Vingt ans plus tard : retour sur une bérézina ethnologique

Résumé

Au milieu des années 1990, le Service du Patrimoine du Conseil général du Lot-et-Garonne prend en charge le musée de Mézin, réalisé une quinzaine d’années plus tôt par un groupe de bénévoles de ce chef-lieu de canton, et procède à sa restructuration. L’objectif de cette modernisation est de transformer ce musée du local en un musée spécialisé dans l’industrie bouchonnière qui assura, jusqu’aux années 1960, la prospérité de la petite cité. C’est dans ce cadre-là que Véronique Moulinié, alors jeune chercheuse hors statut, est mandatée pour mener une ethnographie des gestes et savoirs nécessaires à la production de bouchons, laquelle doit alimenter la nouvelle scénographie. Or, l’enquête s’avère impossible à réaliser, les bouchonniers refusant, pour la plupart, de parler de leur expérience. Dans cet article, elle analyse les raisons de ce qui est longtemps resté pour elle un cuisant fiasco, autant dû aux particularités du terrain qu’à son inexpérience de la recherche sur commande.

mots-clés : recherche sur commande, industrie bouchonnière, patrimoine, musée, bénévolat, professionnalisation

Abstract

Twenty years later : analysis of an ethnological failure

In the mid-1990s, the Heritage Department of the General Council of Lot-et-Garonne took responsibility for the Museum of Mézin, which was created fifteen years earlier by a group of volunteers from this little town, the administrative center of the canton, and decided to restructure it. The main focus of this modernization was to convert the old-fashioned local heritage museum into a specialized museum, dedicated to the cork-stopper industry that had ensured the prosperity of Mézin until the 1960s. It is against this background that Véronique Moulinié, a young anthropologist with no professional status, was mandated to conduct ethnographic research into the knowledge, skills and technical gestures involved in the cork industry, with the aim of developing the new scenography of the museum. However, with most workers refusing to talk about their professional experience, the survey became impossible to carry out. In this paper, Véronique Moulinié considers the reasons for this failure, which she has long regarded as a major fiasco, and demonstrates their relation both to the peculiarities of the local context and to her lack of experience with commissioned research projects.

keywords : commissioned research project, cork-stopper industry, heritage, museums, volunteers activity, professionalization.

Sommaire

Les ratés du terrain : de la dissimulation à l’analyse

Le Journal d’ethnographe de Bronislaw Malinowski provoqua, lors de sa parution en 1985, une certaine émotion dans le petit monde des sciences de l’homme. Évidemment, découvrir que le grand ethnologue n’était pas moins raciste que ses contemporains, qu’il absorbait force médicaments pour lutter contre des malaises diffus, qu’il passait autant de temps à lire des romans qu’à réaliser son enquête, au moins au début, et qu’enfin, il n’accordait parfois qu’une oreille distraite aux propos de ses interlocuteurs, même les meilleurs, est, il faut bien l’avouer, passablement déconcertant. Cependant, il me semble que le problème que pose ce Journal est plus général : il donne accès, sans fard, à l’arrière-boutique du chercheur. Or, longtemps, celle-ci est restée inaccessible au lecteur. Peu importaient les difficultés, les erreurs, les méprises, les faux pas, les gaffes, seul comptait le résultat. Longtemps, les chercheurs sont restés discrets sur ce genre de mésaventure. Seuls quelques-uns, plus courageux ou plus installés, ont osé leur donner une certaine publicité au point qu’ils sont devenus des classiques que tout étudiant se doit de connaître : Clifford Geertz en butte à l’indifférence des habitants du village balinais où il s’était installé jusqu’à une providentielle descente de police (Geertz 1983), Marc Abélès organisant une fête que boudent ses invités (Abélès 1983), Jeanne Favret-Saada qui, étudiant la sorcellerie dans le bocage vendéen, passe du statut d’ensorcelée à celui de désorceleuse (Favret-Saada 1977). Depuis une trentaine d’années, les difficultés rencontrées sur le terrain sont ainsi passées de l’ombre à la lumière. On a interrogé les Anthropologues en danger (Agier 1997), les Terrains minés (Albera 2001), les enquêtes en milieu difficile (Revue française de science politique 2007 ; SociologieS 2017 ; Civilisations 2015), sensible (Bouillon, Frésia et Tallio 2006) ou simplement rétif (Fournier, Lomba, Muller 2016) que sont la guerre, la prostitution ou encore la prison, pour ne citer que ces exemples. Mais ceux qui se confrontent à des terrains moins périlleux ne sont pas à l’abri des ratages (Bizeul 1999 ; Erikson et Ghasarian 2002 ; Flamant 2005 ; Muller 2007 ; Hervé 2010 ; Rémy 2014 ; Charlier 2015).

Comme tout ethnologue, j’ai été confrontée à diverses difficultés, notamment dans le cadre de mes premiers terrains. Je le suis toujours, du reste. Mais rien de comparable au fiasco que fut ma première recherche sur commande, effectuée en 1998. Pendant une quinzaine d’années, terriblement meurtrie par cette cuisante mésaventure que je n’avais pas su ou pas pu éviter, je l’ai soigneusement cachée, la faisant disparaître de mon parcours, alors assez bref, de recherche : je ne la mentionnais pas dans mon curriculum vitae, et de mes archives et de mes notes de terrain, je me suis empressée de faire un feu qui n’était pas de joie [1]. Je ne l’ai avoué – le mot n’est pas trop fort – qu’en 2011, dans mon mémoire d’habilitation à diriger des recherches (Moulinié 2011). N’avais-je pas pris le parti de retracer mon parcours scientifique sans rien omettre ou dissimuler de mes doutes, de mes découragements, de mes erreurs et bien sûr de mes échecs ? Dans les pages qui suivent, on trouvera donc la chronique de ce qu’il me faut bien qualifier de Bérézina ethnologique mais aussi les analyses que je fis sur le moment – ou du moins celles dont je me souviens encore – et celles que j’en fais vingt ans plus tard. Cependant, ayant, par la suite, beaucoup interrogé le patrimoine, la mémoire et leurs acteurs, il n’est pas certain que ces expériences-là n’aient pas, d’une façon ou d’une autre, influencé le regard que je porte sur cet incident, pour ne pas dire accident, de terrain. Nul ne l’ignore, la reconstitution du passé est toujours éclairée par un présent, lui-même changeant.

Itinéraire d’un musée de province

Plantons le décor. Mézin, 1 500 habitants, est un chef-lieu de canton du Lot-et-Garonne, près du Gers et des Landes, à une quinzaine de kilomètres à peine de Nérac, la sous-préfecture. Au début des années 1980, un musée y ouvrit ses portes, sobrement intitulé Musée de Mézin, sans autre précision. Il se jouait des catégories muséales établies, qu’il enjambait et réunissait tout à la fois, puisque s’y côtoyaient de l’archéologie, du patrimoine industriel et une page de l’histoire politique française. Une sorte de ’trois en un’ qui s’explique par la genèse de ce projet.

ill. 1
Statue du Jupiter de Mézin
ill. 2
Portrait officiel d’Armand Fallières

Un petit groupe de Mézinais, bouchonniers et membres de la société savante locale, avaient uni leurs forces pour mettre en scène les « trésors » de leur petite cité : le résultat des fouilles archéologiques réalisées sur le site de Calès dont le point d’orgue était une statue de Jupiter de 182 cm découverte en 1972 et connue sous le nom de Jupiter de Mézin (ill. 1), l’évocation d’Armand Fallières, 9e président de la Troisième République et natif de Mézin (ill. 2), l’industrie bouchonnière (ill. 3, 4, 5, 6, 7) morte depuis les années 1980 mais qui valut à la ville le titre de « capitale du bouchon de liège » dans la première moitié du XXe siècle. Les créateurs du musée en assuraient bénévolement l’ouverture au public et les visites guidées. Une quinzaine d’années plus tard, le Service du Patrimoine du Conseil général de Lot-et-Garonne décida de le prendre en charge, de le restructurer pour en faire un « Musée du liège et du bouchon ». Il s’agissait de mettre de la rigueur scientifique dans ce « bric-à-brac » et de passer du bénévolat à la professionnalisation. Mais le projet était plus ambitieux encore car on espérait, à terme, que cet important travail permettrait d’obtenir le label « Musée de France ». Une véritable consécration pour ce qui n’était, à l’origine, qu’un musée d’amateurs qui allait ainsi occuper une place de premier ordre dans le paysage muséal du Lot-et-Garonne puisqu’il serait le seul musée technique du département et le troisième musée à recevoir cette distinction. Et l’ethnologie, dans cette affaire ? Cette restructuration devait s’appuyer sur une ethnographie des savoirs et techniques bouchonniers. C’est du moins ainsi qu’on me présenta la situation lorsqu’on me proposa de conduire cette recherche.

