Résumé

Comme la notion plus globale d’ambiance, les atmosphères météorologiques sont difficiles à définir. Pourtant, elles font partie intégrante de notre sens de l’environnement, des scènes sociales et des lieux où nous vivons tous les jours. L’auteur se présente tout d’abord comme témoin de cette expérience quotidienne, que ce soit personnellement ou lors de ses enquêtes sur le terrain, il choisit ensuite de décrire trois scénarios : la pluie, le brouillard et la neige pour développer son propos.

Mots-clés : météo, climat, ambiances, atmosphère, neige, brouillard

Abstract

The weather, an atmosphere

Like the more general notion of ambiance or atmosphere, weather atmospheres are difficult to define. Yet they are an integral part of our sense of the environment, the social scenes and the places we live in every day. Taking first as a witness himself to this daily experience, either personally or during his field surveys, the author then chooses three scenarios : rain, fog and snow.

Keywords : weather, climate, ambiances, atmosphere, snow, fog

Sommaire

Ethnographier ce que nous fait le temps qu’il fait

Pourtant évidente pour qui la vit à un moment, partagé ou non, l’ambiance est difficile à cerner et délicate à analyser (le ressenti des participants à un instant précis peut être très différent de l’un à l’autre). C’est un « objet » anthropologique discret qui ne va pas de soi et une conjonction subtile d’éléments : comment les identifier et les hiérarchiser, en démêler l’imbrication ? Les deux citations suivantes en indiquent bien la difficulté : « Une ambiance est une synthèse pour un individu, et à un moment donné, des perceptions multiples que lui suggère le lieu qui l’entoure » (Adolphe 1998 : 7) et « Quels sont les paramètres d’une atmosphère ambiante, synthèse fine mais floue des signes précis mais trop diversifiés et ténus pour être isolés et relevant de registres perceptifs différents ? Une nuance d’obscurcissement, une lumière allusive, un léger décalage de température forment un tapis de signes pris dans un ensemble » (Nahoum Grappe 1997 : 17).

C’est à partir de cas empruntés à des scènes urbaines, à l’art et aux interactions sociales que des chercheurs se sont récemment employés à appréhender ces ambiances [1]. Mais qu’en est-il du côté de l’environnement ? Il y a bien les paysagistes qui nous parlent d’ambiances paysagères mais ils ont du mal à être plus précis et ne vont pas plus loin que l’utilisation de cette locution de façon incantatoire.

Et en ce qui concerne le temps qu’il fait (c’est-à-dire la météo) ? Bien que grande pourvoyeuse d’ambiances, et par ailleurs s’imposant pourtant quotidiennement au regard et au corps du fait de sa répétition même et de sa banalité (la météo affecte tous nos sens, elle est « polysensorielle », on se dévêt ou on se couvre, etc., bref on y réagit et on s’adapte), les ressentis individuels face à la météo ne se laissent pas aisément « décortiquer » ni expliquer. Sauf, bien sûr, lorsqu’un type de temps se montre excessif, mais on y reviendra. Nous privilégierons ici les types de temps que j’appelle, en empruntant à un titre de Pierre Sansot, les temps de peu (Sansot 1991) ceux des demi-saisons, et comme, dans la mode, on parle de vêtements de printemps ou d’automne.

