits kôkpar, entre jeunes, ou même des kôkpar à pied, si on manquait de chevaux » [8].

Depuis 1990, le kôkpar a connu un fort développement, de même que le bäjge, désormais largement encouragés par les autorités, en tant que manifestations de la culture nationale. Ces deux compétitions occupent une place de premier plan parmi la dizaine de jeux équestres kazakhs [9] (Gunner et Rahimgulov 1949 ; Kerimbaev 1951 : 136-148 ; Barmincev 1958 : 56-57 ; Fedotov 1980 ; Kalysh 2012). La course hippique de longue distance (bäjge) se pratique dans la majeure partie du Kazakhstan (Ferret 2008) et le tire-bouc (kôkpar), principalement dans le Sud ‒ bien que sa nouvelle faveur favorise sa généralisation [10]. Outre leur localisation, ces deux types de compétition diffèrent par leur ambiance, leurs participants humains et équins, et les qualités que ceux-ci doivent déployer : le kôkpar est une démonstration de force ; le bäjge, de légèreté. Au kôkpar combattent des hommes matures, solidement vêtus et lourdement équipés sur de robustes étalons adultes ; au bäjge s’affrontent des adolescents plus frêles, montés sur de fins coursiers, mâles et femelles, parfois poulains, sans selle ni bottes ni couvre-chef, qui doivent se faire le plus discrets possible. Si les bäjge étaient naguère liés aux cérémonies funéraires les plus solennelles (as, célébré un an après le décès), le kôkpar accompagne les fêtes familiales (toj) antérieures dans le cycle de vie : naissance, circoncision, mariage. Le public qui y assiste est alors exclusivement masculin, tandis que celui des bäjge est plus divers. Un šabandoz « cavalier de kôkpar » du district de Kazygurt me résumait ainsi cette opposition en 1994 :

Au Kazakhstan, il y a deux régions avec deux systèmes de jeux distincts : bäjge au nord, où les chevaux sont plus petits, plus légers, plus faibles, et nourris à l’avoine ; kôkpar au sud, où les chevaux sont plus forts, plus solides, et nourris au blé et à l’orge. La qualité première du cheval, c’est sa force. Au sud, il faut deux hommes pour tenir le pied du cheval qu’on ferre, au nord un homme suffit.

Aussi la sélection, le nourrissage et l’entraînement des chevaux s’effectuent-ils différemment pour ces deux compétitions.

Le choix du cheval de kôkpar

Le cheval de kôkpar se distingue avant tout par sa force. Il a un poitrail éclaté et des aplombs solides, car il doit se frayer un chemin dans la mêlée et résister aux coups de boutoir des autres chevaux sans être déséquilibré, ni par leurs assauts ni par son propre cavalier qui se penche pour ramasser le kôkpar [11]. Mais il doit également être rapide pour atteindre le but en distançant ses adversaires. Ces deux qualités, force et rapidité, partiellement antinomiques, ne sont pas directement liées à des caractéristiques physiques déterminées. Néanmoins, le modèle du cheval de kôkpar est nettement plus compact et plus lourd que celui du bäjge et un même animal ne peut pas exceller dans ces deux compétitions. Les bons chevaux de kôkpar ne sont pas forcément de très haute taille, mais ils ont le corps large, une musculature développée, un tempérament énergique et un galop rapide. Les champions de bäjge ont, quant à eux, un modèle élancé plus proche du pur-sang (Barmincev 1958 : 57). Dans son roman Adieu Goulsary, Tchinguiz Aïtmatov relate que son héros équin, un ambleur, participe à un kôkbôrù ([1966] 1968 : 64-70), mais cette allure n’est habituellement pas pratiquée dans ces compétitions, où les chevaux passent leur temps soit à piétiner, soit à galoper (voir les extraits vidéos).

Le kôkpar a beau être violent, les montures calmes et obéissantes sont préférées aux chevaux au caractère agressif. « Dans ce jeu se manifestent avec acuité toutes les qualités du cheval kirghize [ou kazakh] : sa souplesse et son agilité, ainsi que sa capacité à obéir instantanément à la volonté de son cavalier » (Bezvuglyj 1916 : 75). En effet, cette agressivité pourrait se retourner contre le šabandoz. Or celui-ci ne doit pas avoir à lutter contre sa monture ni subir ses coups : « un cheval qui mord les autres te mordra quand tu te baisseras pour ramasser le kôkpar », m’expliquait un entraîneur du district de Turkestan en 1995. Le cheval doit être allant, mais pas impétueux ni peureux.

Il n’y a pas de race imposée, mais les karabaïrs sont appréciés. Les kazakhs de type žaby, trop petits, ne conviennent pas. Les akhal-tékés ont des amateurs en raison de la longueur de leur encolure, qui les aide à se dégager de la mêlée – mais d’autres dénigrent cette race, trop légère. Un informateur du district de Turkestan m’a raconté en 1995 qu’un chef de la police passionné de kôkpar a acheté un akhal-téké contre un camion Kamaz et 50 000 teņge à un ancien détenu, dont il a « réglé les problèmes avec la justice » afin que ce dernier continue à le monter en compétition.

Dans les grands kôkpar et les régions de tradition sédentaire (Ouzbékistan, Kazakhstan méridional), les chevaux sont tous des mâles entiers : « les hongres ne concourent pas parce qu’ils n’ont pas de force » ; ou encore « un hongre n’entrera pas dans la mêlée », dit-on là-bas. Mais dans les jeux de moindre envergure, improvisés sur les pâtures d’été, où les chevaux sont élevés en troupeaux (Kirghizstan, sud-est du Kazakhstan, Chine), ce sont des hongres de selle ordinaires. Dans le premier cas, à partir de mai, quand les compétitions cessent, les étalons de kôkpar sont envoyés paître avec le troupeau et servir à la reproduction, car on estime les saillies bénéfiques pour leur santé et cette parenthèse de verdure leur permet de se régénérer. D’autres propriétaires préfèrent cependant les garder constamment chez eux, à la maison.

Les futurs compétiteurs sont sélectionnés alors qu’ils sont qůnan « poulain dans sa troisième année », après le débourrage. Ils participent à des kôkpar à partir de 5 ans et jusqu’à un âge avancé (16 ans, voire 20 ou 25 ans s’ils sont bien soignés). Ils ne doivent pas être engagés plus jeunes, parce que sinon, selon un entraîneur, « ils vont se faire marcher dessus dans la mêlée et, après, ne voudront plus y entrer ». Ils jouent une ou deux fois par semaine durant la saison (continue d’octobre à mai ou parfois interrompue quand le sol est enneigé, donc de septembre à décembre, puis en avril-mai), habituellement le dimanche et le mercredi. Les membres du clan Qoņyrat dans la horde moyenne [12] sont réputés pour leur capacité à repérer les bons chevaux. Un des procédés utilisés consiste à creuser un trou dans le sol pour y disposer de l’orge et du sel. Si le poulain arrive à les manger sans plier les genoux, c’est signe qu’il sera un bon cheval de kôkpar, car il a l’encolure longue, qui va encore s’allonger lors de l’entraînement.

Il existe d’autres critères de sélection fondés sur l’extérieur : la tête petite, alerte et mobile, « semblable à celle d’une chèvre », l’encolure et la poitrine larges, les membres musclés et bien écartés, les os épais et des tendons nets, les sabots durs et noirs, comme « coulés en fonte » (qůjma tůâq), la cuisse large et puissante, les oreilles fines, le poil brillant, le ventre volumineux, les hanches larges. Le cheval doit être fait en descendant, « bâti comme un lièvre » (les postérieurs plus hauts que les antérieurs), ou la ligne de dessus horizontale, sans ensellement ni rein creux, avec une bosse entre le rein et le sacrum. La robe importe peu, mais certains ont une prédilection pour les alezans ou les noirs. Les crins ne sont jamais coupés, comme pour tous les entiers. D’autres signes distinctifs sont plus subtils : coup de lance sur l’épaule, ou creux près des poumons, visible quand l’animal est en mouvement. On m’a aussi précisé qu’un cheval de kôkpar doit uriner de manière à ce que le jet fasse un petit trou dans le sol, autre signe de force.

Figure 2
Cheval de kôkpar portant le signe distinctif du coup de lance sur l’épaule (Kazakhstan méridional, octobre 1994).
Photographie : Carole Ferret.

Les champions de kôkpar coûtent cher : 1 200 dollars en 1995, soit près de cent fois le prix d’un mouton de trois ans et dix à quinze fois celui d’un cheval ordinaire ; et maintenant jusqu’à 15 000 dollars, voire davantage. La valeur relative du bétail a cependant chuté dans les années 1990 : mes informateurs disent qu’un cheval moyen, qui équivalait auparavant à trois réfrigérateurs (soit 1 000 roubles dans les années 1980), n’en valait plus qu’un ensuite, mais un bon cheval de kôkpar peut toujours s’échanger contre une voiture. Kušner (1929 : 76) raconte qu’un père peu désireux de marier sa fille a obligé la famille du fiancé à lui payer un énorme qalyņ « compensation matrimoniale », l’appauvrissant totalement et exigeant notamment qu’elle lui cédât son cheval de kôkpar. L’âge idéal pour la vente est de 11-12 ans, quand il est bien entraîné et au sommet de sa forme. Naguère simplement désignés d’après leur robe ou le nom de leur propriétaire, les chevaux de kôkpar se voient désormais attribuer des noms individuels. En présence d’un champion, contrairement à ce que décrit Azoy en Afghanistan ([1982] 2002 : 54), il n’est pas d’usage d’en faire l’éloge, mais bien plus convenable de cracher pour détourner le mauvais œil.

Entraîner pour donner la force aux os

Le cheval de kôkpar subit un entraînement spécifique, à la fois original et inconnu en Occident, qui repose sur les mêmes principes physiologiques que l’entraînement au bäjge (Ferret et Toqtabaev 2010 [13]). Il se compose d’une alternance de phases contrastées, jouant sur l’alimentation, l’abreuvement et l’exercice, marquées par les oppositions du chaud et du froid, du sec et de l’humide, comme dans la médecine chinoise du yin-yang ou la médecine gréco-latine d’Hippocrate et de Galien (voir Ferret 2004). Pour le comprendre, il est nécessaire d’entrer dans le détail de toutes les actions menées par l’entraîneur pour préparer son champion, qui suivent une procédure particulière.

L’entraînement débute par une phase d’embouche (oņaltu « engraissement, prise de poids » en kazakh, boqma en ouzbek) qui se déroule lors du šìlde estival, période des 40 jours les plus chauds de l’année, qui court du 25 juin au 5 août. Mes informateurs expliquent qu’il faut engraisser précisément durant cette période de chaleur (žaz šìlde), car « c’est à ce moment-là que les os s’élargissent » et que « la graisse va dans les os ». En outre, il fait alors trop chaud pour faire travailler un cheval de qualité, la température diurne dépassant régulièrement les 40°C. Le šìlde est une période qualifiée de qasiet « saine, aux vertus particulières », durant laquelle personne, ni homme ni bête, ne devrait travailler.

Durant cette première phase, le cheval reste constamment à la même place, attaché à l’ombre, sous un abri ou dans un box. Son propriétaire le conduit seulement une ou deux fois par jour à l’abreuvoir et le laisse alors se rouler, sans aucun autre déplacement. Un entraîneur ouzbek précise qu’il installe le sien en contrebas dans une fosse, 40 jours sans enlever le fumier, pour lui éviter les courants d’air et l’obliger à tenir la tête en l’air. Un autre, kazakh, dispose du foin mouillé sur le toit de son abri pour le rafraîchir.

Le cheval est alors abondamment nourri, à volonté. Certains entraîneurs parlent même de gavage (žem qajyru [14] « rendre les céréales », soit le gaver jusqu’à l’en dégoûter), expression qui n’est pas exagérée au vu des quantités (jusqu’à 15 ou 20 kg de grain quotidiens). « Les chevaux qui ont le plus de force mangent le plus. Ils mangent à toute vitesse, sans qu’on s’en aperçoive », précise un propriétaire du district de Kazygurt. Les entraîneurs se plaisent à vanter les énormes quantités ingurgitées par leurs bêtes. Cependant d’autres plus démunis ne peuvent pas s’offrir un tel luxe, car le blé coûte cher.

