Les voyages mémoriels de MER 47 en Aragon et ailleurs.
Quand ceux qui retrouvent la Seconde République ne sont pas ceux que l’on imagine

Résumé

La guerre civile espagnole (1936-1939) a entraîné l’exode de 500 000 Espagnols qui craignaient la répression franquiste. Pour ces républicains qui n’ignoraient rien des dangers d’un retour au pays, l’exode s’est transformé en exil. La démocratie revenue, leurs enfants et petits-enfants sont désormais libres de retourner en Espagne, sans craindre pour leur vie. L’un des moyens qu’ils utilisent est le voyage organisé à l’initiative d’une association de descendants. Véronique Moulinié analyse ici celui qu’ont effectué les membres de l’une d’entre elles, MER 47. Elle part du constat suivant : le voyage organisé, qui ne tient aucun compte de la vie et des envies de chacun, semble la moins efficace des solutions pour qu’aient lieu les retrouvailles avec le pays perdu. Et ce d’autant que le groupe de voyageurs auquel elle se joint apparaît pour le moins hétérogène : dans le bus se côtoient des enfants de républicains espagnols dont les parents sont nés dans différentes régions d’Espagne et des participants n’ayant aucune ascendance espagnole, des personnes fréquentant régulièrement l’Espagne et d’autres qui ne l’ont connue qu’au cours de leur enfance, de parfaits hispanophones et d’autres qui ignorent tout du castillan, etc. Pourtant, elle montre que cette structure rigide, qui transforme le bus en ambassade mobile de la Seconde République espagnole, n’en assure pas moins des retrouvailles, beaucoup plus complexes que celles que l’on pourrait l’imaginer a priori. En effet, revenus en Espagne pour y retrouver les traces de ce régime jeté à terre, les membres de MER 47 ramènent ce dernier sur les terres où il a vécu. Ce faisant, ils permettent aux descendants de républicains espagnols vivant en Espagne de retrouver, le temps d’une commémoration, la patrie politique perdue dont tous espèrent le retour prochain.

Abstract

MER 47’s Trips down Memory Lane, to Aragon and Beyond. When Those who Rediscover Spain’s Second Republic Are Not Who We Imagine They Are

The Spanish Civil War (1936-1939) resulted in the exodus of 500,000 Spanish citizens who were afraid of the repression under Franco. For these Republicans, who were well aware of the dangers of such a homecoming, exodus turned into exile. Now democracy has returned to Spain, and their children and grandchildren can return without fear for their lives. One of the means they use is a journey organized by an association of Spanish Republicans’ descendants. Véronique Moulinié analyses the trip made by the members of one of these associations, MER 47. Her analysis is based on the following observations : an organized tour that does not take everyone’s life, needs and wishes into account would not seem to be the most effective way to reclaim one’s lost homeland. This is all the more so that the group of travellers she joined was heterogeneous : the bus included Spanish Republicans’ children whose parents were not born in the same region in Spain and travellers who had no Spanish ancestry ; some of them went to Spain frequently while others had only spent holidays in that country during their childhood fifty years ago ; some spoke fluent Spanish while others could not speak a word, etc. The author demonstrates that this rigid structure, which transformed the coach into a mobile embassy from the Second Republic, nevertheless allowed for a series of encounters that were more complex than one could have expected at first sight. Members of MER 47 returning to Spain in order to rediscover traces of a political regime that was cast aside in effect bring this regime back to its roots. Thus, they allow the Second Spanish Republicans’ descendants living in Spain today to commemorate their lost political homeland, a homeland that all hope will be restored in the near future.

Sommaire

Les républicains espagnols et leurs descendants : l’exode, l’exil et le retour

Au cours des trois années que dura la guerre civile espagnole (1936-1939) et au gré des mouvements du front, près de 500 000 Espagnols, soldats de l’armée républicaine, défenseurs de la Seconde République ou simples citoyens inquiets des représailles de l’armée franquiste, franchirent les Pyrénées, espérant trouver refuge en France [1]. L’installation de la dictature de Francisco Franco a transformé leur exode en exil politique. En effet, bien qu’habités par une véritable « obsession du retour » (Guilhem 2005), rares sont ceux qui ont osé revenir dans leur pays natal. Certains craignaient, non sans raison, le sort qui leur était réservé outre-Pyrénées (emprisonnement, exclusion sociale, etc.). D’autres refusaient de vivre dans un pays dirigé par le Caudillo, ce qui, peu ou prou, aurait signifié tout à la fois reconnaître leur statut de vaincus et se soumettre au dictateur qu’ils avaient âprement combattu. Et pour la plupart d’entre eux, les décennies d’exil inscrivant le « provisoire [dans] la durée », « l’enracinement […] s’est avéré inéluctable » et « le projet du retour [a été] bel et bien abandonné » (Guilhem 2006 : 80-82).

Plus de quarante ans après la mort de Franco et le renouveau de la démocratie, leurs descendants, enfants et petits-enfants, sont désormais libres de « revenir au pays ». Nombreux sont ceux qui cherchent à retrouver, de l’autre côté des Pyrénées, les traces de la tragique épopée familiale. Ils ne sont pas les seuls à revenir ainsi dans le pays où leurs ascendants ont souffert et qu’ils ont dû quitter sous la pression d’événements extérieurs (crise économique, guerres, persécutions religieuses, « raciales », politiques, etc.). Bien qu’ancien (Van Ypersele 2013 ; Brandt 1994), le tourisme mémoriel connaît depuis deux ou trois décennies un essor considérable, au point de devenir parfois un des ressorts du développement local (Élamé 2010). La littérature en sciences sociales sur cette sorte de tourisme qui revêt « des formes multiples » est abondante et acquiert une « pluralité de significations intimes et publiques » (Capelle-Pogacean 2010 : 9). Ainsi, au gré des situations analysées – de l’Europe centrale et orientale (Bechtel et Jurgenson 2013) à la Sierra Leone (Benton et Shabazz 2009), de l’Écosse (Basu 2007) à la Chine (David 2007 ; Trémon 2016), des approches et des publications, il devient tourisme « de mémoire » (Hertzog 2012 ; Jacquot et. al. 2018), « des racines » (Fourcade 2010 ; Legrand 2006 ; Peleikis 2013), « de mal du pays » (Bierwerth 2011), « de et en diaspora » (Goreau-Ponceaud 2010), « généalogique » (Legrand 2002), « affinitaire » (Bachimon et Dérioz 2010) ou encore « voyages en identités » (Ragaru 2010).

Le « tourisme de retour au pays » (Dumortier 1992) des descendants de républicains espagnols vivant en France emprunte diverses voies : vacances passées auprès de la famille ou loin d’elle, acquisition d’un bien ou restauration de la maison familiale afin de passer une partie de l’année en Espagne ou encore participation à un voyage mémoriel organisé par une association de descendants de républicains espagnols [2]. J’ai eu la possibilité de participer à l’un d’eux au printemps 2018. La réflexion qui suit porte non pas sur les attentes (Heymann 2010) que mes compagnons de voyage avaient avant le départ ni sur le récit, oral ou écrit, qu’ils font, a posteriori, de leur séjour (Spiridon 2013 ; Perron 2018), mais sur le voyage lui-même, dont on scrutera aussi bien les grands moments (visites, commémorations, etc.) que le quotidien le plus ordinaire (discussions, plaisanteries dans le bus, à l’hôtel, etc.). Partant de mon propre questionnement concernant le fait d’effectuer un voyage mémoriel, volontiers associé à une expérience intime, personnelle, dans le cadre d’un voyage organisé, j’analyserai les singularités de ce « tourisme républicain des racines » (Ribert 2017) pour interroger, in fine, la nature et le sens des retrouvailles que ce périple a rendues possibles.

Les scrupules de l’ethnologue

C’est en enquêtant sur la mémoire des républicains espagnols telle qu’elle se construit, aujourd’hui, en France, que j’ai découvert l’existence de tels voyages. Il me semblait aussi indispensable que difficile de les inclure dans mes recherches. N’étant pas descendante de républicain espagnol, il m’a fallu une douzaine d’années pour franchir le pas. En effet, pousser les portes d’une association, demander l’autorisation de participer à l’un de ses périples mémoriels sans rien dissimuler de mon intérêt purement scientifique pour ces pratiques du souvenir ne me semblait pas la meilleure des façons de faire. Aussi précises soient-elles, ces explications n’excluent pas qu’au cours du voyage, des réactions d’hostilité apparaissent à l’égard de l’observateur dont la présence avait d’abord été acceptée (Heymann 2011 : 319). De plus, j’avais des scrupules à vivre ces retours aux côtés de personnes intimement, car familialement, liées à ce passé. On peut bien sûr penser que se rendre sur les lieux où les républicains espagnols ont été emprisonnés, exécutés, quand on n’est ni fille [ni petite-fille] de rouge (Alonso 2009) s’apparente au fait de participer à un Katrina Tour (Hernandez 2008) à La Nouvelle-Orléans ou à un Township Tour au KwaZulu-Natal (Folio 2010), de visiter « Belfast en temps de paix » (Ballif 2015) ou le Tuol Sleng Museum of Genocide Crime à Phnom Penh (Isaac et Çakmak 2016), quand on n’entretient aucun lien personnel avec les passés ou les événements tragiques auxquels ils sont indissociablement associés. En somme, « une forme de tourisme sordide et immorale [à laquelle] les journalistes et autres chroniqueurs […] s’opposent très largement, critiquant toute forme de voyeurisme ainsi que la mise en marché de la mort » (Baillargeon 2016). Bien plus que cette dénonciation médiatique du dark tourism [3], dont les chercheurs ont montré toute la complexité [4], ce qui me gênait, c’était de demander à d’éventuels compagnons de voyage l’autorisation d’observer leur façon de retrouver ce passé, leur « émotion et [leur] mémoire douloureuse » (Chevalier et Lefort 2016).

