Jules, la machine à conversation. Ou les dronards à l’épreuve d’une expérience art-science

Résumé

Cet article est à la fois un retour d’expérience et une expérience en soi. Il s’agit de retracer une aventure collective, impliquant des artistes et des chercheures, menée avec un rover (drone terrestre) à Villeurbanne, en empruntant une forme d’écriture plurilingue, c’est à dire, en référence à Mikhaïl Bakhtine (1984), une écriture hétérogène, composite qui est le produit d’un alliage de voix, de langages, de styles et de registres sociaux rendant compte d’une même situation. Cette écriture se déploie en mots et en images. Se rencontrent ici des considérations ayant trait au terrain exploré et au dispositif filmique adopté, mais aussi à la question plus large des conditions de production des savoirs et de leur diffusion.

mots-clés  : écriture créative ; enquête de terrain ; ethnographie visuelle ; rover ; co-production des savoir

Abstract

Jules, the talking machine. Or testing dronards through an art-science experiment

This article is both a reflection on an experience/experiment and an experiment in its own right. It describes a collective adventure involving artists, researchers and a land drone (rover) at Villeurbanne. It draws on a form of plurilingual writing, in reference to Mikhaïl Bakhtine (1984), a heterogenous writing form created through the melding of different voices, languages, styles and social idioms that all describe the same situation. This writing unfolds through words and images, and brings together considerations of the field situation that we encountered and the audiovisual devices we employed. More generally, it raises questions about the conditions of production and diffusion of knowledge..

keywords  : creative writing ; fieldwork ; visual anthropology ; rover ; co-production of knowledge

Jules, conçu par Adelin Schweitzer, est un « rover », un robot en capacité d’explorer des territoires depuis le sol en roulant. Il est aussi la variante terrestre du drone, c’est à dire une machine qui officie comme un outil aux multiples usages dans le champ civil et militaire, qui va là où l’homme ne peut (ou ne veut) se rendre. Lorsque le collectif d’artistes pluridisciplinaire Les dronards [1], fondé en 2014 s’en empare, le rover devient machine à conversation.

Jules mesure 40 cm de haut. Il est équipé d’une caméra mobile, d’un micro et d’un haut-parleur. Lors de son excursion à Villeurbanne durant l’été 2017, il est relié à une interprète qui lui donne sa voix (Pina Wood), à un conducteur qui anticipe ses déplacements (Adelin Schweitzer), et à un vidéaste (Gaëtan Bailly), qui retrace et remet en scène son parcours. Simon Le Lagadec intervient a posteriori, pour recueillir les réactions des personnes rencontrées, et les deux chercheures, Jeanne Drouet et Marie-Thérèse Têtu, sont présentes sur différentes phases de tournage, dérushage, et lors des restitutions de l’expérience. Depuis ses débuts, le collectif des dronards développe une écriture artistique fortement influencée par la culture populaire de science-fiction et construit une approche singulière sur l’image en mouvement et la création vidéo dans l’espace public. Certains de ces axes de travail, notamment les questions ayant trait à l’exploration urbaine et à l’analyse des interactions, se sont nourris d’un dialogue entre les différentes approches méthodologiques et interprétatives des artistes du collectif Les dronards et des deux socio-anthropologues qui ont rejoint le projet en juillet 2017.

Vidéo de présentation de l’expérience des dronards à Villeurbanne
Crédits : Gaëtan Bailly, Adelin Schweitzer, Pina Wood.
Production : AADN ©deletere. 2017

Ce dispositif original nous intéresse, chercheur.es et artistes, parce qu’il offre une possibilité d’entrevoir le dialogue dans l’espace public d’une façon différente, avec l’intrusion d’un « personnage » et d’un « équipage » qui surprend, interpelle les passants et les habitants. Devant son œil/caméra, les personnes rencontrées se racontent. Mais comment expliquer la complexité de son existence à un robot ? Que nous révèlent/suggèrent (ou au contraire, ne nous disent pas) ces situations de communication atypiques de la vie des citadins villeurbannais ?

Pour les artistes, ces questionnements résonnent avec des axes de travail récurrents et centraux dans leur pratique. Adelin Schweitzer s’intéresse de longue date (2006) à l’étude de la perception du “réel” par les machines et les méthodes de captation, d’enregistrement, et de diffusion, offertes par les nouvelles technologies. Pina Wood s’est spécialisée dans des questions de territoire, sa pratique artistique invente des rituels collaboratifs où donner et prendre la parole deviennent sujet de recherche. Gaëtan Bailly explore de multiples façons – par sa pratique de l’image, son implication dans la mise en place d’évènements culturels et ses activités pédagogiques – les questions que posent l’apparition des nouveaux médias et la question de la relativité de nos modes de perception. Du côté des chercheures, ces mêmes questionnements coïncident avec des inscriptions dans des sous-domaines disciplinaires : la sociologie urbaine pour Marie-Thérèse Têtu et l’anthropologie de la parole et les méthodes visuelles pour Jeanne Drouet.