Certains entraîneurs augmentent progressivement la ration jusqu’au maximum que l’animal puisse avaler. Il est atteint en une vingtaine de jours, vers le 15 juillet. D’autres donnent une quantité constante durant tout le šìlde, autour de 6 kg de blé par jour – mais 12 kg pour quelques champions – alors que la ration normale va de 2 à 5 kg. Les doses sont individualisées, elles dépendent de la condition de l’animal et de sa force. « Il y a des chevaux qui mangent 15 kg de grain, mais tous ne peuvent pas en avaler autant, certains n’arrivent même pas à 5 kg. À chacun selon ses possibilités », explique un entraîneur du district de Kazygurt. Les céréales sont mesurées par jointée (qos uys), unité qui correspond à environ 0,5 kg de grain. Durant cette première phase, la céréale recommandée est le blé, et plus précisément le blé de printemps (semé en mars, récolté à l’automne), plus digeste. Le blé d’automne (semé en automne et récolté en été [15]) risquerait de provoquer des boiteries car il épaissit le sang des membres. L’orge est alors déconseillée, car elle apporte moins de calories que le blé, aliment dit « lourd ». Selon mes informateurs, l’orge fait enfler le cheval, mais ne permet pas à la graisse d’aller dans les os. En revanche, elle peut convenir par la suite, une fois qu’il est déjà entraîné.

Le régime est alors le suivant : le matin, vers sept heures, le cheval est emmené à l’abreuvoir, on le laisse se rouler puis on l’attache à l’ombre et on lui donne 3 kg de blé. Ensuite il ne doit rien manger pendant quelques heures. À midi, il reçoit une brassée (bau) de foin (5 kg environ), de préférence du trèfle sec. Le soir, vers sept ou huit heures, on l’abreuve de nouveau, on lui donne 3 kg de céréales. Puis on le laisse digérer deux heures, attaché court pour qu’il ne puisse pas manger. Enfin, à dix heures du soir, il est de nouveau affouragé avec 7 ou 8 kg de foin. La nuit il est attaché avec une corde, mais plus longue qu’auparavant, afin qu’il puisse se coucher et se lever. D’autres entraîneurs préfèrent suivre un autre ordre de distribution des aliments : foin, eau puis grain, mais tous respectent scrupuleusement une durée minimale d’attache sans aucune alimentation après les céréales [16].

Aux dires de mes informateurs, cette embouche a pour but d’augmenter la moelle osseuse. « La moelle des os est importante, car si ses os sont forts, le cheval de kôkpar ne tombera pas quand on le poussera dans la mêlée », dit un entraîneur dans le district de Turkestan. « Un cheval qui n’a pas de moelle dans les os n’est pas assez fort. Dans la mêlée, il se laisse pousser par les autres, et lorsqu’il galope, ses membres sont faibles, flottants, il s’emmêle les pinceaux et risque de tomber », précise un autre dans le district de Kazygurt.

Quelques entraîneurs déclarent que l’embouche peut également avoir lieu lors du šìlde hivernal (qys šìlde), correspondant aux 40 jours les plus froids de l’année, allant du 25 décembre au 5 février. « En hiver, l’engraissage et l’entraînement se font plus rapidement, car le cheval mange plus vite sa graisse et trouve plus vite sa forme. Le froid fait se resserrer les os », explique un propriétaire du district de Kazygurt. Mais d’autres excluent l’embouche hivernale, notamment là où la saison du kôkpar bat son plein en hiver, même en cas d’enneigement. L’embouche cesse au bout de quarante jours, quand l’engraissement du cheval est tel qu’« il n’y a plus de place entre les côtes ». Et sous la crinière s’est formée une double couche de graisse en forme d’arc.

La phase suivante, dite de « refroidissement » (suytu) correspond à l’inverse à un allégement et un dégraissage du cheval. Durant cette période, le qazy, graisse costale et ventrale, doit diminuer pour ne pas risquer de se déchirer lors de la course. Son épaisseur se réduit alors à un doigt (bìr elì) – et moins encore pour le bäjge. Le suytu débute le 5 août. Sa durée, modulable, est d’environ 30 jours pour le kôkpar, 40 jours pour le bäjge. Le vert (pâture ou herbe fraîchement coupée) est proscrit à ce moment-là, l’alimentation à l’entraînement étant exclusivement composée d’aliments secs. Le cheval de kôkpar ne paît qu’en dehors des saisons d’entraînement et de compétition.

À partir du 5 août, une partie des entraîneurs supprime brutalement la ration de céréales et affourage uniquement en foin « pour que l’amaigrissement aille plus vite ». Pendant une première période appelée qaņtaru « attache [17] » ou taņ atyru « attendre jusqu’à l’aube », qui dure deux semaines, le cheval ne mange qu’une brassée et demie de foin de trèfle, ainsi que de la paille, qui « consume la graisse ». Il reste attaché la tête en l’air, de telle sorte qu’il ne peut pas se coucher. À sept heures du matin, il reçoit de 1,5 à 2 kg de foin ; à dix heures de l’eau, 0,5 kg de foin pour faciliter l’assimilation du liquide, puis de la paille et 1 kg de foin. Le soir il est de nouveau abreuvé et affouragé avec 0,5 kg de foin. Mis au régime, le cheval consomme sa graisse intérieure. Il ne sort qu’une fois par jour, pour se rouler, mais il est parfois tellement gras qu’il n’y parvient pas les premiers jours. D’autres entraîneurs diminuent la ration de céréales plus progressivement, donnant par exemple 4 kg au lieu de 6. En effet, selon un entraîneur du district de Turkestan, « si le cheval a beaucoup de graisse, donc de chaleur, il va vouloir se refroidir, donc moins manger de lui-même ». Le blé est alors avantageusement remplacé par l’orge, moins calorique mais plus digeste, qui permet le dégraissage sans entraîner de perte de condition ni nuire à la musculature. Quelles qu’elles soient, les céréales continuent à être distribuées séparément du foin, pour faciliter leur digestion. Pour les chevaux mis au régime sans grain durant deux semaines, leur ration est ensuite rétablie, puis diminuée, de sorte qu’au bout d’un mois, elle est de 4 kg d’orge par jour. Si le temps manque pour « refroidir » le cheval convenablement, des procédés express peuvent remplacer le suytu : attacher la langue, ou faire prendre un bain froid pendant plusieurs heures.

L’entraînement tel qu’on l’entend en Occident, à savoir l’exercice, ne commence qu’ensuite et ne constitue donc qu’une des phases terminales, presque mineure, de la préparation au kôkpar. Il se décompose en plusieurs périodes de dix jours marquées par une augmentation progressive de l’allure et de la distance parcourue. Au début, par précaution, le cheval est mené en main, on le fait tourner sans cavalier autour d’un piquet ; il est parfois monté dans un champ labouré ou dans l’eau pour éviter les bonds d’un animal qui n’est pas sorti depuis longtemps. Les dix premiers jours, il marche au pas, d’abord 500 m lentement puis une heure, soit environ 4-5 km. Il est sorti le matin, après avoir été abreuvé, pansé et vêtu d’un couvre-reins qui l’aide à évacuer l’eau qu’il a bue : « plus il sue, plus vite il se refroidit », explique un entraîneur. Comme il est encore gras, il ne faut pas le pousser, au risque mortel de déchirer le qazy. Dès qu’il a chaud sous la crinière, le cavalier fait demi-tour. Après le travail, il est gardé attaché deux ou trois heures avec la selle, la sangle relâchée, mais les rênes attachées au pommeau de manière à ce qu’il ne puisse pas baisser la tête.

Les dix jours suivants, l’entraînement se fait au trot. Ensuite au trot et au galop, en allongeant un peu la distance, sur une dizaine de kilomètres. Son cavalier le fait alors galoper les rênes longues, sans le retenir, mais sans forcer. Les allures sont choisies afin que le cheval sue sans excès, en accélérant s’il fait froid. Au cours d’une séance, la vitesse est progressivement augmentée, puis réduite afin qu’il ne soit pas essoufflé quand il rentre. Pour les entraîneurs, ce qui importe lors de cette phase, c’est que la couche de graisse diminue et devienne plus élastique près du muscle. Le cheval est prêt après 40 jours d’exercice. Son affûtement se repère à la peau de l’aine (ůma) tendue.

Le régime alimentaire est donc un élément primordial de la préparation. C’est lui qui confère à la monture la force nécessaire pour concourir. « Sans affouragement régulier, le cheval chasse des hanches pour éviter les coups quand le šabandoz le frappe pour sortir de la mêlée après avoir saisi le kôkpar, il tourne la tête pour regarder derrière lui et il perd du temps », explique un entraîneur du district de Kazygurt. Des ingrédients inhabituels peuvent aussi être utilisés : le thé vert, qui « accélère la digestion et nettoie l’estomac ; le cheval se sent vivifié après en avoir bu » ; deux œufs frais crus par jour, mélangés au grain, pendant les 40 jours d’engraissage ou pour soigner les intestins. Et même de l’opium : le kôknär, résine qui coule de la tête du pavot, est dilué dans de l’eau chaude, bu par l’homme et le fond administré au cheval, censé lui donner énergie et combativité, ou le guérir des effets néfastes d’une attache insuffisante.

Cet entraînement au kôkpar, marqué par l’obsession du gras et constitué de phases successives et contraires d’engraissage et de dégraissage, est proche de celui au bäjge. Il repose sur les mêmes principes physiologiques, où l’opposition du chaud et du froid joue un rôle de premier plan. Il est cependant moins poussé car, à la différence des coursiers, les chevaux de kôkpar doivent conserver une partie de leur graisse. Aussi la sudation joue-t-elle un rôle moindre : les couvertures sont moins couvrantes et les entraîneurs n’évaluent pas l’état d’avancement à la nature de la sueur. Les processus de dégraissage et d’assèchement ne sont pas menés à leur terme comme pour le bäjge.

Son originalité la plus distinctive dans les deux cas tient à ce qu’il n’est pas constitué d’une montée en puissance graduelle, où alimentation et exercice sont accordés et augmentent parallèlement comme dans les entraînements occidentaux, mais de phases contraires, où d’abord le cheval est gavé tout en restant immobile, puis sa ration est réduite alors qu’il commence à travailler. Cette suite d’actions d’engraissement puis d’amaigrissement, qui semblent à première vue fort peu équilibrées et contradictoires (à quoi bon faire grossir pour faire maigrir ensuite ?), correspond à une logique spécifique. Ce régime contrasté qu’on pourrait qualifier de continental, en osant une métaphore climatique, est, selon l’interprétation des entraîneurs, nécessaire à la migration de la graisse (et donc de la force qu’elle confère) vers l’intérieur du corps. Plus généralement, elle s’inscrit dans le primat des actions discontinues qui caractérise l’élevage équin en Asie intérieure (Ferret 2006, 2014).

À côté de cette préparation physiologique du cheval, jugée essentielle, quelques procédés de dressage particuliers peuvent être employés. Certains propriétaires apprennent à leur cheval à se cabrer sur commande pour entrer dans la mêlée. D’autres le font accompagner d’un cheval plus expérimenté et moins timoré pour l’encourager à ne pas la craindre. En cas d’allure défectueuse, s’il a tendance à se heurter les pieds, un sac placé derrière la selle peut aider à ralentir les membres postérieurs. Les chevaux de kôkpar sont généralement bien dressés, réactifs et sensibles aux aides. Ayant eu l’occasion d’en monter un [18], j’ai pu constater qu’il répondait mieux à la rêne d’appui et à la jambe isolée que les chevaux de travail ordinaires : très calme, mais partant au galop et pivotant sans effort.

Figure 3
Un šabandoz fait cabrer son cheval pour empêcher son adversaire de prendre le kôkpar à terre (fédération de Russie, république de l’Altaï, juin 2017).
Photographie : Carole Ferret.

Après la compétition, le cheval de kôkpar reste à l’attache quelques heures sans manger, ni boire, ni se coucher. Il ne doit pas non plus s’allonger la nuit précédente, car cela le rendrait paresseux et faible, dit-on. Le lendemain, il reçoit une ration moindre et est parfois soigné avec une fumigation d’adyraspan « rue sauvage ».

Figure 4
Après l’épreuve, ce cheval de kôkpar est vêtu d’épaisses couvertures et promené entre deux cavaliers (Ouzbékistan, région de Tachkent, mars 2009).
Photographie : Carole Ferret.

Le šabandoz, un cavalier hardi, son équipement et sa proie

La préparation physique du šabandoz est nettement moins élaborée. Ce cavalier se distingue par sa force, la rapidité de ses réflexes et son habileté à diriger son cheval (Barmincev 1958 : 57). Les šabandoz sont tous des hommes dans la force de l’âge (de 20 à 45 ans), grands et costauds, bien plus lourds que les jockeys des bäjge, qui sont des adolescents. Cavaliers émérites, ils ont souvent de grandes mains et une poigne exceptionnelle, leur permettant de saisir et garder le kôkpar, qui pèse plusieurs dizaines de kilos. Les meilleurs sont appelés paluan « lutteur », un nom révélateur.

Figure 5
Šabandoz (Ouzbékistan, région de Tachkent, novembre 2008).
Photographie : Carole Ferret.