Pourtant, j’avais participé à de nombreuses commémorations de la Retirada, elles aussi marquées par la souffrance et le chagrin, suivant les cortèges, assistant aux dépôts de gerbes, écoutant les discours. Mais ce sont là des manifestations par essence publiques, destinées à donner à voir au plus grand nombre ce tragique épisode de l’immédiat avant Seconde Guerre mondiale dont les descendants considèrent qu’il a été trop longtemps occulté et pour lequel ils attendent une reconnaissance. Les journalistes y sont en conséquence les bienvenus, assurant à l’événement une certaine publicité, dans la presse régionale et nationale. Rien de tel pour les voyages mémoriels dont on ne trouve aucun écho dans les journaux, y compris locaux. C’est sur le site des associations que l’on en découvre tout à la fois le programme et le compte-rendu. Cela ne faisait que renforcer mon idée d’un entre-soi, d’une intimité que je ne pouvais – ou que je ne devais – pas pénétrer sans y être invitée, au sens premier du terme.

L’occasion m’en a été donnée à l’automne 2018. Je connais Alain Miranda depuis une dizaine d’années. Fils de républicains espagnols, né en France dans l’immédiat après-guerre, il était alors président de MER 47 (Mémoire de l’Espagne républicaine 47 [5]). Je l’ai rencontré lors de la préparation du soixante-dixième anniversaire de la Retirada, à Agen. Depuis lors, nous nous sommes retrouvés à plusieurs reprises, notamment lors des commémorations qu’organise FFREEE [6] à Argelès-sur-Mer, en février. Connaissant mes travaux, il m’a invitée à donner une conférence en octobre 2017, au siège social de MER 47, à Villeneuve-sur-Lot [7]. À cette occasion, me présentant à l’auditoire, il n’a rien dissimulé de mon rapport « académique » – et non personnel – à la mémoire des républicains espagnols. J’ai alors passé tout un dimanche en compagnie des membres de l’association, parlant de la création artistique derrière les barbelés (Moulinié 2009), déjeunant avec eux puis échangeant longuement après la projection d’un film consacré à la mémoire de l’exode telle qu’elle se construit, aujourd’hui, dans les Pyrénées-Orientales (Moulinié et Sagnes 2012). Au cours de cette journée, il a beaucoup été question du voyage en Aragon, septième périple mémoriel organisé par l’association. Le programme et le bulletin d’inscription circulaient. Quelqu’un m’a proposé de les accompagner. Proposition qui a reçu un accueil favorable de la part des membres présents. L’argument qu’on a alors avancé pour vaincre mes dernières réticences est riche de sens : plus nombreux nous serions, moins cher serait le voyage pour chacun d’entre nous. Je ne crois pas que ma participation ait eu une incidence significative sur le prix du voyage. Mais réduire ainsi mon rôle à un simple apport financier dont tous bénéficieraient avait pour effet de compenser, en quelque façon, mon extériorité à l’égard de cette mémoire et de légitimer ma présence. C’est du moins ainsi que je l’ai compris. J’ai donc été des leurs, ou à défaut parmi eux, du 11 au 15 avril 2018.

Tous descendants de républicains espagnols ?

Les voyages mémoriels organisés réunissent des personnes liées à un même passé mais qui, souvent, ne se connaissent pas, se découvrent au moment du départ et entre lesquelles se nouent parfois des relations compliquées, pour ne pas dire conflictuelles (Heymann 2011). Rien de tel lors de notre excursion aragonaise. Le jour du départ, nous sommes une trentaine à attendre le bus. Mes compagnons de voyage se saluent et s’embrassent avec chaleur, se tutoient, plaisantent et rient, échangent des nouvelles. Pour expliquer, de façon très partielle voire superficielle, cette complicité qui s’impose au premier regard et ne s’est jamais démentie tout au long du voyage, on peut avancer deux raisons. Membres de MER 47, ils habitent tous le Lot-et-Garonne et se connaissent très bien, parfois depuis de nombreuses années. Les manifestations que l’association organise (conférences, commémorations, etc.) et auxquelles nombre d’entre eux participent, sont autant d’occasions de se retrouver et de cultiver des liens d’interconnaissance. De plus, tous mes compagnons de voyage ont sensiblement le même âge – retraités ou sur le point de l’être –, et sont venus en couple pour la plupart [8]. Mais cette connivence, on le verra plus loin, repose sur quelque chose de bien plus essentiel que le seul fait de vivre à quelques kilomètres de distance et de se voir à intervalles réguliers.

Fait inhabituel, les voyageurs ne sont pas accompagnés de leurs enfants ou de leurs petits-enfants bien que le périple ait lieu pendant les vacances de printemps. Il ne s’inscrit pas dans une « pédagogie des lieux » (Grynberg 2005) ni dans la volonté de partager, entre membres d’une même famille, l’expérience douloureuse et héroïque de l’aïeul qui lutta pour défendre la liberté et la démocratie.

Mais il y a plus étonnant, à mes yeux, que cette absence de « jeunes ». Je pensais qu’un séjour en Aragon organisé par une association comme MER 47 devait forcément ne réunir que des personnes ayant un lien, au sens généalogique du terme, avec des républicains espagnols. Je me trompais. Parmi mes compagnons de voyage, rares sont ceux qui ont vécu le conflit et le franquisme [9]. Plus nombreux sont ceux qui, nés en France, sont fils ou filles de républicains espagnols exilés. Mais ce n’est pas le cas de leurs conjoints ni de certains couples qui n’ont aucun lien avec la guerre d’Espagne. Quant à Louis [10], ses parents ont franchi les Pyrénées bien avant la guerre civile, poussés à l’émigration par les difficultés économiques. Il n’en reste pas moins que tous ont pris place dans le bus, comme ils le font du reste lors de chaque voyage.

De surcroît, certains n’ont pas attendu le sursaut mémoriel de la deuxième génération, au début des années 2000, pour se rendre en Espagne. Quelques-uns y sont revenus, enfants, le temps de vacances passées auprès de la famille, parfois sans les parents [11] ; d’autres s’y rendent régulièrement depuis de nombreuses années, dans le cadre d’un tourisme de loisir (randonnées en montagne, stations balnéaires, etc.). Enfin, tous les membres du groupe ne maîtrisent pas également l’espagnol, ou le castillan si l’on préfère : certains affirment avec raison « se débrouiller », l’ayant entendu au sein de leur famille ou appris au cours de leur scolarité ; d’autres reconnaissent qu’ils ne le comprennent pas ; quelques-uns le parlent couramment, au point de se faire, lors des visites, interprètes et donc médiateurs de la mémoire.

Pour le dire autrement, le groupe, bien qu’en apparence très soudé, n’en est pas moins composé de personnes entretenant des liens et des rapports très différents avec l’Espagne en général et la Seconde République espagnole en particulier. Comment de telles disparités vont-elles parvenir à s’articuler avec le cadre strict d’un voyage organisé ? Que signifie un tel voyage mémoriel pour ceux qui ne sont pas descendants de républicains espagnols ?

MER 47 : association de mémoire et tour operator

À l’inverse du tourisme ordinaire – qualificatif que j’utilise faute de mieux – qui se donne pour but le dépaysement, le tourisme mémoriel, lui, se veut expérience du « repaysement », du ré-enracinement. Il s’agit de renouer le fil de l’histoire familiale en retournant là où elle s’est interrompue (pays, région, village, rue, maison, etc.), en parcourant les lieux où elle s’est brisée (champs de bataille, gare, camps, cimetière, etc.). On imagine spontanément que le voyage en solitaire ou en famille est par excellence celui qui permet ces retrouvailles. Or, de nombreuses études l’ont montré, les voyages organisés ne s’y opposent pas [12]. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, le « voyage à Chernivtsi » étudié par Florence Heymann relève-t-il de cette dernière catégorie (2010). Cependant, tous les participants étaient descendants d’habitants de la capitale de la Bucovine quand ils n’y avaient pas vécu eux-mêmes. Tel n’est pas le cas des membres de MER 47 qui participent au voyage en Aragon, pas même de ceux qui peuvent revendiquer un lien avec la République espagnole et qui habitent aujourd’hui à quelques dizaines de kilomètres les uns des autres, car leurs ascendants sont en effet issus de différentes régions d’Espagne.