La rencontre permettant la mise en place de cette collaboration se déroule en 2017, dans le contexte d’un hackathon, évènement organisé par l’association AADN [2]. Cette association se propose de réunir chercheurs et artistes pour faire germer des projets de recherche-création s’ancrant à Villeurbanne autour de ce qu’elle nomme les « urbanités numériques ». Le projet de l’association est de faire intervenir une équipe pluridisciplinaire composée de chercheurs/artistes dans deux quartiers de la ville : l’un nommé Bel Air Les Brosses (alors classé Zone Urbaine Sensible) et l’autre, limitrophe, nommé Grandclément faisant l’objet d’un projet d’aménagement urbain par la métropole du Grand Lyon. Au préalable, ces quartiers ont déjà fait l’objet de projets soutenus et portés par l’association car cette structure dispose de plusieurs partenaires dans la localité et d’un lieu d’expérimentation et de création tout proche, le Lablab. Jeanne Drouet collabore de longue date avec l’association AADN (2015, 2018). Lors du hackathon de 2017, elle rencontre Adelin Schweitzer, déjà porteur du projet dronard et riche des connaissances acquises lors de précédentes excursions avec Jules [3]. L’objectif du projet commun qui se dégage de leurs premiers échanges est de faire émerger les récits des usagers de ce territoire en tant qu’acteurs urbains à part entière. Avec le reste du collectif des dronards, nous faisons l’hypothèse que ces quartiers ne sont pas qu’en attente de rénovation urbaine, mais qu’ils existent et fonctionnent d’abord à travers des usages qui sont complexes, y compris dans les territoires en phase de reconversion. Face à l’avancée du projet, l’AADN décide de solliciter le soutien de la fondation Daniel et Nina Carasso dont l’un des objectifs est d’encourager « les collaborations transdisciplinaires entre artistes et scientifiques ». Un financement de cette fondation est obtenu, ce qui permet à l’association AADN de co-produire une résidence d’environ deux mois, ainsi que plusieurs temps de restitution s’articulant autour des vidéos produites par le collectif (sortes de « livrables » attendus) et des réflexions autour de celles-ci. En tout, neuf pastilles vidéo de 4 à 10 minutes seront produites pour l’expérience villeurbannaise. Celles-ci vont faire l’objet de diffusions locales (sur le terrain, auprès des personnes concernées) ou ciblées (lors de séminaires, journées d’échanges, évènements artistiques ou scientifiques…). Lors de cette résidence avec Jules, et avec nos différentes façons de travailler et d’envisager le rapport au « terrain », nous nous sommes tou.tes ré-interrogé.es sur la façon d’y établir des relations et de rendre compte de ces rencontres. Côté recherche, une précédente contribution propose ainsi d’analyser la façon dont l’expérience des dronards à Villeurbanne ré-interroge la pratique ethnographique (Drouet et Têtu-Delage, à paraître).

En cheminant ensemble, en particulier pendant les temps partagés de dérushage, nous avons confronté nos lectures plurielles d’une même situation, d’une même scène et examiné ce qu’elles devaient à nos places et rôles respectifs. Sur le terrain, chaque membre du projet était outillé (au propre et au figuré) et placé différemment dans l’espace comme dans les rôles ou fonctions qui lui étaient attribués. Le vidéaste, par exemple, avait pour mission de filmer la scène d’un point de vue « périphérique » (il est toujours assez loin de Jules, mais jamais non plus complètement extérieur). C’est aussi lui qui procède au montage. Photographe et vidéaste indépendant, il est, en dehors de ce projet, engagé dans des réflexions et actions autour des nouveaux médias. Sa lecture des situations provoquées par Jules porte la marque de ses dispositions intellectuelles et spatiales. La lecture de l’interprète de Jules, elle, ne peut bien évidemment pas être identique puisqu’elle était pleinement engagée dans l’interaction, ne voyait pas directement la scène, mais l’observait et la vivait avec un casque lui renvoyant de façon synchrone les images fabriquées par le robot. Elle observe donc des images de qualité très moyenne qui restituent les scènes avec une forte contre-plongée. De plus, cette interprète est metteure en scène et dramaturge de métier et elle est engagée dans une pratique poétique orale. Il semble donc logique qu’elle ne se focalise pas sur les mêmes éléments. Sans détailler chacune des dispositions des membres de notre équipe, il est aisé de comprendre à quel point les lectures de la scène divergent. Au-delà de ces différences qui sont exposées plus loin par une écriture à trois voix, il y a aussi des résonances, des échos, de fortes accointances entre certains regards. C’est là que s’établit le dialogue.

In fine, l’expérience comporte une réelle portée heuristique. Comme d’autres (Parizot et Douglas Edric 2016), nous nous sommes assez vite aperçus que nos attentes initiales concernant cette collaboration se sont décalées et réorientées vers des questionnements d’ordre méthodologiques et/ou épistémologiques [4]. Dans le sillage d’autres artistes ou d’autres anthropologues engagés dans le « tournant réflexif » [5], nous avons assez vite compris que nos échanges s’inscrivaient dans une réflexion plus générale autour des « soubassements politiques qui travaillent ce rapport au savoir (la place de l’autre dans la constitution de ce savoir) » (Montazami 2017 : 111). Nous avons beaucoup discuté de la place accordée aux personnes rencontrées par Jules, à ce que nous faisions de leurs images, de leurs paroles, ou plus globalement à la place que nous leur laissions dans le dispositif relativement à celle que nous nous accordions. Se sont ainsi rencontrées des considérations ayant trait au terrain exploré mais aussi à la question plus large des conditions de production des savoirs. Après plusieurs temps et travaux permettant d’avoir une prise de recul avec l’expérience, certains sur le terrain (temps de restitution) d’autres dans la sphère scientifique (séminaires de recherche, colloque), et d’autres encore sur la scène artistique (séminaire-performance lors de la Biennale d’art contemporain à Lyon en décembre 2019), l’envie de trouver un format ad hoc pour montrer comment nos lectures plurielles se tressent est née. Nous sommes ainsi passé.e.s d’observations et de réflexions sur la pluralité de nos regards à la recherche d’une forme écrite, d’une narration, qui puisse la montrer.

