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Numéro en cours

  • Numéro 33 - Retours aux rituels
  • Jouer avec les animaux

    (Information publiée le mardi 21 mars 2017)

      Appel à propositions de la revue ethnographiques.org

      Date limite de soumission : 20 mai 2017

      PDF - 174.5 ko
      Version PDF

      Si Johan Huizinga résumait la part essentielle du jeu dans l’activité humaine par la belle formule d’Homo ludens , il s’avère aussi que notre espèce n’a pas le monopole du jeu et que, de plus, les sociétés humaines mobilisent d’innombrables animaux dans une large palette d’activités ludiques. Il y a évidemment d’énormes différences entre lancer une balle à un chien et parier sur le résultat d’un combat de coqs, mais dans les deux cas, les êtres humains font des animaux concernés un ingrédient constitutif d’activités “ludiques”. À l’instar du « jeu d’enfer » de Clifford Geertz ou de « l’hippodrome de Constantinople » par Gilbert Dagron, l’anthropologie, la sociologie ou l’histoire comptent de remarquables études sur certains de ces jeux avec les animaux, mais l’exploration générale de cette thématique reste en deçà de la fréquence de ces situations ou interactions ludiques. Pour prendre la mesure de l’importance et de la diversité de cette thématique, nous proposons ci-dessous, après un bref préambule, une première catégorisation des jeux associant humains et animaux et relevons certaines directions d’analyse que pourraient développer les contributions de ce numéro.

      Les jeux comme dispositifs d’actions et de sens Avant d’entrer dans le détail des pratiques ludiques mobilisant des animaux, il convient de rappeler que la notion de jeu — pour décrire des actions humaines — est non seulement, comme toute notion, sujette à d’infinies variations terminologiques et sémantiques selon les langues et les époques (Huizinga, Caillois, Hamayon) mais qu’elle est aussi appliquée aux comportements de certains animaux. Or, quand on réalise les débats que suscite la qualification (ou non) de telle activité humaine comme jeu, il paraît raisonnable de garder quelque circonspection dans la reconnaissance du jeu chez l’animal. Car si, à l’instar du sens commun, les éthologistes mettent en avant certains indices comportementaux pour déceler la marque du jeu, c’est qu’en amont ils s’appuient sur une conception du jeu qui dérive de leur propre expérience. Dans un captivant mouvement d’allers-retours, le jeu humain sert en effet à identifier le jeu animal et, réciproquement, le comportement animal se révèle « bon à penser » le jeu. Depuis les chamanes sibériens « jouant » un combat entre cervidés ou les lutteurs mongols imitant le vol de l’aigle, jusqu’à nos parties de « petits chevaux » ou nos paris sur le jogo do bicho [jeu des bêtes] (loterie brésilienne), en passant par tous ces combats de coqs, de chiens ou de vaches où l’animal agit en place de l’homme, on assiste dans le jeu à de régulières animalisations/humanisations des acteurs humains ou animaux. De ce préambule émerge la règle de méthode ethnographique qui est de resituer, autant que possible, toute réflexion sur les jeux associant humains et animaux dans un entrecroisement de perspectives : quelles conceptions des jeux, des humains, des animaux se manifestent, et sont mises en pratique, lors d’une action que l’observateur et/ou certains acteurs situent dans le ludique ? L’approche anthropologique du jeu nécessite ainsi d’envisager dans un même mouvement l’action et le sens. Or on ne saurait trop insister sur le fait que dans le jeu, ou plutôt dans les jeux, l’action et le sens s’avèrent souvent multiples et fluctuants.

      Les principales formes de jeux avec des animaux Il paraît possible de rassembler la large diversité des jeux dans lesquels des êtres humains mobilisent des animaux sous quatre grandes catégories. Nous pourrions y rajouter le registre des « animaux » figurés si présents dans les jeux humains, en particulier enfantins. Nous caractérisons ci-dessous brièvement ces regroupements non pour enfermer l’analyse dans un cadre prédéfini mais pour souligner que certaines pratiques qui peuvent paraître anecdotiques ou exceptionnelles sur le terrain ne sont pas des faits isolés et s’inscrivent bien une perspective générale, et pour signifier aussi que le numéro pourrait accueillir des articles aux marges du jeu, en traitant par exemple des spectacles animaux dans les cirques. La première catégorie concerne les courses animales. À l’instar des courses hippiques, les plus connues en Occident, ces jeux se trouvent fréquemment “doublés” par une seconde forme ludique, le pari ; une infrastructure (hippodrome, cynodrome) et une organisation (officielle ou clandestine) peuvent alors accompagner leur institutionnalisation ludique. Ces courses donnent aussi souvent lieu à des parodies que ce soit par l’usage d’animaux peu adaptés à la vitesse (cochon, chèvre…) ou par le port de déguisements. Courses agonistiques par équipes, le bouzkachi d’Asie centrale et le pato argentin pourraient également être rattachés à cette catégorie. Les luttes et combats forment une seconde variété de jeu animal. Cette seconde catégorie de jeux tire parti de la propension qu’ont un nombre restreint d’espèces à s’affronter sous l’effet d’une agressivité “naturelle”, du sens hiérarchique ou du stress. Les oiseaux (coqs, cailles), insectes (scarabées, grillons), mammifères (chiens, chameaux, bovidés), ou poissons (combattants) ainsi opposés donnent également lieu à des enjeux (entre propriétaires) ou à des paris (entre spectateurs). Relèvent aussi de cette catégorie les affrontements interspécifiques dont les tauromachies et le « bull riding » des rodéos. Enfin, à l’exemple de l’anglais où la chasse a longtemps été un « sport » après un « game » (un gibier, second sens du mot après celui de « jeu »), la cynégétique peut être vécue comme un « jeu avec l’animal ». Ces pratiques mettent évidemment en scène une opposition et une certaine violence, mais la prégnance de cette dernière se doit d’être évaluée en fonction de chaque contexte culturel jusque dans les polémiques qui opposent les amateurs à ceux qui se veulent les défenseurs de la cause animale. Concours et spectacles animaliers, dont le mécanisme ludique ne repose ni sur la course ni sur le combat, peuvent être réunis dans une troisième catégorie. De nombreuses monstrations animales traditionnelles (spectacles circassiens, danses d’ours ou de serpent, tirages de cartes astrologiques par des perruches en Inde), au même titre que les nouveaux concours de dressage (agility, broussaillage), les concours canins et autres concours de beauté méritent en effet d’être considérés sous l’angle du jeu. Cette catégorie tire globalement sa pertinence du fait que les spectateurs projettent, ou identifient, “du” jeu dans un certain comportement animal (qui peut ou non résulter d’un dressage ou d’une manipulation de l’animal à l’exemple des éléphants peintres de Thaïlande) ou encore admirent la capacité du dompteur à contrôler ses tigres et ses lions comme si ces bêtes “féroces” n’étaient que jouets en peluche. La quatrième catégorie regroupe probablement la plus grande quantité de formes ludiques mais s’avère aussi la plus indéterminée. C’est aussi celle où le jeu semble généralement (mais pas nécessairement) le plus équitablement distribué entre partenaires humains et animaux. Comme il concerne essentiellement des amusements partagés avec des animaux dits familiers, on pourrait attacher à cette catégorie le nom de jeux familiers. Lancer une balle à un chien, agiter une pelote de laine sous le museau d’un chaton, divertir un cobaye, apprendre quelques mots à un perroquet du Gabon. Autant d’interactions qui, effectuées dans une attitude ludique, favorisent une relation particulière entre l’humain et l’animal.