Ils sont vêtus d’un équipement de protection spécial, composé d’un casque de tankiste ou d’une chapka, rabattue sur les oreilles et nouée sous le menton, et de mitaines. Leur habit molletonné, veste et pantalon, amortit les chocs et doit être assez solide pour ne pas se déchirer malgré les prises des adversaires. Avec le succès grandissant des kôkpar se sont développées des activités annexes, telles que la couture de costumes de šabandoz [19].

Figure 6
Un homme pose dans le costume de šabandoz cousu par sa femme (Kazakhstan méridional, mai 2008).
Photographie : Carole Ferret.

Leurs bottes (saptama) sont en cuir bovin, à talons hauts, pour que le pied ne glisse pas dans l’étrier, à tige plus haute que le genou pour le protéger, et de forme indistincte pour le pied droit et le pied gauche. Les mollets sont couverts de bandes molletières et les genoux, de pièces de gros feutre. Dans les compétitions officielles, les cavaliers portent désormais des casques d’équitation et des maillots aux couleurs de leur équipe, tranchant avec le gris et le brun antérieurs, si bien que compétitions officielles et privées se différencient au premier coup d’œil, par leurs coloris vifs ou ternes.

Le fouet (qamšy) du šabandoz est composé d’un manche court (3 poings et 3 doigts, soit environ 35 cm) en bois de spirée (tobylġy) ou de qyzyl aġaš (littéralement « bois rouge ») et d’une mèche en cuir de même longueur. Au bout du manche, à la jonction avec la mèche, une pièce de cuir sert à tenir le fouet entre les dents lors de certaines actions, quand le šabandoz saisit le kôkpar des deux mains. Manié sans retenue pour asséner une pluie de coups, le fouet est un instrument jugé de première importance, comme le montre la formule prononcée avant le jeu : « Atyma – ajbat, taqymyma – quat, qamšyma – žìger ber ! » (« Que le Créateur donne l’air terrifiant à mon cheval, à moi la force et à mon fouet l’obstination ! » ; Orazbek 2010), qui fait des acteurs du jeu non un couple, mais un trio.

Figure 7
Un spectateur s’apprête à s’écarter, tandis qu’un petit groupe de šabandoz s’approche du but (cercle sur le sol) au galop pour marquer en y lâchant le kôkpar (Ouzbékistan, région de Tachkent, mai 1997).
Photographie : Carole Ferret.

Le kôkpar est dangereux, pour les bêtes comme pour les hommes – et même parfois pour les spectateurs (Michaud et Michaud 1988 : 105, 109 ; Hakel 2010). Les chutes sont fréquentes, avec un risque de piétinement. Le fouet représente une vraie arme, quelquefois mortelle. L’ethnographe kazakh Ernar Orazbek raconte qu’en 1940, un jeune Najman dénommé Ärìp, arrivant au but après s’être saisi du kôkpar, fut violemment frappé par trois cavaliers qui l’avaient rattrapé. Il riposta et fouetta si fort la poitrine d’un de ses adversaires que, d’un coup, il fendit ses vêtements, lui brisa une côte et transperça le poumon. Ce dernier tomba à terre et mourut. Jugé en état de légitime défense, Ärìp n’eut pas à payer le qůn « prix du sang » réclamé aux meurtriers. Interrogé douze ans plus tard à ce sujet, il dit impossible de décrire son geste si redoutablement efficace, tant il l’avait fait instinctivement (Orazbek 2010). Lors d’un kôkpar auquel j’ai assisté en avril 1997 à Aqtas non loin de Chymkent, un šabandoz que je connaissais a reçu un coup de manche de qamšy dans les côtes et craignait d’en avoir une cassée. Le propriétaire du cheval lui a alors donné à boire 100 g de vodka et il est reparti “jouer”. « À ce jeu ne participent que des hommes forts, les timorés n’ont rien à y faire » (Bobylev 1989 : 29 [20]).

Le šabandoz en particulier et le kôkpar en général, où les femmes brillent par leur absence, y compris dans le public, incarnent jusqu’à la caricature les stéréotypes d’une virilité exacerbée. Les photographies de Said Atabekov prises récemment en soulignent également la masculinité. Elles évoquent aussi les effets de la mondialisation en exposant le caractère hétéroclite des vestes des šabandoz, ornées des logos de diverses marques (cf. Kudaibergenova 2018 : 13), dont étaient exemptes les photographies antérieures de bouzkachi (Michaud et Michaud 1988 ; Buu et Kessel 2007).

Figure 8
Deux šabandoz (à gauche et au centre) avec le fils d’un riche propriétaire (Kazakhstan méridional, avril 1997).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 9
Discussion entre šabandoz et propriétaire-entraîneur (Ouzbékistan, région de Tachkent, novembre 2008).
Photographie : Carole Ferret.

Le propriétaire du cheval, qui joue aussi le rôle d’entraîneur, et le šabandoz ne sont habituellement pas les mêmes personnes, même s’il peut arriver qu’un šabandoz monte son propre cheval, ou que le fils du propriétaire joue le rôle de šabandoz. Le propriétaire veille jalousement sur son champion, il dort à l’écurie la veille de la compétition et en confie la monte de préférence à certains šabandoz de sa connaissance. Cependant un šabandoz expérimenté doit pouvoir enfourcher n’importe quel cheval au pied levé. « Même s’il ne l’a jamais monté, il comprend tout de suite à qui il a affaire. Il sait comment s’y prendre et maîtriser chaque cheval comme il convient, de même qu’un pilote peut piloter n’importe quel avion », m’explique un entraîneur du district de Turkestan. Un šabandoz peut monter plusieurs chevaux le même jour, appartenant à des propriétaires différents, jusqu’à dix pour les meilleurs. J’ai observé que certains passaient directement, sans en descendre, d’une monture à l’autre, amenée et tenue par un tiers (voir vidéo 3).

En 1997, des šabandoz du Kazakhstan méridional, partis faire une démonstration en Hongrie, ont emprunté des chevaux hongrois qui n’avaient jamais participé à des kôkpar et ils ont dû les dresser en trois jours. Mais la société hongroise de protection des animaux s’est plainte de ce qu’ils les avaient battus. Cette anecdote montre la difficulté qu’aurait le kôkpar à s’intégrer aux sports hippiques internationaux, où tout coup de cravache est à présent mal perçu.

Pour le bäjge, c’est le même cavalier qui monte le cheval en compétition et à l’entraînement, mais pas pour le kôkpar : le šabandoz participe aux épreuves mais n’entraîne pas. C’est le propriétaire qui s’en charge. Dans une journée de compétition, le šabandoz choisit ses moments, selon les prix mis en jeu et les adversaires engagés. Il joue généralement pendant une demi-heure puis se repose. Propriétaire-entraîneur et šabandoz se partagent les prix remportés (60 % pour le premier, 40 % pour le second, selon la plupart des témoignages recueillis) ou se mettent d’accord pour les garder une fois sur deux.

Plusieurs entraîneurs sont d’anciens šabandoz, tel Oraz, dont toute la carrière est liée aux chevaux : successivement šabandoz, entraîneur de kôkpar puis de bäjge, enfin directeur de l’hippodrome de Chymkent. En raison d’un désaccord avec son patron à Almaty qui, à son sens, négligeait le bien-être des chevaux au profit de son intérêt immédiat, il est revenu dans sa région d’origine. Anarbek, propriétaire d’un cheval de kôkpar dans le district de Tôle bi, a été šabandoz de 18 à 48 ans et déclare vouloir transmettre à ses enfants sa passion pour ce jeu. Dans la famille Alìmtaev, que j’ai rencontrée au kolkhoze Usenov, dans le district de Turkestan, le père, Erkinbek, âgé de 65 ans, était un bon šabandoz, qui a participé à des kôkpar jusqu’à récemment. Mais quand il s’est aperçu que ses adversaires gagnaient toujours, il s’est dit qu’il était temps d’arrêter. Son fils de 33 ans, Tìleubek, qui vit dans la même maison, est entraîneur, mais lui-même n’aime pas concourir, il préfère confier leurs chevaux à des šabandoz extérieurs.

Pour jouer au kôkpar, la selle centrasiatique de type sarte (Ferret 2009 : 197) est indispensable : le šabandoz appuie son genou ou son bras contre le pommeau proéminent quand il se penche pour ramasser le kôkpar, et le troussequin large et bas lui permet de se coucher en arrière. Elle doit être solidement sanglée, doublement, et maintenue à l’aide d’une croupière. Les šabandoz chaussent leurs étriers plutôt court. Les chevaux portent des bridons simples, à petits anneaux. Les rênes sont courtes, ce qui permet éventuellement de les lâcher.

Figure 10
Cheval de kôkpar portant un tůmar « amulette » rouge attaché sur le frontal de sa bride (Ouzbékistan, région de Tachkent, mai 1997).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 11
Vendeuse d’amulettes sur la route menant au terrain de kôkpar, seule présence féminine aperçue ce jour-là, mais à bonne distance du terrain (Ouzbékistan, région de Tachkent, mai 1997).
Photographie : Carole Ferret.

Les chevaux portent parfois sur le front des amulettes (tůmar) triangulaires en tissu rouge ou en forme de petit cylindre de bois ciselé, d’autres des rubans autour de l’encolure comme en sont fréquemment ornés les akhal-tékés. Des perles noires et blanches dans les crins du toupet, de la crinière ou sur la bride les protègent du mauvais œil. Ils ne sont pas ferrés. Néanmoins, quelques-uns ont les paturons entourés d’un chiffon pour éviter qu’ils ne soient blessés dans la mêlée. Après le jeu, la sueur est ôtée à l’aide d’un racloir en bois dentelé.

Le kôkpar est le cadavre d’un jeune caprin, ou d’un bouc castré (serke), sans tête ni extrémités (les trois premières phalanges, métacarpes et métatarses ont été sectionnés), parfois vidé et rempli de sable (Kessel 1967 : 31 ; Michaud et Michaud 1988 : 106). Il pèse autour de 40 kg. Plus rarement, c’est un veau, encore plus lourd. La laine de chèvre présente cet avantage d’être longue et résistante, ce qui facilite la manipulation. Lors d’une journée de compétition, il arrive qu’il doive être remplacé, tant il est en mauvais état après une ou deux heures de jeu. Ensuite il est cuit et mangé. Sa viande est parée de vertus médicinales, notamment pour les femmes enceintes dont elle est dite favoriser l’accouchement (Hakel 2010).

Les multiples occasions de jouer au tire-bouc et les types de compétition

La vie sociale des Kazakhs est marquée par de fréquentes festivités, organisées en de multiples occasions, dont les plus fastueuses s’accompagnent de divertissements tels que le kôkpar (Kalmakov 1910 : 221 ; Werner 1998 : 64, entre autres), comme l’illustre la description du mariage du poète kazakh Abaï par l’écrivain Moukhtar Aouezov :

Tant de gens vinrent au festin que leurs chevaux réunis eussent fait des troupeaux entiers. […] Comme à l’accoutumée, on mangea énormément. […] Jeux et concours se succédaient : courses, lutte, écorche-bouc, luttes à cheval, voltige. Les vieillards sortaient des yourtes et criaient d’enthousiasme :
– Ça c’est une fête !
– Le kalym était beau, mais Alchinbaï n’a pas lésiné sur le toï.
(Aouezov [1942-1956] 1958 : 279-280.)

Les noces se composent de plusieurs étapes cérémonielles, ponctuées d’échanges de multiples présents (Argynbaev 1975 : 83-122), qui se déroulent chez l’une puis l’autre partie, lors de l’arrangement du mariage entre futurs alliés, de la discussion sur le montant du qalyņ, de la visite du fiancé, du départ de la fiancée et de son arrivée dans sa belle-famille, la résidence étant toujours aujourd’hui patrilocale. Selon Nikolaj Ivanovič Grodekov, des kôkpar ont lieu à différents moments de ce processus (1889 : 62-73 ; voir aussi Ibragimov 1872 : 128 et Kalmakov 1910 : 227-228). Cependant, pour un de mes informateurs, né en Chine et arrivé en 1959 dans le sud-est du Kazakhstan, bäjge et kôkpar ont lieu uniquement pour la noce dans la famille du fiancé (ùjlenu toj), pas chez la fiancée (qyz ůzatu toj). Le kôkpar peut notamment succéder au rituel du bet ašar « ouverture du visage [de la fiancée] », qui introduit au son d’un chant la jeune mariée dans sa belle-famille et l’initie à son rôle dans sa nouvelle maisonnée (Kartaeva et Kalniyaz 2017). Chez les Kirghizes au début du XXe siècle, Georgij Simakov (1977 : 85) distingue deux formes de tire-bouc lors des noces : d’une part, le « këk bëru », plus sportif, rassemblant un grand nombre de participants et de spectateurs et organisé par chacune des deux parties, d’autre part, le « čab ulak », au caractère rituel plus marqué, joué par des membres de la famille du fiancé quand ils se rendent à l’aoul de la fiancée pour le toj. L’enjeu est alors pour ces cavaliers de parvenir à déposer le chevreau mort devant la iourte du père de la fiancée ou à ses pieds, et recevoir un cadeau en retour.

