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Pour citer cet article :

Brahim Labari, 2006. « SAOUDI Nour-Eddine (dir.), 2005, Femmes-Prison. Parcours croisés ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/SAOUD­I-Nour-Eddine-dir-2005-Femmes - consulté le 10.12.2016)
 

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Brahim Labari

Compte-rendu d’ouvrage

SAOUDI Nour-Eddine (dir.), 2005, Femmes-Prison. Parcours croisés

SAOUDI Nour-Eddine (dir.), 2005, Femmes-Prison. Parcours croisés, Rabat, Editions Marsam. Préface de Fatema Mernissi (Synergie civique).

(Compte rendu publié le 15 décembre 2006)

Pour citer cet article :

Brahim Labari. SAOUDI Nour-Eddine (dir.), 2005, Femmes-Prison. Parcours croisés, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/SAOUDI-Nour-Eddine-dir-2005-Femmes (consulté le 15/12/2006).

Au Maroc, on n’en finit pas de questionner les mystérieuses années de plomb (1960 - 1990) au cours desquelles les autorités ont emprisonné des milliers de citoyens pour « délit d’opinion ». Les éditions Marsam publient depuis quelques années des ouvrages historiques où il s’agit d’expliquer sans accabler, d’alerter sans dénigrer. L’ouvrage « Femmes-Prison » fait partie de ces livres qui déroulent l’Histoire longue à travers l’histoire de celles et ceux qui ont vécu une succession d’événements, souvent douloureux. La pédagogie consiste à transmettre aux générations contemporaines les méandres d’une époque de plomb avec laquelle il convient de rompre. Ce livre est issu d’un travail collectif coordonné par un ex-prisonnier et composé essentiellement de témoignages rendant hommage aux femmes combattantes de la liberté, tisseuses d’un Maroc réconcilié avec lui-même. Ce collectif, regroupé autour de « Synergie civique » dirigé par Fatema Mernissi, entend restituer au Maroc des profondeurs ses lettres de noblesse. Ce n’est pas un énième livre de politologie mais la restitution de vécus dans l’univers carcéral et des résistances familiales aux endurances des leurs.

Quand le regard du politiste se fixe sur un procès politique, sa formation lui commande de s’en tenir à la nature du système politique et aux modes de légitimation du pouvoir : l’enfermement, l’emprisonnement et la torture seraient, suivant ce regard, les effets manifestes d’un mode de gouvernance reposant pour l’essentiel sur la répression. Les années de plomb au Maroc ont fait l’objet d’une abondante littérature inspirée par la science politique [1]. Le contexte de ces années, même arbitrairement daté, est reconnaissable au rétrécissement des libertés publiques et à la violence politique dirigée contre les organisations politiques et syndicales de gauche.

Le livre s’ouvre sur le rappel condensé de ces années de plomb avec leur cortège d’arrestations, d’emprisonnements ou de représailles (12 pages). Nour-Eddine Saoudi y rapporte les événements les plus marquants de cette période. L’auteur rappelle que les réunions politiques ou syndicales se faisaient clandestinement ou ne se faisaient pas du tout, étant donné que tout le monde avait peur de tout le monde, chaque citoyen étant vu comme un potentiel agent secret : « Le palais redéployait l’action des appareils sécuritaires de l’Etat en diversifiant les procédés de terrorisation des dirigeants les plus actifs, en élaborant les complots à leur encontre » (p. 16)

Durant ces années de plomb, on dénombre des centaines de procès, des dizaines de simulacres de coup d’État... Le tout pour justifier la répression, les arrestations, emprisonnements et autres tortures de très nombreux citoyens.

La posture du politiste montre ses limites quand elle ne prête pas une attention suffisante aux microscopies des rapports entre les prisonniers et les membres de leurs familles, notamment les femmes : « L’arrestation d’un militant politique au Maroc entraîne souvent des conséquences inimaginables pour son entourage, parents et amis (...) Par leur sensibilité et leur émotivité particulières, les mères, les épouses et/ou les sœurs sont généralement les plus affectées par ce douloureux événement qui dure parfois de nombreuses années » (p. 8)

Le travail ethnographique, parce qu’il rapporte des témoignages pour verbaliser le réel, comble la lacune en mettant en première ligne les « bâtisseuses » du Maroc citoyen — pour reprendre les termes de Fatema Mernissi, la préfacière de ce livre.

L’Histoire officielle a maltraité / sous-traité les femmes dans cette phase noire du Maroc et le livre a le mérite de réparer cet affront. La libération de la parole, la passion de narrer la part des femmes dans l’épreuve de l’emprisonnement des leurs sont incontestablement le point fort du livre. Aucune rancœur dans les témoignages, mais simplement l’amour que ces femmes, ces sœurs portent à leurs fils ou à leurs frères, avec en arrière-plan l’incompréhension face à l’absurde, face à l’arbitraire.

Il y a certainement du pathétique et de l’émouvant dans l’hommage rendu par ces ex-prisonniers à celles qui les ont soutenu jusqu’au bout de leur peine comme l’auteur de ces lignes, citant le poète grec Seferis :

« Ô mères, votre saga, vos sagas, nous permirent de résister et de durer pour qu’au jour d’aujourd’hui nous puissions témoigner. Ô mères courages, allègeuses de nos peines, tisseuses de notre résistance et ciels tutélaires de notre mémoire de fils, pas toujours filiaux, et de citoyens pas toujours citoyens » (p. 53).