ill. 3
Deux gestes techniques masculins : couper en bande…
Arch. Dép. Lot-et-Garonne fonds Freuchet
ill. 4
…et tuber
Arch. Dép. Lot-et-Garonne fonds Freuchet
ill. 5
Deux gestes techniques feminins : trier…
Arch. Dép. Lot-et-Garonne fonds Freuchet
ill. 6
…et compter les bouchons
Arch. Dép. Lot-et-Garonne fonds Freuchet
ill. 7
Un geste mixte : rogner
Arch. Dép. Lot-et-Garonne fonds Freuchet

Belle opportunité que celle-ci, diront peut-être les jeunes chercheurs, tout autant habitués aujourd’hui à prendre en charge des recherches sur commande qu’obligés de le faire. Il n’en allait pas de même il y a une vingtaine d’années. Du moins, cela n’allait pas de soi à mes yeux.

J’y vais ou j’y vais pas ?

Mon parcours avait été assez simple, pour ne pas dire « académiquement » conforme. J’avais obtenu une allocation de recherche qui m’avait tout à la fois permis d’aborder et d’interroger mon terrain librement, sans contrainte extérieure et d’achever mon travail de thèse en quatre ans. Ou, pour le dire avec les mots de Pascale Absi et Guillaume Huet, j’avais vécu « un moment de grande liberté et d’expérience d’une anthropologie déliée de son instrumentalisation » (2007 : 17).

Le manuscrit remanié avait été accepté par les Éditions de la Maison des sciences de l’homme et devait paraître en 1998 (Moulinié 1998a). Parallèlement à ma thèse, mettant à profit mon expérience de manutentionnaire dans une parqueterie, j’avais publié un premier article dans Terrain en 1993 et un deuxième dans Le Journal des anthropologues en 1996, année où je tentais, pour la première fois mais en vain, le concours de chargée de recherche au CNRS. En attendant de décrocher le Graal, mon contrat d’allocataire étant arrivé à son terme, j’avais accepté un poste de professeur dans un lycée privé. D’un point de vue économique, ma situation n’était pas brillante ; elle ne l’était pas plus du point de vue de la recherche. Certes, je mettais à profit le temps que me laissait ma charge d’enseignement pour rédiger d’autres articles (Moulinié 1998b ; 1999), participer à des séminaires et ’tester’ d’autres terrains mais j’avais le tenace sentiment de me livrer à un certain dilettantisme qui n’avait rien de scientifique et qui, je le craignais, finirait par m’éloigner définitivement de la recherche. Il me fallait trouver « quelque chose à faire ». Autrement dit, il me fallait me confronter sérieusement à un nouveau terrain, m’y engager pleinement afin d’en rédiger un rapport, un article. Une ethnographie des techniques bouchonnières qui alimenterait la réflexion des scénographes pourrait peut-être jouer ce rôle-là et me maintenir dans la course.

D’autres raisons me poussaient à accepter. Un chercheur débutant et hors statut peut-il se payer le luxe de refuser un contrat ? Du reste, un chercheur, quels que soient son expérience et son statut, a-t-il moralement le droit de refuser une recherche pour laquelle il est sollicité ? A-t-il le droit de refuser de se confronter à la demande sociale ? Au fond, j’étais ainsi amenée à m’interroger sur la nature et l’utilité du métier auquel j’aspirais.

Certes, je ne m’étais encore jamais aventurée sur les terres du patrimoine industriel. Je n’avais qu’une très vague idée de l’état de la recherche en la matière. Elle se résumait à cette phrase de David Charrasse et Gérard Noiriel : « paradoxalement, c’est au moment où les usines ferment et où les travailleurs sont réduits au chômage que les intellectuels découvrent soudain l’intérêt de la ’civilisation industrielle’ » (Charrasse et Noiriel 1986 : 16). En France, cette notion avait véritablement pris son essor au début des années 1980. Les recherches entreprises avaient la force de l’évidence. Il allait de soi que certaines activités, les bâtiments qui les avaient abritées, mais aussi les machines, les gestes, les représentations qu’elles avaient générées devaient être conservées, que leur disparition serait une perte irréparable. Les ethnologues avaient largement participé à cette vaste entreprise, apportant au musée la matière nécessaire à la conversion symbolique qui est le propre de son action. Mon intervention devait s’inscrire dans le prolongement de cette tradition de recherche. À l’ethnologue, la collecte et la production du savoir. Aux scénographes, la mise en scène de ce savoir, au travers des objets. Une ethnographie des techniques dans le cadre de la restructuration du musée de Mézin s’inscrivait donc dans ce partage tout à la fois strict et classique des tâches.

Par ailleurs, si une ethnographie des techniques ne me passionnait pas, j’espérais que ce terrain me permettrait de continuer à réfléchir sur le travail à l’usine, notamment sur la partition sexuelle des tâches liée au travail industriel à laquelle j’avais déjà consacré un article (Moulinié 1993). En effet, dans les bouchonneries, certains postes étaient occupés exclusivement par des hommes (coupage en bandes, v. ill. 3 ; tubage, v. ill. 4), d’autres par des femmes (tri, v. ill. 5 ; comptage, v. ill. 6 ; finitions diverses) ; rares étaient ceux que l’on pourrait qualifier de « mixtes » (rognage, v. ill. 7).

Cependant, certains arguments, nés de ma courte expérience, m’incitaient à la prudence, pour ne pas dire au refus.

Un chercheur, fût-il ’en herbe’, peut-il accepter de se voir dicter « ses » sujets en travaillant sur commande ? N’est-il pas supposé avoir toute liberté ? N’était-ce pas ainsi que j’avais travaillé pendant quatre ans ? De façon plus pragmatique, une telle expérience aurait-elle sa place dans mon curriculum vitae ? Me servirait-elle à quelque chose ? Et encore, qu’elle ne me serve à rien me semblait un moindre mal car je craignais en réalité qu’elle ne me desserve.

De plus, je disposais de six mois pour mener à bien ce travail. Seraient-ils suffisants pour négocier ma place sur le terrain, procéder aux indispensables recherches bibliographiques et aux lectures diverses et variées, réaliser les entretiens, traiter les données et rédiger un rapport ? J’avais des doutes sur la faisabilité du projet et plus encore sur la qualité de la recherche produite en un temps si court. Au cours de mes recherches précédentes, j’avais appris, parfois à mes dépens, qu’il faut savoir être patient avec les autres mais aussi avec soi-même, accepter de s’engager dans une voie qui peut s’avérer une impasse, changer de direction, emprunter des chemins de traverse, faire de grands et improbables détours avant de parvenir à éclairer les situations qu’on analyse. Tout cela nécessite du temps, beaucoup de temps. Je craignais donc qu’en six mois, je ne sois condamnée à rester à la surface des choses, à survoler mon terrain sans l’analyser vraiment.

