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  • Numéro 30 - septembre 2015
    Mondes ethnographiques
  • Incidents heuristiques.
    Aléas et rebondissements de l’enquête ethnographique

    (Information publiée le vendredi 13 octobre 2017)

      Appel à propositions de la revue ethnographiques.org

      Date limite de soumission : 8 décembre 2017

      En 2001, la revue Ethnologie française lançait un riche numéro sur le thème des « terrains minés », prolongeant en quelque sorte la réflexion de Nigel Barley qui, à la suite de ses tribulations chez les Dowayo et plus généralement en Afrique et ailleurs, avait publié sur ce sujet plusieurs volumes pleins d’humour et de dérision, tels qu’Un anthropologue en déroute (1983) et L’anthropologie n’est pas un sport dangereux (1988). Ces livres furent suivis d’autres sur le même ton, faisant connaître les aléas du terrain ethnographique à un plus large public. Ce numéro d’Ethnologie française faisait écho aussi à l’ouvrage collectif Anthropologues en danger. L’engagement sur le terrain dirigé par Michel Agier en 1997, qui soulève des questions d’ordre déontologique relatives aux modalités d’implication des chercheurs sur des terrains marqués par la guerre, la maladie, les revendications identitaires.

      Dans son introduction au dossier « Terrains minés », Dionigi Albera rappelle à juste titre les expériences difficiles que vécurent de grands anthropologues sur leurs terrains, citant les avertissements que plusieurs lancèrent ensuite, Claude Lévi-Strauss au Brésil, Clifford Geertz à Bali ou Jeanne Favret-Saada dans le bocage vendéen. On pourrait ajouter bien d’autres exemples, comme le cas de Franz Boas qui, lors de son tout premier séjour en Terre de Baffin en 1885, ne parviendra jamais à convaincre les Inuit de lui vendre leurs chiens, rendant du même coup caduc son projet de voyage à Igloolik, l’obligeant au contraire à demeurer dans un village en pleine transformation en raison de la présence de nombreux baleiniers écossais. Ces mésaventures n’empêcheront cependant pas l’anthropologue de produire un rapport remarquablement riche et d’être ensuite reconnu comme l’un des fondateurs de l’anthropologie de terrain américaine.

      La gestion de ces obstacles par l’enquêteur permet de poser la question générale des « ratés de terrain », pour reprendre le titre d’un récent numéro de la revue SociologieS. Dans ce dossier préparé par C. Hummel, M. Roca et E. et J. Stavo-Debauge (2017), les auteurs montrent bien, à partir de cas choisis en Occident, que ces ratés relèvent de toute démarche scientifique, « qui ne progresse qu’à coups de révisions créatives », et de toute démarche empirique, au fondement des sciences sociales. En ce sens, les ratés – et les difficultés afférentes – ont toute leur place dans les comptes rendus d’enquête et justifient des retours réflexifs. Ils ne sont pas nécessairement « heuristiques », mais exigent qu’on en prenne la mesure. Les auteurs de ce numéro ont choisi de traiter surtout des effets de ces déboires, analysant des situations où les données recueillies sont « empoisonnées » (Hummel 2017), ou accessibles seulement au terme de certaines humiliations (Odoni 2017), ou carrément inaccessibles (Delage 2017).

      Si donc la question n’est pas nouvelle, et si le terrain a toujours comporté une part d’imprévisibilité pour l’ethnographe, elle demeure pourtant relativement marginale dans la littérature scientifique. Les mésaventures ou les ratages (Jamin 1986) précités en cachent bien d’autres, sur lesquels les chercheurs font généralement l’impasse, comme si le terrain et ses méthodes allaient de soi, relevant d’une sorte d’« évidence », pour reprendre une expression de Bruno Latour (1988). La fierté d’ethnographe est assurément l’une des attitudes les mieux partagées dans le cénacle socio-anthropologique et rares sont les ethnographes qui, du coup, « ratent » leurs terrains. Parions que la difficulté des temps présents, la crise de la discipline, l’évolution aussi des outils méthodologiques n’ont fait que conforter les socio-anthropologues dans leur discrétion au sujet des échecs et des déboires auxquels ils sont confrontés sur le terrain. Or, précisément, ce nouveau contexte justifie de nouvelles formes de dévoilement ou d’objectivation : l’hypothèse structurante de cet appel à contributions est celle de la nécessité toujours renouvelée de remettre l’ouvrage sur le métier, au vu du caractère profondément labile et mouvant des terrains de l’enquête ethnographique.

      On le sait, les terrains sont partout devenus plus difficiles. Les facteurs qui l’expliquent sont aussi variés que l’émancipation des peuples, la poussée des mouvements identitaires, la mondialisation, l’accélération des communications, la circulation des informations et des images, la multiplication des enjeux économiques et sociaux, le développement des protocoles d’éthique et les volontés de contrôle des uns et des autres, la présence de chercheurs d’autres disciplines, notamment. Comment ces nouvelles circonstances et ces nouvelles difficultés affectent-elles l’enquête de terrain au long cours ? Quels sont les nouveaux obstacles, revers, épreuves auxquels sont confrontés les chercheurs et comment affectent-ils le recueil de données ? L’ethnographie souffre par ailleurs du raccourcissement inquiétant des terrains, tant dans la formation universitaire – on est loin de la conception britannique des deux ans de terrain comme elle prévalait dans les années 1970 – que dans l’exercice du métier de chercheur, auquel on demande d’aller à l’essentiel afin de boucler son « projet » dans les temps impartis. L’aiguillon de la postmodernité et de l’anthropologie critique dont on aurait pu penser qu’il ouvrirait davantage les esprits et apporterait plus de transparence en la matière n’a de ce point de vue pas été d’une grande aide. Quelles sont les incidences de ce raccourcissement du temps de l’enquête et des contraintes induites par la recherche sur projet sur la qualité et la « densité » des matériaux récoltés ? La multiplication des obstacles n’est-elle pas telle qu’on peut s’interroger sur la pérennité même du métier d’ethnologue ? L’Amérique du Nord offre maints exemples de terrains classiques devenus impraticables et de situations où les anthropologues sont considérés comme des suspects, accusés d’être des espions (comme l’a vécu Denis Gagnon (2011 : 153) chez les Innu), des semeurs de troubles ou des voleurs au service des musées ou des universités. Même si l’anthropologie a par ailleurs multiplié ses objets et s’infiltre partout, avec de nouveaux terrains – les camps humanitaires, la mafia, les réseaux financiers internationaux, les groupes armés, etc. –, ces derniers ne sont guère plus faciles d’accès et les ethnographes se trouvent souvent concurrencés par d’autres professionnels de l’investigation. La présence de journalistes sur un terrain constitue-t-elle une difficulté ou un atout pour l’ethnologue ? À quelles conditions la présence d’autres observateurs est-elle susceptible de conduire à l’échec de l’enquête, ou au contraire d’en faciliter le déroulement ?