      Grandes thématiques anthropologiques et contributions attendues La diversité de ces pratiques ludiques avec des animaux donne l’occasion d’aborder de nombreuses thématiques d’anthropologie générale. Tout d’abord, les jeux avec les animaux constituent autant de mondes sociaux qui s’organisent avec et autour des animaux : d’une part, on peut imaginer des ethnographies qui proposent une vision générale de tous les acteurs impliqués par une pratique spécifique (propriétaires, jockeys, vétérinaires, journalistes, parieurs, spectateurs, opposants…), ainsi que des tensions et des synergies qui s’y expriment. D’autre part, des ethnographies de l’organisation sociale associée aux jeux des trois catégories décrites précédemment pourront constituer un objet d’observation primordial. Les clubs (hippiques, canins), les associations, les « sociétés d’encouragement » (pour l’amélioration de la race), les lieux et organisations de paris (PMU, bookmakers) sont indissociablement associés à la pratique de nombreux jeux animaux. Soumis à une législation, tolérés ou condamnés (pour l’époque contemporaine, en Angleterre depuis le Cruelty to Animals Act de 1835, et en France à partir de la loi Grammont de 1850), tous ces jeux entretiennent un double rapport à la règle : d’un côté, les conventions propres à chaque jeu, de l’autre, les prescriptions judiciaires régionales, nationales ou internationales. À cet égard, les éventuelles études sur les luttes menées contre certains jeux (corrida, course de lévriers) veilleront à mettre en avant les pratiques et discours des différents acteurs et groupes concernés. Enfin, l’attention aux différents acteurs sociaux pourra être étendue aux animaux eux-mêmes que ce soit dans la mise en légende de ceux-ci par les humains mais aussi dans leur propre individualité, leurs sociabilités et les interactions qu’ils développent avec les autres participants. La culture matérielle et les dispositifs techniques offrent également une porte d’entrée privilégiée. Depuis la balle qui « couine » à destination des chiens d’appartement jusqu’aux architectures élaborées des hippodromes, en passant par les éperons des coqs de combat, les objets manifestent l’investissement affectif, technique et économique que représentent les jeux avec les animaux. Cette approche pourrait inclure tout ce qui concerne l’entraînement, l’alimentation et la sélection des animaux. De manière plus large, la thématique invite à s’interroger sur l’historicité de ces pratiques : la diffusion de certains modèles ludiques (comme la corrida, le « turf » anglo-saxon, le « mushing » alaskien ou encore le combat de coqs depuis le Sud-est asiatique) à travers de grandes régions du monde suggère d’être particulièrement attentif à tous les phénomènes de circulation (que ce soient des formes ludiques ou sportives, des organisations, des hommes —par exemple les jockeys — des animaux). Au-delà de l’objet, le rapport de l’homme à l’animal relève de la notion de « patrimoine culturel immatériel » qui inclut officiellement les jeux et spectacles. Si toutes les contributions devraient aborder les pratiques et discours qui accompagnent ces jeux, certaines pourraient suivre dans le détail le cheminement d’une tentative de reconnaissance par l’UNESCO, le cas de la tauromachie en Europe est là très éclairant. Les auteur-e-s sont encouragés à présenter des matériaux multimedia, visuels et/ou sonores susceptibles de structurer ou d’accompagner leur article, voire à proposer une mise en forme originale de leur réflexion et de leurs données.

      Les propositions d’articles (2 pages maximum) devront être envoyées à Marie Berjon (redaction@ethnographies.org), avec copie à Sophie Chevalier (sophie.chevalier7@wanadoo.fr) et à Thierry Wendling (thierry.wendling@ehess.fr) avant le 20 mai 2017 avec la mention « Ethnographiques – Jeux animaux » (en objet du message). Les propositions retenues seront signifiées début juin 2017 et les articles devront être livrés pour le 15 septembre 2017. Le numéro paraîtra au premier semestre 2018.

      Bibliographie indicative succincte

      ANTHROPOLOGIE ET SOCIETES. Liaisons animales. Volume 39, Numéro 1–2, 2015.

