Incidents heuristiques et autres empêchements. L’ « après-terrain » à l’époque du politiquement correct

Résumé

Les incidents bénéfiques, lorsqu’ils arrivent, viennent compenser des sources permanentes de malaise qui constellent la vie du chercheur et brident son action. Aux entraves d’ordre économique, institutionnel, académique viennent s’ajouter des résistances d’ordre psychologique et moral liées au respect du secret, à l’exigence de ménager son entourage professionnel, à la nécessité de ne pas blesser des sensibilités qu’on qualifiait autrefois de "minoritaires". Elles sont liées aussi à la fragilité même du chercheur, qui se laisse décourager par les critiques et les silences éventuels qui accompagnent sa production. Tenu, de surcroit, de ne pas évoquer des situations embarrassantes ou portant préjudice à l’image de ses informateurs, l’ethnologue a parfois le sentiment d’être un chercheur d’or à l’envers qui garde les cailloux et jette les pépites. Sa disposition à l’autocensure, incorporée comme une sorte d’habitus, peut le pousser à sacrifier d’entrée des sujets pourtant prometteurs.

mots-clés : statut du chercheur, gestion du pouvoir académique, déontologie, entraves à la recherche, logique éditoriale, textualisation, rivalités professionnelles.

Abstract

Under the watchful eyes of one’s peers : the tribulations of a researcher in an era of political correctness

Sources of concerns and discomfort that beset the life of the researcher, and restrain his work, are manifold, although productive incidents, when they occur, tend to counterbalance these problems. In addition to economic, institutional and academic impediments, the research can be subject to psychological obstacles embodied in moral concerns for respecting secrecy, treating one’s professional colleagues with consideration, or the need to respect the sensitivities of so-called “minorities”. These obstacles can also relate to the researcher’s vulnerability, and his tendency to let himself be discouraged by the criticism or silence of his peers. As the ethnologist is determined not to bring up situations that may be embarrassing or harmful to the image of his informants, it can feel as if he was a gold-miner keeping the stones while throwing away the nuggets. A tendency to self-censorship, a sort of habitus, may lead him to sacrifice promising subjects from the outset.

key words : status of the researcher, management of academic power, deontology, obstacles to research, editorial logic, textualisation, professional rivalry

Sommaire

Mutilations qualifiantes

Je commencerai par un incident heureux. J’avais un rendez-vous avec un chasseur qui habitait dans un bourg perdu des Alpes Piémontaises, un de ces bourgs au fond des vallées où le soleil n’arrive qu’en été et à dose homéopathique. J’étais content de le rencontrer parce que, contrairement aux “informateurs” qui m’avaient été présentés par la voie officielle, il avait l’air de ne pas pratiquer la langue de bois. Je l’avais repéré lors d’une réunion des chasseurs du « Consorzio » [1]. Il s’était illustré, au beau milieu de la séance, par une proposition surprenante : « Nous pourrions nous cotiser pour réaliser une cagnotte. Elle servirait pour les frais d’avocat au cas où… par mégarde… on devait commettre quelques irrégularités… ». Les gens ont ri, mais lui, il avait l’air de parler sérieusement. Lors de notre prise de contact il m’avait présenté son père, un petit monsieur de quatre-vingt-treize ans, bien connu dans la région en raison de son talent de piégeur, de chasseur et d’accompagnateur occasionnel de l’aristocratie savoyarde, y compris du roi. Mais sous prétexte que le talent de piégeur se transmet de père en fils (« donne-moi une ficelle et moi je t’attrape n’importe quoi… »), ce vieux père était resté dans l’ombre. Arrivé dans la maison j’étais attendu, mais Monsieur Luciano n’était pas là : « Nous sommes désolés mais… bon … ils sont passés ce matin et ils l’ont amené au commissariat. C’est rien hé, juste pour l’histoire d’un chamois qui… enfin bon… C’était avant l’ouverture. Juste avant hé, même pas une semaine… ». Pour me consoler, on m’a donc fait asseoir entre le vieux père, qui s’appelait Angelino, et son petit-fils, censé continuer la tradition mais encore à ses premières armes. Peu de chances donc, avec un homme à la mémoire périclitante d’un côté, un dilettante de l’autre, d’affiner mon portrait de la tradition locale. J’avais déjà remarqué, bien évidemment, que Monsieur Angelino avait une main en bois, et d’ailleurs cela avait fait presque le premier argument de notre rapide conversation : « Vous voyez, il a perdu sa main pendant la guerre de 14-18 et pourtant il a réussi à nourrir toute la famille. Un peu de campagne, oui, mais surtout la chasse, le piégeage… ». Pendant que Monsieur Angelino sortait avec beaucoup de peine quelque vieille réminiscence difficile à replacer sans les mises au point de son petit-fils et que le jeune homme me donnait des informations conventionnelles sur le plan de tir adopté par le « Consorzio », mon esprit, qui sait pourquoi, était attiré par cette main. Tout à coup je me suis dit : « Tiens, c’est drôle, dans l’autre vallée aussi le piégeur, celui qui a fait étudier son fils avec l’argent des truites vendues au restaurant, celui qui gère les relations avec les notables de la plaine, est un manchot ».