      Cette livraison d’ethnographiques.org entend revenir sur tous les incidents ou accidents qui peuvent se produire sur le terrain, avançant l’idée qu’ils sont parfois devenus explosifs mais sont aussi signifiants et très révélateurs de la transformation des sociétés. À partir d’exemples variés, relevant tout autant d’une anthropologie du proche que de terrains lointains, l’objectif du présent numéro est donc de pousser la réflexion sur les mésaventures ethnographiques sous toutes leurs formes – personnelles, éthiques, politiques, symboliques, méthodologiques, épistémologiques – et de voir dans quelle mesure elles constituent réellement des échecs, l’anthropologie pouvant bien souvent en tirer quelques enseignements sur les plans de la méthodologie, du recueil de données ou de la réflexion théorique. En d’autres termes, ce numéro d’ethnographiques.org n’appelle pas à des introspections individuelles sur la nature du travail de terrain – ce qui est en soi un champ entier de la discipline –, mais à des contributions réflexives sur différents types d’incidents productifs. Les auteurs sont donc invités à relater ce qui s’apparente à des expériences d’échecs, dans tous les contextes sociaux et nationaux, et à documenter la manière dont ces derniers peuvent faire avancer la réflexion anthropologique, c’est-à-dire permettre de mieux comprendre les cultures, les institutions et les sociétés contemporaines.

      La revue ethnographiques.org encourage les auteurs à mobiliser du matériau multimédia et promeut de nouvelles formes d’écriture associant différents médias. Au besoin, des membres de notre comité de rédaction peuvent vous fournir une aide technique pour exploiter vos matériaux.

      Calendrier

      -  Les propositions de contributions (sous forme de résumés d’une page accompagnés d’une bibliographie indicative) sont attendues au plus tard pour le 8 décembre 2017. Elles doivent être envoyées, avec la mention « INCIDENTS HEURISTIQUES » comme objet du message, aux coordinateurs du numéro, Olivier Servais, Frédéric Laugrand et Florence Bouillon, et à la rédaction :
      olivier.servais@uclouvain.be, frederic.laugrand@ant.ulaval.ca, florence.bouillon@gmail.com, redaction@ethnographiques.org
      Les auteurs sont priés de suivre les consignes (note aux auteurs) accessibles sur la page http://www.ethnographiques.org/Note-aux-auteurs.

      -  Un premier tri sera effectué sur la base de ces propositions. Une réponse sera donnée le 10 janvier 2018.

      -  Les articles devront être remis pour le 31 mai 2018. Ils seront relus par le comité de rédaction ainsi que par des évaluateurs externes. La version définitive devra être remise en avril 2019 pour une publication dans le numéro 39, à l’automne 2019.

      Références bibliographiques/strn>

      ALBERA Dionigi, 2001. « Terrains minés », Ethnologie française, 31 (1), p. 5-13.

      AGIER Michel, 1997. Anthropologues en dangers. L’engagement sur le terrain. Paris, les Cahiers de Gradhiva.

      BARLEY Nigel, 1983. Un anthropologue en déroute. Paris, Payot.

      BARLEY Nigel, 1988. L’anthropologie n’est pas un sport dangereux. Paris, Payot.

      BLANCKAERT Claude, 1996. « Histoires du terrain entre savoirs et savoir-faire », in BLANCKAERT Claude (dir.), Le terrain des sciences humaines. Instructions et enquêtes (XVIIIe-XXe siècle). Paris, L’Harmattan, p. 139-173.

      BOURDIEU Pierre et WACQUANT Loïc J. D., 1992. Réponses. Pour une anthropologie réflexive. Paris, Seuil.

      BROMBERGER Christian, 1997. « L’ethnologie de la France et ses nouveaux objets. Crise, tâtonnements et jouvence d’une discipline dérangeante », Ethnologie française, 27 (3), p. 294-313.

      BOUILLON Florence, FRÉSIA Marion et TALLIO Virginie (dir.), 2006. Terrains sensibles. Expériences actuelles de l’anthropologie. Paris, Centre d’études africaines, EHESS, « Dossiers africains ».

      CARATINI Sophie, 2004. Les non-dits de l’anthropologie. Paris, Presses universitaires de France.

      CÉFAÏ Daniel, 2003. L’enquête de terrain. Paris, La Découverte - M.A.U.S.S.

      CLIFFORD James, 1996. Malaise dans la culture. L’ethnographie, la littérature et l’art au XXe siècle. Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts.

      COPANS Jean, 1974. Critiques et politiques de l’anthropologie. Paris, Maspero.

      DELAGE Pauline, 2017. « De l’obstacle méthodologique au levier analytique. Retour sur une comparaison asymétrique », SociologieS, « La recherche en actes. Penser les ratés de terrain » (en ligne), http://sociologies.revues.org/6142 (page consultée le 20 juillet 2017).

      DUVAL Maurice, 1994. « Les ethnologues dans les filets de la hiérarchie », Journal des anthropologues, 53-54-55, p. 21-27.

      FAVRET-SAADA Jeanne, 1976. Les mots, la mort, les sorts. Paris, Gallimard.

      FAVRET-SAADA Jeanne et CONTRERAS Josée, 1981. Corps pour corps. Enquête sur la sorcellerie dans le bocage. Paris, Gallimard.

      GAGNON Denis, 2011. « Identité trouble et agent double : l’ontologie à l’épreuve du terrain », Anthropologie et Sociétés, 35 (3), p. 147-165.

      GEERTZ Clifford, 1983. « Jeu d’enfer. Notes sur le combat de coqs balinais », in GEERTZ Clifford, Bali. Interprétation d’une culture. Paris, Gallimard, p. 165-215.

      GHASARIAN Christian, 2002. De l’ethnographie à l’anthropologie réflexive. Nouveaux terrains, nouvelles pratiques, nouveaux enjeux. Paris, Armand Colin.

      HERVÉ Caroline, 2010. « Analyser la position sociale du chercheur : des obstacles sur le terrain à l’anthropologie réflexive », Cahiers du CIÉRA, 6, p. 7-26.

      HUMMEL Cornelia, 2017. « Étudier le vieillissement en prison », SociologieS, « La recherche en actes. Penser les ratés de terrain » (en ligne), http://sociologies.revues.org/6086 (page consultée le 20 juillet 2017).

      JAMIN Jean, 1986. « Du ratage comme heuristique ou l’autorité de l’ethnologue », Études rurales, 101-102, p. 337-341.

