ethnographiques.org Revue en ligne de sciences humaines et sociales
plan du site | aide | contacts | charte


Newsletter

Les derniers comptes-rendus

Numéro en cours

  • Numéro 32 - Enquêtes collectives
  • Vieillir en institution, vieillesses institutionnalisées.
    Nouvelles populations, nouveaux lieux, nouvelles pratiques

    (Information publiée le mardi 26 avril 2016)

      Appel à propositions de la revue ethnographiques.org

      Date limite de soumission : 15 juin 2016

      PDF - 142.7 ko
      Version PDF

      S’il est admis aujourd’hui que l’on vit mieux et plus longtemps, la vieillesse, comme d’autres étapes de la vie n’est pas homogène, tant les déterminants tels que l’âge, le genre ou encore la classe peuvent se révéler être des catalyseurs d’un mauvais état de santé ou encore de désavantages sociaux (Fassin et al., 2000). Ce numéro thématique de la revue ethnographiques.org se propose de rassembler des contributions traitant du vieillissement en donnant une place aux pratiques émergentes, aux nouveaux lieux de vie et aux groupes sociaux revendiquant/nécessitant une approche particulière.

      « Vieillir en institution, vieillesses institutionnalisées » : sous ces termes nous entendons, d’une part les types d’établissements où certains groupes de personnes vieillissent, d’autre part les rôles qui leur seront dès lors attribués ainsi que les règles et les normes qui vont les régir. Nous souhaitons mettre l’accent ici sur les nouveaux lieux du vieillir et sur divers « collectifs », requérant le plus souvent un tiers dans l’accomplissement des nécessités quotidiennes. Certes, si certains établissements trouvent leur finalité même dans cette prise en charge spécialisée, d’autres moins préparés y sont confrontés, parfois malgré eux, et doivent s’y adapter. Il en est ainsi des structures pour personnes handicapées, des prisons, des couvents (Anchisi & al., 2016) et d’autres encore. Il importe aussi de saisir comment certaines communautés de fait ou de destin, établies ou provisoires, font avec les vieilles personnes qui les composent, comme les migrants ou les réfugiés par exemple. Il s’agirait également de donner place à ceux qui ne forment pas un collectif en tant que tel, mais qui sont définis collectivement par le non-lieu où ils vivent, comme les SDF, l’âge venant alors s’ajouter aux multiples dommages.

      Face à ces constructions sociales de vieillesses hétérogènes (Caradec, 2008), nous faisons l’hypothèse que les divers agents qui ont en charge les personnes âgées vont être actifs à les définir, les contrôler, les gouverner, les « faire vieillir » (Thomas, 2010). Reflet des politiques gérontologiques des années 80, « l’humanisation » des établissements et des pratiques marque un tournant (Cabirol, 1983  ; Mallon, 2001 et 2004). L’accent est mis sur le respect des trajectoires individuelles et le droit des personnes, principes que l’on repère dans la formule « le résident au centre ». Mais si cette assertion semble faire consensus, elle relève d’un discours à caractère performatif. L’éloignement de la logique asilaire des anciens hospices, notamment celle de l’« institution totale » de Goffman (1979), consisterait moins en une réduction des contraintes qu’en un déplacement vers les normes professionnelles actuelles (Anchisi & Debons, 2014  ; Rimbert, 2011), comme celles d’autonomie, de partenariat ou encore d’histoire ou de projet de vie, tout ceci sur fond de rapports entre les résidents, les professionnels et les familles qui seraient négociés (Gagnon, 1995  ; Lavoie & Guberman, 2009  ; Anchisi, 2014). Il importe donc de comprendre comment ces pratiques gérontologiques actuelles se traduisent et s’adaptent dans des lieux ou des espaces qui ne s’y prêtent pas ou avec des collectifs qui peuvent plus difficilement s’en emparer.

      La question de la prise en charge de la vieillesse et de la dépendance se pose aussi en regard de la diversité des contextes nationaux et culturels. La place et le statut des âgés, le niveau de développement de la prise en charge sanitaire, l’accessibilité aux services en regard des niveaux socio-économiques sont autant de données qui varient selon les États qui, à leur tour, redéfinissent les vieillesses. Si la baisse conjointe de la fécondité et de mortalité au niveau mondial provoque un phénomène de vieillissement global, d’importantes disparités existent. Les pays du Sud se trouvent confrontés à l’augmentation croissante du nombre de personnes âgées et à l’urgence de déployer des solutions pour répondre à ces mutations (Attias-Donfut et al., 1994  ; Antoine et Gollaz, 2010). Avec des niveaux de transition démographique inégalement amorcés, toutes les pays sont bel et bien confrontés à d’importants enjeux liés au vieillissement, avec parfois des systèmes de protection sociale encore fragiles ou émergents (Rayan, 2008). Partout, le recours au réseau d’entraide familial est indispensable pour pallier aux insuffisances des Etats (Zimmer et Dayton, 2005). L’immigration économique constitue alors une ressource possible. Les immigrantes care workers quittent ainsi leur pays pour venir au nord renforcer les équipes des soins et pouvoir en retour soutenir économiquement leurs proches âgés restés au sud. Si dans les pays du nord, des inégalités face au vieillissement sont réelles entre les migrants et les nationaux (Bolzmann et Vagni, 2015), dans les économies émergentes, la place et le statut de personnes âgées évoluent rapidement. Les logiques de solidarité familiales se trouvent ainsi mises à l’épreuve (Roth, 2010 ; Muehlebach, 2012  ; Nowik et Lecestre-Rollier, 2015).

      Sans cesse, de nouvelles pratiques émergent pour concilier les attentes de la gérontologie actuelle avec celles des nouveaux lieux du vieillir ou des nouvelles populations vieillissantes. « Nouvelles populations, nouveaux lieux, nouvelles pratiques », c’est donc autour de ces thèmes que nous aimerions ouvrir le débat dans ce numéro de la revue ethnographiques.org, en donnant place aux creux, aux interstices, aux zones floues révélant simultanément des pratiques normatives et informelles à l’égard des vieilles personnes et plus largement à leurs entours, reflets d’une place qui leur est accordée ou assignée.

      Les propositions d’articles (2 pages maximum) devront être envoyées à Laurent Amiotte-Suchet (laurent.amiotte-suchet@unil.ch) et Annick Anchisi (annick.anchisi@hesav.ch) avant le 15 juin 2016 avec la mention « Ethnographiques.org – Numéro vieillir » (en objet du message).