Or, je ne veux pas dire que, dans chaque vallée alpine, ceux qui assurent les relations entre les chasseurs du coin et les chasseurs invités ont une main en bois. Je dirai en revanche que cette coïncidence a fait précipiter au sein d’un même schéma toute une série de constats épars que j’avais réalisés, sans trop m’y attarder, au fil de mes enquêtes ethnographiques et de mes lectures. Mais ici je dois donner quelques informations supplémentaires. Il me faut d’abord préciser que pendant plusieurs années, au cours de mes recherches dans les Alpes et en Corse, il m’est arrivé de rentrer en contact avec ceux qui, pour jouer avec les catégories anthropologiques, pourraient être qualifiés de “derniers chasseurs-cueilleurs des campagnes méditerranéennes”. Il y a encore quelques années, jusqu’à l’avènement de la civilisation post-rurale [2], il était courant de trouver dans n’importe quel village des “spécialistes du sauvage” exploitant les ressources spontanées délaissées par les agriculteurs et les éleveurs. Sortes de tricksters, à mi-chemin entre le braconnier, le guide, l’herboriste et le guérisseur, ils vivaient souvent aux marges du village, dans les dernières maisons à la lisière de la forêt. C’est vers ce genre d’ "hommes des bois" que l’on me renvoyait systématiquement lors de mes enquêtes consacrées – comme je l’annonçais aux représentants locaux - au « sentiment de la nature dans l’univers des chasseurs » (« Vous devriez rencontrer Dominique. Alors lui… C’est un type assez spécial eh, vous n’avez qu’à voir sa maison… Mais s’il a envie de vous parler… »). Cela commença comme une sorte de pari. Après avoir constaté la coïncidence que je viens d’évoquer (deux manchots à la tête de deux équipes de chasse mélangeant des ruraux du coin et quelques notables de la plaine), je me mis à chercher dans ma mémoire des situations analogues. En élargissant la notion de mutilation à d’autres formes d’inachèvement physique ou social, je trouvai facilement beaucoup d’occurrences similaires, et pas seulement dans mes souvenirs. D’abord, dans la littérature cynégétique, où les motifs du borgne qui tire comme un dieu ou du manchot qui a la précision d’un Guillaume Tell sont de véritables clichés. Et après, en changeant d’échelle, je repérai cette même configuration dans le folklore et la mythologie, et plus précisément dans la notion de « mutilation qualifiante » forgée par Georges Dumézil pour expliquer le sens des mutilations qui caractérisent certaines figures de la mythologie indoeuropéenne ou les héros fondateurs de la civilisation romaine. Je terminais cette étude (Dalla Bernardina, 2004) en rappelant les causes matérielles susceptibles d’expliquer ces récurrences (après la guerre les mutilés sont nombreux. Inaptes aux travaux des champs, il faut bien qu’ils se recyclent quelque part). J’insistais aussi sur le fait qu’au sein du système de représentations occidental opposant culture et nature, domestique et sauvage -opposition magistralement reconstituée par Pierre Vidal-Naquet dans son ouvrage consacré au « Chasseur noir et les origines de l’Éphébie athénienne » (1981) - ces personnages liminaux trouvaient parfaitement leur place. Derrière la cohérence matérielle, fonctionnelle, de cette configuration récurrente, il y aurait donc une cohérence d’ordre symbolique [3].

Bref, l’empêchement initial, à savoir le rendez-vous manqué avec un témoin qui, par la singularité de ses informations, aurait tiré mon enquête du côté du particularisme (de la reconstitution minutieuse d’un profil local), m’a permis d’articuler la phase ethnographique de ma recherche avec une réflexion plus générale qu’on pourrait qualifier d’anthropologique. Empêchement heureux donc, dans ce cas.

Brides, obstacles et autres croche-pattes.

Je vais traiter à présent de ces empêchements malheureux qui, tout en étant constamment sous nos yeux, petits ennuis de tous les jours, font rarement l’objet d’une problématisation. Comme nous le rappelle Clifford Geertz (1996), lorsqu’on pense aux difficultés de notre métier il n’y a pas que le terrain à prendre en compte, avec ses aléas fastes et néfastes, il y a aussi l’après-terrain, avec des embûches d’autre nature. Geertz met en avant les problèmes de textualisation rencontrés par le chercheur, il s’intéresse aux stratégies permettant à l’ethnologue « en tant qu’auteur » d’assurer sa légitimité, de « faire autorité », justement. Il laisse dans l’obscurité, en revanche, les difficultés d’ordre psychologique et contextuel qui peuvent conduire à l’arrêt d’une recherche ou à son avortement [4]. Ces embûches sont liées à des expériences intimes qui, par convention, même si les choses sont en train de changer, restent en dehors du débat scientifique. Cette convention, à première vue, est justifiée : le linge sale se lave en famille, il faut éviter que le champ académique en vienne à ressembler à OK Corral ou à une conciergerie [5]. Constatons cependant le caractère asymétrique de cette consigne : nous donnons de plus en plus d’importance au contexte humain dans lequel nos informations ont été recueillies, nous taisons scrupuleusement, en revanche, les facteurs structurels et événementiels qui ralentissent, au quotidien, l’avancement de notre travail [6]. Nous remercions dans la page d’ouverture nos informateurs, les relecteurs et autres complices, nous jetons le voile sur tout ce qui nous a découragés. Nous n’écrivons pas dans une note de bas de page, par exemple, que : « Cet article a été refusé par la revue suivante : … ». Et pourtant savoir que certaines revues refusent certains articles ne serait pas inintéressant : cela obligerait les rédacteurs à prendre leurs responsabilités [7]. Cela favoriserait aussi, plus largement, l’analyse du système de valeurs, d’intérêts et d’influences (l’analyse du "champ", pour paraphraser Bourdieu et son Homo Academicus 2004) dont la publication d’une recherche est l’émanation. J’illustrerai cette idée par un exemple extravagant mettant en scène un chercheur paranoïaque.