      LATOUR Bruno, 1988. La vie de laboratoire. La production de faits scientifiques. Paris, La Découverte.

      LESERVOISIER Olivier, 2005. Terrains ethnographiques et hiérarchies sociales. Retour réflexif sur la situation d’enquête. Paris, Karthala.

      LÉVI-STRAUSS Claude, 1958. Anthropologie structurale. Paris, Plon.

      LUCA Nathalie, 1999. Le salut par le foot. Genève, Labor et Fides.

      MASSICARD Élise, 2002. « Être pris dans le mouvement. Savoir et engagement sur le terrain. Partie 1 », Cultures & Conflits, 47 (en ligne), http://conflits.revues.org/838 (page consultée le 30 décembre 2015).

      MILHE Colette, 2011. Comment je suis devenue anthropologue et occitane. Le travail d’enquête : la singularité d’une expérience. Lormont, Le Bord de l’eau, Des mondes ordinaires.

      ODONI Miriam, 2017. « “Ah c’est vous qui êtes là pour dire que le CD va mourir ?” : la souffrance des bibliothécaires au cœur du régime numérique », SociologieS, « La recherche en actes. Penser les ratés de terrain » (en ligne), http://sociologies.revues.org/6104 (page consultée le 20 juillet 2017).

      PENEFF Jean, 2009. Le goût de l’observation. Comprendre et pratiquer l’observation participante en sciences sociales. Paris, La Découverte.

      RECHERCHES QUALITATIVES, 2014. « Vigilance ethnographique et réflexivité méthodologique », Recherches qualitatives, 33 (1).

      STAVO-DEBAUGE Joan, ROCA i ESCODA Marta et HUMMEL Cornelia, 2017. « Enquêter. Rater. Enquêter encore. Rater encore. Rater mieux », SociologieS, « La recherche en actes. Penser les ratés de terrain » (en ligne), http://sociologies.revues.org/6084 (page consultée le 20 juillet 2017).

      TURNBULL Colin, 1987. Les Iks. Survivre par la cruauté. Nord-Ouganda. Paris, Plon, coll. « Terre Humaine », 389 p.

    Approche anthropologique des changements climatiques et météorologiques

    (Information publiée le lundi 4 septembre 2017)

      Approche anthropologique des changements climatiques et météorologiques

      Appel à propositions de la revue ethnographiques.org

      Date limite de soumission : 6 octobre 2017

      Le changement climatique modifie-t-il la manière dont les sociétés locales perçoivent les phénomènes météorologiques, atmosphériques et l’environnement en général ? Comment cette problématique du changement climatique renouvelle-t-elle la façon dont les ethnologues abordent le temps qu’il fait, la météo ou les relations entre les sociétés et leurs milieux ? Quels savoirs sur le climat l’anthropologie peut-elle mettre au jour et quelles formes d’adaptation locales génèrent ces savoirs en contexte de mutations sociales et environnementales ? Comment un dialogue fécond entre climatologues, physiciens de l’atmosphère, écologues ou ethnologues peut-il se construire et permettre des avancées sur les connaissances du climat et des interactions entre les sociétés et leurs environnements ? Telles sont les questions que nous souhaitons poser dans le cadre de ce numéro de la revue ethnographiques.org.

      Changement climatique, réchauffements, évènements extrêmes ou encore adaptations sont au cœur des préoccupations de la communauté internationale et trouvent un écho global depuis les premières Conférences des parties et la diffusion des travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat – GIEC (Fiske et al. 2014). Les savoirs scientifiques et les propos d’experts sur le changement climatique sont relayés à différentes échelles par les gouvernements, les médias ou les organismes environnementaux. À l’échelle locale, les communautés des zones les plus vulnérables, comme des régions a priori moins rapidement concernées, sont détentrices de savoirs sur le climat ou la météo. Ces expertises peuvent apporter des informations cruciales sur des effets méconnus ou non anticipés de ces changements et il est nécessaire de les décrire et de les analyser.
      L’anthropologie sociale, après avoir boudé les recherches relatives au climat, se saisit de ces thématiques dans les années 1980, les renouvelant et cherchant à comprendre, au travers des approches des interactions entre les sociétés et leurs environnements, de la vulnérabilité ou du risque, comment ces sociétés perçoivent les conditions environnementales et climatiques dans lesquelles elles s’adaptent et évoluent (Crate et Nuttal 2009, de la Soudière et Tabeaud 2009). Climat, météo, temps qu’il fait sont abordés sous le prisme de l’anthropologie de la nature et des ethnosciences. À l’image des ethnobiologistes, les ethnoclimatologues vont considérer les relations entre sociétés et conditions atmosphériques, en partant des catégories locales et en revisitant l’étude des systèmes locaux de classification des phénomènes météorologiques et du climat, comme ce qui est fait pour des plantes ou des animaux (Janicot et al. 2015). Émergent les contours de multiples modes de relations entre les êtres humains et leurs milieux et des conceptions propres à chaque société de son climat (Hastrup 2016, Marino 2015). L’anthropologie interroge ainsi la signification et la polysémie des termes ciel, atmosphère, climat, météo ou encore changement climatique aujourd’hui porteur d’enjeux politiques globaux (Strauss et Orlove 2003).
      De nombreuses recherches en ethnologie ou écologie humaine montrent que les sociétés locales n’abordent pas toujours le temps qu’il fait en observant le ciel ou les conditions atmosphériques. Elles appréhendent aussi leurs climats au travers de l’observation de leurs environnements en général, de leurs expériences du vivant, de leurs biodiversités et de ses dynamiques (Dounias 2009 ; Sourdril et al. 2017). L’observation d’indicateurs ou de marqueurs biologiques de saisonnalité ou de changements (phénologie des plantes, comportement ou migration des animaux ou encore phénomènes d’invasion biologique) leur permet de percevoir et d’anticiper les transformations de leurs milieux (Vedwan et Rhoades 2001, Veteto et Carlson 2014). Les anthropologues cherchent à comprendre comment ces différents savoirs peuvent favoriser ou handicaper l’adaptation des sociétés à de nouvelles conditions climatiques (Strauss et Orlove 2003). Ils s’interrogent sur l’importance donnée aux changements climatiques, face à d’autres types de transformations sociales ou environnementales dans l’appréhension locale des changements globaux.
      Aujourd’hui de nombreux programmes de recherche interdisciplinaires, pour certains participatifs, mêlant écologie, géographie, anthropologie, climatologie, visent à saisir, croiser et mesurer l’apport des savoirs locaux aux connaissances des physiciens de l’atmosphère. Les chercheurs s’intéressent aussi à la façon dont les sociétés locales utilisent différents registres de savoirs, les intègrent, les hiérarchisent et s’en servent (ou pas) pour assurer l’adaptation de leurs modes de vie en situation de changement (Shaffer 2014, Kosmowski 2016).

