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Numéro en cours

  • Numéro 23 - décembre 2011
    Analyser les présences au travail : visibilités et invisibilités
  • Filmer le travail : observer, montrer, démontrer

    (Information publiée le jeudi 15 septembre 2011)

      L’objectif de ce numéro thématique de la revue ethnographiques.org est d’analyser et de confronter les pratiques des chercheurs de différentes origines disciplinaires (ethnologie, sociologie, anthropologie, ergonomie, géographie, histoire, études cinématographiques) qui utilisent les images animées pour rendre compte du travail. Dans la continuité du colloque « Images du travail, travail des images » qui s’est déroulé à l’Université de Poitiers en novembre 2009, chaque article s’appuiera sur un travail de terrain et engagera une réflexion sur les pratiques, les modalités et les conditions de possibilité d’une articulation heuristique entre la démarche de recherche et la production audiovisuelle. Pour ce faire, outre les formes traditionnelles de l’écrit scientifique, chaque article proposera des extraits audiovisuels produits dans le cadre de la recherche (film scientifique, documentaire, entretien filmé).

      C’est devenu un lieu commun de constater un hiatus entre l’omniprésence des images dans nos sociétés contemporaines et la frilosité des sciences sociales dans ce domaine (de France, 1982 ; Terrenoire, 1985). Pourtant, dès leur constitution les différentes disciplines se sont intéressées aux images fixes comme animées tant comme techniques d’investigation que comme moyen de présentation des résultats de la recherche (Morin, 1962). De longue date, dans la lignée de Taylor et des époux Gilbreth (Alaluf, 2012), de nombreux spécialistes du travail, en particulier ergonomes et sociologues, ont mobilisé l’audiovisuel dans une perspective de compréhension et de rationalisation du travail industriel et de son organisation ; parallèlement, dès le début du 20e s., l’ethnologie d’urgence a contribué à multiplier sur les sociétés considérées comme en voie de disparition des images fixes et animées, qui, au delà des rites et des cérémonies, donnent à voir le quotidien et singulièrement le travail humain (Piault, 2000) ; par ailleurs, depuis la naissance du cinéma, les productions audiovisuelles mettant en scène le travail ne manquent pas et concernent tous les genres cinématographiques : fiction, documentaire de création, court métrage, film institutionnel, cinéma militant, documentaire scientifique… Plus récemment série télé, film d’amateur, pocket film. Quel que soit le genre, la question centrale est celle du réel ou plutôt de l’effet de réalité (Niney, 2002).

      Même si la situation est contrastée selon les disciplines [1], force est de constater que l’usage de (et la réflexion sur) l’audiovisuel reste encore aujourd’hui marginal en sciences sociales du travail et que sa prise en compte dans la démarche de recherche est toujours l’objet de précautions et de polémiques. De nombreuses pistes d’explications ont été avancées pour rendre compte de cet état de fait : polysémie des images et défiance de la démarche scientifique par rapport aux apparences ; tension entre rigueur scientifique et nécessité de narration qu’impose la production documentaire ; rhétorique professionnelle tendant à opposer sociologues et documentaristes ; faiblesse en France de l’éducation à l’image à l’Ecole comme à l’Université.
      Malgré ces obstacles, depuis plus d’un demi-siècle, les réflexions pluridisciplinaires sur l’audiovisuel dans les sciences sociales du travail se sont développées. Sans ici prétendre en faire l’histoire, on peut noter trois moments clefs :

      Durant les années 1960-1970, dans un contexte de croissance économique, de décolonisation, de plein emploi et d’institutionnalisation en France de disciplines comme la sociologie du travail et l’anthropologie visuelle, intégrer le film dans le processus de recherche s’avère une préoccupation notable bien que marginale. Cette période est marquée par deux éléments importants et peu articulés. D’un côté, une réflexion poussée sur l’instrumentation audiovisuelle (Girod, 1954 ; Naville, 1966) qui s’inscrit dans une volonté de développer la réflexion épistémologique [2] mais débouche de fait sur peu de mise en œuvre. De l’autre, avec Chronique d’un été (Morin et Rouch, 1961) une œuvre majeure, pluridisciplinaire, marquant le documentaire de création mais assez largement déconnectée des réflexions précédentes. Rouch et Morin centrent leur film sur la question du réel et sur les modalités de son enregistrement, et donc de sa construction à travers l’observation, la prise de vue et le montage. Comme le dit Morin, « Il y a deux façons de concevoir le cinéma du réel : la première est de prétendre donner à voir le réel ; la seconde est de se poser le problème du réel [3] ». Ils proposent donc un véritable renversement de perspectives, non seulement parce que, s’inscrivant dans le cinéma direct, Chronique d’un été inaugure une nouvelle conception du cinéma scientifique mais aussi car il repose sur des visions renouvelées du social mettant l’accent sur la subjectivité de l’acteur et sur un intérêt des sciences sociales pour le quotidien, ce que Pérec nommait « l’infra ordinaire » (1973).