De plus, si questionner à nouveau le travail ouvrier n’était pas pour me déplaire – et c’est là un doux euphémisme –, l’approcher par une ethnographie des techniques ne me semblait pas briller par son caractère novateur. Mais une commande se doit-elle d’innover ? De plus, je savais qu’elle ne serait pas simple à réaliser, un processus technique ne se résumant jamais au corps à corps avec la machine et la matière et à ce que l’on peut en dire. Ma double casquette d’ouvrière dans la parqueterie et d’ethnologue me l’avait appris. J’avais encore en tête la difficulté que j’avais eue à décrire certain geste, pourtant simple, qui constitua tout mon travail un été durant, et la frustration que j’avais ressentie, trop consciente que, malgré mes multiples tentatives, mon écriture ne permettrait pas au lecteur de le partager ou de le saisir pleinement. Enfin, et ce n’était pas la moindre des difficultés, il n’existait plus qu’un atelier à Mézin et encore n’y fabriquait-on plus de bouchons. Son propriétaire les achetait au Portugal et procédait à la finition (triage, paraffinage, emballage). Je n’aurais d’autres solutions que de m’appuyer sur les entretiens, sur la mise en mots des gestes.

Comme je l’imaginais, la difficulté fut bien au rendez-vous mais elle n’était pas celle que j’attendais.

Et vogue la galère !

Je n’eus ni le temps ni le loisir de réfléchir à la façon dont j’allais me présenter et présenter ma recherche à d’éventuels interlocuteurs. On le fit pour moi. Et de quelle façon ! Était-ce à la suite d’une visite de chantier que l’on organisait, à intervalles réguliers, pour tenir les habitants informés des progrès de la rénovation ? Était-ce à la suite d’une réunion qui avait rassemblé tous ceux qui s’impliquaient dans le processus de restructuration du musée, autour d’une grande table de la mairie ? Je ne m’en souviens plus. Mais ce que je me rappelle parfaitement, c’est l’apéritif qui avait suivi, offert, en fin d’après-midi, par la mairie. Sur l’esplanade du kiosque à musique, à l’ombre des grands arbres, on avait dressé des tables recouvertes de nappes blanches : on y avait posé boissons et petits fours. Des habitants avaient répondu favorablement à l’invitation ; ils étaient une centaine, si mes souvenirs sont exacts, à attendre des nouvelles du musée ou à « boire un coup », l’un n’excluant, évidemment, pas l’autre. Les prises de parole se succédèrent puis vint le tour de la conservatrice du patrimoine qui profita de l’occasion pour annoncer mon travail, m’invitant à la rejoindre sur ce qui tenait lieu d’estrade. Elle me présenta comme docteur en anthropologie – ce qui était vrai –, et chercheur au CNRS – ce qui ne l’était pas encore [2] –, mandatée par le Conseil général pour réaliser une recherche sur l’industrie bouchonnière. Elle poursuivit en expliquant la méthodologie – le recours aux entretiens –, qui impliquait la participation des Mézinais et la finalité de ce travail – apporter des matériaux au discours muséal afin qu’il soit le plus juste possible. J’avais trouvé cette cérémonie quelque peu étrange et exagérée. Mais, à bien y réfléchir, elle avait un avantage, me semblait-il : mes futurs interlocuteurs ne seraient pas étonnés lorsque je les appellerais pour prendre rendez-vous dans la perspective d’un entretien.

Cependant, je m’aperçus rapidement que j’avais mis les pieds sur un « terrain miné » (Albera 2001). Certes, je ne risquais pas ma vie dans les rues de Mézin mais l’enquête elle-même s’avéra impossible à conduire. Je m’adressai d’abord à André [3] que l’on m’avait présenté comme la cheville ouvrière du musée. Ancien bouchonnier, il s’était très largement impliqué dans sa réalisation. J’ai passé de longues heures à l’écouter m’expliquer comment on fabriquait des bouchons ; ou plutôt tenter de m’expliquer car malgré son évidente bonne volonté, la chose n’était pas facile. Il accompagnait ses mots de gestes supposés me permettre de comprendre plus finement l’acte technique en question. Mais sans machine ni matière première, ces mouvements n’avaient guère de sens et s’apparentaient à une étrange pantomime. Il en avait d’ailleurs parfaitement conscience, regrettant de ne plus rien avoir « sous la main » pour donner du corps à ses explications, ayant confié toutes ses machines au musée. Du reste, il ne cessait de me le répéter : « Mais tout ça, c’était expliqué dans le musée. »

Utilisant, comme je l’avais fait pour ma thèse, la technique de la boule de neige, j’ai cru judicieux d’utiliser le réseau de connaissances d’André. Je lui demandai de m’indiquer le nom d’autres bouchonniers, d’hommes et de femmes ayant travaillé dans les ateliers ou à domicile. Ce qu’il fit. Je rencontrai ensuite le dernier des bouchonniers, un jeune homme lui aussi très impliqué dans le projet de restructuration, mettant, à nouveau, son réseau de connaissances à profit. J’avais cru que procéder ainsi m’ouvrirait les portes. Il n’en fut rien. Plusieurs personnes refusèrent de me rencontrer. Les unes se dérobaient poliment à ma curiosité, avançant avec gêne des prétextes peu convaincants [4].

Les autres se contentaient d’affirmer que « ça ne les intéressait plus, tout ça », qu’ils « avaient tourné la page », que « tout cela était loin ». Quelques-uns s’esquivaient au dernier moment. Je n’ai pas oublié certain après-midi : j’avais rendez-vous avec Thérèse [5], elle avait été employée dans un atelier de bouchonnerie et elle avait accepté de me rencontrer. À 14 heures, comme convenu, je sonnai chez elle. La porte s’ouvrit, je me présentai. Mais au lieu de m’inviter à entrer, comme je m’y attendais, elle affirma, d’un ton qui ne souffrait aucune négociation, qu’elle s’était trompée, qu’elle n’avait rien à dire et referma la porte. Je restai sur le perron, déconcertée par un tel revirement d’opinion. Quant à ceux qui acceptèrent de me rencontrer, ils ne furent pas très bavards, ne cherchant pas à cacher leur mauvaise volonté et leur agacement, répétant, comme l’avait fait André, que « tout ça, c’était expliqué dans le musée, vous avez qu’à y aller voir [6] ».

Je n’étais pas la bienvenue, ce n’était que trop évident. On me le faisait sentir, de façon plus ou moins appuyée, plus ou moins discrète. Certes, l’ethnologue n’est jamais attendu sur un terrain. Il lui faut toujours négocier sa place, la justifier, la créer. C’est ce qu’on apprend quand on est étudiant. Dans ce cas précis, on était bien au-delà de ces considérations. L’expérience tournait au fiasco.

Au mitan de la recherche, il me semblait manifeste que la situation était définitivement bloquée, que je ne parviendrais à rien en continuant l’enquête à Mézin. Que faire ? Abandonner ? Les arguments purement pratiques qui m’avaient en partie conduite à accepter cette recherche n’avaient plus cours puisque je savais que quelques mois plus tard, j’intégrerais le CNRS. Mais n’était-ce pas fuir devant la difficulté, reconnaître mon incapacité à mener à bien cette commande, accepter en somme la responsabilité pleine et entière de l’échec ? Or, j’étais persuadée que celle-ci ne m’incombait pas totalement. La seule solution était de continuer l’enquête ailleurs, loin de Mézin. Je négociais donc avec le Service du Patrimoine la possibilité de poursuivre ma recherche dans les Pyrénées-Orientales. J’y rencontrai des bouchonniers, des subériculteurs [7], des leveurs [8] de liège. Je travaillais consciencieusement – du moins je le crois – mais laborieusement. Je rédigeai un article dont je n’étais pas fière.