Dans l’établissement universitaire qui m’a recruté, au début de l’été, on peut assister à une sorte de rituel. L’officiant, normalement le doyen, présente les collègues sur le départ en rappelant leurs qualités irremplaçables et en évoquant quelques anecdotes particulièrement amusantes. Émus par tant de tendresse, les futurs retraités racontent des histoires tout aussi délicieuses en montrant leur attachement à l’institution et, implicitement, leur consentement à être mis hors-jeu. Mais imaginons le cas où une victime de ce rituel d’expulsion, bien qu’étourdie par les éloges, se rebelle et, profitant de la circonstance officielle, prenne la posture de l’imprécateur :


— Eh ben oui, je m’en vais. Combien d’entraves ai-je dû surmonter ? Combien de vacheries ai-je dû supporter ? Je n’en pouvais plus de cette ambiance malsaine. Les tâches administratives ? Un expédient pour narcotiser les vrais chercheurs. Les laboratoires ? Des sectes, des machines pour assurer les promotions internes. J’ai eu de la chance, c’est vrai, qui aurait pu dire que j’aurais un jour un poste à l’université ? Quelqu’un m’a soutenu, heureusement. Mais les autres alors… Je ne sortirai pas de cette salle sans avoir rappelé à quel point Monsieur Untel m’a fait du mal, tout au long de ma carrière, en me faisant passer pour un frivole postmoderne. Et quant à mes publications… elles auraient pu être bien plus nombreuses et bien plus courageuses si je n’avais pas subi l’ostracisme de Madame Unetelle et de Monsieur Untel qui ont monopolisé pendant des années mon domaine de recherche. « C’était pour des raisons épistémologiques », direz-vous. Pas du tout. C’était par jalousie. Je dirai même par méchanceté. Je propose d’ailleurs – ce sera ma dernière contribution – qu’on lance une grande enquête sur la place de la méchanceté dans la gestion du pouvoir universitaire avec les témoignages des victimes et le palmarès des mandarins qui ont brisé le plus de carrières. J’ai cinq noms à proposer, les voilà : je commencerai par…
— Merci, merci beaucoup, conclurait le doyen, on a toujours apprécié l’art du paradoxe, le sens de la provocation, la franchise de cet ami qui est en train de nous quitter.

Si cette scène nous paraît surréaliste, c’est que nous avons intériorisé la norme : si certaines choses se disent, d’autres, inconvenantes, ne se disent pas [8]. C’est aussi que nous naviguons le plus souvent dans l’incertitude. Nous aurions du mal, en fait, à établir si les contraintes que nous percevons comme des entraves à notre recherche sont objectives et légitimes (« Il faut bien qu’il y ait des règles et des garants… ») ou si elles doivent être considérées comme des dysfonctionnements et des interventions arbitraires (« L’institution prend des décisions aveugles », « On cherche à me brider… »). Bref, nous peinons à faire la part entre les obstacles réels et nos délires de persécution. Ce doute, consubstantiel au fait de chercher et de publier, donc inévitable, parasite nos énergies.

La nature des contraintes : les désaveux institutionnels

Une bonne partie des événements malheureux qui affectent l’ “agentivité” du chercheur rentre dans la rubrique « Censures et autres désaveux ». Le désaveu guette le chercheur à tous les niveaux : institutionnel, éditorial… Parfois il précède ses recherches en les tuant dans l’œuf, parfois il les suit. Une des principales sources de désagrément, sur le plan institutionnel, provient des « appels d’offres » lancés par les différents organismes de recherche [9]. L’appel d’offres est une sorte d’ “incident” qui apparaît sur l’écran de notre ordinateur précisément lorsque nous avons beaucoup d’autres choses à faire [10]. Il constitue un cas typique de double bind [11] : le chercheur est censé y répondre pour financer ses activités et enrichir son CV, mais il aimerait bien l’ignorer. Cette réticence s’explique par la forte probabilité que sa proposition, après lui avoir pris pas mal de temps et beaucoup d’énergies, ne soit pas acceptée. S’il se résigne à candidater, l’effort à déployer est d’ordre herméneutique : il faut décoder les intentions de l’émetteur dont le langage est souvent sibyllin : « Que dois-je écrire pour plaire à ce Sphinx ? Quels sont ses penchants épistémologiques ? Qui sont les membres du comité scientifique ? S’agit-il de « naturalistes » ou d’« humanistes » ? Préféreront-ils la langue aseptisée du sociologue (statistiques, modèles, mots d’ordre attestant l’appartenance à tel ou à tel autre courant) ou un style plus fleuri ? L’effort demandé est également d’ordre psychologique, et c’est là que le double bind prend toute son évidence. Pour espérer être retenu, le chercheur doit prouver l’originalité de son projet. Mais si son projet n’est pas accepté, alors qu’il a dévoilé ses meilleures trouvailles, il commencera à craindre que celles-ci réapparaissent, mises au propre ou légèrement maquillées, dans les publications de quelqu’un d’autre. Répondre à un appel d’offres est un risque, ne pas répondre, un acte suicidaire. L’appel d’offres est une sorte d’OPA : il a pour vocation de monopoliser un thème de recherche en reléguant dans l’ombre les candidats qui n’ont pas été retenus. Le chercheur qui ne s’inclinerait pas, qui ferait la sourde oreille, s’auto-exclut du réseau qui vient de se créer autour de son propre objet d’étude. Le chercheur qui reçoit un avis défavorable voit son autorité faiblir et doit gérer la défaite aux yeux de son entourage. Il pourra se consoler en se disant que les appels à projets avaient été décidés en amont, que des mots clés ad hoc avaient été conçus pour le desservir, que certaines équipes avaient été pressenties, des jurys contactés…