      AZOY G. Whitney., 1982. Buzkashi : game and power in Afghanistan. Philadelphie, University of Pensylvania.

      CAILLOIS Roger, 1958. Les jeux et les hommes. Paris, Gallimard.

      CASSIDY Rebecca, 2002. The Sport of Kings : Kinship, class and thoroughbred breeding in Newmarket. Cambridge : Cambridge University Press.

      CASSIDY Rebecca. 2007. Bon sang ne saurait mentir, Ethnologie française, vol. 37, 2.

      CASSIDY Rebecca, LOUSSOUARN Claire and A. Pisac (eds.) 2013. Qualitative Research in Gambling : Exploring the production and consumption of risk. London : Routledge.

      DAGRON Gilbert. 2011. L’hippodrome de Constantinople. Paris, Gallimard.

      DIGARD Jean-Pierre. 2001. Les Courses de chevaux en France : un jeu/spectacle à géographie variable, Études rurales, n° 157-158 : 95-106.

      DIGARD Jean-Pierre. 2003. Les animaux révélateurs des tensions politiques en République islamique d’Iran, Études rurales, n°165/166 : 123-131

      ETHNOLOGIE FRANCAISE. 2011. La diffusion des sports. 4.

      ETHNOZOOTECHNIE. 2008. Histoire des compétitions équestres et des courses, n°82, 198 pages.

      GEERTZ Clifford. 1980, Jeu d’enfer. Notes sur le combat de coqs balinais, Le Débat, n°7 : 86-146.

      GOODE David. 2007. Playing with my dog, Kate : an ethnomethodological study of canine-human interaction. West Lafayette, Purdue University Press.

      HAMAYON Roberte. 2012, Jouer. Etude anthropologique à partir d’exemples sibériens. Paris, La Découverte.

      HARAWAY Donna. 2008. When species meet. Minneapolis, Minnesota University Press.

      HUIZINGA Johan. 1938/1988, Homo ludens, essai sur la fonction sociale du jeu. Paris, Gallimard.

      MONTIGNY Anie. 1999. Ses jambes sont des ailes : le dressage de la chamelle de course, in JAMARD Jean-Luc, MONTIGNY Anie et François-René PICON (dir.) Dans le sillage des techniques, hommage à Robert Cresswell, Paris, L’Harmattan : 391-417.

      RENESSON Stéphane, GRIMAUD Emmanuel et Nicolas CESARD. 2012. Le scarabée conducteur. Le jeu de Kwaang, entre vibration et coopération, Terrain, n°58 : 94-107.

      SAUMADE Frédéric. 2008. Maçatl. Les transformations mexicaines des jeux taurins. Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, coll. « Corps de l’esprit ».

      VAN GENNEP Arnold. 2015. Les jeux et les sports populaires de France, édité par Louis-Sébastien FOURNIER, Paris, Editions du CTHS.

      WENDLING Thierry, PLATTET Patrick, VATE Virginie. 2013. La prise du don. Jeux rituels et prix dans le Nord-Est sibérien. In Katia BUFFETRILLE et al. D’une anthropologie du chamanisme vers une anthropologie du croire. Paris, Etudes mongoles et sibériennes : 483-514.

    Vieillir en institution, vieillesses institutionnalisées.
    Nouvelles populations, nouveaux lieux, nouvelles pratiques

    (Information publiée le mardi 26 avril 2016)

      Appel à propositions de la revue ethnographiques.org

      Date limite de soumission : 15 juin 2016

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      S’il est admis aujourd’hui que l’on vit mieux et plus longtemps, la vieillesse, comme d’autres étapes de la vie n’est pas homogène, tant les déterminants tels que l’âge, le genre ou encore la classe peuvent se révéler être des catalyseurs d’un mauvais état de santé ou encore de désavantages sociaux (Fassin et al., 2000). Ce numéro thématique de la revue ethnographiques.org se propose de rassembler des contributions traitant du vieillissement en donnant une place aux pratiques émergentes, aux nouveaux lieux de vie et aux groupes sociaux revendiquant/nécessitant une approche particulière.

      « Vieillir en institution, vieillesses institutionnalisées » : sous ces termes nous entendons, d’une part les types d’établissements où certains groupes de personnes vieillissent, d’autre part les rôles qui leur seront dès lors attribués ainsi que les règles et les normes qui vont les régir. Nous souhaitons mettre l’accent ici sur les nouveaux lieux du vieillir et sur divers « collectifs », requérant le plus souvent un tiers dans l’accomplissement des nécessités quotidiennes. Certes, si certains établissements trouvent leur finalité même dans cette prise en charge spécialisée, d’autres moins préparés y sont confrontés, parfois malgré eux, et doivent s’y adapter. Il en est ainsi des structures pour personnes handicapées, des prisons, des couvents (Anchisi & al., 2016) et d’autres encore. Il importe aussi de saisir comment certaines communautés de fait ou de destin, établies ou provisoires, font avec les vieilles personnes qui les composent, comme les migrants ou les réfugiés par exemple. Il s’agirait également de donner place à ceux qui ne forment pas un collectif en tant que tel, mais qui sont définis collectivement par le non-lieu où ils vivent, comme les SDF, l’âge venant alors s’ajouter aux multiples dommages.