Dans le présent article, ce sont précisément ces lectures différenciées et leurs imbrications qu’il s’agit de mettre au travail et d’exposer. C’est au travers de sa forme, imaginée spécialement pour cette publication, que cette contribution permettra de montrer comment les intérêts et points de vue des différents membres du collectif s’articulent et dialoguent entre eux, tout en restant pluriels : sorte de routes tracées en parallèles qui, se « tordant » l’une et l’autre, peuvent se rejoindre à certains moments. À la suite des débats en anthropologie autour de la « critique littéraire » (Geertz 1996 ; Kilani 1994 ; Marcus et Ficher 1999), nous sommes bien conscient.es que dans les pratiques disciplinaires de nos sciences, les expériences deviennent des textes. C’est suite à ce constat que nous proposons ici notre version de l’écriture polyphonique. La forme chorale de notre exploration trouvera de la sorte une traduction formelle, nous tenterons de montrer cette collaboration à l’œuvre et donc de transcrire la façon dont les lectures plurielles d’une situation peuvent se faire écho.

Pour ce faire, nous nous inspirerons des créations de Myriam Suchet qui cherche à trouver des formes d’écritures nouvelles, notamment en opérant un vrai travail sur la mise en page en s’inspirant du Talmud (2019). Comme l’ouvrage de la spécialiste en littérature, cet article vise à « expérimenter comment nous pouvons être en rapport » en prêtant « attention à la manière, chaque fois singulière, dont un texte tisse des relations » (2019 : 8 et 19). L’écriture et sa mise en forme procèdent, ici aussi, d’une logique d’organisation prédéfinie en amont. Dans notre cas, elles résultent de ce que nous avons nommé un « tarot heuristique sur roulettes ». Ce jeu d’écriture emprunte au tirage au hasard des cartes de tarot à partir desquelles on peut s’essayer à dire le monde tel que Jules, ce robot monté sur roulettes, nous permet de le voir.

Ledit tarot est un procédé relativement simple qui se déploie en plusieurs étapes [6]. En premier lieu, Gaëtan Bailly, vidéaste et monteur des neuf pastilles vidéo, réunit six séries de trois photogrammes issus des vidéos tournées avec Jules à Villeurbanne [7]. Il fait donc le choix, pour cet article, de photogrammes significatifs pour notre équipe : des images représentants des moments clefs des vidéos et du tournage. Ensuite, à six reprises et à une à deux semaines d’intervalles, Adelin Schweitzer procède au tirage de l’une de ces séries d’images et l’associe à un pictogramme dessiné par la graphiste Lucie Quézin [8]. Les pictogrammes constituent une autre manière de déclencher et stimuler l’écriture mais aussi de dérouter et de nous dévier des routines et des automatismes d’une écriture scientifique trop rationnelle. Le pictogramme intervient comme un grain de sable dans le cours de la pensée et de l’écriture. Ces pictogrammes et ces photogrammes sont ensuite transmis aux trois rédactrices ; Jeanne Drouet, Marie-Thérèse Têtu et Pina Wood. Elles font pour elles office d’entrées pour la production d’un texte d’environ 1000 signes. La façon dont ces « entrées » travaillent le texte produit est laissée au libre choix de chaque rédactrice. De plus, à l’issue de la rédaction de l’ensemble des textes, elles doivent choisir deux verbatims issus de paroles prononcées sur le terrain villeurbannais. La mise en page du résultat forme des sections dont le contenu est organisé en trois paragraphes, telles trois voies parallèles et complémentaires, introduites par un pictogramme et dialoguant avec les trois images. Les citations et leurs légendes, elles, rythment les sections, ce sont des césures nécessaires pour briser la routine de lecture.

Précisons que ce procédé de tarot heuristique ne permet et ne prétend pas restituer la totalité des lectures et points de vue des membres du collectif, bien que nous en soyons toutes et tous partie prenante. Seules trois lectures peuvent être vraiment déployées, celles des rédactrices.