Désaveux éditoriaux

Dans des pages très commentées, Jeanne Favret-Saada (1977) rappelle la structure ternaire (et non binaire comme nous avons tendance à le penser) de la restitution ethnographique. Si on parle de quelqu’un (« Les Mayennais sont comme ça, ils croient à ça, etc. »), c’est en s’adressant à quelqu’un. Ce « tu » auquel on s’adresse est bien évidemment un sujet multiple : l’institution, la communauté scientifique, les Mayennais, les membres de notre laboratoire, notre voisin, notre conjoint… Il s’agit également du comité de rédaction auquel nous confions notre écrit pour qu’il soit évalué. Les rapports que nous entretenons avec cette instance sont à peu dire ambivalents. Si l’instance apprécie notre créature, nous trouvons son jugement incontestable. Si elle ne l’apprécie pas, nous réagissons comme la maman du film Bellissima de Luchino Visconti. Persuadée que sa petite est une pure merveille, cette maman optimiste emmène son enfant passer un casting pour le tournage d’un film avec des résultats tragicomiques. Persuadés nous aussi que notre article est “bellissimo” nous acceptons les critiques avec les mêmes difficultés. Parfois nous sommes obligés de reconnaître leur pertinence. Nous restons admiratifs, souvent, face à l’élégance et à l’efficacité des modifications qui nous sont proposées ou à la manière bien argumentée, hélas, de justifier un refus en nous montrant que notre rejeton, malgré ses prétentions, ne volait pas assez haut. Mais en même temps, lorsque le jugement est trop sévère, nous cherchons des indices, des failles, permettant de discréditer le juge. La démarche est typique : « Le monde de l’édition – se dit le chercheur, blessé, pour ne pas accepter la triste réalité – n’est pas fréquenté que par des personnes désintéressées. À côté des spécialistes, on peut ainsi trouver des individus qui n’ont pratiquement rien écrit de leur vie et qui hantent les places rédactionnelles comme des bandits de grand chemin. On les repère par leurs critiques maladroites et leurs suggestions pédantes ». L’évocation mentale du « recenseur félon » a des effets bénéfiques : elle nous permet de nier la médiocrité objective de notre travail : « C’est dommage, mon manuscrit est tombé dans les mains d’un type obtus. Il s’est braqué sur des inepties et a raté la substance ». Pour justifier l’échec on peut aussi invoquer la théorie du complot : « Ils l’ont fait exprès, ils ont envoyé mon texte à deux évaluateurs qui me détestent… ». Que l’on ait affaire à des juges scrupuleux ou à des “squatters des espaces éditoriaux”, le jugement négatif, même lorsque notre ego se porte bien, constitue forcément un facteur dissuasif. En recevant des avis défavorables, nous avons beau couvrir d’insultes les “soi-disant experts”, nous ne sommes jamais sûrs qu’ils aient complètement tort. Et nous commençons à trouver que notre idée, finalement, n’était pas si originale que cela, que la bibliographie, en effet, n’était pas assez riche, que…

Le silence

Pour pousser un ethnologue à abandonner ses recherches, il n’y a pas besoin de donner son avis. Il suffit de se taire. Le silence des collègues est peut-être la sanction la plus redoutable. Je pense que chacun d’entre nous, sauf les célébrités, a le sentiment qu’il pourrait y avoir plus d’effervescence autour de ses travaux [12]. « Dans notre milieu, disent les plus désenchantés, le silence des collègues est la règle ». Mais ce silence ordinaire, parfois, peut devenir ostentatoire et affaiblir le “will to go” [13] du chercheur. Il y a quelques années - voici un incident de parcours - j’ai eu l’occasion d’envoyer à une collègue que j’admire particulièrement un petit ouvrage dédicacé où j’évoquais le rôle important qu’elle avait joué dans l’élaboration de ma problématique. Je n’ai pas eu de réponse. Je lui ai envoyé un second exemplaire à une autre adresse. Pareil. De temps en temps, pour des raisons professionnelles, il m’arrive de la croiser et d’échanger avec elle quelques mots. Par empathie, en l’approchant, j’ai honte de moi. Je me regarde avec ses yeux et je me sens un imposteur, quelqu’un qui se prend pour un ethnologue alors qu’il ne l’est pas.

