Compte-rendu d’ouvrage

BÉNÉÏ Véronique (éd.), 2019. Artistes et anthropologues dans la cité. Engagements, co-créations, parcours

BÉNÉÏ Véronique (éd.), 2019. Artistes et anthropologues dans la cité. Engagements, co-créations, parcours. Paris, L’Harmattan.


Artistes et anthropologues dans la cité. Engagements, co-créations, parcours, coordonné par Véronique Bénéï, est le résultat d’une journée d’étude dédiée aux « Terrains, Engagements citoyens & co-créations artistiques », tenue les 15 avril 2016 à l’EHESS de Paris. Certains des textes (Ambah, Bénéï, de Latour, Guerrero, Maisse, Villamil) sont les fruits de cette journée. D’autres (Bloncourt, Lee, Leon-Quijano, Pasqualino) ont été incorporés dans un deuxième temps. Les contributions incluent des travaux d’anthropologues, cinéastes, scénaristes, photographes et artistes polyvalent.e.s. Parfois, les autrices et auteurs des articles combinent profils scientifiques et compétences audiovisuelles.

L’introduction, par Véronique Bénéï, inscrit le volume dans un « tournant » (p.11) qui caractérise les sciences sociales depuis une dizaine d’années : l’art n’y est plus seulement un objet d’étude, il devient une composante des méthodes de recherche. Cette rencontre entre arts et sciences sociales peut survenir tant sur le terrain que pendant la phase de restitution des résultats, mais c’est surtout cette deuxième phase qui est considérée dans le volume. Cette expérimentation de formes artistiques témoigne ainsi du désir des chercheuses et des chercheurs de s’engager dans un dialogue plus large, de dépasser les limites du langage académique (Bénéï renvoie notamment aux travaux de Arnd Schneider et Caterina Pasqualino (2014) sur les liens entre film expérimental et anthropologie).

Bénéï attire notre attention sur la « mobilisation des capacités sensibles (Rancière 2000), sensorielles (Stoller 1997), incarnées et incorporées (Bénéï 2008, 2009) » (p. 13) dans les engagements ethnographiques et citoyens, qui implique un renouvellement des pratiques de recherche sous un angle artistique. Ce renouvellement, axé sur des aspects sensoriels, expérimentaux, imaginatifs, performatifs et créatifs, rend visible et perceptible ce qui ne peut pas être saisi au premier regard, et c’est ce renouvellement qui est au cœur des différentes contributions de l’ouvrage. Les articles présentent des expérimentations croisées entre arts et anthropologie, qui sont motivées par le désir de rendre compte de la complexité des expériences vécues, non plus perçues chacune comme unique et singulière, mais plutôt comme voix plurielles.

En mobilisant des notions comme « sensoriel », « performatif », « imaginatif », « politique » et « éthique » en relation avec des questions de co-création, et surtout de restitution du savoir scientifique, cet ouvrage rend accessible, à des lecteurs et lectrices francophones, des réflexions qui ont jusque-là surtout été menées en langue anglaise. Je pense notamment au livre de Arnd Schneider et Christopher Wright (2010) sur art et anthropologie, aux recherches du Centre for Imaginative Ethnography, en partie recueillies dans A Different Kind of Ethnography. Imaginative Practices and Creative Methodologies d’Elliott et Culhane (2016), aux travaux de Monika Salzbrunn (2020) et de son équipe du projet ERC-ARTIVISM, aux collaborations d’Eda Elif Tibet et Abdi Deeq (2019), mais aussi aux textes en italien de Marianovella Carniani et Riccardo Putti (2017), et en espagnol de Roger Sansi (2016). Néanmoins, Artistes et anthropologues dans la cité explore ces questions de co-création, de restitution des savoirs et de performance en se focalisant plus spécifiquement sur une anthropologie du politique, sensible aux questions de la violence et de la mémoire.

La « Cité » mentionnée dans le titre est définie comme une combinaison entre la ville, c’est-à-dire la métropole urbaine contemporaine, et la polis, le lieu citoyen, ce que souligne le sous-titre « Engagements, co-créations, parcours » qui annonce les trois parties de l’ouvrage.

Les articles de la première partie dédiée aux « Mémoires sociales et politiques : événements, récits, choix d’écriture » donnent une place centrale au corps en mouvement. Le corps est ainsi décrit, dans la contribution de Véronique Bénéï, comme le lieu de la mémoire et du souvenir. Un travail historiographique et ethnographique donne vie à un opéra sur l’histoire et la mémoire de l’esclavage à Santa Marta, au nord-ouest de la Colombie, titrée : « L’incroyable histoire de Maria del Socorro qui ne voulait pas répéter l’histoire » (cf. Bénéï 2018). Une nouvelle visibilité est donnée au fait historique à travers la création d’une performance, fruit d’un travail individuel et collectif, qui offre la possibilité de réparer une histoire socio-raciale vécue dans le corps, et non pas élaborée cognitivement.