      La revue ethnographiques.org offrant toutes les potentialités d’une revue en ligne, les auteur-e-s sont encouragés à présenter des matériaux visuels ou sonores susceptibles de structurer ou d’accompagner leur article, voire même à proposer une mise en forme originale de leur réflexion et de leurs données.

      Les auteur-e-s dont les propositions auront été sélectionnées (réponse le 30 juin 2016) devront remettre leur article avant le 15 octobre 2016.

      Références des ouvrages cités

      ANCHISI Annick, AMIOTTE-SUCHET Laurent & TOFFEL Kevin, 2016. « Vieillir au couvent. Stratégies des congrégations et paradoxe des laïcités », Social Compass, 63(1) : 3-19.

      ANCHISI Annick & DEBONS Jérôme, 2014. « Travailler auprès de personnes âgées dépendantes à domicile et en institution », in Hummel Cornellia, Mallon Isabelle & Caradec Vincent (dir.). Vieillesses et vieillissements : regards sociologiques. Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

      ANCHISI Annick, 2014. « Le partenariat entre familles et maisons de retraite à l’entrée d’un parent âgé dément : une rencontre fictive », in Pennec S., & Leborgne F. (dir.). Le soin négocié. Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

      ANTOINE Philippe & GOLAZ Valérie, 2010. « Vieillir au Sud : une grande variété de situations », Autrepart, 53 : 3-15.

      ATTIAS-DONFUT Claudine & ROSENMAYR L., 1994. Vieillir en Afrique. Paris, Presses Universitaires de France.

      BOLZMANN Caudio & VAGNI Giacomo, 2015. « Egalité de chances ? Une comparaison des conditions de vie des personnes âgées immigrées et "nationales" », Hommes et migrations, 1309 : 19-28.

      CABIROL C., 1983. La fin des hospices. Toulouse, Privat.

      CARADEC Vincent, 2008. Sociologie de la vieillesse et du vieillissement. Domaines et approches. Paris, Armand Colin.

      FASSIN Didier, GRANDJEAN Hélène, KAMINSKI Monique, LANG Thierry, LECLERC Annette (dir.), 2000. Les inégalités sociales de santé. Paris, La Découverte.

      GAGNON Eric, 1995. « Autonomie, normes de santé et individualité », in Côté Jean-François (dir.). Individualisme et individualité. Québec, Les Editions du Septentrion.

      GOFFMAN Erving, 1979. Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus. Paris, Les Éditions de Minuit.

      HUMMEL Cornellia, MALLON Isabelle & CARADEC Vincent, & (dir.), 2013. Vieillesses et vieillissements : regards sociologiques. Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

      LAVOIE Jean-Pierre & GUBERMAN Nancy, 2009. « Le partenariat professionnel - famille dans les soins aux personnes âgées. Un enjeu de reconnaissance », Lien social et Politiques, 62 : 137-148.

      MALLON Isabelle, 2001. « Les effets du processus d’individualisation en maison de retraite. Vers la fin de l’institution totale ? », in De Singly François (dir.). Etre soi parmi les autres. Famille et individualisation, Tome 1. Paris, L’Harmattan.

      MALLON Isabelle, 2004. Vivre en maison de retraite. Le dernier chez-soi. Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

      MUEHLEBACH Andrea, 2012. The Moral Neoliberal : Welfare and Citizenship in Italy. Chicago, The University of Chicago Press.

      NOWIK Laurent & LECESTRE-ROLLIER Béatrice (dir.), 2015. Vieillir dans les pays du sud. Paris. Karthala.

      PENNEC Simone, 2012. « Les solidarités pratiques du soin au grand âge : entre inégalités familiales et précariat professionnel », in Le Borgne-Uguen F. & Rebourg M. (dir.). L’entraide familiale : régulations juridiques et sociale. Rennes, Presses universitaires de Rennes : 255-279.

      RAJAN Irudaya S. (dir.), 2008. Social Security for the Elderly. Experiences from South Asia. New Delhi, Routledge.

      RIMBERT Gérard, 2011. Vieillards sous bonne garde. Réparer l’irréparable en maison de retraite. Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant.

      ROTH Claudia, 2010. « Les relations intergénérationnelles sous pression au Burkina Faso », Autrepart, 53 : 95-110.

      THOMAS Hélène, 2010. Les vulnérables. La démocratie contre les pauvres. Bellecombe-en-Bauges, Editions le Croquant.

      ZIMMER Z. & DAYTON J., 2005. « Older Adults in Sub-Saharan Africa Living with Children and Grandchildren », Population Studies, 59(3) : 295-312.

    Faire don : philanthropie & Co

    (Information publiée le lundi 9 novembre 2015)

      Appel à propositions de la revue ethnographiques.org

      Date limite de soumission : 15 janvier 2016

      PDF - 122.3 ko

      Depuis une vingtaine d’années, les pratiques du don connaissent une visibilité nouvelle. On ne compte plus les classements qui listent les grands donateurs de ce monde, à l’exemple du classement « America’s 50 Top Givers » du magazine Forbes. La richesse ne suffit plus, il faut la redistribuer. Simple visibilité nouvelle pour une pratique aussi vieille que l’humanité elle-même ? Juste retour dans l’espace médiatique de pratiques constitutives de toute société (Mauss, 1923-24) ? Ou y aurait-il une spécificité propre à ces pratiques de don aujourd’hui appelées « philanthropiques » qui en ferait un phénomène social propre à une élite qui, à l’image de Mo Ibrahim en Afrique ou Vincent Tan Chee Yioun en Malaisie, est devenue mondialisée ?

      Ce numéro de la revue ethnographiques.org voudrait explorer les formes contemporaines de la philanthropie au regard de la visibilité publique nouvelle dont ces pratiques bénéficient. Il voudrait notamment interroger les modalités de construction, à l’intérieur de la diversité des formes de don, du « donner philanthropique ». Quelles sont les continuités et discontinuités, entre la philanthropie et d’autres formes de dons, et plus largement de l’échange marchand ? Est-ce que rendre service à son prochain, faire acte de bénévolat, ou s’engager dans une action philanthropique, c’est faire la même chose comme semblent l’indiquer Payton et Moody (2008) ? Est-ce qu’une entreprise privée qui offre à une ONG un rabais sur un de ses services fait œuvre de philanthropie ? Est-ce que parler d’évergétisme, de charité ou de philanthropie (Veyne, 1976 ; Duprat, 1996) ne renvoie qu’à des questions de distinctions sociales ou est-ce que cela implique des formes, des modalités ou des conceptions distinctes du don (et plus largement des bénéficiaires, de l’Etat, de la science, etc.) ? Y a-t-il, comme le propose Olivier Zunz (2012), une continuité entre une « philanthropie de masse » et une « philanthropie des élites », ou ces pratiques relèvent-elles de logiques différentes ? Et quelle place accorder aux contextes socio-culturels singuliers dans les formes prises par ce « donner philanthropique » ?