Mais, je l’avoue, le cœur n’y était plus. Je ne parvenais pas à surmonter cet échec. L’analyse que j’en fis « à chaud » ne m’y aidait pas. Il était évident que la restructuration du musée était une pomme de discorde entre les bouchonniers et le Service du Patrimoine, les premiers nourrissant une rancœur tenace à l’égard du second, sans pouvoir l’exprimer. Mais mes commanditaires ignoraient-ils la situation ? Pour le dire familièrement, ignoraient-ils qu’ils m’envoyaient « au casse-pipe » ? À quoi servais-je au juste ? Est-ce que je servais seulement à quelque chose ? Des questions d’autant plus légitimes que certains ’détails’ m’ont paru pour le moins étonnants. Il me semblait que mon enquête intervenait bien tard dans le processus de restructuration. Ainsi, je m’aperçus que, s’appuyant manifestement sur la première mouture du musée, les scénographes avaient déjà remis leur copie ; elle semblait convenir à tout le monde. En conséquence, je ne voyais pas très bien où et comment le résultat de ma recherche pourrait être mis à profit. Que ferait-on si je mettais au jour un point tout à fait nouveau ? N’aurait-on pas mis la charrue avant les bœufs ? À moins, bien sûr, que ma présence et mon "enquête" ne soient que prétextes ou n’aient une autre raison d’être que celle affirmée ! Le temps passant, je doutai de plus en plus que le fruit de mes recherches puisse être d’une quelconque utilité. Je doutai même qu’on l’attende vraiment. Seule semblait compter ma présence. Pour le Service du Patrimoine, envoyer une ethnologue sur ce terrain devait être une opération de compensation et la collecte une réparation du préjudice subi du fait de la fermeture du musée.

Manifestement, mes interlocuteurs ne l’entendaient pas de cette oreille. Après avoir critiqué leur musée, le Service du Patrimoine leur demandait de contribuer à la nouvelle scénographie en confiant leur expérience à une jeune chercheuse ? Pouvaient-ils rêver plus belle occasion de montrer leur mécontentement que de refuser de participer à cette collecte ? J’avais bel et bien joué le rôle de fusible qui « saute » quand survient un problème dans une installation électrique ! C’était, bien sûr, une analyse beaucoup trop grossière et caricaturale qui ne s’embarrassait ni de subtilités ni de nuances. Vingt ans et quelques expériences de recherches sur commande plus tard, une lecture plus fine de la situation s’impose.

Restructuration vs dépossession

Je n’avais pas du tout anticipé le conflit latent entre les bouchonniers et le Service du Patrimoine. Certes, je n’imaginais pas être attendue à bras ouverts mais j’avais plus ou moins repris à mon compte l’opinion de mes commanditaires : la rénovation était une reconnaissance et une magnifique opportunité pour ce musée d’amateurs, elle lui permettrait d’occuper une place de premier plan dans le concert muséal départemental. Ce qui ne manquerait pas de rejaillir sur Mézin qui serait ainsi doté d’une institution culturelle et scientifique reconnue. L’idée qu’une telle restructuration puisse faire l’objet d’une autre lecture ne m’avait pas effleurée, je crois. C’est en fréquentant la petite ville que je m’en suis soudain rendu compte. C’était là une expérience très personnelle que les entretiens ont confirmée. Devant le musée, je fus saisie d’un certain malaise voire d’une légère tristesse. Ils n’étaient pas dus aux engins des maçons, aux palettes de matériaux et aux tas de sable qui occupaient la cour devant le bâtiment mais aux grilles qui en interdisaient l’accès et l’isolaient du reste de la ville, arborant des panneaux rappelant à tous que le lieu était « Fermé au Public », qu’il y avait là un « Chantier interdit au public ». D’une certaine façon, cette image matérialisait et alimentait tout à la fois la perception que les créateurs du musée avaient du projet conduit par le Service du Patrimoine : il ne s’agissait pas d’une simple restructuration – qui suppose une continuité – mais bel et bien d’une rupture définitive. Pour eux, le passage de l’échelle villageoise à l’échelle départementale n’avait rien d’une reconnaissance. Ils le percevaient comme une dépossession pure et simple, une appropriation matérielle et symbolique indue. Le vocabulaire auquel ils recouraient en témoignait. Lorsqu’ils parlaient du « musée », mes interlocuteurs faisaient toujours référence à celui qui avait été créé par le groupe de bénévoles, jamais à celui qui était en germe. De toute façon, beaucoup affectaient de ne plus s’en soucier, considérant que désormais, le musée était « leur » affaire, celle des employés du Service du Patrimoine : « Ils l’ont voulu ? Ils l’ont maintenant ! Qu’ils se débrouillent tout seuls ! »

C’est que les critiques adressées au musée, bien que purement techniques en apparence, remettaient profondément en question son identité. Ainsi en allait-il de la question du fonctionnement. On allait remplacer ses créateurs qui faisaient bénévolement fonction de conservateurs et de guides par des professionnels. Cela permettrait, notamment, de repenser les horaires d’ouverture que l’on jugeait tout à la fois insuffisants et très aléatoires. Un ’détail’ semblait particulièrement dommageable : pour visiter le musée, il fallait parfois aller « chercher la clé » chez Tel ou Tel, en espérant qu’elle était bien en sa possession. Une quête qui nécessitait une certaine connaissance des lieux et dont les touristes étaient bien incapables. Mes interlocuteurs confirmaient ce fonctionnement mais ils me le racontaient d’une façon légèrement différente. Que faire si, recevant des amis, on avait envie d’aller leur faire visiter le musée alors qu’il était fermé ? Rien de plus simple. On savait que Simone [9] gardait la précieuse clé. Il suffisait d’aller frapper à sa porte pour l’obtenir – si elle était absente, on savait qui avait le double – puis, le trousseau en main, d’ouvrir les portes du musée et de se faire guide à l’attention des amis. Un jeu d’enfant, en somme. Ont-ils été nombreux ceux qui sont ainsi partis à la recherche des clés ? Je ne sais pas. Et peu importe. L’essentiel est moins la réalité de cette pratique que le fait qu’on la présentait comme toujours possible. En effet, l’idée, largement partagée, était que le musée n’était jamais totalement fermé, qu’il était toujours possible, pour un Mézinais, d’y pénétrer, d’en partager la visite avec qui il voulait. Ce fonctionnement, que les professionnels considéraient comme chaotique, renforçait évidemment les liens entre le musée et les habitants : si les touristes devaient se plier à l’ordre imposé par les bénévoles, celui-ci ne s’adressait pas aux habitants qui disposaient des moyens de le contourner. On songe ici au fonctionnement du Musée national afghan qu’a pu observer Pierre Centlivres (2001). À Kaboul comme à Mézin, le musée s’apparentait à un trésor, géré non par des professionnels qui assuraient sa mise à l’écart des circuits ordinaires mais par la collectivité dont il était l’émanation et qui en assurait la visibilité, selon des critères qu’elle seule fixait et maîtrisait. La professionnalisation et les nouveaux horaires du musée de Mézin avaient ainsi pour effet induit de rompre les liens organiques qui l’unissaient aux habitants.

Une autre critique portait sur la présentation des machines et des objets, jugée vieillotte, aux antipodes des canons muséographiques contemporains. Une critique fondée sur des raisons scientifiques mais que les créateurs percevaient comme un camouflet, une humiliation, une blessure intime. Paradoxalement c’est André, qui pourtant soutenait la restructuration, qui l’exprimait le mieux. Il tentait d’excuser la réalisation de ce travail des bénévoles par leur origine socioculturelle : ils n’étaient pas des professionnels, ils n’avaient pas fait de longues études, ils avaient dû travailler très jeunes, ils n’y connaissaient pas grand-chose en matière de musée même si, pendant leurs vacances, ils en visitaient. « On a fait du mieux qu’on pouvait ; on a fait ce qu’on croyait être bien », disait-il. Mais, à bien y réfléchir, les bouchonniers pouvaient-ils percevoir cette modernisation autrement que comme un affront ? Chacun l’affirmait : travailler dans une bouchonnerie ne nécessitait pas de savoirs spécifiques.

Les gestes techniques étaient assez simples – même s’ils étaient très dangereux, le liège étant un matériau particulièrement résistant dont le travail nécessitait des outils extrêmement tranchants (ill. 3, 4). Il n’était pas utile de posséder un diplôme professionnel (CAP ou BEP) qui du reste n’existait pas, à l’inverse de ce qui se passait pour d’autres industries, notamment la métallurgie et la sidérurgie. On apprenait le métier « sur le tas ». Un phénomène accru du fait que, les premiers signes d’essoufflement de cette activité se faisant sentir, ceux qui avaient un diplôme [10] tentaient leur chance ailleurs. C’est du moins la perception que les bouchonniers avaient d’eux-mêmes. Cela ne signifiait pas pour autant qu’ils n’aimaient pas leur métier. La preuve ? Ils avaient créé un musée en hommage à cette industrie.