      L’objectif de ce numéro thématique est de proposer un aperçu des recherches actuelles en ethnologie autour des perceptions et savoirs locaux sur le climat, le temps qu’il fait et leurs conséquences éventuelles sur les façons de faire et sur la subsistance au quotidien des sociétés locales. Nous souhaitons éclairer la manière dont les ethnologues s’intéressent et décrivent ces savoirs locaux en ville et à la campagne, au Nord et au Sud, en contexte de changements extrêmes ou en zone tempérée. Un objectif sera de montrer comment les formes d’appréhension des changements environnementaux dépendent des contextes culturels et institutionnels des territoires enquêtés. À partir de pratiques concrètes de recherche, les articles de ce numéro de la revue ethnographiques.org apporteront des éléments de réponse concernant (1) les apports de la discipline anthropologique à la compréhension locale des phénomènes climatiques ou météorologiques et (2) la place de la discipline au sein de programmes de recherche pluridisciplinaires appliqués à l’analyse de ces phénomènes à la fois naturels et culturels. Les contributions à ce numéro abordant la question des apports de la méthode ethnographique (collecte et analyse des données qualitatives, terrain long) à ces thématiques seront les bienvenues. Nous nous intéresserons également aux recherches impliquées dans des programmes pluridisciplinaires et aux influences des disciplines quant à leurs protocoles de recherche, leurs terrains, leurs méthodes, la collecte et l’analyse de leurs données. Enfin, nous valoriserons la présentation de recherches participatives sur ces questions de perception et d’adaptation aux changements et la façon dont sont intégrées les populations locales (rurales ou urbaines) dans les dispositifs de recherche et d’action.

      La revue ethnographiques.org offrant toutes les potentialités d’une revue en ligne, les auteur-e-s sont encouragés à présenter des matériaux visuels ou sonores susceptibles de structurer ou d’accompagner leur article, voire à proposer une mise en forme originale de leur réflexion et de leurs données.

      Calendrier

      -  Les propositions de contribution (1 page maximum, comprenant une bibliographie indicative) sont attendues au plus tard le 6 octobre 2017. Elles doivent être envoyées, avec la mention « CLIMAT » comme objet du message, à la rédaction ainsi qu’aux coordinateurs du numéro :
      redaction@ethnographiques.org, Anne Sourdril (asourdril@gmail.com) et Éric Garine (eric.garine@mae.u-paris10.fr)
      Les auteurs sont priés de suivre les consignes (note aux auteurs) accessibles sur la page http://www.ethnographiques.org/Note-aux-auteurs.
      -  Un premier tri sera effectué sur la base de ces propositions. Une réponse sera donnée avant le 16 octobre 2017.
      -  Les articles devront être remis pour le 28 février 2018. Ils seront relus par le comité de rédaction ainsi que par des évaluateurs externes. La version définitive devra être remise en novembre 2018 pour une publication dans le numéro 38, au printemps 2019.

      Éléments de bibliographie

      CRATE Susan et NUTTALL Mark (eds), 2009. Anthropology and Climate Change : From Encounters to Actions. Walnut Creek, CA, Left Coast Press.

      CRATE Susan et NUTTALL Mark (eds), 2016. Anthropology and Climate Change : From Actions to transformations. Oxford, Routledge.

      DE LA SOUDIÈRE Martin et TABEAUD Martine (dir.), 2009. « Introduction. Le ciel comme terrain », Ethnologie française, 39 (4), p. 581-585.

      DOUNIAS Edmond, 2009. « The sentinel key role of indigenous peoples in the assessment of climate change effects on tropical forests », IOP Conf. Series : Earth and Environmental Science, 6.

      FISKE Shirley J., CRATE Susan A., CRUMLEY Carole L., GALVIN Kathleen, LAZRUS Heather, LUCERO Lisa J., OLIVER-SMITH Anthony, ORLOVE Benjamin, STRAUSS Sarah, WILK Richard, 2014. Changing the Atmosphere. Anthropology and Climate Change. Final report of the AAA Global Climate Change Task Force.

      HASTRUP Kristen, 2016. « Climate knowledge : assemblage, anticipation, action », in Crate Susan A. et Nuttall Mark (eds), Anthropology and climate change. From Actions to transformations. Oxford, Routledge, p. 35-57.

      JANICOT S., AUBERTIN Catherine, BERNOUX M., DOUNIAS Edmond, GUEGAN Jean-François, LEBEL Thierry, MAZUREK Hubert, SULTAN Benjamin, REINERT Magali (dir.), 2015. Changement climatique. Quels défis pour le Sud ? Montpellier, IRD Éditions.

      KOSMOWSKI Frédéric, LEBLOIS Antoine et SULTAN Benjamin, 2016. « Perceptions of recent rainfall changes in Niger : a comparison between climate-sensitive and non-climate sensitive households », Climatic Change, 135, p. 227-241. doi : 10.1007/s10584-015-1562-4

      MARINO Elisabeth, 2015. Fierce climate, sacred ground. An Ethnography of Climate Change in Shishmaref. Alaska, Fairbanks : University of Alaska Press.

      SHAFFER Laura J., 2014. « Making sense of local Climate change in rural Tanzania through knowledge co-production », Journal of ethnobiology, 34 (3), p. 315-334.

      SOURDRIL Anne, WELCH-DEVINE Meredith, ANDRIEU Émilie, BELAÏDI Nadia, 2017. « Do April showers bring May flowers ? Knowledge and perceptions of local biodiversity influencing understanding of global environmental change. A presentation of the PIAF project », Natures, Sciences, Sociétés, 25, p. 56-62. doi : 10.1051/nss/2017009

      STRAUSS Sarah et ORLOVE Benjamin (eds.), 2003. Weather, climate, culture. Oxford, Berg Editions.

      VEDWAN Neeraj et RHOADES Robert E., 2001. « Climate Change in the Western Himalayas of India : A Study of Local Perception and Response », Climate Research, 19, p. 109-117.