      Au-delà de cette problématique générale, deux axes pourraient être plus particulièrement explorés :

      D’abord, ce numéro voudrait interroger plus particulièrement les pratiques concrètes liées à ce « donner philanthropique ». La littérature scientifique semble montrer une fascination pour les individus et pour les circonstances qui président à l’acte de don ou philanthropique (générosité des donateurs, histoires familiales, montants versés, nombre d’actions menées, etc.). En même temps, le fonctionnement concret des pratiques contemporaines de la philanthropie reste souvent à l’état de « boîte noire ». Pour prendre le cas des fondations philanthropiques : Comment fonctionnent-elles ? Comment collectent-elles des fonds et publicisent leurs actions ? Comment sont placées et affectées les ressources financières ? Comment sont sélectionnés les donataires ? Quels sont les outils d’intervention privilégiés et sur quelles logiques reposent ces choix ? Et si une part de ce travail est déléguée à des professionnels, qui sont ces professionnels ? Quels sont les dilemmes auxquels sont confrontés les philanthropes et ou les fondations philanthropiques dans leurs pratiques quotidiennes ?

      Ensuite, si on fait l’hypothèse que l’absence ou les transformations de l’Etat social, aujourd’hui comme au XIXe siècle, en Europe ou ailleurs (Ferguson, 2015), modifient, canalisent ou transforment le sens des pratiques du don, et que donc les pratiques philanthropiques doivent être pensées de manière relationnelle, ce numéro voudrait questionner, les dynamiques à l’œuvre entre pratiques philanthropiques et action étatique. On pourra s’interroger alors sur les agencements des actions philanthropiques et étatiques (entre complémentarité, substitution et concurrence), sur les ressources et contraintes mises en place par les Etats en faveur d’actions philanthropiques (avantages fiscaux, dispositifs législatifs, etc.), sur les usages que les acteurs philanthropiques font de ces ressources, mais également sur les ressources et risques que représentent ces pratiques philanthropiques pour les Etats (ou en l’absence de l’Etat).

      Cette problématique générale ainsi que les deux axes de réflexion proposés ne ferment pas le dossier à d’autres propositions. Les études portant sur des contextes non-occidentaux et les études de cas reposant sur un fort matériau empirique seront privilégiées.

      Les propositions de contribution (2 pages maximum, comprenant une bibliographie indicative) sont attendues au plus tard le 15 janvier 2016. Ces propositions doivent être envoyées, avec la mention « Faire don : Philanthropie & Co » (en objet du message), aux rédacteurs de l’appel alexandre.lambelet@eesp.ch et lefevre.sylvain@uqam.ca.

      Ethnographiques.org offrant toutes les potentialités d’une revue en ligne, les auteur-e-s sont encouragés à présenter des matériaux visuels ou sonores susceptibles de structurer ou d’accompagner leur article, voire même à proposer une mise en forme originale de leur réflexion et de leurs données.

      Les auteur-e-s dont les propositions auront été sélectionnées (réponse le 30 février 2016) devront remettre leur article avant le 10 juillet 2016.

      Bibliographie :

      DUPRAT Catherine, 1996. Usage et pratiques de la philanthropie : pauvreté, action sociale et lien social à Paris, au cours du premier XIXe siècle. Paris, Comité d’histoire de la sécurité sociale.

      FERGUSON James, 2015. Give a Man a Fish : Reflections on the New Politics of Distribution. Duke University Press.

      MAUSS Marcel, 1923-1924. « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », L’année sociologique : 30-186.

      PAYTON Robert et MOODY Michael, 2008. Understanding Philanthropy. Its Meaning and Mission. Bloomington, Indian University Press.

      VEYNE Paul, 1976. « L’évergétisme et l’esprit du capitalisme », Le pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique. Paris, Seuil : 127-140.

      ZUNZ Olivier, 2012. La philanthropie en Amérique. Argent privé, affaires d’Etat. Paris, Fayard.

    Retours aux rituels

    (Information publiée le mercredi 1er avril 2015)

      Appel à propositions de la revue ethnographiques.org

      Date limite de soumission : 18 mai 2015

      PDF - 137.2 ko

      Rompant avec le lieu commun qui assignait le rituel aux contextes placés du côté de la « tradition » dans l’illusoire ligne de partage de la « modernité », l’anthropologie, l’histoire ou la sociologie ont de longue date entrepris l’étude de formes de ritualisation contemporaines. Peu après la publication de The Invention of Tradition (Hobswbawm et Ranger, 1983), la revue Terrain consacre par exemple l’un de ses premiers numéros à ce thème (Fleury, 1987) et, en 1992, ce sont les Cahiers Internationaux de Sociologie qui s’intéressent aux rites profanes (Balandier, 1992). Alors que les formes de ritualisation civiles et politiques suscitent plusieurs études comparatives (Rivière, 1995 ; Abélès et Jeudy, 1997), l’exploration se prolonge dans des domaines aussi variés que ceux des recompositions du religieux (Lautman et Belmont, 1993), du jeu et du sport (Bromberger, 1995), du compagnonnage (Adell, 2004), de l’éducation ou de la citoyenneté (Gebauer et Wulf, 2001 ; Ossipow, 2011). De telles approches soulèvent avec acuité la question de la transformation des rituels, de leur transmission (dis)continue et de leurs résurgences, du religieux au laïque.

      Si l’extension de la notion de rituel à de nouveaux objets semblait, à une époque, menacer de dissoudre la notion même et invitait l’anthropologie à une remise en chantier de sa définition (Fabre, 1987), l’appel a été entendu. En parallèle des travaux mentionnés, des formulations théoriques ont émergé, qui ont proposé de repenser le rituel par certaines de ses fonctions sociales (Segalen, 1998) ou en l’isolant de ce qui relèverait de la « cérémonie » (Cuisenier, 2006). D’autres, le définissant plutôt comme un mode d’action et de relations particulier (Humphrey et Laidlaw, 1994 ; Houseman et Severi, 1994), ont à leur tour permis de construire de solides cadres de comparaison de formes aussi variées que l’initiation So au Cameroun ou le bizutage estudiantin (Houseman, 2012). Sur plusieurs terrains, la question des transformations affectant les rituels thérapeutico-religieux ou communautaires a également été posée, par l’examen de leurs variations synchroniques dans un même contexte culturel (Barth, 1987), de leurs évolutions diachroniques en lien à des changements sociaux et politiques (Kreinath et al., 2003 ; Colas et Tarabout, 2006 ; Højbjerg, 2007) ou encore des logiques qui président à leur apprentissage (Berliner et Sarró, 2007). Que l’on considère que le rituel accompagne et contribue à ordonner le changement en ré-émergeant sous des formes nouvelles ou bien qu’il l’absorbe et le donne à voir de façon particulièrement saillante, c’est bien une conception dynamique et évolutive qui s’est donc imposée.