      Dans les années 1980-1990, l’usage de l’audiovisuel dans la recherche en sciences sociales du travail fait l’objet d’expérimentations prudentes et d’une réflexion cloisonnée. Le contexte économique, sociologique et intellectuel est devenu tout différent : crises économiques et sociales, montée structurelle du chômage, débats animés sur la centralité du travail et sur la montée de la classe moyenne. On assiste à un effacement du travail dans tous les genres cinématographiques et un relatif repli de la réflexion sur ces questions dans des logiques disciplinaires. Il suffit pour s’en convaincre de constater que sont publiés quasiment au même moment, deux numéros spéciaux de revue portant le même nom, « Filmer le travail », partageant un objectif commun (proposer un bilan des productions durant les années 1980) et posant une question a priori étonnante : est-il possible de filmer le travail ? Au delà de ces points communs, ces deux réflexions collectives apparaissent très différenciées : l’une (Images documentaires, 1996) émane de critiques de cinéma et s’interroge, à partir de réflexions historiques et philosophiques, sur ce qui est présenté comme l’invisibilité du travail au cinéma ; l’autre (Champs visuels. Revue interdisciplinaire de recherches sur l’image, 1997) rend compte de toute une série de pratiques d’utilisation de l’image en sciences sociales, émanant pour l’essentiel de deux disciplines : la sociologie et l’ergonomie. L’usage de la caméra est pragmatique et compartimenté par des chercheurs qui y voient d’abord un dispositif technique complémentaire, riche mais récent et encore mal maîtrisé.

      A partir des années 2000, dans un contexte de mondialisation des échanges et de diffusion de nouvelles formes de management dit participatif, on assiste au déplacement progressif des contraintes, du physique vers le psychologique, conduisant à mettre l’accent sur la souffrance au travail et les risques dits psycho-sociaux. Du côté des sciences sociales, un ouvrage majeur (Castel, 1995) aborde le travail comme vecteur d’intégration sociale et inaugure ainsi un regain d’intérêt pour les analyses en termes de conflit et de classes sociales (Beaud, Pialoux, 1999). La centralité du travail s’affirme et ce dernier devient l’objet de toutes les attentions, politiques [4], scientifiques et, de plus en plus, artistiques [5]. Dans le domaine audiovisuel, la période est marquée par la montée du numérique, facilitant l’accès du plus grand nombre aux matériels et aux techniques, et à une redéfinition des frontières entre fiction et documentaire. Deux colloques (Aix en Provence, 2007 ; Poitiers, 2009) et la publication de leurs actes (Eyraud, Lambert, 2009 ; Géhin, Stevens, à paraître) dressent un premier bilan des années 2000. Apparaissent d’abord de nombreux éléments de rupture avec les contenus et les réflexions menées une décennie auparavant : la question de l’invisibilité du travail au cinéma comme celle de la difficulté à le filmer ne sont plus centrales. La période est marquée par le développement de la pluridisciplinarité, la confrontation des approches mobilisant images fixes et animées, une ouverture vers tous les types de travail comme les différents genres audiovisuels et un rapprochement entre film scientifique et documentaire de création (Friedmann, [bb=2006| FRIEDMANN Daniel, 2006. « Le film, l’écrit et la recherche », Communications, 80 [« Filmer, chercher »], pp. 5-18.]).
      On pourrait émettre l’hypothèse que d’une question technique, méthodologique voire esthétique (comment filmer le travail ?), on tend à passer à l’analyse de relations plus générales entre audiovisuel et sciences sociales. Ces perspectives s’inscrivent aussi dans la grande thématique des formes d’articulation entre démarches artistiques et attitudes scientifiques. Il s’agit alors de s’engager, à partir de travaux de terrain, dans l’analyse fine des conditions sociales et historiques de cette mise en relation, en considérant les dimensions méthodologiques, heuristiques (évolution des paradigmes et des matrices disciplinaires) et pratiques (notamment la question centrale et peu abordée de la narration et de la description en sciences sociales, cf. Laplantine, 1996).