Figure 12
Rituel du bet ašar lors d’un mariage (Kazakhstan méridional, septembre 1994).
Photographie : Carole Ferret.

Le tire-bouc est avant tout lié aux noces, mais ne s’y cantonne pas. Il divertit aussi les invités de plusieurs autres fêtes familiales. « Les jeunes gens réclament un kukbure à chaque toj, avant le bajga et après le bajga. Si on le leur refuse, ils menacent de renverser le tùndìk [pièce de feutre qui couvre le haut] de la iourte pour humilier le maître de maison [21] » relatait Nikolaj Ivanovič Grodekov (1889 : 67). Aujourd’hui, il est fréquent lors de la fête donnée pour la circoncision d’un jeune garçon appelée sùndet toj (bala kistermek selon Grodekov 1889 : 99-100), qui a récemment pris une ampleur inédite, en particulier dans le Kazakhstan méridional, parmi les classes aisées (Popova 2015 : 374). Toutes les familles n’ont pas les moyens d’organiser un grand kôkpar pour célébrer un événement familial, c’est un signe extérieur de richesse qui sanctionne une notabilité [22].

Plusieurs kôkpar auxquels j’ai assisté avaient lieu en de telles occasions, mais le lien entre le jeu et l’événement qui le motive est relativement ténu, car la fête peut très bien avoir lieu plusieurs mois après la circoncision et le jeune garçon n’y assiste pas nécessairement. De manière générale, lors de ces festins, les présumés héros de la fête, surtout si ce sont des enfants, mais aussi les jeunes mariés, restent fort discrets. Ils ne sont pas toujours assis à la table du banquet et peuvent même parfois servir en cuisine. Ils ne participent pas non plus au kôkpar. Ce qui importe ici, c’est que le chef de famille donne un kôkpar : qu’il convie un grand nombre d’invités, les sustente et offre des prix généreux ; en un mot, qu’il dépense beaucoup, pas que ses membres s’y distinguent dans le jeu.

Enfin, un même kôkpar peut avoir de multiples prétextes : à la fois la circoncision d’un (ou deux) petit-fils et les soixante ans du grand-père, par exemple. Des toj sont désormais donnés également pour l’entrée à l’école, la fin des études, des anniversaires décennaux, des noces d’argent, etc. À ces raisons individuelles de festoyer s’ajoutent des fêtes collectives, organisées par les pouvoirs publics, soviétiques puis postérieurs, telles que la fête du berger en été, divers jubilés, célébrations nationales ou fêtes du calendrier musulman, toutes ces opportunités entraînant une accumulation festive.

Dans certaines régions, les kôkpar sont extrêmement fréquents, bien plus que les bäjge. « On en fait tout le temps, presque tous les jours, sous n’importe quel prétexte », selon un éleveur du district de Rajymbek. Sur un estivage, par exemple, quelques cavaliers improvisent un kôkpar et d’autres se joignent à eux. Ils se déplacent et de nouveaux participants arrivent. L’un d’eux m’expliquait en 2012 :

Quand un homme s’aperçoit qu’on joue au kôkpar dans les environs, il demande à sa femme ou à ses enfants de garder le bétail et il se dépêche d’aller rejoindre les autres pour entrer dans le jeu ou y assister. Le plus fort des šabandoz arrive à attraper le kôkpar et à le porter plus loin. Il le laisse tomber à la première iourte qu’il croise. L’habitant alors présent dans la iourte doit obligatoirement lui offrir un cadeau, appelé kôkpar žoly, selon ce qu’il a sous la main ; une bouteille de cognac, un vêtement, des bonbons, même un cadeau modeste. S’il est déjà tard, on laisse le kôkpar dans cette iourte et on décide de la prochaine fois qu’on continuera à jouer.

Figure 13
Kôkpar déposé dans une maison après le jeu par deux šabandoz, près de la porte d’entrée et du lave-mains, afin que la maîtresse de maison le cuisine et les invite. Les provisions de sucre et de vodka entreposées derrière sont destinées à une noce qui aura lieu dans deux semaines (sud-est du Kazakhstan, août 2013).
Photographie : Carole Ferret.

Dans les villages, ce dépôt peut avoir une signification légèrement différente. En 2013, alors que j’étais dans la maison de Ryshan à Sarybastau, dans le district de Rajymbek, deux šabandoz à cheval sont entrés impromptu dans sa cour et ont déposé le kôkpar avec lequel ils avaient joué dans l’entrée de sa maison. Cette exception à la règle voulant qu’on n’entre pas à cheval chez autrui (Aouelbekov et Ferret 2013 : 100) signifiait alors que Ryshan devrait cuisiner le kôkpar et les inviter à manger cette viande. Cette anecdote rejoint les souvenirs de Sejsemby Daugarin, qui précise qu’après un « lak tartu », le cavalier vainqueur déposait le chevreau devant la iourte d’un de ses adversaires, qui devait alors préparer un festin (toj) en invitant tout le monde (Sadykov et Omarov 1948 : 55). Elle permet d’interpréter ce même geste devant la iourte du père de la fiancée (cf. supra) non seulement comme une marque de respect envers ce dernier (comme l’écrit Simakov 1977 : 85), mais aussi comme la commande implicite d’un banquet. Déposer le kôkpar devant une maison après le jeu est donc un don à connotation agonistique, fait à un allié ou un adversaire – mais pas à l’un des siens –, qui oblige celui qui le reçoit. En outre, l’expression kôkpar žoly, littéralement « la voie, la route du kôkpar », conduit à comprendre cet usage comme la manifestation d’une chaîne festive, chaque tire-bouc appelant à un nouveau toj chez autrui. Et le parcours du ou des chevreaux sert à désigner le prochain organisateur. Enfin, la locution ôlmes kôkpar « kôkpar immortel, éternel » employée dans le Kazakhstan méridional confirme encore cette même idée que « le kôkpar, ça ne s’arrête jamais » car chacun doit en donner un à tour de rôle, entraîné dans le cycle sans fin des toj.

Il convient donc de distinguer d’une part ces petits kôkpar improvisés sur-le-champ, simplement pour s’occuper entre hommes, montés sur des hongres de travail, et d’autre part les grands kôkpar plus dispendieux, organisés pour des fêtes, rassemblant des šabandoz sur des étalons spécialement entraînés et une foule de spectateurs. Enfin, parmi ceux-ci coexistent des compétitions privées et publiques, de diverses envergures, locale ou régionale, ordonnancées par de riches Kazakhs, des entreprises ou les administrations du district ou de la région, dotées de prix plus ou moins onéreux. Par ailleurs, les types de kôkpar se différencient aussi dans leur déroulement, qui suit des règles variables, plus ou moins formalisées.

Vidéo 1
Petit kôkpar improvisé lors d’une noce à Karasaz (sud-est du Kazakhstan, juin 2012).
Prise de vues et montage : Carole Ferret.
Quatre jeunes hommes jouent sans enjeu pour se distraire. Quelques autres cavaliers les rejoignent, jusqu’à huit. Quelques hommes à vélo ou à pied viennent les regarder. Les chevaux sont de simples hongres de travail. L’un d’eux a un chiffon blanc attaché à la bride pour lui essuyer la tête. L’ambiance est à la plaisanterie.


Des règles du jeu variables et leur observance versatile

Le kôkpar se décline en effet en deux grandes formes : žalpy tartys « lutte générale », où, dans la foule des šabandoz, chacun joue pour soi, ou doda tartys « lutte en mêlée, en touffe », c’est-à-dire en équipe. Le mot kazakh doda, qui qualifie des cheveux ou de la laine ébouriffés, désigne pour le kôkpar à la fois une « équipe », un groupe de šabandoz qui joue ensemble et coopère, et la « mêlée », où plusieurs šabandoz rivaux luttent au corps à corps, agglutinés autour du kôkpar pour s’en emparer. D’autres informateurs utilisent l’expression märe kôkpar « kôkpar avec finish, avec but » pour désigner le jeu en équipe.

Figure 14
But : le kôkpar est lâché à l’intérieur du cercle, le juge-arbitre lève son drapeau (Ouzbékistan, région de Tachkent, mai 1997).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 15
Lutte près du but, de type qazan, sous l’œil d’un juge-arbitre (vêtu d’un tee-shirt orange) (fédération de Russie, république de l’Altaï, juin 2017).
Photographie : Carole Ferret.

Le vainqueur est le šabandoz qui, sorti de la mêlée après avoir réussi à s’emparer du kôkpar, parvient soit simplement à s’éloigner suffisamment, s’étant débarrassé de ses adversaires, soit à marquer un but (ou plutôt un essai, car l’analogie du rugby est plus adéquate que celle du football [23]), c’est-à-dire à lâcher le kôkpar à un endroit déterminé, qui peut être un cercle marqué sur le sol ou un monticule. Dans le premier cas, l’appréciation de la victoire est subjective, laissée à un arbitre. Mais même dans le cas du cercle, il arrive que l’arbitre valide le but alors que le kôkpar a été jeté un peu à côté.

La forme, le nombre et la disposition des buts sont variables. Ainsi, dans les districts de plaine du Kazakhstan méridional, il y a un seul but, ou deux buts entre lesquels tous les participants font des allers et retours, de sorte qu’à chaque fois, tous les šabandoz s’efforcent d’aller dans la même direction. Dans les districts de montagne, les deux buts que tente d’atteindre chacune des deux équipes se situent de part et d’autre d’un centre où le départ est donné. Un entraîneur m’a confié que dans cette configuration la lutte était plus pénible, pour les chevaux comme pour les cavaliers. Dans le qora ouzbek, le finish peut se situer à près d’un kilomètre du départ. Les qazan, littéralement « chaudron », tertres légèrement creusés en leur centre (1,2 m de hauteur et 4 m de diamètre) qui servaient de buts ces dernières années dans les compétitions officielles, ont récemment fait l’objet d’un débat. Ils nécessitent un effort supplémentaire car le šabandoz doit y lancer le kôkpar pour marquer, et non pas se contenter de le laisser tomber comme dans les cercles marqués au sol (märe). En 2017, la fédération kazakhstanaise a décidé de les retirer, notamment pour le championnat du monde à Astana, car, même entourés de pneus pour amortir les chocs, ils provoquent de graves blessures chez les chevaux – une autre raison inavouée étant qu’ils ont été promus au Kirghizstan.

Figure 16
Affluence du public au jeu de tire-bouc (Ouzbékistan, région de Tachkent, mars 2009).
Photographie : Carole Ferret.

Dans la plupart des kôkpar auxquels j’ai assisté, le terrain n’était pas délimité et il arrivait que les participants partent au loin en cherchant à fuir leurs poursuivants. En outre, s’il est généralement vaste et dégagé, il peut être accidenté, ou partiellement pentu. En face du but est placée une tribune, qui peut n’être qu’un simple camion. Là prennent place quelques notables assistant au spectacle et un speaker (tamada), qui annonce l’ouverture du jeu et les victoires.

Figure 17
Au premier plan, des spectateurs à cheval, tournés vers la tribune, au second plan, sans séparation, la mêlée des šabandoz (Kazakhstan méridional, octobre 1994).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 18
Là, ils sont tous tournés vers la mêlée, formant des cercles concentriques de densité croissante autour du kôkpar, tandis qu’au premier plan, un šabandoz ressangle son cheval (Ouzbékistan, mai 1997).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 19
Autour de la mêlée des šabandoz, certains spectateurs observent le jeu, à cheval ou juchés sur le camion, d’autres discutent tranquillement sans y prêter attention (Kazakhstan méridional, mai 2008).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 20
Parmi la foule compacte de cavaliers rassemblés autour du kôkpar, on distingue les spectateurs (sans couvre-chef ou avec une coiffe légère), les šabandoz (la tête protégée par un casque de tankiste ou une chapka) et, près du centre, l’arbitre en blanc avec une casquette (Kazakhstan méridional, avril 1997).
Photographie : Carole Ferret.

L’abondance du public, souvent à cheval près des šabandoz, sans aucune séparation entre joueurs et spectateurs, rend nécessaire d’être surélevé pour distinguer quelque chose du jeu, parce que la mêlée est entourée d’une foule compacte. Par exemple, un kôkpar auquel j’ai assisté en avril 1997 à Aqtas, organisé un dimanche après-midi par un Kazakh de la horde aînée pour fêter le mariage de son fils l’automne précédent, rassemblait plusieurs centaines de cavaliers, dont seulement une petite trentaine de šabandoz. En revanche, les grands kôkpar ordonnancés par les pouvoirs publics ont lieu dans les hippodromes, avec des tribunes classiques. Le tire-bouc se joue alors dans l’espace central, ceint de la piste où se déroulent les courses hippiques. Depuis récemment, le jeu est parfois filmé et projeté sur un grand écran.