Cela ne signifie pas que les touristes de la mémoire réunis par MER 47 soient condamnés à ne pas renouer les fils de cette histoire familiale que j’évoquais plus haut. En 2014, le voyage en Cantabrie permet à Marie-Carmen de revoir la fosse commune où se trouve le corps de son père, dans le cimetière civil de Santander. En 2018, une voyageuse délaisse provisoirement le groupe pour passer deux jours auprès d’un membre de sa famille vivant à Saragosse, où nous logeons. Une autre découvre qu’elle a un lien de parenté avec la guide qui, ce jour-là, assure la visite. On pourrait imaginer que d’aussi « heureux hasards » qui enjambent, de façon certes minuscule, les effets de l’exode, de l’exil et de l’absence, soient dûment célébrés, mis en exergue. Ce n’est pas le cas. Les retrouvailles entre la voyageuse et sa lointaine cousine ont été aussi discrètes que fugaces, à peine le temps de démêler l’écheveau généalogique, d’échanger de brèves nouvelles de quelques membres de la famille et de s’embrasser, avant que le groupe ne remonte dans le bus. Marie-Carmen s’est montrée tout aussi discrète quant au lien très intime qui l’unit au cimetière de Santander. Une attitude dont on la félicite sur le site de l’association. « Nous souhaitons rendre un hommage tout particulier à Marie-Carmen […] dont le père, fusillé le 14 octobre 1937, repose dans l’une des fosses communes du cimetière de Ciriego […] Nous saluons la discrétion de Marie-Carmen qui n’a pas souhaité s’exprimer lors de la visite du cimetière. Souvent, les grandes douleurs sont muettes [13]… »

Manifestement, si les voyages mémoriels de MER 47 peuvent être l’occasion de retrouvailles familiales, celles-ci ne sont pas sa préoccupation première, comme en témoigne la façon dont les destinations sont choisies. Le programme du voyage à venir est débattu en conseil d’administration sur proposition de l’un de ses dix-huit membres. Il doit tenir compte des impératifs suivants, comme l’explique Alain Miranda : ne pas être trop cher pour permettre à tous les membres d’y participer ; proposer des visites des lieux liés à la guerre civile et surtout disposer sur place d’associations « amies », c’est-à-dire partageant les mêmes objectifs mémoriels que MER 47, avec qui nouer des liens. Ce dernier point est absolument central, comme le montre la proposition faite par Alain Miranda. Un matin, alors que nous venons de nous installer dans le bus, il demande si quelqu’un a peur de prendre l’avion. La réponse étant négative, il suggère que l’Andalousie pourrait être la prochaine destination de MER 47, dans la mesure où plusieurs « associations amies » seraient susceptibles d’accueillir le groupe et non parce que certains pourraient ainsi parcourir la province que leurs ascendants ont dû abandonner. Or, cet accueil lui-même semble bien peu propice à l’établissement de liens personnels. En effet, les touristes de la mémoire étant hébergés dans un hôtel et non par les membres de l’association espagnole, les uns et les autres ne passent, au mieux, qu’une journée ensemble, le temps d’une manifestation mémorielle et d’un déjeuner pris en commun dans un restaurant. Pour comprendre le rôle, tout à la fois central et réduit à portion congrue, de l’association hôte, il faut se pencher sur l’histoire de MER 47.

En 2002, à Villeneuve-sur-Lot, l’une des sous-préfectures du Lot-et-Garonne, est créée l’association des Amis pour la mémoire de l’odyssée des réfugiés républicains espagnols, plus connue sous le nom d’AMORE 47 [14]. Un acronyme aux accents italiens [15] pour une association qui se donnait pour objectif de « contribuer, par tous les moyens, à transmettre et à enrichir la mémoire des républicains espagnols de Lot-et-Garonne » et d’organiser des rencontres à caractère culturel, récréatif, artistique, dans le but de « rassembler, d’entretenir, de resserrer des liens de confraternité entre les Amis de l’Association et les passionnés de l’Espagne » (Etiemble et. al. 2009 : 191). Elle a multiplié les manifestations : commémoration d’une dizaine de jours intitulée « La Retirada et les camps » à peine six mois après sa création, baptême de rues aux noms de martyrs de la République [16], inauguration dans le square Antonio Machado du Monument départemental des républicains espagnols [17] et d’un monument sur le site d’un ancien camp. Scott Soo affirme qu’elle est également à l’origine de l’inauguration d’un monument sur le site d’un camp de républicains espagnols (Soo 2005 : 117). Peut-être s’agit-il du camp de Carrère, situé à Villeneuve-sur-Lot.]], commémoration annuelle de l’exode de février 1939, etc. Le tout sur fond de repas conviviaux accompagnés de chants et de danses.

Cependant, cette façon de faire mémoire ne convient pas à tous. Des trois associations mémorielles qu’il analyse (FFREEE, Amicale du camp de Gurs [18] et AMORE 47), Scott Soo considère que cette dernière « a l’approche la plus conventionnelle de la commémoration car son objectif ne va pas au-delà du souhait de “maintenir” la Mémoire des républicains espagnols. AMORE contribue à la production d’une notion intemporelle de l’identité culturelle espagnole par le rituel d’une gigantesque paëlla suivie d’un spectacle folklorique qui accompagne chaque événement commémoratif important. » (Soo 2005 : 119.) En d’autres termes, assez rapidement, « certains membres [estiment] que les activités festives [occupent] une place trop importante et que […] l’association [est] trop “autocentrée”, ancrée sur le seul villeneuvois. […]. Ils [souhaitent] donner une nouvelle impulsion en recentrant les activités sur la mémoire républicaine et étendre leurs actions au niveau départemental, national, en favorisant les relations avec d’autres associations de même type » (Etiemble et. al. 2009 : 191). AMORE 47 change de nom et devient, en 2007, MER 47.

Le passage de l’une à l’autre est en réalité un savant mélange de continuité et de rupture mémorielle. Mêlant commémorations et banquets ouverts à tous, rappel d’un passé douloureux et lieux communs culturels [19], AMORE 47 mettait en scène une mémoire de la République espagnole quelque peu euphémisée, et cela à destination d’un public essentiellement villeneuvois, le but étant d’inscrire l’exode de 1939 dans le paysage mémoriel local des migrations forcées, largement dominé par d’autres exodes comme celui des rapatriés d’Indochine ou celui des rapatriés d’Algérie, et d’autres camps, comme ceux de Sainte-Livrade-sur-Lot et de Bias [20]. MER 47 ne délaisse pas le Villeneuvois [21], où elle organise commémorations, inaugurations [22] et conférences. Cependant, elle n’y enferme pas son action. Elle est l’un des dix-huit membres de ¡ Caminar ! [23], « coordination nationale d’organisations mémorielles des descendants et amis des exilés de l’Espagne républicaine [24] ». À cette dimension nationale s’en ajoute une autre, internationale. MER 47 ne se donne-t-elle pas entre autres pour objets de « soutenir les actions menées en Espagne pour la récupération de la mémoire historique » et de « développer les relations avec d’autres associations régionales, nationales et mondiales » [25] ? Et ce n’est pas là déclaration de principes ou paroles en l’air. Situant son action à l’échelle nationale et transnationale, elle a placé le voyage au cœur de sa démarche mémorielle. C’est du moins ce que laisse à penser le fait qu’elle en ait organisé sept [26] en onze ans – le premier ayant eu lieu un an à peine après sa création – alors que nombre d’associations de descendants de républicains espagnols n’en organisent que de façon exceptionnelle et de façon assez récente.

Il convient maintenant de s’intéresser au programme, au périple lui-même. En d’autres termes, qu’a-t-on vu et fait ? Où est-on allé ?

Cinq jours en Aragon

Le mercredi, premier jour de notre voyage, nous devions admirer des formations géologiques singulières, los Mallos de Riglos, et visiter le château de Loarre. Mais le brouillard et la neige en ont décidé autrement.

ill. 1
A Belchite, pas de drapeau au vent mais une écharpe autour du cou.
Photographie : V. Moulinié
ill. 2
Belchite, panneau à l’entrée du village détruit
Photographie : V. Moulinié
ill. 3
Belchite, des ruines
Photographie : V. Moulinié

Le jeudi matin est consacré à la visite de Belchite, dont le programme précise que « c’est un village détruit pendant la guerre lors de la bataille d’août à septembre 1937 ». On pourrait ajouter qu’« après la guerre, [il] s’imposa comme un lieu de mémoire central du franquisme » (Michonneau 2015 : 118). Le bus s’engage dans les ruelles à angle droit du nouveau village, construit une fois la paix rétablie, et s’arrête devant une église imposante, juste à côté de l’office de tourisme. Seule une personne arbore une écharpe aux couleurs de la Seconde République espagnole (ill. 1). Le drapeau rouge, jaune et violet est resté dans la soute. Nous parcourons à pied les quelques centaines de mètres qui nous séparent du vieux village, détruit en 1937 (ill. 2) et dont les ruines (ill. 3) ne furent volontairement jamais relevées (ill. 4). Là nous attend notre guide qui, comme le précise le compte-rendu réalisé par l’un des membres de MER 47, « est très concernée par cette histoire au travers de ses grands-parents [27] ». Nous sommes donc « entre nous » (ill. 5) et l’on peut parler librement. Ce que l’on ne se prive pas de faire.