Un autre ex-prisonnier revient sur les conditions de sa captivité : alors que sa mère et ses sœurs ont tenu tête aux policiers lors de sa traque, son père, ayant été rejoint à son travail, n’a pas résisté aux menaces des agents et a fini par livrer son rejeton. S’ensuit une scène de ménage où la mère lance au père :

« Traître, voilà ce que tu mérites (poignard à la main et s’apprêtant à le poignarder) ! lui lança-t-elle à la figure d’un air quasi hystérique - Alors que moi je me suis débattue comme une tigresse contre les policiers durant plusieurs heures, monsieur - qui est censé défendre la famille - est allé stupidement leur livrer mon fils le plus cher » (p.33).

Les itinéraires des militantes sont restitués dans toute leur épaisseur avec une économie de mots remarquable. En simplifiant cette restitution, on pourrait dire que le militantisme féminin en faveur des prisonniers se déploie dans les registres suivants :
- Le confort moral : face à la peine endurée et à endurer, les paroles féminines de confort ne manquent jamais, les actes aussi. Même quand l’espoir meurt, une pensée rejaillit comme dans ce témoignage à la mémoire d’un oncle : « Le plus dur de cette période est la nouvelle de l’exécution de mon oncle Brahim, commandant dans l’armée royale, au lendemain de la tentative de coup d’Etat militaire de Skhirat contre le roi Hassan II, le 10 juillet 1971. J’étais dans la cuisine en train de préparer le petit déjeuner, écoutant la radio. Et j’entendis cette nouvelle...j’étais allée dans la rue, paniquant et criant : Brahim ! Ils ont tué Brahim ! C’était vraiment insupportable. Nous ne savions rien du tout, et nous étions seules en tant que femme de la famille » (p. 86).
- La protection, y compris en période de clandestinité : protéger un proche traqué par la police est une vertu féminine qui fait encourir aux protectrices un réel danger de représailles.
- La foi et la prière font certes partie d’un registre d’imploration et non d’action, mais ces deux « recettes » dénotent une solidarité de cœur avec les prisonniers.
- La persévérance dans l’attachement à ses proches : l’épreuve de la prison n’altère pas les liens familiaux, elle les fructifie. Le sujet/citoyen subversif du point de vue du Makhzen est avant tout un frère ou un fils martyr selon les mères et les sœurs de ces âmes damnées. Le bandit déviant devient un « dommage collatéral » d’une machine à incriminer qui appelle la solidarité de toutes. Cette solidarité ressentie est même la flamme qui retient et détient l’espoir d’une vie dans le noir, des jours qui se suivent et qui se ressemblent. Ainsi cet ex-prisonnier témoigne dans ce sens : « j’ai maintenu ma vie, vaincu mes terreurs et reconstruit mes espérances, pour toi, Oussamandela, mon fils, pour toi, Nouha, ma fille chérie » (p. 59)
- La fidélité et la loyauté en amour et en amitié illustrent tout simplement le lien citoyen d’un monde meilleur. En témoigne le périple de cette autre militante pour accompagner le calvaire de son mari. De tentative en tentative pour connaître le lieu de sa détention et lui rendre visite, elle continue à « harceler » les geôliers dont l’un d’eux finit par « confesser » : « Voyez-vous Madame, votre mari s’obstine à s’attirer des ennuis en fréquentant ces gens (lui montrant une photo où il figurait avec les leaders socialistes marocains dont Mahdi Ben Barka) ». Et l’intéressée de rétorquer : « Vous avez bien des enfants, de la famille, des amis. Et bien figurez-vous que ce sont là les nôtres ! » (p. 96).

Le livre n’est pas seulement dédié aux femmes en tant que compagnes d’infortune des prisonniers, il est aussi celui des témoignages de ces femmes qui avaient fait, elles aussi, la dure expérience de l’emprisonnement. Il en est ainsi de cette « mère qui a accouché sous la torture » (p. 139). Dite Oum Hafid (la mère de Hafid), son seul crime est d’avoir été l’épouse d’un militant socialiste. La place manque pour relater les souffrances éprouvées, mais une partie du témoignage de cette prisonnière face à « ses gardiens » révèle la cruauté d’un monde grondant : « Je les suppliais et leur disais que j’étais en gestation et que je risquais d’accoucher d’un moment à l’autre. Ils me répondaient : Meurs si tu veux mourir, cela ne nous concerne pas. Peut-être ta mort sera mieux pour toi ! Cette scène est particulièrement éprouvante pour les femmes détenues avec moi... »

La question de la réconciliation parcourt de bout en bout les témoignages qui convergent vers la nécessité de tourner la page dans une sorte de grand pardon. C’est là une problématique controversée de l’ouvrage en ce qu’il pourrait laisser supposer que les responsables vivants des exactions commises n’auraient pas à rendre compte de leurs agissements passés.

Il manque assurément une conclusion comme synthèse des différents témoignages et l’esquisse d’une hypothèse sur l’avenir du Maroc à l’aune de l’œuvre de ces bâtisseuses. Nonobstant, le livre se lit comme un roman noir, gris et rose.

 
 

Notes

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[1] Cf. par exemple les ouvrages de DALLE Ignace, 2001, Le règne de Hassan II (1961-1999). L’espérance brisée, Paris, Maisonneuve et Larousse et le plus récent VERMEREN Pierre, 2006, L’histoire du Maroc depuis l’indépendance, Paris, La Découverte.

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Brahim Labari
SAOUDI Nour-Eddine (dir.), 2005, Femmes-Prison. Parcours croisés,
Comptes rendus d’ouvrages.