On peut soumettre ses collègues au silence, on peut aussi les inciter au silence. L’histoire qui suit est encore plus affligeante que la précédente. Elle est arrivée à une chère amie et collègue qui travaillait autour d’un grand anthropologue italien. Elle avait tiré de ses études un premier article qu’elle envoya à une spécialiste, une “vestale” censée tenir vive la flamme de l’anthropologue en question. J’étais présent lorsque l’amie, toute excitée par l’événement, ouvrit la lettre de réponse : « Chère Fulvia (le nom est fictif), je vous remercie pour ce travail intéressant et bien écrit. Le temps est venu, maintenant, de passer à autre chose ». Parfois on a des pressentiments. Parfois les incidents de parcours arrivent sans préavis, comme des camions tous feux éteints en pleine nuit.

La censure intérieure et le politiquement correct.

Ce qui nous amène au thème de l’autocensure. Fulvia est de constitution solide et, malgré le croche-patte de la vestale, a continué à travailler joyeusement autour de son anthropologue préféré. Mais les injonctions de ce genre peuvent faire très mal. Elles vont s’ajouter à d’autres commandes, plus sournoises, que nous introjectons sans même (pas) nous en apercevoir. Elles concernent la mise au ban de certains auteurs (les irrationalistes, les substantialistes, les mystiques, les matérialistes bornés, etc.) à qui on a le droit de piller quelques idées, à la limite, mais sans les citer. Elles concernent le respect de la morale ambiante. Le choix du thème, on le sait, connote le chercheur qui est souvent soupçonné de “frayer” avec son sujet d’étude : « s’il travaille sur ça, c’est qu’il aime ça », a-t-on tendance à penser (comme on le fait aussi, très injustement, pour les bouchers, les gardiens de prison ou les gynécologues). Nous sommes les premiers à soupçonner les autres de “connivence” avec l’objet de leurs investigations. Pour éviter que ces soupçons ne nous soient adressés, nous disposons de plusieurs stratégies : afficher clairement notre neutralité (« je me limite à reconstituer une controverse », « je décris tout juste les points de vue… », « je transcris fidèlement une polyphonie… »), prendre une position militante (« je dénonce les préjugés », « je démonte une idéologie… »), renoncer tout bonnement aux sujets politiquement douteux. Choisir la quatrième option, à savoir braver l’interdit et fouiller dans des zones troubles de l’expérience collective au risque d’être qualifié de réactionnaire, de voyeur, de révisionniste, ne peut que renforcer l’incertitude chronique du chercheur : face à un accueil peu enthousiaste, il ne saura pas établir si c’est à cause de l’argument jugé déplacé ou parce que son travail, effectivement, ne vaut pas grand-chose : « Pourquoi a-t-on rejeté ma proposition ? Parce qu’elle est révolutionnaire ».

Deux exemples issus de mon terrain

Après ces généralisations quelque peu expressionnistes, [14] je passerai à des exemples personnels. Cela me permettra d’illustrer les tribulations psychiques d’un chercheur confronté aux réactions peu flatteuses d’un comité de lecture. Le premier concerne un article (Dalla Bernardina, 2012) consacré à ce que j’avais qualifié de « Taxinomies sentimentales ». Je l’avais proposé à une revue qui m’avait accueilli à plusieurs reprises. J’étais donc assez confiant, d’autant plus qu’une responsable du numéro, officieusement, m’avait exprimé son approbation. Je dois dire que j’étais particulièrement satisfait de ce travail. Je voulais apporter ma contribution à la question des “ontologies” et, plus précisément, au débat autour de la manière dont, dans la tradition occidentale, nous désignons les propriétés des humains et des non humains [15]. Je proposais de prendre en compte, au-delà des aspects cognitifs et symboliques des classifications taxinomiques, leur caractère passionnel et instrumental : si certaines communautés introduisent une différence entre le « hérisson chien » et le « hérisson porc », par exemple, ce n’est pas que pour établir des relations symboliques et mettre de l’ordre dans la nature. C’est aussi pour construire la “mangeabilité” des hérissons : « Tiens, un hérisson ! De quelle sorte est-il ? Ah, quelle chance, c’est un hérisson porc. Je vais le manger ». Si je range les animaux parmi les « machines » comme le faisaient Descartes et Malebranche c’est pour des raisons philosophiques et théologiques, sans doute, mais également pour des raisons utilitaires : manger un être sans âme est “moins indigeste”. Si je range mon chat parmi les « presque-humains », c’est à la fois pour des raisons empiriques (j’ai personnellement constaté sa « presqu’humanité ») et sentimentales (je l’aime beaucoup…). J’allais un peu plus loin : si le militant antispéciste abolit les barrières entre les espèces c’est en faveur des non-humains mais aussi pour se positionner contre une partie de l’humanité. Dans cette “lutte des classements”, l’animal peut devenir un simple prête-nom pour servir des causes extrascientifiques et, à la limite, extra-humanitaires. Je suggérais alors – et c’est cette proposition irrévérencieuse, me suis-je dit par la suite, qui a dû compromettre la publication de mon article – de soumettre à l’observation ethnographique le vécu des collègues portant la double casquette de chercheurs et de militants pour la cause animale (et de travailler ainsi sur la frontière opaque qui sépare les motivations personnelles du chercheur de ses motivations scientifiques). Le refus sec de la rédaction résonna comme une gifle. Je reporte ici quelques fragments du monologue intérieur qui s’en suivit (le « vous » à qui je me réfère dans ces phrases décousues désigne les membres de la rédaction coupables d’avoir refusé mon article) :