Dans le travail de Ana María Guerrero Canal, anthropologue intéressée aux représentations chorographiques de la violence en Colombie, le corps devient un espace mnémonique dans un contexte de terreur, car il est marqué par la violence que subit la victime. Le texte montre comment la violence physique détruit la capacité de communiquer oralement, puisqu’elle implique une mutilation du langage. Dans ces contextes, les pratiques artistiques s’avèrent fondamentales car elles permettent de s’exprimer par un autre langage qui dépasse la centralité des mots, et qui donne ainsi la possibilité d’articuler le trauma sous forme de représentations et symboles (p.72). L’autrice mentionne le travail filmique de l’artiste Juan Manuel Echavarría, « Requiem N.N. » (2012), comme moyen d’accéder à une « connaissance nouvelle de l’histoire qui fait appel à tous ses sens [du spectateur] » (p. 74).

La deuxième partie, « Passages dans la Cité : re- et co-créer le monde », présente les engagements (politiques) des artistes et chercheurs qui passent par la production de photographies et de performances. Ces productions sont les fruits d’une collaboration avec le public qui participe à des performances artistiques, comme c’est le cas dans l’œuvre Calling Tree de Rosemary Lee, et les participants aux enquêtes ethnographiques de Camilo Leon-Quijano. Ce dernier combine aussi méthodes artistiques et anthropologiques dans ses recherches. Les articles de la deuxième partie invitent à la réflexion sur les processus créatifs dans l’espace public, en soulignant comment la réalisation d’une œuvre artistique peut devenir vecteur de rencontres et d’échanges. Photographies et performances contribuent à une construction partagée de savoirs et permettent de dépeindre, mais aussi de questionner et de renverser, les rapports entre corps, villes, temps urbain et rapports de pouvoir.

Chez Gérald Bloncourt (1926-2018), artiste polyvalent et militant communiste qui a entrepris une carrière de reporter-photographe à partir de la fin des années 1940, l’image devient un outil de transfiguration du quotidien qui vise à réveiller les consciences, à renverser les stéréotypes et à dépasser les divisons sociales, ethniques et économiques, et il montre ainsi l’appartenance commune à une même société. Car c’est par la photographie que Gérald Bloncourt a choisi de lutter contre les xénophobies générées en France par la guerre d’Algérie et de raconter d’autres nombreux conflits sociaux, comme les conséquences de la dictature de Salazar au Portugal. Ce sont ces évènements qu’il utilise pour réfléchir sur sa pratique de photographe. En effet, la photographie faisait partie de l’engagement militant de Gérald Bloncourt, en lui permettant de « résister et changer les choses un appareil photo à la main » (p. 221). Le texte présenté dans l’ouvrage de Véronique Bénéï est la reproduction intégrale d’un article publié sur le site web du photographe.

Dans la recherche, en France et en Colombie, de Camilo Leon-Quijano, photographe et anthropologue/sociologue visuel, la photographie permet de détourner la quotidienneté en devenant révélatrice d’imaginaires (oniriques, politiques, nostalgiques, genrés) et de relations de pouvoir qui caractérisent l’expérience urbaine. Les réflexions qu’il développe dans son article sont basées sur deux types d’activité photo-ethnographique : des ateliers et des entretiens conduites à Medellín (Colombie) et Sarcelles (France). Ces activités avaient l’objectif d’explorer les formes d’interaction et catégorisation genrée des pratiques spatiales, à partir des discussions entamées sur la base de photographies prises par les participants à la recherche. Ces activités sont aussi le fruit de l’articulation de l’engagement photographique de Camilo Leon-Quijano autour de quatre types d’engagements : politique, interprétatif, créatif et esthétique. Le premier souligne le discours politique qui peut être évoqué par un récit visuel. Le deuxième met en valeur le potentiel du récit visuel d’ouvrir à une compréhension du vécu des acteurs. Le troisième dépasse un usage descriptif de l’image et explore la dimension sensorielle, affective et émotive de l’expérience urbaine. Le dernier est un moyen de mettre en valeur les sujets et les espaces photographiés.

Les contributions de la troisième partie, « Parcours individuels : défis locaux, enjeux globaux », proposent des travaux réflexifs sur les pratiques (artistiques et ethnographiques) et les expériences de vie des autrices. Ces récits laissent apparaître les profondes reconfigurations des structures sociales et économiques en cours (migrations, rapport aux morts, dépendances affectives et socio-économiques, subordination des femmes (musulmanes) et libre arbitre), aussi bien que les tensions et les interrogations auxquelles artistes, chercheuses et chercheurs sont confronté.e.s lors de ces changements (rapports de pouvoir dans la gestion des savoirs, éthique de la recherche). Dans cette partie, on retrouve plusieurs formes de narration : photographie, film, écriture, court-métrage et web-documentaire. Chacune de ces formes touche des questions spécifiques.