      Mais qu’entendre exactement par cette idée selon laquelle le rituel accompagne le changement, y contribue et le met en scène ? Certes, le fait qu’il s’adapte et se transforme est désormais un constat de l’ordre de l’évidence ; mais une telle formulation, qui dote le rituel d’une forme d’agentivité propre, suggère que celui-ci « travaillerait », pour ainsi dire, seul et disposerait d’une mécanique interne, autonome, à l’origine de ses adaptations. En ces termes, la proposition occulte donc plutôt qu’elle n’éclaire. Surtout, elle escamote l’importance des négociations, des échecs, des tâtonnements et malentendus, des débats ou des disputes qui accompagnent tout processus d’innovation ainsi que le rôle crucial des acteurs en la matière. Or c’est ici la perspective envisagée : celle de l’adaptation rituelle comme relevant de processus d’innovation impliquant nécessairement l’action et la réflexion des multiples acteurs concernés.

      Qu’il s’agisse de l’abandon d’une composante rituelle ancienne, jugée obsolète dans un nouveau contexte, de l’intégration d’éléments ou d’outils inédits dans des traditions religieuses déjà constituées, de la fabrication de nouveaux rituels dans des champs où ils n’existaient pas ou de tentatives de les fixer dans des situations où ils semblent menacés, l’innovation rituelle découle bien des postures critiques et réflexives des acteurs vis-à-vis de leurs pratiques. Constamment, ces derniers interrogent, évaluent, aménagent, négocient et, in fine, pensent et repensent le rituel et ses finalités au regard des conditions sociales dans lesquelles il s’insère, en en assurant ou non l’exécution et la continuité. Le fait que le rituel soit avant tout action ne doit donc pas nous conduire, comme le soulignaient notamment Grimes (1990) ou plus récemment Højbjerg (2002) et Hüsken et Neubert (2012), à isoler ce domaine de celui de la pensée critique. Bien plus, l’analyse de l’articulation existant entre l’un et l’autre domaines peut précisément permettre de mieux conceptualiser cet objet. Si l’ethnologie peut rendre compte des rouages et des modes d’efficacité du rituel sur ceux qui s’y soumettent, les acteurs ne se privent pas non plus de réfléchir, à des fins pratiques, à ces questions. Dans ce contexte, l’hypothèse que nous souhaitons explorer ici est celle selon laquelle la (re)production et la transmission rituelles dépendent précisément de ces dynamiques réflexives et des différentes innovations qu’elles impliquent.

      Partant de cette hypothèse originale, ce numéro propose de revisiter l’étude du rituel et de ses transformations à la lumière de ces dynamiques critiques et réflexives. Quelles formes, discursives et pragmatiques, revêtent-elles et comment s’exercent-elles ? Comment sont-elles distribuées parmi les différents acteurs du rituel (idéologues, praticiens et spécialistes, participants) ? Quand et comment évalue-t-on, parle-t-on et débat-on du rituel et sous quelles modalités cette parole influe-t-elle sur les performances et/ou les dispositifs cérémoniels ? Comment la question de l’efficacité se pose-t-elle selon les situations et les acteurs impliqués ? Quelles sont les dimensions émotionnelles, affectives, politiques, qui entrent dans ce travail individuel et collectif d’évaluation et de refonte ? À la faveur, enfin, de quels événements ou situations (ruptures politiques, transformations sociales, apparition de nouveaux publics, évolutions technologiques, concurrence, etc.) surgissent ces dynamiques ? En d’autres termes, en quoi les logiques internes, liées au déroulement d’un rituel particulier, et ces facteurs exogènes interagissent-ils et stimulent-ils l’exercice de la réflexivité ?

      Pour répondre à ces questions, le numéro « Retours aux rituels » propose de réunir des ethnographies centrées sur la question de l’innovation rituelle, notion entendue dans un sens large qui inclut les variations continues se jouant d’une performance à une autre, les ajustements ponctuels de scénarios rituels ou certains processus plus radicaux de créations. Par l’idée d’un retour au rituel, c’est donc à un retour ethnographique dans le rituel et à un retour heuristique sur le rituel que ce numéro appelle, afin, notamment, de décloisonner des dimensions qui, malgré une conception évolutive, continuent par certains aspects de figer ce domaine de l’activité humaine. Revenir au rituel par la question de la réflexivité et de l’innovation, c’est d’abord questionner les partages abrupts qui sont parfois opérés en termes de rôles (experts, penseurs, praticiens, maîtres ou novices, reproducteurs, adeptes, etc.). Puisque tous ces acteurs sont partie prenante du rituel et exercent conjointement une activité réflexive à même d’influer sur ce type d’action, étudier les modalités selon lesquelles cette réflexivité se distribue et se négocie entre ces acteurs permet de questionner la possible fluctuation de leurs rôles et de leurs positions au sein d’architectures rituelles elles-mêmes mouvantes (pensons par exemple aux participants de rituels initiatiques découvrant qu’un secret a été dévoilé et se muant alors en ingénieurs d’une nouvelle forme de cérémonie). En outre, revenir au rituel par ses acteurs, et par la façon dont ces derniers reviennent eux-mêmes sur le rituel, c’est également élargir le regard non plus seulement aux seules occurrences cérémonielles, mais, inéluctablement, à ce qui se passe entre deux performances ou entre deux séquences, sur un temps plus ou moins long. Ce faisant, à travers l’adoption d’une perspective temporelle élargie, on se donne la possibilité de mieux penser les débats, discussions et négociations, qui pour certains se tiennent en amont et en aval des performances, en les considérant non pas comme de simples gloses ou exégèses indépendantes de la performance (Gobin, 2012), mais comme partie intégrante de l’ingénierie rituelle, en tant que « théories indigènes des actes » participant de la construction de ces actes (Wendling, 2011).