Figure 21
Public du kôkpar : s’élever pour distinguer quelque chose du jeu (Ouzbékistan, région de Tachkent, novembre 2008).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 22
Des spectateurs de tous âges, dans des positions diverses, mais uniquement masculins (Kazakhstan méridional, avril 1997).
Photographie : Carole Ferret.

Les équipes, quand elles existent, s’affrontent le plus souvent deux à deux [24]. Elles comptent un nombre variable de šabandoz, entre sept et treize. Elles réunissent, par exemple, les habitants de deux ou trois aouls. Seule une minorité d’hommes joue au kôkpar et il faut parfois plusieurs villages pour former une équipe. L’échelle du regroupement dépend de l’envergure de la compétition : par aoul ou kolkhoze dans les kôkpar petits ou moyens, par district, voire région dans les grands. Dans le jeu en équipe, les šabandoz se font des passes et coopèrent afin que l’un d’entre eux sorte de la mêlée. Ensuite, ils peuvent s’attrouper autour de ce dernier pour qu’il reste hors d’atteinte de leurs adversaires, former une chaîne pour l’encadrer, voire conduire son cheval vers le but, bien qu’il soit théoriquement interdit de tenir par la bride un autre cheval que le sien.

Figure 23
Passe lors d’un petit kôkpar (sud-est du Kazakhstan, juin 2012).
Photographie : Carole Ferret.

Cependant, dans les toj, les šabandoz d’une même équipe ne s’entraident que lorsqu’ils se connaissent et acceptent de collaborer à une victoire collective. Or les équipes ne sont pas stables, elles ne s’entraînent pas ensemble et ne sont constituées que pour la journée. Il n’est pas rare qu’un šabandoz ignore, délibérément ou non, qui est membre de son équipe. Dans ces conditions, il n’est pas question de jeu collectif. Dans une même partie, les uns coopèrent et d’autres jouent en solo. En outre, le prix revient à l’individu qui a marqué le but, pas à l’équipe. Le caractère collectif du jeu est donc limité. En revanche, même dans le cas de la lutte générale, les vainqueurs (le propriétaire-entraîneur et le šabandoz) redistribuent une bonne part du prix à leurs apparentés. La frontière entre jeu individuel et jeu collectif est donc brouillée, cette dichotomie est loin d’être stricte et n’est pas aussi fondamentale qu’on pourrait le croire.

La manière de tenir le kôkpar est également sujette à variations : à bout de bras chez les Kazakhs de Mongolie ou, plus souvent, appuyé sur la selle et coincé sous la cuisse, ce qui faisait dire à mes deux informateurs kazakhs de Mongolie rencontrés dans la région de Semej : « Au Kazakhstan, ce qui compte, c’est la force du cheval, en Mongolie, c’est la force du bras du cavalier. »

Figure 24
Le poids du kôkpar se devine à la position acrobatique adoptée par ce šabandoz, tandis que son coéquipier guide son cheval (Kazakhstan méridional, mai 2008).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 25
Šabandoz arc-bouté au galop pour ne pas laisser tomber le kôkpar, fort lourd (Kazakhstan méridional, mai 2008).
Photographie : Carole Ferret.

Mes interlocuteurs ont cité une série de gestes ou de procédés interdits, ces règles étant parfois annoncées par le speaker au début de la compétition : attacher le kôkpar au pommeau de sa selle ; enrouler une de ses pattes arrière autour d’une étrivière ; soulever la jambe d’un adversaire pour le désarçonner ; saisir sa main ; attraper la bride de son cheval ou lui fouetter la tête. Le šabandoz doit tenir le kôkpar sous sa jambe et son adversaire doit s’en emparer en le tirant vers l’arrière. Plus généralement, il est défendu d’être ivre, ou de monter un cheval qui mord ou rue. Néanmoins, force est de constater que ces interdits ne sont pas toujours respectés. Un šabandoz peut profiter d’être un peu éloigné pour enrouler discrètement une corde autour du pommeau de sa selle, afin d’assurer sa prise sur le kôkpar, ou le tenir à deux mains tandis qu’un coéquipier dirige son cheval. Un ou plusieurs juges-arbitres (aqy alašy) à cheval sont chargés de faire respecter ces règles. Mais ils ne voient pas tout et, en cas d’infraction constatée, la seule sanction adoptée est de ne pas distribuer de prix [25]. Ils sont également responsables de l’identification du vainqueur. Eux-mêmes reçoivent un cadeau pour leur peine. Leur présence n’empêche pas de fréquentes disputes et des plaintes à l’issue du jeu.

Figure 26
Discussion sur l’identification du vainqueur devant le camion-tribune à l’issue d’une partie (Kazakhstan méridional, octobre 1994).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 27
Discussion sur l’issue d’un jeu devant le camion-tribune. Le šabandoz concerné est au centre, l’arbitre à sa droite, en blanc (Kazakhstan méridional, avril 1997).
Photographie : Carole Ferret.

La lutte pour s’emparer du kôkpar est violente et acharnée (cf. Kessel 1967 : 90-100). Les coups pleuvent sur les bêtes et les hommes – bien que la mêlée soit souvent trop serrée pour en asséner. Les adversaires frappent le cheval du šabandoz qui tient le kôkpar pour qu’il démarre en leur abandonnant sa proie. Ils lui coupent la route pour le faire dévier de sa trajectoire. On dit à ce propos : « Tartqannan qaqqan žaman » (C’est pire de se faire couper la route que de se faire tirer le kôkpar).

Figure 28
Les coups pleuvent (Kazakhstan méridional, mai 2008).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 29
Déplacement de la mêlée par translation (Ouzbékistan, région de Tachkent, mars 2009).
Photographie : Carole Ferret.

En un instant, la mêlée autour du kôkpar se fait, se défait ou se refait, donnant tout son sens au mot doda, qui s’emmêle et se démêle, se noue et se dénoue. Elle se déplace aussi par translation, chacun conservant au galop la même place par rapport aux autres. Alors que la situation paraît bloquée, sans issue, un cavalier parvient soudain à s’échapper. La durée d’une partie est très inégale. Tantôt le tour est joué en deux minutes, tantôt la mêlée s’éternise et plus d’une demi-heure s’écoule avant que le but ne soit marqué. Les gens crient beaucoup. Une fois que le kôkpar est jeté dans le cercle, une discussion animée s’engage pour identifier le vainqueur.

Figure 30a
Au cœur de la mêlée (Kazakhstan méridional, octobre 1994).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 30b
Photographie : Carole Ferret.
Figure 31
Au centre de la mêlée, un šabandoz (dont on ne voit plus que la semelle de la botte et la main agrippée à l’encolure de son cheval) a plongé pour saisir le kôkpar (Kazakhstan méridional, mai 2008).
Photographie : Carole Ferret.

Les chutes ne sont pas rares. Heureusement les chevaux évitent de piétiner un congénère ou un homme à terre. Il arrive aussi qu’un cheval trébuche dans un terrier de spermophile et se casse une jambe. Lorsque le terrain est pentu, il est recommandé de ne pas lutter en descente. Un šabandoz qui n’avait pas suivi ce conseil a eu deux côtes cassées. Si les accidents mortels sont relativement rares au vu de la violence du jeu, le sang coule toujours un peu.

Figure 32
Un jeu violent : stigmates de la mêlée (Kazakhstan méridional, mai 2008).
Photographie : Carole Ferret.

L’issue fatale est souvent évitée grâce au fait que les šabandoz montent des montures vivantes, douées d’initiative. Le cheval de kôkpar s’efforce de ne pas se blesser ni de porter atteinte aux autres. Non seulement il obéit au doigt et à l’œil à son cavalier, mais il anticipe ses ordres. Certains champions semblent même se prendre au jeu et donc, pour reprendre la terminologie de Caillois, tout animaux qu’ils soient, ne pas ignorer l’agôn ([1958] 1967 : 53). On m’a raconté que l’un d’entre eux, nommé « Lièvre », gonflait son ventre dès que son cavalier s’était emparé du kôkpar, pour empêcher ses adversaires de le lui prendre. Les meilleurs chevaux, conjuguant force et vitesse, sont doués à la fois pour la mêlée et pour la course [26]. À défaut, ils peuvent parfois, dans le jeu en équipe, aller par paire, chacun ayant sa spécialité. Le kôkpar est un jeu équestre où les qualités du cheval et du cavalier sont réputées compter autant les unes que les autres.

Vidéo 2
Kôkpar à l’occasion de fêtes (toj) près de Nurabad et Angren (Ouzbékistan, région de Tachkent, novembre 2008 et mars 2009).
Prise de vues et montage : Carole Ferret.
Grand kôkpar rassemblant un public nombreux, sur un vaste terrain accidenté non délimité. Les spectateurs se placent sur les hauteurs de la cuvette pour observer le jeu ou ils se mêlent aux šabandoz. Le but est un cercle marqué sur le sol. Le jeu est dynamique, avec beaucoup de galop.
Vue panoramique du terrain, arrivée des cavaliers. Jeu vu de loin, parmi les spectateurs, puis mêlée de plus près (40’’). Groupe de šabandoz galopant vers des spectateurs qui s’écartent en courant (1’). Cheval d’un coéquipier tenu par la bride (1’10 ; 5’ ; 5’30). Mêlée se formant (1’20 ; 3’) puis se déplaçant ; but marqué (2’08 ; 5’20). Changements de direction du groupe des šabandoz (2’20), qui monte au galop sur la colline, parmi spectateurs et véhicules (2’45 ; 4’50), puis en descend (4’ ; 5’). Groupe de tête des šabandoz galopant de face (5’30 ; 8’10), lutte à deux. Mêlée (6’), changements de direction (6’40), spectateurs s’écartant (7’35). Panorama, public (8’30). Retour après la fin du jeu : aqsaqal (8’40), chamelon gagné au jeu ramené par šabandoz (8’50 ; 9’05), public puis chevaux dans un camion (8’57 ; 9’20), embouteillage, šabandoz à pied (9’15), veau gagné (9’18), accolade (9’30), chevaux protégés sous une couverture, y compris sur la tête (9’37), file des véhicules quittant le terrain.

Formalisation et sportification

Les autorités soviétiques menèrent une politique de formalisation des règles du kôkpar, active à partir des années 1950, visant à policer ce jeu brutal et à le transformer en sport. Outre l’établissement de règles et leur observance plus stricte, ce processus de sportification se traduisit par une restriction de l’espace et du temps, avec une délimitation du terrain et de la durée du jeu [27]. Le comité pour les sports et la culture physique de la République socialiste soviétique kazakhe recommandait la variante en équipe (Gunner et Rahimgulov 1949 : 58). À partir de 1958, des kôkpar ont lieu sur des hippodromes, donc sur des terrains plats, lisses et circonscrits. Chaque manche dure 5 à 15 minutes. Les joueurs sont soumis à un contrôle médical et vétérinaire, le déroulement du jeu est surveillé par une commission de juges. Il est inclus dans le programme des Jeux et sports équestres de l’URSS, qui reflète la diversité des compétitions hippiques pratiquées par les peuples de l’Union. L’étalon karabaïr Kokpartar, né en 1929 en Ouzbékistan, fut sacré champion du VSHV [28] de 1939 (Bobylev 1989 : 16). Des femmes étaient encouragées à entrer dans la compétition, telle Suhsur Taboldyeva, jeune bergère du Pamir (Bobylev 1989 : 29), alors que dans la plupart des kôkpar auxquels j’ai assisté, joueurs et spectateurs étaient exclusivement masculins, si bien que ma présence n’était pas toujours bienvenue. Afin de “civiliser” ce jeu et d’en atténuer l’aspect “barbare”, le bouc pouvait être remplacé par un tapis, qui servait en même temps de prix (Gunner et Rahimgulov 1949 : 60 ; Kerimbaev 1951 : 136) – et aujourd’hui par un moulage en plastique de même forme que l’original et pesant 35 kg.

Figure 33
Kôkpar factice, bien plus rigide qu’une véritable carcasse, utilisé lors du championnat de la république de l’Altaï (fédération de Russie, république de l’Altaï, juin 2017).
Photographie : Carole Ferret.

Ce mouvement de sportification prend une nouvelle ampleur après l’indépendance de 1991, avec le développement du kôkpar et la création de fédérations nationales. Sur le fond, le jeu flatte le sentiment national [29]. Bien qu’il soit une tradition du Turkestan sédentaire, il est prétendu renouer avec le patrimoine nomade des Kazakhs (Ferret 2016) ‒ et celui des Kirghizes au Kirghizstan, leurs éternels rivaux si semblables et d’autant plus concurrents.