      Dans ce contexte intellectuel, l’objectif de ce numéro thématique est de proposer un bilan des recherches actuelles sur le travail qui mobilisent l’audiovisuel. A partir de pratiques concrètes de recherche, chaque article apportera des éléments de réponse à certains des thèmes suivants :

      -  les modalités d’usage de la caméra dans les dispositifs de recherche en sciences sociales du travail : outil, méthode, problématisation, démarche de recherche, diffusion des résultats ; y compris les aspects déontologiques, épistémologiques et esthétiques.

      -  les caractéristiques (spécificités, limites, originalités) du cinéma scientifique dans le champ des sciences sociales du travail, son positionnement par rapport aux pratiques traditionnelles qui valorisent l’écrit. Il s’agit en particulier d’interroger les dimensions sociales et historiques rendant possible, dynamisant ou limitant l’usage de l’audiovisuel dans la démarche scientifique.

      - l’articulation entre les démarches des chercheurs, des documentaristes et des artistes. Cette thématique pouvant notamment être traitée en dépassant des oppositions du type objectivité versus subjectivité, déduction versus induction.

      L’expérimentation de nouvelles formes d’écriture, que permettent les ressources informatiques et que la revue ethnographiques.org cherche à promouvoir, peut à ce titre être considérée comme une composante du travail d’analyse et d’exposition des données. Les différentes possibilités de traitement numérique des documents visuels et sonores (séquençage, synchronisation, annotation, etc.) invitent à penser des solutions de présentation originales, susceptibles de mettre en perspective les productions audiovisuelles et de restituer plus finement les expériences considérées. Des membres du comité de direction d’ethnographiques.org se tiennent à la disposition des personnes qui souhaitent répondre à cet appel à contribution en intégrant ces ressources en amont de leur travail.

      Les contributions devront être rendues au plus tard le 15 mars 2012. Les auteurs sont priés de suivre scrupuleusement les consignes accessibles sur la page http://www.ethnographiques.org/Publier. Les articles devront être envoyés aux trois destinataires suivants :

      Armelle Giglio-Jacquemot : armellej@club-internet.fr
      Jean-Paul Gehin : jean-paul.gehin@univ-poitiers.fr
      Sophie Chevalier : sophie.chevalier7@wanadoo.fr

       

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      Bibliographie

      ALALUF Matéo, (à paraître). « La sociologie du travail et les images », in GEHIN Jean-Paul, STEVENS Hélène (dir.). Images du travail, travail des images. Rennes, PUR.

      BEAUD Stéphane, PIALOUX Michel 1999. Retour sur la condition ouvrière. Paris, Fayard.

      CASTEL Robert, 1995. Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat. Paris, Fayard.

      CHAMPS VISUELS, 1997. « Filmer le travail : recherche et réalisation », Champs visuels, 6, Paris, L’Harmattan.

      CINEMACTION, 2004. « Le cinéma militant reprend le travail », Cinémaction, 110, Paris, Corlet Télérama.

      EYRAUD Corine, LAMBERT Guy (dir.), 2009. Filmer le travail, film et travail, Observer, analyser et montrer le travail par le film. Aix en Provence, PUP.

      FRANCE (de) Claudine, 1982. Cinéma et anthropologie. Paris, éditions MSH.

      FRIEDMANN Daniel, 2006. « Le film, l’écrit et la recherche », Communications, 80 [« Filmer, chercher »], pp. 5-18.

      GEHIN Jean-Paul, STEVENS Hélène (dir.), (à paraître). Images du travail, travail des images. Rennes, PUR.

      GIROD Roger, 1954. « Le cinéma comme instrument de recherche dans le domaine sociologique », Revue internationale de filmologie, IV, pp 269-278.

      HAINAULT Monique, 2009. « Introduction. Observer, analyser et montrer le travail par le film », in Filmer le travail. Films et travail. Cinéma et sciences sociales, Aix en Provence, PUP, pp. 9-24.