Il est des individus dotés d’une sensibilité plus ou moins développée au temps qu’il fait. Ce sont ceux, qu’avec de proches collègues et complices, nous appelons les météophiles. Positivement ou négativement, la météo les imprègne. Dès leur réveil ou presque, elle habille la journée qui s’annonce, et, symétriquement, au sens propre comme au sens figuré, nous nous habillons du temps qu’il fait. Elle accompagne la journée, lui donne son ton et sa couleur (on parle bien, d’ailleurs, des couleurs du ciel). Mais, à la différence du paysage, lui, stable, toujours à la même place, la météo est capricieuse et labile. Les types de temps déroutent, tour à tour bienveillants ou au contraire hostiles, parfois neutres et sans relief, ni saveur, ni identité saisonnière prononcées. Réitérés, ils sont un peu chaque jour comme des invités-surprises, comme des visiteurs [2], des personnages imprévisibles en même temps que familiers, des partenaires bien souvent déconcertants (malgré les progrès de la prévision météo). Ils sont profondément déceptifs (tout comme les saisons et le climat en général) : nous râlons contre leur inconstance… mais c’est pourtant ce qui fait leur charme. Sur le mode de l’adage bien connu : « Un peuple heureux n’a pas d’histoire », j’aurais envie de poursuivre : … et de même un ciel trop bleu, trop calme, immuable, un temps trop serein.
Une ambiance météo, c’est la conjonction entre un individu, un moment, son activité de l’instant, un lieu, le « grain » de l’air, le ciel, la luminosité, l’ensoleillement ou au contraire l’obscurité (on l’oublie parfois au profit de la seule température, la lumière est déterminante dans la manière dont nous recevons le temps qu’il fait). C’est une alchimie. Elle est d’autant plus difficile à analyser que nous ne sommes pas égaux devant les types de temps, ayant chacun nos préférences, nos attirances, ou notre rejet, voire nos allergies à tel ou tel type de temps. Et puis ces préférences ont aussi une histoire [3]. On sait, par exemple, que jusqu’au XVIIe siècle, c’est le printemps et non pas l’été qui était plébiscité. Une sociologie également car nous sommes influencés de modèles de perception portés par la littérature et la peinture. De façon provocatrice, Oscar Wilde écrivait : « Avant Turner, il n’y avait pas de brouillard à Londres, non parce qu’il n’y en avait pas, mais parce qu’il n’y avait pas encore de peintres et de poètes qui avaient appris aux habitants le charme mystérieux de tels effets » (1986 : 67).

Mais, qu’est-ce, au juste, un type de temps ? Très officiellement, la Météorologie nationale en a identifié cent, que l’on peut identifier dans son Code international du temps présent (1985). Sous sa plume, à chacun ne correspond évidemment pas une humeur, pas à un type d’état d’âme ou à une ambiance, mais un état du ciel. Extraits : « Numéro 43 : « Brouillard ou brouillard glacé, ciel invisible », ou encore : « Numéro 94 : « Chute modérée ou forte de neige, ou pluie et neige mêlées au moment de l’observation ». Les bioclimatologues (également nommés biométéorologues), quant à eux, essayent avec finesse d’identifier et de mesurer ce qu’ils appellent des indices bio-climatiques, bases des ambiances météo : vitesse du vent, humidité, température, etc. Ils opèrent d’intéressantes combinaisons entre ces indices. C’est ainsi qu’officiellement, pour ne choisir qu’un exemple, ce que les bioclimatologues appellent le confort thermique est rapporté à une température de 25 degrés, sans vent ni humidité.
Ces spécialistes, et avec eux des géographes, parlent, mais de façon allusive, comme une simple invitation, comme un simple souhait, de climat vécu, mais ils ne vont pas plus loin [4]. A juste raison, ils en appellent alors à l’art et à la littérature, seules voies selon eux pour parvenir à décrire et à analyser la météosensibilité. C’est ce à quoi s’emploient également et de façon récente des chercheurs en sciences humaines [5], littéraires, géographes, historiens, ethnologues (les sociologues manquant à l’appel…).

C’est une ethnographie que je veux plutôt convoquer et esquisser. Il m’aurait fallu procéder méthodiquement métier après métier, catégorie sociale par catégorie sociale en m’intéressant aux professions les plus exposées, en première ligne, aux prises avec la météo comme les montagnards, les marins, les agriculteurs, les maraîchers et autres viticulteurs, etc. Pour de nombreuses raisons, l’entreprise s’avère délicate. D’abord, aujourd’hui, les innombrables sources d’information, internet, applications renseignant sur la météo du jour et du lendemain [6], tendent à uniformiser la sensibilité aux ambiances météo (Phelouzat et la Soudière 2013). Ensuite, comme ce ressenti touche la sensibilité, voire l’intime, enquêter sur ce sujet, par exemple en milieu rural comme je l’ai fait, est souvent décevant. Néanmoins des collègues s’y sont employés avec succès, tel ce jeune ethnologue travaillant sur le cas des alpinistes (Duez 2016) selon qui la météo est un acteur central dans leur relation à la montagne.