Sur la forme, Sattarhan Äbdäliev, rencontré en 1994, m’expliquait avoir contribué à la rédaction des règles suivantes : deux équipes de douze joueurs et dix-neuf chevaux s’affrontent, dont neuf participent au jeu en même temps. Les šabandoz sont des hommes âgés de 18 à 50 ans. Le jeu se joue sur un terrain de football [30], en deux manches de 15 minutes. Le bouc pèse de 40 à 50 kg. Le départ est donné au centre, dans un cercle de 9 mètres de diamètre. Le but est situé à 150 mètres. Si autrefois le premier šabandoz qui y jetait le kôkpar avait gagné, c’était alors, dans les années 1990, la première équipe qui avait marqué sept buts – et maintenant, celle qui en a réussi le plus durant un temps donné (60 minutes divisées en trois périodes de 20 minutes, où jouent quatre des douze joueurs de chaque équipe). Les différents éléments de cette nouvelle réglementation (néanmoins susceptible de multiples variations) manifestent ostensiblement une volonté de rapprocher le kôkpar des sports collectifs de ballon. En outre, les joueurs portent les couleurs de leur équipe, les spectateurs sont bannis du terrain, et les buts clairement signalés.

Vidéo 3
Compétition de kôkpar à l’hippodrome de Chymkent (Kazakhstan méridional, mai 2001).
Prise de vues : Sejtqasym Auelbekov. Montage : Carole Ferret.
Jeu en équipe de quatre šabandoz, sans duel (hormis le court engagement), sur un terrain délimité (espace central de l’hippodrome).
Présentation des équipes (50’). Préparation du chevreau et tenue sous la jambe (1’35). Plusieurs luttes pour prise du kôkpar avec mêlées et sorties de mêlées (0 ; 2’ ; 2’50 ; 5’22 ; 6’05 ; 6’30 ; 7’26 ; 9’07 ; 11’), prise individuelle hors jeu (à 45’’ ; 2’33), engagements à deux (6’35 ; 10’50) ; translations de la mêlée (2’15 ; 8’02), luttes à deux (4’30 ; 5’ ; 8’02 ; 9’50), passe (11’36), tenue du cheval du coéquipier par la bride (4’15 ; 4’45 ; 5’35 ; 5’48 ; 8’25 ; 9’50), buts marqués (5’20 ; 6’15 ; 6’48 ; 10’03 ; 12’50), cheval se cabrant (7’28), chute d’un cavalier et remplacement (8’37), changement de monture (10’15). Chant d’un aqyn « barde » s’accompagnant d’une dombyra (instrument à deux cordes) (son direct à partir de 10’08 et vue dans le public à 12’52).



Cette volonté est encore plus évidente dans les règles adoptées depuis 2000, comprenant des calques purs et simples du football ou du hockey (mais, paradoxalement, pas du rugby [31]) : la création d’une « surface de réparation [32] » et d’équivalents de tirs au but [33] en cas d’égalité à l’issue du temps imparti (et après 10 minutes de prolongation en finale, où la première équipe qui marque a remporté le tournoi), de touche en cas de sortie du terrain (arrêt du jeu et reprise par un « duel de prise »), de penalty (« duel au but » aux dépens de celui qui a commis une faute à proximité d’un but, dans la surface de réparation), d’exclusion temporaire ou définitive du joueur fautif en cas d’infraction, etc [34].

Figure 34
Duel de prise (fédération de Russie, république de l’Altaï, juin 2017).
Photographie : Carole Ferret.

De nouvelles clauses sont introduites les unes après les autres pour répondre de manière systématique à différents cas de figure, non prévus auparavant. Cette formalisation et cette systématisation des règles du jeu manifestent une tendance vers un type d’actions que je qualifie d’a priori (Ferret 2014), modélisées et exécutées suivant un schéma préétabli, opposées aux actions a posteriori ou opportunistes qui prévalaient dans les formes antérieures du jeu – et toujours aujourd’hui, dans les kôkpar des toj [35]. Cette réglementation vise aussi à une normalisation et à une uniformisation du jeu, en excluant certaines manières de jouer, mais elle est elle-même si changeante qu’elle échoue partiellement à atteindre cet objectif.

La généralisation du jeu d’équipe dans les compétitions officielles a également conduit à une répartition des rôles au sein de chaque équipe, alors plus stable et mieux soudée que décrit précédemment, entre défenseurs et attaquants. L’instauration de règles pour le tire-bouc et leurs modifications successives n’ont donc rien d’anecdotique. Outre qu’elles circonscrivent l’espace, le temps et les acteurs du jeu, qu’elles tentent d’en limiter la dangerosité et qu’elles le tirent vers les sports collectifs les plus connus internationalement, elles n’en permettent plus que la variante en équipe, ayant banni la lutte générale, trop chaotique. Elles en ont donc métamorphosé la nature.

Cependant, seuls se déroulent ainsi les kôkpar organisés par les autorités publiques dans le cadre de compétitions sportives (des championnats régionaux, nationaux, Jeux mondiaux nomades au Kirghizstan en 2014 et 2016), de jubilés célébrant les événements ou les héros de l’histoire nationale (150 ans du poète Abaj, de l’aqyn Žambul, 100 ans de l’écrivain Auezov, etc.) ou de fêtes calendaires telles que nauryz, lors de l’équinoxe de printemps. Les kôkpar privés des toj se passent comme décrit supra, sans terrain délimité ni nombre déterminé de šabandoz. Bien que la situation politique soit différente en Afghanistan, les deux grandes formes de jeu décrites ici rejoignent, dans leur déroulement et leur contexte, l’opposition entre tudabarai (chacun pour soi, sans limite spatiale, chaque partie étant distincte, organisé par un parrain privé à l’occasion d’un rite de passage) et qarajai (en équipe, avec des buts, où les points sont comptés, sponsorisé par l’État pour une fête publique) signalée par Azoy ([1982] 2002 : 21-22 et passim).

J’ai assisté en juin 2017 au championnat de la république de l’Altaï. C’était un tournoi où les équipes étaient opposées deux à deux en plusieurs manches. Les šabandoz, casqués, portaient des tee-shirts de couleur assortie. Le but était un monticule entouré de pneus (du type qazan) où il fallait déposer le kôkpar, qui était un animal factice. Au départ, deux šabandoz adverses devaient saisir le kôkpar par terre sans aucune intervention des autres. Il arrivait même qu’un seul se baisse pour l’attraper, son adversaire préférant attendre qu’il l’ait soulevé pour le lui prendre. En effet, l’engagement se fait désormais souvent par un duel de prise, qui peut opposer les capitaines de chaque équipe (Bobylev 1989 : 26). Et le speaker compte les buts marqués. Si aucun ne l’a été lors des 15 minutes de temps réglementaire, le jeu se poursuit encore 15 minutes puis, en cas d’ex aequo, se décide par un duel au but. Restreindre la lutte pour le kôkpar à un duel entre deux couples cheval-cavalier en début (duels de prise) ou en fin de manche (duels au but) est une manière de rendre le jeu plus visible et donc plus facile à appréhender pour le spectateur qu’une mêlée aussi inextricable qu’indescriptible. La personnalisation des chevaux et le vedettariat de quelques champions, humains et équins, autour desquels se construisent des légendes, sont un aspect supplémentaire de la sportification de ce jeu.

Vidéo 4
Championnat de kôkbôrù de la république de l’Altaï (fédération de Russie, juin 2017).
Prise de vues et montage : Carole Ferret.
Tournoi avec parties successives opposant deux équipes dont les joueurs portent des maillots et des casques de couleur assortie. Quatre šabandoz jouent simultanément dans chaque équipe. Le chevreau, rigide, est factice. Le terrain et le temps de jeu sont délimités. Les buts sont des monticules (qazan) entourés de pneus. L’engagement se fait par duel de prise. La finitude du terrain réduit l’étendue des galops.
Vue générale du terrain. Présentation de deux équipes, dont les membres se serrent la main et partent de leur côté. Duel de prise (27’’ ; 2’40) ; mêlée près du but (50’’ ; 1’20 ; 3’50) ; tenue du cheval du coéquipier par la bride (1’20 ; 2’) ; cheval se cabrant (1’40) ; but marqué (1’56 ; 2’35). Šabandoz parvenant à saisir le kôkpar, contourner ses adversaires et marquer seul (2’10). Duel de prise (2’40) où l’un des deux šabandoz, en vert, attend que son adversaire, en jaune, soulève le kôkpar de terre pour le bousculer ou le lui prendre ; mêlée (3’30) ; lutte à deux (3’40).

Un jeu bien doté, lourd de signification sociale

En revanche, dans les kôkpar privés, personne ne compte les buts, car chaque but clôt le jeu et donne droit à un prix. Les parties, qu’on pourrait alors appeler « assauts » en raison de leur combativité, de leur brièveté et de leur multiplicité, se succèdent dans la journée, indépendantes, mais pas équivalentes car plus ou moins bien dotées. Ici, la grande affaire, ce sont les prix, dont tirent prestige les récipiendaires, mais aussi les donateurs. Très onéreux, distribués en nature ou en argent, ils sont offerts principalement par l’organisateur du toj. Les prix les plus importants sont dits qyryq tůaq « 40 sabots », faisant référence au bétail distribué. Leur valeur varie d’un kôkpar à l’autre et, le même jour, d’un assaut à l’autre. Des voitures sont en jeu dans les plus courus, sinon des tapis ou de l’électroménager.

Figure 35
Spectateurs juchés sur un camion où se trouvent deux poulains, deux chamelons et quelques moutons, futurs prix pour les vainqueurs (Kazakhstan méridional, avril 1997).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 36
Après l’épreuve, les uns repartent avec un chamelon gagné au kôkpar… (Ouzbékistan, région de Tachkent, mars 2009).
Photographie : Carole Ferret.
Figure 37
… un autre avec un tapis (Ouzbékistan, région de Tachkent, novembre 2008).
Photographie : Carole Ferret.

Par exemple, près de Chymkent en octobre 1994, un chameau et deux moutons pour le premier assaut, puis une vache et trois moutons, ensuite une voiture Moskvič. Le véhicule est souvent d’occasion, voire offert juste pour la forme [36] car il n’est plus en état de marche comme dans un kôkpar modeste en avril 1997, à Aqtas. Dans un autre plus important ont été distribués au total dans la journée 100 chevaux, 100 bovins, 50 boucs, 20 chameaux, une voiture Toyota, une Moskvič, une Žiguli. En argent, les prix peuvent atteindre jusqu’à 10 000 dollars, mais plus souvent quelques centaines.

Les vainqueurs (propriétaires-entraîneurs et šabandoz) les redistribuent souvent avec largesse, comme le relevait déjà Kušner : « les prix gagnés sont distribués entre apparentés et membres du clan et ne reviennent finalement pas au vainqueur » (1929 : 80). Aujourd’hui, certains informateurs déclarent aussi qu’ils ne gardent rien pour eux, même si cette assertion est quelque peu exagérée. Par exemple, en 1997 dans la région de Tachkent, j’ai remarqué que personne ne se pressait autour d’un šabandoz de 30 ans, quatre fois vainqueur en deux heures, pour demander sa part après chaque victoire comme les gens le faisaient pour les autres, car il avait la réputation de ne pas partager. En revanche, un autre šabandoz, âgé de 45 ans, qui n’avait pas gagné depuis deux ans, a tout redistribué immédiatement à sa parentèle et ses connaissances, tant il était heureux d’avoir enfin remporté une victoire. Pour beaucoup, propriétaires ou šabandoz, ce qui compte avant tout, c’est le prestige d’avoir gagné : c’est une question de merej « gloire, réputation, honneur ».

Un nouveau riche kazakh prénommé Ajnabek, au volant d’une grosse Mercedes, me racontait ainsi en 1997 :

L’année dernière, j’ai acquis un cheval contre le dernier modèle de Volga [12 000 dollars environ], mais il est mort la même année. Je possède cinq chevaux de kôkpar. Si je participe à un kôkpar sans gagner aucun prix, je me sentirai mal jusqu’à ce que je gagne. Je ne joue pas pour les prix, car je n’en ai pas besoin [sous-entendu : je suis assez riche comme ça]. Non, ce que j’attends, c’est qu’on annonce au micro que c’est le cheval d’Ajnabek qui a gagné.

Cette constatation rejoint la préoccupation première des participants au bouzkachi en Afghanistan, attachés à faire grandir leur « nom » (Azoy [1982] 2002 : 37 et passim).