      IMAGES DOCUMENTAIRES, 1996. « Filmer le travail », Images documentaires, 24.

      LAPLANTINE François, 1996. La description ethnographique. Paris, Nathan, 128.

      MORIN Edgar, 1962. Cinéma et sciences sociales. Rapport pour l’UNESCO.

      NAVILLE Pierre, 1966. « Instrumentation audio-visuelle et recherche en sociologie », Revue française de sociologie, VII, pp. 158-168.

      NINEY François, 2002. L’épreuve du réel à l’écran. Essai sur le principe de réalité documentaire. Bruxelles, De Boeck Université.

      PEREC Georges, 1973. L’infra-ordinaire. Paris, Seuil.

      PIAULT Marc Henri, 2000. Anthropologie et cinéma. Paris, Nathan.

      TERRENOIRE Jean-Paul, 1985. « Images et sciences sociales ». Revue française de sociologie, XXVI, pp. 509-527.

       

      Notes

      [1] Avec une anthropologie visuelle constituée de longue date, alors qu’il faut attendre 2011 pour qu’émerge timidement en France un groupe de travail consacré à la « sociologie visuelle et filmique » à l’occasion du congrès de l’Association française de sociologie.

      [2] Naville fonde en 1964 la revue Epistémologie sociologique qui consacrera une place notable à l’instrumentation audiovisuelle.

      [3] Cité par Monique Hainault (2009 : 9).

      [4] On peut noter dès la fin des années 1990 un renouveau des luttes sociales et du cinéma militant (CinémAction, 2004)

      [5] Ainsi le cinéma, mais aussi la littérature, la bande dessinée, la photographie, le théâtre ou les arts plastiques s’en emparent, et font de lui le décor voire le personnage central des récits.


    Ethnographies des pratiques patrimoniales :
    Temporalités, territoires, communautés

    (Information publiée le samedi 8 janvier 2011)

      A partir d’une approche ethnographique et/ou d’analyses de cas, ce numéro souhaite interroger les enjeux liés aux formes contemporaines de patrimonialisation. Les conventions de l’UNESCO sur le patrimoine culturel immatériel et la diversité culturelle, ratifiées à grande échelle par de nombreux Etats, suscitent autour de la notion de patrimoine une effervescence planétaire. Des mécanismes de sélection, amorcés dans certains pays comme la France depuis plus de deux siècles (Desvallées, 1995 ; Leinaud, 2002), se trouvent ainsi ravivés et sont au cœur des politiques patrimoniales menées aujourd’hui, contribuant à la définition de temporalités, de territoires et de communautés nouveaux. Dans quelle mesure cette patrimonialisation correspond-elle à la définition de l’ethnicité selon Max Weber (1971), jouant un rôle de contrepoids dans un contexte actuel marqué par la création de nouvelles formes de dépendance et d’interdépendance internationales (Bazin, Benveniste, Selim, 2004) ? Mettre au jour la diversité de ces pratiques patrimoniales, ainsi que leur relation avec le phénomène de la globalisation, tel est l’objectif poursuivi par ce numéro.

      L’exemple de la France illustre la relation étroite que la trajectoire suivie par la notion de patrimoine entretient avec la notion d’histoire nationale, comme le montre Dominique Poulot (1997) dans son analyse de la nation française. Mais cette histoire devient plus que jamais aujourd’hui l’objet de multiples récits : le passé, le présent et le futur s’y conjuguent sous la forme de rétrospection, d’actualisation ou de projection. A côté des différents modes de relégation du passé que sont la destruction et le recyclage, le musée et la patrimonialisation apparaissent comme des instruments de conservation de ce que l’on ne peut détruire. À défaut de sacrifier certains restes de l’Ancien Régime, on les déplace, on les range, « on peut assister aussi à une transformation partielle ou d’ensemble d’un monument, à son remplacement in situ, à son transfert en d’autres lieux (dont le musée), à son exécration ritualisée, et enfin, à sa destruction pure et simple » ; en ce sens « le geste conservateur et le geste destructeur peuvent se renforcer mutuellement » (1997 : 136-139). Le patrimoine fonctionne ainsi comme un outil de requalification, de domestication de l’histoire (Fabre, 2000 ; Kirshenblatt-Gimblett, 1998) à travers lequel le présent choisit son passé en s’en séparant.