Or, celui-ci devait impérativement faire peau neuve. De qui émanait la critique ? Qui menait, tambour battant, la rénovation ? Pas les Mézinais qui y trouvaient leur compte mais des personnes extérieures, ne connaissant rien à la bouchonnerie mais disposant toutes de diplômes universitaires justifiant à eux seuls le regard et le jugement qu’elles portaient sur la création des bouchonniers. En somme, ceux qui n’avaient jamais pratiqué le métier de bouchonnier mais avaient l’autorité que donne un diplôme expliquaient à ceux qui avaient l’expérience mais aucun diplôme comment il fallait parler de cette industrie ! En termes plus savants, à la logique bottom-up succédait la logique top-down. Curieux renversement de situation, quelque peu à contre-courant de l’air du temps ! Ce regard surplombant, n’en doutons pas, ne faisait qu’accroître le sentiment d’infériorité que procurent l’absence de diplôme et le fait d’avoir travaillé dans une industrie sans avenir, dépassée [11]. Ainsi, à deux reprises, on leur avait dit que leur « travail » appartenait à un autre temps, qu’il n’était plus « dans le coup », la critique du musée tel qu’ils l’avaient conçu s’ajoutant à la disparition d’une industrie d’un autre temps. D’une certaine façon, ce musée, qui était destiné à affirmer l’existence d’une activité et, en filigrane, la fierté de ceux qui y furent employés, se retournait contre ses créateurs, sous l’effet du projet de restructuration, les renvoyant à une double domination sociale et culturelle. Et la recherche menée par l’ethnologue dont on avait mis en avant les diplômes universitaires n’était pas de nature à lutter contre cette perception des choses.

ill. 8
Le musée des machines
cliché X. Chambelland, Département de Lot-et-Garonne
ill. 9
Encore des machines
cliché X. Chambelland, Département de Lot-et-Garonne
ill. 10
Toujours des machines
cliché X. Chambelland, Département de Lot-et-Garonne

Mais, dira-t-on, les propos qui précèdent sont très exagérés et frisent le procès d’intention. Il y avait bel et bien une continuité entre le musée des bénévoles et le musée des professionnels : les machines (ill. 8, 9, 10) présentées dans le premier devaient figurer dans le second, faisant le lien, matérialisant la permanence entre l’un et l’autre. Et, symboliquement, les bouchonniers seraient toujours là, au cœur du musée, puisqu’ils avaient constitué cette collection, fouillant leurs remises, leurs greniers, leurs ateliers, sélectionnant et restaurant les machines à l’identique (« tubeuses », « coupeuses en bandes », rabots, etc.), retrouvant de vieux objets (paniers, livres de comptes, photographies, etc.). On ne saurait le nier. Mais, qu’on y songe : si ces machines avaient bel et bien appartenu aux bouchonniers, elles n’étaient pas leur création. Elles n’étaient que le support autour duquel s’enroulait leur savoir né de leur pratique et dont ils faisaient largement profiter les visiteurs en endossant le rôle de guides. C’est en cela, au moins autant que dans les machines, que résidait leur apport essentiel, dans ces paroles, dans cette expérience vécue et racontée. Or, la restructuration ne prévoyait pas de guides, sinon des silhouettes de carton supposées représenter des bouchonniers (ill. 11, 24) et des audio-guides. Ainsi, les créateurs perdaient-ils jusqu’à la maîtrise de la parole qui donnait sens et vie à leurs machines.

ill. 11
Des silhouettes de carton pour accompagner les visiteurs
cliché V. Moulinié

Cependant, le désaccord entre Service du Patrimoine et bénévoles ne concernait pas seulement cet aspect-là.

Extension du périmètre d’action

La première version du musée pouvait sembler hétéroclite, mettant côte à côte des passés qui n’avaient, en apparence, rien à voir les uns avec les autres. Pourtant ce caractère hétéroclite cachait un fil rouge évident : il s’agissait de montrer la grandeur passée de Mézin et somme toute d’en faire le deuil. Le résultat des fouilles et, en premier lieu la statue de Jupiter, attestait non seulement de l’ancienneté de la cité mais aussi de son implication dans la culture romaine ; la salle consacrée à Armand Fallières permettait de faire revenir le grand homme « chez lui », de rappeler, bien plus sûrement que ne le fait la plaque apposée sur un contrefort de l’église (ill. 12, 13), que, s’il ne fut jamais maire de Mézin, il y était né, et ainsi d’arrimer la ville à la grande Histoire ; la collection de machines rappelait que la bourgade fut la « capitale du bouchon de liège », témoignant, par conséquent, de son importance économique. Ce que le musée disait pourrait donc être résumé de la façon suivante : certes, aujourd’hui, Mézin n’est plus qu’un modeste chef-lieu de canton, semblable à bien d’autres, mais il n’en fut pas toujours ainsi, la cité fut puissante et prospère.

ill. 12
Sur un contrefort de l’église, une plaque rappelle l’emplacement de la maison natale d’Armand Fallières (vue générale)
Cliché V. Moulinié
ill. 13
Idem, gros plan
cliché V. Moulinié

Tout autre était le projet porté par le Service du Patrimoine. Rappelons que la restructuration du musée devait se traduire par la perte, pure et simple, de la salle archéologique [12] et par un double clin d’œil à Armand Fallières (ill. 14, 15). On amputait ainsi Mézin des presque deux tiers de son glorieux passé, ce qui n’était pas peu. Mais la rénovation mettait aussi l’accent sur l’industrie du liège. Mézin voyait sa spécificité affirmée haut et fort, placée au cœur du projet en cours. C’est du moins comme cela que j’analysais, alors, la situation. Or, je me rends compte aujourd’hui que cette analyse était parfaitement insuffisante, pour ne pas dire totalement erronée, et que je n’avais pas pleinement saisi ce que le changement entre l’un et l’autre musée aurait de radical. Le projet scientifique ne recouvrait pas le même espace – au sens topographique du terme –, ne déroulait pas le même discours et n’avait pas la même finalité.

ill. 14
Dans le corridor d’entrée, rappel des visites officielles d’Armand Fallières à Mézin, son village natal
cliché X. Chambelland, Département de Lot-et-Garonne
ill. 15
A droite à l’entrée du corridor, deux bustes de l’enfant du pays
cliché V. Moulinié

Il ne s’agissait plus de faire le deuil d’une industrie dépassée mais, tout au contraire, de montrer que, bien qu’ancienne, elle était encore présente sur le territoire et disposait d’un avenir certain. En effet, parallèlement à la présentation de la collection de machines anciennes, la scénographie prévoyait un « mur d’objets » (ill. 16) qui permettrait aux visiteurs de découvrir la grande variété, ancienne et actuelle, très connue ou plus inattendue, des usages du liège : bouchons petits (ill. 17) ou grands, pour les vins et spiritueux, pour la parfumerie, pour la pharmacie, intérieur des casques coloniaux (ill. 18), matériel de pêche (ill. 19, 20), isolation phonique et thermique des habitations, créations artistiques (ill. 21, 22), pièces pour certains instruments de musique (ill. 23), pour les sous-marins et même pour la fusée Ariane (ill. 24). Or, à Mézin, on n’avait jamais fabriqué que des bouchons et encore n’y avait-il plus qu’un seul atelier en fonctionnement à la fin des années 1990. C’est à une quinzaine de kilomètres, à Lavardac et à Barbaste, qu’on trouvait – et qu’on trouve encore – les ateliers d’où sortaient tous les autres produits, des flotteurs pour la pêche aux pièces pour les navettes spatiales. De plus, la première salle dans laquelle pénétrerait le visiteur reproduirait une suberaie [13] (ill. 25).