      Face à ces constructions sociales de vieillesses hétérogènes (Caradec, 2008), nous faisons l’hypothèse que les divers agents qui ont en charge les personnes âgées vont être actifs à les définir, les contrôler, les gouverner, les « faire vieillir » (Thomas, 2010). Reflet des politiques gérontologiques des années 80, « l’humanisation » des établissements et des pratiques marque un tournant (Cabirol, 1983  ; Mallon, 2001 et 2004). L’accent est mis sur le respect des trajectoires individuelles et le droit des personnes, principes que l’on repère dans la formule « le résident au centre ». Mais si cette assertion semble faire consensus, elle relève d’un discours à caractère performatif. L’éloignement de la logique asilaire des anciens hospices, notamment celle de l’« institution totale » de Goffman (1979), consisterait moins en une réduction des contraintes qu’en un déplacement vers les normes professionnelles actuelles (Anchisi & Debons, 2014  ; Rimbert, 2011), comme celles d’autonomie, de partenariat ou encore d’histoire ou de projet de vie, tout ceci sur fond de rapports entre les résidents, les professionnels et les familles qui seraient négociés (Gagnon, 1995  ; Lavoie & Guberman, 2009  ; Anchisi, 2014). Il importe donc de comprendre comment ces pratiques gérontologiques actuelles se traduisent et s’adaptent dans des lieux ou des espaces qui ne s’y prêtent pas ou avec des collectifs qui peuvent plus difficilement s’en emparer.

      La question de la prise en charge de la vieillesse et de la dépendance se pose aussi en regard de la diversité des contextes nationaux et culturels. La place et le statut des âgés, le niveau de développement de la prise en charge sanitaire, l’accessibilité aux services en regard des niveaux socio-économiques sont autant de données qui varient selon les États qui, à leur tour, redéfinissent les vieillesses. Si la baisse conjointe de la fécondité et de mortalité au niveau mondial provoque un phénomène de vieillissement global, d’importantes disparités existent. Les pays du Sud se trouvent confrontés à l’augmentation croissante du nombre de personnes âgées et à l’urgence de déployer des solutions pour répondre à ces mutations (Attias-Donfut et al., 1994  ; Antoine et Gollaz, 2010). Avec des niveaux de transition démographique inégalement amorcés, toutes les pays sont bel et bien confrontés à d’importants enjeux liés au vieillissement, avec parfois des systèmes de protection sociale encore fragiles ou émergents (Rayan, 2008). Partout, le recours au réseau d’entraide familial est indispensable pour pallier aux insuffisances des Etats (Zimmer et Dayton, 2005). L’immigration économique constitue alors une ressource possible. Les immigrantes care workers quittent ainsi leur pays pour venir au nord renforcer les équipes des soins et pouvoir en retour soutenir économiquement leurs proches âgés restés au sud. Si dans les pays du nord, des inégalités face au vieillissement sont réelles entre les migrants et les nationaux (Bolzmann et Vagni, 2015), dans les économies émergentes, la place et le statut de personnes âgées évoluent rapidement. Les logiques de solidarité familiales se trouvent ainsi mises à l’épreuve (Roth, 2010 ; Muehlebach, 2012  ; Nowik et Lecestre-Rollier, 2015).

      Sans cesse, de nouvelles pratiques émergent pour concilier les attentes de la gérontologie actuelle avec celles des nouveaux lieux du vieillir ou des nouvelles populations vieillissantes. « Nouvelles populations, nouveaux lieux, nouvelles pratiques », c’est donc autour de ces thèmes que nous aimerions ouvrir le débat dans ce numéro de la revue ethnographiques.org, en donnant place aux creux, aux interstices, aux zones floues révélant simultanément des pratiques normatives et informelles à l’égard des vieilles personnes et plus largement à leurs entours, reflets d’une place qui leur est accordée ou assignée.

      Les propositions d’articles (2 pages maximum) devront être envoyées à Laurent Amiotte-Suchet (laurent.amiotte-suchet@unil.ch) et Annick Anchisi (annick.anchisi@hesav.ch) avant le 15 juin 2016 avec la mention « Ethnographiques.org – Numéro vieillir » (en objet du message).

      La revue ethnographiques.org offrant toutes les potentialités d’une revue en ligne, les auteur-e-s sont encouragés à présenter des matériaux visuels ou sonores susceptibles de structurer ou d’accompagner leur article, voire même à proposer une mise en forme originale de leur réflexion et de leurs données.

      Les auteur-e-s dont les propositions auront été sélectionnées (réponse le 30 juin 2016) devront remettre leur article avant le 15 octobre 2016.

      Références des ouvrages cités

      ANCHISI Annick, AMIOTTE-SUCHET Laurent & TOFFEL Kevin, 2016. « Vieillir au couvent. Stratégies des congrégations et paradoxe des laïcités », Social Compass, 63(1) : 3-19.

      ANCHISI Annick & DEBONS Jérôme, 2014. « Travailler auprès de personnes âgées dépendantes à domicile et en institution », in Hummel Cornellia, Mallon Isabelle & Caradec Vincent (dir.). Vieillesses et vieillissements : regards sociologiques. Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

      ANCHISI Annick, 2014. « Le partenariat entre familles et maisons de retraite à l’entrée d’un parent âgé dément : une rencontre fictive », in Pennec S., & Leborgne F. (dir.). Le soin négocié. Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

      ANTOINE Philippe & GOLAZ Valérie, 2010. « Vieillir au Sud : une grande variété de situations », Autrepart, 53 : 3-15.

      ATTIAS-DONFUT Claudine & ROSENMAYR L., 1994. Vieillir en Afrique. Paris, Presses Universitaires de France.

      BOLZMANN Caudio & VAGNI Giacomo, 2015. « Egalité de chances ? Une comparaison des conditions de vie des personnes âgées immigrées et "nationales" », Hommes et migrations, 1309 : 19-28.

      CABIROL C., 1983. La fin des hospices. Toulouse, Privat.

      CARADEC Vincent, 2008. Sociologie de la vieillesse et du vieillissement. Domaines et approches. Paris, Armand Colin.

      FASSIN Didier, GRANDJEAN Hélène, KAMINSKI Monique, LANG Thierry, LECLERC Annette (dir.), 2000. Les inégalités sociales de santé. Paris, La Découverte.

      GAGNON Eric, 1995. « Autonomie, normes de santé et individualité », in Côté Jean-François (dir.). Individualisme et individualité. Québec, Les Editions du Septentrion.