      Dans cette double perspective, et sans fermer le dossier à d’autres propositions, nous serons particulièrement sensibles à l’exposé de situations ethnographiques permettant d’aborder ces aspects à partir de deux entrées : celle, tout d’abord, de l’outillage renouvelé du rituel — par exemple, techniques audiovisuelles, mise par écrit, numérisation ou internet — et des modalités selon lesquelles les acteurs s’en saisissent afin de renforcer l’efficacité de leurs performances ou encore de procéder à la transmission et la fixation délibérée de formes particulières (pensons par exemple aux usages rituels et inventifs du film en terrains aborigènes). La seconde renvoie à des situations de créations rituelles qui, de fait, impliquent la collaboration d’acteurs aux statuts indéterminés, notamment dans le cadre d’entreprises pédagogiques ou socialisantes s’appuyant sur une instrumentalisation du rituel (pensons aux pratiques rituelles importées dans les religions civiles, aux nationalismes ordinaires ou encore à certains rituels éducatifs). À travers la confrontation d’ethnographies minutieuses permettant de croiser les dimensions évoquées, ce numéro visera donc, de façon générale, à renouveler le regard sur le rituel en y intégrant la question de la réflexivité des acteurs : loin de se situer à la périphérie de l’action, celle-ci s’avère y être perpétuellement réinjectée, précisément sous la forme d’innovations qui semblent garantir la transmission et la pérennité des rituels.

      Ethnographiques.org offrant toutes les potentialités d’une revue en ligne, les auteur-e-s sont encouragés à présenter des matériaux visuels ou sonores susceptibles de structurer ou d’accompagner leur article, voire même à proposer une mise en forme originale de leur réflexion et de leurs données.

      Les propositions de contribution (1 page maximum, accompagnée d’une bibliographie indicative et de brèves précisions sur les documents audio-visuels qui pourraient être associés à l’article) sont attendues au plus tard le 18 mai 2015. Ces propositions doivent être envoyées, avec la mention « Retour aux rituels » (en objet du message), aux rédacteurs de l’appel, emma.gobin@ehess.fr et maxime.vanhoenacker@ehess.fr, ainsi qu’à nicolasadell@yahoo.fr et thierry.wendling@ehess.fr (membres du comité de direction de la revue).

      Les auteur-e-s dont les propositions auront été sélectionnées (réponse le 18 juin 2015) devront remettre leur article avant le 15 janvier 2016.

      Références bibliographiques :

      Abélès Marc et Jeudy Henri-Pierre, 1997. Anthropologie du politique. Paris, Armand Colin.
      Adell Nicolas, 2004. « Les sentiers de l’Orient : Initiation chez les compagnons du tour de France », Ethnologie française, 34, 3, p. 517-525.
      Balandier Georges (dir.), 1992. Nos rites profanes. Dossier thématique de Cahiers internationaux de sociologie, 42.
      Barth Fredrik, 1987. Cosmologies in the Making. A Generative Approach to Cultural Variation in Inner New Guinea. Cambridge, Cambridge University Press.
      Bell Catherine, 1992. Ritual Theory, Ritual Practice. Oxford, Oxford University Press.
      Belmont Nicole et Lautman Françoise (dir.), 1993. Ethnologie des faits religieux en Europe. Paris, Éditions du CTHS.
      Berliner David et Sarró Ramon (dir.), 2007. Learning religion. Anthropological approaches. New York & Oxford, Berghahn Books.
      Bromberger Christian, 1995. Le Match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin. Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme.
      Colas Gérard et Tarabout Gilles, 2006. Rites hindous : transferts et transformations. Paris, EHESS.
      Cuisenier Jean, 2006. Penser le rituel. Paris, PUF.
      Fabre Daniel, 1987. « Le rite et ses raisons ». Terrain, 8, p. 3-7.
      Fleury, Elizabeth (dir.), 1987. Rituels contemporains. Dossier thématique de la revue Terrain, 8.
      Gebauer Gunther et Wulf Christoph, 2001. Jeux, rituels, gestes : les fondements mimétiques de l’action sociale. Paris, Anthropos.
      Gobin Emma, 2012. Un complexe sacerdotal cubain : les santeros, les babalaos et la réflexivité critique. Thèse de doctorat, université Paris Ouest Nanterre.
      Grimes Ronald L., 1990. Ritual criticism. Case studies in its practices, Essays on its theory, Columbia, University of South Carolina Press.
      Hobsbawm Eric et Ranger Terence, 1983. The invention of tradition, Cambridge, Cambridge University Press.
      Højbjerg Christian Kordt (dir.), 2002. « Religious reflexivity. Essays on attitudes to religious ideas and practice ». Social Anthropology, 10-1, p. 1-10.

      Højbjerg Christian Kordt, 2007. Resisting state iconoclasm among the Loma of Guinea, Durham, Carolina Academic Press.
      Houseman Michael et Severi Carlo, 1994. Naven ou le donner à voir. Essai d’interprétation de l’action rituelle, Paris, CNRS.
      Houseman Michael, 2012. Le Rouge est le Noir. Toulouse, Presses Universitaires du Midi.
      Humphrey Caroline et Laidlaw James, 1994. The archetypal actions of ritual. A theory of ritual illustrated by the Jain rite of worship. Oxford, Clarendon Press, 1994.
      Kreinath Jens, Hartung Constance et Deschner Annette (eds), 2004. The Dynamics of Changing Rituals. New York, Peter Lang.
      Hüsken Ute et Neubert Frank (eds), 2012. Negociating rites. Oxford, Oxford University Press.
      Ossipow Laurence, 2011. « La citoyenneté à l’épreuve des rites : l’exemple des réunions de foyer dans un dispositif d’éducation spécialisée ». Pensée plurielle, 1-26, p. 65-80.
      Rivière Claude, 1995. Les rites profanes. Paris, PUF.
      Segalen Martine, 1998. Rites et rituels contemporains. Paris, Nathan.
      Wendling Thierry, 2007. « Du rite et des théories indigènes de l’action ». Ethnologie française, 37, p. 119-122.

    Enquêtes collectives : histoires et pratiques contemporaines

    (Information publiée le mardi 17 février 2015)

      Le redéploiement des enquêtes collectives est inséparable de l’évolution du contexte institutionnel et financier de la recherche dans les dernières décennies. Ce numéro vise d’abord à réunir des retours d’expériences contemporaines et des travaux d’histoire des sciences sociales relatifs aux enquêtes collectives. Il s’agit de cerner les évolutions épistémologiques et scientifiques qui se font jour dans les pratiques collectives de la recherche. Mais ce numéro invite également à retracer des histoires d’enquêtes collectives passées comme un ensemble de répertoires de pratiques, autant qu’à s’interroger sur les formes contemporaines de ce type d’enquêtes.