Vidéo 5
Kôkpar pour un toj près de Žanabazar (Kazakhstan méridional, mai 2008).
Prise de vues et montage : Carole Ferret.
Kôkpar d’envergure moyenne, rassemblant environ 200 personnes, sur un terrain encore vert, non délimité, joué en équipe, avec deux buts marqués sur le sol. Les deux équipes sont ainsi formées ce jour-là : la première regroupe tous les gens de l’aoul Žanatalap, la seconde tous les autres. La dotation est modeste, les prix les plus élevés étant un mouton, un lecteur de DVD, 2 000 teņge. L’engagement s’effectue par prise, dans la mêlée, du kôkpar déposé par terre devant le camion-tribune, à même distance des deux buts. Outre les šabandoz, propriétaires-entraîneurs et spectateurs, les acteurs du jeu sont : l’organisateur du toj, un speaker (tamada), un maître de cérémonie (toj basy « chef du toj ») responsable de la bonne tenue du jeu, qui apaise les disputes, appelle les secours en cas de blessure, etc., un comptable (eselšì) qui note tous les prix distribués sous la surveillance du toj basy, un arbitre principal (tôraġa) secondé par deux aides, placés près de chaque but.
Bénédiction (bata) prononcée avant le début du jeu près du camion-tribune (contre rétribution). Puis annonce des règles du jour par l’arbitre (20’’). Šabandoz ressanglant son cheval (30’’). Mêlée (35’’ ; 1’35 ; 2’10 ; 4’10), lutte à deux (1’10), translation de la mêlée (1’40 ; 4’35), mêlée vue de près (1’50), discussion avec l’arbitre devant le camion-tribune (3’10) puis mêlée tournoyante (3’20), tenue du cheval du coéquipier par la bride (3’55 ; 5’10 ; 5’30), šabandoz parvenant à sortir de la mêlée en arrachant le kôkpar, tenu à bout de bras (4’50), groupe de tête traversant la route pour rejoindre le but en passant de l’autre côté pour contourner les adversaires, mêlée (5’50), autre šabandoz s’en extirpant (6’10), puis rejoint mais parvenant à marquer un but (6’40). Mêlée vue de près (6’50 ; 7’20 ; 9’14). Kôkpar à terre (8’40). Échange de billets et serrage de mains (9’).



Au Kazakhstan, des prix sont offerts non seulement aux vainqueurs, mais aussi à certains spectateurs représentant chaque clan, lignage ou autre communauté. Par exemple, au début d’un kôkpar près de Chymkent en octobre 1994 ont été distribués un taj « poulain d’un an » à un aqsaqal « barbe blanche, ancien » du clan Dulat de la horde aînée, un taj à un aqsaqal du clan Qoņrat de la horde moyenne, un taj à un aqsaqal de la horde cadette, un taj à un aqsaqal Qoža (descendants présumés de Mahomet), une tana « génisse d’un an » à un aqsaqal ouzbek, une tana à un aqsaqal kirghize, une tana à celui qui a dit la bénédiction (bata) du kôkpar, de l’argent à un Russe, et même dix dollars pour moi, une Française. Chaque aqsaqal ou représentant d’une communauté se dirige vers la tribune pour recevoir son prix, appelé telìm « part (d’un butin) ; lot (de terre) ». Il importe de n’oublier personne, afin que chaque subdivision lignagère présente reçoive son dû. Paradoxalement, c’est surtout dans la variante du jeu en lutte générale, plus qu’en équipe, que cette dimension lignagère prime. En dépit de l’idée de partage véhiculée par le mot telìm, il ne s’agit pas ici de redistribuer parmi les siens un prix reçu (comme le font les vainqueurs, et pas seulement au kôkpar, car c’est une pratique obligée en de nombreuses occasions en Asie centrale), mais plutôt de signaler et de souligner par des dons nominatifs faits à plusieurs personnes ne faisant pas partie des mêmes groupes la présence de nombreux segments de la société. En effet, l’organisateur du toj s’enorgueillit d’avoir su rassembler la foule la plus large et la plus diverse possible. C’est d’ailleurs une offense que de ne pas répondre à une invitation à une fête. En outre, donner à ces quelques représentants transforme l’ensemble de la communauté concernée en receveur, donc obligé.

Figure 38
Des aqsaqal à cheval représentant diverses subdivisions lignagères s’approchent de la tribune pour recevoir leur prix (Ouzbékistan, mai 1997).
Photographie : Carole Ferret.

Si les prix revêtent une importance capitale, en revanche, le kôkpar ne donne pas lieu à des paris, à ma connaissance. De grosses sommes d’argent et des objets de grande valeur circulent lors de ces fêtes, mais aucun de ces échanges n’est anonyme comme le serait un pari d’argent : receveur et surtout donateur sont annoncés à grand bruit dans les toj, où il importe avant tout de faire montre de sa libéralité (Werner 1999 : 48-49).

À chaque victoire, le speaker proclame le prix, les noms du šabandoz et du propriétaire du cheval, leur appartenance lignagère, rarement le nom du cheval sauf s’il s’agit d’un champion célèbre. Tout au long du kôkpar, il fait l’éloge de la générosité du donateur organisateur du toj. Voici les mots de l’un d’entre eux, répétés avec emphase lors d’un kôkpar pourtant modeste ayant eu lieu à Täžik Mähällä dans la région de Tachkent en mai 1997 :

Combien de personnes a-t-il nourries ces jours-ci ? Il leur a donné à manger, donné du pain ! Si j’ai trois invités, j’ai du mal à les contenter et lui, il a nourri pendant trois jours d’innombrables hôtes ! Dans cette partie, le prix sera 1 000 sǔm pour l’aller [environ 12 euros], 2 000 sǔm pour le retour [37]. Regardez comme ça augmente, c’est extraordinaire ! Comme sont nombreux ses parents qui apportent eux-mêmes des prix ! [Sous-entendu : en contre-don d’un présent auparavant offert par l’organisateur lui-même.]

En effet, des apparentés peuvent ajouter de leur poche au fonds et leur nom est également proclamé, en précisant le montant de leur don. Ces mots qui soulignent le caractère ostentatoire des dépenses sont à rapprocher de ceux du palefrenier au service d’un puissant khan afghan : « Un homme donne un grand tooi, dépense beaucoup d’argent, donne beaucoup de récompenses… tout cela pour le nom » (Azoy [1982] 2002 : 32 ; 51) et montrent explicitement à quel point ces festivités relèvent du potlatch [38]. De fait, du kôkpar comme du bäjge (Ferret 2008), l’organisateur tire autant sinon plus de gloire que les vainqueurs. Donner est plus prestigieux que recevoir [39].

Figure 39
Dons lors d’un kôkpar montrant la place centrale occupée par l’organisateur du toj.
Schéma : Carole Ferret.

Conclusion

Selon l’interprétation courante, le kôkpar serait, dans sa rudesse, une démonstration de l’ethos centrasiatique. Ainsi, pour Dupree, « comme le baseball pour les Américains, le cricket pour les Anglais ou le football pour les Français, le bouzkachi caractérise et caricature même souvent l’essence de la culture afghane [40] » ([1973] 1980). C’est un jeu « qui illustre parfaitement le modèle culturel nomade d’Asie centrale, composé d’une compétition individuelle féroce à l’intérieur d’un cadre de coopération informel », produit d’une « société rude, repliée sur soi et axée sur le collectif » [41] (Dupree, cité par Lawrence 1982 ; voir aussi Azoy [1982] 2002).

En entrant dans le détail de la préparation et du déroulement du kôkpar, nous avons révélé d’autres éléments, sans doute moins manifestes, mais non moins significatifs. Premièrement, une physiologie originale, marquée par l’obsession de la chaleur et du gras, qui fonde un entraînement composé d’une succession de régimes contraires, visant à accroître la moelle des os, d’où le cheval tire sa force. Cette préparation physique du cheval privilégie les actions discontinues, aux antipodes de la tempérance.

Deuxièmement, l’intégration de ce jeu dans une économie festive où, parmi les trois principaux acteurs du kôkpar (šabandoz, propriétaire-entraîneur et organisateur du toj), c’est ce dernier qui, plus encore que les joueurs, tire la plus grande gloire, par sa générosité ostentatoire. Dans ce domaine, le tire-bouc correspond à une action essentiellement indirecte (agir en visant un autre but), qui revêt même un aspect contraire, car l’omniprésence du don ne doit pas faire oublier le caractère foncièrement paradoxal du fait de donner pour avoir. En distribuant du pain et des jeux ou, plus exactement ici, de la viande et des prix, l’ordonnateur de la fête accroît son nom, son pouvoir et, en fin de compte, ses biens aussi.

Troisièmement, une formalisation des règles, une restriction de l’espace, du temps et des acteurs du jeu, qui participent du mouvement global de sportification des activités ludiques. Il ne serait cependant pas exact d’y voir simplement le remplacement d’un jeu “traditionnel” par un sport “moderne” ou, dans les termes de l’anthropologie de l’action, la substitution, dans son déroulement, des actions opportunistes, instables ou chaotiques par des actions a priori ordonnées et obéissant à des règles systématiques.

En effet, le kôkpar se distingue des autres sports par la coexistence actuelle de types divers, qui peuvent être regroupés sous trois grandes formes : il se joue aujourd’hui non seulement comme une compétition officielle, réglementée et policée (les championnats de tire-bouc) ou comme un loisir débridé (les parties de kôkpar improvisées sur les estives) – de même que le football peut être joué en équipe de 11 sur un terrain dédié ou à quelques-uns en bas d’un immeuble –, mais aussi comme une cérémonie sociale, partie intégrante des grandes fêtes familiales (toj) qui imprègnent toute la sociabilité centrasiatique. Sous cette dernière forme, le kôkpar, plus qu’un loisir et plus qu’un sport, est un jeu bien sérieux [42].

Glossaire

Abréviations :

  • fr. : français
  • kaz. : kazakh
  • kir. : kirghize
  • ouz. : ouzbek
  • rus. : russe
  • tadj. : tadjik
  • ←türk : mot d’origine turque
  • turkm. : turkmène

fr. aoul, rus. aul ←türk ; kaz. auyl ; kir. ajyl : unité de nomadisation, campement nomade et, par suite, village.

kaz. aqsaqal ; kir. aksakal : « barbe blanche », ancien.

kaz. aqyn ; kir. akyn : barde.

kaz. as ; kir.  : fête funéraire ayant lieu, en principe, un an après le décès.

kaz., kir. bata : bénédiction.

kaz. bau : brassée, unité de mesure du foin correspondant à 5 kg environ.

kaz. bäjge ; kir. bajge : course de chevaux sur de longues distances. Cf. kaz. šabys ; kir. čabyš ; turkm. čapyšyk : course hippique.

kaz. doda : touffe de cheveux ou de poils ébouriffés ; mêlée (ou équipe) au kôkpar.

kaz. elì : travers de doigt, unité de mesure servant notamment à évaluer l’épaisseur de la graisse.

rus. ←türk kalym ; kaz. qalyņ ; kir. kalyņ : prix de la fiancée, compensation matrimoniale donnée aux parents de la fiancée.

kaz. kôknär : pavot, narcotique opiacé.

kaz. kôkpar (tartys) ; kir. kôpkôrù, kôkbôrù « loup bleu » ; tadj. kupkori : jeu équestre du tire-bouc. Aussi appelé tadj. buzkaši ; kir. ulak (tartyš) ; ouz. et tadj. uloq ; turkm. ovlakgapdy.

kaz. märe : but (au kôkpar), sous la forme d’un cercle marqué sur le sol.

kaz. merej : gloire, réputation, honneur.

kaz. oņaltu : engraisser, se remettre, s’améliorer.

kaz. qamšy ; kir. kamčy : fouet des cavaliers.

kaz. qaņtaru ; kir. kaņtarga ; ouz. qantarmoq : attacher un cheval les rênes tendues, retenues par le pommeau de la selle après un effort ; garder un cheval à l’attache et à la diète pour le préparer à une compétition.

kaz. qazan ; kir. kazan : chaudron ; but (au kôkpar), sous la forme d’un tertre légèrement creusé en son centre.

kaz. qazy ; kir. kazy : graisse abdominale et costale du cheval ; saucisson de cheval.

kaz. qos uys : jointée, unité de mesure des céréales, qui correspond à environ 0,5 kg de grain.

kaz. qůn ; kir. kun : prix du sang, amende à acquitter en cas d’homicide ou de mutilation par le clan du fautif.

kaz. qůnan ; kir. kunan : poulain de deux ans (dans sa troisième année).

kaz. šabandoz ; kir. čabandoz : cavalier participant au jeu équestre du tire-bouc.

kaz. saptama : grandes et lourdes bottes portées par les šabandoz.

kaz. serke : bouc castré qui peut servir de meneur du troupeau de moutons.

kaz. šìlde : période de quarante jours les plus chauds (žaz šìlde) et les plus froids (qys šìlde) de l’année, respectivement du 25 juin au 5 août et du 25 décembre au 5 février.

kaz. suytu ; kir. suutu : attacher ; refroidir ; entraîner un cheval.

kaz., kir. taj : poulain d’un an.

kaz., kir. tana : génisse d’un an.

kaz. telìm : part (d’un butin) ; lot de terre ; prix offert lors d’un kôkpar à un aqsaqal ou un représentant d’une communauté.

kaz., kir. toj : fête, festin, marquant un rite de passage tel que le mariage (kaz. qyz ůzatu toj, noce dans la famille de la fiancée ; ùjlenu toj, dans la famille du fiancé) ou la circoncision (sùndet toj), réunissant un grand nombre de personnes et donnant lieu à des dépenses ostentatoires.

kaz. tůmar ; kir. tumar : amulette, talisman.

kaz. žùz : horde, confédération tribale chez les Kazakhs composée de plusieurs clans et lignages.

add_to_photos Notes

[1La majorité de mes informations de terrain provenant du Kazakhstan, c’est le terme kôkpar qui sera retenu dans cet article, qui traite prioritairement du cas kazakh. Et sauf mention contraire, les mots en langue originale seront cités en kazakh. La translittération du cyrillique suit la norme ISO 9 : 1995, à l’exception du қ noté q.