      GOFFMAN Erving, 1979. Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus. Paris, Les Éditions de Minuit.

      HUMMEL Cornellia, MALLON Isabelle & CARADEC Vincent, & (dir.), 2013. Vieillesses et vieillissements : regards sociologiques. Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

      LAVOIE Jean-Pierre & GUBERMAN Nancy, 2009. « Le partenariat professionnel - famille dans les soins aux personnes âgées. Un enjeu de reconnaissance », Lien social et Politiques, 62 : 137-148.

      MALLON Isabelle, 2001. « Les effets du processus d’individualisation en maison de retraite. Vers la fin de l’institution totale ? », in De Singly François (dir.). Etre soi parmi les autres. Famille et individualisation, Tome 1. Paris, L’Harmattan.

      MALLON Isabelle, 2004. Vivre en maison de retraite. Le dernier chez-soi. Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

      MUEHLEBACH Andrea, 2012. The Moral Neoliberal : Welfare and Citizenship in Italy. Chicago, The University of Chicago Press.

      NOWIK Laurent & LECESTRE-ROLLIER Béatrice (dir.), 2015. Vieillir dans les pays du sud. Paris. Karthala.

      PENNEC Simone, 2012. « Les solidarités pratiques du soin au grand âge : entre inégalités familiales et précariat professionnel », in Le Borgne-Uguen F. & Rebourg M. (dir.). L’entraide familiale : régulations juridiques et sociale. Rennes, Presses universitaires de Rennes : 255-279.

      RAJAN Irudaya S. (dir.), 2008. Social Security for the Elderly. Experiences from South Asia. New Delhi, Routledge.

      RIMBERT Gérard, 2011. Vieillards sous bonne garde. Réparer l’irréparable en maison de retraite. Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant.

      ROTH Claudia, 2010. « Les relations intergénérationnelles sous pression au Burkina Faso », Autrepart, 53 : 95-110.

      THOMAS Hélène, 2010. Les vulnérables. La démocratie contre les pauvres. Bellecombe-en-Bauges, Editions le Croquant.

      ZIMMER Z. & DAYTON J., 2005. « Older Adults in Sub-Saharan Africa Living with Children and Grandchildren », Population Studies, 59(3) : 295-312.

    Faire don : philanthropie & Co

    (Information publiée le lundi 9 novembre 2015)

      Appel à propositions de la revue ethnographiques.org

      Date limite de soumission : 15 janvier 2016

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      Depuis une vingtaine d’années, les pratiques du don connaissent une visibilité nouvelle. On ne compte plus les classements qui listent les grands donateurs de ce monde, à l’exemple du classement « America’s 50 Top Givers » du magazine Forbes. La richesse ne suffit plus, il faut la redistribuer. Simple visibilité nouvelle pour une pratique aussi vieille que l’humanité elle-même ? Juste retour dans l’espace médiatique de pratiques constitutives de toute société (Mauss, 1923-24) ? Ou y aurait-il une spécificité propre à ces pratiques de don aujourd’hui appelées « philanthropiques » qui en ferait un phénomène social propre à une élite qui, à l’image de Mo Ibrahim en Afrique ou Vincent Tan Chee Yioun en Malaisie, est devenue mondialisée ?

      Ce numéro de la revue ethnographiques.org voudrait explorer les formes contemporaines de la philanthropie au regard de la visibilité publique nouvelle dont ces pratiques bénéficient. Il voudrait notamment interroger les modalités de construction, à l’intérieur de la diversité des formes de don, du « donner philanthropique ». Quelles sont les continuités et discontinuités, entre la philanthropie et d’autres formes de dons, et plus largement de l’échange marchand ? Est-ce que rendre service à son prochain, faire acte de bénévolat, ou s’engager dans une action philanthropique, c’est faire la même chose comme semblent l’indiquer Payton et Moody (2008) ? Est-ce qu’une entreprise privée qui offre à une ONG un rabais sur un de ses services fait œuvre de philanthropie ? Est-ce que parler d’évergétisme, de charité ou de philanthropie (Veyne, 1976 ; Duprat, 1996) ne renvoie qu’à des questions de distinctions sociales ou est-ce que cela implique des formes, des modalités ou des conceptions distinctes du don (et plus largement des bénéficiaires, de l’Etat, de la science, etc.) ? Y a-t-il, comme le propose Olivier Zunz (2012), une continuité entre une « philanthropie de masse » et une « philanthropie des élites », ou ces pratiques relèvent-elles de logiques différentes ? Et quelle place accorder aux contextes socio-culturels singuliers dans les formes prises par ce « donner philanthropique » ?

      Au-delà de cette problématique générale, deux axes pourraient être plus particulièrement explorés :

      D’abord, ce numéro voudrait interroger plus particulièrement les pratiques concrètes liées à ce « donner philanthropique ». La littérature scientifique semble montrer une fascination pour les individus et pour les circonstances qui président à l’acte de don ou philanthropique (générosité des donateurs, histoires familiales, montants versés, nombre d’actions menées, etc.). En même temps, le fonctionnement concret des pratiques contemporaines de la philanthropie reste souvent à l’état de « boîte noire ». Pour prendre le cas des fondations philanthropiques : Comment fonctionnent-elles ? Comment collectent-elles des fonds et publicisent leurs actions ? Comment sont placées et affectées les ressources financières ? Comment sont sélectionnés les donataires ? Quels sont les outils d’intervention privilégiés et sur quelles logiques reposent ces choix ? Et si une part de ce travail est déléguée à des professionnels, qui sont ces professionnels ? Quels sont les dilemmes auxquels sont confrontés les philanthropes et ou les fondations philanthropiques dans leurs pratiques quotidiennes ?