ill. 16
Le mur d’objets, vaste placard dont il suffit d’ouvrir les portes pour découvrir les différents usages du liège
cliché V. Moulinié
ill. 17
Le liège, un matériau aux usages multiples : bouchons
cliché V. Moulinié
ill. 18
Intérieur des casques coloniaux
cliché V. Moulinié
ill. 19
Manche de cannes à pêche
cliché V. Moulinié
ill. 20
Bouchons pour la pêche
cliché X. Chambelland, Département de Lot-et-Garonne
ill. 21
Bas-relief réalisé par un bouchonnier
cliché V. Moulinié
ill. 22
Sculptures de Claude Massé au centre
cliché X. Chambelland, Département de Lot-et-Garonne
ill. 23
Du liège dans certains instruments de musique…
cliché V. Moulinié
ill. 24
…mais aussi dans les navettes spatiales
cliché V. Moulinié
ill. 25
Une suberaie pour accueillir le visiteur à l’entrée du musée
cliché V. Moulinié

Or, celles-ci avaient disparu des Landes et de la Gascogne dès le milieu du XIXe siècle, à la suite de gels très importants [14] et avaient été remplacées par des pins maritimes. Les Mézinais, ceux qui travaillaient le bouchon et avaient créé le musée, n’avaient donc jamais assisté à l’exploitation de ces forêts, le liège provenant d’Algérie notamment. Pour voir une forêt de corciers [15] à usage artisanal ou industriel, il faut aller dans le Marensin [16], dans le massif des Maures, dans les Pyrénées-Orientales ou en Corse. Mais les plus importantes se situent au Portugal, en Espagne et en Algérie. Autant dire que le musée ne se concentrerait plus sur la seule ville de Mézin mais embrasserait un périmètre bien plus vaste, incluant l’Albret, puis, de proche en proche, toutes les régions productrices de liège, y compris à l’étranger, réduisant d’autant l’importance et la singularité du chef-lieu de canton. Celles-ci étaient comme ’diluées’ dans un propos plus vaste, plus englobant. Mais n’est-ce pas ce que le changement de nom donnait à entendre ? Les bénévoles avaient créé le Musée de Mézin, les professionnels allaient en faire le Musée du liège et du bouchon.

Consciente du contentieux qui mettait face à face bénévoles et Service du Patrimoine, j’essayais, autant que faire se pouvait, d’afficher ma neutralité. Un équilibre impossible à tenir. D’une part parce que la présentation en grande pompe dont j’avais été l’objet m’associait de facto au Conseil général, et d’autre part parce que je n’avais pas choisi les "bons" interlocuteurs, ceux dont la fréquentation aurait pu mettre en scène ma neutralité.

Une ethnologue à la solde du Conseil général ?

Tel qu’on me l’avait présenté, le musée avait seulement été une affaire de bénévoles, bouchonniers et érudits réunis. À aucun moment, on n’évoqua une éventuelle implication de la municipalité dans le projet. Or, je ne tardai pas à m’apercevoir que l’avenir du musée était aussi un point de crispation politique. Le maire d’alors, Pierre Guibert [17], élu en 1983, était également, depuis 1992, conseiller général. Suivant une logique binaire qui veut que ce que fait l’un est désapprouvé par l’autre, ses adversaires politiques ne manquaient pas d’arguments pour critiquer la légitimité de la restructuration. On l’accusait d’avoir usé de sa place au sein du Conseil général pour obtenir cette rénovation qui ne s’imposait pas. On critiquait la dépense inconsidérée qu’elle était supposée entraîner alors que son inutilité sautait aux yeux. On se montrait plus que dubitatif quant à l’argument économique : participer au développement touristique de Mézin. On considérait que l’argument scientifique n’était qu’un prétexte qui dissimulait bien mal le but réel de cette action : le désormais conseiller général ne pouvait se satisfaire d’un modeste musée associatif et voulait un équipement culturel digne de son nouveau mandat. Ce lien entre pouvoir municipal et musée n’est pas le propre de Mézin ; on le retrouve dans nombre de créations muséales, de façon plus ou moins appuyée, selon diverses combinaisons (Melin 2013 : 214-215). Mais, dans mon cas, cela n’a pas joué en ma faveur.

J’étais mandatée par le Conseil général où siégeait le maire ; j’étais de facto « du côté du maire », ce qui a conduit certains à refuser tout entretien. De plus, n’habitant pas Mézin, je ne connaissais pas les positions de mes interlocuteurs éventuels. Je ne savais pas, par exemple, qui s’était « présenté contre le maire » au cours des échéances électorales précédentes, ou qui était « contre le maire » sans jamais s’être soumis au suffrage. Pour mener à bien cette recherche et éviter les chausse-trappes du terrain, il m’aurait fallu disposer d’une parfaite connaissance du paysage "politique" mézinais, celle à laquelle une immersion ou du moins une longue fréquentation donne accès. Et mon attitude, ma façon de procéder, n’ont fait que conforter cette perception.

Une immersion m’aurait ainsi permis de savoir qui était André, dont j’ai déjà parlé. Pour moi, c’était un ancien bouchonnier et cela seul. Or, il avait plusieurs casquettes dont je n’ai découvert l’existence que bien plus tard, un peu par hasard, après avoir quitté ce terrain. Il avait été membre de la Société archéologique et historique du Mézinais dont le président d’honneur n’était autre que Pierre Guibert. Il n’est pas rare qu’un maire fasse l’objet d’une telle distinction de la part d’une société savante. Cependant, à Mézin, celle-ci entretenait des liens plus étroits avec la municipalité. Elle vit le jour en 1980, 8 ans après la découverte de la statue de Jupiter mais seulement 3 ans avant l’élection de Pierre Guibert et la création du musée dont, par ailleurs, la direction fut assurée, un temps, par Jacques Bordes [18], président de la société. Enfin, elle cessa de publier – et d’exister – en 1992, année où le maire de Mézin devint conseiller général. Mettant en avant ma proximité avec André, je croyais m’éloigner du Conseil général mais je ne faisais que confirmer mon assujettissement supposé à celui-ci.

Déjà fragile, ma position souffrait, qui plus est, d’une forte concurrence.

Et un ! Et deux ! Et trois !

En effet, outre l’ethnologue, un photographe et une conteuse avaient été recrutés afin d’accompagner la restructuration du musée. Une première question s’impose : trois personnes, n’était-ce pas beaucoup, voire trop pour un village de 1 500 habitants et ce d’autant que toutes trois œuvraient en même temps, peu ou prou avec les mêmes méthodes et en apparence sur le même sujet, chacune de son côté ? La question peut paraître sans fondement. Pourtant elle n’est pas sans intérêt. Mandatée, quelques années plus tard, pour mener une recherche sur les mines de fer du Canigou (Moulinié 2008), terrain qui avait été largement parcouru par d’autres, je tentai de prendre rendez-vous avec un ancien mineur que beaucoup m’avaient conseillé de rencontrer. En vain. Il fut on ne peut plus clair : il « avait déjà donné », me dit-il, il avait été très souvent sollicité au cours des années précédentes, participant à des fêtes de la mine, livrant ses souvenirs aux uns et aux autres et il « n’avait rien vu de concret ». Il n’avait « rien contre » moi, m’assura-t-il, mais il « en avait marre » et ne voulait plus se prêter à cette « mascarade ». Certains Mézinais exprimèrent ce sentiment, affirmant qu’ils avaient déjà « parlé » au photographe ou à la conteuse.

De plus, au sein de ce trio, je n’occupais pas la meilleure place. Loin de là. Nos approches respectives du passé n’étaient semblables qu’en apparence. La réalité était tout autre. Ethnologue et photographe travaillaient sur le même sujet, le passé bouchonnier, mais ils n’en faisaient pas le même usage. Le travail du photographe n’avait pas – comme je l’ai cru au début – une vocation documentaire mais artistique. Il sublimait, par des clichés en noir et blanc, les ’restes’ (ateliers à l’abandon, machines oubliées, etc.) qu’il découvrait chez des particuliers avec qui il discutait longuement, leur offrant parfois quelques tirages voire un portrait. La restitution du travail accompli prenait ainsi une forme tangible et très personnelle, intime, pouvant faire l’objet d’une appropriation aisée (intégration du cliché offert à l’album de famille par exemple).