On me permettra d’abord ce témoignage tout personnel. Que me fait, que me dit le temps qu’il fait ? Bien qu’amoureux des temps d’hiver et de la neige (mon premier terrain météo s’est déroulé en Lozère dans les années 1980, je pense être un météophile généraliste, tous terrains), depuis longtemps, je développe avec la météo une connivence très marquée ; entretenue chaque jour, chaque saison, que ce soit chez moi en ville aussi bien qu’à la campagne ou à la montagne. C’est plus fort que moi.

Durant plusieurs années, entre 1994 et 1998, consciencieusement, j’ai tenu un journal météo. Extraits : « Jeudi 20 juillet 1995. Partout, depuis hier, c’est la reprise de la canicule ; on la croyait pourtant définitivement passée. 8 heures 30, en Haute-Loire, on est pourtant à plus de mille mètres d’altitude, un thermomètre affiche : 22 degrés. Retour sur Paris, avec arrêt chez une amie dans l’Allier : il est 14 heures, nous aurions presque eu un peu peur de continuer à rouler tellement la chaleur se faisait pesante. Comme jadis dans les relais de poste ou aujourd’hui dans les pays chauds, cette amie nous offre de l’eau fraîche pour continuer notre route ». « Trois novembre 1995. Paris. Déjà froid, encore chaud, va-t’en savoir… On passe quelques degrés en dessous des (fameuses) moyennes de saison (ne pas dire « normales » !). Sensation d’un léger changement : petit chagrin, léger froid, la nuit qui arrive de plus en plus tôt, Noël qui se profile, l’altérité du monde qui se dit mezza voce avec l’arrivée du froid (mais rien à voir avec l’évocation terrible de l’arrivée de l’hiver chez Primo Levi dans Si c’est un homme). On attaque les mois noirs comme disent les Bretons ».

Évidemment, en tenant cette chronique dans le cadre d’une recherche, avec le parti pris méthodologique décidé pour l’ouvrage qu’alors je préparais (La Soudière 1999), je faisais excessivement exister ces ambiances, jour après jour, comme à l’aide d’une loupe grossissante. Mais, depuis, ce petit exercice (tenir chronique de faits ou d’événements aussi ténus et parfois si discrets n’a pas toujours été aisé, il demande abnégation, régularité et constance), je reste toujours presque aussi attentif et sensible aux humeurs et aux caprices du ciel. Plus qu’un autre ? Autant qu’un autre ? À relire ce journal, il m’apparaît, pour grossir le trait, que je suis tour à tour accordé ou au contraire en désaccord avec la météo du jour et à ce que me promet, déjà, le petit matin. Je l’aime / je ne l’aime pas. La météo me porte, voire me transporte, ou à l’inverse m’agresse, me rend morose ou triste. Je me sens, ou non, en phase avec elle. Je ne sais d’où je tiens cette attention, cette curiosité - pas de mes parents en tout cas, peu sensibles à la nature. Pourtant me reviennent en mémoire, dans les Pyrénées de mon enfance, certains matins radieux, promesse et propices à des excursions, où notre père avait cette heureuse trouvaille : « Mes enfants, il fait un temps de pain frais ».