      L’exemple de la Suisse illustre une autre trajectoire de la notion de patrimoine, liée à la valorisation nationale de l’imaginaire alpin, de ses territoires particuliers et des communautés qui lui sont associées. La construction de l’entité politique « Confédération Helvétique » se caractérise dès le 16ème siècle par son identification croissante avec les Alpes, leurs paysages et leurs populations, célébrés sous la plume des chroniqueurs, des savants et des écrivains en des termes tels que l’homo alpinus helveticus du naturaliste Johann Jakob Scheuchzer (1672-1733) ou « le peuple des bergers » du patricien Karl Viktor von Bonstetten (1745-1832) ; c’est cette communauté imaginaire que les élites politiques érigent en modèle d’identification nationale dans la seconde moitié du 19ème siècle, en vue de surmonter des divergences cantonales susceptibles de troubler l’unité recherchée ; elle est au cœur de la plupart des politiques patrimoniales menées aujourd’hui et à l’origine de tensions, au sein de l’institution muséale, à l’égard de pratiques artistiques prenant une distance, souvent ironique, avec ces pesanteurs alpestres.

      Quelles que soient leurs échelles territoriales (locale, nationale, mondiale) ou leurs modes de circulation (localisé, dislocalisé, translocalisé) (Appadurai, 2005 ; Clifford, 1997 ; Friedman, 2000 ; Saillant, 2009), les politiques patrimoniales reposent sur une logique de sélection des restes de l’histoire. Comme le souligne Jean Davallon (2006) en s’inspirant des travaux de Maurice Godelier (1996), le patrimoine oblige à garder. Il interdit de se défaire d’objets souvent donnés et conservés par les ancêtres. Le sens de cette conservation peut se comprendre en référence à ce que Gérard Lenclud (1987) a analysé comme un processus de « filiation inversée », par laquelle une tradition est avant tout une « rétro-projection » : « loin que les pères engendrent les fils ; les pères naissent des fils. Ce n’est pas le passé qui produit le présent mais le présent qui façonne son passé. La tradition est un procès de reconnaissance en paternité » (1987 : 119). C’est le sens de la formule de James Clifford selon laquelle le passé est toujours « authentiquement refait » (2007 : 113).

      Ces trente dernières années ont permis à plusieurs reprises de remettre en cause les certitudes patrimoniales (Tornatore, 2010). L’émergence de la notion de patrimoine ethnographique en France, au tournant des années 1980, a invité à repenser les échelles et la place des acteurs dans ces partages des patrimoines (Chiva, 1990). La « déhiérarchisation » des patrimoines (s’ouvrant à la reconnaissance du monde rural, industriel, urbain) a conduit à repenser la notion de patrimoine historique. En même temps, elle a participé à la surenchère d’un « tout patrimonial », à une certaine saturation. La multiplication des domaines patrimoniaux s’est accompagnée de celle des lieux, structures, associations, musées et acteurs du patrimoine. Par ailleurs, un second moment participe à cette incertitude ; il correspond au développement en 2003 de la notion de patrimoine culturel immatériel. Dépassant l’exigence de soumettre la reconnaissance patrimoniale à une présence matérielle, la notion s’est ouverte à l’idée d’une conservation et d’une transmission de l’histoire hors du tangible et du visible. De ce point de vue, les débats actuels autour d’une numérisation généralisée des archives laissent entrevoir un autre stade dans la dématérialisation du patrimoine.

      Quelles sont les implications de ces différentes formes et échelles de patrimonialisation ? Nous invitent-elles à revisiter la notion et les pratiques patrimoniales ? En quoi le patrimoine culturel immatériel en commençant à être exposé dans les musées vient-il questionner ces institutions ? Le développement du PCI semble aussi multiplier la transmission orale et individuelle de l’histoire sous forme de biographies ou de récits de vie…

      Prenant en compte les infléchissements que la notion de patrimoine connaît aujourd’hui, ce numéro s’attachera à décrire les enjeux qui entourent les pratiques patrimoniales. Entre oubli et souvenir, conservation et destruction, identité et altérité, on portera une attention particulière aux logiques qui définissent des groupes, des lieux ou des situations à travers des formes de qualification patrimoniale de leur histoire et qui président dans le même temps aux conceptions du territoire et de la communauté attachées à cette histoire.