      VETETO James et CARLSON Stephen, 2014. « Climate change and apple diversity : local perception from Appalachian North Carolina », Journal of Ethnobiology, 34 (3), p. 359-382. 
doi : 10.2993/0278-0771-34.3.359

    Revenir. Quêtes, enquêtes et retrouvailles

    (Information publiée le mardi 2 mai 2017)

      Revenir. Quêtes, enquêtes et retrouvailles

      Appel à propositions de la revue ethnographiques.org

      Date limite de soumission : 28 juin 2017

      Certains voyages, dont les destinations sont investies de charges affectives fortes, prennent des formes singulières. Ce numéro thématique d’ethnographiques.org est consacré aux déplacements temporaires et volontaires revendiqués et vécus comme des « retrouvailles » avec des endroits considérés comme ceux des origines familiales ou nationales, souvent qualifiés par les acteurs eux-mêmes de « recherche de racines », « quête des origines » ou encore « retour aux sources ». Ce « retour » implique la recherche d’un lien possiblement distendu, voire rompu. Il repose souvent sur une enquête préalable et sur la quête active, qui peut être déçue, d’une reconnexion ou d’une (re)familiarisation avec des langues entendues, des aliments goûtés, des personnes, des paysages et des sites patrimoniaux (re)découverts. Par quelles logiques, quelles justifications, quels récits, ces déplacements sont-ils portés ? Comment quêtes et enquêtes s’articulent-elles dans ce genre de démarches ?

      Ces voyages ont reçu une attention croissante depuis la dernière décennie du XXe siècle. Les « mythes du retour » (Cohen et Gold 1997) nourris par les émigrés qui entretiennent « l’illusion » d’une installation qui ne serait que « provisoire » (Sayad 2006), « l’amour de la terre ancestrale » et la « mémoire de l’exil » transmis souvent sur plusieurs générations (Bordes-Benayoun et Schnapper 2008, Hovanessian 2006) ont été largement documentés par la littérature consacrée aux migrations et aux diasporas. Les « retours » ont été appréhendés comme des pratiques par lesquelles sont entretenus et reproduits les sentiments d’appartenance (Legrand 2002, Leite 2005, Gourcy 2007, 2010, Bidet et Wagner 2012, Katić 2014, Tsimouris 2014) mais qu’ils peuvent également remettre en question (Louie 2000, 2001, Razy 2006, Tsuda 2009).

      Nous entendons interroger les différentes formes que peuvent prendre ces voyages, en réfléchissant en particulier aux liens et aux articulations entre « retours », quêtes et enquêtes. L’intention première des contributions rassemblées dans ce dossier est de considérer ces voyages en tant qu’ils sont sous-tendus par une démarche de recherche. Par le recueil de témoignages, par des plongées dans les archives, par la quête d’indices, de traces et de pistes, la préparation au voyage et le voyage lui-même s’apparentent volontiers à des enquêtes. Celles-ci s’inscrivent souvent dans le cadre d’une quête personnelle qui constitue la raison d’être du voyage. Qu’il s’agisse de personnes revenant sur leurs pas ou, au contraire, traçant leurs premières empreintes sur des lieux jusqu’alors connus au mieux par des récits transmis au sein de la famille ou d’une communauté, ou parfois même totalement inconnus, car tus ou passés sous silence, quêtes et enquêtes constituent leur dénominateur commun.

      L’importance du processus de recherche tient à trois éléments qui constituent autant d’axes de réflexion que pourront adopter les contributions : d’abord, en quoi la quête de quelque chose qui est ressenti comme « perdu » constitue la raison même de ces voyages « retour » ; ensuite, comment les pratiques d’enquête et de quête modèlent la préparation, le déroulement du voyage, ses séquences temporelles et son déploiement dans l’espace ; et enfin, en quoi l’expérience vécue est leur trait distinctif.

      Quels « retours », quelles retrouvailles ?

      La notion de « retour » prend des sens différents en fonction des manières dont ces voyages sont pensés, des situations de ceux qui les effectuent et de leurs pratiques mémorielles. Les auteurs pourront examiner comment ces cadrages opèrent au regard des liens des voyageurs avec les endroits « (re)visités » et selon que l’idée d’un « retour » s’impose dans des discours officiels qui présentent ou non comme un impératif moral la visite du lieu des origines. Les façons dont les recherches afférentes au « retour » s’effectuent, et comment les pratiques de quête font écho ou entrent en dissonance avec des discours et programmes officiels sont aussi des éléments pouvant être interrogés. De nombreuses configurations de retrouvailles sont possibles : celles de migrants revenant dans des lieux où ils ont vécu ; celles de généalogistes en quête de leurs lointains ancêtres ; celles de descendants d’émigrés sans attaches directes qui souhaitent découvrir la terre d’origine de leur famille…

      Retour, quête et enquête

      Marie-Blanche Fourcade a montré qu’au-delà des contextes singuliers et des modalités diverses des voyages, ceux-ci présentent « un cheminement commun ponctué de séquences récurrentes » (2010 : 6). Les contributions à ce dossier pourraient développer plus en avant ce point en l’élargissant à l’ensemble des rencontres effectuées par les voyageurs, non seulement avec des personnes, mais aussi avec des objets, des sites, des sensations. Dans de nombreux cas, les voyageurs procèdent selon un paradigme indiciaire (Ginzburg 1980), commençant à accumuler dès avant le voyage des traces, des pistes, des indices souvent ténus qui nourrissent leur quête. C’est à partir de descriptions ethnographiques fines des divers moments et facettes de ces « retours » ainsi que de leurs mises en récits par les voyageurs que l’on devrait pouvoir mettre à jour comment les processus d’enquête et de découverte forgent l’expérience du voyage lui-même.

      L’expérience du retour

      Un dernier axe concerne la dimension vécue du voyage « retour », envisageant ainsi le voyage dans sa dimension « expérientielle » (Cohen 1979, Aziz 1987, Holmes-Rodman 2004). Qu’implique par exemple le fait de « revenir » sur des lieux jamais visités auparavant ? Les expériences des voyageurs confrontés à ce qui relevait jusqu’alors du souvenir ou de l’imaginaire pourraient être restituées et interrogées. Guidé par le principe paradoxal d’une re-familiarisation avec l’inconnu (Trémon 2016), le voyage peut générer l’impression d’être à nouveau chez soi, mais il peut aussi faire surgir la conscience d’y être (devenu) un étranger. Le retour peut même se transformer en une expérience traumatisante si le lieu de la quête n’existe pas, est devenu autre, a été détruit ou spolié. Entre familiarité et étrangeté, entre retrouvailles heureuses et illusions perdues, quelles sont alors les « conditions de félicité » (Goffman 1986) des voyages de retour ? Les textes pourront aborder les tensions latentes ou tangibles de ces situations, et les manières dont elles peuvent conduire à une négociation de positions médianes.

      Les contributions d’auteurs ayant pris part à ces déplacements et cheminé aux côtés de celles et ceux qui « retournent » seront particulièrement bienvenues. Les analyses pourront également être basées sur les témoignages de ceux qui ont pratiqué ce type de voyages. En outre, les contributions construites avec ou autour de matériaux visuels et/ou sonores (images, photos, extraits de films) seront particulièrement encouragées.