ill. 4
Belchite, MER 47 dans les ruines de Belchite
Photographie : V. Moulinié
ill. 5
Belchite, écouter le guide
Photographie : V. Moulinié
ill. 6
MER 47 dans les rues de Fuendetodos
Photographie : V. Moulinié

L’après-midi, nous filons à Fuendetodos, « ville de naissance de Goya, cadre magnifique » comme le précise notre programme (ill. 6). Nous visitons sa maison natale « inchangée depuis son époque » et le Museo del grabado pour y admirer « des peintures et gravures et la série complète des gravures de Goya ». Puis nous faisons route vers Cariñena pour découvrir la Maison de la vigne et du vin, où l’accueil n’est pas celui que l’on espérait. D’une part, pour des raisons d’organisation et de personnel nous dit-on, nous ne pouvons bénéficier ni d’une visite guidée ni d’une dégustation. D’autre part, alors que les membres du groupe déambulent dans la salle d’exposition au hasard des curiosités individuelles, quelqu’un remarque, dans une vitrine, un document des années 1940, sur lequel figure l’expression : « Viva Franco ». La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Tous veulent le voir et s’en émeuvent, considérant qu’il est la preuve d’une évidente nostalgie à l’égard du régime qu’ils honnissent et non, comme je le pense, la preuve que le musée n’occulte pas ce passé douteux mais l’affronte et le prend en charge. Leur opinion est faite. Les problèmes de planning et d’horaires ne sont que prétextes. S’ils sont aussi mal reçus, c’est parce qu’ils sont fils et filles de républicains, un terme qui suscite toujours la haine chez certains Espagnols. Comme pour laver cet affront, quelqu’un suggère de modifier le programme et de chercher une cave. Nous faisons donc un détour par la Bodega Ignacio Marin où quelques-uns font des emplettes.

ill. 7
Saragosse, cimetière de Torrero, la visite commence
Photographie : V. Moulinié
ill. 8
Saragosse. En route pour le Mémorial des victimes du fanquisme, drapeau au vent
Photographie : V. Moulinié
ill. 9
Saragosse, mémorial aux victimes du franquisme
Photographie : V. Moulinié

Nous passons le vendredi à Saragosse. La matinée est consacrée à la visite du cimetière de Torrero (ill. 7), un des lieux de mémoire aragonais, sous l’égide de Paz Jiménez Seral, présidente de la fondation Bernardo Aladrén [28]. De là nous filons, drapeau de la Seconde République espagnole au vent (ill. 8), vers le Mémorial des victimes du franquisme (ill. 9), situé tout près du cimetière. Sur le trajet, notre guide attire notre attention sur le Monumento a los Caídos (ill. 10), qui fut transféré de la Plaza del Pilar, où il trôna longtemps, à cette zone un peu reculée de la capitale de l’Aragon au début des années 2000, semble-t-il [29]. Au cours de l’après-midi, le groupe se sépare, chacun étant libre de découvrir Saragosse comme il l’entend. Le programme, encore une fois, apporte quelques suggestions : « musée Goya, musée Gargallo, Aljaferia (forteresse maure conservée dans son jus où se trouve le gouvernement provincial que l’on peut visiter) ».

ill. 10
Saragosse, monumento a los caidos
Photographie : V. Moulinié
ill. 11
Teruel, la plaine où se trouvent les pozos de Caudé
Photographie : V. Moulinié

Le samedi, nous nous rendons à Teruel. Dans un premier temps, le groupe se sépare à nouveau, au gré des envies de visite de chacun, guidé, peut-être, par les suggestions du programme : « architecture de style mudéjar », « histoire et mausolée des amants de Teruel ». Puis, en fin de matinée, nous remontons dans le bus pour rejoindre une zone artisanale, dans une plaine désolée (ill. 11) couverte d’une végétation rabougrie. Entre entrepôts et ateliers de production, se trouvent les pozos [30] de Caudé, « un lieu d’exécution, […] un pozo de 3 mètres de large et plus de 50 mètres de profondeur […] rempli de cadavres à partir de juillet 1936 et jusqu’en décembre 1937. Lorsque le puits a été rempli, on a creusé des tranchées tout autour pour y mettre les corps des personnes assassinées. On estime qu’il y a plus de 1 000 corps », précise le programme.

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Teruel, pozos de Caudé, drapeau de l’association amie
Photographie : V. Moulinié
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Teruel, pozos de Caudé, l’ouverture du puits
Photographie : V. Moulinié
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Teruel, pozos de Caudé, les trois monuments
Photographie : V. Moulinié

C’est là que nous attendent une vingtaine de membres de l’association du même nom (ill. 12) ainsi que son président, Francisco Sanchez. L’ouverture du puits principal est désormais protégée par une structure transparente (ill. 13). Des plaques rappellent sa sinistre utilisation.

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Teruel, pozos de Caudé, monument aux couleurs de la Seconde République espagnole, face avant
Photographie : V. Moulinié
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Teruel, pozos de Caudé, monument aux couleurs de la Seconde réublique espagnole, face arrière.
Photographie : V. Moulinié
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Teruel, pozos de Cadé, monument en hommage à la CNT, face avant
Photographie : V. Moulinié

À côté, se trouvent plusieurs monuments (ill. 14) : l’un aux couleurs de la Seconde République, surmonté d’une colombe et orné d’une couronne d’olivier, symboles de la paix (ill. 15, 16), qui est régulièrement vandalisé, un deuxième aux couleurs de la CNT [31] (ill. 17) et un troisième qui présente, sous forme de plaques individuelles en céramique collées sur un mur crépi, le nom de victimes, leur âge, la date de leur décès et le nom d’un village [32] (ill. 18, 19, 20).

ill. 18
Teruel, pozos de Caudé, monument portant le nom des victimes, face avant
Photographie : V. Moulinié
ill. 19
Teruel, pozos de Caudé, monument portant le nom de victimes, face arrière, détail
Photographie : V. Moulinié
ill. 20
Teruel, pozos de Caudé, monument portant le nom de victimes, face arrière
Photographie : V. Moulinié

Nous descendons du bus et avançons, regroupés derrière le drapeau aux couleurs de la Seconde République (ill. 21). Les membres de MER 47 et ceux de l’association Pozos de Caudé se rassemblent (ill. 22) pour écouter les discours des deux présidents [33] (ill. 23) et celui de l’artiste qui a réalisé la gigantesque sculpture d’une femme enceinte (ill. 24) qui est inaugurée dans la foulée.

ill. 21
Teruel, Pozos de Caudé, tous derrière le drapeau
Photographie : V. Moulinié
ill. 22
Teruel, pozos de Caudé, les deux associations réunies
Photographie : V. Moulinié
ill. 23
Teruel, pozos de caudé, discours des deux présidents
Photographie : V. Moulinié

Devant cette structure de métal de trois mètres de hauteur, ils entonnent, à plusieurs reprises, l’Internationale en espagnol puis en français, parfois le poing levé (ill. 25). La cérémonie est d’autant plus chargée de sens que nous sommes le 14 avril, jour du 87e anniversaire de la Seconde République espagnole. Puis nous reprenons la route en direction d’un petit village où les membres des deux associations déjeunent ensemble. Pendant le repas, Alain Miranda et Francisco Sanchez procèdent à un échange de cadeaux, essentiellement des ouvrages consacrés à la Seconde République espagnole, édités par chacune des associations.

ill. 24
Teruel, pozos de Caudé, statue de femme
Photographie : V. Moulinié
ill. 25
Teruel, pozos de Caudé, L’internationale, le poing levé
Photographie : V. Moulinié

Dans l’après-midi, le programme connaît un nouvel accroc. Ayant appris qu’une manifestation en faveur de l’avènement de la Troisième République a lieu à Saragosse, certains [34] décident d’y participer tandis que le plus grand nombre se rend, comme prévu, au centre culturel pour assister à la projection d’un film sur les femmes résistantes et à une pièce de théâtre. Mais les acteurs ont pris du retard ; l’heure tourne. À l’hôtel où nous logeons, on ne plaisante pas avec les horaires des repas. Si nous voulons dîner, il faut partir. Tant pis pour la pièce de théâtre !

Le dimanche, sur le chemin du retour, nous nous arrêtons au Monasterio de San Juan de la Peña, un vaisseau de pierres accroché au flanc des Pyrénées. Dans l’une des salles, une heureuse surprise nous attend : une exposition réalisée par l’ARMHA (Association pour la récupération de la mémoire historique en Aragon) consacrée à l’éducation pendant la Seconde République ainsi qu’à l’exil des intellectuels et des scientifiques. Avant de prendre la route du retour, nous nous arrêtons à l’ermitage, situé à quelques kilomètres du monastère.