      Nous n’entendons nullement fermer une définition de l’enquête collective en sciences sociales et adoptons une compréhension ouverte et large des collectifs en sciences sociales. L’enquête collective fait référence bien sûr au travail de collecte de données, comme à celui d’interprétation et d’écriture, incluant autant les chercheurs eux-mêmes que les personnels de soutien, des secrétariats à l’ingénierie en passant par les dispositifs institutionnels. Une telle réflexivité s’inscrit plus largement dans une analyse de la division du travail en sciences sociales. D’une certaine manière, toute enquête est d’emblée collective, explicitement ou non. Il s’agit aussi de mettre à jour l’implicite collectif de nombreux travaux « d’auteurs ».

      Le renouveau contemporain des enquêtes collectives s’inscrit dans un temps singulier. L’âge d’or des enquêtes collectives, particulièrement dans le contexte français, se situe vraisemblablement dans les années 1960, marquées par une forte division hiérarchisée du travail scientifique, par une spécialisation des domaines d’études et des méthodes par discipline, et par une structure mandarinale des mondes académiques. Le renouveau contemporain fait donc suite au déclin de l’enquête collective, dans un contexte de réunification des sciences sociales, de requalification du travail de terrain et de reconfiguration des modes de financements. Ce déclin est à relier à la consécration de l’auteur, avec deux facettes, celle de la recherche individuelle armée d’une méthode réflexive et positive pour les uns, et, pour d’autres, celle d’une conception plus littéraire des sciences sociales de terrain. L’essor très important du « terrain », de l’ethnographie, s’est donc réalisé dans un temps d’impossible délégation du travail de recueil et d’analyse des données. Depuis les années 1980, un seul et même chercheur conduit généralement la recherche, de la collecte à l’interprétation. Mais en même temps, la remise en cause de l’institution laboratoire dans la structuration institutionnelle de la recherche au profit de collectifs ad-hoc constitués le temps de « projets » a redéployé des mécanismes de production du collectif en sciences sociales. Ce redéploiement des collectifs constitue-t-il un retour vers une conception usinière de travail collectif et de la division du travail ? Pour l’immense majorité des collectifs ainsi constitués, les pratiques de recherche sont bien souvent à réinventer, sans modèle préétabli : il s’agit de trouver des outils de partage scientifique adaptés à leur épistémologie et à leur conception politique du collectif. Il importe donc de comparer les expériences pour systématiser aujourd’hui divers types d’organisations du travail et d’enquêtes collectives.

      Ainsi ce numéro sur les enquêtes collectives vise à interroger plusieurs facettes du métier de chercheur en sciences sociales : l’articulation entre les diverses disciplines ; le type de hiérarchisation du travail scientifique (selon les statuts, le genre, les générations et les périodes) ; les gains analytiques attendus de tels dispositifs collectifs, mais aussi les éventuelles déceptions ou échecs ; les méthodes mises au point à travers le temps et selon les traditions académiques pour la mise en commun ou non des données ; les dispositifs institutionnels des collectifs (de l’équipe éphémère sur projet au laboratoire institué) ; les choix éditoriaux et d’écriture individuelle ou collective des travaux collectifs…

      L’histoire des enquêtes collectives

      Un des objectifs de ce numéro est de réunir les connaissances existantes en sciences sociales sur les enquêtes collectives passées, de repérer différents types d’enquêtes collectives et d’analyser les différents modèles scientifiques à partir desquels elles ont été conçues. Il ne s’agit pas de prétendre saisir l’exhaustivité du genre, mais de prendre la mesure de l’extrême diversité des expériences tentées à ce jour, des réussites et des difficultés. En effet, dans le cadre français, le modèle historique de l’enquête collective a pris des formes très variées : enquêtes alimentaires de Le Play, enquête folklorique du début du siècle basée sur une armée d’instituteurs, missions anthropologiques (comme Dakar-Djibouti), excursions géographiques de la IIIe République à aujourd’hui, divisions historiennes départementales de la France dans la pratique d’encadrement d’Ernest Labrousse, division usinière du travail en sciences sociales dans les grandes enquêtes collectives des années 1960 et 1970 (comme on a pu l’observer à Plozévet ou dans le Châtillonnais), enquête TRA de l’INED, ou encore division scientifique et thématique du travail au sein d’un grand laboratoire autour d’un grand nom ou d’une théorie, comme cela a pu être le cas lors des enquêtes du CSE avec Pierre Bourdieu ou du LAS avec Claude Lévi-Strauss. Nous espérons aussi sortir du cadre français pour rendre compte d’expériences aussi diverses par exemple que les projets d’ethnologie européenne et d’enquêtes collectives de la fin du XIXe siècle, les grandes enquêtes pluridisciplinaires dans le Mexique révolutionnaire des années 1920-1940, l’enquête ethnographique des années 1960 à nos jours dans le Nordeste brésilien, les grandes enquêtes coloniales, ou encore le modèle des enquêtes de l’UNESCO. Ces divers formats d’enquêtes collectives sont autant de possibles pour nourrir la réflexion sur les modèles à la fois institutionnels et méthodologiques.

      Enquêtes collectives contemporaines

      Cet appel vise également à collecter des retours d’expériences sur des enquêtes collectives contemporaines. Ce chantier exploratoire tentera de dresser un tableau des pratiques actuelles d’enquêtes collectives en sciences sociales. La redéfinition des politiques publiques de recherche a favorisé le développement de financements européens, nationaux ou régionaux, pour l’essentiel des programmes inter-laboratoires supposant la constitution d’équipes. Ces politiques du financement de la recherche, particulièrement en Europe, ont, par effet secondaire, très certainement favorisé le retour à l’enquête collective et à de nouvelles divisions scientifiques du travail. Une histoire de ces évolutions institutionnelles très récentes, et de leurs modes d’appropriation par les chercheurs, permettrait certainement d’éclairer en partie les causes de ce renouveau. De même, le développement des stages de terrain comme pratique pédagogique d’enseignement de l’ethnographie dans diverses universités françaises et étrangères, l’organisation dans l’enseignement d’enquêtes avec les étudiants, démultiplient là encore les enquêtes collectives. Ce retour du collectif en sciences sociales a-t-il puisé dans les expériences passées ? Ou bien s’est-il réalisé sans modèle préalable, et sans réflexion approfondie sur le statut du collectif dans les sciences sociales contemporaines ?