      Ensuite, si on fait l’hypothèse que l’absence ou les transformations de l’Etat social, aujourd’hui comme au XIXe siècle, en Europe ou ailleurs (Ferguson, 2015), modifient, canalisent ou transforment le sens des pratiques du don, et que donc les pratiques philanthropiques doivent être pensées de manière relationnelle, ce numéro voudrait questionner, les dynamiques à l’œuvre entre pratiques philanthropiques et action étatique. On pourra s’interroger alors sur les agencements des actions philanthropiques et étatiques (entre complémentarité, substitution et concurrence), sur les ressources et contraintes mises en place par les Etats en faveur d’actions philanthropiques (avantages fiscaux, dispositifs législatifs, etc.), sur les usages que les acteurs philanthropiques font de ces ressources, mais également sur les ressources et risques que représentent ces pratiques philanthropiques pour les Etats (ou en l’absence de l’Etat).

      Cette problématique générale ainsi que les deux axes de réflexion proposés ne ferment pas le dossier à d’autres propositions. Les études portant sur des contextes non-occidentaux et les études de cas reposant sur un fort matériau empirique seront privilégiées.

      Les propositions de contribution (2 pages maximum, comprenant une bibliographie indicative) sont attendues au plus tard le 15 janvier 2016. Ces propositions doivent être envoyées, avec la mention « Faire don : Philanthropie & Co » (en objet du message), aux rédacteurs de l’appel alexandre.lambelet@eesp.ch et lefevre.sylvain@uqam.ca.

      Ethnographiques.org offrant toutes les potentialités d’une revue en ligne, les auteur-e-s sont encouragés à présenter des matériaux visuels ou sonores susceptibles de structurer ou d’accompagner leur article, voire même à proposer une mise en forme originale de leur réflexion et de leurs données.

      Les auteur-e-s dont les propositions auront été sélectionnées (réponse le 30 février 2016) devront remettre leur article avant le 10 juillet 2016.

      Bibliographie :

      DUPRAT Catherine, 1996. Usage et pratiques de la philanthropie : pauvreté, action sociale et lien social à Paris, au cours du premier XIXe siècle. Paris, Comité d’histoire de la sécurité sociale.

      FERGUSON James, 2015. Give a Man a Fish : Reflections on the New Politics of Distribution. Duke University Press.

      MAUSS Marcel, 1923-1924. « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », L’année sociologique : 30-186.

      PAYTON Robert et MOODY Michael, 2008. Understanding Philanthropy. Its Meaning and Mission. Bloomington, Indian University Press.

      VEYNE Paul, 1976. « L’évergétisme et l’esprit du capitalisme », Le pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique. Paris, Seuil : 127-140.

      ZUNZ Olivier, 2012. La philanthropie en Amérique. Argent privé, affaires d’Etat. Paris, Fayard.

    Retours aux rituels

    (Information publiée le mercredi 1er avril 2015)

      Appel à propositions de la revue ethnographiques.org

      Date limite de soumission : 18 mai 2015

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      Rompant avec le lieu commun qui assignait le rituel aux contextes placés du côté de la « tradition » dans l’illusoire ligne de partage de la « modernité », l’anthropologie, l’histoire ou la sociologie ont de longue date entrepris l’étude de formes de ritualisation contemporaines. Peu après la publication de The Invention of Tradition (Hobswbawm et Ranger, 1983), la revue Terrain consacre par exemple l’un de ses premiers numéros à ce thème (Fleury, 1987) et, en 1992, ce sont les Cahiers Internationaux de Sociologie qui s’intéressent aux rites profanes (Balandier, 1992). Alors que les formes de ritualisation civiles et politiques suscitent plusieurs études comparatives (Rivière, 1995 ; Abélès et Jeudy, 1997), l’exploration se prolonge dans des domaines aussi variés que ceux des recompositions du religieux (Lautman et Belmont, 1993), du jeu et du sport (Bromberger, 1995), du compagnonnage (Adell, 2004), de l’éducation ou de la citoyenneté (Gebauer et Wulf, 2001 ; Ossipow, 2011). De telles approches soulèvent avec acuité la question de la transformation des rituels, de leur transmission (dis)continue et de leurs résurgences, du religieux au laïque.

      Si l’extension de la notion de rituel à de nouveaux objets semblait, à une époque, menacer de dissoudre la notion même et invitait l’anthropologie à une remise en chantier de sa définition (Fabre, 1987), l’appel a été entendu. En parallèle des travaux mentionnés, des formulations théoriques ont émergé, qui ont proposé de repenser le rituel par certaines de ses fonctions sociales (Segalen, 1998) ou en l’isolant de ce qui relèverait de la « cérémonie » (Cuisenier, 2006). D’autres, le définissant plutôt comme un mode d’action et de relations particulier (Humphrey et Laidlaw, 1994 ; Houseman et Severi, 1994), ont à leur tour permis de construire de solides cadres de comparaison de formes aussi variées que l’initiation So au Cameroun ou le bizutage estudiantin (Houseman, 2012). Sur plusieurs terrains, la question des transformations affectant les rituels thérapeutico-religieux ou communautaires a également été posée, par l’examen de leurs variations synchroniques dans un même contexte culturel (Barth, 1987), de leurs évolutions diachroniques en lien à des changements sociaux et politiques (Kreinath et al., 2003 ; Colas et Tarabout, 2006 ; Højbjerg, 2007) ou encore des logiques qui président à leur apprentissage (Berliner et Sarró, 2007). Que l’on considère que le rituel accompagne et contribue à ordonner le changement en ré-émergeant sous des formes nouvelles ou bien qu’il l’absorbe et le donne à voir de façon particulièrement saillante, c’est bien une conception dynamique et évolutive qui s’est donc imposée.