« Mais avez-vous seulement compris mes propos ? Je dis que les frontières ontologiques [16], si on les considère du point de vue pragmatique, sont à géométrie variable. Qu’elles changent en fonction du contexte et à la tête du client… Je dis que, là où on cohabite avec des « bêtes à viande », c’est important de savoir si l’animal est un « presqu’humain » ou pas. Et que si on ne le sait plus, s’il n’y a plus de frontière séparant les humains des non humains, on finit par se pendre comme ce pauvre garçon dont vous avez lu l’histoire. Est-ce que c’est plus banal que les articles de XY et de XZ que vous avez pourtant édité sans vergogne ? C’est mal écrit ? D’accord, mais alors laissez-moi faire des efforts pour l’améliorer ». Plus je pensais au bienfondé de mes récriminations plus ma rage montait : « Est-ce que la personne qui a liquidé mon texte connaît vraiment le débat ? Et si elle ne le connaît pas, ce qui est flagrant, qui a armé sa main ? ». Comme on le voit, je cherchais à me consoler en adoptant une posture victimaire : « Pourquoi ce bel article (plus j’y pensais, plus mon article devenait beau) n’a-t-il pas été accepté ? Parce que je porte atteinte à la crédibilité des militants pour la cause animale qui ont aujourd’hui le vent en poupe ? Parce qu’il déséquilibre le discours irénique des zoo-anthropologues romantiques qui voient dans chaque fermier un ami des animaux menacé par les multinationales ? Parce que je me permets d’avancer des doutes sur la bonne foi des chercheurs et d’ironiser sur leur prétention à la neutralité ? ». Tout était bon, finalement, pour délégitimer la sentence de mes juges.

Après avoir reçu ce refus, pendant quelques jours, je déambulais par les rues de Brest le regard perdu, comme le protagoniste du tableau d’Edward Munch, en m’interrogeant sur mes limites personnelles et sur les limites de l’anthropologie critique (à savoir sur l’utilité de passer son temps, comme je le fais, à pointer les contradictions, soupçonner, débusquer).

Mon article trouva une place ailleurs. Dans un premier temps cela me réconforta, suscitant en moi cette même liesse que dut avoir ressentie le vilain petit canard en rejoignant sa nouvelle communauté. Cependant, toujours échaudé par le désaveu, j’attendais avec impatience les réactions de mes pairs et, tout particulièrement, celle des spécialistes de la question animale. Le silence assourdissant qui en suivit prouva que les experts de la première revue n’avaient pas entièrement tort. Le chantier que je venais d’ouvrir et qui était, en fait, un terrain de kamikaze perdit ainsi une bonne partie de son attractivité. Mon projet d’ethnographier les chercheur.e.s engagé.e.s dans la défense des non-humains ne verra donc pas la lumière. D’autres, peut-être, s’y consacreront.

Ethnographier l’obscène

Le deuxième exemple concerne un autre article (Dalla Bernardina, 2015), lié lui aussi à la question des ontologies et qui traite de la zoophilie. J’y poussais aux extrêmes conséquences le projet d’abolir les frontières ontologiques prôné par les disciples de Peter Singer [17]. Je remarquais au passage (c’était une provocation intellectuelle, bien entendu), que si la distance entre les humains et les non humains n’était qu’une construction culturelle comme le prétendent les animalistes, les couples mixtes humain/animal devraient être bien plus nombreux. Je rappelais que la zoophilie, en raison de son caractère scandaleux, finissait par mettre dans l’ombre une réalité moins scabreuse mais tout aussi intéressante du point de vue des sciences humaines : l’univers de la communication physique faite de caresses, d’accolades et de bisous entre les animaux de compagnie et leurs propriétaires. Je concluais avec des considérations d’ordre général à mi-chemin entre les réflexions de Mary Douglas et celles de René Girard, en rappelant les réactions violentes dont les zoophiles font l’objet, violence qui accompagne toute remise en cause de l’ordre des choses et tout aplatissement des différences.

Une des expertises fut particulièrement blessante. Elle se soldait par les propos suivants : « malgré la richesse potentielle du thème, la contribution de cet article reste superficielle et anecdotique et passe à côté de nombreux enjeux et en particulier celui d’une réflexion anthropologique plus poussée dans le contexte contemporain qui se baserait sur des données ethnographiques plus explicites. Sur la forme le texte est bien écrit et ne présente pas de problèmes. Recommandations : refus et remaniement profond avant nouvelle soumission ».

Incapable, comme la plupart des auteurs, de reconnaître la superficialité de mon travail, je cherchai à m’expliquer ce commentaire négatif en avançant plusieurs hypothèses au degré paranoïaque croissant :

1) L’expert est un « positiviste » issu d’un autre horizon disciplinaire (un psychologue cognitif, par exemple, un vétérinaire, un géographe physique… »).
2) L’expert est un moraliste (un puritain peut-être ? Un créationniste ? un théologien ?) qui cache derrière les arguments scientifico-médicaux son horreur pour le monde bestial évoqué dans mes pages.
3) L’expert est un rival ou une rivale sans le moindre fair-play à qui on n’aurait pas dû confier mon texte, quelqu’un qui cherche à m’empêcher d’enquêter sur ses mêmes sujets, quelqu’un que je n’ai pas cité(e) et qui se venge.