Quant à la conteuse, si elle interrogeait le passé, elle laissait à ses interlocuteurs une totale liberté de parole, n’orientant pas la discussion sur un sujet précis. Ceci constituait la matière première d’une ’digestion’ personnelle qu’elle partageait avec le public lors de promenades et de soirées contées qui connaissaient un beau succès. Faut-il le préciser ? On y entendait bien moins parler de l’industrie bouchonnière et de sa douloureuse agonie que des bals du dimanche après-midi, au bord de la rivière toute proche, des courses de vélo, etc.

C’est à l’ethnologue que revenait le ’mauvais rôle’. Mon travail portait uniquement sur un passé doublement mort. Je fouillais, de mes questions, une double blessure, réveillant inévitablement la douleur. De plus, en matière de restitution, je faisais pauvre figure, désirant prendre mais ne rendant rien dans l’immédiat, travaillant pour nourrir la scénographie d’un musée que beaucoup boudaient. Autant dire que ceux qui avaient accepté de me parler n’allaient pas se retrouver, individuellement, dans cette restitution-là. Aurais-je dû proposer de transcrire chaque entretien et d’en donner copie à mes interlocuteurs ? Béatrice Maurines l’a fait dans le cadre d’une enquête en entreprise et le résultat n’a pas été celui escompté (1991 : 67-68).

Aurais-je évité ces écueils si j’avais pris certaines précautions, certains renseignements, avant de commencer mon travail de terrain ? Nul ne peut le dire. Ce qui m’apparaît de façon évidente, c’est que mon inexpérience de la recherche sur commande [19] n’a pas joué en ma faveur.

Tête baissée, droit dans le mur !

Ce que je n’avais pas compris, c’est que le travail de terrain n’aurait pas dû commencer avec mon arrivée à Mézin mais bien avant, dès l’instant où le projet était parvenu jusqu’à moi. Je ne m’étais pas interrogée sur sa genèse tant il allait de soi, à mes yeux, qu’un projet de restructuration d’un musée consacré à une industrie ne pouvait se contenter d’exposer une collection de machines accompagnées de cartouches, dans un bâtiment rénové et dans le cadre d’une scénographie « moderne ». Il me semblait qu’il ne pouvait faire l’impasse sur la dimension culturelle et sociale, pour le dire vite, de l’industrie, sur la façon dont les employés travaillaient mais aussi sur la façon dont ils vivaient dans et hors de l’usine, sur ce que l’usine faisait au village et en conséquence sur une enquête ethnologique. Si modernisation il devait y avoir, elle me semblait résider bien plus dans cette approche que dans le rajeunissement des murs et des salles. Mais cette évidence était-elle partagée par les promoteurs de ce projet ? Certains détails, auxquels je n’ai prêté aucune attention sur le moment, m’amènent aujourd’hui à en douter.

Je connaissais Michel depuis quelques années. Conseiller municipal d’une ville du Lot-et-Garonne, par ailleurs très introduit au Conseil général, il nourrissait, pour le canton où nous résidions tous deux et qu’il qualifiait de vert pays industrieux, un projet de Centre éducatif du patrimoine qui aurait mis en avant les industries locales, historiquement liées à l’exploitation du sous-sol (minerai de fer, calcaire) et des forêts (parqueterie et scierie). Il m’en avait parlé, envisageant un important volet « ethnologique » qu’il entendait me confier. Ce projet-là avorta. Quelque temps plus tard, il me parla du projet de Mézin. Il fallut cependant attendre de nombreux mois pour que la recherche soit lancée au point que j’avais fini par imaginer qu’il avait été, lui aussi, abandonné. Avec le recul, je me demande si cette lenteur n’était pas liée au fait que le projet initial ne comprenait pas d’ethnologue. Je pense que Michel a d’abord dû persuader le Service du Patrimoine de la pertinence de cette approche, bousculant le planning mis en place. N’est-ce pas ce que laisse à penser le fait que la nouvelle scénographie était bien avancée avant même que je ne commence mon enquête ?

Par ailleurs, il m’aurait fallu m’assurer de ce que « ethnographie des techniques » signifiait pour mes commanditaires. Qu’attendaient-ils exactement de moi ? Mais, là encore, persuadée qu’il ne pouvait y avoir plusieurs façons de comprendre cette expression, qu’elle désignait, pour eux et pour moi, la même chose, je n’ai posé aucune question. Du reste, l’approche ne me passionnant pas et imaginant qu’il me serait difficile de la mener à bien, j’aurais dû, avant même de commencer l’enquête, négocier avec ce service pour qu’il reformule la demande. Mais, pour cela, il m’aurait fallu disposer d’une certaine assurance, celle que donne, par exemple, le fait d’être reconnue comme une « professionnelle » par ses pairs, en disposant d’un curriculum vitæ étoffé et surtout d’un poste définitif dans une université ou une institution de recherche. Ne disposant alors ni de l’un ni de l’autre, je n’étais pas en position de force pour engager pareille tractation.

Par la suite, une fois confrontée aux difficultés inhérentes au terrain lui-même, j’aurais dû là encore négocier une réorientation de ma recherche. C’est que j’avais parfaitement conscience qu’il y avait autre chose à faire, quelque chose de plus pertinent. En d’autres termes, j’étais parfaitement consciente de « passer à côté de mon terrain ». Comment aurais-je pu ne pas voir que « quelque chose se passait » d’important ? Il y avait d’abord ce musée de l’entre-soi, fait par quelques "autochtones" et destiné à eux seuls. Musée du "grand tout", mettant en scène le local tel que les habitants le percevaient. Et puis, il y avait ce projet de modernisation qui prenait la forme d’un palimpseste, gommant une mémoire au profit d’une autre, venue de l’extérieur. Les transformations, physiques et symboliques, du musée mettaient le village en émoi. Je voyais divers acteurs, hommes du métier, hommes politiques et spécialistes des collectivités locales, s’opposer à fleuret moucheté. Je sentais confusément que là était l’essentiel, que c’était cela qu’il fallait analyser. C’est cette réorientation thématique de l’enquête que j’aurais dû négocier avec le Service du Patrimoine – et non son déplacement géographique – afin de produire une analyse pertinente. Je ne l’ai pas fait. À cela, trois raisons.

Il m’aurait d’abord fallu disposer d’arguments solides pour persuader mes interlocuteurs de la justesse de ma proposition. Arguments qui me faisaient défaut, ne maîtrisant pas, alors, suffisamment les questions de patrimoine, de mémoire, d’identité. Il m’aurait ensuite fallu changer radicalement mon fusil d’épaule, dirait-on familièrement. J’étais allée à Mézin pour réaliser une ethnographie des techniques que j’avais doublée d’un travail plus personnel sur l’usine. Je voulais que ce terrain me parle des relations hommes/femmes autour du travail, de la répartition sexuelle des tâches dans l’atelier et dans l’espace domestique [20], de la représentation et des usages de l’espace en relation avec les ateliers, des accidents du travail, etc., et non du patrimoine auquel je ne m’intéressais pas à ce moment-là. Enfin, je craignais confusément que travailler sur le conflit entre le Service du Patrimoine et les habitants du village, certains du moins, ne soit plus difficile et plus périlleux encore qu’une ethnographie des techniques. Cette enquête-là n’aurait peut-être pas été plus aisée à mener : certains, assez véhéments face à moi, magnétophone éteint, auraient peut-être eu du mal à prendre la parole si l’appareil était allumé ; d’autres n’auraient pas hésité à m’instrumentaliser, m’utilisant comme un porte-voix pour se faire entendre. Mais il y avait plus grave, à mes yeux, que ce jeu de rôle qui est le lot de tout ethnologue, surtout sur pareil terrain : je craignais en effet la restitution. La réaction du Service du Patrimoine risquait d’être vive. Peut-être rejetterait-on mon analyse ? Mais serait-ce si grave ? L’ethnologue n’a pas pour objectif de plaire à ses commanditaires mais de les éclairer sur une situation, me semblait-il. Ce que je redoutais, c’était de placer mes interlocuteurs dans une position intenable. En effet, dans une ville aussi petite, il n’aurait pas été très difficile de retrouver, derrière les noms d’emprunt, le vrai nom des interlocuteurs et ce d’autant que je ne voyais pas comment les faire exister sans ajouter à leur patronyme fictif leur position sociale, économique. C’est bien la question de la confidentialité de mon éventuel rapport et de la restitution de mon enquête qui se posait ainsi. Confidentialité qui n’était pas imposée de l’extérieur comme c’est souvent le cas dans le cadre de commandes impulsées par des entreprises ou des cabinets d’études (Both 2007) mais que j’aurais cru plus prudent de m’imposer. J’ai préféré prendre la direction des Pyrénées-Orientales…