Génie des lieux. Jules part dans les rues du quartier Grandclément de Villeurbanne à la recherche du génie des lieux qu’il faudrait sauvegarder selon l’agence privée d’urbanisme Nicolas Michelin et associés mandatée pour sauver et faire revivre l’esprit des lieux. Et pour l’instant, Jules se heurte à des murs. Sur les façades des inscriptions lui donnent cependant des indices qu’il lui faut déchiffrer. La première est un interphone avec le nom de ceux qui habitent le lieu, avec un code, une sonnette, une voix pour lui répondre et peut-être lui ouvrir la porte mais peut-être aussi pour le laisser dehors, à distance, l’empêcher d’entrer et ne surtout pas le voir ou lui parler. La deuxième lui dit qu’il y a un espace disponible pour lui sur un mur aveugle et lui laisse un numéro de portable. Une invitation à s’exprimer ou plutôt un espace publicitaire à la recherche de clients, à l’abandon, déserté comme le lieu environnant. La troisième dessine à la bombe le passage de la vie avec ses ennuis et ses emmerdes, ses amis et ses ennemis. Sur la piste de quel génie Jules va-t-il choisir de poursuivre son chemin ? MTT
Regarder la ville. en mode Jules, c’est comme… prendre une leçon d’ethnographie urbaine en mode contre-plongée. Effet loupe doublé d’un effet sol, Jules exagère tout. Ses yeux transforment les brises-vues des résidences en murailles, les tags inscrits au sol se muent en fresques intrigantes qu’on cherche immédiatement à déchiffrer. Par son optique, le rover nous offre un voyage dans l’« infra-ordinaire » (Perec 1989). Même le panneau publicitaire disponible sur le point d’être remplacé - comble du vide, paroxysme de l’inintéressant et non-lieu par excellence - devient un élément urbain saillant. Bref, Jules, aux yeux de l’ethno-graphe, a de sacrés atouts ! Encore faut-il savoir le faire parler. Face au panneau rouge qui va bientôt se transformer en une publicité McDonald’s, Pina Wood - alors enrôlée en Jules - scande : « Ici, un peu de magie. De la magie en pleine ville ! Je rappelle que la Ministre de la Culture parle de réenchanter l’espace public, n’est-il pas là une forme de réenchantement ? Des panneaux qui changent tout seuls, du langage accumulé, esthétisé. Regardez comme c’est beau ! » JD
La DÉRIVE-LANGUE , c’est quand je soliloque, quand l’humain a déserté mon champ de vision restreint. Cette langue, elle arrive toujours après un peu de tristesse. Je suis comme un bébé qui cherche le sein à téter de l’interaction et, si je ne peux assouvir ce besoin, alors je m’agrippe à ma propre analyse et je me sens obligée de sauter dans le vide, de faire confiance à mon propre regard, de me laisser surprendre par des mots qui jaillissent. Je dérive aussi en moi-même, je déroule un paysage mental. L’OBSTACLE, si les portails sont fermés par exemple me conduit à la SCIENCE FICTION, je deviens ESPION. LES PLACES DÉSERTES remplies d’inscriptions me renvoient à l’idée de PEINTURES RUPESTRES, je deviens SPÉLÉOLOGUE. Les ENCARTS PUB, seuls signes mouvants dans mes alentours, ravivent LA CRITIQUE. En fin de compte, j’ai peur du vide et je tartine la couche de pain avec mon beurre-narration. PW
C’est l’histoire d’un objet technique qui rencontre ses homologues et se pose des questions sur sa propre fonction, sa raison d’être, quoi. Il commence par chercher des éléments dans le décor pour mieux se situer dans l’espace-temps. Mais tout est mélangé. Passé, présent, futur se télescopent sous l’armature béton. Puis l’objet s’attarde sur des outils forgés. Ceux-ci ont été conçus en prolongements de la main, du bras, du tronc, pour augmenter l’impact des mouvements des corps. Face aux fourches, l’objet se demande : suis-je de la même famille ? Il lui semble que oui, qu’il est un outil qui prolonge le geste de l’interaction. Sa fonction à lui, c’est l’ouverture : ouvrir le dialogue. Alors l’objet se rend au marché, mettre son idée à l’épreuve. Mais là, il ne rencontre pas grand monde, n’établit aucune relation. Apparemment, l’ouverture de dialogue, ça ne fonctionne pas partout. Comme tout objet technique, Jules a ses potentialités, et ses limites. C’est donc à regret qu’il apprendra ce jour-là qu’on n’achète pas d’olives à un rover parlant. JD
Le cocon. Tellement je suis petit, tout est englobant, jamais monstrueux ou étouffant. C’est comme si le monde était un utérus géant et j’ai l’opportunité de racler ses fonds. Je cherche constamment la faille, l’ouverture de sens dans laquelle m’engouffrer. (GRANDE BRÈCHE SUR LE GOUDRON / FOSSÉ DANS LE BITUME). Ce qui est dingue, c’est que les ouvertures les plus évidentes habitent les chaos. J’y découvre l’apnée, mon rythme cardiaque ralentit et alors que Jules de type rover roule, l’interprète que je suis de type humain nage. L’œil d’Horus, à chaque fois qu’il cligne, effondre un bout de la tour… À la fin il ne reste plus rien, si ce n’est la vérité… Je dis « cellule primordiale » alors que nous sommes dans un lieu caché, laissé aux ronces et à l’humain des marges, pourtant je dis « cellule primordiale ». Il y a ouverture, seulement s’il y a effondrement du réel. Éveil d’une conscience nouvelle, s’il y a destruction des structures rigides. L’émergence de ma propre subjectivité est vécue comme un accouchement, il y a une forme de déchirement de la réalité pour ouvrir la voi.e.x. PW
« Analyse, analyse » nous dit l’interprète de Jules. Et si, comme nous le proposait le sociologue Erving Goffman (1991), il nous fallait recourir à la métaphore cinématographique des cadres pour donner sens à ce qui se passe. Que voyons-nous, que nous montre Jules avec son regard de rover et ses rencontres hommes-machines sinon de multiples constructions de la réalité par différents cadrages ? Jules l’homme-machine crée en les mettant en scène des « zones d’étrangeté » (Chauvier 2017) pour retrouver la vie à taille humaine dans des zones délaissées ou promises à la démolition et à la disparition. Qui habite la friche, qui ressuscite les vies et les objets éliminés, oubliés ? Au marché, les gens sont trop occupés à leurs affaires pour rentrer dans la combine de Jules. Il doit se contenter de faire son marché à hauteur de chaussures, les bipèdes n’ayant pas de temps à perdre dans le commerce des mots tant « ils sont obnubilés par les marchandises », regrette Jules. À moins qu’il faille reconnaître que nous soyons tous habités du malin génie des cadres pour explorer le monde social dans lequel nous évoluons, et accepter ou non de jouer le jeu. MTT

1

  • Jules : J’ai remarqué que les gens ne se parlent plus quand ils ne se connaissent pas. 
  • Une femme : Avec moi, vous seriez parti avant même que j’ai fini la conversation. J’ai le dialogue assez facile, moi. Je parle un peu avec tout le monde. (…) C’est un plaisir d’avoir fait connaissance. 
  •  Choukran bezef ! (*)
  •  Baraka lahou fik (**)

2

  • Tu te trompes, y’a rien de maternel chez nous.

3

  • Un jeune : Nous on veut de l’argent, de la drogue, des filles…
  • Jules : Non je crois pas qu’il veuille que ça lui, il a l’air différent.
  • Khaled : Ben moi je veux… ça y est j’en ai marre de tout ça
  • Jules : Tu veux quoi ?
  • Khaled : Moi je veux un bon boulot, une belle maison, avec une belle femme, et voilà, faire ma vie comme tout le monde fait sa vie. 

1 - Dialogue entre Jules et une femme, près de la place Grand Clément.
(*) : Merci beaucoup (arabe dialectal) (**) : Qu’Allah t’accorde des bénédictions (arabe dialectal)
2 - Réponse d’un sportif de haut niveau du Club de MMA de Villeurbanne.
3 - Dialogue entre des jeunes et Jules dans le quartier des Brosses.