La météo nous propose et nous promet une palette d’ambiances très contrastées. Chacune émarge à des degrés, à des coefficients de sensations, d’impressions voire de sentiments différents.
À l’un des extrêmes de cette palette, on trouve (trop nombreux à notre goût !) les temps neutres, sans saveur et sans identité affirmée, sans personnalité, interchangeables, sans rapport avec une saison particulière, comme hors-sol. Des temps douteux comme écrivait Virgile. Ce sont, comme un ami proposait de les qualifier : les douze degrés-pluie fine, qui sévissent aussi bien en novembre (un temps de quinze novembre, disait un autre ami) qu’au mois de mars. Pour ma part, je les appelle aussi les temps-chagrin, ils induisent de la tristesse. Alors, la météo ne nous dit rien, le ciel reste muet, il ne (nous) parle pas. Ces types de temps n’en permettent pas moins, mais mezza voce, autour de soi de « faire société », il fait parler, râler ou se réjouir… avec d’autres.
À l’autre, les temps extrêmes, paroxystiques disent les climatologues. Quand ils sévissent, ils s’avèrent alors, eux, largement partagés et amplifiés par les médias. Mais avec de telles situations météo, alors qu’il peut y avoir menace, urgence, drame, crainte ou peur fondées, peut-on encore parler d’ambiances ? Pour qui les vit et les subit, une canicule, un grand froid, des chutes d’eau diluviennes ou des tourmentes de neige (en Lozère) peuvent devenir obsédants, allant jusqu’à prendre toute la place dans le champ de notre conscience. Notre imaginaire en est captif. Avec la météo, alors, on ne peut plus établir de connivences, on ne peut seulement que la subir, voire la haïr. Pourrait s’inscrire dans cette famille d’attitudes la crainte diffuse que nous avons à un degré ou à un autre du changement climatique qui renvoie plus largement à notre rapport au futur de la planète et à l’environnement (La Soudière 2017 : 173-184).
Entre ceux qui suscitent indifférence, et ceux qui provoquent de l’anxiété, se déploient les très nombreux autres types de temps. Porteurs d’ambiances, chacun à sa façon. Il y a le vent, la rosée, les nuages, le grand froid et la grosse chaleur, etc. La liste est longue. On trouve aussi les temps de saison, ceux qui « font honneur au calendrier » comme l’écrivait la marquise de Sévigné dans une de ses lettres (cité par Paul de Saint-Martin 1972 : 67), mais qui sont trop rares, conformes à notre attente à la manière d’un dû, et aux stéréotypes qui s’invitent et imprègnent notre imaginaire. J’en retiendrai trois : pluie, brouillard et neige.

Mais avant d’y parvenir, un paradoxe. Le beau temps ne « fait » pas ambiance. Je veux dire que, du côté de l’art et de la littérature, le mauvais temps fait davantage recette que le beau temps. Les photographes le savent, bien, selon eux le soleil est un grand menteur. Pluie, tempête, orage, nuages et neige retiennent leur attention, les attirent et nourrissent leur envie de peindre ou de raconter. Car le beau temps ne les inspire pas, il se consomme, il ne se prête pas à commentaire, ni à description, ni à récit.