En suivant Jean Jamin, on peut poser la question suivante : ce ratage peut-il être perçu comme heuristique (1986) ? Si l’on désigne, par cette expression, le fait qu’une erreur puisse, au prix d’une certaine angoisse voire d’une légère remise en cause de ses propres compétences et par des chemins détournés et des tâtonnements, conduire l’ethnologue à répondre aux questions qu’il se posait en abordant le terrain, ce ratage n’eut absolument rien d’heuristique. Pourtant, il le fut bel et bien mais d’une autre façon. L’impossibilité de réaliser l’enquête m’a, cela va de soi, amenée à m’interroger sur ses causes, à regarder mon terrain sous un autre angle et ainsi à poser un pied sur les rivages de l’anthropologie de la mémoire, du patrimoine et de l’identité qui allait m’occuper pendant de nombreuses années. Tirant les conclusions qui s’imposaient de ce fiasco mézinais et peut-être pour le conjurer, je me suis attachée par la suite, en tant que membre de l’ethnopôle GARAE à Carcassonne, à répondre aux sollicitations émanant des collectivités publiques. Non sans quelques difficultés, là encore. Je me souviens ainsi d’une recherche menée sur la maternité suisse d’Elne, dans les Pyrénées-Orientales, où, de 1939 à 1944, plus de 600 enfants, de nationalités et de confessions différentes, vinrent au monde (Moulinié 2014). Je me retrouvai alors coincée entre la municipalité qui attendait de mon enquête qu’elle confirme la mémoire doloriste et victimaire qu’elle orchestrait et une historienne qui voyait dans mon travail, non une recherche pleine et entière, mais une simple collecte de récits de vie, de matériaux en somme qui seraient analysés par d’autres. Les discussions furent vives, Christian Jacquelin, alors conseiller à l’ethnologie à la DRAC Languedoc-Roussillon et moi défendant âprement l’autonomie de notre champ du savoir, sa capacité à produire de la connaissance et refusant de le voir réduit à une simple position de savoir prétexte ou de savoir auxiliaire. Du reste, ce débat ’épistémologique’ a été tranché de la façon la plus radicale qui soit : à la suite des élections municipales de 2014, à peine élu, le nouveau maire mit un terme à la recherche. De Mézin à Elne, pour ne parler que de ces deux temps de mon parcours, c’est ainsi toute la question de la place de la recherche ethnologique dans le concert des sciences humaines et, plus largement, de son rôle dans l’action sociale et culturelle qui s’est trouvée ainsi posée, surtout lorsqu’elle est le fruit d’une commande. Doit-on, comme on le fait parfois, l’abandonner aux jeunes chercheurs voire aux doctorants ? Certes, ils trouvent là de bien utiles subsides, surtout lorsque ceux de l’État se font plus rares. Mais le remède ne peut-il pas, parfois, s’avérer plus grave que la maladie ? Que serait-il advenu d’un thésard sur le terrain mézinais ? Aurait-il trouvé le moyen de parvenir à ses fins ? Aurait-il jeté l’éponge ? Pour ma part, ce dont je suis absolument certaine, c’est qu’il est heureux que cette mésaventure ait eu lieu quelques mois avant mon entrée au CNRS, relativisant d’autant son importance.

add_to_photos Notes

[1Sans regretter ce geste, je reconnais que ces notes m’auraient été fort utiles pour rédiger cette réflexion.

[2L’enquête a précédé de quelques mois mon entrée au CNRS.

[3Prénom fictif.

[4Ils allaient devoir s’absenter de Mézin « pendant quelques temps ». Ils étaient « très fatigués » ou « malades ». Parfois, c’était leur épouse « qui allait pas bien » : ils ne voulaient pas lui imposer l’embarras d’un entretien à domicile et ne pouvaient la laisser seule, ne serait-ce qu’une heure, pour un entretien hors domicile. Ils n’avaient pas occupé un poste important et n’avaient, en conséquence, rien d’intéressant à dire ; etc.

[5Prénom fictif.

[6Pour être parfaitement honnête, je dois avouer que certains, rares il est vrai, acceptèrent bien volontiers de me rencontrer. Mais ils avaient été d’éphémères employés de bouchonnerie qui, sentant que l’inéluctable allait se produire, avaient préféré aller chercher ailleurs un emploi. Ils l’avouaient, ils n’avaient pas grand-chose à dire mais ils voulaient bien me raconter leur expérience. Le désir de parler s’explique aisément. Bien que se sentant bouchonniers eux aussi, ils n’avaient pas fait partie du petit groupe qui avait créé le musée. Recevoir l’ethnologue, c’était, d’une certaine façon, endosser cette identité.

[7Personne qui exploite des forêts de chênes-lièges.

[8Le levage est l’action qui consiste à retirer l’écorce du liège.

[9Prénom fictif.

[10Tant que les ateliers connurent la prospérité, certains jeunes diplômés qui ne trouvaient pas d’emploi dans leur spécialité à Mézin préféraient souvent pousser les portes d’un atelier de bouchonnerie que d’aller à Nérac ou à Agen chercher un poste plus conforme à leurs études.

[11Je l’ai expérimenté sur d’autres terrains. La parqueterie dans laquelle j’ai travaillé connaissait alors une croissance économique considérable. Les ouvriers n’en étaient pas peu fiers : « on est le leader européen du parquet » affirmaient-ils. Elle est aujourd’hui fermée et en voie de démantèlement. S’ils n’ignorent pas que cette fermeture est liée à l’économie globale, ils la vivent néanmoins comme une blessure intime, une dévalorisation personnelle. Y compris s’ils ont retrouvé un emploi.

[12Le Jupiter de Mézin a été acquis, en 2002, par le Musée d’Aquitaine, à Bordeaux, où il est désormais exposé.

[13Forêt de chênes-lièges.

[14Il reste quelques arbres qui ne sont plus exploités à des fins industrielles mais leur écorce est encore prélevée, notamment dans le cadre de manifestations organisées par le musée. Ajoutons que certains agriculteurs ont procédé, récemment, à la plantation de suberaies. C’est le cas à Monteton, une commune du Lot-et-Garonne située à 80 kilomètres de Mézin.

[15Autre nom que l’on donne au chêne-liège.

[16Une association, Le liège Gascon, œuvre à la relance de la filière liège, de la forêt à l’atelier, du chêne au bouchon. Voir Puyo 2010.

[17Prénom et nom fictifs.

[18Prénom et nom fictifs.

[19Je ne pouvais guère m’appuyer sur les publications, alors très peu nombreuses. Peut-être aurais-je dû lire le numéro 35 du bulletin de l’Association française des anthropologues, consacré à « l’ethnologie sous contrat », paru en 1989. Je n’y ai pas songé, concentrant mes recherches bibliographiques sur l’ethnographie des techniques et l’ethnologie des lieux de travail.

[20Certaines tâches n’étaient pas effectuées dans les ateliers mais à domicile, le plus souvent par des femmes.

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Pour citer cet article :

Véronique Moulinié, 2020. « Vingt ans plus tard : retour sur une bérézina ethnologique ». ethnographiques.org, Numéro 39 - juin 2020
Incidents heuristiques [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/2020/Moulinie - consulté le 12.08.2020)
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