L’aquarium. Je prends conscience de la vitre, fois mille. Je suis bel et bien derrière le casque, sans pouvoir vivre la vie humaine. Oui, je me sens piégée et je me sens coupée du temps humain. Je ressens un truc comme la négation de mon existence. C’est fou, violent et délicat. À l’instant où j’écris je me dis blablablabla c’est du verbiage égocentrique et puis finalement non. Je crois que ce qui est crucial dans la pratique de « Jules », non pas en tant que machine mais en temps qu’hétérotopie, c’est le trajet de l’autre côté d’un réel. Et là où je me trouve s’appelle nulle part. Je n’ai de prise sur rien car rien ne s’écoule. Le temps est mort. Encore une fois, si le temps n’est pas partagé, JE n’existe pas. Du moins j’ai cette sensation, alors que c’est faux. JE est radicalement lui-même, dépouillé de la notion du temps et presque de l’espace, il ne cohabite avec personne. Le temps ne s’évalue qu’à partir de l’espace où le corps figure (E.T.). Avec Jules c’est impossible. Je ne partage pas le temps humain, je le regarde. PW
Jules, et les artistes qui se cachent derrière lui, comme l’enquêteur en ville, doivent se faire accepter des citadins pour entrer dans la ville. Pour l’ethnologue de l’urbain, cela passe souvent par le temps long de l’enquête et un engagement dans une relation dite ethnographique. Pour s’orienter dans un espace inconnu, rencontrer les gens du lieu permet de lire une ville « par-dessus l’épaule » de ses habitants (Geertz 1986). L’artiste use d’un autre subterfuge en perturbant les habitudes de représentations des citadins, en les enrôlant dans son jeu et en enregistrant leurs réactions. Cela donne un curieux ballet entre la machine tournant autour de sa proie dans une station de tram plantée au milieu de nulle part et le langage silencieux de cette dame pas disposée à se laisser apprivoiser aussi facilement et à révéler ses secrets de la ville. Jules, son pilote et son interprète, doivent alors comme l’enquêteur accepter de faire un pas de côté, de se perdre en déambulations incertaines, en marches hésitantes, en conversations faites au hasard des rencontres pour tenter de s’orienter dans la ville et « ses régions morales ». MTT
Le temps du rover, c’est aussi celui de l’interaction. Avec Jules, les possibilités sont limitées, l’inconfort de l’interprète est tel que le petit robot ne peut rouler plus de quelques heures par jour. Mais quand la rencontre s’opère, le temps paraît s’étirer, devenir plus intense, presque palpable. Interprète, pilote, filmeur, observatrices sont en pleine concentration. Ce temps-là est notre objet commun, notre centre. Un temps intimement lié à l’espace, car la rencontre ne se déroulera pas de la même façon selon les lieux investis et la manière d’occuper ceux-ci : visible, non-visible, près, loin... La rencontre avec cette femme durera quelques minutes mais nous rappelle que toute interaction démarre sur un pacte initial conclu, par des moyens verbaux ou non-verbaux, entre les participants. Elle nous signale que parler à une petite machine est un jeu que tout le monde n’accepte pas, parce qu’il peut mettre mal à l’aise. Accepter de regarder le rover dans l’optique, c’est déjà avoir accepté qu’une machine peut être rencontrée. Et cette femme, ce jour-là, à ce moment-là, préférera offrir son sourire à la vitre du tramway plutôt qu’au petit roulant. JD
Le point de vue de Marie. Que se sont dit intérieurement ces enfants, cette femme et ce faon, lors de leur rencontre avec Jules ? Quel souvenir en garderont-ils ? Difficile de le savoir. Pour Marie, une assistante maternelle qui l’a rencontré en juillet 2017, par contre, on le sait. Quelques jours après sa rencontre, elle raconte : « À la fin de la matinée, on a vu arriver cette espèce de petit cube à roulettes qui avançait vers nous tout droit et qui parlait. Et moi j’ai été surprise, je l’ai regardé en face en disant : « Mais où sont tes yeux ? » C’était une jolie voix accueillante, mais je me demandais si c’était pré-enregistré (…) Il y a eu un moment, elle m’a repris sur une gestuelle et j’ai compris qu’elle me voyait. Ça a été très intéressant, parce que je me suis mis les mains en bouclier et elle m’a dit : « Ah ! On est non-violent chez nous ! » J’ai répondu : « Moi aussi, en général », et la conversation a commencé comme ça. J’avais compris qu’elle me voyait et qu’elle était complètement présente avec moi, ce n’était pas un robot qui me répondait mécaniquement. Après on a vu arriver la comédienne qui avait le même sourire, et là je pouvais le voir. » JD
Entrer en conversation. Peut-on parler avec une machine ? Pas simple. D’habitude la machine est plutôt là pour nous aider, pour nous guider et faire semblant de nous parler comme un humain. Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’intelligence des machines reste artificielle. Avec Jules c’est une autre histoire, l’homme, la machine et même l’animal entrent en conversation. Et quand la conversation s’engage vraiment, particulièrement avec les enfants, il se crée un espace d’inter-subjectivité, d’entre-deux, dans lequel s’inscrivent les échanges allant jusqu’à l’inversion des rôles entre l’homme et la machine. Elle est sympa cette machine bricolée et du coup on a plutôt envie de l’aider en la rassurant sur ses qualités, en l’accompagnant à la découverte de ce territoire en friche et en lui racontant ce qui est invisible à l’œil nu. De sorte que la machine au cours de ses déambulations déplace / dépasse les barrières communicationnelles entre l’homme et la machine, mais aussi entre les hommes. Elle donne alors en miroir la place et la parole à ceux qui vivent le territoire. MTT
Je me balade dans des vies . Chaque personne rencontrée est un graal. Je comprends le travail des abeilles qui font le miel. Voilà ma nourriture. La fonction de Jules c’est d’aimer. Aimer l’autre jusqu’à plus mot. Je me relis par la langue, ma salive est un fil d’Ariane. Si je peux m’enrouler je vais le faire, avec tendresse et humour les meilleurs jours, hardiesse et poésie parfois. Nous y sommes. Enfin des enfants pour me comprendre, jouer, meilleurs orateurs et penseurs expérimentaux, les enfants. On frôle la sémantique sensuelle du mensonge. On enfourche la salamandre. C’est tout. PW

4

  • Jules : Est-ce que vous êtes des commentateurs de pétanque ?
  • Un homme : Commentateur, c’est beaucoup dire, mais je suis un très bon spectateur. (…)
  • Vous savez, c’est une qualité de savoir regarder.
  • Ah oui, absolument.