      Par ailleurs, le renouveau de l’enquête collective interroge la division pratique du travail en sciences sociales. Comment, d’une part, les collectifs de recherche cohabitent avec les enjeux de carrière, nécessairement individualisés ? L’idéal d’une communauté productive amicale ne se confronte-t-il pas aux mécanismes de production de chefs ? D’autre part, la diversité des pratiques de terrain et les possibles ouverts par le traitement et le partage informatique des données donnent vraisemblablement lieu à des innovations méthodologiques qu’il s’agit de mettre à jour. L’objectif est ici de capitaliser les pratiques ad-hoc qui s’inventent aujourd’hui, pour mieux les fixer et les analyser.

      Mais il s’agit tout autant de s’interroger sur le bien-fondé scientifique de tels dispositifs collectifs. Quels sont les apports des collectifs ? Tout d’abord sur le terrain : s’agit-il d’entrées monographiques démultipliant les regards sur un espace social localisé, ou ce renouveau collectif est-il plutôt inscrit dans des démarches comparatives ou multisites centrées sur un groupe social, une pratique, une entreprise ou une institution saisie sous différents angles ? Quels sont les apports attendus de connaissance ? Quels gains analytiques peut-on entrevoir de ces collectifs dans l’analyse de la structure sociale contemporaine, des institutions ou des processus sociaux plus généraux ? Les enquêtes collectives s’inscrivent-elles dans des sous-champs, renforçant la spécialisation thématique de nos disciplines, ou au contraire contribuent-elles à la création d’intellectuels collectifs aux propos plus généraux ? Les enquêtes collectives, ou les nouveaux collectifs en sciences sociales, favorisent-ils la montée en généralité derrière l’empirie de leur démarche ?

      Revisite, archivage et mutualisation des données issues d’enquêtes de terrain

      Depuis plusieurs années, l’archivage des sciences sociales progresse. Des réseaux et des institutions s’y sont engagés. L’objectif est autant de favoriser l’histoire des sciences sociales que de constituer des banques de données qualitatives, complémentaires à l’archivage des grandes enquêtes statistiques. Certains chercheurs ou groupes de chercheurs s’appuient sur ces archives pour conduire des revisites ethnographiques ou des ré-analyses. Ces revisites, favorisées par l’archivage, engagent alors une double historicité, celle des sociétés étudiées, celle du regard scientifique posé sur elles. Les revisites – individuelles ou collectives – sont d’une certaine manière des enquêtes collectives non plus dans le présent mais dans le temps, les chercheurs contemporains dialoguant avec les chercheurs passés. De tels outils de controverses engagent la scientificité de nos disciplines. Retourner étudier le terrain d’un collègue, saisir les réseaux locaux dans lesquels il a été inséré, découvrir la méthode concrète déployée, comprendre la grille d’interprétation favorisée, questionnent directement la « boite noire » du travail de terrain. En ce sens, les archives sont le laboratoire des sciences sociales.

      La mutualisation des données est bien une des facettes des enquêtes collectives et un horizon prometteur pour la construction positive des sciences sociales. La mutualisation des données n’est pas qu’une question technique et matérielle (archives papiers et numériques, mises en ligne, sites dédiés…), mais constitue surtout une interrogation scientifique et déontologique. Jusqu’où peut-on utiliser les données d’un autre, construites dans un cadre scientifique et une socialisation différente de la sienne, sans se méprendre ? Comment faut-il transmettre, mutualiser, pour ne pas isoler ses données ? L’utilisation secondaire est-elle vaine, puisqu’au-delà du cahier de terrain, des notes, la science de l’ethnographe est avant tout celle de celui qui y était ? Quelles sont les données que l’on peut transmettre à des tiers sans trahir ses informateurs ?

      Ce numéro inscrit sa démarche dans une histoire réflexive des sciences sociales. Il invite à interroger les enquêtes passées et en cours, les diverses pratiques d’archivages, les techniques contemporaines de mise en commun, la diversité des modes de transmission et de partage des postulats, cadres théoriques, méthodes et données dans le collectif.

      Les propositions de contribution (1 page maximum et la bibliographie) sont attendues au plus tard le 15 avril 2015. Ces propositions doivent être envoyées, avec la mention « Enquêtes collectives » (en objet du message), aux destinataires suivants : Gilles Laferté (laferte@dijon.inra.fr), Nicolas Renahy (renahy@dijon.inra.fr), Christine Laurière (christine.lauriere@ehess.fr) et Laurent Amiotte-Suchet (laurent.amiotte-suchet@unil.ch).

      Les auteur-e-s dont les propositions auront été sélectionnées (réponse des coordinateurs le 15 mai 2015) devront remettre leur article avant le 15 novembre 2015.

      La revue ethnographiques.org promeut de nouvelles formes de production scientifique associant l’écrit à d’autres supports multimédias. Elle encourage donc les auteurs à mobiliser différents matériaux (documents sonores, photos, vidéos, etc.). Au besoin, les membres du comité de rédaction peuvent fournir une aide technique pour l’exploitation des matériaux.

      Bibliographie indicative

      BEAUD, Stéphane, 1996. « L’usage de l’entretien en sciences sociales. Plaidoyer pour l’entretien ethnographique », Politix, 9 (35) : 226-257.

      BENSA, Alban, 1996. « De la micro-histoire, vers une anthropologie critique », in REVEL, Jacques (dir.), Jeux d’échelle. La micro-analyse à l’expérience, Paris, Seuil/Gallimard.

      BUFORD MAY, Reuben A., PATTILLO-MCCOY, Mary, 2000. « Do You See What I See ? Examining a Collaborative Ethnography », Qualitative Inquiry, 6 (1) : 65-87

      BURAWOY, Michael, 2003. « Revisits : An Outline of a Theory of Reflexive Ethnography », American Sociological Review, 68 : 645-679 [« Revisiter les terrains. Esquisse d’une théorie de l’ethnographie réflexive », in CEFAI, Daniel (dir.), L’engagement ethnographique, Paris, Editions EHESS, 2010 : 295-351].

      Cahiers du Centre de Recherches Historiques, 2005 [En ligne]. « Pour une histoire de la recherche collective en sciences sociales. Réflexions autour du cinquantenaire du Centre de Recherches Historiques » : http://ccrh.revues.org/3033

      CEFAI, Daniel, 2003. L’enquête de terrain, Paris, La Découverte.