Bien que sommaire, la description de ce voyage en Aragon ne peut omettre la question des souvenirs, des objets matérialisant ce voyage et destinés à soi, aux enfants ou aux proches, restés en France. À ce propos, Marie-Blanche Fourcade avance l’idée que le « “tourisme mémoriel” [pourrait] bouleverser les termes de la découverte et engendrer des besoins, voire des comportements nouveaux, contrastant avec la situation touristique classique » (Fourcade 2005 : 246). Mes observations, au cours du seul périple aragonais, ne me permettent pas d’abonder dans ce sens. Bien au contraire. Mes compagnons ont-ils rapporté une poignée de la terre meurtrie de Belchite ou de Teruel ? S’ils l’ont fait, c’est avec la plus extrême discrétion, au point que cela a échappé à mon attention. Les conversations concernaient des souvenirs a priori moins chargés d’émotions. Celui-ci regrettait de ne pas avoir acheté du jambon de Teruel dont j’appris, ce jour-là, qu’il était très réputé. Celle-là n’a eu de cesse de chercher, de boutique en boutique, une certaine pâtisserie découverte au cours d’un voyage précédent et dont elle avait promis à ses amis restés en France de faire provision. D’autres ont mis à profit les boutiques des environs de notre hôtel pour acheter des objets manufacturés (tee-shirt, mug, porte-clés, etc.) à l’effigie de Saragosse et de ses monuments. En somme, en souvenir de leur voyage mémoriel, mes compagnons ont rapporté des choses ordinaires [35], banales, que d’autres touristes achètent pour se souvenir de leurs vacances en Espagne.

À bien y réfléchir, nous n’avons visité que deux sites intimement liés à la mémoire de la Seconde république espagnole, lui accordant deux demi-journées, le reste du séjour étant consacré à la visite de lieux n’ayant aucun lien avec celle-ci. Loin d’être une exception, ces cinq jours passés en Aragon illustrent parfaitement la règle que l’association s’est fixée, comme elle le rappelle dans un de ses bulletins : « lors de ses voyages, MER 47 a allié l’utile à l’agréable » (España Republicana 2017 : 4). Ce que confirme Alain Miranda, précisant que le programme se doit d’associer mémoire et culture. Mais alors, en quoi ce voyage mémoriel est-il différent d’un voyage culturel ? Ce n’est pas là seulement question d’ethnologue puisque, dans le bus, l’ancien président de MER 47 la pose à un couple qui a déjà visité la région, l’année précédente, avec une autre association villeneuvoise : La Tertulia. On lui demande des précisions. Comment s’est déroulé ce voyage ? Ont-ils vu les mêmes choses ? Quelle différence et quelle ressemblance avec le voyage organisé par MER 47 ? La réponse est assez évasive : il est difficile de comparer dans la mesure où le voyage organisé par La Tertulia a duré huit jours, de l’Aragon à la Catalogne, même si pour la partie aragonaise le programme était assez proche. Peut-être comptait-il plus de « culture » ? Intéressons-nous donc à cette autre association et au voyage qu’elle a organisé.

La Tertulia : association culturelle et tour operator

Déclarée en mai 2000, soit deux ans avant AMORE 47, à la sous-préfecture de Villeneuve-sur-Lot, s’adressant à un public local, composé des habitants de la petite ville et de ses environs, La Tertulia [36] se donne pour objet de « découvrir et approfondir les cultures et traditions espagnoles ». Pour ce faire, elle propose diverses activités : atelier lecture, atelier chorale, cours d’espagnol, de tango et de danse flamenca, animation de deux émissions, « Rutas hispánicas » et « Rincón latino », sur une radio locale, conférences, spectacles, expositions, « Mois culturel de la Tertulia », célébration de la fête nationale de l’Espagne [37]. Tous les ans, elle propose à ses membres un voyage au pays de Cervantès, de Vélasquez et de Goya. Ils se veulent uniquement culturels et ne se donnent jamais pour objectif de nouer des liens avec une association espagnole. Si MER 47 et La Tertulia ont l’Espagne pour point commun, elles l’abordent donc sous des angles différents, se dotant d’objectifs qui semblent ne jamais pouvoir converger : mémoire de la Seconde République espagnole pour l’une, diffusion de la culture savante et populaire, voire du folklore espagnol, pour l’autre. Divergences que leurs logos mettent clairement en scène : monument départemental en hommage aux républicains espagnols de Villeneuve-sur-Lot sur fond de drapeau rouge, jaune et violet versus danseuse de flamenco, taureau de corrida et buste de Quichotte sur fond d’éventail stylisé.

Or, à bien y regarder, leurs différences ne sont pas aussi irréductibles qu’on pourrait le penser. Ainsi ne manque-t-on pas de constater que les voyages organisés en Aragon par La Tertulia [38] et par MER 47 présentent de nombreuses ressemblances. Toutes deux ont inscrit Fuendetodos et les vignobles de Cariñena dans leur périple. De plus, même si la guerre civile ne fait pas explicitement partie des préoccupations affichées par La Tertulia, le programme qu’elle a proposé n’a pas fait l’impasse sur les lieux de celle-ci, incluant Belchite mais aussi Poble Vell del Corbera [39]. J’ai évoqué Belchite. Il convient de présenter Poble Vell del Corbera. Du 25 juillet au 16 novembre 1938, l’Èbre est le théâtre d’affrontements violents entre républicains et franquistes. Situé sur une colline, sur la ligne de front, Corbera de Ebro est pratiquement détruit. La bataille finie, les habitants délaissent les ruines pour construire un nouveau village dans la plaine. Le Poble Vell se veut désormais autant un lieu de mémoire de la guerre civile, avec l’inauguration en 1988 d’une sculpture en hommage aux Brigades internationales [40], qu’une ode à la paix avec l’Alphabet de la Liberté – Monument à la Paix, œuvre collective réunissant vingt-cinq artistes, installée dans le vieux village et réalisée en 1995. Ce n’est pas la première fois que La Tertulia se penche sur ce passé. En 2011, elle s’associait à MER 47 afin d’organiser une soirée musicale [41] pour le 80e anniversaire de la Seconde République. En 2013, son président-fondateur, Maurice Garcia, était invité à participer à l’assemblée générale de MER 47. En 2019 figurait au programme de son mois culturel une conférence sur « La guerre civile espagnole (1936-1939) et le poète Antonio Machado ». On peut donc penser que si des associations aux objectifs a priori aussi différents que MER 47 et La Tertulia incluent, toutes deux, la guerre civile dans leurs activités, c’est que, pour les enfants et petits-enfants d’Espagnols nés en France, qu’ils s’affirment ou non « descendants de républicains », le conflit des années 1930 et ses traces font désormais partie du patrimoine et de la mémoire de l’Espagne. Mais de là à en déduire que les voyages qu’elles organisent, parce qu’ils visitent les mêmes lieux, sont superposables, il n’y a qu’un pas qu’on aurait grand tort de franchir. En effet, c’est dans la façon de les visiter et de le raconter que tout se joue.

Visiter l’Espagne vs commémorer l’Espagne républicaine

Les comptes-rendus [42] que l’une et l’autre font sur leur site respectif des voyages qu’elles ont organisés diffèrent tant sur la forme que sur le contenu. D’une part, La Tertulia propose un compte-rendu uniquement composé d’images accompagnées de légendes sommaires qui permettent d’identifier les lieux. Citons-en quelques exemples pour le voyage en Aragon [43] : « El Monasterio de Piedra », « Le Parc du Monastère et ses nombreuses cascades sur le río Piedra », « Fuendetodos, berceau de Goya » et, pour ce qui concerne les lieux liés à la guerre civile, « Belchite, village martyr de la guerre civile » et « Poble Vell de Corbera, autre village martyr de la guerre civile, déclaré lieu d’intérêt historique et abritant l’Alphabet de la Liberté, monument universel à la Paix ». MER 47 est beaucoup plus diserte, accompagnant ses photographies de très longs commentaires qui décrivent en détail les lieux. Ainsi, le titre « Belchite, lieu de combat devenu un instrument de propagande franquiste [44] » précède un texte d’une grosse quinzaine de lignes qui résume l’histoire de ce village détruit et laissé volontairement à l’état de ruines et que complète un second texte, en pièce jointe, qui propose un résumé des quatorze jours que dura la bataille.

D’autre part, les Tertuliens, puisque c’est ainsi que se nomment entre eux les membres de l’association culturelle, sont curieusement absents des clichés à l’inverse des membres de MER 47 qui figurent sur les photographies et sur les vidéos, posant en groupe autour du drapeau aux couleurs de la Seconde République espagnole ou près d’un site visité, écoutant les commentaires des guides et du président de l’association qui les accueille, se recueillant aux côtés des membres de celle-ci auprès du lieu de mémoire dont elle a la charge, déjeunant ensemble. Dans le cas de La Tertulia, ce sont l’Espagne et ses lieux qui sont mis en scène. Comme dans une série de cartes postales. Dans celui de MER 47, ce sont non seulement les lieux visités, mais aussi la présence des membres sur les lieux, la façon dont ils les ont pratiqués et le rapport qu’ils ont entretenu avec eux. Mais, ce qui est, plus encore, mis en avant, ce sont les moments partagés avec l’association hôte, le lien noué avec ceux qui, en Espagne, défendent la mémoire de la Seconde République. En somme, les retrouvailles entre descendants de républicains espagnols.

Les membres de La Tertulia sont spectateurs des lieux. Ils les ont visités. Ceux de MER 47 en sont les acteurs et les héritiers. Ils sont venus se recueillir sur les lieux de la souffrance de leurs pères en Espagne. Mais alors, comment expliquer que la même attitude impliquée soit mise en images lorsque les voyages se déroulent en France, à la Maternité d’Elne [45] et à Oradour-sur-Glane, par exemple ? C’est que l’Espagne républicaine ne se confond pas avec l’Espagne comme pays.