      Calendrier

      Les propositions de contributions (2 pages maximum, comprenant une bibliographie indicative) sont attendues au plus tard le 28 juin 2017. Elles doivent être envoyées, avec la mention « Revenir » (en objet du message), à la rédaction ainsi qu’aux rédacteurs de l’appel :
      redaction@ethnographiques.org ; michael.busset@unil.ch ; gregoire.mayor@ne.ch ; anne-christine.tremon@unil.ch

      Une réponse sera donnée avant le 15 juillet 2017.
      Les textes doivent être remis pour fin octobre 2017. Ils seront relus par le comité de rédaction ainsi que par des évaluateurs externes. La version définitive devra être remise en mars 2018 pour une publication dans le numéro 37, à l’automne 2018.

      Références bibliographiques

      AZIZ Barbara Nimri, 1987. « Personal Dimensions of the Sacred Journey : What Pilgrims Say », Religious Studies, 23 (2), p. 247-61.

      BIDET Jennifer et WAGNER Lauren, 2012. « Vacances au bled et appartenances diasporiques des descendants d’immigrés algériens et marocains en France », Tracés. Revue de Sciences humaines, 23 (en ligne), https://traces.revues.org/5554, DOI : 10.4000/traces.5554, (mis en ligne le 19 novembre 2014).

      BORDES-BENAYOUN Chantal et SCHNAPPER Dominique, 2008. Les mots des diasporas. Toulouse, Presses Universitaires du Mirail.

      COHEN Erik, 1979. « A Phenomonology of Tourist Experiences », Sociology, 13 (2), p. 179-201.

      COHEN Rina et GOLD Gerald, 1997. « Constructing Ethnicity : Myth of Return and Modes of Exclusion among Israelis in Toronto », International Migration, 35, p. 373-94.

      FOURCADE Marie-Blanche, 2010. « Tourisme des racines. Expériences du retour », Téoros, 29 (1), p. 3-7.

      GINZBURG Carlo, 1980. « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, 6, p. 3-44.

      GOFFMAN Erving, 1986. « La condition de félicité — 1 », Actes de la recherche en sciences sociales, 64, p. 63-78.

      GOURCY Constance (de), 2007. « Le retour au prisme de ses détours ou comment réintroduire de la proximité dans l’éloignement », Revue européenne des migrations internationales, vol. 23 (2).

      GOURCY Constance (de), 2010. « Revenir sur les lieux de l’origine. De la quête des “racines aux épreuves du retour », Ethnologie française, vol. XL (2), p. 349-356.

      HOLMES-RODMAN Paula Elizabeth, 2004. « ‘They Told What Happened on the Road’ : Narrative and the Construction of Experiental Knowledge on the Pilgrimage to Chimayo, New Mexico », in BADONE Ellen et ROSEMAN Sharon R. (eds.), Intersecting Journeys. The Anthropology of Pilgrimage and Tourism. Urbana, University of Illinois Press, p. 24-51.

      HOVANESSIAN Martine, 2006. « Exil et catastrophe arménienne : le difficile travail de deuil », in Berthomière William et Chivallon Christine (éd.), Les diasporas dans le monde contemporain, Paris, Karthala - Pessac, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, p. 227-234.

      KATIĆ Mario, 2014. « From the Chapel on the Hill to National Shrine : Creating a Pilgrimage ‘Home’ for Bosnian Croats », in Eade J. et Katić M. (eds), Pilgrimage, Politics and Place-making in Eastern Europe. Crossing the Borders. Farnham, Burlington : Ashgate, p. 15-35.

      LEGRAND Caroline, 2002. « Du tourisme généalogique dans l’Irlande contemporaine », Revue de Synthèse, 123, p. 131-147.

      LEITE Naomi, 2005. « Travels to an Ancestral Past : On Diasporic Tourism, Embodied Memory, and Identity », Antropologicas, 9, p. 273-302.

      LOUIE Andrea, 2001. « Crafting Places through Mobility : Chinese American “Roots-Searching” in China », Identities, vol. 8, p. 343-379.

      LOUIE Andrea, 2000. « Re-territorializing transnationalism : Chinese Americans and the Chinese motherland », American Ethnologist, 27 (3), p. 645-669.

      RAZY Élodie, 2006. « De quelques “retours Soninké” aux différents âges de la vie. Circulations entre la France et le Mali », Journal des anthropologues, 106-107, p. 337-354.

      SAYAD Abdelmalek, 2006. L’immigration ou les paradoxes de l’altérité. 1. L’illusion du provisoire. Paris, Éditions Raisons d’agir.

      TRÉMON Anne-Christine, 2016. « Cheminer sur la trace des ancêtres. “Retour aux sources” et résurgences dans les visites aux villages d’origine de la diaspora chinoise ». Communication au colloque « Nathan Wachtel, anthropologie et histoire ». Musée du Quai Branly, 12 et 13 mai 2016, actes mis en ligne en septembre 2016, https://actesbranly.revues.org/726.

      TSIMOURIS Giorgos, 2014. « Pilgrimages to Gökçeada (Imvros), a Greco-Turkish Contested Place : Religious Tourism or a Way to Reclaim the Homeland », in Eade J. et Katić M. (eds), Pilgrimage, Politics and Place-making in Eastern Europe. Crossing the Borders. Farnham, Burlington : Ashgate, p. 37-55.

      TSUDA Takeyudi, 2009. Diasporic homecomings. Ethnic return migration in comparative perspective. Stanford, Stanford University Press.

    Jouer avec les animaux

    (Information publiée le mardi 21 mars 2017)

      Appel à propositions de la revue ethnographiques.org

      Date limite de soumission : 20 mai 2017

      Version PDF

      Si Johan Huizinga résumait la part essentielle du jeu dans l’activité humaine par la belle formule d’Homo ludens , il s’avère aussi que notre espèce n’a pas le monopole du jeu et que, de plus, les sociétés humaines mobilisent d’innombrables animaux dans une large palette d’activités ludiques. Il y a évidemment d’énormes différences entre lancer une balle à un chien et parier sur le résultat d’un combat de coqs, mais dans les deux cas, les êtres humains font des animaux concernés un ingrédient constitutif d’activités “ludiques”. À l’instar du « jeu d’enfer » de Clifford Geertz ou de « l’hippodrome de Constantinople » par Gilbert Dagron, l’anthropologie, la sociologie ou l’histoire comptent de remarquables études sur certains de ces jeux avec les animaux, mais l’exploration générale de cette thématique reste en deçà de la fréquence de ces situations ou interactions ludiques.
      Pour prendre la mesure de l’importance et de la diversité de cette thématique, nous proposons ci-dessous, après un bref préambule, une première catégorisation des jeux associant humains et animaux et relevons certaines directions d’analyse que pourraient développer les contributions de ce numéro.