      CHAPOULIE, Jean-Michel, 1991. « La seconde fondation de la sociologie française : les États-Unis et la classe ouvrière », Revue Française de Sociologie, 32 (3).

      CHAPOULIE, Jean-Michel, 1992. « Les débuts de la sociologie empirique en France : 1945-1960 », in Permanence et renouvellement de la sociologie de l’éducation, 1950-1990, Paris, INRP, L’Harmattan : 169-198.

      CHAPOULIE, Jean-Michel, 2000. « Le travail de terrain, l’observation des actions et des interactions, et la sociologie », Sociétés contemporaines, 40 : 5-27.

      CHAPOULIE, Jean-Michel, 2000. « Enseigner le travail de terrain et l’observation : un témoignage sur une expérience (1970-1985) », Genèses, 39 : 138-155.

      CHATRIOT, Alain, DUCLERC, Vincent (dir.), 2006. Le gouvernement de la recherche. Histoire d’un engagement politique, de Pierre Mendès France au général de Gaulle (1953-1969), Paris, La Découverte, coll. « Recherches ».

      CHENU, Alain, 2011. « Les enquêteurs du dimanche », Histoire & mesure [En ligne], 26 (2) : http://histoiremesure.revues.org/4261.

      COMBESSIE, Jean-Claude, 2001. « D’une infraction heureuse aux règles de la méthode », Cahiers du Brésil Contemporain, 43/44 : 181-198.

      COPANS, Jean et POUILLON, François, 1977. « Les stages de terrain en milieu rural français pour la Formation à la Recherche en Afrique Noire (FRAN) », Etudes rurales, 66 : 47-58.

      FLOREZ, Carl, 1984. « The Hired Hand and the Lone Wolf : Issues in the Use of Observers in Large-Scale Program Evaluation », Urban Life, 12 (4), janvier : 423-443.

      Gradhiva, 2000. « Terrains retrouvés », 28.

      Gradhiva, 2001. « Archives et anthropologie », 30-31.

      GRANJOU, Céline et ASHVEEN, Peerbaye, 2011. « Sciences et collectifs. Introduction », Terrains & travaux : 5-18.

      GORDON, Tuula, Pirkko HYNNINEN, Elina LAHELMA, Tuija METSO, Tarja PALMU & Tarja TOLONEN, 2006. « Collective ethnography, joint experiences and individual pathways », Nordisk Pedagogik, 26 : 3–15.

      GUTWIRTH, Jacques. 2001. « La professionnalisation d’une discipline. Le centre de formation aux recherches ethnologiques », Gradhiva, 29 : 25-41.

      HANNERZ, Ulf, 2003. « Being there...and there...and there ! Reflections on multi-sited ethnography », Ethnography, 4(2) : 201-216.

      HART, Gillian, et Nancy LEE PELUSO, 2005. « Revisiting Rural Java : Agrarian Research in the Wake of Reformasi : A Review Essay », Indonesia, 80, octobre : 177-197.

      HEFFNER, Allan G., 1979. « Authorship Recognition of Subordinates in Collaborative Research », Social Studies of Science, 9 : 377-384.

      LAE, Jean-François, MURARD Numa, 2011-2012. « Retour sur enquête : ethnographie d’une ville ouvrière, Elbeuf 1980-2010 (1ère partie) », Vacarme 57, automne 2011 : 42-65 et seconde partie, Vacarme, 58, hiver 2012 : 176-203.

      LAFERTE, Gilles, 2006. « Des archives d’enquêtes ethnographiques, pour quoi faire ? Les conditions d’une revisite », Genèses, 63, p. 25-45.

      LAFERTE Gilles, 2009. « L’ethnographie historique ou le programme d’unification des sciences sociales reçu en héritage », in François BUTON et Nicolas MARIOT (dir.), Pratiques et méthodes de la socio-histoire, Paris, Presses Universitaires de France : 45-68.

      LAURENS, Sylvain et Frédéric, NEYRAT (dir), 2010. Enquêter de quel droit ? Menaces sur l’enquête en sciences sociales, Bellecombe en Bauges, éditions du Croquant.

      LASSITER, Luke Eric, 2005. The Chicago Guide to Collaborative Ethnography, University of Chicago Press.

      L’ESTOILE (de), Benoît et SIGAUD Lygia, 2001. « Les transformations sociales du Nordeste : Regards croisés », Cahiers du Brésil Contemporain, 43/44 : 5-15.

      MASSON, Philippe, 2008. Faire de la sociologie. Les grandes enquêtes françaises depuis 1945. La découverte, Coll. « Grands Repères ».

      OLIVIER DE SARDAN, Jean-Pierre, 2000. « Le “je” méthodologique. Implication et explicitation dans l’enquête de terrain », Revue française de sociologie, 4(3) : 417-445.

      PAILLARD, Bernard, SIMON, Jean-François, LE GALL, Laurent, 2010. En France rurale. Les enquêtes interdisciplinaires depuis les années 1960, Rennes, PUR.

      PASQUALI, Paul, 2012. « Deux sociologues en banlieue. L’enquête sur les grands ensembles de Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire (1966-1970) », Genèses, 87 (2) : 113-135.

      PICON, François-René. 2000. « Retour à Uribia », Gradhiva, 28 : 89-101.

      RAPPAPORT, Joanne, 2008. « Beyond Participant Observation : Collaborative Ethnography as Theoretical Innovation », Collaborative Anthropologies, 1 : 1-31.

      RIGG, Jonathan, VANDERGEEST, Peter, 2012. Revisiting Rural Places : Pathways to Poverty and Prosperity in Southeast Asia, University of Hawai’I Press.

      SCHWARTZ, Olivier, 1993. « L’empirisme irréductible. La fin de l’empirisme ? », postface à Anderson NELS, Le Hobo. Sociologie du sans-abri, Paris, Nathan.

      SIGAUD, Lygia, 2008. « A collective ethnographer : fieldwork experience in the Brazilian Northeast », Social Science Information, 47 : 71-97.

      STAGGENBORG, Suzanne, 1984. « “Hired hand research” revisited », The American Sociologist, 19 (3) : 260-269.

      WEBER, Florence, 1987. « Une pédagogie collective de l’enquête de terrain », Etudes rurales, juillet-décembre, 107-108 : 243-249.

      WEBER, Florence, 2001. « Settings, interactions and things. A plea for multi-integrative ethnography », Ethnography, 2(4) : 475-499.

      WEBER, Florence, 2012. « De l’ethnologie de la France à l’ethnographie réflexive », Genèses, 89, décembre : 40-56.