La Seconde République espagnole aujourd’hui : un archipel transnational de la douleur

Ceux dont les parents ont fui l’Espagne franquiste ne se disent pas simplement « d’origine espagnole », comme d’autres se disent « d’origine italienne » ou « portugaise » ; ils se qualifient de « fils ou filles de républicains espagnols », insistant sur cette filiation idéologique qui les différencie des descendants d’immigrés économiques. Le « pays perdu » (Ethnologie française 2013) et qu’il s’agit de retrouver, c’est bien moins l’Espagne en tant qu’espace géographique, inscrit à l’intérieur de frontières nationales, que la Seconde république espagnole en tant qu’idéal politique. Et cette dernière ne saurait se confondre avec l’Espagne ni se réduire à elle. En témoigne amplement le fait que, si certains d’entre eux ont repris la nationalité espagnole, comme la loi de récupération de la mémoire historique le leur permet [46], d’autres ne l’ont pas fait, refusant d’être citoyens d’un pays qui a, à sa tête, un roi choisi par Franco, d’une monarchie, fût-elle basée sur des élections libres. De plus, beaucoup considèrent que la Transition démocratique [47] et sa « politique étatique d’amnistie/amnésie » (Rozenberg 2006) furent un marché de dupes aux dépens des défenseurs de la république et que beaucoup reste encore à faire. Ils en veulent pour preuve, entre autres, le fait qu’il existe toujours des statues de Franco et de ses plus fidèles compagnons et soutiens, des places et des rues portant leur nom. D’ailleurs, les membres de MER 47 en ont eu une preuve supplémentaire lors de la commémoration aux pozos de Caudé. Pendant l’un des discours, un véhicule, avec trois jeunes hommes à son bord, passe sur la route qui borde l’espace mémoriel. Passant la tête à la fenêtre, le conducteur crie : « Viva Franco » et poursuit sa route. Cette provocation a atteint son but : elle a suscité un certain agacement et a été commentée, mais bien moins que je ne l’aurais cru. Comme si les participants à la commémoration s’y attendaient.

De plus, la mémoire de l’Espagne républicaine telle qu’elle se construit sous l’égide des enfants des combattants nés en France déborde de toutes parts l’Espagne géographique et notamment de ce côté-ci des Pyrénées. En effet, les enfants de républicains espagnols s’efforcent, depuis le début des années 2000, de retrouver et de matérialiser sur le sol français les lieux où leurs ascendants ont souffert, lors de l’exode et dans les années qui ont suivi. Ainsi inaugurent-ils des monuments commémoratifs au passage des cols pyrénéens (Perthus, Arès, etc.), sur les lieux d’internement (Gurs, Septfonds, Argelès-sur-Mer, Agde, etc.), sur certains bâtiments (Maternité suisse d’Elne, hôpital Varsovie [48]), ou retrouvent-ils leur mémoire en des lieux d’ordinaire associés à d’autres mémoires [49]. Loin de s’identifier à un seul pays dans son entièreté, la Seconde République espagnole et sa mémoire s’incarnent donc dans des lieux dispersés de part et d’autre des Pyrénées. Une sorte d’archipel de la douleur (Moulinié 2013).

Cependant, toutes les associations le répètent à l’envi, la mémoire des républicains espagnols ne saurait se réduire aujourd’hui à la célébration du passé, à des commémorations sur des lieux, en France et en Espagne, à des inaugurations de stèles, de plaques et de monuments. Elle est aussi et surtout une idée à faire vivre, à défendre, une lutte pour que le combat des pères devienne réalité. Et ce ne sont pas là de vains mots pour les membres de MER 47. Le voyage mémoriel a pour eux une dimension politique pleinement assumée, comme en témoignent leurs conversations.

Des voyageurs politiquement très impliqués

Pour le comprendre, il faut comparer ce voyage en Aragon avec deux autres voyages organisés en Italie auxquels j’ai participé il y a une dizaine d’années. Précisons immédiatement que, si certains parmi les voyageurs étaient « d’origine italienne », ces deux voyages ne se voulaient en rien mémoriels. Culturels et récréatifs, ils avaient pour but de découvrir la Vénétie puis la Toscane et de poser les bases d’un jumelage qui n’eut jamais lieu. Tout comme les membres de MER 47, les participants habitaient des villages et des villes proches les uns des autres ; la plupart se connaissaient depuis très longtemps. Lors des voyages en Italie comme lors du voyage en Aragon, les conversations qui meublaient les temps morts (trajet en bus, repas, fin de soirée) allaient donc bon train, mais elles n’étaient pas de même nature. Ainsi, dans l’un et l’autre cas, les visites d’églises et de châteaux firent l’objet de commentaires. Mais, alors que de l’autre côté des Alpes, on critiqua leur fréquence, outre-Pyrénées, c’est la légitimité de celles-ci qui fait débat. Alors que le bus grimpe la petite route, enneigée ce jour-là, qui conduit au château de Loarre, Alain Miranda apporte des précisions sur l’édifice : « C’est un des châteaux des rois d’Aragon. » Précision qui appelle la remarque suivante de la part d’une des voyageuses : « On est tous des républicains et on va voir des châteaux. » Curieux paradoxe qu’il justifie immédiatement : « Ça vaut le coup. » Un peu plus tard, la conversation reprend, mais à l’initiative d’Alain Miranda. « Moi, on me chine à chaque fois en réunion parce que je mets des monastères et des curés partout. » Quelqu’un répond : « Ah non ! C’est à voir. C’est de l’architecture. Ça n’a rien à voir avec la religion. » Au monastère de San Juan de la Peña, alors que nous visitons l’exposition consacrée à la Seconde République espagnole, désignant les personnes évoquées sur les différents panneaux, quelqu’un demande : « Tu en penses quoi, Alain, de tous ces hommes en ce lieu ? Ça doit leur faire drôle. » Réponse de l’interpellé : « C’est quand même le peuple qui a construit ça [le monastère]. Alors… » Le fil rouge de ces échanges est évident : un voyage mémoriel organisé par une association telle que MER 47 peut-il comprendre des visites de lieux liés au clergé et à la noblesse auxquels leurs pères se sont durement opposés ? Peut-on visiter les uns sans trahir les autres ?

De même, au cours de ces voyages, on suivait l’actualité française. Dans le bus qui sillonnait l’Italie du Nord, ces informations ne suscitaient guère d’intérêt, à peine commentées, rapidement oubliées. De façon plus générale, on n’évoquait jamais les questions politiques, qu’elles concernent le passé [50] ou le présent. Dans le bus de MER 47, au contraire, elles occupent une part non négligeable, pour ne pas dire l’essentiel, du temps et des conversations. Conversations concernant les options politiques des défenseurs de la République, d’abord, qui les amenaient autant à combattre côte à côte que face à face. On convient ainsi qu’ils n’avaient pas tous les mêmes objectifs : Francisco Largo Caballero était bien un républicain espagnol mais il n’était pas prêt à tuer pour défendre la République ; Lluís Companys, lui, ne songeait qu’à la Catalogne, dont il présidait la généralité ; quant aux anarchistes, « ils se faisaient leur petite révolution sans s’occuper des autres ». D’ailleurs, l’Aragon était une région très anarchiste ! Cependant, à l’inverse de leurs parents qui, en exil, continuaient à cultiver ces dissensions, se disputant pour savoir à quel parti politique incombait la responsabilité de la défaite, leurs enfants ont pris leurs distances, jusqu’à tourner en dérision ces disputes. En effet, ils les évoquent désormais par le petit bout de la lorgnette, dirait-on familièrement. Les journées de mai 1937, dont l’élément déclencheur fut l’attaque du central téléphonique de Barcelone, ne sont ainsi jamais citées comme un des moments emblématiques de ces tensions. On préfère les réduire à leur plus simple expression, à leur périmètre le plus étroit, celui d’un couple politiquement mal assorti dont les disputes faisaient le bonheur du voisinage et le désespoir de leurs enfants. Un récit que j’ai entendu maintes fois dans le cours de mes recherches, y compris dans le bus, relaté sur un ton léger qui provoque immanquablement le rire. Réduire ainsi le conflit à la dimension matrimoniale, le « matrimonialiser » en quelque sorte, c’est aussi une efficace façon de dépassionner le débat en le dépolitisant.