5

  • Jules : Bonjour monsieur est ce que vous pouvez me dire…
  • Un passant : Ta gueule sale robot.
  • Jules : Oh je pense que... on vient de me dire… Ta gueule… sale... robot. 

6

  • Ouais non non, les machines quand même faut qu’elles restent à leur place, parce que sans les hommes elles sont rien. Ah ben attends, une machine c’est une machine attends, oh ! Est-ce qu’elles ont des sentiments ? Prouve moi qu’t’as des sentiments ! Si je te touche comme ça, j’te fais de l’effet ? Rien du tout, t’es froid comme un glaçon, mais arrête. Tu veux pas remplacer l’homme ! Paroles, paroles, paroles… T’as qu’des paroles, t’es rien du tout ! Laisse tomber, l’homme c’est lui qui dirige tout, tu n’es rien. 

4 - Discussion qui prend place dans un boulodrome, à Villeurbanne.
5 - Tentative de dialogue de Jules avec un passant dans un quartier pavillonnaire.
6 - Rencontre avec le gardien d’une friche, lieu caché des passants.

Tous en scène ! Le temps des approches laisse la place au temps de la connivence. Et là, chacun sort des coulisses et entre en scène : « À la vie comme à la scène, on finit tous par se prendre au jeu » (Goffman 1973). Les rituels d’interaction se succèdent. Jules invite mais n’est pas toujours celui qui mène la danse. Le commerçant met la main à la poche pour offrir une glace à Jules. Le champion de MMA, les Arts martiaux mixtes, introduit Jules dans la cage de son octogone pour lui délivrer une séance d’entraînement et une leçon de philosophie. Victor, l’ancien ouvrier bouliste se met à l’écart du boulodrome pour confier ses confidences et ses inquiétudes à son nouvel ami au sujet de la place des machines dans la marche du monde et l’avenir de l’humanité. En théâtralisant le monde, un simple rover parvient à le mettre en scène pour que le public en devenant acteur soit représenté et se représente. De cette représentation émerge alors la figure non pas seulement de l’habitant mais du citadin en tant qu’acteur urbain à part entière. MTT
Traduire c’est restituer en allant au-delà et accepter sa propre subjectivité. C’est aussi, pour moi, la fonction du poème. Dans toutes les situations, Jules impose un point de départ solide, de par son apparence et ses modalités d’interaction et de déplacement. Autour de lui, tout se transforme, parfois se fige, s’exagère, s’intensifie. Il me faut néanmoins traduire une essence. Dénicher sous plusieurs couches ce qui façonne notre environnement, voire, notre humanité. L’interprète, en amont de chaque arpentage avec Jules, a des infos sur le quartier que le collectif traverse, sur l’histoire des lieux et parfois sur les personnes. Notre travail est également de restituer cela et de permettre une interrogation. Je suis en quelque sorte un traducteur de la réalité, même si parfois, j’ai aussi une fonction de révélateur. La scène avec le champion de MMA permet de découvrir l’engagement du sportif, ou encore sa mentalité. Je pénètre des lieux fermés et mystérieux, je soulève les rideaux de fer, les shorts de boxe, je rentre dans le muscle, je regarde sous la moustache du vieux bouliste. Les choses existent sans moi. Je suis une passerelle qui, dans un langage spécifique, restitue et expose une multitude d’autres langages. PW
Jules est un dénicheur de récits conversationnels, de ces récits spontanés qui arrivent tout soudain, en pleine discussion (Kerbrat-Orecchioni 2003). Ce sont des petits récits qui ne sont pas simples à réveiller, car ils sont bien cachés, tels « les plis dans les soieries de la fée » (De Certeau et al. 1994). Ici, nous avons trois spécimens différents, tous intéressants à leur façon. Le premier est un récit d’actions autant que de paroles, une mise en scène improvisée. C’est l’histoire d’un rover qui, alors qu’il n’a ni bras ni argent, trouve un moyen pour acheter un Mr. Freeze à son ami Khaled. Le second est un récit de vie, un parcours. Il se déploie après une leçon de combat. Là, à hauteur de Jules, le héros d’un club se met à raconter sa vie, son histoire, de façon douce, sensible, élégante tout en confidence et en douceur. Le troisième reprend l’éternel thème de l’amour. C’est un récit tressé entre la machine, l’interprète et les membres d’un boulodrome. Et Jules - Shéhérazade du monde des machines -, de conclure le récit qui encadre le tout : « je pense que les machines sont des outils pour aider les humains à se connecter plus fort. » JD
CE QUI RESTE, C’EST COMME UN DICTIONNAIRE ABSURDE, UNE CARTOGRAPHIE POÉTIQUE, DES TERRITOIRES TRAVERSÉS, À BASE DE MOTS ? JE ME REPLONGE ET FAIS LE JEU DE CE QUI PERSISTE. EN MAJUSCULE, PARCE QUE C’EST COMME ÇA QUE J’ÉCRIS DES POÈMES ET POUR MOI LES LIGNES QUI SUIVENT EN SONT UN DÉBUT.