De quelques « météores » : pluie, neige et brouillard

La pluie

Dans sa ville, Lisbonne, dont il arpente inlassablement les dédales, Fernando Pessoa, auteur très sensible aux ambiances urbaines, écrit : « La pluie tombe, par ce froid et triste après-midi d’hiver, comme si elle tombait, avec la même monotonie, depuis les premières pages du Monde. La pluie tombe et semble ployer mes sentiments, qui tournent leur regard borné vers le sol de la ville. La pluie tombe et j’éprouve soudain une détresse infinie d’être un animal qui ne sait ce qu’il est et qu’un peu de chaleur rendrait aussi heureux qu’une vérité éternelle » (1988 : 248). Mais quelques pages plus loin, lors d’un autre moment de pluie, d’une nouvelle « réception » de ce « météore » comme disent les littéraires, cet autre visage de la pluie au contraire l’enchantera et le réconciliera avec la ville, avec lui-même, avec le monde.
Comme tous les autres météores, la pluie est ambivalente, il y a pluie et pluie : quoi de commun entre un crachin breton (en espagnol, tossa, une petite toux), une pissée de lapin, une averse, une pluie battante ou encore au Brésil les pluies abondantes, mais prévisibles, survenant en effet toujours à la même heure ou presque ? Certaines nous importunent, symbole de l’adversité de nos journées ou semaines, nous contrarient, nous affectent, nous nous en protégeons, elles peuvent nous empêcher de sortir ou compromettre une excursion. D’autres à l’inverse, claires, tièdes, amicales, comme certaines pluies d’été, nous portent voire nous enchantent. Non sans raison ni justesse, Jules Barbey d’Aurevilly nous rappelle « qu’il est de belles pluies » (cité par Chouard 1989).
Et puis on trouve des chantres de la pluie. Ils s’avèrent plus nombreux qu’on pourrait le penser. Le chanteur Claude Nougaro en est un, avec sa belle chanson, « La pluie… qui fait des claquettes… sur le trottoir… à minuit… ». Quant à cette Malienne de Paris, à l’entendre, pour elle, la pluie se fait soleil. C’est ainsi qu’elle témoigne dans une émission de radio : « La pluie là-bas, c’est cool… La grosse pluie… sombre… tiède… belle. On est heureux, c’est une source de vie. Au mois de mai, on l’attend, alors je sors dans la cour, je me baigne, je me roule par terre. Pluie tant attendue, on l’entend, ça berce, c’est une musique, ça résonne, ça donne une sensation de bien-être » (La matinée des autres, France Inter, 1991).
Dans mes enquêtes de terrain également, j’ai eu l’occasion de rencontrer une véritable amoureuse de ce météore à tort décrié et stigmatisé : Fernande, la soixantaine, qui travaille au service du curé d’une paroisse de montagne en Haute-Loire. « J’aime la pluie. J’aime quand la nature a sa dose de pluie. Ça lui fait du bien, et à moi aussi, c’est comme si je recevais un cadeau. Quand il pleut, je sors, je vais faire un tour, je suis habituée, ça fait vingt ans que je suis là. Je dis souvent que j’aimerais habiter le nord de l’Écosse ou l’Irlande » (la Soudière 1999 : 84).

Le brouillard

Inquiétant, sournois, menaçant parfois, imprévisible, intouchable, le brouillard nous enveloppe, pénètre jusqu’aux poumons, affecte tous les sens, empêche la vue, égare. On n’a pas le choix de ne pas faire corps avec lui, on ne peut ni s’en prémunir ni s’en protéger comme on le fait avec la pluie ou la neige. Ses défauts même ont su inspirer les cinéastes (Fellini, Fritz Lang, Murnau, Angelopoulos, Mizoguchi). Un beau recueil d’articles a récemment paru sur le brouillard (Becker et Leplatre 2014). On me permettra de me référer au chapitre que j’y avais écrit (La Soudière 2014). C’était en novembre, en Bourgogne, dans un gros bourg de Saône-et-Loire, au matin d’un colloque auquel je participais en 2012. Maisons cossues, hautes grilles fermées, immense bâtiment au centre du bourg, la halle d’un célèbre marché à bestiaux régional (il s’agit de Saint-Christophe-en-Brionais). Je sors pour découvrir le village. Je suis seul. Le temps est au froid. Et soudain, l’invité-surprise est là qui m’attend, je ne l’avais pas senti venir, ni la veille ni durant la nuit : le brouillard. Sans doute dès le petit matin, rimant avec « silence », avec lui s’était déjà installée cette torpeur (mais sans la violence, muette elle aussi, d’une canicule, qui gagne et embrase tout, imparable, et vous étouffe) : une torpeur vide, froide. Épais et parfaitement immobile, sans voix, de cette rue que j’arpente, il dessine un décor où maisons, monuments et église surgissent au-dessus de lui comme s’il les auréolait à leur base, comme ils semblaient sortis et plantés dans un écrin de nuages ou d’ouate. Conjugué avec ce froid précoce de novembre, ce brouillard a maintenu les habitants à leur domicile plus longtemps qu’à l’ordinaire. Certes les quelques magasins et commerces de la longue rue principale apparaissent comme transis, et ralentie est aussi la marche des quelques rares piétons que je croise. Mais, tout au moins pour moi, à ce moment précis, il embellit tout, transfigurant le banal (simple trottoir, entrée de maison, groupe d’arbres d’ordinaire sans charme particulier). Je progresse un peu comme en état de grâce (le moment compte aussi : je suis seul en ce petit moment de liberté, je me suis échappé l’espace de cette matinée du colloque auquel je participe), et soudain, comme Pessoa, je vois. Je n’y étais pas préparé. Singularisé à l’extrême par rapport aux autres, chaque élément de ce territoire pourtant ordinaire (un bourg de campagne) m’apparait comme détouré, de même que dans certaines cartes postales touristiques des années 1950 où le motif de la carte, monument ou paysage, se détachait sur un fond de guirlande de fleurs.
L’invité du jour, ce brouillard donc, métamorphosait le rapport à l’espace et aux distances car, me faisant changer d’échelle, c’était pas à pas qu’il me délivrait les détails les plus infimes de ces rues que, sans lui, je n’aurais même pas remarqués. Comme la neige, le brouillard n’escamote pas la géographie, mais en en proposant une autre, il la redessine. Car le brouillard est autant lieu que météore ; mieux, au regard de celui qui déambule, il délivre et distille une succession de lieux, de micro-espaces, soudain embellis, magnifiés du seul fait que, comme les cadeaux que l’on distribue aux enfants, lentement, l’un après l’autre, ils nous sont présentés et proposés séparément.
Généralement, le brouillard est mal-aimé. Sans le décider, en tout cas ce matin-là, j’en avais fait, moi, un complice.