      Les jeux comme dispositifs d’actions et de sens

      Avant d’entrer dans le détail des pratiques ludiques mobilisant des animaux, il convient de rappeler que la notion de jeu — pour décrire des actions humaines — est non seulement, comme toute notion, sujette à d’infinies variations terminologiques et sémantiques selon les langues et les époques (Huizinga, Caillois, Hamayon) mais qu’elle est aussi appliquée aux comportements de certains animaux. Or, quand on réalise les débats que suscite la qualification (ou non) de telle activité humaine comme jeu, il paraît raisonnable de garder quelque circonspection dans la reconnaissance du jeu chez l’animal. Car si, à l’instar du sens commun, les éthologistes mettent en avant certains indices comportementaux pour déceler la marque du jeu, c’est qu’en amont ils s’appuient sur une conception du jeu qui dérive de leur propre expérience.

      Dans un captivant mouvement d’allers-retours, le jeu humain sert en effet à identifier le jeu animal et, réciproquement, le comportement animal se révèle « bon à penser » le jeu. Depuis les chamanes sibériens « jouant » un combat entre cervidés ou les lutteurs mongols imitant le vol de l’aigle, jusqu’à nos parties de « petits chevaux » ou nos paris sur le jogo do bicho [jeu des bêtes] (loterie brésilienne), en passant par tous ces combats de coqs, de chiens ou de vaches où l’animal agit en place de l’homme, on assiste dans le jeu à de régulières animalisations/humanisations des acteurs humains ou animaux.

      De ce préambule émerge la règle de méthode ethnographique qui est de resituer, autant que possible, toute réflexion sur les jeux associant humains et animaux dans un entrecroisement de perspectives : quelles conceptions des jeux, des humains, des animaux se manifestent, et sont mises en pratique, lors d’une action que l’observateur et/ou certains acteurs situent dans le ludique ? L’approche anthropologique du jeu nécessite ainsi d’envisager dans un même mouvement l’action et le sens. Or on ne saurait trop insister sur le fait que dans le jeu, ou plutôt dans les jeux, l’action et le sens s’avèrent souvent multiples et fluctuants.

      Les principales formes de jeux avec des animaux

      Il paraît possible de rassembler la large diversité des jeux dans lesquels des êtres humains mobilisent des animaux sous quatre grandes catégories. Nous pourrions y rajouter le registre des « animaux » figurés si présents dans les jeux humains, en particulier enfantins.

      Nous caractérisons ci-dessous brièvement ces regroupements non pour enfermer l’analyse dans un cadre prédéfini mais pour souligner que certaines pratiques qui peuvent paraître anecdotiques ou exceptionnelles sur le terrain ne sont pas des faits isolés et s’inscrivent bien une perspective générale, et pour signifier aussi que le numéro pourrait accueillir des articles aux marges du jeu, en traitant par exemple des spectacles animaux dans les cirques.
      La première catégorie concerne les courses animales. À l’instar des courses hippiques, les plus connues en Occident, ces jeux se trouvent fréquemment “doublés” par une seconde forme ludique, le pari ; une infrastructure (hippodrome, cynodrome) et une organisation (officielle ou clandestine) peuvent alors accompagner leur institutionnalisation ludique. Ces courses donnent aussi souvent lieu à des parodies que ce soit par l’usage d’animaux peu adaptés à la vitesse (cochon, chèvre…) ou par le port de déguisements. Courses agonistiques par équipes, le bouzkachi d’Asie centrale et le pato argentin pourraient également être rattachés à cette catégorie.

      Les luttes et combats forment une seconde variété de jeu animal. Cette seconde catégorie de jeux tire parti de la propension qu’ont un nombre restreint d’espèces à s’affronter sous l’effet d’une agressivité “naturelle”, du sens hiérarchique ou du stress. Les oiseaux (coqs, cailles), insectes (scarabées, grillons), mammifères (chiens, chameaux, bovidés), ou poissons (combattants) ainsi opposés donnent également lieu à des enjeux (entre propriétaires) ou à des paris (entre spectateurs). Relèvent aussi de cette catégorie les affrontements interspécifiques dont les tauromachies et le « bull riding » des rodéos. Enfin, à l’exemple de l’anglais où la chasse a longtemps été un « sport » après un « game » (un gibier, second sens du mot après celui de « jeu »), la cynégétique peut être vécue comme un « jeu avec l’animal ». Ces pratiques mettent évidemment en scène une opposition et une certaine violence, mais la prégnance de cette dernière se doit d’être évaluée en fonction de chaque contexte culturel jusque dans les polémiques qui opposent les amateurs à ceux qui se veulent les défenseurs de la cause animale.

      Concours et spectacles animaliers, dont le mécanisme ludique ne repose ni sur la course ni sur le combat, peuvent être réunis dans une troisième catégorie. De nombreuses monstrations animales traditionnelles (spectacles circassiens, danses d’ours ou de serpent, tirages de cartes astrologiques par des perruches en Inde), au même titre que les nouveaux concours de dressage (agility, broussaillage), les concours canins et autres concours de beauté méritent en effet d’être considérés sous l’angle du jeu. Cette catégorie tire globalement sa pertinence du fait que les spectateurs projettent, ou identifient, “du” jeu dans un certain comportement animal (qui peut ou non résulter d’un dressage ou d’une manipulation de l’animal à l’exemple des éléphants peintres de Thaïlande) ou encore admirent la capacité du dompteur à contrôler ses tigres et ses lions comme si ces bêtes “féroces” n’étaient que jouets en peluche.

      La quatrième catégorie regroupe probablement la plus grande quantité de formes ludiques mais s’avère aussi la plus indéterminée. C’est aussi celle où le jeu semble généralement (mais pas nécessairement) le plus équitablement distribué entre partenaires humains et animaux. Comme il concerne essentiellement des amusements partagés avec des animaux dits familiers, on pourrait attacher à cette catégorie le nom de jeux familiers. Lancer une balle à un chien, agiter une pelote de laine sous le museau d’un chaton, divertir un cobaye, apprendre quelques mots à un perroquet du Gabon. Autant d’interactions qui, effectuées dans une attitude ludique, favorisent une relation particulière entre l’humain et l’animal.