À LIRE À VOIX HAUTE LE PLUS VITE POSSIBLE (CE QUI EST BARRÉ N’EST PAS LU) :

CLUB DE MMA / EN QUE(L)QUE SORTE / MASUTATSU OYAMA / KARATE KYOKUSHINKAI / JOAO / JOANES ET LES SAUCISSONS SUSPENDUS

LE BAR / IL EST CANTONNIER / L’OISEAU NOIR À UNE JAMBE / QG PORTUGAIS / LUSOPHONIE / « PETITE PÀTE MOLLE, JE ROULE SUR TOI »

LE PARC / LES BICHES / PLANTES CARNIVORES / ADOS LOVE SUR PELOUSE / SAUCISSES FRITES ET PROUT PROUT LYONNAIS / TÊTE DE LION / FAMILLE JAPONAISE. PW
Dispositif . Jules, c’est un dispositif filmique et dialogique inédit. Adelin Schweitzer, qui l’a mis au point, met en jeu la figure du drone. Cette machine qui peut être utilisée pour surveiller, épier - le dispositif de Foucault (1975) - va ici adopter une attitude moins voyeuriste même si elle reste intrusive. Quand l’équipe est au complet, il y a cinq paires d’yeux et deux caméras qui regardent la scène, un enquêteur à cinq têtes. Du côté de l’équipe, il s’agit de bien de se coordonner en prévoyant la scène en amont pour faire corps lors du tournage. Du fait de son casque immersif, l’interprète est possédée par le « ciné-oeil » (Vertov) de la machine, ce qui la plonge bien souvent dans un état de « ciné-transe » (Rouch 1978). Du côté des personnes rencontrées, « l’effet caméra » est donc forcément opérant et conduit à ce qu’elles redoublent d’attention pour se mettre en scène. À l’issue des temps de tournage, il semble essentiel de tomber les casques, les cahiers, les optiques pour sortir de ces rapports asymétriques entre celles et ceux qui regardent ou qui sont regardés. Ainsi, ce dispositif fonctionne sur un mode relationnel doux parce qu’un « hors champ » existe. JD
Des passages entre scène et coulisses . Les coulisses ? Cette zone, normalement invisible du public, c’est là où Jules, son inventeur et son interprète se préparent ou se réparent pour le spectacle. Avec Jules les coulisses c’est aussi à la fin de la représentation. Là où l’on peut tomber les masques, se laisser aller pour poursuivre les conversations et les relations engagées mais cette fois-ci entre humains. Mais ce n’est pas tout. Au théâtre on doit contrôler la région antérieure, la scène, éviter les intrus qui risqueraient de démasquer les acteurs, de bousculer la représentation. Il faut séparer les acteurs des publics qui ne doivent pas avoir accès aux coulisses (Goffman 1973). Or avec Jules, la frontière entre les coulisses et la scène est poreuse. Ou tout du moins, de temps à autre, les dronards exposent les coulisses et nous montrent ceux qui filment ou observent la scène, ceux qui en définitive tirent les ficelles, qu’ils l’appellent la bête à deux dos ou la base, alors que parfois ils se cachent du public avec lequel ils entrent en interaction. Confirmant que dans la vie nous sommes bien dans une représentation dans laquelle nous jouons tous un rôle ou des rôles. MTT

Cette expérience d’écriture sur la base « d’images clés » associées à une expérience de terrain commune montre comment peuvent s’opérer différentes formes de dialogismes, au sens où l’entend Mikhaïl Bakhtine (1984), c’est-à-dire de possibilités de faire exister l’altérité au sein d’une production commune.

Certains mots reviennent, sonnent, résonnent d’un texte à l’autre - interaction, machine, relation, coulisses, scène, petit, langage, parole… - parce qu’ils se réfèrent à une expérience partagée, vécue, imagée, mise en scène et parfois analysée en commun. D’un point de vue formel, la distinction n’est pas franche entre texte de chercheure et texte d’artiste, les parois ne sont pas hermétiques. Sans surprise, la poétesse raisonne et les chercheures poétisent. Chacune part des photogrammes, se connecte au pictogramme, s’égare et digresse parfois, puis retourne aux images. Entre art et science, il n’y a ici « qu’une fausse bataille pour reprendre les termes d’Éliane De Latour :

Le geste artistique comme le geste intellectuel ne cesse de traverser, hybrider, agglomérer une réalité en mouvement qui loin d’être verticale se saisit par son histoire contradictoire, ambiguë, à travers la complexité des acteurs qui représentent à eux seuls ’des multitudes’. (2018 : 171).

Les citations, elles, nous réveillent. Elles nous rappellent qu’il n’y a pas que des artistes et des chercheur.es dans une bulle, qu’il n’y a pas qu’eux et elles qui ont des choses à dire. Les paroles entendues sur le terrain font partie intégrante de l’interaction, mais aussi de l’interprétation de la scène et de l’écriture des situations.

Néanmoins, les textes livrés ici entrent plus ou moins en résonance. Certains trios sont harmonieux, tandis que d’autres peinent à s’équilibrer. Dans la série « subjectivation », les apports de la parole des gens rencontrés se déploient dans toutes leurs dimensions : recherche du graal et matière à poétiser pour l’artiste, faiseuse de sens pour une des chercheures, interrogation sur le rapport homme-machine pour l’autre. Chercheures comme artiste se nourrissent chacune à leur manière de ces paroles pour leurs productions. Alors que dans la série « mot », si les deux chercheures poursuivent le même fil, l’une s’intéressant au dispositif d’exploration, l’autre à ce qui se passe dans les coulisses, l’artiste envoie balader ce foutu dispositif pour poursuivre son jeu théâtral. Ces différents modes de représentations ouvrent à une pluralité de descriptions et d’interprétations du réel. Pour autant, chacune de ces représentations pour parler de la société ne font qu’une partie de la tâche nous dit Howard Becker (2009). Toutes ne répondent pas à des questions de recherche, toutes ne parviennent pas à s’extraire de leurs standards, ou peinent à rendre compte de la polyphonie des voix et des points de vue. Mais n’est-ce pas justement à l’image des rencontres art-science, au sein desquelles tout ne converge pas toujours ? N’est-ce pas, plus globalement, une bonne traduction de cet équilibre précaire sur lequel repose toutes les rencontres, même les plus réussies ? Ces écarts ou ces éléments dissonants ne sont-ils pas, eux aussi, source de réflexion ?