La photographie et le film sont perçus comme pouvant inverser le stigmate social et l’opprobre, permettant de redonner dignité aux exclu.e.s. C’est le cas de la recherche d’Éliane de Latour, cinéaste et anthropologue, qui s’est intéressée « à la relégation sociale et à ceux qui sont repoussés derrière des murs physiques et sociaux » (p. 143). L’article, issu d’un entretien mené par Véronique Bénéï, explore le projet filmique « Little Go Girls » (2016), qu’Éliane de Latour a développé avec les filles du ghetto – défini ainsi selon une perspective émique – de Go à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Le stigmate vécu par ces filles est questionné et inversé à travers le médium visuel, qui permet de reconquérir une dignité perdue. Le projet comprend trois parties, développées entre 2011 et 2016 : une exposition de portraits des filles, une installation vidéo et un reportage sur le projet social de la « Casa des Go ». On découvre dans cet entretien les questionnements et les inattendus qu’implique un tel travail sur des terrains sensibles, et on devient attentif des processus collaboratifs et des pratiques de restitution qui se développent lors d’enquêtes ethnographiques.

Enfin, la contribution de Arihana Villamil, anthropologue, nous confronte aux questionnements sur la diffusion scientifique et sur son « utilité » pour les « enquêtés » à partir d’une recherche dans le monde de la musique de gaïta colombienne. Ce sont les questions « pourquoi » et « pour qui » choisir le parcours d’anthropologue, et « comment », « avec qui » et « à qui » (p. 189-190) diffuser les savoirs produits, qui guident le texte. En présentant sa démarche de recherche, Arihana Villamil expose comment la création d’un web-documentaire ouvre un dialogue à la fois avec la communauté scientifique, avec le grand public et avec les participants à la recherche.

Cet ouvrage collectif contribue ainsi à la réflexion sur la restitution du savoir scientifique produit en sciences sociales, notamment dans le cadre d’une anthropologie du politique, en soulignant « l’importance accrue de la médiation filmée » (p. 15) en sociologie, en anthropologie et dans les arts. Les différentes contributions partagent une réflexion transversale sur les implications intellectuelles, éthiques, théoriques, politiques et pragmatiques des processus de restitution et co-création sur les terrains. Le volume s’avérera une lecture intéressante pour les étudiant.e.s qui s’approchent à la recherche ethnographique, aussi bien que pour un public (non) académique curieux d’explorer les processus et les enjeux de création d’œuvre artistiques et anthropologiques engagées.

Bibliographie

BÉNÉÏ Véronique, 2008. Schooling Passions : Nation, history, and language in contemporary western India. Stanford, Stanford University Press.

BÉNÉÏ Véronique, 2009. Schooling Passions : Hindus, Muslims and the Forging of Citizens. New Delhi, Permanent Black.

BÉNÉÏ Véronique, 2018, « ’Santa Marta Operatica’ : Corp(u)s d’histoire(s) en partage pour une réappropriation de la mémoire de l’esclavage en Caraïbe colombienne », Cahier ReMix, 9 (11) (en ligne), http://oic.uqam.ca/fr/remix/santa-marta-operatica-corpus-dhistoires-en-partage-pour-une-reappropriation-de-la-memoire-de.

CARNIANI Marianovella et PUTTI Riccardo, 2017. A&A. Sconfinamenti tra antropologia e arte contemporanea. Pisa, Pacini Editore.

DE LATOUR Éliane, 2016. « Little Go Girl », (en ligne), https://www.visionsdureel.ch/film/2016/little-go-girls/

ECHAVARRÍA Manuel, 2012. « Requiem N.N. », (en ligne),https://jmechavarria.com/en/work/requiem-nn/

ELLIOTT Denielle et CULHANE Dara, 2016. A Different Kind of Ethnography : Imaginative Practices and Creative Methodologies. Toronto, University of Toronto Press

RANCIÈRE Jacques, 2000. Le partage du sensible. Esthétique et politique. Paris, La Fabrique.

SALZBRUNN Monika, 2020. « La caméra comme forme d’empowerment dans la mise en scène de soi. Retournement des stigmates sur la migration par la mode mise en images », Revue Française des Méthodes Visuelles, 4 (en ligne), https://data.msha.fr/rfmv/rfmv04/05/4_D_Salzbrunn.pdf

SANSI Roger, 2016. « Experimentaciones participantes en arte y antropología »,Revista. Antropologia, Etnografia, Folklore, 71 (1) (en ligne), https://doi.org/10.3989/rdtp.2016.01.001.06

SCHNEIDER Arnd et PASQUALINO Caterina (eds.), 2014. Experimental film and anthropology. Londres, Bloomsbury.

SCHNEIDER Arnd et WRIGHT Christopher, 2010. Between Art and Anthropology. Contemporary Ethnographic Practice. Londres, Routledge.

STOLLER Paul, 1997. Sensous scholarship. Philadelphia, University of Pennsylvania Press.

TIBET Eda Elif et DEEQ Abdi, 2019. « De Novo : La photographie comme une façon de trouver sa place au sein du Monde ». Revue Jeunes et Mineurs en Mobilite, (4), p. 18-36.

Pour citer cet article :

Federica Moretti, 2022. « BÉNÉÏ Véronique (éd.), 2019. Artistes et anthropologues dans la cité. Engagements, co-créations, parcours ». ethnographiques.org, Comptes-rendus d’ouvrages [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/2021/Moretti - consulté le 29.09.2022)
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