Je sais que c’est un raisonnement indigne, mais j’en étais arrivé au point de me demander combien d’argent j’aurais déboursé pour connaître l’identité de l’expert. J’évaluai l’information complète à 200 euros environ (100 euros pour seulement les initiales du collègue malveillant, sa discipline et sa nationalité [18]). Je plaisante, mais ce point est crucial : l’évaluation anonyme des articles est indispensable pour le bon fonctionnement des revues scientifiques [19]. Mais cet anonymat nous laisse sans défense. Savoir qui est à l’origine du rejet pourrait avoir des effets ravageurs : « Ciel, c’était l’anthropologue par définition, mon anthropologue totémique. C’est la preuve que je suis nul ». Mais ça peut avoir des effets cathartiques : « Ah, c’était donc ce fumiste jaloux. Bon, son désaccord m’honore ». « C’était donc eux… les membres de la bande à Unetelle [20]… alors tout s’explique ». Double contrainte, encore une fois.

Les responsables de la revue, heureusement, sauvèrent mon écrit en donnant la priorité au jugement positif. L’article fut publié et eut même la chance d’être signalé par d’autres revues. Mais la coque de mon bateau avait été fissurée. Travailler autour de ces thèmes n’est pas très commode. Au lieu d’être grondé par des donneurs de leçons, on aimerait être soutenu et protégé. Oui, parce que c’est facile de souligner la « richesse potentielle » du sujet et de recommander « plus d’ethnographie ». Et on imagine bien la plus-value qu’on pourrait en tirer : un bouquin à la fois sérieux (plein de témoignages directs et de considérations savantes sur le statut de l’animal) et grand public (« Un anthropologue chez les zoophiles », réadaptation en clé animalitaire des documentaires du genre « Bichon chez les nègres » tournés en ridicule par Roland Barthes) 1957. Mais plonger dans cet univers, au risque d’être pris pour un zoophile ou pour un pornographe, et avec la perspective de se coltiner pendant des mois des séquences visuelles et des propos peu ragoûtants, a de quoi démotiver. Le sentiment de saleté que j’avais cru distinguer dans le propos de mon juge (une simple projection, peut-être) trouvait des échos dans ma perception de l’objet d’étude : ce penchant peu courant pour les amours interspécifiques. Ce jugement implacable, en tout cas, eut une incidence sur la suite des événements. Quelque temps plus tard, les responsables d’une revue qui consacrait un numéro à la notion de « jouissance » me proposèrent de revenir sur la question. Mon cœur n’y était plus.

Peut-on qualifier cet appel explicite à l’abandon d’une recherche d’« incident heuristique » ? Peut-être, dans le sens où l’incident modifie une trajectoire.

Le réel et le pittoresque

Je reviendrai, pour finir, sur l’incident heureux évoqué au début de cet article. Il fut heureux, c’est vrai, mais sur la courte durée. Après sa publication les dynamiques paralysantes que je viens de décrire commencèrent à s’activer. D’abord le silence. Je m’attendais à ce que les auteurs cités se positionnent et que d’autres, stimulés par le caractère pluridisciplinaire de mes références, manifestent leur point de vue. Manque de chance, la seule réaction vint du responsable d’une association pour la gestion psychologique du handicap intrigué par le titre de mon article. Je lui envoyai un tiré à part et nos échanges s’arrêtèrent là. Ce silence sema dans mon esprit les graines de l’autocensure. Ces graines étaient déjà en place, à vrai dire et face au manque de réponses elles se mirent à germer comme des espèces opportunistes. Tout au long de la rédaction j’avais dû lutter contre le sentiment de sombrer dans le pittoresque. Je croyais vraiment avoir vu quelque chose. Mais comment parler de ces porteurs d’handicap recyclés dans des emplois forestiers sans faire de leur handicap un appât narratif ? Comment pointer du doigt ces êtres “incomplets” sans sombrer dans le voyeurisme, dans la mise en scène du “monstrueux”, dans une réplique cynégétique de la Vénus Hottentote ? Et comment illustrer mes propos ? Par un diaporama alignant des témoins boiteux, borgnes et manchots ? (« Voici Monsieur Angelino qui perdit une main pendant la guerre de 1914-1918 et réussit cependant à nourrir sa famille en piégeant les martres et les renards… ». « Voici Monsieur Gerardo. Il est âgé, barbu et borgne comme Odin. Malgré son handicap, il ne rate jamais sa cible » « Une des rares photos de Monsieur Céleste : glabre et efféminé il sait imiter le chant de n’importe quel oiseau »). Le silence donc, l’autocensure, le poids du politiquement correct… D’autres obstacles ont plombé mon élan. Je parlais tout à l’heure des appels d’offres qui légitiment les recherches en les finançant. Or, à une époque où toute recherche doit « servir à quelque chose », que ce soit au développement durable, à la défense de la biodiversité ou à la lutte contre le réchauffement de la planète, peut-on imaginer un appel d’offres soutenant l’étude du rôle symbolique des borgnes et des manchots dans la dialectique culture/nature ? Peut-on présenter décemment un projet « qui nous coûterait un pognon de dingue » [21] sur un sujet tellement dérisoire ? Comme pour la zoophilie, et en dépit de « la richesse potentielle du thème », j’ai finalement suspendu mes recherches en attendant qu’un nouvel incident me donne envie de redémarrer.

add_to_photos Notes

[1La société de chasse réunissant les chasseurs autochtones et quelques « extérieurs », acceptés pour différentes raisons.