      Mais qu’entendre exactement par cette idée selon laquelle le rituel accompagne le changement, y contribue et le met en scène ? Certes, le fait qu’il s’adapte et se transforme est désormais un constat de l’ordre de l’évidence ; mais une telle formulation, qui dote le rituel d’une forme d’agentivité propre, suggère que celui-ci « travaillerait », pour ainsi dire, seul et disposerait d’une mécanique interne, autonome, à l’origine de ses adaptations. En ces termes, la proposition occulte donc plutôt qu’elle n’éclaire. Surtout, elle escamote l’importance des négociations, des échecs, des tâtonnements et malentendus, des débats ou des disputes qui accompagnent tout processus d’innovation ainsi que le rôle crucial des acteurs en la matière. Or c’est ici la perspective envisagée : celle de l’adaptation rituelle comme relevant de processus d’innovation impliquant nécessairement l’action et la réflexion des multiples acteurs concernés.

      Qu’il s’agisse de l’abandon d’une composante rituelle ancienne, jugée obsolète dans un nouveau contexte, de l’intégration d’éléments ou d’outils inédits dans des traditions religieuses déjà constituées, de la fabrication de nouveaux rituels dans des champs où ils n’existaient pas ou de tentatives de les fixer dans des situations où ils semblent menacés, l’innovation rituelle découle bien des postures critiques et réflexives des acteurs vis-à-vis de leurs pratiques. Constamment, ces derniers interrogent, évaluent, aménagent, négocient et, in fine, pensent et repensent le rituel et ses finalités au regard des conditions sociales dans lesquelles il s’insère, en en assurant ou non l’exécution et la continuité. Le fait que le rituel soit avant tout action ne doit donc pas nous conduire, comme le soulignaient notamment Grimes (1990) ou plus récemment Højbjerg (2002) et Hüsken et Neubert (2012), à isoler ce domaine de celui de la pensée critique. Bien plus, l’analyse de l’articulation existant entre l’un et l’autre domaines peut précisément permettre de mieux conceptualiser cet objet. Si l’ethnologie peut rendre compte des rouages et des modes d’efficacité du rituel sur ceux qui s’y soumettent, les acteurs ne se privent pas non plus de réfléchir, à des fins pratiques, à ces questions. Dans ce contexte, l’hypothèse que nous souhaitons explorer ici est celle selon laquelle la (re)production et la transmission rituelles dépendent précisément de ces dynamiques réflexives et des différentes innovations qu’elles impliquent.

      Partant de cette hypothèse originale, ce numéro propose de revisiter l’étude du rituel et de ses transformations à la lumière de ces dynamiques critiques et réflexives. Quelles formes, discursives et pragmatiques, revêtent-elles et comment s’exercent-elles ? Comment sont-elles distribuées parmi les différents acteurs du rituel (idéologues, praticiens et spécialistes, participants) ? Quand et comment évalue-t-on, parle-t-on et débat-on du rituel et sous quelles modalités cette parole influe-t-elle sur les performances et/ou les dispositifs cérémoniels ? Comment la question de l’efficacité se pose-t-elle selon les situations et les acteurs impliqués ? Quelles sont les dimensions émotionnelles, affectives, politiques, qui entrent dans ce travail individuel et collectif d’évaluation et de refonte ? À la faveur, enfin, de quels événements ou situations (ruptures politiques, transformations sociales, apparition de nouveaux publics, évolutions technologiques, concurrence, etc.) surgissent ces dynamiques ? En d’autres termes, en quoi les logiques internes, liées au déroulement d’un rituel particulier, et ces facteurs exogènes interagissent-ils et stimulent-ils l’exercice de la réflexivité ?

      Pour répondre à ces questions, le numéro « Retours aux rituels » propose de réunir des ethnographies centrées sur la question de l’innovation rituelle, notion entendue dans un sens large qui inclut les variations continues se jouant d’une performance à une autre, les ajustements ponctuels de scénarios rituels ou certains processus plus radicaux de créations. Par l’idée d’un retour au rituel, c’est donc à un retour ethnographique dans le rituel et à un retour heuristique sur le rituel que ce numéro appelle, afin, notamment, de décloisonner des dimensions qui, malgré une conception évolutive, continuent par certains aspects de figer ce domaine de l’activité humaine. Revenir au rituel par la question de la réflexivité et de l’innovation, c’est d’abord questionner les partages abrupts qui sont parfois opérés en termes de rôles (experts, penseurs, praticiens, maîtres ou novices, reproducteurs, adeptes, etc.). Puisque tous ces acteurs sont partie prenante du rituel et exercent conjointement une activité réflexive à même d’influer sur ce type d’action, étudier les modalités selon lesquelles cette réflexivité se distribue et se négocie entre ces acteurs permet de questionner la possible fluctuation de leurs rôles et de leurs positions au sein d’architectures rituelles elles-mêmes mouvantes (pensons par exemple aux participants de rituels initiatiques découvrant qu’un secret a été dévoilé et se muant alors en ingénieurs d’une nouvelle forme de cérémonie). En outre, revenir au rituel par ses acteurs, et par la façon dont ces derniers reviennent eux-mêmes sur le rituel, c’est également élargir le regard non plus seulement aux seules occurrences cérémonielles, mais, inéluctablement, à ce qui se passe entre deux performances ou entre deux séquences, sur un temps plus ou moins long. Ce faisant, à travers l’adoption d’une perspective temporelle élargie, on se donne la possibilité de mieux penser les débats, discussions et négociations, qui pour certains se tiennent en amont et en aval des performances, en les considérant non pas comme de simples gloses ou exégèses indépendantes de la performance (Gobin, 2012), mais comme partie intégrante de l’ingénierie rituelle, en tant que « théories indigènes des actes » participant de la construction de ces actes (Wendling, 2011).