Mais, sur les routes espagnoles, on ne se contente pas de conjuguer la politique au passé ; on la conjugue plus encore au présent. Et là, la plaisanterie n’est plus de mise. Manifestement, mes compagnons de voyage ne partagent pas les décisions prises par le gouvernement et le chef de l’État [51] en matière de politique extérieure comme en matière de politique économique et sociale. Ils n’ont pas plus apprécié les décisions prises par les gouvernements qui se sont succédé au cours des présidences précédentes, celles de Sarkozy ou de Chirac, mais aussi celles de Hollande ou de Mitterrand. Il n’y a là rien d’étonnant. La plupart d’entre eux sont très impliqués dans des partis politiques qu’on situe d’ordinaire très à gauche sur l’éventail politique – Parti communiste, la France insoumise –, dont certains ont porté les couleurs, avec des fortunes diverses, lors d’élections locales. D’autres sont adhérents, voire militants, de la CGT. Ajoutons enfin que beaucoup sont très actifs au sein du Secours populaire français qui, bien qu’héritier de la section française du Secours rouge international, s’est efforcé de « gommer son passé rouge pour mettre en avant […] un passé consensuel fondé sur la revendication humanitaire » (Brodiez 2006). Je ne prétends pas que tous les membres de MER 47 sont impliqués dans des organisations politiques, syndicales ou humanitaires relevant de la « vraie gauche ». Cependant, même si MER 47, comme la plupart des associations de descendants de républicains espagnols aujourd’hui (Moulinié et Sagnes 2011), refuse de cultiver les luttes politiques héritées de la Seconde République espagnole et de la guerre civile, il n’en reste pas moins qu’en son sein, les personnes politiquement impliquées à l’extrême gauche [52] donnent le ton.

L’anecdote suivante me semble assez révélatrice. Dans le bus, quelqu’un a proposé de chanter mais cela n’a guère eu d’écho. Cependant, quelques-uns ont fredonné alors des extraits de chansons. Parmi celles-ci, Les Communistes de Pia Colombo, Le Bateau espagnol de Léo Ferré et Maria de Jean Ferrat [53]. Le rapport entre cette implication politique et la mémoire de la Seconde République espagnole mériterait une analyse approfondie. On peut, cependant, poser l’hypothèse suivante : si l’extrême gauche s’est longtemps reconnue dans la Commune de Paris (Fournier 2013), dont elle a cultivé la mémoire, cette dernière tend à s’estomper, remplacée par l’expérience espagnole. Mais il faut le préciser, cela ne signifie pas pour autant que tous ceux qui militent pour la mémoire de la Seconde République espagnole, ou se reconnaissent dans cette dernière, appartiennent à la France insoumise ou au Parti communiste. Contrairement à ce que j’ai cru au début du voyage, le groupe réuni dans le bus n’est pas hétérogène, mettant côte à côte des descendants de républicains liés à différentes régions d’Espagne et d’autres qui n’auraient aucun lien avec ce passé. Pour le dire autrement, qu’ils soient filialement ou politiquement liés à la Seconde République espagnole, l’un valant l’autre et l’un n’excluant évidemment pas l’autre, mes compagnons de voyage s’en sentent tous héritiers, moins en tant que régime constitué avec des institutions et un mode de fonctionnement clairement défini, qu’en tant que système de valeurs. Parmi celles-ci, l’égalité, la fraternité, la solidarité, l’anticapitalisme, la lutte antifasciste.

Ramener la République en Espagne

Comme dans un puzzle dont les pièces dispersées finissent par s’assembler pour donner une image cohérente, ce voyage mémoriel prend maintenant tout son sens, dans toute l’acception de ce mot, et les retrouvailles qu’il a permises s’éclairent enfin. Mais ce ne sont peut-être pas celles auxquelles on songerait de prime abord. Pour le comprendre, il faut réexaminer à la lueur de l’analyse déroulée toutes les singularités que j’ai évoquées. Peu importe que ces touristes de la mémoire aient ou non des ascendants républicains espagnols et qu’ils soient nés dans des régions différentes. Le voyage n’a pas pour but de retrouver un lieu précis, intimement associé à une histoire familiale, mais un idéal qui avait été défendu, les armes à la main, par des millions d’Espagnols qui, la défaite venue, connurent l’exode, les camps et l’exil en France ou la répression franquiste en Espagne. Un idéal dont la défense déborde aujourd’hui les liens du sang et de l’alliance et attire à elle des « ayants cause et adoptés », pour reprendre l’heureuse formule utilisée par Sylvie Sagnes (Moulinié et Sagnes 2011 : 181). C’est lui qui scelle l’unité du groupe, qui transforme un ensemble de personnes à l’histoire singulière en un collectif uni, partageant les mêmes aspirations mémorielles. Le voyage organisé ne fait que renforcer la cohésion du groupe.

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Le bus, amabassade de la Seconde République espagnole
Photographie : V. Moulinié

Le bus (ill. 26), véritable « communauté […] insulaire » (Feldman 2015 : 84), forme ainsi une sorte d’ambassade ou de délégation de la Seconde République espagnole, un lieu où, loin de n’être que mémoire, elle est vivante et se fait réalité, certains voyageurs arborant, tout au long de notre voyage, de discrets accessoires vestimentaires (épinglette, écharpe, etc.) aux couleurs de celle-ci. Circulant sur les routes d’Espagne, du château de Loarre au monastère de San Juan de la Peña, il la ramène sur le sol d’où elle fut chassée en 1939 et où, encore aujourd’hui, elle ne semble pas être la bienvenue. Les voyageurs réunis autour de MER 47 n’ont-ils pas, à deux reprises, été confrontés au rejet que suscite leur seule identité de « républicains espagnols » ? Mais alors, si la Seconde République espagnole est dans le bus, qui a « arpent[é] la patrie retrouvée » (Losonczy 2014) ? J’ai d’abord cru accompagner un groupe de descendants de républicains espagnols nés en France, partis en Espagne afin de retrouver leur pays perdu et cela seul. Mais je suis convaincue, aujourd’hui, que j’ai aussi assisté à son symétrique inversé, à savoir des descendants de républicains espagnols nés en Espagne retrouvant et vivant leur patrie perdue, le temps d’une commémoration, d’un déjeuner, d’un défilé au cours duquel flotte ostensiblement le drapeau rouge, jaune et violet, du seul fait de la présence de MER 47. Qu’elle sélectionne des destinations où elle sait disposer d’une association hôte, et cela même si les relations individuelles avec les membres de celle-ci sont réduites à leur plus simple expression, n’a donc rien d’étonnant. À quoi servirait-il de ramener la Seconde République espagnole « chez elle » si personne n’était là pour l’accueillir, si personne ne pouvait bénéficier de ce retour ? On comprend aussi qu’aucun enfant ne figure dans le bus. Ce voyage ne se donne pas pour but de transmettre la mémoire à ceux qui en ignorent tout [54], mais de cultiver un souvenir partagé, voire d’expérimenter, quelques heures durant, un idéal commun, entre personnes qui, de part et d’autre des Pyrénées, veulent croire qu’il n’est pas « définitivement mort » en 1939. Rappelons-nous que deux membres de MER 47 et deux membres de Pozos de Caudé ont écourté leur déjeuner, le 14 avril, pour filer à Saragosse afin de participer à une manifestation en faveur de l’avènement de la Troisième République espagnole. Autant dire que le voyage en Aragon ainsi que les retrouvailles qu’il a permises associent ainsi mémoire, idéologie et politique, ces trois dimensions étant étroitement imbriquées. Et c’est ce qui fait sa spécificité.

add_to_photos Notes

[1L’essentiel de cet exode a eu lieu à la fin de l’hiver 1939, entre Catalogne espagnole et Pyrénées-Orientales. Ce tragique épisode est désormais connu sous le nom de Retirada.

[2Nombreuses sont les associations de descendants de républicains espagnols qui ont vu le jour depuis le tournant des années 2000. Sur le passage de la mémoire de la génération des combattants à celle de leurs enfants et notamment sur l’émergence des associations que je qualifie de « seconde génération », voir Moulinié 2011 ; Moulinié et Sagnes 2014.

[3Malcolm Foley et John J. Lennon sont les premiers à utiliser l’expression dark tourism dans l’article qu’ils consacrent en 1996 au tourisme lié à la vie et à l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Une notion qu’ils affinent dans un ouvrage paru quatre ans plus tard, en 2000. Dès lors, les publications se sont multipliées pour discuter de sa pertinence ou apporter des exemples.

[4« Il entremêle quête d’originalité et d’altérité, prise de conscience humaniste et “résiliente”, mais aussi processus d’identification. [Son] succès repose en outre sur des impulsions que l’on peut relier au jeu – et aux enjeux – économique, médiatique et politique » (Folio 2016).

[5Il existe au moins trois associations de descendants de républicains espagnols ayant pour nom MER. Elles se différencient en ajoutant à l’acronyme le numéro du département où se trouve leur siège social : 64 pour les Pyrénées-Atlantiques, 82 pour le Tarn-et-Garonne et 47 pour le Lot-et-Garonne.

[6FFREEE, Fils et Filles de républicains espagnols et enfants de l’exode, est l’aînée des associations de deuxième génération. Elle a été créée en 1999, à Argelès-sur-Mer, dans les Pyrénées-Orientales (Moulinié 2011).

[7Villeneuve-sur-Lot est une des trois sous-préfectures du Lot-et-Garonne.

[8Outre l’ethnologue, trois personnes sont venues seules : deux femmes célibataires et un homme dont l’épouse était retenue en France par des obligations personnelles.

[9C’est le cas d’une femme dont le père, républicain, a été fusillé en 1937. Elle est arrivée en France en 1949, à l’âge de 19 ans, à la suite de graves problèmes de santé.

[10Le prénom est fictif.