      Ce numéro souhaite aussi promouvoir une approche interdisciplinaire qui a chaque fois s’appuie sur un travail de terrain (ethnographique) ou une analyse de cas concrets, de situations dans lesquelles les acteurs fabriquent du patrimoine – quel que soit son emplacement géographique ou son époque. Il souhaite enfin susciter une réflexion critique sur le rôle ambigu que les ethnologues, les historiens et les muséographes sont amenés à jouer dans le processus de patrimonialisation en cours : étant analystes du phénomène et dans le même temps promus souvent experts en certification, ils sont directement impliqués dans leur objet et participent de ses infléchissements.

      L’expérimentation de nouvelles formes d’écriture, que permettent les ressources informatiques et que la revue ethnographiques.org cherche à promouvoir, peut à ce titre être considérée comme une composante du travail d’analyse et d’exposition des données. L’importance accrue des supports numériques, et plus généralement des documents visuels et sonores dans les pratiques de patrimonialisation, invite à penser des solutions de présentation originales, susceptibles de mettre en perspective les rapports qu’entretiennent textes, images et sons, dans les usages qu’en font autant les chercheurs que les acteurs qu’ils étudient. Des membres du comité de direction d’ethnographiques.org, familiers des ressources informatiques offertes par la revue, se tiennent à la disposition des personnes qui souhaitent répondre à cet appel à contribution en intégrant ces ressources en amont de leur travail.

       

      Bibliographie

      APPADURAI Arjun, 2005. Après le colonialisme : les conséquences culturelles de la globalisation. Paris, Payot.

      BAZIN Laurent, BENVENISTE Annie, SELIM Monique, 2004. « Immersions ethnologiques dans le monde global », Journal des anthropologues, 96-97, pp.11-28.

      CHIVA Isac, 1990. « Le patrimoine ethnologique : l’exemple de la France », Encyclopaedia Universalis, 24 (Symposium), pp. 229-241.

      CLIFFORD James, 1997. Routes : Travel and Translation in the Late Twentieth Century. Cambridge Mass., Harvard University Press.

      CLIFFORD James, 2007. « Expositions, patrimoine et réappropriations mémorielles en Alaska », in DEBARY Octave et TURGEON Laurier (éd), Objets & mémoires. Paris, MSH, pp. 91-125.

      DAVALLON Jean, 2006. Le don du patrimoine. Paris, Lavoisier.

      DESVALLEES André, 1995. "Emergence et cheminements du mot patrimoine", Musées et collections publiques de France, 208, pp. 6-29.

      FABRE Daniel (dir), 2000. Domestiquer l’histoire. Paris, MSH.

      FRIEDMAN Jonathan, 2000. « Globalization, Class and Culture in Global Systems” », Journal of World-Systems Research, VI, 3, pp.636-656

      GODELIER Maurice, 1996. L’énigme du don. Paris, Fayard.

      HEINICH Nathalie, 2009. La fabrique du patrimoine. Paris, MSH.

      KIRSHENBLATT-GIMBLETT Barbara, 1998. Destination Culture. Berkeley-Los Angeles, University of California Press.

      LENCLUD Gérard, 1987. « La tradition n’est plus ce qu’elle était…Sur la notion de « tradition » et de « société traditionnelle en ethnologie », Terrain, 9, pp.110-123.

      LENIAUD Jean-Michel, 2002. Les archipels du passé. Paris, Fayard.

      POULOT Dominique,1997. Musée, nation, patrimoine 1789-1815. Paris, Gallimard.

      SAILLANT Francine, 2009. Réinventer l’anthropologie : les sciences de la culture à l’épreuve des globalisations. Montréal, Liber.

      TORNATORE Jean-Louis. 2010. « L’esprit du patrimoine », Terrain, 55, pp. 106-127.

      WEBER Max, 1971. Economie et société. Paris, Plon.

       

      Responsables du numéro :

      Suzanne Chappaz-Wirthner, Ellen Hertz (Université de Neuchâtel), Dominique Schoeni (Ecole polytechnique fédérale de Lausanne).

      Les contributions doivent nous parvenir avant le 15 mai 2011. Toutes les informations concernant la mise en forme de votre document et nos normes éditoriales sont disponibles ici.

      Merci d’adresser vos articles aux coordinateur/trices du numéro :

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