Certains y verront peut-être un signe de faiblesse de ce type de rencontres. Il nous semble au contraire qu’il y a là une vraie plus-value permettant un décloisonnement et un décentrement, pour les chercheur.es comme pour les artistes, avec leurs disciplines et milieux respectifs. D’ordinaire artistes et chercheurs restent chacun dans leur rôle et se répartissent les tâches. Il est plus rare de s’essayer au langage de l’autre, de se laisser prendre par ses perspectives et d’infléchir ses méthodes et ses outils. Cela décale les regards et des uns et des autres sans pour autant produire du mimétisme. La coexistence et parfois l’alliage des regards et des langages ne se traduisent pas par une production commune mais ils stimulent les questionnements et les imaginaires sociologiques comme artistiques. De telles rencontres rendent apparentes différentes « manières de parler de la société », c’est à dire différentes « représentations sociales » au sens où l’entend Howard Becker (2009). Tenter d’hybrider ces façons de parler n’a rien d’évident, car c’est toute l’organisation sociale qui les encadre qui peut s’en trouver déstabilisée : il devient alors difficile de trouver un public, un lieu ou contexte pour les produire ou les donner à voir.

Dans notre cas, nous avons été confronté.es à des problématiques de cadres institutionnels se traduisant principalement par la difficulté à faire financer nos temps de travaux communs, mais nous avons aussi été agréablement surpris.es par la complémentarité de nos dissemblances. En particulier, l’attachement partagé à l’enquête de terrain et aux récits des enquêtés. Ces récits, recueillis sous des formes et des temporalités tellement différentes de l’usage en SHS, et cette forme d’enquête nous sont apparus d’une grande fécondité pour repenser les canons de l’enquête ethnologique ou pour « augmenter » le dispositif artistique. Le « tarot heuristique sur roulettes » est une traduction graphique possible de ce constat et plus globalement de notre rencontre, traduction au cœur de laquelle la question de l’agencement et la perception de la réalité sociale est sans cesse reposée : où la situation sociale devient scène, puis se déconstruit en dévoilant ses coulisses ; où les notions n’opèrent plus de la même façon et dialoguent en poème ; où les images se font support de fiction autant qu’elles font office de preuve ; où les enquêté.es deviennent narrateurs.trices et les enquêteurs.trices épuisent leurs rôles. L’enjeu serait de venir « au secours des petits récits de rues ou de quartiers », dans des villes devenues toujours d’avantage « le théâtre d’une guerre des récits » (De Certeau et al. 1994). Jules le rover et notre tarot heuristique sur roulettes sont une invitation et une contribution à l’invention de dispositifs d’enquête et de formes d’écriture à même de faire émerger des paroles inattendues, de faciliter et valoriser leur mise en récit.

add_to_photos Notes

[1Les dronards est un collectif d’artistes pluridisciplinaire fondé par Laurent Petit, Aurélien Durand et Adelin Schweitzer en 2014.

[2L’AADN est une association fondée en 2004 qui œuvre autour des arts et cultures numériques et se présente comme un laboratoire de création artistique en lien avec les technologies.

[3Voir notamment la vidéo, qui relate l’expérience des dronards menée à Pont-de-Barret : https://vimeo.com/107856378

[4L’anthropologue Cédric Parizot et Stanley Douglas Edric font part d’une expérience avec des créateurs de jeu vidéo qui aboutit à un revirement semblable : « D’un point de vue strictement anthropologique, les jeux vidéo ne permettent pas de gagner en conceptualisation ou en explication. De même, compte tenu de l’irréductibilité des écarts entre les deux démarches, ils ne permettent pas véritablement de concilier recherche et création artistique. En revanche, en ayant permis de mettre en perspective ces écarts et en ayant amené les uns et les autres à composer avec, le processus d’élaboration de ce jeu (…) il m’a donné la possibilité d’opérer un retour critique sur les dispositifs de savoir sur lesquels j’avais coutume de me reposer. » (2016 : 20)

[5Concernant ledit tournant, voir notamment les ouvrages de synthèse dirigés par Christian Ghasarian (2002) ou Olivier Leservoisier et Laurent Vidal (2007).

[6Pour garder un peu de mystère, et parce que toute bonne recette de cuisine dissimule quelques secrets de fabrication, nous ne dévoilons pas l’ensemble des règles de ce « tarot heuristique sur roulettes ».

[7Crédits photogrammes et photographies : Gaëtan Bailly, Adelin Schweitzer, Pina Wood. Production : AADN ©deletere. 2017.

[8Plus précisément, ces pictogrammes sont le fruit d’un travail collectif mené par l’équipe des éditions du Commun pour l’ouvrage de Myriam Suchet. Nous les remercions vivement de nous avoir autorisés à les ré-utiliser ici.

library_books Bibliographie

BAKHTINE Mikhaïl, 1984. Esthétique de la création verbale. Paris, Gallimard.

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Pour citer cet article :

Jeanne Drouet, Gaëtan Bailly, Adelin Schweitzer, Marie-Thérèse Têtu-Delage, Pina Wood, 2022. « Jules, la machine à conversation. Ou les dronards à l’épreuve d’une expérience art-science ». ethnographiques.org, Numéro 42 - Décembre 2021
Rencontres ethno-artistiques [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/2021/Drouet_Bailly_Schweitzer_Tetu-Delage_Wood - consulté le 29.09.2022)
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