      Dans cette double perspective, et sans fermer le dossier à d’autres propositions, nous serons particulièrement sensibles à l’exposé de situations ethnographiques permettant d’aborder ces aspects à partir de deux entrées : celle, tout d’abord, de l’outillage renouvelé du rituel — par exemple, techniques audiovisuelles, mise par écrit, numérisation ou internet — et des modalités selon lesquelles les acteurs s’en saisissent afin de renforcer l’efficacité de leurs performances ou encore de procéder à la transmission et la fixation délibérée de formes particulières (pensons par exemple aux usages rituels et inventifs du film en terrains aborigènes). La seconde renvoie à des situations de créations rituelles qui, de fait, impliquent la collaboration d’acteurs aux statuts indéterminés, notamment dans le cadre d’entreprises pédagogiques ou socialisantes s’appuyant sur une instrumentalisation du rituel (pensons aux pratiques rituelles importées dans les religions civiles, aux nationalismes ordinaires ou encore à certains rituels éducatifs). À travers la confrontation d’ethnographies minutieuses permettant de croiser les dimensions évoquées, ce numéro visera donc, de façon générale, à renouveler le regard sur le rituel en y intégrant la question de la réflexivité des acteurs : loin de se situer à la périphérie de l’action, celle-ci s’avère y être perpétuellement réinjectée, précisément sous la forme d’innovations qui semblent garantir la transmission et la pérennité des rituels.

      Ethnographiques.org offrant toutes les potentialités d’une revue en ligne, les auteur-e-s sont encouragés à présenter des matériaux visuels ou sonores susceptibles de structurer ou d’accompagner leur article, voire même à proposer une mise en forme originale de leur réflexion et de leurs données.

      Les propositions de contribution (1 page maximum, accompagnée d’une bibliographie indicative et de brèves précisions sur les documents audio-visuels qui pourraient être associés à l’article) sont attendues au plus tard le 18 mai 2015. Ces propositions doivent être envoyées, avec la mention « Retour aux rituels » (en objet du message), aux rédacteurs de l’appel, emma.gobin@ehess.fr et maxime.vanhoenacker@ehess.fr, ainsi qu’à nicolasadell@yahoo.fr et thierry.wendling@ehess.fr (membres du comité de direction de la revue).

      Les auteur-e-s dont les propositions auront été sélectionnées (réponse le 18 juin 2015) devront remettre leur article avant le 15 janvier 2016.

      Références bibliographiques :

      Abélès Marc et Jeudy Henri-Pierre, 1997. Anthropologie du politique. Paris, Armand Colin.
      Adell Nicolas, 2004. « Les sentiers de l’Orient : Initiation chez les compagnons du tour de France », Ethnologie française, 34, 3, p. 517-525.
      Balandier Georges (dir.), 1992. Nos rites profanes. Dossier thématique de Cahiers internationaux de sociologie, 42.
      Barth Fredrik, 1987. Cosmologies in the Making. A Generative Approach to Cultural Variation in Inner New Guinea. Cambridge, Cambridge University Press.
      Bell Catherine, 1992. Ritual Theory, Ritual Practice. Oxford, Oxford University Press.
      Belmont Nicole et Lautman Françoise (dir.), 1993. Ethnologie des faits religieux en Europe. Paris, Éditions du CTHS.
      Berliner David et Sarró Ramon (dir.), 2007. Learning religion. Anthropological approaches. New York & Oxford, Berghahn Books.
      Bromberger Christian, 1995. Le Match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin. Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme.
      Colas Gérard et Tarabout Gilles, 2006. Rites hindous : transferts et transformations. Paris, EHESS.
      Cuisenier Jean, 2006. Penser le rituel. Paris, PUF.
      Fabre Daniel, 1987. « Le rite et ses raisons ». Terrain, 8, p. 3-7.
      Fleury, Elizabeth (dir.), 1987. Rituels contemporains. Dossier thématique de la revue Terrain, 8.
      Gebauer Gunther et Wulf Christoph, 2001. Jeux, rituels, gestes : les fondements mimétiques de l’action sociale. Paris, Anthropos.
      Gobin Emma, 2012. Un complexe sacerdotal cubain : les santeros, les babalaos et la réflexivité critique. Thèse de doctorat, université Paris Ouest Nanterre.
      Grimes Ronald L., 1990. Ritual criticism. Case studies in its practices, Essays on its theory, Columbia, University of South Carolina Press.
      Hobsbawm Eric et Ranger Terence, 1983. The invention of tradition, Cambridge, Cambridge University Press.
      Højbjerg Christian Kordt (dir.), 2002. « Religious reflexivity. Essays on attitudes to religious ideas and practice ». Social Anthropology, 10-1, p. 1-10.

      Højbjerg Christian Kordt, 2007. Resisting state iconoclasm among the Loma of Guinea, Durham, Carolina Academic Press.
      Houseman Michael et Severi Carlo, 1994. Naven ou le donner à voir. Essai d’interprétation de l’action rituelle, Paris, CNRS.
      Houseman Michael, 2012. Le Rouge est le Noir. Toulouse, Presses Universitaires du Midi.
      Humphrey Caroline et Laidlaw James, 1994. The archetypal actions of ritual. A theory of ritual illustrated by the Jain rite of worship. Oxford, Clarendon Press, 1994.
      Kreinath Jens, Hartung Constance et Deschner Annette (eds), 2004. The Dynamics of Changing Rituals. New York, Peter Lang.
      Hüsken Ute et Neubert Frank (eds), 2012. Negociating rites. Oxford, Oxford University Press.
      Ossipow Laurence, 2011. « La citoyenneté à l’épreuve des rites : l’exemple des réunions de foyer dans un dispositif d’éducation spécialisée ». Pensée plurielle, 1-26, p. 65-80.
      Rivière Claude, 1995. Les rites profanes. Paris, PUF.
      Segalen Martine, 1998. Rites et rituels contemporains. Paris, Nathan.
      Wendling Thierry, 2007. « Du rite et des théories indigènes de l’action ». Ethnologie française, 37, p. 119-122.