La neige

Excepté en montagne (La Soudière 2017), emblème d’une saison, la neige ne nous rend visite qu’en hiver, les ambiances nivales résumant alors et portant à leur comble les ambiances hivernales. Ailleurs que là où elle demeure une réelle contrainte, parfois une hantise (en montagne : tempêtes et avalanches), toute chute de neige est comme débordée par un imaginaire à la fois fort, très riche et largement consensuel. Ce qui la rend presque hors-saison. Je veux en particulier bien sûr évoquer Noël (Perrot 2000), période où nous l’attendons tous comme le dit le titre du film Y aura-t-il de la neige à Noël ? Mais, si elle nous parle d’enfance, elle nous parle en même temps de contrées lointaines, Scandinavie, Canada. Avec l’arrivée de la neige, la ville se métamorphose ; affaibli et assourdi le bruit des autos qui passent au ralenti ; les passants quant à eux bien obligés de composer avec elle, de s’équiper, de marcher avec prudence. Ils peuvent aussi, comme je le fais chaque hiver, repérer les lieux où elle fait de la résistance, où elle s’avère plus durable et plus épaisse, ruelles davantage qu’avenues, squares et jardins publics.

Extrait de mon Journal météo, 5 janvier 1995. La neige descend plus qu’elle ne tombe. À elle toute seule elle constitue un paysage ; et, davantage qu’une précipitation : un matériau, un déguisement aussi. C’est aussi l’irruption de la campagne dans la ville. Cette neige dans la nuit de Paris, c’est l’événement de ce début d’hiver. La plus belle neige est d’ailleurs celle qui est tombée la nuit et que l’on découvre, émerveillé, au petit matin tel un cadeau qui attendait d’être distribué. Éveillé à 3 heures du matin, je l’ai justement sentie qui arrivait, m’intimant sans attendre d’aller lui rendre visite, elle attendait mon hommage. Levé à 6 heures, je suis donc parmi les premiers à sortir pour la saluer. Je me fais un parcours à pied, prends des photos, longe un grand jardin, hélas fermé. De ses grilles on ne peut que scruter son manteau neigeux, seulement contempler la neige, seulement la désirer. Mais voici qu’inexorablement, vers les 15 heures, avec la pluie qui la déflore, survient l’heure de sa défaite, de sa déroute. Elle ne sera plus désormais qu’un souvenir. La magie de la nuit s’était de toute façon déjà dissipée avec le jour.

Vous avez dit : « météosensibilité » ?