      Grandes thématiques anthropologiques et contributions attendues

      La diversité de ces pratiques ludiques avec des animaux donne l’occasion d’aborder de nombreuses thématiques d’anthropologie générale.
      Tout d’abord, les jeux avec les animaux constituent autant de mondes sociaux qui s’organisent avec et autour des animaux : d’une part, on peut imaginer des ethnographies qui proposent une vision générale de tous les acteurs impliqués par une pratique spécifique (propriétaires, jockeys, vétérinaires, journalistes, parieurs, spectateurs, opposants…), ainsi que des tensions et des synergies qui s’y expriment. D’autre part, des ethnographies de l’organisation sociale associée aux jeux des trois catégories décrites précédemment pourront constituer un objet d’observation primordial. Les clubs (hippiques, canins), les associations, les « sociétés d’encouragement » (pour l’amélioration de la race), les lieux et organisations de paris (PMU, bookmakers) sont indissociablement associés à la pratique de nombreux jeux animaux. Soumis à une législation, tolérés ou condamnés (pour l’époque contemporaine, en Angleterre depuis le Cruelty to Animals Act de 1835, et en France à partir de la loi Grammont de 1850), tous ces jeux entretiennent un double rapport à la règle : d’un côté, les conventions propres à chaque jeu, de l’autre, les prescriptions judiciaires régionales, nationales ou internationales. À cet égard, les éventuelles études sur les luttes menées contre certains jeux (corrida, course de lévriers) veilleront à mettre en avant les pratiques et discours des différents acteurs et groupes concernés.
      Enfin, l’attention aux différents acteurs sociaux pourra être étendue aux animaux eux-mêmes que ce soit dans la mise en légende de ceux-ci par les humains mais aussi dans leur propre individualité, leurs sociabilités et les interactions qu’ils développent avec les autres participants.

      La culture matérielle et les dispositifs techniques offrent également une porte d’entrée privilégiée. Depuis la balle qui « couine » à destination des chiens d’appartement jusqu’aux architectures élaborées des hippodromes, en passant par les éperons des coqs de combat, les objets manifestent l’investissement affectif, technique et économique que représentent les jeux avec les animaux. Cette approche pourrait inclure tout ce qui concerne l’entraînement, l’alimentation et la sélection des animaux.

      De manière plus large, la thématique invite à s’interroger sur l’historicité de ces pratiques : la diffusion de certains modèles ludiques (comme la corrida, le « turf » anglo-saxon, le « mushing » alaskien ou encore le combat de coqs depuis le Sud-est asiatique) à travers de grandes régions du monde suggère d’être particulièrement attentif à tous les phénomènes de circulation (que ce soient des formes ludiques ou sportives, des organisations, des hommes —par exemple les jockeys — des animaux).

      Au-delà de l’objet, le rapport de l’homme à l’animal relève de la notion de « patrimoine culturel immatériel » qui inclut officiellement les jeux et spectacles. Si toutes les contributions devraient aborder les pratiques et discours qui accompagnent ces jeux, certaines pourraient suivre dans le détail le cheminement d’une tentative de reconnaissance par l’UNESCO, le cas de la tauromachie en Europe est là très éclairant.

      Les auteur-e-s sont encouragés à présenter des matériaux multimedia, visuels et/ou sonores susceptibles de structurer ou d’accompagner leur article, voire à proposer une mise en forme originale de leur réflexion et de leurs données.

      Les propositions d’articles (2 pages maximum) devront être envoyées à Marie Berjon (redaction@ethnographiques.org), avec copie à Sophie Chevalier (sophie.chevalier7@wanadoo.fr) et à Thierry Wendling (thierry.wendling@ehess.fr) avant le 20 mai 2017 avec la mention « Ethnographiques – Jeux animaux » (en objet du message).

      Les propositions retenues seront signifiées début juin 2017 et les articles devront être livrés pour le 15 septembre 2017. Le numéro paraîtra au premier semestre 2018.

      Bibliographie indicative succincte

      ANTHROPOLOGIE ET SOCIETES. Liaisons animales. Volume 39, Numéro 1–2, 2015.

      AZOY G. Whitney., 1982. Buzkashi : game and power in Afghanistan. Philadelphie, University of Pensylvania.

      CAILLOIS Roger, 1958. Les jeux et les hommes. Paris, Gallimard.

      CASSIDY Rebecca, 2002. The Sport of Kings : Kinship, class and thoroughbred breeding in Newmarket. Cambridge : Cambridge University Press.

      CASSIDY Rebecca. 2007. Bon sang ne saurait mentir, Ethnologie française, vol. 37, 2.

      CASSIDY Rebecca, LOUSSOUARN Claire and A. Pisac (eds.) 2013. Qualitative Research in Gambling : Exploring the production and consumption of risk. London : Routledge.

      DAGRON Gilbert. 2011. L’hippodrome de Constantinople. Paris, Gallimard.

      DIGARD Jean-Pierre. 2001. Les Courses de chevaux en France : un jeu/spectacle à géographie variable, Études rurales, n° 157-158 : 95-106.

      DIGARD Jean-Pierre. 2003. Les animaux révélateurs des tensions politiques en République islamique d’Iran, Études rurales, n°165/166 : 123-131

      ETHNOLOGIE FRANCAISE. 2011. La diffusion des sports. 4.

      ETHNOZOOTECHNIE. 2008. Histoire des compétitions équestres et des courses, n°82, 198 pages.

      GEERTZ Clifford. 1980, Jeu d’enfer. Notes sur le combat de coqs balinais, Le Débat, n°7 : 86-146.

      GOODE David. 2007. Playing with my dog, Kate : an ethnomethodological study of canine-human interaction. West Lafayette, Purdue University Press.

      HAMAYON Roberte. 2012, Jouer. Etude anthropologique à partir d’exemples sibériens. Paris, La Découverte.

      HARAWAY Donna. 2008. When species meet. Minneapolis, Minnesota University Press.

      HUIZINGA Johan. 1938/1988, Homo ludens, essai sur la fonction sociale du jeu. Paris, Gallimard.

      MONTIGNY Anie. 1999. Ses jambes sont des ailes : le dressage de la chamelle de course, in JAMARD Jean-Luc, MONTIGNY Anie et François-René PICON (dir.) Dans le sillage des techniques, hommage à Robert Cresswell, Paris, L’Harmattan : 391-417.

      RENESSON Stéphane, GRIMAUD Emmanuel et Nicolas CESARD. 2012. Le scarabée conducteur. Le jeu de Kwaang, entre vibration et coopération, Terrain, n°58 : 94-107.

      SAUMADE Frédéric. 2008. Maçatl. Les transformations mexicaines des jeux taurins. Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, coll. « Corps de l’esprit ».

      VAN GENNEP Arnold. 2015. Les jeux et les sports populaires de France, édité par Louis-Sébastien FOURNIER, Paris, Editions du CTHS.

      WENDLING Thierry, PLATTET Patrick, VATE Virginie. 2013. La prise du don. Jeux rituels et prix dans le Nord-Est sibérien. In Katia BUFFETRILLE et al. D’une anthropologie du chamanisme vers une anthropologie du croire. Paris, Etudes mongoles et sibériennes : 483-514.