[2Une civilisation où, en quelques décennies, les cadres d’appréhension de la nature (et d’intervention dans la nature) ont échappé à une logique rurale datant du néolithique.

[3Ce que j’avais aimé de cette démarche, au passage, c’était son aspect inductif, éminemment ethnologique : du terrain à la bibliothèque, du local au global.

[4Ce n’était simplement pas son but, on ne peut pas tout faire en même temps…

[5Que l’on songe aux réactions scandalisées qui ont fait suite à la parution d’Afrique fantôme où Michel Leiris dévoile, à côté de ses hésitations intimes, l’arrière plan peu glorieux (dans certains cas) de l’expédition Dakar-Djibouti (Leiris 1995). Que l’on songe aussi aux réactions mitigées, pour utiliser un euphémisme, qui ont accompagné la publication (retardée à plusieurs reprises) du journal de Bronislaw Malinowski (1985).

[6Le « nous » que j’utilise dans ces passages est arbitraire. En matière d’approches, de méthodes, de déontologie, la famille des anthropologues est très diversifiée. Loin d’être un « nous œcuménique » comme celui du Pape qui représente la communauté des fidèles, mon « nous » est fragile et autobiographique. Il ne représente que moi-même (en tant que produit/témoin d’un formatage disciplinaire) et l’opinion que j’ai pu me faire des rapports académiques et éditoriaux à partir de mon expérience et de mes observations. Bref, je ne méconnais pas l’existence d’autres cas de figure et mes généralisations n’engagent que ceux qui veulent bien reconnaître leur pertinence. Cela vaut également pour les généralisations qui suivent qui sont tout aussi critiquables.

[7En les soumettant publiquement à la question : « expliquez-nous ce qui n’allait pas dans cette belle étude ».

[8C’est que, pour paraphraser Elias Canetti (1966), nous avons incorporé l’aiguillon que l’ordre hiérarchique plante sur notre dos et que nous cherchons à transplanter, à notre tour, sur le dos de quelqu’un d’autre.

[9Voici une autre généralisation arbitraire. De nombreux chercheurs n’ont rien à reprocher aux appels d’offres, d’autres en font l’économie en toute sérénité. « Un appel d’offres est une procédure qui permet à un commanditaire (le maître d’ouvrage), de faire le choix de l’entreprise (le soumissionnaire qui sera le fournisseur) la plus à même de réaliser une prestation de travaux, fournitures ou services. Le but est de mettre plusieurs entreprises en concurrence pour fournir un produit ou un service. » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Appel_d’offres, vu le 5.4.2020).

[10Il se présente toujours sous une forme alléchante. Pour tomber dans la caricature, on pourrait le comparer à une sorte de SPAM.

[11« Dilemme dans lequel se trouve placé un sujet lorsqu’il ne peut fournir de réponse appropriée à deux ordres de messages contradictoires produits par un ou plusieurs membres de sa famille », Dictionnaire de français Larousse,
(https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/double_contrainte/44542).

[12Là aussi je manque de relativisme et je dramatise.

[13J’ai trouvé cette jolie formule (appliquée aux chiens de traîneaux) dans un ouvrage de Paul-Emile Victor (1987).

[14J’ai surchargé le caractère sombre de ma description en ne commentant que des accidents malheureux. J’oublie ainsi, comme me le fait justement remarquer le relecteur de cet article, qu’à côté de tout cela, « il existe des lieux où l’on parle des travaux des jeunes chercheurs, de ceux des post-doc et des séniors et même des émérites, où on fête la sortie de l’ouvrage d’un collègue, un départ, une arrivée, et où on prend le temps de répondre à une dédicace… ». C’est la raison pour laquelle, tout en écrivant ces lignes un peu amères, je reste bien content de faire partie de notre corporation.

[15De plus en plus complexe et articulé, ce débat orbite autour de l’ouvrage de Philippe Descola (2005).

[16Les frontières qui séparent notre espèces des autres.

[17Je simplifie, je le sais.

[18Sa nationalité m’aurait peut-être donné quelques indices sur son positionnement épistémologique.

[19Si nous acceptons d’évaluer un article (je le fais comme tous les autres. J’ai moi aussi exercé et j’exerce du côté des juges que je suis en train de canarder ici) c’est bien en comptant sur la discrétion du commanditaire.

[20J’alterne le masculin et le féminin pour ne pas faire de différences.

[21Pour reprendre le franc-parler d’un responsable politique haut placé.

library_books Bibliographie

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Pour citer cet article :

Sergio Dalla Bernardina, 2020. « Incidents heuristiques et autres empêchements. L’ « après-terrain » à l’époque du politiquement correct ». ethnographiques.org, Numéro 39 - juin 2020
Incidents heuristiques [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/2020/Dalla-Bernardina - consulté le 29.09.2020)
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