Nul psychologue ne sera jamais à même de pouvoir dire quel pourcentage de la population est météosensible. Les chercheurs en psychiatrie en revanche en ont une idée assez fiable en ce qui concerne le nombre d’individus (en France de 5 à 10 % de la population générale), allergiques à la diminution de la durée du jour, au déficit d’ensoleillement et plus largement aux temps très gris, maussades ou pluvieux. Leur malaise, leur mal-être se développe du milieu de l’automne à la fin de l’hiver (durant les mois noirs comme on dit en breton). C’est par la locution : « dépression saisonnière hivernale » (SAD, seasonal affective disorder) que, il y a déjà une trentaine d’années, des chercheurs américains ont baptisé cette affection. Mais, sans doute, à l’inverse, doit-il exister des individus météo indifférents.

Comme « chute », je vous proposerai ces lignes de l’écrivain portugais cité plus haut. À défaut de nous reconnaître personnellement dans son propos, chacun de nous ne pourra, je crois, que se monter convaincu par sa façon, en poète, de parler de ce qu’une collègue a subtilement nommé : le moi-météorologique (Vasak 2007) :

Nous sommes, bien malgré nous, esclaves de l’heure, de ses formes et de ses couleurs, humbles sujets du ciel et de la terre. Celui qui s’enfonce en lui-même, dédaigneux de tout ce qui l’entoure, celui-là même ne s’enfonce pas par les mêmes chemins selon qu’il pleut ou qu’il fait beau. D’obscures transmutations peuvent s’opérer simplement parce qu’il pleut ou qu’il cesse de pleuvoir, parce que, sans bien sentir le temps, nous l’avons senti néanmoins. (Pessoa 1988 : 32).

add_to_photos Notes

[1Outre les recherches pionnières et les intuitions en la matière de l’historienne Véronique Nahoum-Grappe, lire le très riche numéro de Communications (2018) « Exercices d’ambiance » .

[2C’est ainsi qu’avec une grande finesse Marcel Proust parle de la visite de la météo, chaque matin dans sa chambre, avant même que de se lever : cf. Jean-Pierre Richard 1999 (« Proust météo », p. 107-119).

[3Je renvoie ici aux travaux d’Alain Corbin (2013) et à ceux de Christophe Granger.

[4Sauf quelques chercheurs tels Jean-Pierre Besancenot (1990) ou Christian Delfau, (1986).

[5La liste est longue : indiquons la collection « Météos » aux éditions Hermann (ouvrages sur les représentations littéraires et artistiques du brouillard, de la pluie, de la neige, les saisons) ; voir aussi l’ouvrage récent dirigé par Alain Montandon (2018) ; ou encore le numéro 101 de la revue Communications (2017). Je renvoie enfin, à l’EHESS, au séminaire Perception du climat, co-dirigé par Anouchka Vasak (littéraire), Martine Tabeaud (climatologue), Alexis Metzger (géographe) et moi-même.

[6Voir l’ouvrage dirigé par Karin Becker et Olivier Leplatre (2014)

library_books Bibliographie

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BECKER Karin et LEPLATRE Olivier (dir.), 2014. La brume et le brouillard dans la science, la littérature et les arts. Paris, Hermann, collection « Météos ».

BESANCENOT Jean-Pierre, 1990. Climat et tourisme. Paris, Masson.

CHOUARD Robert, 1989. Promenades en Normandie avec un guide nommé Jules Barbey d’Aurevilly. Condé-sur-Noireau, Éditions Charles Corlet.

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DE LA SOUDIÈRE Martin, 1999. Au bonheur des saisons. Voyage au pays de la météo. Paris, Grasset et Fasquelle.

DE LA SOUDIÈRE Martin, 2014. "Il brume sur le village", in BECKER Karin et LEPLATRE Olivier (dir.), 2014. La brume et le brouillard dans la science, la littérature et les arts. Paris, Hermann, collection « Météos », p. 557-561.

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Pour citer cet article :

Martin de la Soudière, 2019. « La météo : question d’ambiance ». ethnographiques.org, Numéro 38 - décembre 2019
Approche anthropologique des changements climatiques et météorologiques [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/2019/Soudiere - consulté le 30.07.2021)
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