[2Voir l’extrait de Kolosovskij (1910 : 111-2, cité dans Ferret 2009 : 231). Abdulkarimov (2006 : 148) comprend que l’agressivité du kôkpar puisse choquer des spectateurs issus d’autres cultures. Aussi les tentatives de réglementation du jeu, à l’époque soviétique comme récemment, visent-elles à son aseptisation, afin de le rendre plus acceptable en tant que sport au niveau international (cf. infra).

[3Dans les langues turques, les couleurs bleue, verte et grise sont désignées par un même adjectif.

[4« Another and more amusing kind of race is the following : — One man places a goat on the horse before him, and sets off at full gallop ; fifteen or twenty others immediately start off after him, and whichever of these can seize the goat, and get safe off with it beyond the reach of the rest, retains it for his prize. The rapidity with which the goat sometimes changes masters is very laughable ; but the poor animal is occasionally torn to pieces in the scuffle. » (Burnes 1842 : 202.) Sauf mention contraire, les traductions du russe et de l’anglais sont de mon fait.

[5« According to tradition, the game developed on the plains of Mongolia and Central Asia, where nomadic horsemen of the region are said to have used prisoners of war instead of goats or calves, dismembering the hapless creatures and reducing them to masses of hominid jelly during the play. » (Dupree [1973] 1980 : 218.)

[6Sur le développement du polo en Argentine, sport indicateur de civilisation, qui suivit le déclin du gaucho et de ses jeux violents, dont le pato, voir Archetti 1995 et Hémeury 2009.

[7Aussi la traduction française « jeu d’enfer » du « deep play » de Geertz à propos du combat de coqs ([1972] 1980) s’appliquerait-elle plus littéralement au jeu de tire-bouc.

[8Voir par exemple les mémoires de Hakel (2010, chap. IV) sur la pratique courante du tire-bouc au Tadjikistan dans les années 1940.

[9Également présents chez les Kazakhs de Chine, selon les dires d’un gardien de troupeau de chevaux oralman. Dans l’Altaï russe, le kôkpar était en perte de vitesse dans les années 1980 parmi les Kazakhs (Konovalov 1986 : 140), mais il est maintenant pratiqué par plusieurs ethnies. Les jeux équestres des Kirghizes sont sensiblement les mêmes (Simakov 1984).

[10Ulan Bigožin, anthropologue kazakh rencontré en 2018, m’a affirmé que le kôkpar était présent dans les régions d’Akmolinsk (actuelle Astana) et de Pavlodar avant la seconde guerre mondiale, puis a disparu et est réapparu récemment, en s’inspirant du modèle méridional. Également dans le Nord, mais plus à l’ouest, dans le district de Temir (région d’Aktûbinsk), S. Daugarin, gardien de troupeaux de chevaux né en 1876, « maître es élevage socialiste », distingue dans ses mémoires deux jeux équestres : d’une part, le « kokpar », où un cavalier tenant de l’argent dans un foulard (le futur prix) galope pour fuir ses poursuivants et, s’il est rejoint, passe le foulard au suivant, le vainqueur étant celui qui réussit à s’échapper ; d’autre part, le « lak tartu », où deux cavaliers entourés d’une foule tiennent un chevreau décapité chacun par une patte et tentent de se l’arracher, celui qui y parvient devant sortir de la mêlée et s’échapper au triple galop (Sadykov et Omarov 1948 : 55). Il existe donc de fortes disparités régionales dans les dénominations du jeu et les manières de jouer.

[11Voir les vidéos du champion Ahilles « Achille », un solide bai belle face qui s’arc-boute et chasse des hanches pour refouler ses adversaires hors du cercle, loin du kôkpar, et résister à leur poussée (https://www.youtube.com/watch?v=e_ZlcIJ-kDA et passim).

[12Les Kazakhs se divisent en trois confédérations tribales appelées žùz « horde » : la grande horde (ou l’aînée) dans le Sud et le Sud-Est, la horde moyenne au centre, la petite horde (ou la cadette) à l’Ouest. Ces hordes se segmentent en plusieurs clans et subdivisions lignagères emboîtées.

[13Sur l’entraînement au bouzkachi en Afghanistan, voir Kessel 1967 : 50, 240 ; Michaud et Michaud 1988 : 106.

[14Le verbe qajyru, « restituer », est aussi utilisé pour le dressage d’un oiseau pour la chasse au vol.

[15Voir Jozan 2012 sur la double culture des céréales (en deux saisons), méconnue des statistiques officielles en Ouzbékistan.

[16Voir Ferret 2004 sur le rôle de l’attache dans le dressage et l’entraînement des chevaux centrasiatiques.

[17Le qaņtaru désigne également le fait, quand le cheval est en sueur après un effort, de l’attacher court pendant quelques heures, afin qu’il ne puisse ni manger ni boire (Ferret 2004 : 246).

[18C’était une faveur, due au fait que je connaissais cet entraîneur depuis plusieurs années, car la majorité des propriétaires refusent de voir leur cheval de kôkpar monté par une femme. C’est pourtant le meilleur des piédestaux pour distinguer quelque chose du jeu en s’approchant sans danger de la mêlée.

[19La couturière que j’ai rencontrée en 2008 m’a précisé que la confection d’un costume de šabandoz demandait deux jours de travail. Son coût de revient était de 2 000 teņge (équivalant alors à environ 10 euros) pour le tissu et de 500 à 700 teņge pour le travail.

[20Une marque de vêtements de prêt-à-porter nommée Kokpar a été créée dans les années 2000, promue par le slogan publicitaire « Force et témérité ».

[21S’attaquer à la iourte d’autrui, a fortiori à son sommet, était perçu comme une offense des plus sérieuses.

[22De même en Ouzbékistan, selon Pétric (2002 : 163).

[23Notamment par l’existence de la mêlée et le fait que le tire-bouc, comme le rugby ou le football américain, est un sport de combat, où les joueurs saisissent le ballon (ou le kôkpar) en s’opposant au corps de l’adversaire, et non un sport de contact, comme la plupart des jeux de balle, où les adversaires s’opposent au ballon (Darbon 2002) – à ces deux différences près qu’ici, les corps du joueur et de l’adversaire incluent celui de leur cheval respectif et qu’au moment de marquer le šabandoz lâche le kôkpar.

[24Gunner et Rahimgulov (1949 : 67) présentent néanmoins trois dispositions possibles du terrain, selon que les équipes qui s’opposent lors d’une même partie sont au nombre de deux, trois ou quatre.

[25Sauf dans les compétitions officielles récentes, où d’autres sanctions ont été instaurées.

[26Outre les vidéos d’Ahilles (cité supra), voir le récit de Will Boast (2017 : 35) sur un autre champion de kôkpar nommé Lazer, capable de feinter ses adversaires (et même une lutte entre eux deux : https://www.youtube.com/watch?v=lY_ucjflCSM ; page consultée le 14 mai 2018). Voir aussi Willekes 2017 : 297.

[27Sur la maîtrise de la violence dans l’instauration des règles du rugby, voir notamment l’article de Dunning « Lien social et violence dans le sport » ([1986] 1994). Sur l’importance cruciale des propriétés formelles des sports, voir notamment Darbon 2002 à propos du rugby à XV ou à XIII.

[28Vsesoûznaâ sel’skohozâjstvennaâ vystavka, grande manifestation qui précéda le VDNKh, Exposition des réalisations de l’économie de l’URSS.

[29Il peut même être considéré comme un « moyen d’éducation patriotique pour la jeunesse » (Bimahanov 2015). Le kôkpar est un des éléments de la culture kazakhe promus dans le cinéma de la propagande gouvernementale (Isaacs 2015 : 405).

[30Souvent de plus grande taille, mais progressivement réduite : de 400 à 1 000 m de côté selon Gunner et Rahimgulov (1949 : 60) ; 300 m sur 30 m selon Bobylev (1989 : 26) ; 200 m sur 70 m lors des Jeux mondiaux nomades qui se sont déroulés en 2014 au Kirghizstan.

[31Il est frappant de constater que ces réglementations ignorent la mêlée (doda), dont la taille a été de fait réduite par la limitation du nombre de joueurs.

[32Dénommée comme au football, où les membres de l’équipe adverse n’ont le droit de pénétrer que lorsque le kôkpar s’y trouve.

[33Ce moment décisif nommé bullit comme au hockey (de l’anglais bullet) se joue ainsi : deux joueurs adverses distants de 30 mètres démarrent au coup de sifflet de l’arbitre ; l’un d’eux tient le kôkpar et doit marquer sans être rejoint ni empêché par son poursuivant. La même procédure est répétée quatre fois pour la décision finale, avec tantôt un membre de l’équipe A, tantôt un membre de l’équipe B qui porte le kôkpar. Je l’appellerai « duel au but » pour le différencier du « duel de prise », où seuls deux šabandoz luttent pour attraper le kôkpar lors de l’engagement.

[34Voir les règles du kôkbôrù adoptées lors des Jeux mondiaux nomades au Kirghizstan sur http://sport.akipress.org/news:94898 (page consultée le 14 mai 2018).

[35Cette interprétation peut être rapprochée des oppositions décrites par Sébastien Darbon (2007) entre un sport “archaïque”, le cricket, et un sport “moderne”, le baseball, ce dernier étant caractérisé par une rationalisation et une spécialisation des tâches inspirées de l’organisation scientifique du travail.

[36C’est-à-dire pour qu’on raconte ensuite qu’au kôkpar d’Untel (l’organisateur), il y avait une voiture parmi les prix.

[37Dans ce kôkpar-ci, l’ensemble des concurrents allaient vers un même but et ensuite vers l’autre, effectuant ainsi des allers et retours.

[38Cette valorisation de la générosité est également manifeste dans des courses du Nord-Est sibérien, où l’organisateur peut choisir de participer à une course bien qu’il ne saurait en prendre le prix, afin d’avoir l’occasion de le donner deux fois (Plattet et al. 2013 : 499). Toutefois, je n’ai pas observé en Asie centrale d’énigme similaire où le prix n’échoit pas au vainqueur.

[39Cf. figure 39 : ce schéma partiel n’inclut pas l’ensemble du système des dons ni, par exemple, les multiples échanges ayant lieu entre affins à l’occasion du mariage, qui sortent du présent propos.

[40« Buzkashi, like baseball to the American, cricket to the British, and soccer to the French, characterizes and often caricatures the essence of Afghan culture » (Dupree [1973] 1980 : 218).

[41« which epitomizes Central Asian nomadic cultural patterns-fierce individual competition within a framework of loose cooperation […] harsh, inward-looking, group-oriented society » (Dupree, cité par Lawrence 1982 : 6).

[42Par l’oxymore « jeu sérieux », non seulement je souligne la gravité qui imprègne tout le kôkpar, mais j’entends aussi ses caractéristiques qui l’éloignent de la définition du jeu en tant qu’activité gratuite et non obligatoire (voir Caillois [1958] 1967, Bromberger 1995, Hamayon 2012). Pour approfondir l’analyse, il conviendrait par ailleurs de développer la notion de jeu en kazakh, où le verbe ojnau, « jouer » (avec ses différents objets : un jeu, un instrument de musique ou un rôle), qui évoque un mouvement bondissant ou un scintillement, peut également signifier « plaisanter » et « avoir des relations sexuelles ».

library_books Bibliographie

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Pour citer cet article :

Carole Ferret, 2018. « Le kôkpar, un jeu sérieux. Démêlage d’une mêlée hippique centrasiatique ». ethnographiques.org, Numéro 36 - novembre 2018
Jouer avec les animaux [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2018/Ferret - consulté le 13.12.2018)