[11Soucieux de ne pas rompre les liens avec la famille restée en Espagne mais sachant qu’y retourner, ne serait-ce que le temps des vacances, pouvait s’avérer dangereux, certains parents optaient pour le stratagème suivant : ils conduisaient leurs enfants à la frontière, les confiaient à quelqu’un qui n’avait rien à craindre pour qu’il les accompagne jusqu’au domicile des oncles et tantes ou des grands-parents.

[12De nombreuses études portent sur des voyages mémoriels qui ont emprunté la forme du voyage organisé mais, à l’exception des voyages organisés – notamment scolaires – sur les lieux de la Shoah, rares sont les études qui interrogent spécialement le voyage organisé comme voyage mémoriel. Sur les voyages organisés à destination des lycéens sur les lieux de la Shoah, voir Grynberg 2005 et Feldman 2008 ; 2013 ; 2015.

[14On trouve indifféremment AMORE 47 et AMORRE 47, même si le second acronyme est plus conforme au nom complet de l’association. Le bulletin officiel, qui ne fait référence à aucun sigle, ne nous est d’aucune aide pour trancher. J’utiliserai ici l’acronyme le plus fréquemment utilisé, soit AMORE 47.

[15Cela explique sans doute qu’« à l’assemblée générale annuelle de l’association du 16/2/2003, on a annoncé que 45 % des adhérents n’étaient pas d’origine espagnole, mais d’origine française ou italienne » (Soo 2005 : 119).

[16C’est à son initiative que la rue longeant la mairie de Villeneuve-sur-Lot a été rebaptisée « allée Federico Garcia Lorca » (Soo 2005 : 117).

[17Il est aussi appelé Monument départemental de l’Exil.

[18Le camp de Gurs se situait près d’Oloron-Sainte-Marie, dans les Pyrénées-Atlantiques.

[19La presse locale vantait les mérites de ses « paellas monstres ».

[20Au cours des décennies, ces deux camps, distants de quelques kilomètres, ont vu se succéder différentes populations, civiles et militaires, venues de métropole ou des « colonies ». Cependant, dans les représentations communes, le camp de Bias est plus spécialement associé au rapatriement des harkis consécutif aux accords d’Évian en mars 1962 et celui de Sainte-Livrade, au rapatriement des Indochinois, consécutif aux accords de Genève en juillet 1954. Une partie de ce dernier, comprenant des habitations, la pagode et son monument cultuel ainsi que la Madone dans son cadre végétal, a été inscrit en 2012 sur la liste supplémentaire des monuments historiques, à la suite d’un projet de rénovation urbaine dont on craignait qu’il ne fît de ce passé table rase (Wahnich 2011). De plus, même si beaucoup semblent l’avoir oublié, ce camp a été construit par et pour des républicains espagnols, en 1939. C’est ce que Juan Morente-Àlvarez, fondateur et premier président d’AMORE 47, rappelle dans un livre paru en 2011 (Graneri-Clavé et Morente-Àlvarez 2011).

[21Elle a toujours son siège social à Villeneuve-sur-Lot. Sur son logo figure le Monument départemental des républicains espagnols.

[22Le geste le plus significatif de cette implication locale héritée d’AMORE 47 est l’inauguration à Sainte-Livrade, en 2009, d’une plaque « À la mémoire des républicains espagnols exilés en France et internés dans les camps de BIAS, CASSENEUIL et SAINTE-LIVRADE-SUR-LOT ».

[23La trajectoire d’Alain Miranda témoigne de l’importance de cette coordination pour MER 47 mais aussi des liens qu’elles entretiennent. S’il a abandonné la présidence de l’association villeneuvoise, c’est pour mieux s’impliquer dans la création puis dans le développement de ¡ Caminar !, dont il est aujourd’hui vice-président.

[24Elles ont signé une charte de coopération. Voir à l’adresse suivante : https://coordination-caminar.org/blg/qui-sommes-nous/

[25On trouve les statuts complets de MER 47 à l’adresse suivante : http://mer47.org/wp/wp-content/uploads/2012/08/STATUTS.pdf

[26Les différentes destinations sont l’Èbre en 2008, Guernica en 2012, Elne et l’hôpital Varsovie de Toulouse en 2013, la Cantabrie et les Asturies en 2014, le Béarn et la Navarre en 2015, Oradour-sur-Glane et le Limousin en 2016, l’Aragon en 2018.

[28Bernardo Aladrén, « un dirigeant syndical socialiste » comme le précise le compte-rendu de MER 47, est une figure majeure de la Seconde République à Saragosse. Il fut fusillé par les franquistes. Créée en 2001 dans cette même ville, la fondation qui porte son nom a en particulier comme objectifs la collecte et la diffusion des archives de l’UGT (Unión General de Trabajadores) en Aragon.

[29Je n’ai pas plus de précision quant à la date.

[30Terme castillan qui signifie « puits ».

[31La Confederación Nacional del Trabajo fut une organisation anarcho-syndicaliste très active, notamment en Catalogne, pendant la guerre civile espagnole.

[32S’agit-il du village où la victime est née, de celui où elle a vécu ou de celui où elle a été exécutée ? Je l’ignore.

[33En l’absence de David Llamas, actuel président de MER 47, c’est Alain Miranda qui prononce le discours.

[34Le trajet entre Teruel et Saragosse devant se faire avec la voiture d’un des membres de Pozos de Caudé, le nombre de places est forcément limité.

[35Il conviendrait de scruter toute la trajectoire de ces objets, depuis leur achat jusqu’à leur intégration dans le décor domestique de celui qui en a fait l’acquisition ou de celui à qui il a été offert, pour voir de quoi et comment ils témoignent.

[36En espagnol, tertulia désigne tout à la fois le fait de discuter de sujets divers et l’endroit où ces discussions à bâtons rompus ont lieu.

[37Célébrée le 12 octobre, en référence au 12 octobre 1492, date de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, elle n’est pas sans soulever des polémiques et des résistances en Espagne car commémorant une opération de colonisation sans égale, reprise par le franquisme et scellée dans le marbre par Juan Carlos dès son accession au trône. Nombreux sont les descendants de républicains espagnols qui lui préfèrent le 14 avril. Sur l’histoire de la Fête nationale espagnole, voir Marcilhacy 2017 ; Rodriguez 2004.

[38Le voyage organisé par La Tertulia comprenait l’Aragon et la Catalogne.

[39Poble Vell del Corbera se situe en Catalogue.

[40Intitulée La Botte, elle est l’œuvre du plasticien catalan Joan Brossa (1919-1998).

[41Elle a eu lieu le 30 mai au siège social de MER 47 et a été largement consacrée aux chants républicains.

[42Ce sont les membres des deux associations qui rédigent les commentaires et sélectionnent les photographies.

[43http://tertulia47.eklablog.com/voyages-c23717933. Site consulté le 15 juin 2018.

[45C’est le nom que porte désormais le petit château de la famille Bardou où plus de six cents enfants, dont nombre de bébés nés de mères espagnoles, virent le jour entre 1939 et 1944. Voir Moulinié 2014.

[46Sur la loi de récupération de la mémoire historique et les questions qu’elles posent aux descendants de républicains espagnols, voir Ribert 2016 ; Ribert et Tur 2012.

[47Les travaux sur la Transition démocratique sont trop nombreux pour en dresser la liste. Voir, par exemple, Baby 2012 ; Hernandez-Bayter et. al. 2016 ; Maurice 2013 ; Michonneau 2016.

[48Sur l’hôpital Varsovie à Toulouse, voir Martinez Vidal 2011.

[49C’est le cas lors du voyage en Limousin organisé par MER 47. Les membres de l’association ont pu admirer le monument « Aux martyrs d’Oradour », commandé à l’automne 1944 par le Comité départemental de la Libération au sculpteur catalan Appel·les Fenosa I Florensa et installé en 1999 seulement entre le village martyr et le Centre de la mémoire, mais aussi déposer une gerbe sur la stèle en hommage au 643e GTE, au lieu-dit La Fauvette, à l’emplacement même du camp.

[50À aucun moment, on n’évoqua le fascisme, et cela même si, séjournant aux bords du lac de Garde, nous avons traversé Salò, dont le nom est indissociablement associé aux dernières années de Mussolini.

[51En avril 2018, Édouard Philippe est Premier ministre et Emmanuel Macron, président de la République.

[52Certains, parmi mes compagnons de voyage, n’apprécieraient pas ce qualificatif, lui préférant sans doute celui de « vraie gauche » ou, plus simplement, de « gauche », sans autre qualificatif.

[53Artistes engagés, Pia Colombo (1934-1986), Léo Ferré (1916-1993) et Jean Ferrat (1930-2010) ont, tous trois, entretenu des liens privilégiés avec le Parti communiste.

[54MER 47 n’en est pas moins soucieuse de transmettre la mémoire de la Seconde République espagnole auprès des plus jeunes. Ses membres interviennent fréquemment dans les collèges et les lycées.

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Filmographie

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Pour citer cet article :

Véronique Moulinié, 2019. « Les voyages mémoriels de MER 47 en Aragon et ailleurs. Quand ceux qui retrouvent la Seconde République ne sont pas ceux que l’on imagine ». ethnographiques.org, Numéro 37 - 2019
Revenir. Quêtes, enquêtes et retrouvailles [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2019/Moulinie - consulté le 21.09.2019)